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Œuvres mêlées/Stances irrégulieres

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STANCES IRREGULIERES.



Pleurez Grâces, Pleurez Amours
Avec la jeune Iris venez mêler vos
larmes ;
Le ſort vient de ravir ſon Tircis pour toûjours,
Au barbare trepas il a rendu les armes.

Helas ! que ces tendres amans
Par les plus ſenſibles tourmens
Éprouvèrent en tout la fortune cruelle !
Mais malgré toutes ſes rigueurs
Une flâme tendre & fidelle
Brûla toûjours leurs jeunes cœurs.

Tircis aimoit Iris d’une flame ſincere,
Au bonheur de luy plaire il bornoit ſes plaiſirs,
De luy marquer ſes ſoins & ſes tendres deſirs
Il faiſoit ſa plus douce affaire ;
Iris, qui répondit à cette ardeur ſi belle,
L’aima, luy fit connoître, & malgré les jaloux

On vit une amour mutuelle
Donner à ces amans des momens aſſez doux.
Mais combien eurent-t-il de peines
À cacher leurs ſecrets tranſports,
Combien ſe firent-ils d’efforts
Pour tromper les facheux & leurs cacher leurs chaînes ;
Bravant tant de tourmens, leurs feux
Sembloient croître dans les contraintes,
Et leurs cœurs s’uniſſoient par les plus tendres nœux
Parmy les larmes & les plaintes.

Mais enfin le couroux fatal
De la fortune en tout leur barbare ennemie,
Vint accabler Tircis d’un mal
Qui par ſes rudes coups fit trembler pour ſa vie.

Iris, à ce malheur nouveau
Cede à la cruauté du ſort qui la traverſe,
Elle veut de ſes jours éteindre le flambeau :
Mais malgré les pleurs qu’elle verſe
Son malheureux amant deſcend dans le Tombeau.

Ah ! juſte Ciel que devint-elle ?
Quel coup de foudre, hélas ! au funeſte moment
Que du trepas de ſon amant
On luy dit la triſte nouvelle :
Reſtant ſans aucun mouvement
Elle tomba pâle, mourante
Et l’on crut cette tendre amante
Prête à ſuivre Tircis dans l’affreux monument.

Des maux qu’elle ſentoit, l’extrême violence
Luy ravit quelque temps l’uſage de la voix,
Et l’on euſt dit plus d’une fois
Qu’elle avoit ſuccombé ſous leur fiere puiſſance ;
La mort ſembloit avoir terminé ſes malheurs
Lors qu’elle rompit le ſilence
En verſant un torrent de pleurs.

Cette Belle eſt inconſolable ;
Elle veut qu’éternellement
Dure la douleur qui l’accable ;
Et le ſeul ſouvenir de ſon aimable amant,

Eſt tout ce qui luy rend la clarté ſuportable.

Tircis a vu, dit-elle, éteindre ſes beaux jours
Que cinq luſtres à peine en achevoient le cours ;
Mais l’amour le fera revivre en ma memoire :
Ce Dieu ſçeut dans mon cœur ſi bien graver ſes traits
Que je feray toute ma gloire
De ne les effacer jamais.