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Œuvres mêlées/Lettre à Mademoiselle de B. C.

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LETTRE
À MADEMOISELLE DE B. C.


Vous allez voir, Mademoiſelle, par l’Églogue que je vous envoye que j’ay de l’exactitude à vous ſatisfaire, & que je m’aquite de la promeſſe que je vous fis il y a quelque temps de faire des Vers ſur la tendreſſe à la première occaſion qui s’en offriroit. Je croy qu’ils vous feront quiter le ſentiment où vous êtes qu’on ne reüſſit jamais ſi bien en Poëſie, que dans les ſujets que nous fournit cette paſſion : car malgré le peu de juſteſſe qu’il y a dans les petites bagatelles que vous avez vûes de moy ſur la gloire & ſur la morale, vous trouverez aſſurément que celle-cy leur cede encore de beaucoup ; peut-être ne ſerez-vous pas fâchée d’aprendre pour quelle occaſion elle a été faite ; en voicy l’Hiſtoire.

Comme j’étois il y a quelque jour chez nôtre ſpirituelle amie du quartier à fracas, Mademoiſelle D. R. y vint ; toute la compagnie qui étoit fort grande vit avec plaiſir l’arrivée de cette aimable fille, qu’on ſçait être ordinairement d’une converſation des plus charmantes. Mais qu’elle étoit ce jour-là differente d’elle même ! point d’enjoûment, point de liberté d’eſprit, elle parut inquiete et ne fit que rêver : on luy en fit un peu la guerre & s’apercevant qu’elle faiſoit une mauvaise figure, elle fut ravie de pouvoir ſortir ſous prétexte d’aller chercher les deux couſines qu’on luy dit qui ſe promenoient dans le jardin. On nous aprit aprés qu’elle fut ſortie que l’accablement où on la voyoit étoit cauſé par l’infidelité d’un amant, & je vous diray (tant je ſuis ſincere) que j’entray ce moment dans une maniere de colere contre vous en faiſant reflexion ſur la maliçe que vous avez de faire tous vos efforts, pour m’embaraſſer dans un de ces ſortes d’engagemens qui mettent les gens en état de n’avoir plus de raiſon. Si ce n’eſt comme vous le dites trop obligemment pour moy, que vous êtes perſuadée que l’Amour me rendroit une Muſe parfaite & que vous vous feriez un plaiſir de me voir pouſſer de beaux ſentimens dans une Églogue ou une Élegie ; je vous rends grace de l’opinion avantageuſe que vous voulez bien avoir de mon eſprit ; mais il ne faut pas s’il vous plaît que mon cœur en ſouffre. Je croy qu’on peut faire voir les ſentimens les plus tendres & les plus touchans ſans les reſſentir : mais ſi je me trompe & s’il faut en être atteint pour les exprimer vivement & avec grace, j’aime mieux ne prétendre jamais à la gloire de bien écrire que de renoncer à la qualité d’indifferente. Mademoiselle D. R. me donne un exemple qui me fait peur ; je la ſuivis dans le jardin où je l’avois vûe aller menant avec moy une Demoiſelle qui ſçait tous les ſecrets de ſon cœur : loin qu’elle euſt joint celles qu’elle diſoit y aller chercher nous la vîmes dés en entrant aſſiſe au pied d’un arbre qui rêvoit profondement & qui quelquefois ſe parloit à elle même ; nous ne voulûmes point interompre une ſolitude qu’elle avoit cherchée avec tant d’empreſſement, & je dis à la Dame du Logis qui fut ſurpriſe de nous voir revenir ſi tôt du jardin que la Belle dont il étoit queſtion étoit allée ſe plaindre aux rochers & aux arbres d’alentour. Quelqu’un releva cette petite raillerie, & après qu’on m’eut menacée du pouvoir de l’Amour qui ſe vengeroit un jour de moy d’inſulter ainſi les malheureux de ſon empire : on me donna pour punition de renfermer dans une Églogue l’Hiſtoire & les ſentimens de cette Amante trahie dont ſon amie s’offroit de me faire part ; toute la compagnie jugea, comme vous l’avez dit vous même plus d’une fois, qu’on pouvoit parler tendrement ſans avoir le cœur touché ; j’acceptay le party qu’on me propoſoit avec d’autant moins de peine, qu’il me donnoit une occaſion de faire ce que vous avez ſouhaité de moy ; car je ſentois que la petite colere où vous m’aviez miſe étoit déja paſſée, tant, ma chere, la tendre amitié que j’ay pour vous eſt forte : mais ne comptez pas je vous prie que je parle jamais de l’autre tendreſſe que ſur la foy d’autruy, puiſque vous ſouhaitez que j’en parle ; je ne laiſſeray pas par des choſes feintes de vous marquer que je ſuis véritablement, Mademoiſelle,

Vôtre…