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Œuvres mêlées/Lettre à Mademoiselle de Rasilly, etc.

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À MADEMOISELLE
DE RASILLY
EN LUY ENVOIANT
L’AVARE PUNY.


DAns les divers déreglemens
ODont l’eſprit humain eſt capable
OÀ mon gré l’avarice eſt le moins pardonnable
OLe plus propre à porter aux grands égaremens,
OUn Avare eſt toujours d’une humeur âcre & noire ;
ODe ſon eſprit pervers le bon ſens eſt banni.
OLes Vers que vous voyez contiennent une Hiſtoire :
OOù vous en verrez un tres juſtement puni.



M AIS, Mademoiſelle, vous allez trouver ma Muſe bien badine dans cet ouvrage. Elle y eſt ſi fort ſortie de ſon ſerieux & paroît ſi differente de ce qu’elle eſt d’ordinaire, que je m’imagine, que ſi vos ſolides occupations vous laiſſent faire attention ſur le temps où nous ſommes, vous croirez qu’uſant du privilège du Carnaval, elle s’eſt miſe en maſque aujourd’huy. Cependant elle n’eſt pas ſi bien déguiſée qu’on ne la reconnoiſſe aiſément en l’examinant, & on luy verra toûjours cette envie de moraliſer qui luy eſt naturelle : Il n’y a de différence que dans la maniere de le faire. Mais ainſi qu’il importe peu à un voiageur de traverſer des Bois ou des Prairies, pourveu que ſon chemin ſoit agréable & le conduiſe au but qu’il s’eſt propoſé ; de même pourveu qu’on inſtruiſe en divertiſſant il n’importe pas ſur quel ton on le faſſe. On eſt aujourd’huy dans le goût des petites nouvelles Morales, en Proſe & en Vers : Deux de mes amies qui ont infiniment du merite ont ſouhaité avec ardeur de me voir entreprendre un de ces Romans rimez, parce qu’elles aiment beaucoup cette ſorte de production d’eſprit ; & moy par complaiſance pour elles & par l’envie que j’ai euë de me divertir à voir ſi je reüſſirois bien ou mal dans ce Genre badin de Poëſie, je me ſuis amuſée à compoſer l’Hiſtoriette que vous voyez. Je croy que vôtre ſcrupuleuſe auſterité, quelque délicate qu’elle ſoit ne critiquera pas les portraits ; car vous êtes ſi éclairée que vous démêlerez d’un coup d’œil que le caractere éventé & intereſſé de la ſuivante, n’eſt tel que pour ſervir d’une juſte oppoſition à celuy de Nantide ſi modeſte & ſi genereux : Ce qui forme un contraſte qui fait mieux briller la vertu de l’heroïne. Pour le caractere d’Artaut, vous voyez bien qu’il faut qu’il ſoit un peu outré pour intereſſer le Lecteur. S’il voyoit la peinture d’un homme qui ne fût que médiocrement Avare & point vicieux, il ſe feroit plûtôt une ſorte de peine qu’un plaiſir de le voir ſi ſeverement puny : Au lieu que le portrait qu’on fait de cet indigne Avare l’ayant fait haïr, le Lecteur eſt réjoüy de le voir traité comme il merite. D’ailleurs, Mademoiſelle, vous à qui peu de circonſtances de l’Hiſtoire ancienne & moderne échapent, je croy que vous ſavez que c’eſt aſſez l’idée qu’en donne le Sire de Joinville dans ſes Memoires. Vous vous ſouviendrez aparamment que c’eſt dans le 10. chapitre, où cet Hiſtorien auſſi exact que naïf raconte l’accommodement que fit le Roy Saint Loüis entre la Reine de Chipre & le Comte Thibault de Champagne, Il parle de la liberalité du Comte Henry le Large ayeul de Thibault ; & en raporte le fait qui ſert de fondement au ſujet & au dénoûment de ma Nouvelle. Pour la maniere dont je l’ay traitée, comme je me flate que vous me faites l’honneur de m’aimer, j’eſpere que vous m’en direz vos ſentimens naturellement. Je l’ay adreſſée à une illuſtre amie dont vous connoiſſez l’heureux talent à bien raconter les Hiſtoriettes & les Contes. Ma nouvelle eſt bien adreſſée, le ſujet eſt vray, & même aſſez heureux ; la Morale en eſt bonne, enfin peut-être qu’il n’y manque rien que l’Art de narrer avec cette grâce qu’on a vûe dans certains Ouvrages de ce caractere, qui ont paru depuis quelques années. Ce défaut ne vaut pas la peine d’en parler ; encore une fois, Mademoiſelle, je vous prie de vouloir bien me dire ce que vous en penſez, vous obligerez ſenſiblement,

Vôtre…
Le 9. Fevrier jour du Mercredy gras
L.