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Œuvres mêlées/Marmoisan ou l’Innocente Tromperie

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MARMOISAN,
OU
L’INNOCENTE
TROMPERIE.
NOUVELLE HÉROÏQUE
& Satirique.

À MADEMOISELLE
Perrault.



JE me trouvay, il y a quelques jours, Mademoiſelle, dans une compagnie de perſonnes d’un merite diſtingué, où la converſation tomba ſur les Poëmes, les Contes, & les Nouvelles. On s’arreſta beaucoup à raiſonner ſur cette derniere ſorte d’ouvrage : on en examina de divers caracteres, en Vers & en Proſe ; & l’on y donna une infinité d’éloges à la charmante nouvelle de Griſelidis : celle où les conſeils d’une ſage Fée font naiſtre mille incidens où il y a du merveilleux, fut tres-loüée ; & le naïf enjouëment, des Souhaits ridicules y eut auſſi grand nombre de Partiſans. On dit enſuite, que quelque beaux que fuſſent ces Ouvrages dans leur genre, c’eſtoit cependant les moindres productions, qui puſſent partir de la main de leur illuſtre Auteur, qui avoit donné tant de marques de ſes grands talens pour la Poëſie & l’Éloquence ; & dont tout le monde connoiſſoit les vives lumières dans les Sciences, & dans tous les beaux Arts.

On fit encore cent réflexions dans leſquelles on s’empreſſa de rendre juſtice au merite de ce ſçavant homme, dont il vous eſt ſi glorieux d’eſtre fille. On parla de la belle éducation, qu’il donne à ſes enfans ; on dit qu’ils marquent tous beaucoup d’eſprit, & enfin on tomba ſur les Contes naïfs, qu’un de ſes jeunes Élèves a mis depuis peu ſur le papier avec tant d’agrément. On en raconta quelques-uns, & cela engagea inſenſiblement à en raconter d’autres. Il fallut en dire un à mon tour. Je contay celuy de Marmoiſan, avec quelque broderie qui me vint ſur le champ dans l’eſprit. Il fut nouveau pour la compagnie, qui le trouva ſi fort de ſon goût, & le jugea ſi peu connu, qu’elle me dit qu’il falloit le communiquer à ce jeune Conteur, qui occupe ſi ſpirituellement les amuſemens de ſon enfance. Je me fis un plaiſir de ſuivre ce conſeil : & comme je ſçay, Mademoiſelle, le goût & l’attention, que vous avez pour toutes les choſes, où il entre quelque eſprit de morale, je vais vous dire ce Conte tel à peu prés, que je le racontay. J’eſpere, que vous en ferez part à voſtre aimable Frere ; & vous jugerez enſemble, ſi cette Fable eſt digne d’eſtre placée dans ſon agréable recueil de Contes.

Dans le temps, que la France eſtoit partagée entre pluſieurs Rois, on ne m’a pas dit ſous quel Regne, ny en quel ſiecle, mais il n’importe : il y avoit un Seigneur, nommé le Comte de Solac, qui eſtoit fort brave, fort riche, & tout plein d’eſprit. Il s’eſtoit marié dans un âge tres-avancé, & ſa femme mourut jeune, luy laiſſant ſix enfans, dont il y avoit un fils, & une fille, qui eſtoient jumeaux. Ce fils eſtoit unique : Il y avoit trois filles, aînées des deux enfans jumeaux ; & une, leur cadette de trois ans. Ce Seigneur ne voulut point ſe remarier, & mit tous ſes ſoins à faire bien élever ſes enfans. Cependant il ne réüſſit, qu’au plus petit nombre. Aſſez peu d’années aprés ſon veuvage, ſa fille aînée ſe trouva en âge d’eſtre mariée : mais malgré l’envie, qu’en avoit ſon pere, elle ne voulut point entrer dans cet engagement, & elle fit bien. Son caractere eſtoit compoſé d’une devotion grimacière, & d’une pruderie outrée. Elle eſtoit fort laide, & aſſez foible pour en avoir beaucoup de chagrin ; ce qui la rendoit de ſi méchante humeur, qu’elle ſe prenoit à tout le monde du peu de liberalité de la nature à ſon égard. Elle témoignoit une averſion ſi affectée pour le ſexe different du ſien, que quand le hazard avoit conduit quelque homme dans ſa chambre, elle en ouvroit les feneſtres pour chaſſer le mauvais air, & y brûloit enſuite des paſtilles. Elle ne vouloit pas ſe donner la moindre peine, le moindre ſoin domeſtique ; & ne revint jamais de l’Égliſe, où elle alloit critiquer tout le monde, ſans gronder quelqu’un à ſon retour au logis, & ne ménageoit pas meſme ſon pere.

Le Comte de Solac abandonnant cette prude outrée à ſon caractere bizare, crut qu’il pourroit s’en conſoler par le merite de ſes deux filles, qui ſuivoient cette aînée. Celle d’aprés avoit de la beauté ; mais cette beauté n’eſtoit ſoûtenuë, ny d’eſprit, ny d’enjoüement. Une indolence fade regnoit dans toutes ſes actions ; & comme elle ne ſçavoit, ny agir, ny penſer, faute de trouver du fonds chez elle pour s’amuſer, le jeu faiſoit ſa paſſion dominante. Elle s’y livra tant, qu’elle devint en elle une fureur ; & abuſant de la bonté de ſon pere, on voyoit toûjours dans ſa chambre quatre tables au moins, entourées de gens d’un eſprit auſſi déreglé que leurs mœurs, qui ſur la moindre diſpute de jeu, ſe diſoient à tous momens les plus affreuſes veritez. Ces ſortes de perſonnes luy gagnoient des ſommes immenſes ; & outre tout ce que la complaisance de ſon pere luy fourniſſoit d’argent, elle faiſoit mille indignes rapines ſur toutes les choſes, qui eſtoient ſoumiſes à ſa direction, & ſe montroit d’une avarice ſordide pour tout ce qui n’eſtoit pas le jeu, où elle paſſoit la plus grande partie des nuits.

La troiſiéme fille du Comte n’eſtoit pas belle ; cependant elle avoit un petit air vif, & fripon, qui ne laiſſoit pas de plaire. L’on remarquoit dans ſon eſprit de l’enjoüement & du feu ; mais elle n’avoit ny jugement, ny conduite, & aimoit tous les plaiſirs avec emportement. Elle eut eſté au deſeſpoir, ſi elle eût paſſé un jour ſans Bal, ſans ſpectacle, ou ſans feſte. Sa magnificence ſur les meubles, & ſur les habits, ne ſe bornoit point. Non-ſeulement elle donnoit aveuglément dans toutes ſortes de modes, quelque bizares qu’elles fuſſent, mais elle en faiſoit naiſtre elle-meſme ; & ma chronique porte, que ce fut cette fille ſenſée, qui eut la ſolide gloire d’inventer tous les Stinquerques, les Firmamens, & les Falbala de ſon Siècle : le plus fragile bijou, le colifichet le plus enfantin luy faiſoit envie ; & pour fournir à ces inutiles dépenſes, elle auroit engagé juſqu’à la Robe de chambre de ſon pere. Et par deſſus tous ces défauts, elle avoit encore celuy de ne pouvoir vivre, ſi elle ne ſe voyoit entourée d’une douzaine d’inſipides Blondins, qui luy debitoient de fades douceurs, qu’ils ſçavoient par cœur, à force de les avoir repeteés à plus de cent belles.

Cette Joüeuſe, & cette Coquette, ne chagrinerent guere moins leur pere, que la Prude outrée ; ſur tout quand il vit, qu’un âge plus formé ne les corrigeoit point de leurs dangereux penchans. Mais qu’il eut ſujet d’eſtre content de ſa quatriéme fille ! C’eſtoit une charmante brune, dont tous les traits, auſſi réguliers que piquans, eſtoient encore embellis par l’éclat d’un teint admirable : une taille haute, & bien priſe, ſoûtenuë d’un air auſſi noble qu’aiſé, achevoit de la rendre toute aimable ; & les charmes de ſon eſprit & de ſon humeur, ſurpaſſaient encore de beaucoup ceux de ſon corps. Elle avoit l’eſprit vif, ſolide, & bien réglé : Eſtoit à la fois genereuſe, & œconome : entroit de bonne grace dans tous les petits ſoins domeſtiques, où le caractere de ſon ſexe l’engageoit ; ſe faiſant un plaiſir, & une étude de bien remplir tous ſes devoirs. Son frere, qui eſtoit ſon jumeau, luy reſſembloit entierement du viſage, & de la taille : Et comme il avoit les cheveux noirs, auſſi-bien qu’elle ; ſi la difference de leur ſexe n’en eût pas mis dans leurs habits, on ne les auroit pas diſtinguez l’un de l’autre.

Mais ſi ce jeune Seigneur, qu’on nommoit le Comte de Marmoiſan, reſſembloit à l’aimable Leonore ſa ſœur, par les agrémens perſonnels ; il ne luy reſſembloit guere du coſté de l’eſprit. Il avoit raſſemblé en luy la diverſité des défauts fatigans de toutes les autres ſœurs, excepté les grimaces de la fauſſe dévotion, & de la pruderie bizare. Sur ces deux articles, on auroit eu tort de l’accuſer ; car il donnoit dans des excez entièrement oppoſez. Et avec tout le mauvais du caractere de ſes ſœurs, il avoit encore ajoûté de certaines manieres eſtourdies, & évaporées, auſquelles la liberté de ſon ſexe luy avoit permis de ſe livrer. Cependant avec ſes airs éventez, ſon amour pour le jeu & les folles dépenſes ; il aimoit Leonore, qui eſtoit la modeſtie & le bon ſens meſme, preferablement à toutes ſes autres ſœurs, dont les inclinations ſe rapportoient ſi fort aux ſiennes : tant la Vertu eſt propre à ſe faire aimer, meſme de ceux qui n’ont nulle envie de la ſuivre. Il eſt vray cependant, que cette jumelle, & luy, ſe trouvoient tous deux d’accord à aimer beaucoup le plaiſir de la chaſſe. Leonore eſtoit naturellement vive, & infatigablement agiſſante. Elle trouvoit le temps de remplir tous ſes devoirs, de lire, de travailler à la Tapiſſerie ; & trouvoit encore des momens pour s’exercer à monter à cheval, à tirer des armes, & à chaſſer. Ces occupations eſtoient pour elle un divertiſſement fort touchant, & ſe rapportoient bien à ſon courage, qui eſtoit d’une fermeté aſſez peu ordinaire aux perſonnes de ſon ſexe. Quand le Comte de Solac connut tout ſon merite, il joignit à ſa tendreſſe de pere, une forte eſtime ; ce qui luy fit prendre pour elle un attachement, qu’il ſeroit difficile d’exprimer. Il eut bien voulu voir dans ſon fils les meſmes qualitez : mais quoique ce fils fût bien éloigné de les poſſeder, comme il eſtoit unique, & meſme aimable malgré ſes défauts, ce bon pere ne laiſſoit pas de l’aimer paſſionnément. Il avoit mis ſa fille cadette dans un Convent dés l’âge de trois ans ; & comme il ne connoiſſoit pas ſon humeur, il faiſoit deſſein de ne l’en tirer, que pour la marier, de crainte qu’elle ne ſuivît moins le bon exemple de Leonore, que le mauvais de ſes autres ſœurs.

Cependant le bon Seigneur de Solac, qui ſe voyoit accablé dans ſa vieilleſſe des incommoditez, qu’il avoit contractées en portant long-temps les armes avec gloire, vit avec chagrin renaiſtre la guerre dans le Royaume. Il n’eſtoit plus en eſtat de ſervir, & il avoit peine à ſe reſoudre d’expoſer un fils unique de ſi bonne heure. Pour Marmoiſan, il brûloit d’eſtre en Campagne : il avoit envie de ſe ſignaler, & d’eſtre maiſtre de ſes actions : outre cela, ſon pere joüiſſoit de pluſieurs beaux Gouvernemens, & de quantité d’autres bienfaits du Roy, dont ce jeune Seigneur vouloit ſe rendre digne d’avoir la ſurvivance ; & pour l’animer encore, il ſçavoit, que le nom de ſa Maiſon eſtoit fort reveré dans l’armée. Solac voyoit bien tout cela, & eut eſté tres-fâché, ſi ſon fils n’eût pas fait tomber ſur luy ces bienfaits du Roy, ſurtout ces Gouvernemens, où il avoit toûjours fait ſa reſidence, & où il avoit vécu en petit Souverain : Car pour comble de bonheur toutes ſes terres, dans le Languedoc, ſe trouvoient placées autour des Villes, où il commandoit. Avec cela, il eſtoit tres-zelé pour le Service du Roy : Cependant malgré toutes ces conſiderations, il balançoit entre la gloire & la tendreſſe, quand il reçût un ordre poſitif du Roy d’augmenter ſon Regiment, qui eſtoit encore ſur pied, & d’envoyer ſon fils à la teſte ; parce qu’on ſçavoit, que le nom de ce fils eſtoit aimé.

II y avoit déjà quelques années que le Comte de Solac avoit mené Marmoiſan à la Cour ; on l’y avoit trouvé bien fait, & il avoit marqué en pluſieurs occaſions de l’eſprit, & du cœur au-deſſus de ſon âge. Du reſte on ne s’embaraſſoit pas, s’il avoit de mauvaiſes qualitez ; il n’eſtoit queſtion, que d’aller briller dans l’armée, & il avoit ce qui eſtoit propre pour cela. Ainſi comme le beſoin de l’Eſtat eſtoit preſſant, & qu’on vouloit engager toute la Nobleſſe conſiderable à bien ſervir ; pour animer ce jeune Seigneur, & pour porter ſon pere à le voir partir avec joie, on leur promit de terminer à leur avantage dés cette première Campagne, une affaire effectivement juſte, que Solac avoit contre un ancien ennemy de ſa Maiſon, & que le credit d’un Miniſtre empeſchoit depuis longtemps de finir.

Le Comte de Solac, qui eſtoit de ces braves à l’antique, ſenſible juſqu’à l’excez ſur le Point-d’honneur & la vangeance, ſe flata de triompher d’un ennemy qu’il haïſſoit, ayant la parole poſitive du Roy, qu’il ſçavoit eſtre inviolable. Ainſi il n’héſita plus à conſentir au départ de ſon fils, & ſongea à luy faire preparer un équipage magnifique.

Marmoiſan eſtoit ravy de joie : Cependant elle ne l’occupoit pas ſi fort, qu’il n’eût encore quelqu’autre choſe en teſte. Il y avoit déja quelque temps qu’il eſtoit amoureux d’une jolie perſonne, femme d’un Gentilhomme aſſez conſiderable. Cette femme avoit de la vertu, & aimoit ſon époux. Elle avoit dit pluſieurs fois au jeune Comte en termes tres-vigoureux, qu’il luy feroit un grand plaiſir de ne la plus importuner de ſes folles pretentions, dont elle luy conſeilloit de ſe défaire ; mais loin de profiter de ſes conſeils, il ſe mit en teſte de venir à bout de ſes deſſeins avant ſon départ. Pour cet effet, il fit joüer toutes ſortes de reſſorts, qui luy furent inutiles ; & enfin ayant ſçû que le mary de la belle eſtoit abſent pour quelques jours, à ce qu’on croyoit, il réſolut de s’introduire la nuit dans la chambre de la jeune Dame avec une échelle de cordes, pretendant réüſſir à ſe rendre heureux par cet indigne artifice. Plein de ce pernicieux projet, il n’écouta point certaines reflexions qui vouloient s’efforcer de luy en faire horreur ; & ſon imprudence naturelle l’accompagnant toûjours, il ſe mit en eſtat d’eſcalader la chambre de ſa Maiſtreſſe, qu’il n’eſtoit pas dix heures du ſoir.

Le Gentilhomme avoit terminé ſes affaires plûtoſt qu’il n’avoit crû, & par un eſtrange coup du hazard, il alloit rentrer dans ſon logis au moment que l’extravagant Marmoiſan montoit à l’échelle de cordes. La nuit eſtoit trop noire pour diſcerner les viſages ; ainſi cet époux voyant un homme en cet eſtat, ne ſçeut s’il devoit le prendre pour un voleur, ou ſoupçonner la vertu de ſa femme. Dans l’inſtant, qu’il ſongeoit comment il feroit pour le punir à l’heure meſme ſans éclat, l’infortuné Marmoiſan, que cette arrivée imprévûë avoit ſi troublé, qu’il ne ſçavoit plus ce qu’il faiſoit, ſentit manquer ſon pied, & ſe laiſſa tomber au bas de l’échelle. L’Époux jaloux luy paſſa ſon épée au travers du corps ; & le coup fut ſi fatal, qu’il en perdit la vie un moment après. J’ay oublié de dire, que toute cette Scene ſe paſſoit à la Campagne dans un Chaſteau Voiſin, de celuy du Comte de Solac. Le bruit de l’action du Gentilhomme, fit ſortir du monde de ſon Chaſteau, avec de la lumiere ; & ſa femme meſme, qui avoit crû entendre la voix de ſon Époux, & qui fut bien eſtonnée de voir ce ſpectacle. Elle trouva des moyens inconteſtables de prouver ſon innocence dans cette affaire : Mais quand ſon Epoux & elle furent d’accord, ils ſe trouverent bien embaraſſez, comment ils pourroient ſe diſculper envers le Comte de Solac, qu’ils eſtimoient, & dont ils apprehendoient le credit. Ils ne trouverent point de meilleure voie, que de prier ce Comte de venir chez eux, pour luy conter les choſes comme elles s’étoient paſſées, & les luy prouver par l’échelle de corde, qu’on ne changea point de place, & par d’autres marques encore. Tout cela fut executé : Et malgré la douleur mortelle, que le Comte eut de la perte de ſon fils, ſon équité luy fit voir, qu’il ne devoit s’en prendre qu’au mauvais deſtin de ce jeune eſtourdy. Ce qui le deſeſperoit le plus encore, c’eſtoit l’occaſion honteuſe pour laquelle il eſtoit mort. Ainſi, par je ne ſçay quel mouvement il pria les deux Époux de cacher exactement toute cette funeſte avanture, & fit emporter le corps ſecretement. Enſuite il alla décharger ſa douleur dans le cœur de ſes filles, qui ne furent gueres moins affligées que luy, particulièrement Leonore.

Ce bon Vieillard exageroit toutes les cruelles circonſtances qui accompagnoient la mort indigne de ce fils ; & ſur tout eſtoit au deſeſpoir, de voir perdre la déciſion avantageuſe de cette grande affaire, qui devoit eſtre le fruit de la premiere Campagne de Marmoiſan. Ses filles le conſoloient le mieux qui leur eſtoit poſſible : mais comme leur paſſion dominante les occupoit trop chacunes, pour eſtre auſſi ſenſibles que Leonore aux tendreſſes du ſang, il n’y en eut point qui s’en acquitât auſſi-bien qu’elle. Mais de plus, ſa tendreſſe, & ſon courage, luy inſpirerent un deſſein bien genereux. Comme elle reſſembloit parfaitement à Marmoiſan, elle propoſa à ſon pere, que s’il vouloit y conſentir, elle quitteroit les habits de ſon ſexe, & iroit joüer le personnage de ſon frere à la Cour, & dans les armées. Le bon Seigneur charmé de ſa réſolution, y aplaudit tout d’un coup & il ne fut plus queſtion, que de prendre de juſtes meſures, pour executer habilement ce projet.

On avoit fait courir le bruit, que Marmoiſan eſtoit abſent ; & en meſme-temps on publia, que Leonore vouloit aller paſſer un aſſez long temps dans un Convent fort éloigné, & que ſa petite ſœur Ioland l’y accompagneroit. On fit partir une fille maſquée, qu’on dit eſtre Leonore ; & Leonore prit les habits de Marmoiſan. On fit effectivement ſortir la jeune Ioland de ſon Convent ; mais ce fut pour la déguiſer en Page, dans le deſſein de la faire ſuivre Leonore : parce qu’il eſtoit neceſſaire qu’il y eût quelqu’un à ſa ſuite, qui ſçût le ſecret de ſon ſexe, & qu’on ne pouvoit pas le mieux confier, qu’à cette jeune ſœur, qu’on ne connoiſſoit point dans le monde, où elle n’avoit jamais paru. Elle n’avoit pas encore quinze ans ; & ſes ſœurs trouverent que ſon habit de Page luy ſeyoit admirablement. Quoiqu’elle ne fut pas ſi belle que Marmoiſan, ſon air eſtoit fort vif, & fort picquant : elle avoit de l’eſprit, & avec un enjoüement des plus grands, elle ne laiſſoit pas d’avoir de la prudence. Elle commençoit à s’ennuyer dans le Convent ; & elle fut ravie de la Scene qu’elle alloit joüer avec Leonore, que nous appellerons déſormais Marmoiſan, qui partit pour la Cour, auſſitoſt que ſon équipage fut preſt.

Il fut fort bien reçû du Roy, qui eſtoit un Prince ſage & plein de bonté, & s’attira l’inclination particulière du fils unique de ce Monarque, jeune Prince fort brave, & fort vif, & cependant point amoureux, au grand étonnement de toute la Cour, & au grand regret de toutes les Coquettes, qui s’y croyoient belles.

Mais ce Prince eſtoit ſi livré à l’amour de la Guerre, & à celuy des plaiſirs à fracas, qu’il ſembloit n’avoir pas le temps de ſonger à la tendreſſe. Bal, ſpectacle, partie de Chaſſe, Maſcarade, Carrouſel, Feſte galante, tout cela l’occupoit entierement, en attendant la ſaiſon de ſe ſignaler par les Armes. Il s’attachoit de ſi bonne foy aux jeunes Seigneurs qui l'approchoient, en qui il trouvoit du merite, qu’il les traitoit plûtoſt en amis qu’en Sujets : & le Roy ſon Pere craignoit qu’il ne prît l’habitude de ſe laiſſer trop obſeder des Favoris. Il mit Marmoiſan de tous ſes plaiſirs ; & cet agreable Comte s’attiroit les ſuffrages de tout le monde par ſa bonne grace & ſon adreſſe.

Il y avoit ſouvent autour de ce jeune Prince une troupe de jeunes gens fort étourdis, groſſiers, brutaux, pleins d’une vanité ridicule, toûjours prêts à tirer l’épée mal-à-propos, toûjours prêts à médire du Genre humain, & ſur tout des femmes. Enfin, il ne manquoit à ces gens-là, que le nom de petit Maiſtre : Pour les manieres, elles eſtoient pareilles. Car le monde a toûjours eſté à peu prés tel qu’il eſt ; & en ce temps-là, comme en ce temps-cy, toutes les Cours eſtoient pleines de ces ſortes de gens. Marmoiſan eût beaucoup à ſouffir de leur Converſation. Il avoit pris à merveille les airs Cavaliers, mais non pas les extravagans. Ainſi ſe trouvant quelquefois trop fatigué des Contes impertinens, qu’ils faiſoient de leur Bravoure, & de leurs bonnes Fortunes auprés des Belles, il ſçavoit les plaiſanter d’une maniere fine, & picquante. Il parvint bien-toſt à s’en faire haïr ; & comme ils avoient remarqué, que des groſſieretez d’un certain caractere le faiſoient rougir, & le déconcertoient, ils prenoient plaiſir à les débiter devant luy, & faifoient partout mille froides railleries de ſa retenuë.

On ne manqua pas d’en aller faire des Hiſtoires au Prince ; & le Comte de Genac, un de ſes Favoris de plus de merite, dit, Qu’en effet, il eſtoit ſurpris de voir Marmoiſan ſi ſage, & ſi modeſte à la Cour ; parce que l’ayant vu, il y avoit quelque temps en Province, il ne luy avoit point paru ſi Caton. Comme le Prince eſtoit fort raiſonnable, les Contes qu’on luy fit de Marmoiſan ſur cet article, ne firent qu’augmenter ſa faveur auprés de luy.

Le Comte de Genac n’y contribua pas peu. Il avoit pris pour Marmoiſan une eſtime, & une amitié extrême. Il vantoit ſans ceſſe à ſon jeune Maiſtre, les grandes qualitez de ce beau Cavalier, & luy faiſoit plaiſir ; car il ſentoit que ſon penchant l’entraînoit à aimer beaucoup Marmoiſan. Le Prince n’eſtoit pas le ſeul dans la Cour, qui eût ce penchant ; bien des Dames luy reſſembloient. Je ne m’amuſeray point à raconter toutes les minauderies & les fauſſes démarches que firent quelques-unes d’elles, pour plaire à noſtre pretendu Cavalier ; ny tous les tours de Pages, que Ioland leur fit. Elle eſtoit ravie d’exercer ſon enjoüement par mille petites malices, qui convenoient admirablement à l’habit qu’elle portoit. Elle en fit encore plus aux petits Maiſtres, qu’aux Coquettes ; & elle s’acquit en fort peu de temps la réputation d’un Page, le plus sage du Royaume : mais qui dans ce caractere ne laiſſoit pas d’eſtre plein d’eſprit & d’agrément ; & qui ſur tout avoit un talent merveilleux, pour contrefaire tous ceux qu’il voyoit ridicules. Le Marquis de Brivas, jeune Seigneur amy de Marmoiſan, trouvait tant de charmes dans les folaſtres manieres de ce Page, qu’il diſoit ſouvent à ſon Maiſtre : Mon pauvre Comte, je donnerois de bon cœur ma plus belle Terre, pour avoir auprés de moy un Gentilhomme auſſi ſpirituel, & auſſi divertiſſant, que ton petit Page.

Enfin, la ſaiſon de la Guerre ſuivit celle des plaiſirs. Le Prince partit pour l’Armée, & toute la jeune Nobleſſe avec luy. Comme l'eſprit dangereux de la Reine ſeconde Épouſe du Roy, avoit formé dans l’Eſtat plus d’une Cabale turbulente, qui ne cherchoit qu’à broüiller ; ce Monarque reſta dans le cœur de ſon Royaume, pour faire avorter ces factions par ſa preſence.

Cependant la Campagne fut meurtrière : il s’y donna trois grandes Batailles, où Marmoiſan ſe diſtingua d’une maniere toute heroïque ; & dans l’une deſquelles, il eut le bonheur de ſauver la vie au Prince. Il eut encore celuy de découvrir par ſa prudence une trahiſon terrible, qui livroit la moitié de l’Armée aux ennemis. Ces actions d’éclat luy acquirent une ſi grande reputation, & acheverent ſi bien de le mettre au comble de la faveur auprés du Prince, qu’il ſe fit mille jaloux, qui ne chercherent plus qu'à luy nuire.

Le Comte de Richevol fut un de ceux qui s’y portèrent avec le plus de malignité. Ce Seigneur avoit de la valeur ; mais c’eſtoit la ſeule bonne qualité qu’il eût : il eſtoit auſſi bizarre, qu’imprudent & prodigue ; & quoiqu’il eût épouſé une des grandes Heritieres du Royaume, & qu’il eût des Revenus immenſes des Bienfaits du Roy, jamais homme ne porta plus loin le nombre des Creanciers, la groſſeur des dettes, & l’intrépidité de ne pas acquiter un ſeul denier ſur des millions qu’il devoit. Cependant l’eſprit de dépenſe, où l’entraînoient ſes magnificences mal entenduës, & les dons pleins de profuſions qu’il faiſoit à ſes Maiſtreſſes, le mettoient à tous momens dans une telle diſette, qu’il fatiguoit inceſſamment le Roy de ſes demandes. Il n’eſtoit Charges, Privileges, Confiſcations, qu’il ne courût demander : tout luy eſtoit propre, & le Roy qui eſtimoit ſa bravoure, & aimoit ſon caractere par un penchant naturel, avoit toûjours la bonté de luy accorder ce qu’il demandoit. Le bruit en étoit entierement repandu dans le monde. Ainſi quand Marmoiſan parut à la Cour, ayant remarqué que cet évaporé de Richevol eſtoit bleſſé des approbations qu’on luy donnoit, & tâchoit à traverſer ſa faveur naiſſante, il n’eut pas beaucoup de ménagemens pour luy.

Un jour, qu’il venoit d’apprendre que Richevol avoit fait de luy quelques méchantes plaiſanteries, il le paya ſur le champ d’une bonne. Ils eſtoient tous deux chez le Roy, où il y avoit beaucoup de monde ; & Richevol contre ſa coutume, demeuroit rêveur, & ſans rien dire. Dans cet eſtat létargique comme il ouvrit la bouche pour bâiller ; Marmoiſan lui dit fort haut, Le Roy vous l’accorde. Que voulez-vous dire par là ? répondit Richevol : C’eſt que vous n’avez jamais ouvert la bouche icy, repartit Marmoisan, que pour demander au Roy ; ce Prince a la bonté de ne vous refuſer jamais : Ainſi je vous ay dit, le Roy vous l’accorde, pour vous épargner un plus long diſcours. Ce bon mot divertit beaucoup toute la Cour ; & Richevol qui en fut piqué juſqu’au vif, en fit éclatter ſon reſſentiment dans l’occaſion, dont je vais parler.

On prit une Ville d’aſſaut ; & les Soldats irritez du trop de reſiſtance des Habitans, vouloient s’abandonner contre eux à toutes les fureurs de la Guerre. Le Prince donna des ordres pour les retenir : mais ils auroient eſté fort mal executez, ſi la compaſſion genereuſe de Marmoiſan n’eût mis en uſage mille ſtratagêmes, pour garentir la vie, & l’honneur d’une infinité de perſonnes : Il s’efforça meſme, autant qu’il luy fut poſſible, d’empeſcher le pillage ; & ce fut encore une nouvelle offenſe pour Richevol. Car il étoit Grand Seigneur, mais il aimoit plus à piller que le moindre Soldat de l’Armée. Il fit au Prince de terribles plaintes contre Marmoiſan ; & dit que les Soldats murmuroient tout haut, avec raiſon ; puiſqu’il eſtoit juſte, que ces malheureux ſe dédommageaſſent par le pillage, de tout ce qu’ils ſouffroient pendant une Campagne. Il pretendit que Marmoiſan avoit trop étendu les Ordres du Prince, ſur le frein qu’il vouloit qu’on leur donnât : Puis il ajoûta, Pour moy je croi que ce beau Comte ſi ſcrupuleux eſt une femme qui ſe cache, tant il eſt tendre & pitoyable. Nous luy en avons déja remarqué aſſez de manieres, pour donner ſujet de l’en ſoupçonner. Richevol auroit eu bien envie d’ajoûter encore, que Marmoiſan n’eſtoit pas brave ; mais il ne s’eſtoit point preſenté d’occaſion, où il n’eût donné tant de preuves de Valeur, qu’il n’oſa avancer contre luy un menſonge ſi groſſier.

Le Prince arreſta tous ces differens par ſon autorité ; mais cependant, ce qu’avoit dit Richevol luy revint plus d’une fois dans l’eſprit. Avez vous remarqué, diſoit il, au Comte de Genac, ce qu’on nous dit des manieres de Marmoiſan & n’avez-vous point fait reflexion ſur ce que nous en avons vû cent fois nous-meſmes ? Je ne ſçay ſi Richevol n’a point rencontré juſte, & ſi Marmoiſan n’eſt point en effet une fille déguiſée. Genac, qui avoit connu le vray Marmoiſan en Languedoc, & qui auroit pû fournir une liſte aſſez grande de ſes folles Amourettes, aſſuroit bien poſitivement le Prince, que c’eſtoit un garçon, & meſme fort éventé en ſortant de l’enfance ; mais qu’il ne falloit plus ſonger à cela, puiſqu’il s’eſtoit ſi bien corrigé, qu’il pouvoit paſſer pour le plus ſage jeune homme de l’Armée. Le Prince eſtoit au deſeſpoir de ces aſſurances car il eut voulu je ne ſçay par quel mouvement, que Marmoiſan eût éſté d’un ſexe different du ſien.

Cependant Richevol toûjours animé par la haine, ſe fit un plaiſir de faire courir ce bruit lourdement dans l’Armée, pour chagriner Marmoiſan, qu’il croyoit bien véritablement un Cavalier dans le fonds de ſon ame. Ce bruit ſe repandit de tous coſtez parmy les Soldats : & Marmoiſan voit inceſſamment qu’on le regarde, qu’on le ſuit, qu’on l’obſerve ; & plus on l’obſerve, plus on le déconcerte. On dit en cent endroits à ſes Domeſtiques, que leur Maiſtre eſt une fille : Ioland l’en avertit, & luy dit, que ſa douceur, ſa modeſtie, & ſa compaſſion pour les miſerables, ſont les ſeuls ſujets qui ont donné lieu à ces bruits. Marmoiſan fut penetré de chagrin, de voir que ces bruits fâcheux alloient apparemment rompre toutes les meſures qu’il avoit priſes, avec tant de juſteſſe. Il pretendoit s’en retourner auprés de ſon pere, ſi toſt que la Campagne ſeroit finie, & là, feindre une maladie ; puis publier habilement, que Marmoiſan eſtoit mort, & enſuite reprendre les habits de ſon ſexe. Le Roy avoit déja accordé à ſon pere, la grace qu’il luy avoit promiſe ; mais noſtre heroïne avoit trop de cœur, pour diſparoiſtre avant que la Campagne fût finie ; & de plus, ſon départ, en l’état où eſtoient les choſes, n’auroit pas manqué de découvrir le ſecret qu’elle vouloit cacher.

Pleine de ces diverſes inquiétudes, elle s’écarta du Camp ſeule, pour avoir du moins la douceur de rêver en liberté : car ſon intrepidité luy faiſoit mépriſer les périls qui pouvoient arriver en s’écartant ainſi. Que la ferocité des hommes eſt grande ! diſoit-elle, & qu’ils en ſont bien convaincus eux-mêmes, puis qu’un peu de douceur, & de retenuë eſt capable de leur faire entrevoir que je ne ſuis pas de leur ſexe ! Si l’on m’avoit vû jurer, aſſommer mes Valets, ne parler jamais de la divinité qu’en blaſphemant ; boire avec des excez honteux : on n’auroit pas douté, que je ne fuſſe un homme ; & je ne me trouve dans le cruel chagrin où je ſuis, que pour avoir vécu avec trop de regle : mais quand je devrois encore ſouffrir davantage, je ne puis me réſoudre à vivre d’une maniere extravagante, quel que ſoit l’habit, que je porte ; car excepté les airs éfarouchez & libertins, n’ai-je pas agi comme font les hommes ? Ai-je ménagé ma vie ? Ai-je… Marmoiſan dans ſa mauvaiſe humeur alloit encore faire bien d’autres moralitez fort aigres contre le ſexe maſculin, quand des voix confuſes, & des cris l’interrompirent au milieu de ſa periode. À peine étoit-il ſorti de ſa rêverie, qu’il vit une jeune fille, que deux ſoldats tiroient tour à tour avec violence, chacun de ſon côté. Il courut à eux, & leur commanda de laiſſer cette malheureuſe : mais ces brutaux, qui étoient échauffez de vin, le voyant ſeul, lui répondirent inſolemment, que puisqu’elle étoit leur priſonniere il n’y avoit qu’eux deux qui puſſent ſe la diſputer. En même temps un d’eux ſe mit, à la traîner vers un bois qui étoit proche. Marmoiſan, ne conſultant que ſon courage, mit l’épée à la main, & ces brutaux l’y mirent auſſi tôt que luy. Par une valeur accompagnée de bonheur, il ôta la vie au premier, étendit l’autre ſur la place bleſſé dangereuſement ; & il emmena enſuite à ſa tente cette fille qui luy parut fort belle, voulant la garantir des dangers qu’elle auroit pu courir ailleurs,

Malgré l’étrange effroy où étoit cette jeune beauté, elle témoigna ſa reconnoiſſance à ſon libérateur avec tous les ſentimens d’un cœur, bien placé ; & ces remerciemens furent faits en des termes qui marquoient qu’elle étoit une perſonne de qualité. Le Soldat, qui avoit été ſi bleſſé, fut des premiers à publier l’extrême valeur de Marmoiſan, & le bruit de toute cette avanture s’étant bien-tôt répandu, détruiſit entièrement celuy, que Richevol avoit fait courir : car par les ſoins que prit Marmoison de la ſanté & de l’honneur de la belle priſonniere, on ne douta point qu’il n’en voulût faire ſa maîtreſſe : ainſi on le crût tres-Cavalier.

Le Prince en fut au deſeſpoir, & les petits maîtres, qui crurent que Marmoiſan alloit prendre enfin le train de leur reſſembler, l’en eſtimerent davantage. Pour luy il étoit fort affligé du tort que ces folles croyances faiſoient à la reputation de cette jeune perſonne, quoy-qu’il ſe flatât de trouver des moyens de prouver ſon innocence ſans ſe commettre, & que cependant il eût de la joye de voir qu’on ne doutoit plus, qu’il ne fût du ſexe dont il portoit l’habit. Le Prince ſeul ne pouvoit ſe reſoudre à le croire, & projettoit plus que jamais de prendre des meſures pour demêler ce qui en étoit. Il faiſoit à Marmoiſan mille preſens de colifichets magnifiques & de fleurs rares ; bagatelles, qui charment ordinairement les femmes : mais celle à qui il s’adreſſoit croyant penetrer le deſſein qu’il avoit, en luy faiſant des preſens de ce caractere, marquoit pour eux la plus grande indifférence du monde, & laiſſoit voir qu'elle ne les acceptoit, qu’à cauſe de la main dont ils venoient ; & même s’échapoit quelquefois à témoigner, qu’un beau cheval, & une belle épée luy feroient bien plus de plaiſir, que tous ces vains bijoux.

L’envie de s’éclaircir fit que le Prince la mit encore à une autre épreuve. Il luy donna pluſieurs grands repas, tous compoſez de compotes, de confitures ſeches, & liquides, de tartes de franchipane, de poupelin, de biſcuits, de gateaux d’amandes, & de liqueurs douces : Car quoy que ce ſiecle-là reſſemblât au nôtre par mille endroits, il differoit pourtant en quelques-uns, & il n’y avoit point de Dame, qui s’accommodât de langues parfumées, de ſauciſſons de Boulogne, & de Ratafiats, comme certaines font en ce temps-cy. Marmoiſan joüa encore bien ſon perſonnage, quoy-que les fêtes que donnoit le Prince fuſſent bien véritablement de ſon goût. Il feignit, autant que la bienſeance le peut permettre, de trouver toutes ces choſes tres-fades ; & prit la liberté de demander au Prince en plaiſantant, s’il les prenoit pour des Belles de les regaler ainſi.

Le Prince ne ſavoit plus où il en étoit ; toutes les paroles & les actions de Marmoiſan le charmoient, il ne pouvoit vivre ſans luy, & il ſentoit bien, que ſi tout le merite qu’il luy voyoit, ſe trouvoit dans une fille, elle deviendroit pour luy le ſujet d’un amour violent. Cependant il ne pouvoit plus ſe flater que c’en fuſt une ; tout l’aſſuroit du contraire : Que je ſuis malheureux ! s’écrioit-il ; mon cœur a toûjours été inacceſſible à la tendreſſe, & je m’aviſe d’en prendre pour une idée. Je me dis & redis ſans ceſſe, Que Marmoiſan n’eſt-il une fille ! que je trouverois de douceur à l’aimer ! Ah j’ay honte de ces chimeres. Le Comte de Genac n’en étoit pas moins occupé que luy depuis certain jour, où il avoit engagé Marmoiſan à chanter, qui n’avoit oſé s’en deffendre, crainte des ſoupçons. Sa voix étoit ſi belle & ſi douce, que Genac enchanté ne put croire qu’un deſſus ſi charmant fut la voix d’un homme : toutes les preuves qu’il avoit avancées à tout le monde du ſexe de Marmoiſan s’évanoüirent de ſon eſprit, & il en devint auſſi charmé que le Prince. Sa paſſion luy ouvrant les yeux, il comprit que ſi veritablement Marmoiſan ſe trouvoit être une heroïne, il ne manqueroit pas d’avoir un rival en ſon maître ; ainſi il ſe garda bien de laiſſer paroître ſes ſentimens.

Cependant Marmoifan ravi de voir ſa reputation cavaliere bien établie s’obſerva peut-être moins que d’ordinaire, & eut l’imprudence de témoigner beaucoup de chagrin en preſence du Marquis de Brivas, pour du linge mal blanchi, & des habits mal pliez : malgré ſa douceur naturelle, il gronda fort ſes gens ſur ce ſujet ; & ſa mauvaiſe humeur augmenta encore, remarquant que ſon Pavillon n’etoit pas bien rangé. Il fit une attention ſi forte ſur toutes ces choſes, & entra dans des détails de propreté ſi pleins de bagatelles, qu’il marqua parfaitement bien en cette occaſion le caractere ordinaire des femmes, dont la plus part affectent dans leurs habits, & dans leurs meubles une propreté qu’elles portent quelques fois juſqu’à la bizarrerie la plus ridicule, & dont elles ſe font un merite comme d’une délicateſſe bien entenduë. Celles qui ont l’eſprit un peu ferme ſont ordinairement exemptes de ces deffauts : Cependant Marmoiſan avec toute ſa grandeur d’ame, n’avoit pas eu la force de ſe mettre au deſſus ; tant ce penchant eſt enraciné chez certaines perſonnes du ſexe. Brivas, qui ſe contoit des amis particuliers de Marmoiſan, ne put s’empêcher de luy en faire la guerre. Eſt-il poſſible, lui dit-il, qu’ayant l’eſprit, & le cœur ſi grands, tu puiſſes entrer dans ces petiteſſes ? C’eſt aſſurément pour t’en punir, que le Ciel a voulu qu’on t’ait vû pluſieurs jours la réputation d’être femme ; car je ne ſay pas ſi cela eſt venu juſqu’à toy : mais ce bruit a couru un temps toute l’armée, & de bonne foy tu le merite bien ; car d’ordinaire ce n’eſt pas le deffaut des hommes d’être ſi bagatelliers. Marmoiſan rougit cruellement, & voulut prouver que l’extrême propreté devoit être du goût des deux ſexes : Mais Brivas ſoutint toûjours par de vives raiſons, que le milieu ſeul étoit loüable ſur ce chapitre & regarda cet entêtement dans Marmoiſan, comme une foibleſſe mêlée à ſes grandes qualitez.

Quelques jours après comme on parloit chez le Prince du bruit qui avoit couru dans l’armée touchant le ſexe de Marmoiſan ; Brivas dit naïvement ce qu’il croyoit avoir donné lieu à ce bruit : il crut que d’autres auroient remarqué les propretez féminines de Marmoiſan, & ſe mit à en parler en les excuſant : car ce temps-là differoit encore de celuy-cy, ſur un autre article que celuy dont j’ay tantôt parlé. Les Dames, il eſt vray, n’y buvoient point de vin de Champagne, ni de Ratafiat ; mais auſſi les hommes ne s’aviſoient point d’être trois heures à leur toillette, à mettre des eſſences & des pomades, & ne rencheriſſoient point ſur les plus celebres Coquettes par le nombre, & l’extravagance de leurs modes : Bien loin de cela, on les mépriſoit dés qu’on leur voyoit des manieres qui approchoient le moins du monde de la bagatelle. Ainſi Brivas employa toute ſon éloquence à diſculper Marmoiſan ; mais comme il étoit aimé du Prince, & que tout ce qui ſe trouva là de perſonnes conſiderables étoient de ſes amis ; on luy paſſa ces deffauts en faveur de ſon merite.

Cependant le Prince & Genac furent ravis de ce qu’ils venoient d’entendre. Le Prince ne fut pas plûtôt ſeul avec ce favory qu’il s’écria : Genac, il n’en faut plus douter, Marmoiſan eſt une fille, & ſi c’en eſt une, je ſens que je l’aimeray toute ma vie. Que de beauté ! que de vertu ! que de douceur & de courage tout enſemble ! Enſuite il fit projet de chercher des moyens pour la convaincre de ſon ſexe, à quelque prix que ce fût & peu de temps aprés il crut en avoir une occaſion bien favorable.

Le commencement de l’Automne de cette année-là fut exceſſivement chaud, & beaucoup plus que ne l’avoit été le milieu de l’Été. Le Prince étant un jour entouré de Genac, de Marmoiſan, & de pluſieurs autres jeunes Seigneurs, propoſa de s’aller tous baigner dans une belle riviere prochaine. Il étoit perſuadé, que Marmoiſan étoit une fille, & une fille modeſte, qui n’alloit pas manquer de s’allarmer d’une telle propoſition, & de s’en excuſer : mais il pretendoit l’en preſſer ſi fortement, qu’elle ſeroit contrainte de luy avoüer ſon ſexe. Cependant il ſe trompa, Marmoiſan donna comme les autres dans ce qu’il propoſoit, quoique penetré de douleur. Il voyoit bien que s’il refuſoit ce party il ſe découvroit ; & ſa modeſtie le faiſoit fremir d’horreur en ſongeant à quoy on le vouloit expoſer. Il ſuivit donc triſtement cette troupe enjoüée, reſolu de feindre un mal violent, quand il ſeroit ſur le bord de la riviere, ſi quelque heureux incident ne le délivroit point de ce danger par le chemin.

On arrive, & l’on veut que Marmoiſan ſe mette le premier dans l’eau : Il plaiſante quelque temps ſur cette preférence ; enſuite il ſe met à ôter bien lentement ſon écharpe, ſa cravate & les ajuſtemens les plus ſuperficiels de ſa parure ; puis il nouë un ruban de mille nœuds en feignant de le vouloir dénoüer. Comme il étoit attentif à le dénoüer encore une fois, luy & toute ſa compagnie entendirent une voix haute qui ſembloit venir du milieu de l’air, & qui cria trois fois d’un ton lugubre & touchant : Marmoiſan ! tu te baignes, & ton pere ſe meurt ! Toute la troupe fut extrêmement ſurpriſe : On ne découvroit perſonne dans toute la plaine, & l’on ne douta point que cette voix ne fût ſurnaturelle. Marmoiſan reprit ſes ajuſtemens avec précipitation, & courut à ſa tente pour ſavoir s’il ne luy étoit point arrivé quelque Courrier. On luy dit qu’il n’en étoit point venu : Cependant la partie de bain avoit été rompuë ; tout le monde, juſqu’au Prince, avoit accompagné Marmoiſan ; & l’émotion qu’il avoit euë luy donnant une petite indiſpoſition, il en feignit une grande pour ſe débaraſſer de tous ces importuns.

Il ne fut pas plutôt ſeul, qu’Ioland luy dit, qu’ayant entendu ſans être apercuë la propoſition qu’on luy avoit faite d’aller baigner, elle avoit cherché dans tout ſon eſprit quelque moyen pour le tirer de ce pas dangereux ; & qu’aprés s’être munie d’un cornet d’airain, elle l’avoit ſuivie de loin : qu’enfin elle avoit monté au faiſte d’un arbre le plus haut, d’où elle avoit crié dans le Cornet d’une voix lamentable les paroles qu’elle avoit entendu. Marmoiſan, charmé de la preſence d’eſprit de ſon aimable ſœur, l’embraſſa mille fois, & toutes deux ſe divertirent bien de ce ſtratagême : mais la reflexion, qu’on tourmenteroit encore bien-tôt Marmoiſan par quelqu’autre épreuve, arrêta leur joye ; de ſorte que pour ſe mettre l’eſprit en repos, comme il avoit aſſez fait d’actions de valeur pour ne plus laiſſer douter de ſon courage, il reſolut de faire le malade le reſte de la campagne, afin de n’être plus expoſé aux bains ni aux autres diſgraces.

J’ay oublié de dire, qu’ayant gardé quelque temps la belle priſonniere avec toute la bien-ſeance qu’on peut obſerver dans un Camp, il l’avoit enfin menée dans une Abbaye celebre d’une Ville prochaine, où il alloit ſouvent la voir. Cette fille qui étoit une heritiere de grande qualité, avoit perdu ſon pere dans cette guerre, & ſes parens qui euſſent voulu la voir morte, ou Religieuſe, ne s’empreſſerent point de la venir dégager. Pendant que Marmoiſan faiſoit le malade, il pria Genac, dont il connoiſſoit la ſageſſe, d’aller quelquefois rendre viſite à cette belle perſonne à ſa place, pour la conſoler de ſes malheurs. Genac s’acquita de cette commiſſion en galant homme ; & comme il vouloit ſe défaire du penchant qu’il ſentoit pour Marmoiſan, qu’il ne doutoit plus qu’il ne fût une fille, il tâcha d’en prendre un pour cette aimable étrangere.

Enfin la campagne finit, & Marmoiſan demande congé au Prince pour aller voir ſon pere, qui n’étoit point mort, quoy qu’en euſt dit la voix lugubre. Mais le Prince ne voulut point luy donner cette permiſſion, & luy dit, que le Roy charmé de ſa valeur & de tous les grands ſervices qu’il luy avoit rendus, vouloit luy marquer ſa reconnoiſſance au milieu de la Cour, en le comblant de bienfaits.

Cependant Solac auroit eu bien beſoin de la preſence de Marmoiſan, pour être conſolé des chagrins terribles que luy avoient donné deux de ſes filles. À peine Marmoiſan avoit été party, que la Joüeuſe avoit recommencé à tourmenter ſon pere plus que jamais pour en tirer des ſommes immenſes ; & le bon Seigneur qui aimoit la paix, luy avoit donné tout le bien qu’elle pouvoit prétendre de ſa mere, pour en diſpoſer comme elle jugeroit à propos, afin de n’être plus fatigué de ſes éternelles demandes : Quand elle en fut maîtreſſe, elle joua, avec tant de fureur & de malheur, qu’elle perdit tout ſon fonds en fort peu de mois : Elle s’apperçut de ſa folie, quand il ne fut plus temps de la reparer ; & elle en eut tant de honte & de douleur, qu’elle s’alla jetter dans un Convent, où elle prit l’habit de Religieuſe.

La Coquette la ſuivit bientôt. Son ridicule penchant pour la fleurette l’entraînant toûjours dans quelque intrigue, elle eut une liaiſon qui fit du fracas, & qui la rendit la fable de tout le monde. Peut-être qu’elle étoit innocente ; mais enfin ſa réputation fut perduë : & quand dans le fonds elle euſt eſté fort ſage, ſon imprudence & le peu de ſoin de ſa gloire meritoient bien cette punition. Voyant que cet éclat la terniſſoit pour jamais, outrée de deſeſpoir, elle fit comme la Joüeuſe, & alla prendre le voile dans le meſme lieu à ſon grand regret.

Il ne reſtoit plus au Comte de Solac, que ſa ridicule Prude, ſauvage, bizarre, qui ne pouvoit vivre avec perſonne, avec qui perſonne ne pouvoit vivre, & qui n’étoit bonne qu’à chagriner ſon père à toutes les heures du jour ; mais les vertus & les actions heroïques de Marmoiſan conſoloient ce pere de toutes les traverſes de ſes autres enfans. Il étoit auſſi fort content d’Ioland & n’aſpiroit qu’à revoir l’une & l’autre.

Elles n’en avoient pas moins d’envie : Cependant il falut aller à la Cour, où tout le monde regarda Marmoiſan comme un prodige de valeur & de conduite. Le Roy le combla de careſſes, d’honneurs, & de bienfaits. La Reine qui ne perdoit point l’envie de former des partis dans l’État fut fâchée de voir un jeune homme de ce merite, ſi attaché au Prince ſon beau fils, & reſolut de prendre des meſures pour l’en détacher, & le mettre dans ſes intereſts. Ainſi par des vuës differentes Marmoiſan fut careſſé de tous côtez.

Quoique tous ces honneurs le flataſſent agréablement, il n’en étoit pas moins empreſſé de quitter la Cour, où il trembloit toûjours d’être reconnu. Il avoit crû penetrer quels ſeroient les ſentimens du Prince à ſon égard s’il s’étoit avoüé fille ; & la bonne mine, l’eſprit agréable, & les autres bonnes qualitez de ce jeune Prince le rendoient aſſez aimable pour être propre à en inſpirer de pareils. Nôtre Heroïne n’étoit pas inſenſible : mais elle ſavoit regner ſur ſes paſſions ; & quand elle faiſoit reflexion à l’inégalité des conditions, elle ſe diſoit que le Prince ne ſongeroit à elle que pour ſe faire un amuſement. L’idée ſeule en mettoit ſa fierté au ſuplice : ainſi elle combattoit plus que jamais le penchant ſecret qu’elle avoit toûjours ſenty pour luy, & ne penſoit qu’à l’aller oublier dans ſa Province. Elle attendoit donc impatiemment que le tems luy fournit quelque occaſion de quitter la Cour avec bien-ſeance, quand le Prince la mit d’un Carouſel, dont tout ce qu’il y avoit de conſiderable à la Cour étoit.

Tout le monde mit en uſage ſa magnificence, & ſa galanterie pour reüſſir à ſe donner une agreable parure. Enfin le jour de l’étaler arriva ; il fut queſtion de rompre des lances l’un contre l’autre, ſuivant la mode de ce ſiecle-là. Marmoiſan fit paroître ſon adreſſe pluſieurs fois ; mais aprés avoir tant remporté d’honneurs dans ces combats de lances, l’homme le moins adroit de la Cour en rompit une contre luy, qui vola en divers éclats, dont un le bleſſa ſi fort & ſi malheureuſement, qu’il tomba évanoüi de deſſus ſon cheval.

Cet accident troubla toute la Fête : on emporta Marmoiſan dans le Palais devant lequel ſe faiſoient ces jeux. Le Prince les quitta & courut prés du lit où on avoit mis Marmoiſan évanoüi. Comme on s’efforçoit de le faire revenir, on aperceut du ſang qui marquoit qu’il avoit été bleſſé à l’eſtomac. On voulut voir en quoy conſiſtoit cette bleſſure : mais quel fut l’étonnement de ceux qui étoient preſens, lors qu’ils virent une gorge qui charmoit par ſa beauté ! Le Prince ſaiſi à la fois de joie & de douleur, fit un cry, qu’il ne fut pas le maître de s’empêcher de faire, quand Ioland entra dans la chambre. Elle n’avoit point été témoin de l’accident de ſa ſœur ; car dans ce moment elle étoit occupée à ſe préparer pour un Ballet, qu’on devoit danſer le ſoir. Lors qu’elle vit ſa ſœur évanoüie, pleine de ſang, & ſon ſexe découvert, ce ſpectacle la mit dans un deſeſpoir, où elle ne fut plus maîtreſſe de rien ménager, Ah ! ma chere ſœur ! s’écria-t-elle, faut il vous voir perdre vôtre ſecret & vôtre vie dans un vain divertiſſement, après que vous avez ſçeu conſerver l’un & l’autre au milieu des plus affreux périls ! Ces paroles donnerent encore un nouvel éclairciſſement au Prince.

Le bruit de cette avanture s'étant répandu en un inſtant dans le Palais, la Cour ſe rendit en foule dans la chambre de Marmoiſan, qui ne ſortoit point de ſon évanoüiſſement, malgré tous les ſoins qu’on prenoit pour l’en tirer. Le Roy qui témoignoit une conſideration infinie pour cette charmante Heroine, la recommanda fort à la Reine ſon épouſe, fit ſortir la foule, & ſe retira. La Reine, qui vit qu’elle étoit ſi long-temps ſans revenir à elle, la laiſſa entre les mains de ſes femmes, & ſe retira auſſi. Le Prince malgré ſon inquiétude, fut obligé par la bien-ſeance de s’arracher de ce lieu, & donna la main à la Reine juſqu’à ſon apartement, mais il ne fut pas long-temps ſans retourner s’informer luy meſme de la ſanté d’une perſonne qui luy étoit ſi chere. Il trouva Ioland auprés de ſa ſœur, toûjours inconſolable de l’état où elle la voyoit. Elle crut qu’il n’étoit plus temps de rien deguiſer au Prince, & malgré ſa douleur, elle luy conta avec beaucoup d’eſprit les meſures que ſa ſœur avoit priſes pour ſe bien menager dans ſon déguisement, & faire enſorte qu’il fut enſeveli dans un ſecret éternel, pour donner à ſon frere la gloire de toutes les actions de courage qu’elle avoit faites. Puis cette jeune perſonne ajoûta, que le zele hereditaire dans ſa maiſon pour le Roy & pour le Prince, avoit pardeſſus toutes ſortes de raiſons, engagé Leonore à prendre ce party.

Enfin le ſentiment luy revint, & l’on ne peut exprimer la confuſion qu’elle eut en voyant le Prince auprés d’elle, qui luy dit, Que vous nous avez donné d’alarmes, Madame ! il n’y a que la joye, que nous aurons de vôtre ſanté qui les puiſſe égaler. Elle luy répondit d’une maniere auſſi ſpirituelle, que modeſte, quoyqu’il fût aiſé de démêler qu’elle avoit du trouble dans l’ame. Enſuite le Prince la quitta pour la laiſſer en liberté.

Cependant toute la Cour ne retentiſſoit, que du merite de Marmoiſan devenu Leonore : on vantoit à l’envy ſa valeur, ſa vertu, la ſolidité de ſon eſprit, l’agrément de ſes bons mots ; & l’on ne pouvoit aſſez s’étonner de voir les belles qualitez des deux ſexes ſi bien réüniës en un même ſujet. Le bruit des loüanges qu’on donnoit à cette Heroïne raviſſoit le Prince en ſecret, & le faiſoit de nouveau s’applaudir de ſon choix : Mais il étoit étrangement inquiété de ſavoir comme il étoit dans l’eſprit de Leonore. Il alla pour s’en éclaircir le lendemain, le plûtôt qu’il luy fut poſſible, & trouva Ioland dans des habits de ſon ſexe.

Leonore étoit dans ſon lit dans la negligence d’une malade peu attentive à ſa parure ; mais malgré ſa négligence & ſon abattement, elle paroiſſoit d’une beauté admirable. Le Prince apprit que la bleſſure que luy avoit fait la lance n’étoit pas dangereuſe, & même ne ſeroit pas longue à guerir. Comme tout le monde s’étoit éloigné par reſpect, il s’approcha d’elle, & luy dit tendrement : Qu’on ſeroit heureux, Madame, ſi toutes les bleſſures étoient auſſi faciles à guérir que celle qui m’a fait verſer des larmes pour vous ! mais il en eſt de plus dangereuſes, dont je puis parler par experience, & cependant toute genereuſe que vous êtes, je crains bien que vous n’ayez pas pour moy la ſenſibilité que j’ay euë pour vous, & que vous ne voyiez ce qu’elles me font ſouffrir, ſans en être touchée. Leonore fort deconcertée de ce diſcours, répondit d’un air embaraſſé : Seigneur, le zele & le reſpect que j’ay pour vous me fera toûjours prendre un intereſt bien vif à tout ce qui vous regarde : mais il eſt de certaines bleſſures, qui conſiſtent plus dans l’imagination qu’elles ne ſont réelles, & que j’avouë en effet, que je ne plaindrois pas. Le Prince ne voulant pas s’expliquer à demy luy dit en des termes auſſi paſſionnez que galans, les preſſentimens qu’il avoit eu de ſon ſexe ; exagera les impreſſions qu’ils avoient faites dans ſon ame, & finit en diſant, qu’il ſeroit le plus malheureux de tous les hommes, ſi elle étoit inſenſible à une tendreſſe, qui dureroit autant que ſa vie. Leonore luy répondit, qu’elle oſoit le faire ſouvenir des marques de fermeté qu’elle avoit données pour luy faire faire reflexion qu’elle n’étoit pas ſujette à bien des foibleſſes, dont beaucoup d’autres femmes étoient capables, & que pour éviter la plus grande de toutes ces foibleſſes, elle ne partageroit jamais les ſentimens qu’il venoit de luy témoigner ; puiſque l’intervale de leurs conditions empêchoit qu’elle y pût répondre ſans bleſſer ſa gloire. Vôtre ſeul merite, Madame, reprit le Prince avec impatience, vous rend digne de remplir le Trône des premiers Souverains de l’Univers ; mais outre ce merite, je me dois à vous par mille raiſons : les ſervices eclatans que vous avez rendus à l’État ; la vie que je tiens de vous… Vous exagérez trop ces foibles ſervices, dit Leonore en l’interrompant, mais quand ils ſeroient auſſi grands que vous daignez le dire, le Roy vôtre pere n’aura pas… Répondez-moy de vôtre cœur, interrompit le Prince à ſon tour, & je vous répons de l’agrément du Roy ; je ſay quelle eſt ſon eſtime pour vous, & ſa bonté pour moy. L’arrivée de deux Princeſſes arreſta cette converſation.

Cependant le Prince courut rendre compte au Roy de la ſanté de Leonore : il fit un récit avantageux de la maniere, dont elle ſoutenoit le caractere de ſon veritable ſexe, & le Roy la loüa ſans reſerve. Remarquant l’excez de joye que ces loüanges faiſoient paroître dans les yeux du Prince, il dit en ſouriant, que Leonore avoit déſarmé beaucoup de ſes ennemis dans ſon habit d’homme ; mais que dans ſon habit de fille, elle avoit déſarmé ſon fils. Le jeune Prince rougit, & demeura interdit : mais il ſe raſſura bien tôt, & dit au Roy, qu’il étoit vray, qu’il n’avoit pû refuſer ſon eſtime à tant de vertus ; & il adjoûta, que s’il daignoit approuver ſon penchant, il ſe trouveroit le plus heureux des Princes de ſe voir unir avec une heroïne ſi accomplie. Le Roy luy dit avec bonté, qu’il ne s’oppoſoit point à cette inclination, & qu’il conſentoit qu’il l’épouſât dés qu’elle ſeroit guerie. Le Prince tranſporté de joye ſe jetta à ſes pieds pour le remercier, & vola porter cette nouvelle à Leonore.

Dés que ſon ſexe avoit été reconnu, toute la Cour fut pleine du bruit que le Prince en étoit charmé : Le Roy en fut auſſi tôt averti, & prit le party au même moment de laiſſer agir le choix de ſon fils. La feuë Reine mere de ce jeune Prince, étoit une Princesse étrangere, qui avoit toûjours conſervé une inclination ſi bizarre pour ſa patrie, & pour les Princes de ſa Maiſon, qu’elle n’avoit jamais pris un ſincere attachement pour le Roy ſon époux, ni même pour ſon fils, & avoit porté ſon étrange caprice juſqu’à trahir l’État. La ſeconde Épouſe du Roy étoit une Princeſſe d’un eſprit inquiet & broüillon, qui vouloit abſolument avoir part dans les affaires, quoyque la petiteſſe de fon eſprit la rendît incapable d’en conduire aucune. Elle formait inceſſamment des cabales, qui diviſoient toute la Cour, & ſe laiſſoit gouverner par des femmes d’un eſprit bas, & d’une condition obſcure, dont elle ſuivoit tous les mouvemens.

Le Roy fatigué des travers d’eſprit de ces deux Princeſſes, convaincu de l’inutilité des alliances étrangeres, & perſuadé du caractere élevé, tranquille, & raiſonnable de Leonore, ſe reſolut ſans peine à la voir devenir l’Épouſe de ſon fils : d’autant plus que croyant ce jeune Prince aſſez facile à prendre les impreſſions de ceux qu’il conſideroit ; le Roy aimoit mieux qu’il s’abandonnât aux conſeils d’une épouſe cherie, dont tous les ſentimens ſembloient n’aſpirer qu’à la vertu, qu’à ceux de quelque favory ambitieux.

Le peuple qui avoit été ſi charmé des belles actions de Marmoiſan, & tranſporté de joye, quand il avoit ſçû qu’elles venoient d’une fille, combla le Roy de benedictions pour le conſentement qu’il donnoit à ce mariage. La Cour en parut ravie ; & le Marquis de Brivas, un des plus grands Seigneurs du Roiaume, le fut doublement, obtenant pour Épouſe l’aimable Ioland, dont l’enjoüement l’avoit tant charmé dés le temps qu’elle portoit l’habit de Page. Le Comte de Genac épouſa la belle priſonniere, que le merite & le bien rendoient un fort grand party. Leonore, & le Prince gouterent enſemble pendant une longue ſuite d’années tous les agrémens que donne une heureuſe fortune accompagnée de vertu : Et cette heroïne fut la gloire & la conſolation de ſon pere, avec qui la fauſſe Prude s’étoit enfin broüillée publiquement, ſe rendant à ſon tour la fable de tout le monde, en laiſſant voir ſes bizarres caprices à découvert.

Mais en vous faiſant, Mademoiſelle, l’Hiſtoire mémorable de Marmoiſan, je croy, que je me ſuis étenduë dans plus de réflexions, et de circonſtances, que je ne penſois. Il me ſemble, que ma narration ne dura pas tant, quand je la fis à cette compagnie dont je vous ay parlé ; mais enfin il n’importe : ce que je viens de vous dire eſt toûjours au fond bien naïvement le Conte de Marmoifan, tel qu’on me l’a conté quand j’étois enfant.

MORALITÉ.

OCent fois ma nourrice ou ma mie
OM’ont fait ce beau récit le ſoir prés des tiſons ;
OJe n’y fais qu’ajoûter un peu de broderie.
OOn voit bien par de tels dictons
OQue la ſageſſe de nos Peres
OSans nous embarraſſer de maximes ſeveres,
ONous faiſoit ces belles leçons,


OQue qui ſe brouille la cervelle
ODes feux d’une ardeur criminelle
OPerit toûjours honteuſement ;
OEt que qui ſuit aveuglement
OLe jeu, la fauſſe pruderie,
OLa bizarre coquetterie,
OEſt toûjours immanquablement
OPayé de ſa folle manie ;
OMais que qui fait tout ſon pouvoir
OPour ſuivre la raiſon, la gloire, & le devoir,
OScait vaincre enfin la deſtinée,
OEt voit ſa vertu couronnée.


Fin de Marmoisan