Œuvres mêlées/Texte entier
TABLE
DE CE QUI EST CONTENU
dans les Nouvelles de Ma-
demoiſelle L’H ***.
FAUTES À CORRIGER.
| Pages. | lignes. | fautes. | corrections |
| 10 | 6 | qu’il | qu’elle |
| 13 | 2 | faiſoient | faiſoit |
| 16 | 16 | Pour ſur | Sur ces deux |
| 49 | 3 | avoit fait | avoit fait de luy |
| 46 | 12 | s’y porta | s’y portèrent |
| 133 | 28 | prouvoit | prônoit |
| 143 | 8 | les | ſes. |
| 162 | 2 | Avare | Fantaſque |
| 182 | 20 | en gout | engoüé |
| 192 | 4 | ſçavantats | ſçavans ſi |
| 201 | 7 | luy eût | luy avoit |
| 222 | 25 | ſa mere elle même | ſa mere même |
| 258 | 18 | que cette Quenoüille | qu’elle |
| 282 | 6 | demandoit | demanderoit |
| 344 | 7 | malheurs | malheureux |
| 352 | 14 | qui | qu’il |
| 376 | 22 | dont | donc |
AR Privilege du Roy, donné à Verſailles le 19. jour de Juin 1691. Signé par le Roy en
ſon Conſeil Dugono. Il eſt permis à Mademoiſelle
L’H *** de faire imprimer par tels Libraires
qu’il luy plaira un Livre intitulé, Marmoiſan ou l’Innocente Tromperie, & pluſieurs autres Ouvrages en Proſe & en Vers de ſa compoſition,
pendant le temps de ſix années, à compter du jour que ledit Livre aura été achevé d’imprimer
pour la première fois, avec deffenſes à toutes
perſonnes de quelque qualité & condition
qu’elles ſoient, d’imprimer ou faire imprimer ledit
Livre ny d’en vendre de contrefaits ſous quelque
pretexte que ce ſoit, à peine de confiſcation
des Exemplaires contrefaits, de trois mille
livres d’amende & de tous dépens, dommages &
intérêts, ainſi qu’il eſt plus au long porté par leſdites
Lettres de Privilège.
Regiſtré ſur le Livre de la Communauté des Libraires & Imprimeurs de Paris le 18. Aouſt 1695. Signé P. Auboüin, Syndic.
Et ladite Mademoiſelle L’H. a cédé au ſieur
Jean Guignard Libraire tous les droits qu’elle a au preſent Privilège, ſuivant l’accord fait entre eux.
Achevé d’imprimer pour la première fois à
Paris le 8. Octobre 1695.
MARMOISAN,
OU
L’INNOCENTE
TROMPERIE.
NOUVELLE HÉROÏQUE
& Satirique.
E me trouvay, il y a quelques jours, Mademoiſelle, dans une compagnie de perſonnes d’un merite diſtingué, où la converſation tomba ſur les Poëmes, les Contes, & les Nouvelles. On s’arreſta beaucoup à raiſonner ſur cette derniere ſorte d’ouvrage : on en examina de divers caracteres, en Vers & en Proſe ; & l’on y donna une infinité d’éloges à la charmante nouvelle de Griſelidis : celle où les conſeils d’une ſage Fée font naiſtre mille incidens où il y a du merveilleux, fut tres-loüée ; & le naïf enjouëment, des Souhaits ridicules y eut auſſi grand nombre de Partiſans. On dit enſuite, que quelque beaux que fuſſent ces Ouvrages dans leur
genre, c’eſtoit cependant
les moindres productions,
qui puſſent partir de la
main de leur illuſtre Auteur,
qui avoit donné tant
de marques de ſes grands
talens pour la Poëſie & l’Éloquence ;
& dont tout le
monde connoiſſoit les vives
lumières dans les Sciences,
& dans tous les beaux Arts.
On fit encore cent réflexions dans leſquelles on s’empreſſa de rendre juſtice au merite de ce ſçavant homme, dont il vous eſt ſi glorieux d’eſtre fille. On parla de la belle éducation, qu’il donne à ſes enfans ; on dit qu’ils marquent tous beaucoup d’eſprit, & enfin on tomba ſur les Contes naïfs, qu’un de ſes jeunes Élèves a mis depuis peu ſur le papier avec tant d’agrément. On en raconta quelques-uns, & cela engagea inſenſiblement à en raconter d’autres. Il fallut en dire un à mon tour. Je contay celuy de Marmoiſan, avec quelque broderie qui me vint ſur le champ dans l’eſprit. Il fut nouveau pour la compagnie, qui le trouva ſi fort de ſon goût, & le jugea ſi peu connu, qu’elle me dit qu’il falloit le communiquer à ce jeune Conteur, qui occupe ſi ſpirituellement les amuſemens de ſon enfance. Je me fis un plaiſir de ſuivre ce conſeil : & comme je ſçay, Mademoiſelle, le goût & l’attention, que vous avez pour toutes les choſes, où il entre quelque eſprit de morale, je vais vous dire ce Conte tel à peu prés, que je le racontay. J’eſpere, que vous en ferez part à voſtre aimable Frere ; & vous jugerez enſemble, ſi cette Fable eſt digne d’eſtre placée dans ſon agréable recueil de Contes.
Dans le temps, que la France eſtoit partagée entre pluſieurs Rois, on ne m’a pas dit ſous quel Regne, ny en quel ſiecle, mais il n’importe : il y avoit un Seigneur, nommé le Comte de Solac, qui eſtoit fort brave, fort riche, & tout plein d’eſprit. Il s’eſtoit marié dans un âge tres-avancé, & ſa femme mourut jeune, luy laiſſant ſix enfans, dont il y avoit un fils, & une fille, qui eſtoient jumeaux. Ce fils eſtoit unique : Il y avoit trois filles, aînées des deux enfans jumeaux ; & une, leur cadette de trois ans. Ce Seigneur ne voulut point ſe remarier, & mit tous ſes ſoins à faire bien élever ſes enfans. Cependant il ne réüſſit, qu’au plus petit nombre. Aſſez peu d’années aprés ſon veuvage, ſa fille aînée ſe trouva en âge d’eſtre mariée : mais malgré l’envie, qu’en avoit ſon pere, elle ne voulut point entrer dans cet engagement, & elle fit bien. Son caractere eſtoit compoſé d’une devotion grimacière, & d’une pruderie outrée. Elle eſtoit fort laide, & aſſez foible pour en avoir beaucoup de chagrin ; ce qui la rendoit de ſi méchante humeur, qu’elle ſe prenoit à tout le monde du peu de liberalité de la nature à ſon égard. Elle témoignoit une averſion ſi affectée pour le ſexe different du ſien, que quand le hazard avoit conduit quelque homme dans ſa chambre, elle en ouvroit les feneſtres pour chaſſer le mauvais air, & y brûloit enſuite des paſtilles. Elle ne vouloit pas ſe donner la moindre peine, le moindre ſoin domeſtique ; & ne revint jamais de l’Égliſe, où elle alloit critiquer tout le monde, ſans gronder quelqu’un à ſon retour au logis, & ne ménageoit pas meſme ſon pere.
Le Comte de Solac abandonnant cette prude outrée à ſon caractere bizare, crut qu’il pourroit s’en conſoler par le merite de ſes deux filles, qui ſuivoient cette aînée. Celle d’aprés avoit de la beauté ; mais cette beauté n’eſtoit ſoûtenuë, ny d’eſprit, ny d’enjoüement. Une indolence fade regnoit dans toutes ſes actions ; & comme elle ne ſçavoit, ny agir, ny penſer, faute de trouver du fonds chez elle pour s’amuſer, le jeu faiſoit ſa paſſion dominante. Elle s’y livra tant, qu’elle devint en elle une fureur ; & abuſant de la bonté de ſon pere, on voyoit toûjours dans ſa chambre quatre tables au moins, entourées de gens d’un eſprit auſſi déreglé que leurs mœurs, qui ſur la moindre diſpute de jeu, ſe diſoient à tous momens les plus affreuſes veritez. Ces ſortes de perſonnes luy gagnoient des ſommes immenſes ; & outre tout ce que la complaisance de ſon pere luy fourniſſoit d’argent, elle faiſoit mille indignes rapines ſur toutes les choſes, qui eſtoient ſoumiſes à ſa direction, & ſe montroit d’une avarice ſordide pour tout ce qui n’eſtoit pas le jeu, où elle paſſoit la plus grande partie des nuits.
La troiſiéme fille du Comte n’eſtoit pas belle ; cependant elle avoit un petit air vif, & fripon, qui ne laiſſoit pas de plaire. L’on remarquoit dans ſon eſprit de l’enjoüement & du feu ; mais elle n’avoit ny jugement, ny conduite, & aimoit tous les plaiſirs avec emportement. Elle eut eſté au deſeſpoir, ſi elle eût paſſé un jour ſans Bal, ſans ſpectacle, ou ſans feſte. Sa magnificence ſur les meubles, & ſur les habits, ne ſe bornoit point. Non-ſeulement elle donnoit aveuglément dans toutes ſortes de modes, quelque bizares qu’elles fuſſent, mais elle en faiſoit naiſtre elle-meſme ; & ma chronique porte, que ce fut cette fille ſenſée, qui eut la ſolide gloire d’inventer tous les Stinquerques, les Firmamens, & les Falbala de ſon Siècle : le plus fragile bijou, le colifichet le plus enfantin luy faiſoit envie ; & pour fournir à ces inutiles dépenſes, elle auroit engagé juſqu’à la Robe de chambre de ſon pere. Et par deſſus tous ces défauts, elle avoit encore celuy de ne pouvoir vivre, ſi elle ne ſe voyoit entourée d’une douzaine d’inſipides Blondins, qui luy debitoient de fades douceurs, qu’ils ſçavoient par cœur, à force de les avoir repeteés à plus de cent belles.
Cette Joüeuſe, & cette Coquette, ne chagrinerent guere moins leur pere, que la Prude outrée ; ſur tout quand il vit, qu’un âge plus formé ne les corrigeoit point de leurs dangereux penchans. Mais qu’il eut ſujet d’eſtre content de ſa quatriéme fille ! C’eſtoit une charmante brune, dont tous les traits, auſſi réguliers que piquans, eſtoient encore embellis par l’éclat d’un teint admirable : une taille haute, & bien priſe, ſoûtenuë d’un air auſſi noble qu’aiſé, achevoit de la rendre toute aimable ; & les charmes de ſon eſprit & de ſon humeur, ſurpaſſaient encore de beaucoup ceux de ſon corps. Elle avoit l’eſprit vif, ſolide, & bien réglé : Eſtoit à la fois genereuſe, & œconome : entroit de bonne grace dans tous les petits ſoins domeſtiques, où le caractere de ſon ſexe l’engageoit ; ſe faiſant un plaiſir, & une étude de bien remplir tous ſes devoirs. Son frere, qui eſtoit ſon jumeau, luy reſſembloit entierement du viſage, & de la taille : Et comme il avoit les cheveux noirs, auſſi-bien qu’elle ; ſi la difference de leur ſexe n’en eût pas mis dans leurs habits, on ne les auroit pas diſtinguez l’un de l’autre.
Mais ſi ce jeune Seigneur, qu’on nommoit le Comte de Marmoiſan, reſſembloit à l’aimable Leonore ſa ſœur, par les agrémens perſonnels ; il ne luy reſſembloit guere du coſté de l’eſprit. Il avoit raſſemblé en luy la diverſité des défauts fatigans de toutes les autres ſœurs, excepté les grimaces de la fauſſe dévotion, & de la pruderie bizare. Sur ces deux articles, on auroit eu tort de l’accuſer ; car il donnoit dans des excez entièrement oppoſez. Et avec tout le mauvais du caractere de ſes ſœurs, il avoit encore ajoûté de certaines manieres eſtourdies, & évaporées, auſquelles la liberté de ſon ſexe luy avoit permis de ſe livrer. Cependant avec ſes airs éventez, ſon amour pour le jeu & les folles dépenſes ; il aimoit Leonore, qui eſtoit la modeſtie & le bon ſens meſme, preferablement à toutes ſes autres ſœurs, dont les inclinations ſe rapportoient ſi fort aux ſiennes : tant la Vertu eſt propre à ſe faire aimer, meſme de ceux qui n’ont nulle envie de la ſuivre. Il eſt vray cependant, que cette jumelle, & luy, ſe trouvoient tous deux d’accord à aimer beaucoup le plaiſir de la chaſſe. Leonore eſtoit naturellement vive, & infatigablement agiſſante. Elle trouvoit le temps de remplir tous ſes devoirs, de lire, de travailler à la Tapiſſerie ; & trouvoit encore des momens pour s’exercer à monter à cheval, à tirer des armes, & à chaſſer. Ces occupations eſtoient pour elle un divertiſſement fort touchant, & ſe rapportoient bien à ſon courage, qui eſtoit d’une fermeté aſſez peu ordinaire aux perſonnes de ſon ſexe. Quand le Comte de Solac connut tout ſon merite, il joignit à ſa tendreſſe de pere, une forte eſtime ; ce qui luy fit prendre pour elle un attachement, qu’il ſeroit difficile d’exprimer. Il eut bien voulu voir dans ſon fils les meſmes qualitez : mais quoique ce fils fût bien éloigné de les poſſeder, comme il eſtoit unique, & meſme aimable malgré ſes défauts, ce bon pere ne laiſſoit pas de l’aimer paſſionnément. Il avoit mis ſa fille cadette dans un Convent dés l’âge de trois ans ; & comme il ne connoiſſoit pas ſon humeur, il faiſoit deſſein de ne l’en tirer, que pour la marier, de crainte qu’elle ne ſuivît moins le bon exemple de Leonore, que le mauvais de ſes autres ſœurs.
Cependant le bon Seigneur de Solac, qui ſe voyoit accablé dans ſa vieilleſſe des incommoditez, qu’il avoit contractées en portant long-temps les armes avec gloire, vit avec chagrin renaiſtre la guerre dans le Royaume. Il n’eſtoit plus en eſtat de ſervir, & il avoit peine à ſe reſoudre d’expoſer un fils unique de ſi bonne heure. Pour Marmoiſan, il brûloit d’eſtre en Campagne : il avoit envie de ſe ſignaler, & d’eſtre maiſtre de ſes actions : outre cela, ſon pere joüiſſoit de pluſieurs beaux Gouvernemens, & de quantité d’autres bienfaits du Roy, dont ce jeune Seigneur vouloit ſe rendre digne d’avoir la ſurvivance ; & pour l’animer encore, il ſçavoit, que le nom de ſa Maiſon eſtoit fort reveré dans l’armée. Solac voyoit bien tout cela, & eut eſté tres-fâché, ſi ſon fils n’eût pas fait tomber ſur luy ces bienfaits du Roy, ſurtout ces Gouvernemens, où il avoit toûjours fait ſa reſidence, & où il avoit vécu en petit Souverain : Car pour comble de bonheur toutes ſes terres, dans le Languedoc, ſe trouvoient placées autour des Villes, où il commandoit. Avec cela, il eſtoit tres-zelé pour le Service du Roy : Cependant malgré toutes ces conſiderations, il balançoit entre la gloire & la tendreſſe, quand il reçût un ordre poſitif du Roy d’augmenter ſon Regiment, qui eſtoit encore ſur pied, & d’envoyer ſon fils à la teſte ; parce qu’on ſçavoit, que le nom de ce fils eſtoit aimé.
II y avoit déjà quelques années que le Comte de Solac avoit mené Marmoiſan à la Cour ; on l’y avoit trouvé bien fait, & il avoit marqué en pluſieurs occaſions de l’eſprit, & du cœur au-deſſus de ſon âge. Du reſte on ne s’embaraſſoit pas, s’il avoit de mauvaiſes qualitez ; il n’eſtoit queſtion, que d’aller briller dans l’armée, & il avoit ce qui eſtoit propre pour cela. Ainſi comme le beſoin de l’Eſtat eſtoit preſſant, & qu’on vouloit engager toute la Nobleſſe conſiderable à bien ſervir ; pour animer ce jeune Seigneur, & pour porter ſon pere à le voir partir avec joie, on leur promit de terminer à leur avantage dés cette première Campagne, une affaire effectivement juſte, que Solac avoit contre un ancien ennemy de ſa Maiſon, & que le credit d’un Miniſtre empeſchoit depuis longtemps de finir.
Le Comte de Solac, qui eſtoit de ces braves à l’antique, ſenſible juſqu’à l’excez ſur le Point-d’honneur & la vangeance, ſe flata de triompher d’un ennemy qu’il haïſſoit, ayant la parole poſitive du Roy, qu’il ſçavoit eſtre inviolable. Ainſi il n’héſita plus à conſentir au départ de ſon fils, & ſongea à luy faire preparer un équipage magnifique.
Marmoiſan eſtoit ravy de joie : Cependant elle ne l’occupoit pas ſi fort, qu’il n’eût encore quelqu’autre choſe en teſte. Il y avoit déja quelque temps qu’il eſtoit amoureux d’une jolie perſonne, femme d’un Gentilhomme aſſez conſiderable. Cette femme avoit de la vertu, & aimoit ſon époux. Elle avoit dit pluſieurs fois au jeune Comte en termes tres-vigoureux, qu’il luy feroit un grand plaiſir de ne la plus importuner de ſes folles pretentions, dont elle luy conſeilloit de ſe défaire ; mais loin de profiter de ſes conſeils, il ſe mit en teſte de venir à bout de ſes deſſeins avant ſon départ. Pour cet effet, il fit joüer toutes ſortes de reſſorts, qui luy furent inutiles ; & enfin ayant ſçû que le mary de la belle eſtoit abſent pour quelques jours, à ce qu’on croyoit, il réſolut de s’introduire la nuit dans la chambre de la jeune Dame avec une échelle de cordes, pretendant réüſſir à ſe rendre heureux par cet indigne artifice. Plein de ce pernicieux projet, il n’écouta point certaines reflexions qui vouloient s’efforcer de luy en faire horreur ; & ſon imprudence naturelle l’accompagnant toûjours, il ſe mit en eſtat d’eſcalader la chambre de ſa Maiſtreſſe, qu’il n’eſtoit pas dix heures du ſoir.
Le Gentilhomme avoit terminé ſes affaires plûtoſt qu’il n’avoit crû, & par un eſtrange coup du hazard, il alloit rentrer dans ſon logis au moment que l’extravagant Marmoiſan montoit à l’échelle de cordes. La nuit eſtoit trop noire pour diſcerner les viſages ; ainſi cet époux voyant un homme en cet eſtat, ne ſçeut s’il devoit le prendre pour un voleur, ou ſoupçonner la vertu de ſa femme. Dans l’inſtant, qu’il ſongeoit comment il feroit pour le punir à l’heure meſme ſans éclat, l’infortuné Marmoiſan, que cette arrivée imprévûë avoit ſi troublé, qu’il ne ſçavoit plus ce qu’il faiſoit, ſentit manquer ſon pied, & ſe laiſſa tomber au bas de l’échelle. L’Époux jaloux luy paſſa ſon épée au travers du corps ; & le coup fut ſi fatal, qu’il en perdit la vie un moment après. J’ay oublié de dire, que toute cette Scene ſe paſſoit à la Campagne dans un Chaſteau Voiſin, de celuy du Comte de Solac. Le bruit de l’action du Gentilhomme, fit ſortir du monde de ſon Chaſteau, avec de la lumiere ; & ſa femme meſme, qui avoit crû entendre la voix de ſon Époux, & qui fut bien eſtonnée de voir ce ſpectacle. Elle trouva des moyens inconteſtables de prouver ſon innocence dans cette affaire : Mais quand ſon Epoux & elle furent d’accord, ils ſe trouverent bien embaraſſez, comment ils pourroient ſe diſculper envers le Comte de Solac, qu’ils eſtimoient, & dont ils apprehendoient le credit. Ils ne trouverent point de meilleure voie, que de prier ce Comte de venir chez eux, pour luy conter les choſes comme elles s’étoient paſſées, & les luy prouver par l’échelle de corde, qu’on ne changea point de place, & par d’autres marques encore. Tout cela fut executé : Et malgré la douleur mortelle, que le Comte eut de la perte de ſon fils, ſon équité luy fit voir, qu’il ne devoit s’en prendre qu’au mauvais deſtin de ce jeune eſtourdy. Ce qui le deſeſperoit le plus encore, c’eſtoit l’occaſion honteuſe pour laquelle il eſtoit mort. Ainſi, par je ne ſçay quel mouvement il pria les deux Époux de cacher exactement toute cette funeſte avanture, & fit emporter le corps ſecretement. Enſuite il alla décharger ſa douleur dans le cœur de ſes filles, qui ne furent gueres moins affligées que luy, particulièrement Leonore.
Ce bon Vieillard exageroit toutes les cruelles circonſtances qui accompagnoient la mort indigne de ce fils ; & ſur tout eſtoit au deſeſpoir, de voir perdre la déciſion avantageuſe de cette grande affaire, qui devoit eſtre le fruit de la premiere Campagne de Marmoiſan. Ses filles le conſoloient le mieux qui leur eſtoit poſſible : mais comme leur paſſion dominante les occupoit trop chacunes, pour eſtre auſſi ſenſibles que Leonore aux tendreſſes du ſang, il n’y en eut point qui s’en acquitât auſſi-bien qu’elle. Mais de plus, ſa tendreſſe, & ſon courage, luy inſpirerent un deſſein bien genereux. Comme elle reſſembloit parfaitement à Marmoiſan, elle propoſa à ſon pere, que s’il vouloit y conſentir, elle quitteroit les habits de ſon ſexe, & iroit joüer le personnage de ſon frere à la Cour, & dans les armées. Le bon Seigneur charmé de ſa réſolution, y aplaudit tout d’un coup & il ne fut plus queſtion, que de prendre de juſtes meſures, pour executer habilement ce projet.
On avoit fait courir le bruit, que Marmoiſan eſtoit abſent ; & en meſme-temps on publia, que Leonore vouloit aller paſſer un aſſez long temps dans un Convent fort éloigné, & que ſa petite ſœur Ioland l’y accompagneroit. On fit partir une fille maſquée, qu’on dit eſtre Leonore ; & Leonore prit les habits de Marmoiſan. On fit effectivement ſortir la jeune Ioland de ſon Convent ; mais ce fut pour la déguiſer en Page, dans le deſſein de la faire ſuivre Leonore : parce qu’il eſtoit neceſſaire qu’il y eût quelqu’un à ſa ſuite, qui ſçût le ſecret de ſon ſexe, & qu’on ne pouvoit pas le mieux confier, qu’à cette jeune ſœur, qu’on ne connoiſſoit point dans le monde, où elle n’avoit jamais paru. Elle n’avoit pas encore quinze ans ; & ſes ſœurs trouverent que ſon habit de Page luy ſeyoit admirablement. Quoiqu’elle ne fut pas ſi belle que Marmoiſan, ſon air eſtoit fort vif, & fort picquant : elle avoit de l’eſprit, & avec un enjoüement des plus grands, elle ne laiſſoit pas d’avoir de la prudence. Elle commençoit à s’ennuyer dans le Convent ; & elle fut ravie de la Scene qu’elle alloit joüer avec Leonore, que nous appellerons déſormais Marmoiſan, qui partit pour la Cour, auſſitoſt que ſon équipage fut preſt.
Il fut fort bien reçû du Roy, qui eſtoit un Prince ſage & plein de bonté, & s’attira l’inclination particulière du fils unique de ce Monarque, jeune Prince fort brave, & fort vif, & cependant point amoureux, au grand étonnement de toute la Cour, & au grand regret de toutes les Coquettes, qui s’y croyoient belles.
Mais ce Prince eſtoit ſi livré à l’amour de la Guerre, & à celuy des plaiſirs à fracas, qu’il ſembloit n’avoir pas le temps de ſonger à la tendreſſe. Bal, ſpectacle, partie de Chaſſe, Maſcarade, Carrouſel, Feſte galante, tout cela l’occupoit entierement, en attendant la ſaiſon de ſe ſignaler par les Armes. Il s’attachoit de ſi bonne foy aux jeunes Seigneurs qui l'approchoient, en qui il trouvoit du merite, qu’il les traitoit plûtoſt en amis qu’en Sujets : & le Roy ſon Pere craignoit qu’il ne prît l’habitude de ſe laiſſer trop obſeder des Favoris. Il mit Marmoiſan de tous ſes plaiſirs ; & cet agreable Comte s’attiroit les ſuffrages de tout le monde par ſa bonne grace & ſon adreſſe.
Il y avoit ſouvent autour de ce jeune Prince une troupe de jeunes gens fort étourdis, groſſiers, brutaux, pleins d’une vanité ridicule, toûjours prêts à tirer l’épée mal-à-propos, toûjours prêts à médire du Genre humain, & ſur tout des femmes. Enfin, il ne manquoit à ces gens-là, que le nom de petit Maiſtre : Pour les manieres, elles eſtoient pareilles. Car le monde a toûjours eſté à peu prés tel qu’il eſt ; & en ce temps-là, comme en ce temps-cy, toutes les Cours eſtoient pleines de ces ſortes de gens. Marmoiſan eût beaucoup à ſouffir de leur Converſation. Il avoit pris à merveille les airs Cavaliers, mais non pas les extravagans. Ainſi ſe trouvant quelquefois trop fatigué des Contes impertinens, qu’ils faiſoient de leur Bravoure, & de leurs bonnes Fortunes auprés des Belles, il ſçavoit les plaiſanter d’une maniere fine, & picquante. Il parvint bien-toſt à s’en faire haïr ; & comme ils avoient remarqué, que des groſſieretez d’un certain caractere le faiſoient rougir, & le déconcertoient, ils prenoient plaiſir à les débiter devant luy, & faifoient partout mille froides railleries de ſa retenuë.
On ne manqua pas d’en aller faire des Hiſtoires au Prince ; & le Comte de Genac, un de ſes Favoris de plus de merite, dit, Qu’en effet, il eſtoit ſurpris de voir Marmoiſan ſi ſage, & ſi modeſte à la Cour ; parce que l’ayant vu, il y avoit quelque temps en Province, il ne luy avoit point paru ſi Caton. Comme le Prince eſtoit fort raiſonnable, les Contes qu’on luy fit de Marmoiſan ſur cet article, ne firent qu’augmenter ſa faveur auprés de luy.
Le Comte de Genac n’y contribua pas peu. Il avoit pris pour Marmoiſan une eſtime, & une amitié extrême. Il vantoit ſans ceſſe à ſon jeune Maiſtre, les grandes qualitez de ce beau Cavalier, & luy faiſoit plaiſir ; car il ſentoit que ſon penchant l’entraînoit à aimer beaucoup Marmoiſan. Le Prince n’eſtoit pas le ſeul dans la Cour, qui eût ce penchant ; bien des Dames luy reſſembloient. Je ne m’amuſeray point à raconter toutes les minauderies & les fauſſes démarches que firent quelques-unes d’elles, pour plaire à noſtre pretendu Cavalier ; ny tous les tours de Pages, que Ioland leur fit. Elle eſtoit ravie d’exercer ſon enjoüement par mille petites malices, qui convenoient admirablement à l’habit qu’elle portoit. Elle en fit encore plus aux petits Maiſtres, qu’aux Coquettes ; & elle s’acquit en fort peu de temps la réputation d’un Page, le plus sage du Royaume : mais qui dans ce caractere ne laiſſoit pas d’eſtre plein d’eſprit & d’agrément ; & qui ſur tout avoit un talent merveilleux, pour contrefaire tous ceux qu’il voyoit ridicules. Le Marquis de Brivas, jeune Seigneur amy de Marmoiſan, trouvait tant de charmes dans les folaſtres manieres de ce Page, qu’il diſoit ſouvent à ſon Maiſtre : Mon pauvre Comte, je donnerois de bon cœur ma plus belle Terre, pour avoir auprés de moy un Gentilhomme auſſi ſpirituel, & auſſi divertiſſant, que ton petit Page.
Enfin, la ſaiſon de la Guerre ſuivit celle des plaiſirs. Le Prince partit pour l’Armée, & toute la jeune Nobleſſe avec luy. Comme l'eſprit dangereux de la Reine ſeconde Épouſe du Roy, avoit formé dans l’Eſtat plus d’une Cabale turbulente, qui ne cherchoit qu’à broüiller ; ce Monarque reſta dans le cœur de ſon Royaume, pour faire avorter ces factions par ſa preſence.
Cependant la Campagne fut meurtrière : il s’y donna trois grandes Batailles, où Marmoiſan ſe diſtingua d’une maniere toute heroïque ; & dans l’une deſquelles, il eut le bonheur de ſauver la vie au Prince. Il eut encore celuy de découvrir par ſa prudence une trahiſon terrible, qui livroit la moitié de l’Armée aux ennemis. Ces actions d’éclat luy acquirent une ſi grande reputation, & acheverent ſi bien de le mettre au comble de la faveur auprés du Prince, qu’il ſe fit mille jaloux, qui ne chercherent plus qu'à luy nuire.
Le Comte de Richevol fut un de ceux qui s’y portèrent avec le plus de malignité. Ce Seigneur avoit de la valeur ; mais c’eſtoit la ſeule bonne qualité qu’il eût : il eſtoit auſſi bizarre, qu’imprudent & prodigue ; & quoiqu’il eût épouſé une des grandes Heritieres du Royaume, & qu’il eût des Revenus immenſes des Bienfaits du Roy, jamais homme ne porta plus loin le nombre des Creanciers, la groſſeur des dettes, & l’intrépidité de ne pas acquiter un ſeul denier ſur des millions qu’il devoit. Cependant l’eſprit de dépenſe, où l’entraînoient ſes magnificences mal entenduës, & les dons pleins de profuſions qu’il faiſoit à ſes Maiſtreſſes, le mettoient à tous momens dans une telle diſette, qu’il fatiguoit inceſſamment le Roy de ſes demandes. Il n’eſtoit Charges, Privileges, Confiſcations, qu’il ne courût demander : tout luy eſtoit propre, & le Roy qui eſtimoit ſa bravoure, & aimoit ſon caractere par un penchant naturel, avoit toûjours la bonté de luy accorder ce qu’il demandoit. Le bruit en étoit entierement repandu dans le monde. Ainſi quand Marmoiſan parut à la Cour, ayant remarqué que cet évaporé de Richevol eſtoit bleſſé des approbations qu’on luy donnoit, & tâchoit à traverſer ſa faveur naiſſante, il n’eut pas beaucoup de ménagemens pour luy.
Un jour, qu’il venoit d’apprendre que Richevol avoit fait de luy quelques méchantes plaiſanteries, il le paya ſur le champ d’une bonne. Ils eſtoient tous deux chez le Roy, où il y avoit beaucoup de monde ; & Richevol contre ſa coutume, demeuroit rêveur, & ſans rien dire. Dans cet eſtat létargique comme il ouvrit la bouche pour bâiller ; Marmoiſan lui dit fort haut, Le Roy vous l’accorde. Que voulez-vous dire par là ? répondit Richevol : C’eſt que vous n’avez jamais ouvert la bouche icy, repartit Marmoisan, que pour demander au Roy ; ce Prince a la bonté de ne vous refuſer jamais : Ainſi je vous ay dit, le Roy vous l’accorde, pour vous épargner un plus long diſcours. Ce bon mot divertit beaucoup toute la Cour ; & Richevol qui en fut piqué juſqu’au vif, en fit éclatter ſon reſſentiment dans l’occaſion, dont je vais parler.
On prit une Ville d’aſſaut ; & les Soldats irritez du trop de reſiſtance des Habitans, vouloient s’abandonner contre eux à toutes les fureurs de la Guerre. Le Prince donna des ordres pour les retenir : mais ils auroient eſté fort mal executez, ſi la compaſſion genereuſe de Marmoiſan n’eût mis en uſage mille ſtratagêmes, pour garentir la vie, & l’honneur d’une infinité de perſonnes : Il s’efforça meſme, autant qu’il luy fut poſſible, d’empeſcher le pillage ; & ce fut encore une nouvelle offenſe pour Richevol. Car il étoit Grand Seigneur, mais il aimoit plus à piller que le moindre Soldat de l’Armée. Il fit au Prince de terribles plaintes contre Marmoiſan ; & dit que les Soldats murmuroient tout haut, avec raiſon ; puiſqu’il eſtoit juſte, que ces malheureux ſe dédommageaſſent par le pillage, de tout ce qu’ils ſouffroient pendant une Campagne. Il pretendit que Marmoiſan avoit trop étendu les Ordres du Prince, ſur le frein qu’il vouloit qu’on leur donnât : Puis il ajoûta, Pour moy je croi que ce beau Comte ſi ſcrupuleux eſt une femme qui ſe cache, tant il eſt tendre & pitoyable. Nous luy en avons déja remarqué aſſez de manieres, pour donner ſujet de l’en ſoupçonner. Richevol auroit eu bien envie d’ajoûter encore, que Marmoiſan n’eſtoit pas brave ; mais il ne s’eſtoit point preſenté d’occaſion, où il n’eût donné tant de preuves de Valeur, qu’il n’oſa avancer contre luy un menſonge ſi groſſier.
Le Prince arreſta tous ces differens par ſon autorité ; mais cependant, ce qu’avoit dit Richevol luy revint plus d’une fois dans l’eſprit. Avez vous remarqué, diſoit il, au Comte de Genac, ce qu’on nous dit des manieres de Marmoiſan & n’avez-vous point fait reflexion ſur ce que nous en avons vû cent fois nous-meſmes ? Je ne ſçay ſi Richevol n’a point rencontré juſte, & ſi Marmoiſan n’eſt point en effet une fille déguiſée. Genac, qui avoit connu le vray Marmoiſan en Languedoc, & qui auroit pû fournir une liſte aſſez grande de ſes folles Amourettes, aſſuroit bien poſitivement le Prince, que c’eſtoit un garçon, & meſme fort éventé en ſortant de l’enfance ; mais qu’il ne falloit plus ſonger à cela, puiſqu’il s’eſtoit ſi bien corrigé, qu’il pouvoit paſſer pour le plus ſage jeune homme de l’Armée. Le Prince eſtoit au deſeſpoir de ces aſſurances car il eut voulu je ne ſçay par quel mouvement, que Marmoiſan eût éſté d’un ſexe different du ſien.
Cependant Richevol toûjours animé par la haine, ſe fit un plaiſir de faire courir ce bruit lourdement dans l’Armée, pour chagriner Marmoiſan, qu’il croyoit bien véritablement un Cavalier dans le fonds de ſon ame. Ce bruit ſe repandit de tous coſtez parmy les Soldats : & Marmoiſan voit inceſſamment qu’on le regarde, qu’on le ſuit, qu’on l’obſerve ; & plus on l’obſerve, plus on le déconcerte. On dit en cent endroits à ſes Domeſtiques, que leur Maiſtre eſt une fille : Ioland l’en avertit, & luy dit, que ſa douceur, ſa modeſtie, & ſa compaſſion pour les miſerables, ſont les ſeuls ſujets qui ont donné lieu à ces bruits. Marmoiſan fut penetré de chagrin, de voir que ces bruits fâcheux alloient apparemment rompre toutes les meſures qu’il avoit priſes, avec tant de juſteſſe. Il pretendoit s’en retourner auprés de ſon pere, ſi toſt que la Campagne ſeroit finie, & là, feindre une maladie ; puis publier habilement, que Marmoiſan eſtoit mort, & enſuite reprendre les habits de ſon ſexe. Le Roy avoit déja accordé à ſon pere, la grace qu’il luy avoit promiſe ; mais noſtre heroïne avoit trop de cœur, pour diſparoiſtre avant que la Campagne fût finie ; & de plus, ſon départ, en l’état où eſtoient les choſes, n’auroit pas manqué de découvrir le ſecret qu’elle vouloit cacher.
Pleine de ces diverſes inquiétudes, elle s’écarta du Camp ſeule, pour avoir du moins la douceur de rêver en liberté : car ſon intrepidité luy faiſoit mépriſer les périls qui pouvoient arriver en s’écartant ainſi. Que la ferocité des hommes eſt grande ! diſoit-elle, & qu’ils en ſont bien convaincus eux-mêmes, puis qu’un peu de douceur, & de retenuë eſt capable de leur faire entrevoir que je ne ſuis pas de leur ſexe ! Si l’on m’avoit vû jurer, aſſommer mes Valets, ne parler jamais de la divinité qu’en blaſphemant ; boire avec des excez honteux : on n’auroit pas douté, que je ne fuſſe un homme ; & je ne me trouve dans le cruel chagrin où je ſuis, que pour avoir vécu avec trop de regle : mais quand je devrois encore ſouffrir davantage, je ne puis me réſoudre à vivre d’une maniere extravagante, quel que ſoit l’habit, que je porte ; car excepté les airs éfarouchez & libertins, n’ai-je pas agi comme font les hommes ? Ai-je ménagé ma vie ? Ai-je… Marmoiſan dans ſa mauvaiſe humeur alloit encore faire bien d’autres moralitez fort aigres contre le ſexe maſculin, quand des voix confuſes, & des cris l’interrompirent au milieu de ſa periode. À peine étoit-il ſorti de ſa rêverie, qu’il vit une jeune fille, que deux ſoldats tiroient tour à tour avec violence, chacun de ſon côté. Il courut à eux, & leur commanda de laiſſer cette malheureuſe : mais ces brutaux, qui étoient échauffez de vin, le voyant ſeul, lui répondirent inſolemment, que puisqu’elle étoit leur priſonniere il n’y avoit qu’eux deux qui puſſent ſe la diſputer. En même temps un d’eux ſe mit, à la traîner vers un bois qui étoit proche. Marmoiſan, ne conſultant que ſon courage, mit l’épée à la main, & ces brutaux l’y mirent auſſi tôt que luy. Par une valeur accompagnée de bonheur, il ôta la vie au premier, étendit l’autre ſur la place bleſſé dangereuſement ; & il emmena enſuite à ſa tente cette fille qui luy parut fort belle, voulant la garantir des dangers qu’elle auroit pu courir ailleurs,
Malgré l’étrange effroy où étoit cette jeune beauté, elle témoigna ſa reconnoiſſance à ſon libérateur avec tous les ſentimens d’un cœur, bien placé ; & ces remerciemens furent faits en des termes qui marquoient qu’elle étoit une perſonne de qualité. Le Soldat, qui avoit été ſi bleſſé, fut des premiers à publier l’extrême valeur de Marmoiſan, & le bruit de toute cette avanture s’étant bien-tôt répandu, détruiſit entièrement celuy, que Richevol avoit fait courir : car par les ſoins que prit Marmoison de la ſanté & de l’honneur de la belle priſonniere, on ne douta point qu’il n’en voulût faire ſa maîtreſſe : ainſi on le crût tres-Cavalier.
Le Prince en fut au deſeſpoir, & les petits maîtres, qui crurent que Marmoiſan alloit prendre enfin le train de leur reſſembler, l’en eſtimerent davantage. Pour luy il étoit fort affligé du tort que ces folles croyances faiſoient à la reputation de cette jeune perſonne, quoy-qu’il ſe flatât de trouver des moyens de prouver ſon innocence ſans ſe commettre, & que cependant il eût de la joye de voir qu’on ne doutoit plus, qu’il ne fût du ſexe dont il portoit l’habit. Le Prince ſeul ne pouvoit ſe reſoudre à le croire, & projettoit plus que jamais de prendre des meſures pour demêler ce qui en étoit. Il faiſoit à Marmoiſan mille preſens de colifichets magnifiques & de fleurs rares ; bagatelles, qui charment ordinairement les femmes : mais celle à qui il s’adreſſoit croyant penetrer le deſſein qu’il avoit, en luy faiſant des preſens de ce caractere, marquoit pour eux la plus grande indifférence du monde, & laiſſoit voir qu'elle ne les acceptoit, qu’à cauſe de la main dont ils venoient ; & même s’échapoit quelquefois à témoigner, qu’un beau cheval, & une belle épée luy feroient bien plus de plaiſir, que tous ces vains bijoux.
L’envie de s’éclaircir fit que le Prince la mit encore à une autre épreuve. Il luy donna pluſieurs grands repas, tous compoſez de compotes, de confitures ſeches, & liquides, de tartes de franchipane, de poupelin, de biſcuits, de gateaux d’amandes, & de liqueurs douces : Car quoy que ce ſiecle-là reſſemblât au nôtre par mille endroits, il differoit pourtant en quelques-uns, & il n’y avoit point de Dame, qui s’accommodât de langues parfumées, de ſauciſſons de Boulogne, & de Ratafiats, comme certaines font en ce temps-cy. Marmoiſan joüa encore bien ſon perſonnage, quoy-que les fêtes que donnoit le Prince fuſſent bien véritablement de ſon goût. Il feignit, autant que la bienſeance le peut permettre, de trouver toutes ces choſes tres-fades ; & prit la liberté de demander au Prince en plaiſantant, s’il les prenoit pour des Belles de les regaler ainſi.
Le Prince ne ſavoit plus où il en étoit ; toutes les paroles & les actions de Marmoiſan le charmoient, il ne pouvoit vivre ſans luy, & il ſentoit bien, que ſi tout le merite qu’il luy voyoit, ſe trouvoit dans une fille, elle deviendroit pour luy le ſujet d’un amour violent. Cependant il ne pouvoit plus ſe flater que c’en fuſt une ; tout l’aſſuroit du contraire : Que je ſuis malheureux ! s’écrioit-il ; mon cœur a toûjours été inacceſſible à la tendreſſe, & je m’aviſe d’en prendre pour une idée. Je me dis & redis ſans ceſſe, Que Marmoiſan n’eſt-il une fille ! que je trouverois de douceur à l’aimer ! Ah j’ay honte de ces chimeres. Le Comte de Genac n’en étoit pas moins occupé que luy depuis certain jour, où il avoit engagé Marmoiſan à chanter, qui n’avoit oſé s’en deffendre, crainte des ſoupçons. Sa voix étoit ſi belle & ſi douce, que Genac enchanté ne put croire qu’un deſſus ſi charmant fut la voix d’un homme : toutes les preuves qu’il avoit avancées à tout le monde du ſexe de Marmoiſan s’évanoüirent de ſon eſprit, & il en devint auſſi charmé que le Prince. Sa paſſion luy ouvrant les yeux, il comprit que ſi veritablement Marmoiſan ſe trouvoit être une heroïne, il ne manqueroit pas d’avoir un rival en ſon maître ; ainſi il ſe garda bien de laiſſer paroître ſes ſentimens.
Cependant Marmoifan ravi de voir ſa reputation cavaliere bien établie s’obſerva peut-être moins que d’ordinaire, & eut l’imprudence de témoigner beaucoup de chagrin en preſence du Marquis de Brivas, pour du linge mal blanchi, & des habits mal pliez : malgré ſa douceur naturelle, il gronda fort ſes gens ſur ce ſujet ; & ſa mauvaiſe humeur augmenta encore, remarquant que ſon Pavillon n’etoit pas bien rangé. Il fit une attention ſi forte ſur toutes ces choſes, & entra dans des détails de propreté ſi pleins de bagatelles, qu’il marqua parfaitement bien en cette occaſion le caractere ordinaire des femmes, dont la plus part affectent dans leurs habits, & dans leurs meubles une propreté qu’elles portent quelques fois juſqu’à la bizarrerie la plus ridicule, & dont elles ſe font un merite comme d’une délicateſſe bien entenduë. Celles qui ont l’eſprit un peu ferme ſont ordinairement exemptes de ces deffauts : Cependant Marmoiſan avec toute ſa grandeur d’ame, n’avoit pas eu la force de ſe mettre au deſſus ; tant ce penchant eſt enraciné chez certaines perſonnes du ſexe. Brivas, qui ſe contoit des amis particuliers de Marmoiſan, ne put s’empêcher de luy en faire la guerre. Eſt-il poſſible, lui dit-il, qu’ayant l’eſprit, & le cœur ſi grands, tu puiſſes entrer dans ces petiteſſes ? C’eſt aſſurément pour t’en punir, que le Ciel a voulu qu’on t’ait vû pluſieurs jours la réputation d’être femme ; car je ne ſay pas ſi cela eſt venu juſqu’à toy : mais ce bruit a couru un temps toute l’armée, & de bonne foy tu le merite bien ; car d’ordinaire ce n’eſt pas le deffaut des hommes d’être ſi bagatelliers. Marmoiſan rougit cruellement, & voulut prouver que l’extrême propreté devoit être du goût des deux ſexes : Mais Brivas ſoutint toûjours par de vives raiſons, que le milieu ſeul étoit loüable ſur ce chapitre & regarda cet entêtement dans Marmoiſan, comme une foibleſſe mêlée à ſes grandes qualitez.
Quelques jours après comme on parloit chez le Prince du bruit qui avoit couru dans l’armée touchant le ſexe de Marmoiſan ; Brivas dit naïvement ce qu’il croyoit avoir donné lieu à ce bruit : il crut que d’autres auroient remarqué les propretez féminines de Marmoiſan, & ſe mit à en parler en les excuſant : car ce temps-là differoit encore de celuy-cy, ſur un autre article que celuy dont j’ay tantôt parlé. Les Dames, il eſt vray, n’y buvoient point de vin de Champagne, ni de Ratafiat ; mais auſſi les hommes ne s’aviſoient point d’être trois heures à leur toillette, à mettre des eſſences & des pomades, & ne rencheriſſoient point ſur les plus celebres Coquettes par le nombre, & l’extravagance de leurs modes : Bien loin de cela, on les mépriſoit dés qu’on leur voyoit des manieres qui approchoient le moins du monde de la bagatelle. Ainſi Brivas employa toute ſon éloquence à diſculper Marmoiſan ; mais comme il étoit aimé du Prince, & que tout ce qui ſe trouva là de perſonnes conſiderables étoient de ſes amis ; on luy paſſa ces deffauts en faveur de ſon merite.
Cependant le Prince & Genac furent ravis de ce qu’ils venoient d’entendre. Le Prince ne fut pas plûtôt ſeul avec ce favory qu’il s’écria : Genac, il n’en faut plus douter, Marmoiſan eſt une fille, & ſi c’en eſt une, je ſens que je l’aimeray toute ma vie. Que de beauté ! que de vertu ! que de douceur & de courage tout enſemble ! Enſuite il fit projet de chercher des moyens pour la convaincre de ſon ſexe, à quelque prix que ce fût & peu de temps aprés il crut en avoir une occaſion bien favorable.
Le commencement de l’Automne de cette année-là fut exceſſivement chaud, & beaucoup plus que ne l’avoit été le milieu de l’Été. Le Prince étant un jour entouré de Genac, de Marmoiſan, & de pluſieurs autres jeunes Seigneurs, propoſa de s’aller tous baigner dans une belle riviere prochaine. Il étoit perſuadé, que Marmoiſan étoit une fille, & une fille modeſte, qui n’alloit pas manquer de s’allarmer d’une telle propoſition, & de s’en excuſer : mais il pretendoit l’en preſſer ſi fortement, qu’elle ſeroit contrainte de luy avoüer ſon ſexe. Cependant il ſe trompa, Marmoiſan donna comme les autres dans ce qu’il propoſoit, quoique penetré de douleur. Il voyoit bien que s’il refuſoit ce party il ſe découvroit ; & ſa modeſtie le faiſoit fremir d’horreur en ſongeant à quoy on le vouloit expoſer. Il ſuivit donc triſtement cette troupe enjoüée, reſolu de feindre un mal violent, quand il ſeroit ſur le bord de la riviere, ſi quelque heureux incident ne le délivroit point de ce danger par le chemin.
On arrive, & l’on veut que Marmoiſan ſe mette le premier dans l’eau : Il plaiſante quelque temps ſur cette preférence ; enſuite il ſe met à ôter bien lentement ſon écharpe, ſa cravate & les ajuſtemens les plus ſuperficiels de ſa parure ; puis il nouë un ruban de mille nœuds en feignant de le vouloir dénoüer. Comme il étoit attentif à le dénoüer encore une fois, luy & toute ſa compagnie entendirent une voix haute qui ſembloit venir du milieu de l’air, & qui cria trois fois d’un ton lugubre & touchant : Marmoiſan ! tu te baignes, & ton pere ſe meurt ! Toute la troupe fut extrêmement ſurpriſe : On ne découvroit perſonne dans toute la plaine, & l’on ne douta point que cette voix ne fût ſurnaturelle. Marmoiſan reprit ſes ajuſtemens avec précipitation, & courut à ſa tente pour ſavoir s’il ne luy étoit point arrivé quelque Courrier. On luy dit qu’il n’en étoit point venu : Cependant la partie de bain avoit été rompuë ; tout le monde, juſqu’au Prince, avoit accompagné Marmoiſan ; & l’émotion qu’il avoit euë luy donnant une petite indiſpoſition, il en feignit une grande pour ſe débaraſſer de tous ces importuns.
Il ne fut pas plutôt ſeul, qu’Ioland luy dit, qu’ayant entendu ſans être apercuë la propoſition qu’on luy avoit faite d’aller baigner, elle avoit cherché dans tout ſon eſprit quelque moyen pour le tirer de ce pas dangereux ; & qu’aprés s’être munie d’un cornet d’airain, elle l’avoit ſuivie de loin : qu’enfin elle avoit monté au faiſte d’un arbre le plus haut, d’où elle avoit crié dans le Cornet d’une voix lamentable les paroles qu’elle avoit entendu. Marmoiſan, charmé de la preſence d’eſprit de ſon aimable ſœur, l’embraſſa mille fois, & toutes deux ſe divertirent bien de ce ſtratagême : mais la reflexion, qu’on tourmenteroit encore bien-tôt Marmoiſan par quelqu’autre épreuve, arrêta leur joye ; de ſorte que pour ſe mettre l’eſprit en repos, comme il avoit aſſez fait d’actions de valeur pour ne plus laiſſer douter de ſon courage, il reſolut de faire le malade le reſte de la campagne, afin de n’être plus expoſé aux bains ni aux autres diſgraces.
J’ay oublié de dire, qu’ayant gardé quelque temps la belle priſonniere avec toute la bien-ſeance qu’on peut obſerver dans un Camp, il l’avoit enfin menée dans une Abbaye celebre d’une Ville prochaine, où il alloit ſouvent la voir. Cette fille qui étoit une heritiere de grande qualité, avoit perdu ſon pere dans cette guerre, & ſes parens qui euſſent voulu la voir morte, ou Religieuſe, ne s’empreſſerent point de la venir dégager. Pendant que Marmoiſan faiſoit le malade, il pria Genac, dont il connoiſſoit la ſageſſe, d’aller quelquefois rendre viſite à cette belle perſonne à ſa place, pour la conſoler de ſes malheurs. Genac s’acquita de cette commiſſion en galant homme ; & comme il vouloit ſe défaire du penchant qu’il ſentoit pour Marmoiſan, qu’il ne doutoit plus qu’il ne fût une fille, il tâcha d’en prendre un pour cette aimable étrangere.
Enfin la campagne finit, & Marmoiſan demande congé au Prince pour aller voir ſon pere, qui n’étoit point mort, quoy qu’en euſt dit la voix lugubre. Mais le Prince ne voulut point luy donner cette permiſſion, & luy dit, que le Roy charmé de ſa valeur & de tous les grands ſervices qu’il luy avoit rendus, vouloit luy marquer ſa reconnoiſſance au milieu de la Cour, en le comblant de bienfaits.
Cependant Solac auroit eu bien beſoin de la preſence de Marmoiſan, pour être conſolé des chagrins terribles que luy avoient donné deux de ſes filles. À peine Marmoiſan avoit été party, que la Joüeuſe avoit recommencé à tourmenter ſon pere plus que jamais pour en tirer des ſommes immenſes ; & le bon Seigneur qui aimoit la paix, luy avoit donné tout le bien qu’elle pouvoit prétendre de ſa mere, pour en diſpoſer comme elle jugeroit à propos, afin de n’être plus fatigué de ſes éternelles demandes : Quand elle en fut maîtreſſe, elle joua, avec tant de fureur & de malheur, qu’elle perdit tout ſon fonds en fort peu de mois : Elle s’apperçut de ſa folie, quand il ne fut plus temps de la reparer ; & elle en eut tant de honte & de douleur, qu’elle s’alla jetter dans un Convent, où elle prit l’habit de Religieuſe.
La Coquette la ſuivit bientôt. Son ridicule penchant pour la fleurette l’entraînant toûjours dans quelque intrigue, elle eut une liaiſon qui fit du fracas, & qui la rendit la fable de tout le monde. Peut-être qu’elle étoit innocente ; mais enfin ſa réputation fut perduë : & quand dans le fonds elle euſt eſté fort ſage, ſon imprudence & le peu de ſoin de ſa gloire meritoient bien cette punition. Voyant que cet éclat la terniſſoit pour jamais, outrée de deſeſpoir, elle fit comme la Joüeuſe, & alla prendre le voile dans le meſme lieu à ſon grand regret.
Il ne reſtoit plus au Comte de Solac, que ſa ridicule Prude, ſauvage, bizarre, qui ne pouvoit vivre avec perſonne, avec qui perſonne ne pouvoit vivre, & qui n’étoit bonne qu’à chagriner ſon père à toutes les heures du jour ; mais les vertus & les actions heroïques de Marmoiſan conſoloient ce pere de toutes les traverſes de ſes autres enfans. Il étoit auſſi fort content d’Ioland & n’aſpiroit qu’à revoir l’une & l’autre.
Elles n’en avoient pas moins d’envie : Cependant il falut aller à la Cour, où tout le monde regarda Marmoiſan comme un prodige de valeur & de conduite. Le Roy le combla de careſſes, d’honneurs, & de bienfaits. La Reine qui ne perdoit point l’envie de former des partis dans l’État fut fâchée de voir un jeune homme de ce merite, ſi attaché au Prince ſon beau fils, & reſolut de prendre des meſures pour l’en détacher, & le mettre dans ſes intereſts. Ainſi par des vuës differentes Marmoiſan fut careſſé de tous côtez.
Quoique tous ces honneurs le flataſſent agréablement, il n’en étoit pas moins empreſſé de quitter la Cour, où il trembloit toûjours d’être reconnu. Il avoit crû penetrer quels ſeroient les ſentimens du Prince à ſon égard s’il s’étoit avoüé fille ; & la bonne mine, l’eſprit agréable, & les autres bonnes qualitez de ce jeune Prince le rendoient aſſez aimable pour être propre à en inſpirer de pareils. Nôtre Heroïne n’étoit pas inſenſible : mais elle ſavoit regner ſur ſes paſſions ; & quand elle faiſoit reflexion à l’inégalité des conditions, elle ſe diſoit que le Prince ne ſongeroit à elle que pour ſe faire un amuſement. L’idée ſeule en mettoit ſa fierté au ſuplice : ainſi elle combattoit plus que jamais le penchant ſecret qu’elle avoit toûjours ſenty pour luy, & ne penſoit qu’à l’aller oublier dans ſa Province. Elle attendoit donc impatiemment que le tems luy fournit quelque occaſion de quitter la Cour avec bien-ſeance, quand le Prince la mit d’un Carouſel, dont tout ce qu’il y avoit de conſiderable à la Cour étoit.
Tout le monde mit en uſage ſa magnificence, & ſa galanterie pour reüſſir à ſe donner une agreable parure. Enfin le jour de l’étaler arriva ; il fut queſtion de rompre des lances l’un contre l’autre, ſuivant la mode de ce ſiecle-là. Marmoiſan fit paroître ſon adreſſe pluſieurs fois ; mais aprés avoir tant remporté d’honneurs dans ces combats de lances, l’homme le moins adroit de la Cour en rompit une contre luy, qui vola en divers éclats, dont un le bleſſa ſi fort & ſi malheureuſement, qu’il tomba évanoüi de deſſus ſon cheval.
Cet accident troubla toute la Fête : on emporta Marmoiſan dans le Palais devant lequel ſe faiſoient ces jeux. Le Prince les quitta & courut prés du lit où on avoit mis Marmoiſan évanoüi. Comme on s’efforçoit de le faire revenir, on aperceut du ſang qui marquoit qu’il avoit été bleſſé à l’eſtomac. On voulut voir en quoy conſiſtoit cette bleſſure : mais quel fut l’étonnement de ceux qui étoient preſens, lors qu’ils virent une gorge qui charmoit par ſa beauté ! Le Prince ſaiſi à la fois de joie & de douleur, fit un cry, qu’il ne fut pas le maître de s’empêcher de faire, quand Ioland entra dans la chambre. Elle n’avoit point été témoin de l’accident de ſa ſœur ; car dans ce moment elle étoit occupée à ſe préparer pour un Ballet, qu’on devoit danſer le ſoir. Lors qu’elle vit ſa ſœur évanoüie, pleine de ſang, & ſon ſexe découvert, ce ſpectacle la mit dans un deſeſpoir, où elle ne fut plus maîtreſſe de rien ménager, Ah ! ma chere ſœur ! s’écria-t-elle, faut il vous voir perdre vôtre ſecret & vôtre vie dans un vain divertiſſement, après que vous avez ſçeu conſerver l’un & l’autre au milieu des plus affreux périls ! Ces paroles donnerent encore un nouvel éclairciſſement au Prince.
Le bruit de cette avanture s'étant répandu en un inſtant dans le Palais, la Cour ſe rendit en foule dans la chambre de Marmoiſan, qui ne ſortoit point de ſon évanoüiſſement, malgré tous les ſoins qu’on prenoit pour l’en tirer. Le Roy qui témoignoit une conſideration infinie pour cette charmante Heroine, la recommanda fort à la Reine ſon épouſe, fit ſortir la foule, & ſe retira. La Reine, qui vit qu’elle étoit ſi long-temps ſans revenir à elle, la laiſſa entre les mains de ſes femmes, & ſe retira auſſi. Le Prince malgré ſon inquiétude, fut obligé par la bien-ſeance de s’arracher de ce lieu, & donna la main à la Reine juſqu’à ſon apartement, mais il ne fut pas long-temps ſans retourner s’informer luy meſme de la ſanté d’une perſonne qui luy étoit ſi chere. Il trouva Ioland auprés de ſa ſœur, toûjours inconſolable de l’état où elle la voyoit. Elle crut qu’il n’étoit plus temps de rien deguiſer au Prince, & malgré ſa douleur, elle luy conta avec beaucoup d’eſprit les meſures que ſa ſœur avoit priſes pour ſe bien menager dans ſon déguisement, & faire enſorte qu’il fut enſeveli dans un ſecret éternel, pour donner à ſon frere la gloire de toutes les actions de courage qu’elle avoit faites. Puis cette jeune perſonne ajoûta, que le zele hereditaire dans ſa maiſon pour le Roy & pour le Prince, avoit pardeſſus toutes ſortes de raiſons, engagé Leonore à prendre ce party.
Enfin le ſentiment luy revint, & l’on ne peut exprimer la confuſion qu’elle eut en voyant le Prince auprés d’elle, qui luy dit, Que vous nous avez donné d’alarmes, Madame ! il n’y a que la joye, que nous aurons de vôtre ſanté qui les puiſſe égaler. Elle luy répondit d’une maniere auſſi ſpirituelle, que modeſte, quoyqu’il fût aiſé de démêler qu’elle avoit du trouble dans l’ame. Enſuite le Prince la quitta pour la laiſſer en liberté.
Cependant toute la Cour ne retentiſſoit, que du merite de Marmoiſan devenu Leonore : on vantoit à l’envy ſa valeur, ſa vertu, la ſolidité de ſon eſprit, l’agrément de ſes bons mots ; & l’on ne pouvoit aſſez s’étonner de voir les belles qualitez des deux ſexes ſi bien réüniës en un même ſujet. Le bruit des loüanges qu’on donnoit à cette Heroïne raviſſoit le Prince en ſecret, & le faiſoit de nouveau s’applaudir de ſon choix : Mais il étoit étrangement inquiété de ſavoir comme il étoit dans l’eſprit de Leonore. Il alla pour s’en éclaircir le lendemain, le plûtôt qu’il luy fut poſſible, & trouva Ioland dans des habits de ſon ſexe.
Leonore étoit dans ſon lit dans la negligence d’une malade peu attentive à ſa parure ; mais malgré ſa négligence & ſon abattement, elle paroiſſoit d’une beauté admirable. Le Prince apprit que la bleſſure que luy avoit fait la lance n’étoit pas dangereuſe, & même ne ſeroit pas longue à guerir. Comme tout le monde s’étoit éloigné par reſpect, il s’approcha d’elle, & luy dit tendrement : Qu’on ſeroit heureux, Madame, ſi toutes les bleſſures étoient auſſi faciles à guérir que celle qui m’a fait verſer des larmes pour vous ! mais il en eſt de plus dangereuſes, dont je puis parler par experience, & cependant toute genereuſe que vous êtes, je crains bien que vous n’ayez pas pour moy la ſenſibilité que j’ay euë pour vous, & que vous ne voyiez ce qu’elles me font ſouffrir, ſans en être touchée. Leonore fort deconcertée de ce diſcours, répondit d’un air embaraſſé : Seigneur, le zele & le reſpect que j’ay pour vous me fera toûjours prendre un intereſt bien vif à tout ce qui vous regarde : mais il eſt de certaines bleſſures, qui conſiſtent plus dans l’imagination qu’elles ne ſont réelles, & que j’avouë en effet, que je ne plaindrois pas. Le Prince ne voulant pas s’expliquer à demy luy dit en des termes auſſi paſſionnez que galans, les preſſentimens qu’il avoit eu de ſon ſexe ; exagera les impreſſions qu’ils avoient faites dans ſon ame, & finit en diſant, qu’il ſeroit le plus malheureux de tous les hommes, ſi elle étoit inſenſible à une tendreſſe, qui dureroit autant que ſa vie. Leonore luy répondit, qu’elle oſoit le faire ſouvenir des marques de fermeté qu’elle avoit données pour luy faire faire reflexion qu’elle n’étoit pas ſujette à bien des foibleſſes, dont beaucoup d’autres femmes étoient capables, & que pour éviter la plus grande de toutes ces foibleſſes, elle ne partageroit jamais les ſentimens qu’il venoit de luy témoigner ; puiſque l’intervale de leurs conditions empêchoit qu’elle y pût répondre ſans bleſſer ſa gloire. Vôtre ſeul merite, Madame, reprit le Prince avec impatience, vous rend digne de remplir le Trône des premiers Souverains de l’Univers ; mais outre ce merite, je me dois à vous par mille raiſons : les ſervices eclatans que vous avez rendus à l’État ; la vie que je tiens de vous… Vous exagérez trop ces foibles ſervices, dit Leonore en l’interrompant, mais quand ils ſeroient auſſi grands que vous daignez le dire, le Roy vôtre pere n’aura pas… Répondez-moy de vôtre cœur, interrompit le Prince à ſon tour, & je vous répons de l’agrément du Roy ; je ſay quelle eſt ſon eſtime pour vous, & ſa bonté pour moy. L’arrivée de deux Princeſſes arreſta cette converſation.
Cependant le Prince courut rendre compte au Roy de la ſanté de Leonore : il fit un récit avantageux de la maniere, dont elle ſoutenoit le caractere de ſon veritable ſexe, & le Roy la loüa ſans reſerve. Remarquant l’excez de joye que ces loüanges faiſoient paroître dans les yeux du Prince, il dit en ſouriant, que Leonore avoit déſarmé beaucoup de ſes ennemis dans ſon habit d’homme ; mais que dans ſon habit de fille, elle avoit déſarmé ſon fils. Le jeune Prince rougit, & demeura interdit : mais il ſe raſſura bien tôt, & dit au Roy, qu’il étoit vray, qu’il n’avoit pû refuſer ſon eſtime à tant de vertus ; & il adjoûta, que s’il daignoit approuver ſon penchant, il ſe trouveroit le plus heureux des Princes de ſe voir unir avec une heroïne ſi accomplie. Le Roy luy dit avec bonté, qu’il ne s’oppoſoit point à cette inclination, & qu’il conſentoit qu’il l’épouſât dés qu’elle ſeroit guerie. Le Prince tranſporté de joye ſe jetta à ſes pieds pour le remercier, & vola porter cette nouvelle à Leonore.
Dés que ſon ſexe avoit été reconnu, toute la Cour fut pleine du bruit que le Prince en étoit charmé : Le Roy en fut auſſi tôt averti, & prit le party au même moment de laiſſer agir le choix de ſon fils. La feuë Reine mere de ce jeune Prince, étoit une Princesse étrangere, qui avoit toûjours conſervé une inclination ſi bizarre pour ſa patrie, & pour les Princes de ſa Maiſon, qu’elle n’avoit jamais pris un ſincere attachement pour le Roy ſon époux, ni même pour ſon fils, & avoit porté ſon étrange caprice juſqu’à trahir l’État. La ſeconde Épouſe du Roy étoit une Princeſſe d’un eſprit inquiet & broüillon, qui vouloit abſolument avoir part dans les affaires, quoyque la petiteſſe de fon eſprit la rendît incapable d’en conduire aucune. Elle formait inceſſamment des cabales, qui diviſoient toute la Cour, & ſe laiſſoit gouverner par des femmes d’un eſprit bas, & d’une condition obſcure, dont elle ſuivoit tous les mouvemens.
Le Roy fatigué des travers d’eſprit de ces deux Princeſſes, convaincu de l’inutilité des alliances étrangeres, & perſuadé du caractere élevé, tranquille, & raiſonnable de Leonore, ſe reſolut ſans peine à la voir devenir l’Épouſe de ſon fils : d’autant plus que croyant ce jeune Prince aſſez facile à prendre les impreſſions de ceux qu’il conſideroit ; le Roy aimoit mieux qu’il s’abandonnât aux conſeils d’une épouſe cherie, dont tous les ſentimens ſembloient n’aſpirer qu’à la vertu, qu’à ceux de quelque favory ambitieux.
Le peuple qui avoit été ſi charmé des belles actions de Marmoiſan, & tranſporté de joye, quand il avoit ſçû qu’elles venoient d’une fille, combla le Roy de benedictions pour le conſentement qu’il donnoit à ce mariage. La Cour en parut ravie ; & le Marquis de Brivas, un des plus grands Seigneurs du Roiaume, le fut doublement, obtenant pour Épouſe l’aimable Ioland, dont l’enjoüement l’avoit tant charmé dés le temps qu’elle portoit l’habit de Page. Le Comte de Genac épouſa la belle priſonniere, que le merite & le bien rendoient un fort grand party. Leonore, & le Prince gouterent enſemble pendant une longue ſuite d’années tous les agrémens que donne une heureuſe fortune accompagnée de vertu : Et cette heroïne fut la gloire & la conſolation de ſon pere, avec qui la fauſſe Prude s’étoit enfin broüillée publiquement, ſe rendant à ſon tour la fable de tout le monde, en laiſſant voir ſes bizarres caprices à découvert.
Mais en vous faiſant, Mademoiſelle, l’Hiſtoire mémorable de Marmoiſan, je croy, que je me ſuis étenduë dans plus de réflexions, et de circonſtances, que je ne penſois. Il me ſemble, que ma narration ne dura pas tant, quand je la fis à cette compagnie dont je vous ay parlé ; mais enfin il n’importe : ce que je viens de vous dire eſt toûjours au fond bien naïvement le Conte de Marmoifan, tel qu’on me l’a conté quand j’étois enfant.
Cent fois ma nourrice ou ma mie
M’ont fait ce beau récit le ſoir prés des tiſons ;
Je n’y fais qu’ajoûter un peu de broderie.
On voit bien par de tels dictons
Que la ſageſſe de nos Peres
Sans nous embarraſſer de maximes ſeveres,
Nous faiſoit ces belles leçons,
Que qui ſe brouille la cervelle
Des feux d’une ardeur criminelle
Perit toûjours honteuſement ;
Et que qui ſuit aveuglement
Le jeu, la fauſſe pruderie,
La bizarre coquetterie,
Eſt toûjours immanquablement
Payé de ſa folle manie ;
Mais que qui fait tout ſon pouvoir
Pour ſuivre la raiſon, la gloire, & le devoir,
Scait vaincre enfin la deſtinée,
Et voit ſa vertu couronnée.
Ans les divers déreglemens
Dont l’eſprit humain eſt capable
À mon gré l’avarice eſt le moins pardonnable
Le plus propre à porter aux grands égaremens,
Un Avare eſt toujours d’une humeur âcre & noire ;
De ſon eſprit pervers le bon ſens eſt banni.
Les Vers que vous voyez contiennent une Hiſtoire :
Où vous en verrez un tres juſtement puni.
AIS, Mademoiſelle, vous allez trouver ma Muſe bien badine dans cet ouvrage. Elle y eſt ſi fort ſortie de ſon ſerieux & paroît ſi differente de ce qu’elle eſt d’ordinaire, que
je m’imagine, que ſi vos ſolides
occupations vous laiſſent faire
attention ſur le temps où
nous ſommes, vous croirez qu’uſant
du privilège du Carnaval,
elle s’eſt miſe en maſque aujourd’huy.
Cependant elle
n’eſt pas ſi bien déguiſée qu’on
ne la reconnoiſſe aiſément en
l’examinant, & on luy verra
toûjours cette envie de moraliſer qui luy eſt naturelle : Il
n’y a de différence que dans la
maniere de le faire. Mais ainſi
qu’il importe peu à un voiageur
de traverſer des Bois ou des
Prairies, pourveu que ſon chemin
ſoit agréable & le conduiſe
au but qu’il s’eſt propoſé ; de
même pourveu qu’on inſtruiſe en divertiſſant il n’importe pas
ſur quel ton on le faſſe. On eſt
aujourd’huy dans le goût des
petites nouvelles Morales, en
Proſe & en Vers : Deux de mes
amies qui ont infiniment du merite
ont ſouhaité avec ardeur
de me voir entreprendre un de
ces Romans rimez, parce qu’elles
aiment beaucoup cette ſorte
de production d’eſprit ; &
moy par complaiſance pour
elles & par l’envie que j’ai
euë de me divertir à voir ſi
je reüſſirois bien ou mal dans
ce Genre badin de Poëſie, je
me ſuis amuſée à compoſer
l’Hiſtoriette que vous voyez.
Je croy que vôtre ſcrupuleuſe
auſterité, quelque délicate
qu’elle ſoit ne critiquera pas
les portraits ; car vous êtes
ſi éclairée que vous démêlerez d’un coup d’œil que le
caractere éventé & intereſſé
de la ſuivante, n’eſt tel que pour ſervir d’une juſte oppoſition à celuy de Nantide ſi
modeſte & ſi genereux : Ce
qui forme un contraſte qui
fait mieux briller la vertu de
l’heroïne. Pour le caractere
d’Artaut, vous voyez bien
qu’il faut qu’il ſoit un peu
outré pour intereſſer le Lecteur. S’il voyoit la peinture
d’un homme qui ne fût que médiocrement Avare & point
vicieux, il ſe feroit plûtôt une
ſorte de peine qu’un plaiſir de
le voir ſi ſeverement puny :
Au lieu que le portrait qu’on
fait de cet indigne Avare
l’ayant fait haïr, le Lecteur
eſt réjoüy de le voir traité
comme il merite. D’ailleurs, Mademoiſelle, vous à qui peu
de circonſtances de l’Hiſtoire
ancienne & moderne échapent,
je croy que vous ſavez que
c’eſt aſſez l’idée qu’en donne
le Sire de Joinville dans ſes
Memoires. Vous vous ſouviendrez
aparamment que c’eſt
dans le 10. chapitre, où cet
Hiſtorien auſſi exact que naïf
raconte l’accommodement que
fit le Roy Saint Loüis entre
la Reine de Chipre & le Comte
Thibault de Champagne,
Il parle de la liberalité du
Comte Henry le Large ayeul
de Thibault ; & en raporte
le fait qui ſert de fondement
au ſujet & au dénoûment de
ma Nouvelle. Pour la maniere
dont je l’ay traitée, comme je me flate que vous me
faites l’honneur de m’aimer, j’eſpere que vous m’en direz
vos ſentimens naturellement. Je
l’ay adreſſée à une illuſtre amie
dont vous connoiſſez l’heureux
talent à bien raconter les Hiſtoriettes & les Contes. Ma nouvelle eſt bien adreſſée, le ſujet
eſt vray, & même aſſez heureux ; la Morale en eſt bonne,
enfin peut-être qu’il n’y manque rien que l’Art de narrer avec
cette grâce qu’on a vûe dans certains Ouvrages de ce caractere,
qui ont paru depuis quelques
années. Ce défaut ne vaut pas la peine d’en parler ; encore
une fois, Mademoiſelle, je
vous prie de vouloir bien me
dire ce que vous en penſez, vous
obligerez ſenſiblement,
Ous, dont les bons mots enjouez
De tous les connoiſſeurs ſont juſtement loüez ;
Vous, dont l’expreſſion naïve
A ſçû divertir tant de fois
Dans des Contes charmans le plus puiſſant des Rois ;
Vous qui peignez les mœurs d’une couleur ſi vive.
Inimitable le Camus,
Oſerai-je à mon tour dans un recit fidele
Vous raconter une nouvelle ?
Oüi, que craindrois-je la deſſus ?
Vouloir vous imiter ſont des ſoins ſuperflus ;
Mais je n’eſpere pas atteindre à ce modele,
Vous contant aujourd’huy certaine bagatelle
Qui met bien dans leur jour, & vices, & vertus :
Puiſſiez-vous approuver les leçons de morale
Qu’en badinant ma Muſe étale.
Fort peu de fiction entre dans mon projet.
Joinville qui d’un Roy tout éclatant de Gloire,
Nous donna la fameuſe Hiſtoire
Dans ſes naïfs écrits m’a fourny mon ſujet.
Jadis regnoit dans la Champagne,
Par les dons de Bacchus fort renommé Climat,
Et pour tout païs de Caucagne ;
Un Prince, dont les mœurs firent beaucoup d’éclat.
Il étoit vaillant dans la Guerre
Prudent dans ſon Conſeil, & plein de fermeté ;
Mais ce qui plus encor fit bruit par toute terre
Ce fut ſa libéralité :
Affable, genereux, d’effets plus qu’en paroles,
Vertu tres-peu commune aux gens de qualité
Dont tant n’ont qu’en diſcours de generoſité
Pour mettre tout leurs biens à des dépenſes folles.
Nôtre heros avec ſoin les fuyoit
Et croiant ſon grand cœur à pleines mains verſoit
Et les écus, & les piſtoles
Sur ceux de ſes fujets, que le ſort maltraitoit.
Secours des malheureux, il eut l’ame ſi belle,
Son humeur donnante fut telle,
Il fut ſi genereux, ſi bon,
Que de HENRY LE LARGE il reçût le ſurnom.
Communément la Ville, la Province,
Règlent leurs mœurs ſur celles de leur Prince ;
Auſſi les Champenois pendant ſon regne heureux
Se piquant de délicateſſe
De grandeur, & de politeſſe
Se montroient preſque tous braves, & genereux.
Entr’autre un certain Gentilhomme
Des plus grands Seigneurs du Païs
Riche, liberal, bien appris,
S’étoit toûjours fait voir vaillant, & galant homme ;
Il ne ſe donnoit nul combat
Qu’il ne ſe ſignalât à bien ſervir l’Etat.
Ce zele étoit commun à tous ceux de ſa race :
Cependant par un ſort, qui paroiſſoit fatal,
Le Prince en tout ſi liberal,
N’avoit ſur ce Baron jamais verſé de grace.
Pourquoy ? c’eſt que Henry des malheureux l’apuy,
D’Ernoux (tel fut ſon nom) connoiſſant les richeſſes
Quand il faiſoit des dons ne penſoit point à luy,
Croiant qu’il ſe pouvoit paſſer de ſes largeſſes.
Ernoux de ſon côté ne luy demandoit rien ;
N’imitant pas ces courtiſans ſordides
Qui riches, & toûjours avides
Vont fatiguer leur maître à demander du bien.
Le bon Seigneur tout au contraire
Faiſoit tout ſon plaiſir d’en faire :
Parents, amis, vaſſaux, valets,
Trouvoient toûjours chez luy ſecours, & bonne chere.
Sans nul ménagement pour les vils intereſts.
Auſſi n’avoit-il pas de nombreuſe famille ;
Pour tout enfant il n’avoit, qu’une fille
Mais ſi pleine d’eſprit, de douceur, & d’atrais,
De ſageſſe, & de grandeur d’ame,
Qu’on ne pouvoit trouver jamais
Plus de charmes dans une femme.
Chaque jour ſes appas vainqueurs
Captivoient mille, & mille cœurs.
Mais parmy la brûlante bande,
De ſes ſoûpirans (quoique grande)
Elle ſçut fort long-temps conſerver ſes froideurs.
Enfin un Cavalier d’une maiſon illuſtre
Jeune, bien fait, galant, ſage, reſpectueux,
Et qui par cent faits pleins de luſtre
Avoit encore rendu ſon grand nom plus fameux,
S’aviſa de brûler pour elle :
Il devoit moins, que tous convenir à la Belle ;
Car malgré ſes titres pompeux,
Et de ſes qualitez l’aſſortiment heureux
Il n’avoit pas pourtant la plus eſſentielle :
C’étoit un grand Seigneur fort gueux.
Cependant l’aimable Nantide,
(C’eſt ainſi qu’on nommoit cette fille d’Ernoux)
Aimant le merite ſolide
Le regarda d’un œil fort doux,
Comme elle étoit modeſte, & fiere ;
Quoyqu’elle fût ſenſible aux ſoins du Cavalier,
Pour quitter ſes hauteurs, & ſa froide manière
Elle ſe fit long-temps prier.
Enfin elle avoüa qu’Imbert ſavoit luy plaire.
Et même elle promit de couronner ſon feu,
Pourveu qu’il obtînt de ſon pere
En ſa faveur un doux aveu.
Cet amant tranſporté d’une joye incroiable
Ne ſongea plus qu’à trouver un moment
Qui luy fût aſſez favorable
Pour avoir ce conſentement.
L’affaire à ſon eſprit paroiſſoit difficile ;
Il avoit peu de bien, & ſavoit fort qu’Ernoux
Au gré de ſes ſouhaits pouvoit faire à ſa fille,
Du plus riche Seigneur aiſément un époux.
Cependant flaté d’eſperance
Par ſa valeur & ſa naiſſance,
Et par la generoſité
Du pere de l’objet, qui le tient enchanté,
Il va d’un air ſoûmis, & d’une voix timide,
Luy conter ſon amour pour la belle Nantide ;
Et dit, que ſi ſes feux pleins du plus vif tranſport
Ne peuvent avoir ſon ſufrage,
Pour l’obtenir en mariage,
Dans le premier combat il cherchera la mort.
Quoyqu’Ernoux connût bien ſes feux, & ſon courage,
Il ne crut pas au fonds quoyqu’il tînt ce langage
Qu’à devenir deffunt il s’empreſſât ſi fort.
En effet il auroit eu tort.
Le vieux Baron avoit l’ame fort penetrante
Et ſes yeux s’étoient apperçus
Qu’auprés de ſa fille charmante
Les tendres ſoins d’Imbert n’étoient pas mal reçus.
Ainfi ſans conſulter la maxime commune,
Qui met dans les treſors, la gloire, le repos,
Le mauvais ſort d’Imbert n’a rien qui l’importune,
Il ſuffit qu’il luy voit une ame de heros.
Il luy répondit donc par ces obligeans mots :
Vous n’avez pas beaucoup de biens de la fortune ;
Mais grace à mon deſtin heureux,
Nantide en aura pour vous deux,
Non pas pour ſoûtenir une dépenſe affreuſe,
Mais pour ſe faire un ſort, qui ſoit commode & doux :
Ma fille n’eut jamais l’humeur ambitieuſe,
Et quitteroit le bien pour choiſir un époux
D’un mérite auſſi grand que vous :
Contez donc la deſſus c’eſt une affaire faite ;
Sitôt que nous verrons le jour
Où l’oncle de ma fille a marqué ſon retour
Vôtre ardeur ſera ſatisfaite ;
Juſque-là tenez la ſecrette.
Imbert à l’objet de ſes vœux
Va conter ce ſuccez heureux
Tous deux ſe livrent à la joye :
Mais qu’ils goûtent peu leur bonheur !
Tout à coup le Ciel leur envoye
Une violente douleur.
Dans une maiſon de campagne
Des plus belles de la Champagne ;
Sous un bon coffre fort, Ernoux ſoigneuſement
Conſervoit les deniers d’un gros rembourſement ;
Et gardoit cet argent pour marier ſa fille :
Quoyque ce celebre Château
Fût auſſi fort qu’il étoit beau
Le précieux treſor un adroit voleur pille.
Ce n’eſt pas tout, on apprend qu’un Banquier,
Chez qui le bon Seigneur a tout ſon bien à rente,
Quoyqu’on prônaſt par tout ſa fortune opulente
Sans retour devient banqueroutier.
Ce vol & cette banqueroute
Mirent ſi fort Ernoux, & ſa fille en deroute,
Qu’on les crut par ce coup fatal
Preſque reduits à l’hôpital.
Dés que la nouvelle en fut ſçuë
Qu’à la Cour, à la Ville elle fut repanduë,
Nantide vit bien-tôt ſes amans s’écarter ;
C’eſt en vain qu’elle eſt ſage & belle,
Elle n’a plus de dot, plus de penchant pour elle,
Les ſoupirans vont déſerter.
Le ſeul Imbert tendre & fidele
Tâche à flater les maux de ſon adverſité,
Et parle d’accomplir leur hymen projetté.
Mais ſa maîtreſſe qui ſe pique
De nobles ſentimens de generoſité,
Luy répond d’un air héroïque :
Si vous aviez du bien pour ſoûtenir le rang,
Que vous donne l’éclat du ſang,
Puiſque nous ſentons même flâme
Je ſerois bien tôt vôtre femme
Et même mon bonheur me paroîtroit plus doux
Si je le tenois tout de vous.
Mais du deſtin la cruelle injuſtice
Par la perte des biens vous fit ſentir ſes coups,
N’allons donc pas ſuivant un trop tendre caprice
Unir nôtre ſort par des nœux,
Qui pourroient devenir funeſtes à tous deux ;
Sans l’heureux ſecours des richeſſes
Souvent les plus fortes tendreſſes,
Se changent en mépris affreux.
Ainſi tournez ailleurs vos vœux,
Et cherchez le ſecret de plaire,
À quelque opulente heritiere
Je ſouffriray bien moins ſi je vous voy heureux.
Imbert de ce diſcours s’offence
Et jure à ſa maîtreſſe éternelle conſtance
Malgré leur deſtin rigoureux :
Leur entretien jadis ſi plein de charmes
Se termina par bien des larmes.
Dans la maiſon d’Ernoux, où regnoient les plaiſirs,
Regne une triſteſſe muette
Qu’on n’interrompt que par quelques ſoupirs.
Nantide avoit une Soubrette
Qui ſe fâchoit fort de ce train :
Elle aimoit beaucoup ſa maîtreſſe
Mais elle haïſſoit encor plus le chagrin.
À l’aimable Nantide elle prônoit ſans ceſſe,
Que la plus mortelle triſteſſe
N’apporte aux accidens aucun ſoulagement ;
Cette ſuivante avoit de l’agrément
Etoit adroite, & babillarde,
Aimoit qu’on luy contât ſouvent tendres propos ;
Et quoyque ſage au fonds ſe montroit trop gaillarde
Dans ſes diſcours, & ſes bons mots.
Au reſte bonne enfant : qui dans ſon caractere
Ne laiſſoit pas de beaucoup plaire.
Un jour témoignant un tranſport
Qui partoit du fond de ſon ame
À Nantide, elle dit, Madame,
Nous allons voir changer vôtre malheureux ſort.
Artaut juſqu’à l’excez vous aime
De ce fameux Bourgeois vous connoiſſez l’état,
Le credit, la richeſſe extréme,
Il ne tiendra qu’à vous d’en partager l’éclat.
Il me vient de dire luy-même,
Que tant qu’il vit du bien chez vous
Il n’oſoit aſpirer à ſe voir vôtre époux ;
Mais qu’ayant veu vôtre diſgrace
Il vous offre à preſent, & ſon cœur, & ſon bien ;
Dés demain ſi l’on veut le contrat il en paſſe,
Sans qu’en vous épouſant il vous demande rien.
Ah ! je ne le croy pas répondit ſa maîtreſſe ;
L’indigne Artaut n’a point une telle tendreſſe ;
Car jamais un vieux débauché
N’a le cœur fortement touché.
Il veut voir ſeulement ſi j’auray la foibleſſe,
De donner dans de tels filets ;
Pour publier par tout, que malgré ma jeuneſſe,
Ma fierté, mon rang, mes attraits,
Et malgré ce qu’on dit de ſon humeur jalouſe,
J’ay fait tous mes efforts pour être ſon épouſe.
Mais quand ſes feux ſeroient bien vrays
Je ne ſerois pas fille à faire
Avec ce Barbon une affaire ;
Son eſprit lâche & bas, & ſa bizarre humeur
M’ont toûjours donné de l’horreur.
Je dis plus, il auroit, & merite, & nobleſſe
Que je refuſerois de m’unir à ſon ſort,
J’ay pour Imbert une tendreſſe
Qui ne finira qu’à la mort.
Ne croy donc pas, que jamais je me donne ;
Puis que je ne puis être à luy,
Je ne prétens être à perſonne.
Il vous faut pourtant un appuy,
Reprit la Suivante en colere ;
Vous vouliez bien hier, qu’il prît une heritiere,
Prenez un Richard aujourd’huy.
J’avois raiſon, luy dit Nantide ;
Mais tu vois qu’il ne le veut pas :
Si quelque heureux deſtin le guide,
Comme il eſt brave & ſage il peut par les combats,
S’avancer, & changer ſa dure deſtinée ;
Mais ſi la fortune obſtinée
Refuſe à ſa vertu ſes éclatans ſecours ;
Pour luy rendre la foy que ſon cœur m’a donnée,
Je veux dans un Convent aller paſſer mes jours.
Ah juſte Ciel ! le beau recours !
S’écria la vive Soubrette,
Que vous ſeriez bien ſatisfaite
D’être entre quatre murs à pleurer vos amours !
Mais enfin au Barbon, que faut-il que je die ?
Dis luy, que Je le remercie,
Dit la belle, & qu’en vain il me viendroit prier
Puiſque je ne prétens jamais me marier.
Nantide avoit raiſon de refuſer l’hommage
De ce vieux bouru de Bourgeois ;
C’étoit un vilain perſonnage
Par une centaine d’endroits.
Il avoit ſu dans ſon jeune âge
Manger ſon patrimoine en moins de quatre mois,
À quoy ? c’eſt qu’il courait de Coquette, en Coquette,
De Berlan en Berlan, de Griſette en Griſette,
Sans honte, ſans égard, ſans choix ;
S’il ſe trouvoit dans le Village
La Meuniere étoit ſon partage.
Quand elle l’eut été déja de deux ou trois,
Tout étoit bon pour ſon libertinage.
Quand il ſe vit ſans fonds comme ſans revenus,
Il n’eſt tours remplis de ſoupleſſes
Paſſes droits, mauvaiſes fineſſes,
Dont il ne ſe ſervît pour avoir des écus,
Qu’il portoit aux Traitteurs, aux Berlans, aux Maîtreſſes :
Après avoir ſuivi de telles paſſions
Il changea d’inclinations ;
Tout d’un coup on vit l’Avarice
Être l’objet de ſon caprice.
Ayant par un ſoin diligent
Fait amas de beaucoup d’argent ;
Il prit party dans les finances ;
C’eſt là, que ſon art excela,
Jamais Maltotier n’égala
Son Brigandage affreux, ſes dures impudences.
Il plaidoit tout le monde & gagnoit ſes procez,
Et ſçut porter ſi loin ſes avares excez,
Qu’il vouloit qu’à ſes gens le ſeul os d’une éclanche,
Leur fournît du potage au moins cinq ou ſix fois,
Ne mettoit de chemiſe blanche
Tout au plus qu’une fois le mois ;
Et que du Franc-ſalé qu’il tiroit d’une charge
Qu’il avoit chez HENRY LE LARGE
Il vendoit le ſel à faux poids.
On ne peut exprimer la peine, la miſere,
Qu’avoient dans ſa maiſon & commis & valets ;
Il fut l’inventeur mercenaire
D’un almanach, qui fait exprés
Les Fêtes retranchoit & triploit les Vigiles,
Qu’il faiſoit jeûner à l’excez :
Enfin dans la rapine il ſavoit des ſecrets
Que tous les Harpagons, même les plus habiles
Ne pouront découvrir jamais
Etant ſi pillard & ſi chiche
En peu de temps il devint riche.
Lors il eut en tous lieux, grand pouvoir, grand credit,
On vanta par tout ſon adreſſe
Ses talens, ſon ſubtil eſprit,
Tant le peuple toûjours revera la richeſſe.
Il eſt vray, qu’il étoit laborieux, actif,
Fin, penetrant, expeditif ;
Qu’il euſt, quoique fantaſque, une aſſez bonne tête,
Qu’à ſavoir la chicane il n’eut point ſon pareil,
Et qu’il eut toûjours au Conſeil
Pour trouver de l’argent une invention prête.
Ce fut par ces talens que malgré ſon humeur,
Sa craſſe, ſa rapine extrême,
Qu’auprés d’un Prince ſage, & la largeſſe même
Il ſçût trouver de la faveur.
Tout cela frapoit tant les yeux de la Suivante,
Que quoy que Nantide en eût dit
La réponſe qu’elle luy fit
Ne fut point du tout rebutante :
Elle contenoit ſeulement,
Qu’à preſent ſa jeune maîtreſſe
Etoit trop dans l’accablement
Pour aller tout d’un coup paſſer à l’allegreſſe
En changeant de nom, & d’état :
Que cela feroit trop d’éclat
Mais qu’aprés quelque mois il pourroit ſans myſtere
L’aller demander à ſon pere.
Artaut gonflé d’un fol eſpoir
Tout fier d’avoir ſi tôt ſû plaire
En luy tout de nouveau cent merites crut voir
Si bien qu’il oublia ſon âge & ſa baſſeſſe.
He ! quelle Dame pût refuſer ſa tendreſſe !
Diſoit-il, quand le ſort luy preſente un amant,
Qui comme moy plein d’eſprit, d’agrément,
Y joint encor le credit, la richeſſe :
Puis les Belles jamais ne m’ont refuſé rien.
Mais Nantide pourtant quand tu ſeras ma femme,
Si quelque beau Blondin t’alloit ſeduire l’ame ;
Non j’y mettrai bon ordre, & te garderai bien.
Enſuite il fait projet de faire
Aprés ſon mariage enrager ſon beau pere.
En donnant la torture aux loix :
Il veut s’approprier l’uſage,
Des reſtes délabrez de ſon riche heritage.
Dont ſes tours chicanneurs multipliront les droits
Plus d’une centaine de fois.
Car quoy qu’il aimât fort Nantide
Il eut été dans un grand deſeſpoir
De ſigner un contrat ſans en rien recevoir,
Ou ſe flater du moins de quelque gain ſordide.
Cependant du Seigneur Ernoux
Il avoit mille fois reçû de bons offices,
Des preuves de bontez, & d’obligeans ſervices,
Dont il eût dû garder un ſouvenir bien doux.
Lors que par l’horreur de la guerre ;
La Champagne avoit vû ſon peuple deſolé,
Le Baron par trois fois de ſa plus belle terre
Preſerva le Château d’être pillé, brulé
Il fit encore plus, Artaut dans un Village
Se trouvant ſottement pour quelque beau menage ;
Fut par les ennemis enlevé priſonnier :
Ernoux qui vit ſous ſa conduite
Un party de Soldats d’élite
Courut, le délivra, ſans que d’un ſeul denier
Artaut remerciât les Soldats de ſa ſuite.
Ernoux pour apaiſer les Soldats mal contens
Les fit amplement boire à ſes propres dépens.
Artaut de ſa rançon épargnant les piſtoles
Fut prodigue en belles paroles,
Et dit au bon Seigneur qu’il n’oubliroit jamais
Ses ſecours obligeans, ſes genereux bienfaits.
Plus on a l’ame grande & bonne,
Et plus on eſt facile à ſe laiſſer duper.
Par cet endroit plus que perſonne
Ernoux fut propre à ſe laiſſer tromper.
Ainſi lorſque depuis ſa triſte decadance
Il vit venir Artaut ſouvent dans ſon logis,
Il crut que ce Bourgeois plein de reconnoiſſance
Etoit vraiment de ſes amis.
Car il ignoroit la menée
Qu’il tramoit touchant l’Himenée
Qu’il vouloit faire avec ſa chere enfant.
Quoyque Nantide de ſon pere
Connût la grandeur d’ame, & l’amitié ſincere,
Elle avoit empêché qu’il n’en euſt eu le vent,
De peur que par hazard il n’approuvât l’affaire
À cauſe du beſoin preſſant.
Au Barbon cependant elle fit froide mine ;
À la Suivante il s’en plaignoit
Qui diſoit fortement que cela ne venoit
Que de ce qu’elle étoit chagrine.
En attendant ſa bonne humeur,
Pour ſe dedommager, ce fantaſque rêveur,
S’aviſa de conter ſornette
À l’officieuſe Soubrette,
Qui l’écouta ſans aigreur,
Tant elle aimoit la fleurette,
Car à s’expliquer ſans détour
Ce vieux craſſeux étoit un remede d’amour.
Pourtant pour ſes écus toûjours pleine de zele
En ſa faveur encore elle prêcha la Belle
Et n’y gagna pas plus que l’autre fois
Plus que jamais, ardent, fidele,
Imbert attaché ſous ſes loix
Sembloit ne vivre que pour elle :
Ainſi ſans nul égard elle prôna bien haut
Son amour pour Imbert, ſa haine pour Artaut,
Et deffendit à ſa Soubrette
De lui parler jamais de cet affreux objet :
La fripone étant fort adroite
Euſt bien-tôt changé de projet ;
Et reſolut du moins de tirer une ſomme
Par détour de ce vilain homme,
Pour prix de ſes ſoins empreſſez,
Qui ſeroient ſans cela fort mal recompenſez.
Ainſi quand il parla de ſa flame amoureuſe,
Et du fonds qu’il faiſoit ſur ſon adroit eſprit :
Elle luy dit d’un air contrit,
Que Nantide vouloit être Religieuſe,
Et brûloit de l’ardeur d’avoir l’occaſion
De ſuivre ſa vocation.
Il luy prend là, dit-il, une ſubite envie.
Mais n’eſt-ce point plûtôt une tendre paſſion
Qui la porte à chercher un tel genre de vie ?
Non dit-elle, ce n’eſt que par dévotion :
Depuis un certain temps nuit & jour elle prie ;
Et comme un zele ardent avec elle me lie
On me verra guimper par imitation.
Tu parois trop de ſens, trop jeune, & trop jolie
Pour faire, dit Artaut, une telle folie :
Et ce n’eſt pas auſſi d’aujourd’huy que je croy
Ta maîtreſſe moins belle, & plus ſote que toy ;
Ce freluquet d’Imbert, qui vient tant chez ſon pere
Peut-être aura trop ſû luy plaire.
Tels breteurs n’ont jamais un ſou :
Ernoux n’étant pas aſſez fou
Pour vouloir luy donner ſa fille
Elle ira ſotement s’enfermer d’une grille.
Ah ! que vous êtes entêté
Reprit bruſquement la Suivante,
Je vous l’ai déja dit c’eſt pure pieté.
Que cela ſoit, ou non, charmante,
Repliqua le Barbon de ſon ton radoucy ;
Si tu veux ſeulement m’être un peu complaiſante
Je me moque de tout cecy.
Je voy bien, Monſieur luy dit-elle,
Que vous ne me connoiſſez pas
Malgré ma gayeté naturelle
Je n’en ai pas le cœur plus bas,
De ma maîtreſſe enfin je veux ſuivre les pas.
Quoy qu’Artaut en eût dit ayant martel en tête,
Dés que la nuit vient il s’apprête
Pour entrer au logis d’Ernoux :
Il croit que ſa fille aime : Ergo les rendez-vous
Sont frequents pour celuy qui ſait charmer l’ingrate.
Les brutaux comme luy pleins de groſſiers projets
Ne peuvent concevoir qu’on puiſſe aimer jamais
D’une tendreſſe délicate,
Il prétend cette nuit que la vengeance éclate ;
II crut y reüſſir gagnant heureuſement
Le jardin où donnoit plus d’un appartement.
Cette nuit-là n’étoit pas brune,
Il faiſoit un beau clair de lune ;
Ainſi comme il portoit ſes pas
Devers un appartement bas,
La Suivante le vit paroître
Heureuſement de la fenêtre.
Le reconnoiſſant bien elle ne manqua pas,
De juger par quelle avanture
On voyoit ſa ſote figure,
Et comme en cas pareils elle avoit de l’eſprit
Plus qu’un démon à ce qu’on dit,
Elle conceut à l’heure même
Dans ſa cervelle un ſtratageme
Propre à berner ce vieux jaloux,
Et propre à diſculper ſon aimable Maîtreſſe
Dont la gloire toûjours fortement l’intereſſe :
Enfin bon à tromper le plus ruſé des foux :
Ayant donc vu ſans en être aperceuë,
Que ce vieux fripon s’approchoit
Des fenêtres tant qu’il pouvoit,
Du moment qu’elle crût pouvoir être entenduë,
Elle ſe mit à caqueter
Pour luy donner lieu d’écouter.
C’étoit tout ce qu’il pouvoit faire
Dans cette ſalle baſſe étoit de la lumière ;
Mais les vollets étoient fermez
Écoutant donc glapir une voix éclatante
Il connut que c’étoit celle de la Suivante ;
Ce qui calma fort peu tous ſes ſens alarmez
Qui pour deux à la fois ſe trouvoient enflâmez.
Il entendit que d’un ton de colere,
Elle diſoit, Imbert, vous ne ſauriez me plaire,
Malgré tous vos airs doucereux ;
Je vous l’ay déjà dit, laiſſez moy je vous prie,
Je n’entendray pas raillerie
Vous n’êtes qu’un coquet fort gueux :
Puis malgré mon humeur & malgré ma franchiſe
Je ne ſerois pas fille à faire une ſotiſe
Et fortement il me déplaît
De vous voir à l’heure qu’il eſt :
À cauſe que Monſieur vous aime & vous careſſe
Vous croyez avoir ma tendreſſe.
Oh ! qu’il n’en ſera pas ainſi,
Décampez donc vîte d’icy ;
Ou je feray grand bruit afin que tout s’éveille,
Alors elle ſe tut : Artaut prêtant l’oreille
Plein d’impatience attendoit
Ce qu’lmbert luy repartiroit.
Son attente fut vaine il ne put rien entendre
De ce que le Blondin luy dit.
Mais auſſi-tôt elle reprit
Souvent on eſt puny d’oſer trop entreprendre :
C’eſt en vain que vous parlez bas
Je m’en vais faire un beau fracas.
Vous, promeſſe de mariage !
Et vous n’avez le bien ni l’âge :
Si vous étiez bien riche & fort maître de vous
Je vous accepterois volontiers pour époux.
Mais ſans cela point de nouvelle :
Me donner vôtre foy c’eſt pure bagatelle,
Car je ne veux pas l’accepter.
Elle ſe tut, puis dit, que venez-vous conter ?
Et bien oüi, plus que vous je l’aime,
Il eſt riche & poſé, ſage dans ſes diſcours,
Ses honneurs croiſſent tous les jours ;
Et je ne feindray pas de vous dire à vous même,
Qu’en dépit de ſon âge il auroit mes amours,
S’il m’offroit comme vous une bonne promeſſe
Qui me prouvât bien ſa tendreſſe.
Elle ſe tut encor pendant quelque moment,
Et puis reprit fort bruſquement
Je ris de tels diſcours ; he bien bien, s’il eſt chiche
Il deviendra toûjours de plus riche en plus riche.
Je le repete encor que mon ſort ſeroit doux,
Si du Seigneur Artaut j’avois ſû gagner l’ame
Juſqu’à me voir un jour ſa femme,
Que je ſerois heureuſe avec un tel époux !
Artaut ne ſe ſentant pas d’aiſe
Sentoit dans ſon poitrail encor croître la braiſe
Qui le brûloit déja pour cet objet charmant.
Elle prônant toûjours ſur ſon ton vehement,
Pourſuivit-en diſant, hé bien je vous pardonne.
Une entrepriſe ſi friponne
Si vous voulez, mais promptement
Sortir d’icy ſi finement
Que vous ne puiſſiez être apperceu de perſonne.
Lors marchant avec bruit on ſe mit en devoir
D’ouvrir porte & fenêtre ; afin, dit-on, de voir
Si tout dans le jardin étoit en ſolitude.
Artaut ſe met à fuir rempli d’inquietude,
En ſe recommandant à Dieu.
Tous les Buiſſons luy ſont un objet de chimere :
Et ſans ceſſe il ſe dit, quelle affreuſe miſere
S’il faut être d’Imbert rencontré dans ce lieu ?
Enfin tout eſſouflé d’avoir couru ſi vîte,
Il quite les jardins & regagne ſon gîte.
Lors délivré de ſa frayeur
Il ſe livre à la joye & repaſſe en ſon cœur
Les mots flateurs de la Suivante ;
Et ſa forte habitude au métier de voleur
L’entraînant toûjours dans ſa pente
Il ſonge à luy voler au plûtôt ſon honneur.
Pour ne pas languir dans l’attente,
Tout auſſi-tôt qu’il fait grand jour,
Il va luy conter ſon amour,
Et luy dit que l’ardeur de ſa flâme brûlante
Luy donne lieu de tout oſer
Et que malgré le Prince il la veut épouſer.
Il ajoûte qu’il faudra faire
Avec grand ſecret cette affaire :
Puiſque depuis deux jours il vient de s’excuſer
D’épouſer une aimable fille,
Fort riche & d’une illuſtre & nombreuſe famille
Qui du Comte toûjours ſe vît favoriſer ;
Mais qu’il veut cependant bien prouver ſa tendreſſe
À ſa chere maîtreſſe :
En attendant le jour heureux,
Qu’il l’épouſe en public ſelon ſes plus doux vœux :
Luy donnant une bonne & fidelle promeſſe :
Mais qu’il prétend auſſi, tant ſon ardeur le preſſe,
Qu’aprés on couronne ſes feux.
Quoique cette jeune Suivante
Fût bien loin du deſſein dans le fonds de ſon cœur,
De rendre cette ardeur contente,
Elle donna dans tout ce que dit le réveur.
Ah ! qu’elle ſe faiſoit de joye
D’attraper ce papier de cet Avare eſprit,
Eſperant bien par cet écrit
Tirer du vieux bouru groſſe piece ou monnoye.
La finette diſoit, Par tout ce qu’il a dit,
Je voy que ce fripon croi me prendre pour dupe :
Mais il verra le radoteux,
Quoyqu’à ſavoir fourber nuit & jour il s’occupe,
Qui ſera dans cecy la dupe de nous deux.
Artaut qu’un ſoin preſſant engage
La quitte & va dés le moment
Compoſer le beau grifonnage
D’une façon de mariage.
Rien n’étoit comparable à ſon raviſſement,
S’imaginant que la Soubrette,
Comme elle étoit vive & folette,
Iroit juſqu’au bout aiſément.
La promeſſe au fripon ne fait aucune peine ;
Il ſe dit qu’un procez ſaura la rendre vaine.
Ainſi content & plein d’eſpoir
Il s’en retourne dés le ſoir
Faire un preſent à ſa maîtreſſe
De ſa ſçelerate promeſſe.
Elle l’écoute doucement,
Prend ſon papier le ſerre promptement,
Mais lors qu’elle voit qu’il s’apprête,
De ſe donner le droit de venir fréquemment
Luy conter ſes feux tête à tête,
Elle luy répond froidement,
Quoyque toûjours obligeamment
Qu’il faut qu’auparavant ſe celebre la fête
De leur Hymen quoyque caché
Afin que rien ne luy ſoit reproché,
Il feint de conſentir à ce qu’elle deſire,
Quoyqu’il prétende bien ſans cela la ſeduire.
Cependant le Seigneur Ernoux,
Que toûjours la fortune accable de ſes coups,
Croyant Artaut plus honnête homme
Qu’on ne le dit en mille endroits :
Va fort civilement prier ce vieux Bourgeois
De vouloir luy préter une legere ſomme :
Cet indigne mortel qu’il obligea cent fois,
Non ſeulement n’en veut rien faire ;
Mais reçoit fort mal ſa priere.
Ainſi le cœur outré d’ennuy
Le bon Seigneur s’en retourna chez luy
Conter ſa douleur à Nantide :
Comme elle avoit l’eſprit auſſi vif que ſolide
Elle le conſola, luy tenant ce diſcours :
Du malheur qui nous accompagne
Nôtre grand Comte de Champagne
Pourra ſeul arrêter le cours.
Vous connoiſſez ſa bonté, ſa largeſſe,
Implorons-la, Seigneur, dans l’ennuy qui nous preſſe.
Le Baron, de Nantide approuvant le conſeil,
Prend ſon temps, & ſuivi de ſon aimable fille,
Qui malgré ſon chagrin de mille graces brille,
Trouve lieu d’aborder le Prince à ſon reveil.
Il croioit ce temps favorable
Pour trouver à la Cour moins de faquins d’eſprits ;
Cependant par un ſort qu’il trouva déplorable,
Artaut dont la preſence & l’irrite & l’accable
Entretenoit déja le Souverain d’Edits,
Malgré la preſence importune
De cet indigne favory
De la trop aveugle fortune :
Ernoux ne laiſſa pas d’expoſer à Henry
Et les diſgraces & les pertes
Que ſa triſte maiſon a depuis peu ſouffertes ;
Il luy peint le ſoucy, dont il eſt agité :
Diſant qu’il n’eſt point de remede
À la douleur qui le poſſede
Qu’en ſa genereuſe bonté.
Artaut que ſa faveur rendoit plein d’inſolence,
Sans donner au Comte le temps
De pouvoir d’un ſeul mot marquer ſes ſentimens ;
Dit au Seigneur Ernoux d’un ton plein d’arrogance,
Qu’il le trouvoit bien imprudent
De venir demander au Prince,
Qui par ſes trop grands dons étoit de la Province
Le Seigneur le plus indigent,
Et manquoit de reſſource auſſi-bien que d’argent :
Qu’ainſi c’étoit une harangue vaine
De venir demander du bien
À qui pour trop donner ne poſſedoit plus rien.
Le Comte le laiſſant achever avec peine,
Luy dit d’un ton moqueur, daignez me pardonner,
Monſieur le vilain[1] mon audace
D’oſer vous démentir en face :
Mais vous vous trompez bien ; j’ai fort de quoy donner,
Quand ce ne ſeroit que vous même
Dont je prétends tout à preſent.
À ce Baron faire preſent.
Saiſiſſez cet Avare extrême
Dit le Comte au Seigneur Ernoux,
Enfermez-le dés mieux ſous grilles & verroux,
Faites luy bien faire carême,
Tant qu’il vous ait donné d’argent un bon amas
Pour finir tous vos embarras.
Ce vieux fourbe dans mes finances
A volé des ſommes immences
De tous mes droits je vous fais don
Faites-les valoir tout de bon.
Ernoux charmé de la maniere
Et genereuſe & ſinguliere
Dont le Souverain l’obligeoit
Emmene Artaut qui fremiſſoit
De depit, de honte & de rage :
Et tout d’abord le met en cage,
Dont ſes ſoins pour ſortir furent tous ſuperflus
Qu’il n’eût au vieux Baron donné cent mille écus,
Dont il fit une dote à ſa fille charmante.
Ce n’eſt pas tout : La finette Suivante,
Voiant le vieux pillart dans cet état réduit
De ſa promeſſe fait grand bruit,
Et dit qu’il faut qu’un mariage
Pour le laiſſer ſortir ſa parole dégage.
Quoyqu’elle affectât grand couroux
Elle n’eſperoit pas l’obtenir pour Époux
Et vouloit ſeulement tirer de ce riche homme
Par ſon bruit quelque groſſe ſomme.
Il arriva que le ſuccés
Surpaſſa beaucoup ſes ſouhaits.
Le Comte informé de l’affaire
Et las de plus d’un mauvais tour
Que faiſoient fréquemment les brigans en amour,
Voulant qu’à l’avenir on leur fût plus ſevere,
Sans écouter Artaut qui vouloit s’excuſer,
Ordonna qu’au plûtôt il eût à l’épouſer.
Ainſi la juſtice du Comte
Jointe à ſa libéralité,
D’une maniere vive & promte
De Nantide & d’Imbert fait la félicité,
Ainſi le fourbe Artaut qui prétendoit ſeduire,
Ne trouve pas ſujet de rire,
Voyant que ſans raiſonnement
Il faut qu’il aille promptement
Épouſer une ſimple fille
De la plus obſcure famille,
Sans rang, ſans crédit, ſans écus,
Et fort gaillarde par deſſus.
Les deux jeunes amans ſe livrent à la joye
Et pour celebrer les beaux nœuds
Dont l’Hymen les unit tous deux,
On voit de tous côtez briller l’or & la ſoye.
Tout le monde à la Cour d’eux paroît enchanté,
On aplaudit leur air, leur generoſité,
Et du Prince par tout on vante la largeſſe.
Ernoux eſt comblé d’allegreſſe,
La Suivante en a plus encor
D’épouſer un Creſus, qui malgré la reſſource
Qu’on vient de puiſer dans ſa bource
Eſt cependant tout chargé d’or.
Le ſeul Artaut accablé de triſteſſe,
Outré, deſeſperé, confus,
De voir tous ſes bons tours & ſes vols ſuperflus,
Tombe après ſon Hymen en ſi grande détreſſe
Qu’il s’en va : mais très-bruſquement
D’un plein ſaut dans le monument,
Et laiſſe veuve la Soubrette
Qui dans le fond du cœur ſent un plaiſir bien doux,
D’être riche & ſi tôt deffaite
De ſon vieux Fantasque d’Époux.
Tel eſt toûjours le deſtin d’un Avare,
Qui débauché, fourbe, bizarre,
Ne ſonge qu’à remplir ſes injuſtes deſirs
Par la richeſſe & les brutaux plaiſirs :
Le Ciel pour ſes forfaits plein d’une horreur étrange
Enfin ſeverement ſe vange.
LES
ENCHANTEMENS
DE L’ÉLOQUENCE
OU
LES EFFETS
DE LA DOUCEUR.
NOUVELLE.
À MADAME LA DUCHESSE
D’ÉPERNON.
Ous voulez donc, belle
Ducheſſe, interrompre
pour quelques momens
vos occupations ſerieuſes & ſçavantes,
pour écouter une de ces
Fables gauloiſes, qui viennent
aparemment en droite ligne des Conteurs ou Troubadours de Provence,
ſi celebres autrefois. Je ſçai
que les eſprits auſſi grands & auſſi bien
faits que le vôtre ne negligent rien ; qu’ils trouvent dans les
moindres bagatelles des ſujets de
réflexions importantes, que tout
le monde n’eſt pas capable d’y
découvrir ; & je ne puis même
m’empêcher de croire que vous
en ferez une dés l’abord. Vous
vous étonnerez ſans doute, vous
que la ſçience la plus profonde
n’a jamais étonné, que ces Contes tout
incroiables qu’ils ſont,
ſoient venus d’âge en âge juſqu’à
nous, ſans qu’on ſe ſoit donné
le ſoin de les écrire.
Ils ne ſont pas aiſez à croire :
Mais tant que dans le monde on verra des enfans,
Des meres & des mere-grands,
On en gardera la memoire.
Une Dame très-inſtruite des antiquitez Greques & Romaines, & encore plus ſavante dans les Antiquitez Gauloiſes, m’a fait ce Conte quand j’étois enfant, pour m’imprimer dans l’eſprit que les honnêtetez n’ont jamais fait tort à perſonne, ou pour parler comme le vieux proverbe, que beau parler n’écorche point langue, & que ſouvent,
Doux & courtois langage
Vaux mieux que riche heritage.
Elle s’efforçoit de me prouver la verité de cette maxime fort ſenſée, quoique Gothique, par l’Hiſtoire tres-merveilleuſe que je vais vous raconter.
Dans le temps où il y avoit en France des Fées, des Ogres, des Eſprits Folets & d’autres Fantômes de cette eſpece (Il eſt difficile de le marquer ce temps-là : mais il n’importe) II y avoit un Gentilhomme de grande conſideration qui aimoit paſſionnément ſa femme (& c’eſt ce qui fait encore que je ne puis deviner quel temps c’étoit) Sa femme ne l’aimoit pas moins : il étoit bon homme : il le meritoit. Ils vécurent donc aſſez heureux durant quinze ou ſeize ans : mais la mort les ſépara. La Dame mourut & ne laiſſa qu’une fille unique. Elle avoit été tres-belle ; ſa fille ne le fut pas moins, & avec mille agrémens qui parurent dés ſon enfance, elle avoit le teint d’une blancheur ſi ébloüiſſante qu’on en forma ſon nom, & qu’on la nomma Blanche. Sa mere n’avoit point eu de bien : mais ſon pere en avoit eu beaucoup : cependant il n’en avoit plus quand ſa femme mourut ; parce que ſes affaires avoient mal tourné pendant ſon mariage ; & ſa fille ſe voioit réduite à n’avoir pour toute dot que ſa blancheur & ſa beauté ; ce qui d’ordinaire n’eſt pas d’un grand ſecours pour faire trouver un parti conſiderable. Le pere de Blanche étant fort affligé de la mort de ſa femme, crût qu’il n’en ſeroit point conſolé juſqu’à ce qu’il en eût une autre ; & comme ſa fille luy paroiſſoit aſſez jeune pour avoir le temps de luy chercher un établiſſement à loiſir, il conclud qu’il faloit premièrement penſer à luy, & il ſongea ſérieuſement, à fixer ſon choix. Le mauvais état de ſes affaires le fit pencher du côté de la richeſſe : ainſi il s’attacha à une veuve qui n'etoit ni belle ni jeune : mais tres-opulente. Cette femme n’avoit qu’une fille unique non plus que luy, & elle étoit veuve d’un Financier qui n’avoit oublié aucun des tours de ſon métier pour parvenir au comble de la richeſſe, & il y avoit reüſſi. Ils n’avoient rien à ſe reprocher ſur la naiſſance : auſſi le point d’honneur ne mit jamais de diviſion entr’eux : mais comme elle avoit conſervé avec ſoin les ſentimens & la maniere de la famille dont elle étoit, elle avoit donné à ſa fille une éducation pareille à celle qu’elle avoit euë ; & ſa fille étant d’un caractere rude & fort propre à recevoir des impreſſions groſſieres, il n’eſt preſque pas poſſible de voir deux perſonnes plus populaires & plus ruſtiques qu’elles étoient. Dans ce caractere elles ne laiſſoient pas d’être toutes deux remplies d'une ambition outrée, mais mal entenduë : elles avoient des idées ſi ridicules qu’elles faiſoient cent extravagances, où l’on voyoit à découvert les égaremens que leur faſte & leur vanité leur inſpiroient.
Avec ces diſpoſitions, il eſt aiſé de juger que le pere de Blanche, qui portoit le titre de Marquis, fut écouté de la veuve avec joye, & que l’envie d’avoir un grand nom luy fit faire le mariage en fort peu de jours. Son nouvel Époux, qui n’avoit enviſagé que ſon bien en l’épouſant, vit avec beaucoup de chagrin dés qu’il fut marié, combien les défauts de la Marquiſe qu’il avoit faite étoient en grand nombre & fatigans ; mais comme il aimoit naturellement la paix avec tout le monde, & que d’ailleurs il étoit d’un caractere à ſe laiſſer gouverner par ſa femme, telle qu’elle fût ; il vécut fort bien avec elle, à condition qu’il ſe mît ſur le pied de ne la contredire jamais & de la laiſſer maîtreſſe abſoluë en toutes choſes. Il ſe conſoloit de ſon humeur incommode par les douceurs que luy produiſoit le grand bien qu’elle luy avoir aporté : il ſuportoit ſes emportemens en Philoſophe ; & quand il la voyoit trop en train de crier, comme il aimoit la lecture, il s’en alloit lire dans ſon cabinet.
Il n’y avoit que l’aimable Blanche qui fut entierement à plaindre. Sa belle mere avoit pour elle une averſion inconcevable ; elle étoit au deſeſpoir de voir que ſa beauté faiſoit encore paroître la diformité de ſa fille, & la rendoit le mépris de tout le monde : car Alix (c’eſt ainſi qu’on nommoit la fille du Financier) étoit un monſtre en laideur, auſſi-bien qu’en groſſiereté. Cependant telle qu’elle étoit, ſa mere ne laiſſait pas de l’aimer juſqu’à l’idolatrie : elle auroit tout ſacrifié à ſa ſatisfaction ; & pour mettre le comble au malheur de Blanche, Alix la haïſſoit encore cent fois plus que ſa mere. Elle emploia donc tous les moyens imaginables pour la chagriner : la mere vouloit que Blanche fût miſe dans un Convent : mais Alix qui s’étoit miſe en tête de la voir toûjours la victime de ſes caprices, détourna ſa mere de ce deſſein ; craignant que lors que Blanche ne ſeroit plus ſous leurs yeux, quelque amie officieuſe ne mît ſon mérite dans tout ſon jour ; & ne luy procurât quelque établiſſement éclatant, ce qu’Alix aprehendoit plus que la mort.
Il fut donc reſolu que Blanche reſteroit au logis & qu’elle ne feroit aucune viſite, ni n’en recevroit aucune : On prit des meſures pour la cacher avec ſoin à tous les honnêtes gens, & afin de ternir ſa beauté, on l’obligea de s’occuper aux emplois des femmes de chambre, des femmes de charge, même des cuiſinieres.
Si je voulois, Madame, vous conter cette Hiſtoire entièrement dans les termes que les Conteurs de Provence l’ont appriſe à nos grand-meres, je vous dirois mille particularitez étonnantes de l’adreſſe de Blanche ; mais il eſt inutile ; je vous dirai ſeulement que par une docilité admirable, bien rare dans une ſi belle perſonne, elle avoit la complaiſance de s’emploier à tous les travaux déſagreables que ſa Belle-mere luy preſcrivoit ; que Blanche mettoit tout ce qu’elle touchoit dans tout ſon luſtre ; & que jamais perſonne n’avoit ſû ſi bien qu’elle gaudronner des fraiſes & dreſſer des collets-montez. Elle s’aquitoit ſi habilement de toutes ces choſes, que je ſuis ſûre que ſi elle eut vécu dans ce temps-cy, elle auroit ſu parfaitement faire aller les rayons, & ſe ſeroit attirée une groſſe cour de tant de femmes qui ſont à tous momens dans un chagrin mortel que leur rayon opiniâtre n’eſt pas dans toutes les formes, quelques ſoins qu’elles ſe ſoient donné d’en faire faire des preuves de justeſſe à leurs toilettes. Blanche auroit donné à cet ornement, ſi utile aux Belles du païs des Pigmées, toute ſa ſimetrie, & auroit encore enchéri ſur Me D… avec qui aucune Coquette n’oſeroit ſe broüiller ; parce qu’elle a l’heureux talent de ſe mieux coifer, & de mieux monter des cornettes que toutes les faiſeuſes de l’univers. Cette belle prerogative luy attire l’admiration & les complaiſances d’un grand nombre de femmes, à cauſe qu’elle leur fait part de ſes coifures & qu’elle leur tourne la tête comme elle l’a tournée. Mais laiſſons ces remarques pour continuer nôtre Hiſtoire.
Non-ſeulement on donnoit mille fatigues à Blanche ; mais on la laiſſoit dans une négligence qui auroit été juſqu’à la malpropreté la plus dégoûtante, ſans les diſpoſitions naturelles qu’elle avoit à être propre de quelque maniere qu’elle fût habillée : ainſi malgré le ſoin qu’on prenoit de luy douner des habits qui puſſent la déformer, tout luy ſeoit ; ſa coifure plate & ſon vêtement de groſſe ſerrge n’empêchoient pas qu’elle ne parût belle comme l’Amour ; pendant qu’Alix toute couverte d’or & de pierreries, & avec une coifure la plus étudiée, faiſoit peur à tous ceux qui la regardoient : car l’excès de ſa parure ne la rendoit que plus laide & de plus mauvais air.
Cependant elle ne pouvoit reſter chez elle : On la voyoit inceſſamment aux promenades, aux ſpectacles, aux bals : elle ne pouvoit ſe laſſer d’étaler ſa pompe dans tous ces lieux : mais ſi elle trouvoit du plaiſir à s’attirer les regards de quelques Bourgeoiſes, elle étoit d’ailleurs bien mortifiée d’entendre à tous momens les Pages ou les Mouſquetaires de ce ſiecle-là, qui luy diſoient derriere elle les veritez les plus piquantes : Car dés ce temps beaucoup de Mouſquetaires, d’Academiſtes, de jeunes Officiers, & d’autres étourdis avoient la ridicule habitude de venir regarder au nez à toutes les femmes qu’ils voyoient un peu parées, & d’en dire tout haut mille impertinences quand ils ne les trouvoient pas belles à leur gré. Ainſi on peut juger combien ces jeunes foux exerçoient le beau talent qu’ils ont de faire de froides railleries, quand ils voyoient la figure rebutante d’Alix : mais ce qu’on ne peut pas imaginer aiſément, eſt qu’elle ſe vangeoit ſur Blanche des inſultes qu’elle avoit receuë : ſe figurant que s’il n’y avoit point de Belles au monde, la laideur ne ſeroit pas expoſée à de pareils mépris, elle redoubloit ſon averſion pour cette aimable personne, & engageoit ſa mere à luy donner de nouveaux chagrins.
Malgré la douceur naturelle de Blanche tant de mauvais traitemens l’aigriſſoient quelquefois ſi fort, qu’elle faiſoit deſſein de ſe tirer de cette maiſon à quelque prix que ce fût : mais la haine qu’elle avoit pour les éclats, l’amour qu’elle avoit pour ſon pere & l’eſperance de trouver quelque occaſion de ſortir avec bienſeance de ſon eſclavage, luy ôtoient la réſolution d’en ſortir en faiſant du bruit. Elle ſe preparoit donc de nouveau à la patience, & ſon pere qui l’aimoit beaucoup ; mais qui n’avoit pas la fermeté de s’opoſer aux manières barbares qu’on avoit pour elle, adouciſſoit ſes chagrins en les partageant, loüoit ſa vertu & la conſoloit en luy promettant de la part du Ciel, qu’elle ſe verroit un jour dans un état plus heureux. Ces conſolations ſoutenoient la conſtance de Blanche dans ſes malheurs : cependant comme la ſocieté & toutes ſortes de divertiſſemens luy étoient interdits, elle trouva moyen d’en prendre dans ſa chambre par la lecture. Elle amaſſa un grand nombre de Romans, je ne ſai de qu’elle maniere : cependant elle n’en eut pas toute la ſatisfaction qu’on pourroit croire ; parce qu’elle ne pouvoit lire que la nuit, ſa Belle-mere l’occupant ſans relâche tant que le jour duroit. Mais quoiqu’il falût retrancher de ſon ſommeil pour avoir le temps de lire, cela ne l’en empêchoit pas : elle croioit ſe repoſer en liſant, & quand elle pouvoit dérober de jour quelques momens, elle retournait avec empreſſement à ſes livres.
Sa Belle-mere qui l’obſervoit ſans ceſſe, prit des ombrages de l’ardeur qu’on luy voyoit pour être ſeule dans ſa chambre ; & voulant s’éclaircir de ce qui l’y atiroit ſi puiſſamment, elle l’y ſurprit un jour comme elle étoit ſur un des plus beaux endroits d’un Roman auſſi-bien écrit qu’agreablement inventé. La Marquiſe auroit dû être toûchée de voir le divertiſſement innocent où Blanche s’étoit réduite : mais quoyqu’elle ſût à peine lire, elle ſe jetta ſur le livre & le luy arracha des mains ; & après en avoir lu le titre avec beaucoup de difficulté, parce que c’étoit un nom Grec fort rebarbatif & qu’elle prononça tres-mal, elle comprit enfin que ce livre étoit un Roman, & elle commençoit à faire un étrange vacarme à Blanche, quand par bonheur pour la pauvre fille, ſon pere entra dans la chambre. Sa femme ſans luy donner le temps de parler, luy dit en criant de toute ſa force, hé bien ! Monſieur le Rafineux, avec toutes vos chiennes de raiſons ſucrées, ne voila-t-il pas comme vous avez bien élevé vôtre penon de fille ? Je viens de la ſurprendre qui liſoit un livre d’amour en Catimini. Le Marquis qui ſe trouvoit ce jour-là un peu plus de courage qu’à l’ordinaire, répondit à ſa femme après avoir regardé le livre : Blanche fait fort bien de ſe divertir de cette lecture : Vous luy ôtez tous les plaiſirs : elle ne peut pas mieux faire que d’en prendre un qui luy donnera de l’ouverture d’eſprit & de la politeſſe : Je ſuis ravi quand je vois les filles de qualité s’occuper à lire ; ſi elles s’y appliquoient toutes, on ne les verroit pas ſi embaraſſées de leur loiſir ; elles ne couroient point tant de ſpectacle en ſpectacle, & de berlan en berlan. La Marquiſe qui ſavoit bien que ſa fille étoit auſſi avide du Jeu que de tous les autres plaiſirs, crût que ſon Epoux avoit en veuë d’attaquer Alix dans ce qu’il venoit de dire ; ainſi elle reprit en hauſſant encore d’un ton, Vraiment j’en ſuis d’avis, qu’on voulût empêcher que des femmes de qualité qui ont du bien à milliers, ne se divertiſſent à leur fantaisie : cela eſt bon à des gueuſes qui ſont d’une nobleſſe ruïnée, de ſe retrancher tous ces plaiſirs-là : mais à des Dames qui ont plus de piſtoles que ces ſalopes n’ont de deniers, il leur eſt permis de faire tout comme bon leur ſemblera. Pour les Demoiſelles qui n’ont pas le ſol, elles ne doivent ſçavoir que le ménage & s’y occuper toûjours : au moins, ſi elles veulent faire les liſeuſes, il faut que ce ſoit dans de bons livres, & non pas dans ceux où l’on apprend la malice. On n’aprend point la malice, reprit bruſquement le pere de Blanche, dans les beaux Romans que je voi que ma fille lit ; car il en avoit été engoüé plus qu’elle & il les aimoit bien encore : au contraire, dit-il, on n’y trouve que de grands ſentimens, que de beaux exemples : on y voit toûjours le vice puny, toûjours la vertu recompenſée ; & même l’on peut dire, que pour les perſonnes bien jeunes, la lecture des Romans eſt en quelque façon meilleure que celle de l’Hiſtoire même ; parce que l’Hiſtoire étant entièrement aſſujettie à la vérité, préſente quelquefois des images bien choquantes pour les mœurs : l’Histoire peint les hommes comme ils ſont, & les Romans les répreſentent tels qu’ils devroient être, & ſemblent par là les engager d’aſpirer à la perfection : du moins on ne peut pas nier que les Romans bien faits n’aprennent le monde & la politeſſe du langage : Blanche a déja aſſez de diſpoſition à parler juſte, & j’eſpere que la lecture de ces agreables ouvrages achevera de luy en donner l’habitude. La belle-mere qui n'entendoit rien à cette Philoſophie & qui étoit une mauſſade créature, qui ne prétendoit pas relâcher rien de la ſeverité qu’elle avoit pour Blanche, ne put laiſſer achever l’apologie des Romans que le Marquis alloit continuer ; car il étoit Grec ſur ce ſujet. Quel chercheux de midy à quatorze heures ? repliqua-t-elle. Merci de ma vie ! que vôtre fille liſe tout ſon ſaoul ; puiſque ce jeu luy plaît & à vous auſſi : mais ſi les affaires de ma maiſon ne ſont faites auſſi ponctuellement qu’à l’ordinaire, je ſaurai bien la faire tourner au bout. Elle les quitta, & cette belle converſation finit de cette maniere.
Vous trouverez peut-être, Madame, que le pere de Blanche étoit un peu trop prévenu pour les Romans, vous qui ne vous occupez que des lectures ſublimes : je ne ſçay pas ce que vous en penſerez ; mais je ne vous dirai pas non plus ce que j’en penſe : je raconte ſeulement ce que porte ma Chronique : je ſuis Hiſtorienne ; & une Hiſtorienne, auffi-bien qu’un Hiſlorien, ne doit point prendre de parti. Ne badinez pas, je vous prie, ſur ces réflexions : car ſi vous alliez perdre vôtre ſerieux vous me feriez perdre le mien, auſſi. Cependant j’en ay bien beſoin pour avoir la force de vous raconter tranquillement la ſuite de cette ſurprenante Hiſtoire.
Le pere de Blanche ne ſe trompa point : cette belle fille joignit en peu de temps une politeſſe achevée à ſa douceur naturelle : on ne peut pas s’exprimer avec plus d’agrément & plus de juſteſſe qu’elle faiſoit, ſoit par le commerce qu’elle eut avec les productions de l’eſprit, ſoit par quelque autre raiſon. Alix ni ſa mere n’envierent point ces nouveaux avantages : elles étoient trop groſſieres pour ſentir la delicateſſe de ce qu’elles luy entendoient dire ; ainſi elles continuèrent ſeulement d’être bleſſées de ſes agrémens perſonels, & elles ſongerent plus que jamais à les luy faire perdre.
Dans le temps de la belle ſaiſon, le Marquis & toute ſa famille alloient à la campagne. C’étoit là que la Belle-mere de Blanche exerçoit tous les talens qu’elle avoit pour la tourmenter. Elle l’employoit à tous les travaux les plus ruſtiques : mais malgré le ſoin qu’on prenoit de l’expoſer à tous momens au Soleil, ſon teint qui étoit d’un naturel à ne ſe point hâler, conſervoit toûjours ſa blancheur. Sa Belle-mere mouroit de dépit de voir que rien n’étoit capable de la rendre laide, & elle ne pouvoit en perdre le deſſein. Enfin aprés tous les moyens qu’elle avoit tentés, & qui ne luy avoient pas reüſſi, elle s’aviſa de la charger encore d'aller quérir de l’eau, pour l’uſage de toute la maiſon à une fontaine qui étoit aſſez éloignée
Blanche qui s’étoit dévoüée à la patience, ne receut pas cette commiſſion avec plus de repugnance que celles qu’on luy donnoit d’ordinaire : aller querir de l’eau n’étoit pas pour elle un emploi plus humiliant que cent autres qu’on luy donnoit : D'ailleurs elle voyoit des Demoiſelles qui y alloient auſſi : car les coûtumes de ce temps-là étoient ſur certaines choſes bien differentes des manieres de ce temps cy ; & l’exemple auroit pû la conſoler, ſi elle y eut été de ſon bon gré, comme ces Demoiſelles de campagne, ou par l’indigence de la maiſon de ſon pere. Mais quoy qu’elle fût bien armée de patience, elle avoit de la peine à retenir ſes larmes, quand elle conſideroit que le travail accablant qu’on luy impoſoit, n’étoit que pour la deſeſperer & pour l’abîmer. C’étoit ſon chagrin : car non-ſeulement elle avoit l’exemple de ſes voiſines ; mais elle avoit lû dans quelque endroit que les filles des Rois faiſoient la leſſive du temps d’Homere, & qu’Achilles faiſoit la cuiſine fort joliment. Blanche alloit donc, ſans ſe le faire dire, querir de l’eau toutes les fois qu’on en avoit beſoin.
La fontaine où elle l’alloit prendre étoit entourée du plus beau païſage du monde ; mais le ſejour en étoit dangereux ; par ce qu’il étoit proche d’une foreſt dont les Loups venoient aſſez ſouvent faire des courſes juſque-là ; & la médiſance publioit ſourdement que c’étoit pour cette raiſon que la Belle-mere de Blanche aimoit tant à l’y envoyer. On avoit averti pluſieurs fois cette aimable fille du danger où elle s’expoſoit. Mais quoique les Loups ne fuſſent pas ce qu’elle craignoit le plus, ces avertiſſemens étoient fort inutiles pour elle, parce qu’elle ne pouvoit faire entendre raiſon à ſa Belle-mere.
Aprés y avoir été pluſieurs fois ſans y trouver ni bêtes ni gens, pour parler comme mon Auteur : Un jour ayant puiſé de l’eau, elle vit venir à elle un Sanglier furieux, quoy-qu’il ne fût pourſuivi de perſonne. Elle en fut ſaiſie de frayeur : on le ſeroit à moins, Madame. Elle ne fut pas ſi effrayée cependant qu’elle ne ſongeât à ſe conſerver ; elle prit la fuite, & elle gagnoit déjà des brouſſailles, lors qu’elle ſe ſentit atteinte à l’épaule d’un coup qui la renverſa par terre. Au même moment le Sanglier paſſa prés d’elle ſans luy faire mal & ſe cacha dans le bois.
Comme elle faiſoit des efforts pour ſe relever, malgré la douleur qu’elle ſentoit, elle entendit quelqu’un qui cria : Quoi ! la belle Enfant, c’eſt vous que j’ai bleſſé au lieu du Sanglier ! Que je ſuis malheureux ! En même temps Blanche vit un jeune homme richement vêtu, qui s’aprocha d’elle pour luy aider à ſe relever. Quoique le ſang qu’elle perdoit la rendît fort pâle, le Chaſſeur ne l’eut plûtôt enviſagée qu’il vit bien qu’elle étoit d’une beauté extraordinaire, & qu’il ſe ſentit touché de l’air doux & engageant qu’il trouva dans cette jeune perſonne, malgré la ruſticité de ſes habits. Il ne s’amuſa pas à luy en faire compliment : il étoit plus judicieux : il ſongea à la ſecourir promptement. Il déchira ſon mouchoir, même ſa cravate, ou ſi vous voulez ſa fraiſe, pour tâcher d’arrêter le ſang de la playe. L’Hiſtoire dit que les yeux de Blanche firent à leur tour une bleſſure au Chaſſeur : mais j’ay peine à croire que ce fût dés ce premier moment ; ou ſi la Chronique dit vrai, il falloit que ce Chaſſeur fut auſſi aiſé à prendre feu que ſon fuſil.
Quelque Critique va dire aparemment que ce Chaſſeur n'avoit point de fuſil, puis que du temps des Fées on n’avoit pas encore l’uſage de l’Artillerie. Je connois des ſçavants ſi ſcrupuleux qu’ils ne laiſſeroient pas finir un Conte, ſans ce récrier ſur cet Anachroniſme : mais ſi je voulois entrer en raiſon avec un Cenſeur ſi peu ſenſé, ne pourrois-je pas luy dire, que Meſdames les Fées pouvoient bien avoir fait là quelqu’un de leurs coups : On va bien voir d’autres merveilles : elles auraient bien pû encore faire celle-là ; ſur tout en faveur du Chaſſeur dont il s’agit, qui étoit filleul de Meluſine, de Logiſtille, & de je ne ſai combien d’autres des plus celebres de ces Dames obligeantes.
Cependant il eſt vray que l’arme dont Blanche fut bleſſée n’étoit point une arme à feu : car un Hiſtorien doit toûjours dire la vérité, quoique j’en ſache aſſez qui y manquent : c’étoit un Dard, ou un Javelot, que le Prince avoit voulu lancer au Sanglier… Mais je croi que je ne vous ai pas encore dit que ce Chaſſeur étoit Prince ? Hé bien ; il n’importe, je vous conterai tantôt ce que je ſai de ſa Genealogie ; car pour apreſent il faut retourner à la pauvre Blanche, que nous laiſſons trop long temps à demi évanoüie sur l’herbe.
Comme elle ſe voyoit entre les mains d’un tel Chirurgien, elle étoit dans une frayeur & dans une confuſion qui luy faiſoit autant de peine que le mal qu’elle ſouffroit. L’officieux Chaſſeur luy donnoit tous les ſecours dont il pouvoit s’aviſer, & il étoit ſi pénetré d’admiration & de douleur qu’il n’avoit pas la force de dire un mot. Enfin aprés avoir mis ſur la playe de la Belle le meilleur apareil qu’il pût & luy avoir jetté de l’eau dix ou douze fois ſur le viſage, de maniere qu’elle ne paroiſſoit plus en danger de s’évanoüir, ce jeune Inconnu luy dit : Que mon bonheur & mon malheur ſont extrêmes aujourd’huy ! Quel bonheur ! d’avoir vû une auſſi charmante perſonne que vous ! Quel malheur ! d’être la cauſe des maux qu’elle ſent !
Vous êtes une cauſe innocente de ces maux, répondit Blanche : Ainſi, Seigneur, un ſemblable malheur ne mérite pas de troubler vôtre tranquilité.
Quand vous ne ſeriez qu’une fille ordinaire, répliqua l’Inconnu, j’aurois bien de la douleur de vous avoir bleſſée : Jugez donc quel eſt mon deſeſpoir de cet accident, vous voyant auſſi aimable que vous êtes.
Sans répondre à vos douceurs, repartit Blanche, je vous dirai, Seigneur, que vous pouſſez trop loin la generoſité : Quand vous m’auriez tuée, il ne faudroit s’en prendre qu’au deſtin, & non pas à vous : Et puis il y auroit ſi peu de perte à la vie d’une fille comme moy, que cela ne meriteroit pas d’agiter la vôtre, qui me paroît une de ces belles vies qui ſont d’ordinaire ſi utiles à l’Etat, que je puis répondre que des perſonnes de mon caractere ſacrifieroient avec plaiſir leurs jours inutiles aux jours précieux des Gentilshommes auſſi neceſſaires au public que vous avez l’air d’être. Accordez-moy donc, Seigneur, la grâce que je vous demande de ne vous point affliger de mon aventure : car à mon tour, je me reprocherois le chagrin qu’elle vous donneroit.
L’Inconnu, qui ſur l’habit de Blanche l’avoit priſe d’abord pour une Païſanne, ou une Demoiſelle de Village tout au plus, fut de la derniere ſurpriſe quand il entendit le tour dont elle parloit ; mais il fut encore plus touché de ſa douceur que de ſa politeſſe. Ce jeune Prince étoit naturellement tres-violent ; & il ſentoit bien que ſi quelqu’un, quoy qu’innocemment luy avoit fait autant de mal qu’il venoit d’en faire à cette Belle, il n’y auroit eu aucun égard qui l’eut empêché de s’emporter terriblement contre l’auteur de ce mal : Moins il étoit capable d’une telle moderation, plus il admiroit : par-là Blanche ſe rendit abſolument maîtreſſe de ſon ame, & cet exemple prouva admirablement par avance le vrai d’une des maximes de Quinaut, qui a dit avec tant de juſteſſe,
C’eſt la beauté qui commence de plaire :
Mais la douceur acheve de charmer.
Le Prince étoit enchanté à un tel point, que la foule des penſées qui ſe préſentoient à ſon imagination luy fit quelques momens garder le ſilence, & il ne le rompit que pour dire encore à Blanche cent choſes galantes : Néanmoins il ne luy témoigna rien des impreſſions qu’elle avoit faites ſur ſon cœur ; par ce qu’il craignoit d’alarmer une belle perſonne qui luy faiſoit voir autant de modeſtie dans ſes réponſes, que de douceur & de politeſſe.
Cependant le Prince étoit fort inquieté de voir que ſes gens ne le rejoignoient point. Il s’étoit égaré d’eux à la chaſſe, & il étoit dans la derniere impatience de ce qu’il n’en revenoit pas quelqu’un auprés de lui ; par ce qu’il vouloit envoyer querir promptement un Char pour remener Blanche où elle voudroit aller. Mais cette Belle, à qui il témoigna ſon inquiétude & ſon deſſein, luy dit : Seigneur, je vous prie avec les dernieres inſtances de ne point donner d’ordre pour cela ; & ſi vous avez autant de conſideration pour moy que vous m’en avez fait voir, je vous aſſure que vous ne me pouvez pas faire un plus ſenſible plaiſir, que de me quitter ſans penſer à moy, & ſans parler à perſonne ni de ma rencontre ni de ma bleſſure. J’ay les plus fortes raiſons du monde de vous faire ces prieres, & j’eſpere que je pourrai regagner tout doucement le logis de mon pere, quand je me ſerai encore un peu repoſée ici.
Apres quelques conteſtations fort obligeantes de la part du Prince, il luy dit : Hé bien, vous le voulez ; je me ſoumets à vos ordres : mais pour ce qui eſt de ne point penſer à vous, ne croiez pas, charmante perſonne, qu’on puiſſe vous obeïr ſur cela. À ces mots le Prince la quitta, remonta à cheval, & laiſſa Blanche étonnée, foible & fort inquiete des penſées qu’on auroit chez elle de ce qu’elle étoit ſi long-tems ſans revenir.
Enfin elle ſe mit en chemin, & après beaucoup de peine elle arriva au logis de ſon pere, au moment qu’on alloit envoyer voir ce qui la retenoit à la fontaine. La Belle-mere commença par faire beau bruit : mais lorſque Blanche eut dit qu’il luy étoit arrivé un accident, qu’elle avoit été bleſſée par un Sanglier, & que ſans un paſſant qui l’avoit ſecouruë, elle ſeroit morte ſur la place ; la Belle-mere fut contrainte de ſe taire. Le Marquis fort troublé à cette nouvelle, courut auprés de ſa fille, la fit mettre au lit ; & reſolut bien de ne ſe pas repoſer ſur ſa femme touchant les ſoins qu’il faudroit prendre de Blanche Puis que voila cette belle fille en bonne main, retournons au Prince & à ſa Genealogie.
Il étoit alié d’Urgande, couſin de Maugis, Arriere-neveu de Merlin, & avec cela filleul du ſage Lirgandée & des plus ſavantes Fées, comme je vous l’ai déja dit. Du reſte on ne ſait pas bien de quel païs il étoit Souverain futur : car certaines Relations diſent qu’il étoit fils du Duc de Normandie : d’autres aſſurent que c’étoit du Duc de Bretagne ; & d’autres Mémoires, que ce fut le Comte de Poitiers qui luy avoit donné la naiſſance. Ce défaut d’éclairciſſement vient de ce qu’on ne ſait point du tout en quel lieu étoit la fontaine où Blanche alloit quérir de l’eau. Enfin, il n’importe pas beaucoup : il ſuffit que toutes les Relations conviennent que le Chaſſeur qui bleſſa cette Belle, étoit fils & heritier du Souverain du païs.
Comme ce jeune Prince étoit fort occupé de l’aventure qu’il avoit eue ; ſi tôt qu’il eut rejoint ſes gens, il chargea un de ſes Ecuyers qui étoit fort adroit de s’aller informer dans le Village du deſtin de Blanche. L’Ecuyer s’aquita habilement de ſa commiſſion, & vint rendre un compte exact à ſon Maître, de la naiſſance, des inclinations & des malheurs de cette jeune Beauté. Le Prince fut ravi d’aprendre qu’elle étoit d’une nobleſſe illuſtre, & ſongea à prendre des meſures pour rendre heureuſe une perſonne qui luy paroiſſoit ſi digne de l’être.
Blanche étoit aimée dans le Village dont ſon pere étoit Seigneur, autant qu’Alix y étoit haïe : ainſi les Païſans avoient fait à l’Ecuyer cent contes plaiſans touchant les belles qualités de l’une & les defauts choquans de l’autre. Ce Gentilhomme qui étoit vif & enjoüé, n’avoit pas oublié un mot de toutes les choſes qu’on luy avoit dites, & il les raconta au Prince dans les mêmes termes, avec une naïveté qui eut le pouvoir de divertir un Amant, qui étoit auſſi occupé de ſa tendreſſe que le ſont d’ordinaire les Heros de Roman.
Le premier ſoin du Prince fut de chercher à guerir Blanche de la bleſſure qu’il luy avoit faite : mais comme pour être d’une famille fort ſavante dans l’art de Féerie, il n’étoit pas pour cela plus habile dans cet art, il eut recours à une de ſes marraines, à qui il alla conter ſon avanture. II ne luy confia point l’amour qu’il avoit pour Blanche : il luy demanda ſeulement la guériſon de cette belle fille : mais avec tant d’ardeur, & il luy parla de ſon merite avec tant d’exageration, qu’une femme un peu du monde, ſans être Fée & ſans ſavoir la Négromencie, auroit deviné aiſément qu’il étoit amoureux. Il ne fut donc pas dificile à la bonne Fée de faire cette découverte ; & comme elle aimoit véritablement ſon filleul, elle fut bien aiſe de ce qu’il remettoit cette affaire à ſes ſoins ; ſe faiſant un plaiſir de voir Blanche, pour examiner ſi elle étoit digne des ſentimens qu’elle inſpiroit à un cœur qui avoit été juſque-là inſenſible à la tendreſſe.
Dulcicula, c’eſt ainſi que ſe nommoit cette Fée, alla donc préparer d’un Baume merveilleux, qui gueriſſoit les bleſſures les plus mortelles en moins de vingt-quatre heures. Enſuite elle prit la figure d’une vieille Païſane, & dans cet équipage elle s’alla préſenter à la porte du pere de Blanche. La première personne qu’elle rencontra, ce fut Alix, à qui elle dit fort civilement en ſtile villageois : qu’ayant un ſecret admirable, elle venoit offrir ſes ſervices au Marquis pour ſa fille.
Qu’eſt-ce que cette vieille folle-là me vient conter ? répondit brutalement Alix. Je croy que toute cette vermine de Villageois eſt enragée à faire les entremeteux pour cette guenon de Blanche : je ne ſai pas à qui ils en ont de ſe démener tretous comme des Ahuris : cette bonne bête-là n’aura garde d’aller faire une boſſe au Cimetiere : ſi c’étoit quelque bon chien à Berger, il en mouroit bien plûtôt qu’elle.
Dulcicula fut extrêmement ſurpriſe de voir une Demoiſelle toute couverte d’or & de piereries, parler un ſi étrange jargon : mais cette Fée, qui étoit la douceur même, fut encore plus indignée de ſon mauvais naturel, que de ſa groſſiereté. Elle ne répondit rien à cette brutale : & ayant apris que le Marquis n’étoit pas chez luy, elle s’adreſſa à une femme qu’il avoit chargée d’avoir ſoin de Blanche. Cette femme mena la Fée auprès du lit de la malade : Dulcicula luy dit toûjours dans des termes conformes à ſon habit : que ſon accident l’ayant touchée, elle étoit venuë exprès de ſon Village pour luy offrir d’un Baume qu’elle avoit, qui gueriſſoit toutes ſortes de maux, & fort promptement.
Blanche qui avoit beaucoup d’eſprit, & qui étoit dépréocupée des erreurs populaires, crut que le Baume dont on luy parloit, étoit quelqu’un de ces remedes dont le peuple s’entête, & qu’il apelle de petits remedes innocents, parce qu’il faut être en effet bien innocent pour s’en ſervir. Cependant cette aimable fille, gardant toûjours ſon caractere, répondit à la Fée : vous êtes bien obligeante, ma bonne mere, de quiter ainſi toutes vos affaires pour me venir faire plaiſir : je ne ſai comment je pourray reconnoître ce que je dois à vôtre zele, moi qui ſuis ſi peu en état de faire ce que je voudrois : mais je parleray de vous à mon pere, & j’eſpere qu’il vous tiendra compte de vôtre bonne volonté : car pour le Baume, je vous en remercie : je ſuis entre les mains des Chirurgiens, & il ne faut pas changer tous les jours de remedes.
Dulcicula, charmée de la douceur & des manieres honêtes de Blanche, ne laiſſa pas de pénétrer la mauvaiſe opinion qu’elle avoit de ſon Baume : mais elle la preſſa de s’en ſervir avec tant d’ardeur & de confiance, que cette belle fille y conſentit, par pure complaiſance pour la Païſane qu’elle voyoit ſi affectionnée pour elle. La Fée mit donc de ſon Baume enchanté ſur la playe de Blanche, & par un effet merveilleux, il n’y fut pas plûtôt que la Belle commença à ſe ſentir fort ſoulagée.
Elles entrerent enſuite en converſation : Dulcicula ne ceſſoit point d’admirer en elle-même la douceur & les autres belles qualitez qu’elle voyoit jointes à tant de beauté, & cette admiration produiſit un bon effet. La Fée tenoit un bâton ſurquoy elle ſembloit s’apuier : mais c’étoit la Baguette enchantée dont elle ſe ſervoit à faire tous les prodiges de ſon art. Elle toucha Blanche de cette baguette, comme par hazard, & luy fit un Don d’être toûjours plus que jamais douce, aimable, bienfaiſante & d’avoir la plus belle voix du monde. Auſſi-tôt elle ſortit de la chambre de la belle malade, accompagnée de la femme qui en avoit ſoin.
Elle la mit ſur le chapitre d’Alix, & elle aprit que cette Grondeuſe étoit auſſi coquette, que laide & méchante : que comme elle étoit toûjours dans une parure éclatante & faiſoit cent grimaces & cent contorſions pour ſe donner de l’agrément, on l’apelloit en tous lieux par ironie, la belle Alix : elle ajoûta, qu’en mille endroits, quand on voyoit une fille ſe donner des airs impertinens & affectez, on diſoit qu’elle faiſoit bien la belle Alix.
La Fée ainſi inſtruite rencontra encore dans la cour, toute ſeule, celle dont on venoit de luy parler en ſi beaux termes. Elle s’aprocha d’Alix & luy dit civilement : Mademoiſelle, je vous prie de me dire par où je pourrois trouver la porte de derriere de ce logis.
Alix répondit en colere : peut-on rien voir de plus mal apris que cette vieille Radoteuſe-là, qui vient s’adreſſer à moy pour faire toutes ces ſotes queſtions ?
La Fée, ſans répondre, ſe mit à marcher derrière Alix, & laiſſant tomber ſa baguette ſur elle comme ſans deſſein, elle luy fit le Don, d’être toûjours emportée, deſagréable, & malfaiſante. Ce n’étoit que luy aſſurer la poſſeſſion des qualitez qu’elle avoit déja. Auſſi elle entra dans une telle fureur de la chute de cette baguette, qu’elle penſa battre la bonne Païſane : du moins elle vomit contr’elle un torrent d’injures, & la Fée qui avoit fait ſon coup ſe retira.
Cependant Blanche qui ne ſentoit plus de douleurs ſi aiguës, depuis l’aplication du Baume enchanté, repaſſoit l’avanture du bois dans ſon ſouvenir. Les manieres agréables & la bonne mine du Chaſſeur ſe preſentoient vivement à ſon idée ; & il luy ſembloit que dans tous les Romans qu’elle avoit lûs, elle n’avoit jamais rien vû de plus merveilleux que cet incident. Elle étoit bien en peine de ſavoir qui étoit ce Chaſſeur : mais tous ſes mouvemens ne naiſſoient que de ſimple bien-veillance & de curioſité. N’allez pas croire, je vous prie, que d’autres ſentimens y euſſent part ; vous feriez tort à Blanche.
Pour le Prince, il étoit entierement livré à l'amour. Ce que Dulcicula luy avoit dit du mérite de Blanche alumoit encore ſon feu ; & il en étoit ſi tranſporté que ſans la crainte du Duc ſon pere, dés l’inſtant il auroit été quérir cette belle malheureuſe pour l’amener triomphamment dans le Palais : mais il falut moderer ſes tranſports ; non pas ſans chercher cent fois dans ſon eſprit des moyens de les contenter.
Juſtement au bout de vingt heures Blanche ſe trouva parfaitement guérie, & quelques jours aprés ſon impitoyable Belle-mere la renvoya encore ſans façon à la fontaine. Comme elle étoit prête à puiſer de l’eau, elle vit venir à elle une Dame qui brilloit encore plus par ſon grand air & par ſa bonne grace, que par ſa parure, quoiqu’elle fût miſe d’une maniere auſſi magnifique que galante. Cette Dame s’aprocha de Blanche, & luy dit : ma belle Enfant, je vous prie de vouloir bien me donner à boire,
J’ay bien de la confuſion, Madame, répondit agréablement Blanche, de ne pouvoir vous en préſenter que dans ce vaſe, qui eſt fort peu commode pour cela. En même temps cette belle fille ſe pencha ſur le bord de la fontaine, rinſa le vaſe avec ſoin, & enſuite présenta de bonne grace à boire à la Dame. Elle remercia Blanche fort civilement après avoir bû. Elle la trouva ſi aimable dans ſes manieres, que du remercîment elle entra en converſation : la jetta ſur mille ſujets agréables & délicats, dont Blanche ne fut point embarraſſée : elle y répondit avec tant d’eſprit, de douceur & de politeſſe, qu’elle acheva de charmer celle à qui elle parloit.
Cette Dame, comme je croy que vous vous en doutés déja bien, étoit auſſi une Fée : mais vous ne vous douterez pas que cette Fée s’apelloit Eloquentia nativa. Ce nom paroîtra à quelques gens auſſi étrange qu’un nom Grec : cependant charmante Ducheſſe, vous voyez bien qu’il eſt tres-Latin ; mais Latin, ou Grec, cela ne fait rien : c’eſt de ce nom bouru que s’apelloit la Fée dont il s’agit, & il ne faut pas s’en étonner : toutes les Fées avoient toûjours des noms heteroclites. Eloquentia nativa donc, toute pénétrée de l’éloquence & des manieres obligeantes de Blanche, ſe reſolut de recompenſer magnifiquement le petit plaiſir que cette belle luy avoit fait de ſi bon cœur & de ſi bonne grace. La ſavante Fée mit la main ſur la tête de Blanche, & luy donna pour Don ; qu’il ſortiroit de ſa Bouche des perles, des diamans, des rubis & des emeraudes chaque fois qu’elle feroit un ſens fini en parlant : enſuite la Fée dit adieu à cette aimable fille, qui s’en retourna tranquilement chez elle chargée de ſon vaſe plein d’eau.
Blanche ne fut pas plutôt en préſence de ſa Belle-mere, que cette femme luy demanda d’un ton aigre, ce qui l’avoit encore ſi long-temps retenuë à la fontaine. Blanche luy répondit : c’eſt l’arrivée de la plus aimable Dame que j’ay jamais veuë : à ces mots un amas ébloüiſſant de perles & de pierreries luy ſortit de la bouche.
Qu’eſt-ce donc que ceci ! s’écria la Marquiſe. Blanche luy raconta éloquemment & ingenûment la rencontre qu’elle avoit fait de la Dame, & l’entretien qu’elle avoit eu avec cette admirable inconnuë : mais ce recit ne ſe fit pas ſans qu’à la fin des periodes de Blanche, quelque courtes qu’elles fuſſent, il ne tombât de ſa bouche ſur le plancher une pluye plus précieuſe encore que celle qui vinquit Danaé : chacun s’empreſſoit à ramaſſer ce que Blanche répandoit de ſa bouche : perſonne n’étoit éfrayé des dragées qu’elle écartoit : elle ſe donna bien à ſon tour le foin de les recueillir ; & quoiqu’elle ne fut pas interreſſée, inſenſiblement elle prit l’habitude de parler d’un ſtile coupé. On ne peut décrire la joye du Marquis ; c’eſt pourquoi je n’en parle point.
Cependant la Marquiſe, auſſi ſurpriſe que conſternée, ſe reſolut dés le lendemain d’envoyer ſa fille à la fontaine, ſe flatant qu’elle y trouveroit auſſi la Dame inconnuë, & qu’elle luy feroit les mêmes faveurs qu’à Blanche. On étoit en ce temps là comme on eſt encore aujourd’huy : ou ne ſe rendoit point juſtice : on vouloit des grâces ſans ſe mettre en peine de les mériter. Cette mere dit ſon deſſein à Alix, qui étant plus brutale que jamais, luy répondit en termes impertinens qu’elle étoit plaiſante de luy vouloir donner ce bel employ, & qu’elle n’en feroit rien. La mere dit qu’elle vouloit abſolument que cela fût, & que c’étoit pour ſon bien qu’elle l’envoyoit à l’eau : Enfin Alix, en diſant mille ſotiſes, ſe prepara à y aller.
Elle ſe para avec autant de ſoin que ſi c’eût été pour aller au Bal, prit un vaſe d’or le plus beau de toute la maiſon, & dans cet étalage pompeux elle arriva à la fontaine. Eloquentia-nativa étoit en effet autour de ſes eaux : la ſavante Fée avoit fait depuis peu la découverte de cette belle ſolitude & elle s’y plaiſoit beaucoup : mais ce jour-là elle ſe promenoit ſous la figure d’une agréable Païſane dont elle avoit pris l’air naïf & l’habit champêtre : car Eloquentia n’étoit pas moins belle avec une ſimple parure que ſous les plus brillans ornemens. Au contraire quand elle mettoit des ajuſtemens affectez, cela offuſquoit ſa beauté.
Alix s’aſſit ſur le bord de la fontaine, & la jolie Païſane qui avoit ſoif, parce qu’elle s’y étoit long-temps promenée, s’aprocha auſſi-tôt de ce bord. Alix, dont l’eſprit populaire n’étoit frapé que de l’éclat des habits magnifiques, à qui ſeuls elle rendoit l’honneur qu’elle étoit capable de rendre : Alix, dis-je, regarda la feinte Païſane avec mépris, & ne daigna pas l’honorer d’un ſigne de tête, quoy qu’Eloquentia luy eût fait une profonde révérence. La Fée ne ſe rebuta point pour cela : en faiſant une nouvelle reverence, elle dit à Alix, Mademoiſelle, je vous ſuplie d’avoir la bonté de ſoufrir que je me ſerve de vôtre vaſe pour puiſer de l’eau ; car j’ay une ſoif violente.
Voyez ce fretin, répondit Alix toute en furie : on vient icy tout exprès pour l’abreuver : vraiment, il leur en faut des vaſes d’or pour mettre leur chien de muſeau : allez bête de tortillonne : tournez moy le dos, & ſi vous avez ſoif allez boire à l’auge de nos bœufs.
Vous êtes bien bruſque, Mademoiselle, répliqua la fée : vous fais-je quelque offenſe pour me traiter ainſi ? Alors Alix ſe levant, & mettant les deux mains ſur ſes côtez, dit en criant de toute ſa force : Je croi que tu veux raiſonner, peſte de Soüillon : mais je ne te conſeille pas de m’échaufer les oreilles ; car je te ferois aſſommer de coups quand tu paſſeras devant nôtre porte.
La ſage Fée pleine d’indignation des brutalitez de cette créature, voulut l’en punir dés le moment, & d’une maniere qui conſervât un ſouvenir plein d’horreur du torrent injurieux de ſa langue venimeuſe. Elle jetta Alix par terre en la touchant du bout de ſa baguette, & dans cet état, elle lüy donna le Don, ou plûtôt la punition, Qu’à chaque mot qu’elle diroit ; il ſortiroit de ſa bouche des crapauds, des ſerpens, & des araignées, & d’autres vilains animaux dont le venin fait fremir tout le monde. Auſſi-tôt Eloquentia s’en alla de ce lieu, & laiſſa Alix pleine de rage contr’elle.
Cette méchante perſonne attendit long-temps la Dame brillante dont elle eſperoit des faveurs : mais voyant qu’elle attendoit vainement, enfin elle ſe laſſa & s’en retourna chez elle. Sa mere brûloit d’impatience de la revoir, & du moment qu’elle l’aperceut de ſa porte, cette Marquiſe alla au devant d’elle. Hé bien ! dit-elle, avez-vous fait une bonne rencontre ? Oüi ! dit Alix : il étoit bien neceſſaire de m’envoyer là faire le pied de grue. À ces mots un tas de couleuvres, de crapaux & de ſouris ſortit à flots de la bouche d’Alix.
Où as tu pris cela, malheureuſe ! s’écria la mere. Alix voulut luy répondre : autre déluge de vilaines bêtes. La mere & la fille rentrerent dans le logis ; où l’on vit que le beau Don qu’avoit Alix, étoit un mal ſans remede & tout le monde acheva de prendre cette indigne perſonne dans la dernière averſion. Sa mere elle même ne pût s’en empêcher.
Cependant le Prince qui étoit fort attentif à tout ce qui regardoit Blanche, aprit en peu de temps le Don heureux qu’elle avoit receu d’une Fée ; & comme il connoiſſoit la puiſſance & la genéroſité d’Eloquentia nativa qui étoit encore une de ſes marraines, il ſe douta que c’étoit-elle qui avoit fait ce prodige. Prenant le prétexte d’en vouloir être témoin, il marqua beaucoup d’envie de voir venir Blanche à la Cour, & alla prier Eloquentia de vouloir bien aller quérir cette belle fille, dont on diſoit tant de merveilles.
Savez-vous, luy dit la Fée en ſoûriant, que c’eſt moy qui les ait fait ? Non, luy répondit le Prince : mais je vous en rends mille grâces ; car j’ay une ardente paſſion pour cette jeune beauté. Vous ſavez le zele que j’ay à vous obliger, reprit la Fée : mais vous ne devez point me remercier dans cette occaſion : je ne ſavois point l’intérêt que vous prenez à Blanche : vous n’avez nulle part à ce que j’ay fait pour elle : la douceur & la politeſſe de cette aimable fille m’ont charmé : ſa converſation eſt toute admirable : rien n’égale le tour heureux de ſes expreſſions, & j’ay voulu que les perles & les pierreries ſortiſſent de ſa bouche, pour marquer la douceur & le brillant qu’on trouve dans ſes paroles. Le Prince fut ravi d’entendre loüer l’éloquence de Blanche par une Fée dont il eſtimoit mille fois plus le goût & les talens que ceux de la Rhetorique.
Enfin Eloquentia nativa quitta ſon filleul, & ſe rendit au Château du pere de Blanche. Il étoit aſſiegé d’une foule incroyable de peuple : les choſes brillantes qui ſortoient de ſa bouche, attiroient encore plus de monde que celles qui ſortent de la bouche de M. de … toutes belles qu’elles ſont. Ce peuple avoit raiſon : n’étoit-il pas bien plus agréable de voir ſortir des pierres précieuſes d’une belle petite bouche comme celle de Blanche, qu’il ne l’étoit de voir ſortir des éclairs de la grande bouche de cet Orateur tonnant, qui étoit cependant ſi couru des Athéniens.
Au grand regret de la foule qui environnoit Blanche ; Eloquentia la fit monter dans ſon Char & l’emmena à la Cour. Dans ce lieu le Prince luy témoigna les tranſports de ſa tendreſſe ; Blanche n’y fut pas inſenſible ; & comme l’heureux Don qu’avoit cette Belle perſonne, la rendoit plus riche que les premieres Princeſſes de l’Univers, le Prince l’épouſa avec l’aplaudiſſement du Duc ſon pere & de tous les Peuples de ſes Etats.
Le pere de Blanche, qui étoit au comble de la joye, eut un grand credit à la Cour, & n’eut plus à ſouffrir des caprices de ſa femme : elle n’oſa le chagriner depuis l’élevation de ſa fille. L’envieuſe Alix, que le ſeul bonheur de Blanche auroit outrée de deſeſpoir, avoit encore celuy de voir que ſa mere, ni perſonne, ne la pouvoit plus ſouffrir. Elle quitta de rage la maiſon de cette mere, & s’en alla errante de Province en Province, où elle fut l’objet de l’averſion de tout le monde, & où elle éprouva toutes les rigueurs de la neceſſité. Enfin aprés avoir bien ſoufert, elle mourut de miſere au coin d’un buisson, pendant que Blanche triomphoit. Le bonheur de cette Belle perſonne dura autant que ſa vie, qui fut longue ; & ſa deſtinée & celle d’Alix prouverent ce que j’ay avancé d’abord,
que ſouventDoux & courtois langage
Vaut mieux que riche apanage.
Je ne ſay pas, Madame, ce que vous penſez de ce Conte : mais il ne me paroît pas plus incroiable que beaucoup d’Hiſtoires que nous a fait l’ancienne Grece ; & j’aime autant dire qu’il ſortoit des perles & des rubis de la bouche de Blanche, pour deſigner les effets de l’Éloquence, que de dire qu’il ſortoit des éclairs de celle de Pericles. Contes pour Contes, il me paroît que ceux de l’antiquité Gauloiſe valent bien à peu prés ceux de l’antiquité Grecque : & les Fées ne ſont pas moins en droit de faire des prodiges, que les Dieux de la Fable.
Je vous laiſſe faire cette diſſertation, ſurquoy je ſuis fort tranquile. Ce que je crains, c’eſt que ceux qui entendront ces Contes des Fées, & qui connoiſſent vos beaux talens, n’aillent s’imaginer que c’eſt par art de féerie que vous parlez avec tant d’agrément & de juſteſſe. Cette penfée ſeroit aſſez vraiſemblable ; oüi : car en vous voyant tant de ſavoir & d’éloquence, on a quelque peine à croire qu’il n’y ait pas là un peu d’enchantement : cependant il faut rendre juſtice, moy qui connoîs à fond en quoy conſiſtent vos charmes, j’avertis icy de bonne foy qu’il n’y a point chez vous de Dons de Fées ; mais ſeulement des Dons du Ciel, qui par ſa faveur vous a rendu en perſonne Eloquentia nativa.
Ous faites les plus jolies Nouvelles du monde
en Vers ; mais en Vers auſſi doux que naturels : je voudrois
bien, charmante Comteſſe, vous en dire une à mon tour, cependant
je ne ſai ſi vous pourrez
vous en divertir : je ſuis aujourd’huy
de l’humeur du Bourgeois-Gentilhomme ; je ne voudrois
ni Vers, ni Proſe pour vous
la conter : point de grands mots,
point de brillans, point de rimes ; un tour naïf m’accommode
mieux ; en un mot, un récit ſans
façon & comme on parle : je ne
cherche que quelque moralité.
Mon Hiſtoriette en fournit aſſez, & par là elle pourra vous être agréable. Elle roule ſur deux Proverbes, au lieu d’un : c’eſt la mode : vous les aimez : je m’accommode à l’uſage avec plaiſir. Vous y verrez comment nos Ayeux ſavoient inſinuer qu’on tombe dans mille deſordres, quand on ſe plaît à ne rien faire, ou pour parler comme eux, qu’Oiſiveté eſt mere de tous vices ; & vous aimerez, ſans doute, leur maniere de perſuader qu’il faut être toûjours ſur ſes gardes ; vous voyez-bien que je veux dire que Défiance eſt mere de ſeureté.
Non l’Amour ne triomphe gueres
Que des cœurs qui n’ont point d’affaires.
Vous, qui craignez que d’un adroit vainqueur
Vôtre raiſon ne devienne la dupe,
Beautez, ſi vous voulez conſerver vôtre cœur,
Il faut que vôtre eſprit s’occupe.
Mais, fi malgré vos ſoins, vôtre ſort eſt d’aimer,
Gardez du moins de vous laiſſer charmer
Sans connaître
Celuy que vôtre cœur veut ſe donner pour maître,
Craignez les Blondins doucereux
Qui fatiguent les Ruelles,
Et ne ſachant que dire aux Belles
Soupirent ſans être amoureux.
Défiez-vous des Conteurs de fleurettes,
Connoiſſez-bien le fond de leurs eſprits ;
Auprés de toutes les Iris
Ils débitent mille ſornettes.
Defiez-vous enfin de ces bruſques Amans
Qui ſe diſent en feu dés les premiers momens,
Et jurent une vive flâme ;
Moquez-vous de ces vains ſermens :
Pour bien aſſujetir une ame
Il faut qu’il en coûte du temps.
Gardez qu’un peu de complaiſance
Mais je n’y ſonge pas, Madame ! J’ay fait des Vers ! Au
lieu de m’en tenir au goût de
Monſieur Jourdain, j’ay rimé
ſur le ton de Quinaut ! Je reprens le tour ſimple au plus vîte,
de peur d’avoir part aux vieilles
haines qu’on eut pour cet agréable Moraliſeur, & de peur qu’on
ne m’accuſe de le piller & de le mettre en pieces, comme tant
d’Auteurs impitoyables font tous les jours.
Du temps des premières Croiſades, un Roy de je ne ſai quel Royaume de l’Europe, ſe reſolut d’aller faire la guerre aux Infideles dans la Paleſtine. Avant que d’entreprendre un ſi long voyage, il mit un ſi bon ordre aux affaires de ſon Royaume, & il en confia la Regence à un Ministre ſi habile, qu’il fut en repos de ce côté-là. Ce qui inquietoit le plus ce Prince, c’étoit le ſoin de ſa famille. Il avoit perdu la Reine ſon Époufe depuis aſſez peu de temps : elle ne luy avoit point laiſſé de fils ; mais il ſe voyoit pere de trois jeunes Princeſſes à marier. Ma Chronique ne m’a point apris leur véritable nom : je ſai seulement que comme en ces temps heureux la ſimplicité des Peuples donnoit ſans façon des ſurnoms aux perſonnes éminentes, ſuivant leurs bonnes qualitez, ou leurs deffauts, on avoit ſurnommé l’aînée de ces Princeſſes, Nonchalante, ce qui ſignifie Indolente en ſtile moderne ; la ſeconde, Babillarde, & la troiſiéme, Finette : noms qui avoient tous un juſte raport aux caracteres de ces trois Sœurs.
Jamais on n’a rien vû de ſi indolent qu’étoit Nonchalante. Tous les jours elle n’étoit pas éveillée à une heure aprés midy : on la traînoit à l’Égliſe telle qu’elle ſortoit de ſon lit : ſa coifure en deſordre, ſa robe détachée : point de ceinture ; & ſouvent une mule d’une façon & une de l’autre. On corrigeoit cette diference durant la journée : mais on ne pouvoit reſoudre cette Princeſſe à être jamais autrement qu’en mules : elle trouvoit une fatigue inſuportable à mettre des ſouliers. Quand Nonchalante avoit dîné, elle ſe mettoit à ſa Toilette, où elle étoit juſqu’au ſoir : elle employoit le reſte de ſon temps, juſqu’à minuit à jouër & à ſouper : enſuite on étoit preſque auſſi longtemps à la deshabiller qu’on avoit été à l’habiller : elle ne pouvoit jamais parvenir à ſe coucher qu’au grand jour.
Babillarde menoit une autre ſorte de vie, cette Princeſſe étoit fort vive, & n’employoit que peu de temps pour ſa perſonne : mais elle avoit une envie de parler ſi étrange, que depuis qu’elle étoit éveillée juſqu’à ce qu’elle fut endormie la bouche ne luy fermoit pas. Elle ſçavoit l’Hiſtoire des mauvais ménages, des liaiſons tendres, des galanteries, non-ſeulement de toute la Cour, mais des plus petits bourgeois. Elle tenoit regiſtre de toutes les femmes qui exerçoient certaines rapines dans leur domeſtique pour ſe donner une parure plus éclatante, & étoit informée preciſément de ce que gagnoit la Suivante de la Comteſſe une telle & le Maître d’Hôtel du Marquis un tel. Pour être inſtruite de toutes ces petites choſes elle écoutoit ſa Nourice & ſa Couturiere avec plus de plaiſir qu’elle n’auroit fait un Ambaſſadeur ; & enſuite elle étourdiſſoit de ces belles Hiſtoires depuis le Roy ſon Pere juſqu’à ſes Valets de pied : car pourvû qu’elle parlât elle ne ſe ſoucioit pas à qui. La démangeaiſon de parler produiſit encore un autre mauvais effet chez cette Princeſſe : Malgré ſon grand rang, ſes airs trop familiers donnerent la hardieſſe aux Blondins de la Cour de luy débiter des douceurs. Elle écouta leurs fleurettes ſans façon, pour avoir le plaiſir de leur répondre, car à quelque prix que ce fût, il falloit que du matin au ſoir elle écoutât ou caquettât. Babillarde, non plus que Nonchalante, ne s’occupoit jamais ni à penſer, ni à faire aucune refléxion, ni à lire, elle s’embaraſſoit auſſi peu d’aucun ſoin domeſtique ni des amuſemens que produit l’aiguille & le fuſeau. Enfin ces deux ſœurs dans une éternelle oiſiveté, ne faiſoient jamais agir ni leur eſprit ni leur main.
La ſœur cadette de ces deux Princeſſes étoit d’un caractere bien different. Elle agiſſoit inceſſamment de l’eſprit & de ſa perſonne : elle avoit une vivacité ſurprenante, & elle s’apliquoit à en faire un bon uſage. Elle ſavoit parfaitement bien danſer, chanter, joüer des inſtrumens ; reüſſiſſoit avec une adreſſe admirable à tous les petits travaux de la main, qui amuſoient d’ordinaire les perſonnes de ſon ſexe : mettoit l’ordre & la regle dans la Maiſon du Roy, & empêchoit par ſes ſoins les pilleries des petits Officiers : car dés ce tems-là ils ſe mêloient de voler les Princes.
Ses talens ne ſe bornoient pas là : elle avoit beaucoup de jugement & une preſence d’eſprit ſi merveilleuſe, qu’elle trouvoit ſur le champ des moyens pour ſortir de toutes ſortes d’affaires. Cette jeune Princeſſe avoit découvert par ſa pénétration, un piege dangereux qu’un Ambaſſadeur de mauvaiſe foy avoit tendu au Roy ſon Pere dans un Traité que ce Prince étoit tout prêt de ſigner. Pour punir la perfidie de cet Ambaſſadeur & de ſon Maître, le Roy changea l’article du Traité & en le mettant dans les termes que luy avoit inſpiré ſa fille, il trompa à ſon tour le trompeur même. La jeune Princeſſe découvrit encore un tour de fourberie qu’un Miniſtre vouloit jouer au Roy ; & par le conſeil qu’elle donna à ſon pere, il fit retomber l’infidelité de cet homme-là ſur lui-même. La Princeſſe donna en pluſieurs autres occaſions des marques de ſa pénétration & de ſa fineſſe d’eſprit ; elle en donna tant que le Peuple luy donna le ſurnom de Finette. Le Roy l’aimoit beaucoup plus que ſes autres filles, & il faiſoit un ſi grand fonds ſur ſon bon ſens, que s’il n’avoit point eu d’autre enfant qu’elle, il ſeroit parti ſans inquietude : mais il ſe défioit autant de la conduite de ſes autres filles, qu’il ſe repoſoit ſur celle de Finette. Ainſi pour être ſûr des démarches de ſa famille, comme il ſe croyoit ſûr de celles de ſes ſujets, il prit les meſures que je vais dire.
Vous, qui êtes ſi ſavante dans toutes ſortes d’antiquitez, je ne doute pas, Comteſſe charmante, que vous n’ayez cent fois entendu parler du merveilleux pouvoir des fées. Le Roy dont je vous parle étant amy intime d’une de ces habiles femmes, alla trouver cette amie : Il luy répreſenta l’inquietude où il étoit touchant ſes filles. Ce n’eſt pas, luy dit ce Prince, que les deux aînées, dont je m’inquiete, ayent jamais fait la moindre choſe contre leur devoir : mais elles ont ſi peu d’eſprit, elles ſont ſi imprudentes & vivent dans une ſi grande déſocupation, que je crains que pendant mon abſence elles n’aillent s’embaraſſer dans quelque folle intrigue pour trouver de quoy s’amuſer. Pour Finette, je ſuis ſeur de ſa vertu : cependant je la traiteray comme les autres, pour faire tout égal ; c’eſt pourquoy, ſage Fée, je vous prie de me faire trois Quenoüilles de verre pour mes filles qui ſoient faites avec un tel art, que chaque Quenoüille ne manque point de ſe caſſer, ſi tôt que celle à qui elle apartiendra, fera quelque choſe contre ſa gloire.
Comme cette Fée étoit des plus habiles, elle donna à ce Prince trois Quenoüilles enchantées & travaillées avec tous les ſoins neceſſaires pour le deſſein qu’il avoit : mais il ne fut pas content de cette précaution. Il mena les Princeſſes dans une Tour fort haute, qui étoit bâtie dans un lieu bien deſert. Le Roy dit à ſes filles qu’il leur ordonnoit de faire leur demeure dans cette Tour, pendant tout le temps de ſon abſence, & qu’il leur deffendoit d’y recevoir aucune perſonne que ce fût. Il leur ôta tous leurs Officiers de l’un & de l’autre ſexe, & aprés leur avoir fait preſent des Quenoüilles enchantées dont il leur expliqua les qualitez, il embraſſa les Princeſſes & ferma les portes de la Tour, dont il prit luy même les clefs ; puis il partit.
Vous allez peut-être croire, Madame, que ces Princeſſes seroient-là en danger de mourir de faim : Point du tout. On avoit eu ſoin d’atacher une poulie à une des fenêtres de la Tour ; on y avoit mis une corde à laquelle les Princeſſes attachoient un corbillon, qu’elles décendoient chaque jour. Dans ce corbillon, on mettoit leurs proviſions pour la journée, & quand elles l’avoient remonté, elles retiroient avec ſoin la corde dans la chambre.
Nonchalante & Babillarde menoient dans cette ſolitude une vie qui les deſeſperoit : elles s’ennuyoient à un point qu’on ne ſauroit exprimer ; mais il falloit prendre patience : car on leur avoit fait la Quenoüille ſi terrible, qu’elles craignoient que la moindre démarche un peu équivoque ne la fît caſſer.
Pour Finette elle ne s’ennuyoit point du tout. Son fuſeau, ſon aiguille & ſes inſtrumens de Muſique luy fourniſſoient des amuſemens, & outre cela, par l’ordre du Miniſtre qui gouvernoit l’Etat, on mettoit dans le corbillon des Princeſſes, des lettres qui les informoient de tout ce qui ſe paſſoit au dedans & au dehors du Royaume. Le Roy l’avoit permis ainſi, & le Ministre pour faire ſa Cour aux Princeſſes ne manquoit pas d’être exact ſur cet article. Finette liſoit toutes ces nouvelles avec empreſſement & s’en divertiſſoit : Pour ſes deux ſœurs elles ne daignoient pas y prendre la moindre part : elles diſoient qu’elles étoient trop chagrines pour avoir la force de s’amuſer de ſi peu de choſe : il leur falloit au moins des cartes pour ſe deſennuyer pendant l’abſence de leur pere,
Elles paſſoient donc ainſi triſtement leur vie en murmurant contre leur deſtin, & je croi qu’elles ne manquerent pas de dire, qu’il vaut mieux être né heureux, que d’être né fils de Roy : Elles étoient ſouvent aux fenêtres de leur Tour, pour voir du moins ce qui ſe paſſeroit dans la campagne. Un jour, comme Finette étoit fort occupée dans ſa chambre à quelque joli ouvrage, ſes ſœurs qui étoient à la fenêtre, virent au pied de leur Tour une pauvre femme vêtuë de haillons dechirés, qui leur crioit ſa miſere fort pathetiquement. Elle les prioit à mains jointes de la laiſſer entrer dans leur Château, leur repreſentant qu’elle étoit une malheureuſe Étrangere qui ſavoit mille ſortes de choſes, & qu’elle leur rendroit ſervice avec la plus exacte fidelité. D’abord les Princeſſes ſe ſouvinrent de l’ordre qu’avoit donné le Roy leur pere, de ne laiſſer entrer perſonne dans la Tour : mais Nonchalante étoit ſi laſſe de ſe ſervir elle même, & Babillarde ſi ennuyée de n’avoir que ſes ſœurs à qui parler que l’envie qu’eut l’une d’être coiffée en détail, & l’empreſſement qu’eut l’autre d’avoir une perſonne de plus pour jazer, les engagea à ſe reſoudre de laiſſer entrer la pauvre Étrangère.
Penſez-vous, dit Babillarde à ſa ſœur, que la deffence du Roy s’étende ſur des gens comme cette malheureuſe ? Je croy que nous la pouvons recevoir ſans conſequence ? Vous ferez ce qu’il vous plaira, ma ſœur, répondit Nonchalante. Babillarde qui n’attendoit que ce conſentement, deſcendit auſſi-tôt le Corbillon : La pauvre femme ſe mit dedans, & les Princeſſes la monterent avec le ſecours de la poulie.
Quand cette femme fut devant leurs yeux, l’horrible malpropreté de ſes habits les dégoûta : Elles voulurent luy en donner d’autres ; mais elle leur dit qu’elle en changeroit le lendemain, & que pour l’heure qu’il étoit, elle alloit ſonger à les ſervir. Comme elle achevoit de parler, Finette revint de ſa chambre : cette Princeſſe fut étrangement ſurpriſe de voir cette inconnuë avec ſes ſœurs : Elles luy dirent pour quelles raiſons elles l’avoient fait monter, & Finette qui vît que c’étoit une choſe faite, diſſimula le chagrin qu’elle eut de cette imprudence.
Cependant la nouvelle Officiere des Princeſſes fit cent tours dans le Château ſous pretexte de leur ſervice ; mais en effet pour obſerver la diſpoſition du dedans : Car, Madame, je ne ſai ſi vous ne vous en doutez point déja : mais cette gueuſe prétenduë étoit auſſi dangereuſe dans ce Château, que le fut le Comte Ory dans le Convent où il entra déguiſé en Abbeſſe fugitive.
Pour ne vous pas tenir davantage en ſuſpens, je vous dirai que cette créature couverte de haillons, étoit le fils aîné d’un Roy puiſſant, voiſin du pere des Princeſſes. Ce jeune Prince, qui étoit un des plus artificieux eſprits de ſon temps, gouvernoit entièrement le Roy ſon pere ; & il n’avoit pas beſoin de beaucoup de fineſſe pour cela : car ce Roy étoit d’un caractere ſi doux & ſi facile, qu’on luy en avoit donné le ſurnom de Moult-benin. Pour le jeune Prince, comme il n’agiſſoit que par artifices & par détours, les Peuples l'avoient ſurnommé Riche-en-cautele, & pour abreger, on diſoit Riche-cautele.
II avoit un frere cadet, qui étoit auſſi rempli de belles qualitez, que ſon aîné l’étoit de deffauts : cependant malgré la différence d’humeurs, on voyoit entre ces deux freres une union ſi parfaite que tout le monde en étoit ſurpris. Outre les bonnes qualitez de l’ame qu’avoit le Prince cadet ; la beauté de ſon viſage & la grace de ſa perſonne étoient ſi remarquables, qu’elles l’avoient fait nommer Bel-à-voir. C’étoit le Prince Riche-cautele qui avoit inſpiré à l’Ambaſſadeur du Roy ſon pere, ce trait de mauvaiſe foy que l’adreſſe de Finette avoit fait retomber ſur eux. Riche-cautele qui n’aimoit déja gueres le Roy pere des Princeſſes, avoit achevé par là de le prendre en averſion : ainſi quand il ſeut les précautions que ce Prince avoit pris à l’égard de ſes filles, il ſe fit un pernicieux plaiſir de tromper la prudence d’un pere ſi ſoupçonneux. Riche-cautele obtint permiſſion du Roy ſon pere d’aller faire voyage ſous des pretextes qu’il inventa, & il prit des meſures qui le firent parvenir à entrer dans la Tour des Princeſſes comme vous avez vû.
En examinant le Château ce Prince remarqua qu’il étoit facile aux Princeſſes de ſe faire entendre des paſſans, & il en conclut qu’il devoit reſter dans ſon déguiſement pendant tout le jour ; parce qu’elles pouroient bien, ſi elles s’en aviſoient, appeller du monde & le faire punir de ſon entrepriſe témeraire. Il conſerva donc toute la journée les habits & le perſonnage d’une gueuſe de profeſſion ; & le ſoir, lors que les trois ſœurs eurent ſoupé, Riche-cautele jetta les haillons qui le couvroient & laiſſa voir des habits de Cavalier tous couverts d’or & de pierreries. Les pauvres Princeſſes furent ſi épouventées de cette vûe, que toutes ſe mirent à fuir avec précipitation. Finette & Babillarde qui étoient agiles, eurent bien-tôt gagné leur chambre : mais Nonchalante qui avoit à peine l’uſage de marcher, fut en un inſtant atteinte par le Prince.
Auſſi-tôt il ſe jetta à ſes pieds, luy déclara qui il étoit, & luy dit que la reputation de ſa beauté & ſes Portraits l’avoient engagé à quiter une Cour delicieuſe pour luy venir offrir ſes vœux & ſa foy. Nonchalante fut d’abord ſi éperduë, qu’elle ne pouvoit repondre au Prince, qui étoit toûjours à ſes genoux : mais comme en luy diſant mille douceurs & luy faiſant mille proteſtations, il la conjuroit avec ardeur de le recevoir pour Époux dés ce moment-là même ; ſa moleſſe naturelle, ne luy laiſſant pas la force de diſputer, elle dit nonchalamment à Riche-cautele, qu’elle le croyoit ſincere & qu’elle acceptoit ſa foy. Elle n’obſerva pas de plus grandes formalitez que celles-là dans la concluſion de ce mariage : mais auſſi elle en perdit ſa Quenoüille ; elle ſe briſa en mille morceaux.
Cependant Babillarde & Finette étoient dans des inquiétudes étranges. Elles avoient gagné ſéparément leurs chambres, & elles s’y étoient enfermées : Ces chambres étoient aſſez éloignées l’une de l’autre ; & comme chacune de ces Princeſſes ignoroit entièrement le deſtin de ſes ſœurs, elles paſſerent la nuit ſans fermer l’œil. Le lendemain le pernicieux Prince mena Nonchalante dans un appartement bas qui étoit au bout du jardin : & là cette Princeſſe témoigna à Riche-cautele l’inquiétude où elle étoit de ſes ſœurs, quoyqu’elle n’oſât ſe préſenter devant elles, dans la crainte qu’elles ne blâmaſſent fort ſon mariage. Le Prince luy dit qu’il ſe chargeoit de le leur faire aprouver ; & aprés quelques diſcours il ſortit, & enferma Nonchalante ſans qu’elle s’en aperçût : enſuite il ſe mit à chercher les Princeſſes avec ſoin. Il fut quelque temps ſans pouvoir découvrir dans quelles chambres elles étoient enfermées : Enfin l’envie qu’avoit Babillarde de toûjours parler, étant cauſe que cette Princeſſe parloit toute ſeule en ſe plaignant ; le Prince s’aprocha de la porte de ſa chambre & la vit par le trou de la ſerrure.
Riche-cautele luy parla au travers de la porte, & luy dit, comme il avoit dit à ſa ſœur, que c’étoit pour luy offrir ſon cœur & ſa foy, qu’il avoit fait l’entrepriſe d’entrer dans la Tour : Il loüoit avec exageration ſa beauté & ſon eſprit ; & Babillarde qui étoit tres-perſuadée qu’elle poſſedoit un merite extrême, fut aſſez folle pour croire ce que le Prince luy diſoit ; elle luy répondit un flux de paroles qui n’étoient pas trop deſobligeantes. Il falloit que cette Princeſſe euſt une étrange fureur de parler pour s’en aquiter comme elle faiſoit dans ces momens ; car elle étoit dans un abatement terrible : outre qu’elle n’avoit rien mangé de la journée, par la raiſon qu’il n’y avoit rien dans ſa chambre propre à manger. Comme elle étoit d’une pareſſe extrême & qu’elle ne ſongeoit jamais à rien qu’à toûjours parler, elle n’avoit pas la moindre prévoyance : quand elle avoit beſoin de quelque choſe, elle avoit recours à Finette ; & cette aimable Princeſſe qui étoit auſſi laborieuſe & prevoyante que ſes ſœurs l’étoient peu, avoit toujours dans ſa chambre une infinité de Maſſepains, de Pâtes, & de Confitures ſeches & liquides, qu’elle avoit fait elle même. Babillarde donc qui n’avoit pas un pareil avantage, ſe ſentant preſſée par la faim & par les tendres proteſtations que luy faiſoit le Prince au travers de la porte, l’ouvrit enfin à ce ſeducteur, & quand elle eût ouvert, il fit encore parfaitement le Comédien auprés d’elle ; il avoit bien étudié ſon rôle.
Enſuite ils ſortirent tous deux de cette chambre & s’en allerent à l’Office du Château, où ils trouvèrent toutes ſortes de rafraîchiſſemens : car le Corbillon en fourniſſoit toûjours les Princeſſes d’avance. Babillarde continuoit d’abord à être en peine de ce qu’étoient devenuës ſes ſœurs ; mais elle s’alla mettre dans l’eſprit, ſur je ne ſai quel fondement, qu’elles étoient ſans doute toutes deux enfermées dans la chambre de Finette, où elles ne manquoient de rien. Riche-cautele fit tous ſes efforts pour la confirmer dans cette penſée, & luy dit qu’ils iroient trouver ces Princeſſes vers le ſoir. Elle ne fut pas de cet avis, elle répondit qu’il falloit aller les chercher quand ils auroient mangé.
Enfin le Prince & la Princeſſe mangèrent enſemble de fort bon accord ; & aprés qu’ils eurent achevé, Riche-cautele demanda à aller voir le bel apartement du Château : Il donna la main à la Princeſſe, qui le mena dans ce lieu ; & quand il y fut, il recommença à exagerer la tendreſſe qu’il avoit pour elle & les avantages qu’elle trouverait en l’épouſant : Il luy dit, comme il avoit dit à Nonchalante, qu’elle devoit accepter ſa foy au moment même ; parce que ſi elle alloit trouver ſes ſœurs, avant que de l’avoir receu pour Époux, elles ne manqueroient pas de s’y oppoſer : puiſqu’étant ſans contredit le plus puiſſant Prince voiſin, il paroiſſoit plus vrayſemblablement un party pour l’aînée que pour elle : qu’ainſi cette Princeſſe ne conſentiroit jamais à une union qu’il ſouhaittoit avec toute l’ardeur imaginable. Babillarde, après bien des diſcours qui ne ſignifioient rien, fut auſſi extravagante qu’avoit été ſa ſœur : elle accepta le Prince pour Époux, & ne ſe ſouvint des effets de ſa Quenoüille de verre, qu’aprés qu’elle fut caſſée en cent pieces.
Vers le ſoir Babillarde retourna dans ſa chambre avec le Prince, & la première choſe que vit cette Princeſſe, ce fut ſa Quenoüille de verre en morceaux : Elle ſe troubla à ce ſpectacle : le Prince luy demanda le ſujet de ſon trouble : Comme la rage de parler la rendoit incapable de rien taire, elle dit fortement à Riche-cautele le miſtere des Quenoüilles & ce Prince eut une joye de ſcelerat, de ce que le Pere des Princeſſes ſeroit par là entièrement convaincu de la mauvaiſe conduite de ſes filles.
Cependant Babillarde n’étoit plus en humeur d’aller chercher ſes ſœurs ; elle craignoit avec raiſon qu’elles ne puſſent aprouver ſa conduite : mais le Prince s’offrit de les aller trouver, & dit qu’il ne manqueroit pas de moyens pour les perſuader de l’aprouver : Après cette aſſurance, la Princeſſe qui n’avoit point dormi la nuit, s’aſſoupit, & pendant qu’elle dormoit Riche-cautele l’enferma à la clef, comme il avoit fait Nonchalante.
N’eſt-il pas vray belle Comteſſe, que ce Riche-cautele étoit un grand ſcelerat, & ces deux Princeſſes de lâches & imprudentes perſonnes ? Je ſuis fort en colere contre tous ces gens-là, & je ne doute pas que vous n’y ſoyez beaucoup auſſi : mais ne vous inquietez point ; ils ſeront tous traitez comme ils meritent : Il n’y aura que la ſage & courageuſe Finette qui triomphera.
Quand ce Prince perfide eût enfermé Babillarde, il alla dans toutes les chambres du Château les unes aprés les autres, & comme il les trouva toutes ouvertes, il conclut qu’une ſeule, qu’il voyoit fermée par dedans, étoit aſſurément celle où s’étoit retirée Finette. Comme il avoit compoſé une Harangue circulaire, il s’en alla debiter à la porte de Finette les mêmes choſes qu’il avoit dit à ſes ſœurs : Mais cette Princeſſe, qui n’étoit pas une dupe comme ſes aînées, l’écouta aſſez long-temps ſans luy répondre : Enfin voyant qu’il étoit éclairci qu’elle étoit dans cette chambre, elle luy dit, que s’il étoit vray qu’il eût une tendreſſe auſſi forte & auſſi ſincere pour elle qu’il vouloit le luy perſuader ; elle le prioit de deſcendre dans le jardin, & d’en fermer la porte ſur luy, & qu’aprés elle luy parleroit tant qu’il voudroit par la fenêtre de ſa chambre qui donnoit ſur ce jardin.
Riche-cautele ne voulut point accepter ce party, & comme la Princeſſe s’opiniâtroit toûjours à ne point vouloir ouvrir, ce mechant Prince, outré d’impatience, alla querir une buche & enfonça la porte. Il trouva Finette armée d’un gros marteau qu’on avoit laiſſé par hazard dans une garderobe qui étoit proche de ſa chambre. L’émotion animoit le teint de cette Princeſſe, & quoy-que ſes yeux fuſſent pleins de colere, elle parut à Riche-cautele d’une beauté à enchanter. Il voulut ſe jetter à ſes pieds : mais elle luy dit fierement en ſe reculant : Prince, ſi vous aprochez de moy je vous fendray la tête avec ce marteau. Quoy ! belle Princeſſe ! s’écria Riche-cautele de ſon ton d’hypocrite, l’amour qu’on a pour vous s’atire une ſi cruelle haîne ? Il ſe mit à luy prôner de nouveau, mais d’un bout de la chambre à l’autre, l’ardeur violente que luy avoit inſpiré la reputation de ſa beauté & de ſon eſprit merveilleux ; Il ajoûta qu’il ne s’étoit déguiſé que pour venir luy offrir avec reſpect ſon cœur & ſa main ; & luy dit qu’elle devoit pardonner à la violence de ſa paſſion la hardieſſe qu’il avoit eu d’enfoncer ſa porte. Il finit en luy voulant perſuader, comme il avoit fait à ſes ſœurs, qu’il étoit de ſon intereſt de le recevoir pour Époux au plus vîte. Il dit encore à Finette qu’il ne ſavoit pas où s’étoient retirées les Princeſſes ſes ſœurs ; parce qu’il ne s’étoit pas mis en peine de les chercher, n’ayant ſongé qu’à elle. L’adroite Princeſſe, feignant de ſe radoucir, luy dit qu’il falloit chercher ſes ſœurs, & qu’aprés on prendroit des meſures tous enſembles : mais Riche-cautele luy répondit qu’il ne pouvoit ſe reſoudre à aller trouver les Princesses qu’elle n’eût conſenty à l’épouſer ; parce que ſes ſœurs ne manqueroient pas de s’y oppoſer, à cauſe de leur droit d’aîneſſe.
Finette, qui ſe défioit avec raiſon de ce Prince perfide, ſentit redoubler ſes ſoupçons par cette réponſe : elle trembla de ce qui pouvoit être arrivé à ſes ſœurs, & ſe reſolut de les vanger du même coup qui luy feroit éviter un malheur pareil à celuy qu’elle jugeoit qu’elles avoient eu. Cette jeune Princeſſe dit donc à Riche-cautele, qu’elle conſentoit ſans peine à l’épouſer : mais qu’elle étoit perſuadée que les mariages qui ſe faiſoient le ſoir étoient toûjours malheureux ; qu’ainſi elle le prioit de remettre la cérémonie de ſe donner une foy reciproque au lendemain matin. Elle ajoûta qu’elle l’aſſuroit de n’avertir les Princeſſes de rien, & luy dit qu’elle le prioit de la laiſſer un peu de temps ſeule pour penſer au Ciel ; qu’en ſuite elle le meneroit dans une chambre où il trouveroit un fort bon lit, & qu’aprés elle reviendroit s’enfermer chez elle juſqu’au lendemain.
Riche-cautele qui n’étoit pas un fort courageux perſonnage, & qui voyoit toûjours Finette armée du gros marteau, dont elle badinoit comme on fait d’un évantail, Riche-cautele, dis-je, conſentit à ce que ſouhaitoit la Princeſſe, & ſe retira pour la laiſſer quelque temps méditer. Il ne fut pas plûtôt éloigné que Finette courut faire un lit ſur le trou d’un Égoût qui étoit dans une chambre du Château. Cette chambre étoit auſſi propre qu’une autre : mais on jettoit dans le trou de cet égout qui étoit fort ſpacieux, toutes les ordures du Château. Finette mit ſur ce trou deux bâtons croiſez tres-foibles, puis elle fit bien proprement un lit par deſſus, & s’en retourna auſſi-tôt dans ſa chambre. Un moment aprés Riche-cautele y revint & la Princeſſe le conduiſit où elle venoit de faire le lit & ſe retira. Le Prince, ſans ſe déshabiller, ſe jetta ſur le lit avec précipitation, & ſa peſanteur ayant fait tout d’un coup rompre les petits bâtons, il tomba au fond de l’Égoût, ſans pouvoir ſe retenir, en ſe faiſant vingt boſſes à la tête, & en ſe fracaſſant de tous côtez. La chute du Prince fit un grand bruit dans le tuyau : d’ailleurs il n’étoit pas éloigné de la chambre de Finette ; elle ſût auſſitôt que ſon artifice avoit eu tout le ſuccés qu’elle s’étoit promis, & elle en reſſentit une joye ſecrete qui luy fut extrêmement agréable : On ne peut pas décrire le plaiſir qu’elle eut de l’entendre barboter dans l’égout. Il meritoit bien cette punition : & la Princeſſe avoit raiſon d’en être ſatisfaite.
Mais ſa joye ne l’occupoit pas ſi fort qu’elle ne pensât plus à ſes ſœurs : Son premier ſoin fut de les chercher. Il luy fut facile de trouver Babillarde : Riche-cautele aprés avoir enfermé cette Princeſſe à double tour, avoit laiſſé la clef à ſa chambre : Finette entra dans cette chambre avec empreſſement, & le bruit qu’elle fit reveilla ſa ſœur en ſurſaut. Elle fut bien confuſe en la voyant : Finette luy raconta de quelle maniere elle s’étoit défaite du Prince fourbe qui étoit venu pour les outrager. Babillarde fut frapée de cette nouvelle comme d’un coup de foudre : car malgré ſon caquet elle étoit ſi peu éclairée qu’elle avoit crû ridiculement, tout ce que Riche-cautele luy avoit dit. Il y a encore des dupes comme celle-là au monde. Cette Princeſſe diſſimulant l’excès de ſa douleur ſortit de ſa chambre pour aller avec Finette chercher Nonchalante : Elles parcoururent toutes les chambres du Château ſans trouver leur ſœur : enfin Finette s’aviſa qu’elle pouvoit bien être dans l’apartement du jardin : Elles l’y trouverent en effet demi morte de deſeſpoir & de foibleſſe ; car elle n’avoit pris aucune nouriture de la journée. Les Princeſſes luy donnerent tous les ſeçours neceſſaires ; enſuite elles firent enſembles des éclairciſſemens qui mirent Nonchalante & Babillarde dans une douleur mortelle : puis toutes trois s’allerent repoſer.
Cependant Riche-cautele paſſa la nuit fort mal à ſon aiſe, & quand le jour fut venu, il ne fut gueres mieux. Ce Prince ſe trouvoit dans des Cavernes dont il ne pouvoit pas voir toute l’horreur, parce que le jour n’y donnoit jamais : Neanmoins à force de ſe tourmenter, il trouva l’iſſuë de l’égout, qui donnoit dans une Riviere aſſez éloignée du Château. Il trouva moyen de ſe faire entendre à des gens qui peſchoient dans cette Riviere, dont il fut tiré dans un état qui fit compaſſion à ces bonnes gens.
Il ſe fit tranſporter à la Cour du Roy ſon pere pour ſe guérir à loiſir, & la diſgrace qui luy étoit arrivée luy fit prendre une ſi forte haîne contre Finette, qu’il ſongea moins à ſe guérir qu’à ſe venger d’elle.
Cette Princeſſe paſſoit des momens bien triſtes ; la gloire luy étoit mille fois plus chere que la vie & la honteuſe foibleſſe de ſes ſœurs la mettoit dans un deſeſpoir dont elle avoit peine à ſe rendre maîtreſſe. Cependant la mauvaiſe ſanté de ces deux Princeſſes, qui étoit cauſée par les ſuites de leurs mariages indignes, mit encore la conſtance de Finette à l’épreuve. Riche-cautele, qui étoit déjà un habile fourbe, rapella tout ſon eſprit depuis ſon avanture pour devenir fourbiſſime : L’égout, ni les contuſions, ne luy donnoient, pas tant de chagrin que le dépit d’avoir trouvé quelqu’un plus fin que luy. Il ſe douta des ſuites de ſes deux mariages ; & pour tenter les Princeſſes malades, il fit porter ſous les fenêtres de leur Château de grandes caiſſes remplies d’arbres tous chargez de beaux fruits. Nonchalante & Babillarde qui étoient ſouvent aux fenêtres, ne manquerent pas de voir ces fruits : auſſi-tôt il leur prit une envie violente d’en manger, & elles perſecuterent Finette de deſcendre dans le Corbillon pour en aller cüeillir. La complaiſance de cette Princeſſe fut aſſez grande pour vouloir bien contenter ſes ſœurs : elle descendit & leur raporta de ces beaux fruits, qu’elles mangerent avec la derniere avidité.
Le lendemain il parut des fruits d’une autre eſpece. Nouvelle envie des Princeſſes : nouvelle complaiſance de Finette : mais des Officiers de Riche-cautele cachez & qui avoient manqué leur coup la premiere fois, ne le manquerent pas celle-cy : Ils ſe ſaiſirent de Finette & l’emmenerent aux yeux de ſes ſœurs qui s’arrachoient les cheveux de deſeſpoir.
Les Satellites de Riche-cautele firent ſi bien qu’ils menerent Finette dans une maiſon de campagne où étoit le Prince pour achever de ſe remettre en ſanté. Comme il étoit tranſporté de fureur contre cette Princeſſe ; il luy dit cent choſes brutales, à quoy elle répondit toujours avec une fermeté & une grandeur d’ame digne d’une heroïne comme elle étoit. Enfin après l’avoir gardée quelques jours priſonniere, il la fit conduire au ſommet d’une montagne extrêmement haute, & il y arriva luy même un moment aprés elle. Dans ce lieu il luy annonça qu’on l’alloit faire mourir d’une maniere qui le vengeroit des tours qu’elle luy avoit fait : Enſuite ce perfide Prince montra barbarement à Finette un Tonneau tout heriſſé par dedans de canifs, de raſoirs & de clous à crochet, & luy dit que pour la punir comme elle le meritoit on l’alloit jetter dans ce Tonneau ; puis le rouler du haut de la montagne en bas. Quoy que Finette ne fût pas Romaine, elle ne fut pas plus effrayée du ſuplice qu’on luy préparoit, que Regulus l’avoit été autrefois à la vûë d’un deſtin pareil : Cette jeune Princeſſe conſerva toute ſa fermeté & même toute ſa préſence d’eſprit. Riche-cautele, au lieu d’admirer ſon caractere heroïque, en prit une nouvelle rage contre elle, & ſongea à hâter ſa mort. Dans cette vûe il ſe baiſſa vers l’entrée du Tonneau, qui devoit être l’inſtrument de ſa vengeance, pour examiner s’il étoit bien fourny de toutes ſes armes meurtrières. Finette qui vit ſon perſecuteur attentif à regarder, ne perdit point de temps ; elle le jetta habilement dans le Tonneau, & elle le fit rouler du haut de la montagne en bas, ſans donner au Prince le temps de ſe reconnoître. Aprés ce coup elle prit la fuite, & les Officiers du Prince, qui avoient vû avec une extrême douleur la maniere cruelle dont leur Maître vouloit traiter cette aimable Princeſſe n’eurent garde de courir aprés elle pour l’arrêter. D’ailleurs ils étoient ſi effrayez de ce qui venoit d’arriver à Riche-cautele, qu’ils ne pûrent ſonger à autre choſe qu’à tâcher d’arrêter le Tonneau qui rouloit avec violence : mais leurs ſoins furent inutiles : il roula juſqu’au bas de la montagne, & ils en tirèrent leur Prince couvert de mille playes.
L’accident de Riche-cautele mit au deſeſpoir le Roy Moult-bénin & le Prince Bel-à-voir. Pour les Peuples de leurs états, ils n’en furent point touchez : Riche-cautele en étoit très haï ; & même l’on s’étonnoit de ce que le jeune Prince qui avoit des ſentimens ſi nobles & ſi genereux, pût tant aimer cette indigne aîné : Mais tel étoit le bon naturel de Bel-à-voir qu’il s’attachoit fortement à tous ceux de ſon ſang ; & Riche-cautele avoit toûjours eu l’adreſſe de luy témoigner tant d’amitié, que ce genereux Prince n’auroit jamais pû ſe pardonner de n’y pas répondre avec vivacité. Bel-à-voir eut donc une douleur violente des bleſſures de ſon frere, & il mit tout en uſage pour tâcher de les guérir promptement : cependant malgré les ſoins empreſſez que tout le monde en prit, rien ne ſoulageoit Riche-cautele : au contraire ſes playes ſembloient toûjours s’envenimer de plus en plus ; & le faire ſouffrir long-temps.
Finette, après s’être dégagée de l’effroyable danger qu’elle avoit couru, avoit encore regagné heureuſement le Château où elle avoit laiſſé ſes ſœurs ; & elle n’y fut pas long-temps ſans être livrée à de nouveaux chagrins. Les deux Princeſſes mirent au monde chacune un fils, dont Finette ſe trouva fort embaraſſée. Cependant le courage de cette jeune Princeſſe ne s’abatit point : l’envie qu’elle eut de cacher la honte de ſes ſœurs la fit reſoudre à s’expoſer encore une fois, quoiqu’elle en vît bien le péril. Elle prit pour faire reüſſir le deſſein qu’elle avoit, toutes les meſures que la prudence peut inſpirer : elle ſe déguiſa en homme : enferma les enfans de ſes ſœurs dans des Boiſtes, & elle y fit des petits trous vis-à-vis la bouche de ces enfans pour leur laiſſer la reſpiration : elle prit un cheval : emporta ces Boiſtes & quelques autres : & dans cet équipage elle arriva à la ville capitale du Roy Moult-benin, où étoit Riche-cautele.
Quand Finette fut dans cette Ville, elle aprit que la maniere magnifique dont le Prince Bel-à-voir recompenſoit les remedes qu’on donnoit à ſon frere avoit attiré à la Cour tous les Charlatans de l’Europe : Car dés ce temps-là il y avoit quantité d’aventuriers ſans employ, ſans talent, qui ſe donnoient pour des hommes admirables, qui avoient receu des dons du Ciel pour guérir toutes ſortes de maux. Ces gens, dont la ſeule ſcience étoit de fourber hardiment, trouvoient toûjours beaucoup de croyance parmy les peuples : Ils ſçavoient leur impoſer par leur exterieur extraordinaire, & par les noms bizares qu’ils prenoient. Ces ſortes de Medecins ne reſtent jamais dans le lieu de leur naiſſance, & la prérogative de venir de loin, ſouvent leur tient lieu de merite chez le vulgaire.
L’ingenieuſe Princeſſe, bien informée de tout cela, ſe donna un nom parfaitement étranger pour ce Royaume-là : ce nom étoit Sanatio ; Puis elle fit annoncer de tous côtez que le Chevalier Sanatio étoit arrivé avec des ſecrets merveilleux pour guerir toutes ſortes de bleſſures les plus dangereuſes & les plus envenimées. Auſſî-tôt Bel-à-voir envoya querir le prétendu Chevalier. Finette vint : fit le Médecin empirique le mieux du monde : debita cinq ou ſix mots de l’art d’un air Cavalier : rien n’y manquoit. Cette Princeſſe fut ſurpriſe de la bonne mine & des manieres agréables de Bel-à-voir, & après avoir raisonné quelque temps avec ce Prince au ſujet des bleſſures de Riche-cautele, elle dit qu’elle alloit querir une bouteille d’une eau incomparable, & que cependant elle laiſſoit deux Boiſtes qu’elle avoit aportées, qui contenoient les onguents excelens, propres au Prince bleſſé.
Là deſſus le prétendu Medecin ſortit ; il ne revenoit point : l’on s’impatientoit beaucoup de le voir tant tarder. Enfin, comme on alloit envoyer le preſſer de revenir, on entendit des cris de petits enfans dans la chambre de Riche-cautele. Cela ſurprit tout le monde ; car il ne paroiſſoit point d’enfans : Quelqu’un préta l’oreille, & on découvrit que ces cris venoient des boëtes de l’Empirique.
C’étoit en effet les neveux de Finette. Cette Princeſſe leur avoit fait prendre beaucoup de nouriture avant que de venir au Palais : mais comme il y avoit déja long-temps, ils en ſouhaitoient de nouvelle, & ils expliquoient leurs beſoins en chantant ſur un ton dolent. On ouvrit les boëtes, & l’on fut fort ſurpris d’y voir bien effectivement deux Marmots qu’on trouva fort jolis. Riche-cautele ſe douta auſſi-tôt que c’étoit encore un nouveau tour de Finette : il en conçut une fureur qu’on ne peut pas dire, & ſes maux en augmentèrent à un tel point, qu’on vit bien qu’il falloit qu’il en mourût.
Bel-à-voir en fut pénétré de douleur, & Riche-cautele, perfide juſqu’à ſon dernier moment, ſongea à abuſer de la tendreſſe de ſon frere. Vous m’avez toûjours aimé, Prince, luy dit-il, & vous pleurez ma perte : Je n’ay plus beſoin des preuves de vôtre amitié par raport à la vie. Je meurs : mais ſi je vous ai été veritablement cher, promettez-moy de m’accorder la priere que je vais vous faire.
Bel-à-voir qui dans l’état où il voyoit ſon frere ſe ſentoit incapable de luy rien refuſer, luy promit avec les plus terribles ſermens de luy accorder tout ce qu’il luy demanderoit. Auſſi-tôt que Riche-cautele eut entendu ces ſermens, il dit à ſon frere en l’embraſſant : Je meurs conſolé, Prince, puiſque je ſeray vangé : Car la priere que j’ay à vous faire, c’eſt de demander Finette en mariage auſſi-tôt que je ſeray mort : Vous obtiendrez ſans doute cette maligne Princeſſe, & dés qu’elle ſera en vôtre pouvoir vous luy plongerez un poignard dans le ſein. Bel-à-voir fremit d’horreur à ces mots : il ſe repentit de l’imprudence de ſes ſermens : mais il n’étoit plus temps de ſe dédire, & il ne voulut rien témoigner de ſon repentir à ſon frere ; qui expira peu de temps aprés. Le Roy Moult-benin en eut une ſenſible douleur : Pour ſon peuple, loin de regretter Riche-cautele, il fut ravi que ſa mort aſſurât la ſucceſſion du Royaume à Bel-à-voir, dont le merite étoit chery de tout le monde.
Finette qui étoit encore une fois heureuſement retournée avec ſes ſœurs, aprit bien-tôt la mort de Riche-cautele, & peu de temps aprés on annonça aux trois Princeſſes le retour du Roy leur pere. Ce Prince vint avec empreſſement dans leur Tour, & ſon premier ſoin fut de demander à voir les Quenoüilles de verre. Nonchalante alla quérir la Quenouille de Finette, la montra au Roy ; puis ayant fait une profonde reverence, elle reporta la Quenoüille où elle l’avoit priſe. Babillarde fit le même manège, & Finette à ſon tour aporta ſa Quenoüille : Mais le Roy, qui étoit ſoupçonneux, voulut voir les trois Quenoüilles à la fois : il n’y eut que Finette qui put montrer la ſienne, & le Roy entra dans une telle fureur contre ſes deux filles aînées, qu’il les envoya à l’heure même à la Fée qui luy avoit donné les Quenoüilles, en la priant de les garder toute leur vie auprès d’elle & de les punir comme elles le meritoient.
Pour commencer la punition des Princeſſes, la Fée les mena dans une galerie de ſon Château enchanté, où elle avoit fait peindre l’Hiſtoire d’un nombre infiny de femmes illustres qui s’étoient renduës celebres par leurs vertus & par leur vie laborieuſe. Par un effet merveilleux de l’art de féerie, toutes ces figures avoient du mouvement & étoient en action depuis le matin juſqu’au ſoir : On voyoit de tous côtez des trophées & des deviſes à la gloire de ces femmes vertueuſes ; & ce ne fut pas une legere mortification pour les deux ſœurs, de comparer le triomphe de ces héroïnes avec la ſituation mépriſable où leur malheureuſe imprudence les avoit réduit. Pour comble de chagrin, la Fée leur dit avec gravité, Que ſi elles s’étoient auſſi-bien occupées que celles dont elles voyoient les Tableaux, elles ne ſeroient pas tombées dans les indignes égaremens où elles s’étoient perdues ; mais que l’oiſiveté étoit mere de tous vices & la ſource de tous leurs malheurs. La Fée ajoûta que pour les empêcher de retomber jamais dans des malheurs pareils & pour leur faire reparer le temps qu’elles avoient perdu, elle alloit les occuper d’une bonne maniere. En effet elle obligea les Princeſſes de s’emploier aux travaux les plus groſſiers & les plus vils, & ſans égard pour leur teint, elles les envoyoit cueillir des pois dans ſes jardins & en arracher les mauvaiſes herbes. Nonchalante ne pût reſiſter au deſeſpoir qu’elle eut de mener une vie ſi peu conforme à ſes inclinations : elle mourut de chagrin & de fatigue. Babillarde qui trouva moyen, quelque temps aprés, de s’échaper la nuit du Château de la Fée, ſe caſſa la tête contre un arbre & mourut de cette bleſſure entre les mains des Païſans.
Le bon naturel de Finette lui fit reſſentir une douleur bien vive du deſtin de ſes ſœurs ; & au milieu de ſes chagrins elle aprit que le Prince Bel-à-voir l’avoit fait demander en mariage au Roy ſon pere, qui l’avoit accordée ſans l’en avertir : car dés ce temps-là l’inclination des parties étoit la moindre choſe que l’on conſideroit dans les mariages. Finette trembla à cette nouvelle : elle craignit avec raiſon que la haine que Riche-cautele avoit pour elle n’eût paſſé dans le cœur d’un frere dont il étoit ſi cheri & elle aprehenda que ce jeune Prince ne voulût l’épouſer pour la ſacrifier à ſon frere. Pleine de cette inquietude, la Princeſſe alla conſulter la ſage Fée, qui l’eſtimoit autant qu’elle avoit mepriſé Nonchalante & Babillarde.
La Fée ne voulut rien reveler à Finette : elle luy dit ſeulement : Princeſſe, vous êtes ſage & prudente : vous n’avez pris juſqu’icy des meſures ſi juſtes pour vôtre conduite, qu’en vous mettant toûjours dans l’eſprit que défiance eſt mere de ſeureté. Continuez de vous ſouvenir vivement de l’importance de cette maxime, & vous parviendrez à être heureuſe ſans le ſecours de mon art. Finette n’ayant pû tirer d’autre éclairciſſement de la Fée, s’en retourna au Palais dans une extrême agitation.
Quelques jours après cette Princeſſe fut épouſee par un Ambaſſadeur au nom du Prince Bel-à-voir & on l’emmena trouver ſon Époux dans un équipage magnifique. On luy fit des entrées de même dans les deux premieres Villes frontières du Roy Moult-benin ; & dans la troiſiéme elle trouva Bel-à-voir, qui étoit venu au devant d’elle par l’ordre de ſon pere. Tout le monde étoit ſurpris de voir la triſteſſe de ce jeune Prince aux approches d’un mariage qu’il avoit témoigné ſouhaiter : le Roy même luy en faiſoit la guerre, & l’avoit envoyé malgré luy au devant de la Princeſſe.
Quand Bel-à-voir la vit, il fut frapé de ſes charmes : il luy en fit compliment ; mais d’une maniere ſi confuſe que les deux Cours qui ſavoient combien ce Prince étoit ſpirituel & galant, crurent qu’il en étoit ſi vivement, touché qu’à force d’être amoureux il perdoit ſa preſence d’eſprit. Toute la Ville retentiſſoit de cris de joye, & l’on n’entendoit de tous côtez que des concerts & des feux d’artifice. Enfin aprés un ſoupé magnifique, on ſongea à mener les deux Époux dans leur apartement.
Finette qui ſe ſouvenoit toûjours de la maxime que la Fée luy avoit renouvellée dans l’eſprit, avoit ſon deſſein en tête. Cette Princeſſe avoit gagné une de ſes femmes, qui avoit la clef du cabinet de l’apartement qu’on luy deſtinoit, & elle avoit donné ordre à cette femme de porter dans ce cabinet de la paille, une veſſie, du ſang de mouton, & les boyaux de quelques-uns des animaux qu’on avoit mangez au ſoupé. La Princeſſe paſſa dans ce cabinet ſous quelque pretexte, & compoſa une figure de paille dans laquelle elle mit les boyaux & la veſſie pleine de ſang : Enſuite elle ajuſta cette figure en deshabillé de femme & en bonnet de nuit. Lorſque Finette eut achevé cette belle Marionnette, elle alla rejoindre la compagnie, & peu de temps aprés on conduiſit la Princeſſe & ſon Époux dans leur apartement. Quand on eut donné à la Toillette le temps qu’il luy falloit donner, la Dame d’honneur emporta les flambeaux & ſe retira. Auſſi-tôt Finette jetta la femme de paille dans le lit, & ſe cacha dans un coin de la chambre.
Le Prince aprés avoir ſoupiré deux ou trois fois fort haut ; prit ſon épée & la paſſa au travers du corps de la prétenduë Finette : Au même moment il ſentit le ſang ruiſſeler de tous côtez, & trouva la femme de paille ſans mouvement. Qu’ay-je fait ! s’écria Bel-à-voir. Quoy ! aprés tant de cruelles agitations ! Quoy ! aprés avoir tant balancé ſi je garderois mes ſermens aux dépens d’un crime, j’ay ôté la vie à une charmante Princeſſe que j’étois né pour aimer ! Ses charmes m’ont ravi dés le moment que je l’ay vûë ; cependant je n’ay pas eu la force de m’affranchir d’un ſerment qu’un frere poſſedé de fureur avoit exigé de moy par une indigne ſurpriſe ! Ah ! Ciel ! peut-on ſonger à vouloir punir une femme d’avoir trop de vertu ! Hé bien ! Riche-cautele, j’ay ſatisfait ton injuſte vengeance : mais je vais vanger Finette à ſon tour par ma mort. Oüi, belle Princeſſe, il faut que de la même épée… À ces mots Finette entendit que le prince, qui dans ſon tranſport avoit laiſſé tomber ſon épée, la cherchoit pour ſe la paſſer au travers du corps : elle ne voulut pas qu’il fît une telle ſotiſe : ainſi elle luy cria, Prince, je ne ſuis point morte : Vôtre bon cœur m’a fait deviner vôtre repentir, & par une tromperie innocente, je vous ay épargné un crime.
Là deſſus Finette raconta à Bel-à-voir la prévoyance qu’elle avoit eu touchant la femme de paille. Le Prince, tranſporté de joye d’aprendre que la Princeſſe vivoit, admira la prudence qu’elle avoit en toutes ſortes d’occaſions, & luy eut une obligation infinie de luy avoir épargné un crime à quoy il ne pouvoit penſer ſans horreur, & il ne comprenoit pas comment il avoit eu la foibleſſe de ne pas voir la nullité des malheureux ſermens qu’on avoit exigé de luy par artifice.
Cependant ſi Finette n’eût pas toûjours été bien perſuadée que défiance eſt mere de ſeureté, elle eût été tuée, & ſa mort eût été cauſe de celle de Bel-à-voir ; & puis après on auroit raiſonné à loiſir ſur la bizarerie des ſentimens de ce Prince. Vive la prudence & la préſence d’eſprit ! elles preſerverent ces deux Époux de malheurs bien funeſtes, pour les reſerver à un deſtin le plus doux du monde. Ils eurent toûjours l’un pour l’autre une tendreſſe extrême, & paſſerent une longue ſuite de beaux jours dans une gloire & dans une felicité qu’on auroit peine à bien décrire.
Voila, Madame, la très-merveilleuſe Hiſtoire de Finette. Je vous avoue que je l’ay brodée, & que je vous l’ay contée un peu au long : mais quand on dit des Contes, c’eſt une marque que l’on n’a pas beaucoup d’affaires : on cherche à s’amuſer, & il me paroît qu’il ne coûte pas plus de les allonger pour faire durer davantage la converſation. D’ailleurs il me ſemble que les circonſtances ſont le plus ſouvent l’agrément de ces Hiſtoriettes badines. Vous pouvez croire, charmante Comteſſe, qu’il eſt facile de les réduire en abregé : Je vous aſſure que quand vous voudrez je vous diray les avantures de Finette en fort peu de mots. Cependant ce n’eſt pas ainſi que l’on me les racontoit quand j’étois enfant : le récit en duroit au moins une bonne heure.
Je ne doute pas que vous ne ſçachiez que ce Conte eſt tres-fameux : mais je ne ſçay ſi vous êtes informée de ce que la tradition nous dit de ſon antiquité. Elle nous aſſure que les Troubadours, ou Conteurs de Provence, ont inventé Finette, bien long-temps devant qu’Abbellard, ni le celebre Comte Thibaud de Champagne euſſent produit des Romans. Ces ſortes de Fables renferment une bonne morale : Vous avez remarqué, avec beaucoup de juſteſſe, qu’on fait parfaitement bien de les raconter aux Enfants, pour leur inſpirer l’amour de la vertu. Je ne ſçay pas ſi dans cet âge on vous a parlé de Finette, mais pour moy
Cent & cent fois ma Gouvernante,
Au lieu de Fables d’animaux,
M’a raconté les traits moraux
De cette Hiſtoire ſurprenante.
On y voit accablé de maux
Un Prince dangereux qu’une noire malice
Entraîna dans l’horreur du vice.
On y voit naturellement
Que deux imprudentes Princeſſes,
Qui paſſoient tous leurs jours dans de vaines moleſſes,
Et tomberent indignement
Dans un affreux égarement,
Receurent pour le prix de leurs lâches foibleſſes
Un prompt & juſte châtiment.
Mais autant que l’on voit dans cette belle Hiſtoire
Le vice puny, malheureux :
Autant on voit les vertueux
Triomphans & couverts de gloire.
Après mille incidens, qu’on ne ſauroit prévoir,
La ſage & prudente Finette
Et le genereux Bel-à-voir
Goûtent une gloire parfaite.
Oüi, ces Contes frapent beaucoup,
Plus que ne font les faits & du Singe & du Loup ;
J’y prenois un plaiſir extrême,
Tous les enfans en font de même :
Mais ces Fables plairont juſqu’aux plus grands eſprits,
Si vous voulez, belle Comteſſe,
Par vos heureux talens orner de tels recits.
L’antique Gaule vous en preſſe :
Daignez-donc mettre dans leurs jours
Les Contes ingenus, quoique remplis d’adreſſe,
Qu’ont inventé les Troubadours.
Le ſens miſterieux que leur tour envelope
Égale bien celuy d’Éſope,
e ſai, Madame, que le grand
nombre de vos pieuſes occupations ne vous empêche pas
de vous divertir quelquefois par
la lecture des ouvrages d’eſprit,
& que vous ſouhaitez d’être informée du caractere des nouveautez qu’il produit. Cette humeur chagrine qui paroît dans
certaines perſonnes qu’on nomme pieuſes, & qui les rend
faroûches, ne ſe trouve point
en vous, quoique vous rempliſſiez tous les devoirs d’une pieté profonde & ſolide. Ainſi je
me fais un plaiſir de vous annoncer aujourd’huy, qu’on eſt
devenu depuis quelque temps du
goût dont vous êtes. On voit de petites Hiſtoires repanduës
dans le monde, dont tout le
deſſein eſt de prouver agreablement la ſolidité des Proverbes. Nos ancêtres, qui étoient ingénieux dans leur ſimplicité,
s’apercevant que les maximes
les plus ſages s’impriment mal
dans l’eſprit ſi on les luy preſente toutes nuës, les habillerent, pour parler ainſi, & les
firent paroître ſous des ornemens. Ils les expoſerent dans
de petites Hiſtoires qu’ils inventerent, ou dans le recit de quelques
évenemens qu’ils embellirent : Et comme ces recits n’avoient pour but que l’inſtruction
des jeunes gens, & qu’il n’y a
que le merveilleux qui frape
bien vivement l’imagination, ils
n’en furent pas avares ; les prodiges ſont frequens dans leurs
Fables. Cependant leur deſſein me paroît fort bien conçu &
aſſez heureuſement executé
pour le temps : Car il n’y a
rien de plus capable de rendre
l’eſprit juſte & éclairé que de
le remplir de maximes ſages ;
& rien n’eſt plus capable d’en
inſtruire les jeunes gens, que de
leur aprendre le bonheur, ou
l’infortune de ceux qui ont
ſuivi, ou négligé ces regles de
la vie.
Des faits bizarres pour la plûpart : des Proverbes épurez aux rayons du bon ſens : voila pour vous d’amples ſujets de refléchir & de moraliſer ! J’ay été charmée que la mode entrât ſi bien dans vôtre goût : car je n’ay pas oublié la converſation que nous eûmes dans l’Hôtel de S.C. touchant les Proverbes, dont vous ſavez un ſi grand nombre de jolis dans diverses Langues. Je me ſouviens parfaitement combien vous vous étonniez qu’on ne s’avisât point de faire des Nouvelles, ou des Contes, qui roulaſſent ſur ces maximes antiques : On y eſt enfin venu, & je me ſuis hazardée à me mettre ſur les rangs, pour marquer mon attachement à de charmantes Dames, dont vous connoiſſez les belles qualitez. Les perſonnes de leur mérite & de leurs caracteres, ſemblent nous ramener le temps des Fées, où l’on voyoit tant de gens parfaits. Aujourd’huy le grand mérite eſt bien rare ; & je croy qu’avant qu’il ſoit plus commun, il faudra revoir ces temps heureux dont les Troubadours nous ont dit tant de merveilles.
Mais je vous parle des Troubadours, comme ſi j’étois ſûre que ces Meſſieurs-là fuſſent de votre connoiſſance. Cependant malgré les belles lumières que vous avez dans les antiquitez, ils pourroient bien vous être inconnus. Je vais à tout hazard vous dire quelque choſe ſur leur ſujet ; vous ne le lirez point, ſi vous jugez qu’il n’y ait rien de nouveau pour vous.
Ce nom eſt Provençal, & il ſignifie Trouveurs, ou Inventeurs. Sans vous aller faire des citations qui ne ſeroient de vôtre goût, ni du mien, ſouffrez ſeulement que je vous renvoye à ce qu’un Savant des plus illuſtres a dit ſur leur ſujet dans la belle Diſſertation qu’il a fait ſur l’Origine des Romans. Pour moy ce que je me propoſe de vous en dire, eſt que les Troubadours ſont les Auteurs des petites Histoires dont j’ay parlé. Ils étoient des hommes d’eſprit : La Provence en avoit en ce temps-là plus que le reſte de la France, & elle en a beaucoup encore. Ils remplirent leurs récits de prodiges étonnans des Fées & des Enchanteurs : Et comme en ce temps-là le bel eſprit étoit tres-chery, on ſouhaittoit les Troubadours en tous lieux avec empreſſement : ils alloient dans la campagne réciter leurs Contes chez les perſonnes de qualité, & ils charmoient tous ceux qui les écoutoient. En peu de temps leur réputation devint ſi grande, que lors qu’il y avoit des divertiſſemens chez les Souverains, on ne les croyoit point complets, ſi on n’y avoit entendu quelqu’un de ces Contes merveilleux.
Cependant ces galans Troubadours virent beaucoup encherir ſur leurs projets. Avant eux on n’avoit point entendu parler de Romans : on en fit : de ſiecle en ſiecle ces ſortes de productions s’embellirent, & elles ſont venuës enfin à ce comble de perfection où l’illuſtre Mademoiselle de Scudery les a porté, avec tant d’éclat, que la poſterité conviendra, auſſi-bien que nous, que les admirables Romans de cette ſavante fille ſont de véritables Poëmes en Proſe : mais d’une Proſe auſſi éloquente que polie.
Malgré le progrés des Romans, la tradition nous a conſervé les Contes des Troubadours, & comme ils ſont ordinairement remplis de faits ſurprenans, & qu’ils enferment une bonne morale, les Grandes-meres & les Gouvernantes les ont toûjours raconté aux Enfants pour leur mettre dans l’eſprit la haîne du vice & l’amoür de la vertu. Ils n’ont plus ſervi qu’à cet uſage.
Mais comme par un deſtin preſque inévitable les ouvrages qu’on a porté à leur perfection, ne manquent gueres de dégénerer, les Romans ont perdu beaucoup de leurs beautez : On les a réduit en petit, & dans cet état, il y en a peu qui conſervent les grâces du ſtile & les agrémens de l’invention. Contre une Princeſſe de Cleves, & deux ou trois autres qui ont charmé par la grandeur des ſentimens & par la juſteſſe des expreſſions, on a vû paroître un nombre infini de petits Romans ſans goût, ſans regle & ſans politeſſe.
Cette décadence des Romans en ayant fait prendre du dégoût, on s’eſt aviſé de remonter à leur ſource, & l’on a remis en regne les Contes du ſtile des Troubadours. Un Académicien illuſtre par quantité de beaux ouvrages & par les lumieres admirables qu’il a dans tous les beaux arts, a mis en Vers des Contes de ce caractere, qui ont eu une aprobation univerſelle. Enſuite on en a fait en Proſe ; & enfin cette mode eſt devenuë générale.
Celle des Romances l’a ſuivie. Comme ce mot vous eſt peut-être encore moins connu que celuy de Troubadour, je vais auſſi vous en dire quelque choſe.
Les Eſpagnols apellent Romancés, certaines Chanſons tendres, galantes, & même quelquefois ſatiriques, dont ils font pluſieurs couplets ſur le même air. On donne un pareil nom ici à des Chanſons Paſtorales, où l’on fait regner une certaine tendreſſe naïve, & champêtre. On le donne encore aux Chanſons où il regne ſeulement une galante & naïve badinerie, quoiqu’elles ne ſoient pas paſtorales : on en fait auſſi les divers couplets, ſur un même air ; & l’on choiſit toûjours quelqu’un de ces airs celebres par leur antiquité, & par la ſimplicite outrée des paroles qui ſont deſſus, qui ont aparemment été faites dans le ſiecle des Troubadours, ou à peu prés. Les Romances modernes tâchent d’imiter la ſimplicité des Romances antiques : c’eſt avec délicateſſe à la vérité : mais on tâche du moins d’y conſerver cette tendreſſe ſi naturelle & ſi naïve qui plaiſoit à Molière, & dont vous pourrez prendre l’idée dans une Chanſon qu’il a mis dans la bouche du Miſantrope.
Paris ſa grand’ville,
Et qu’il me falût quiter
L’amour de ma mie,
Je dirois au Roy Henry,
Reprenez vôtre Paris,
J’aime mieux ma Mie, oh, gay.
Il ſemble que ces vieilles paroles étoient fort à ſon goût.
De tous ces faux brillans où chacun ſe récrie.
En effet on a vû tant de Chanſons fades pour être doucereufes, qu’il me paroît qu’on fait mieux de retourner au ſtile des Troubadours, que de s’en tenir à de telles inſipiditez. Ce qui ſeroit à ſouhaiter, eſt qu’en nous ramenant le goût de l’antiquité Gauloiſe, on nous ramenât auſſi cette belle ſimplicité de mœurs, qu’on prétend avoir été ſi commune dans ces temps heureux.
Les Relations qu’on nous en fait portent toûjours, que le vice étoit enfin puny & la vertu triomphante. Vous en verrez des exemples dans les quatre nouvelles que je vous envoye. Il n’y a point de merveilleux par les enchantemens dans Marmoiſan, ni dans Artaut : tout s’y paſſe dans l’ordre naturel : mais pour les deux autres, les Fées y joüent leur jeu, & outre cela ces deux Hiſtoriettes roulent ſur des Proverbes.
Ne ſoyez pas ſurpriſe ſi j’ay mis la Scene de Finette dans un temps ſi peu reculé qu’eſt celuy des Croiſades. Vous jugez bien que je n’ay pas ignoré que les premieres n’ont commencé que vers la fin de l’onziéme ſiecle : mais outre que j’ay pour moy la tradition, qui met l’Hiſtoire de Finette dans ce temps des Croiſades, j’ay l’exemple fameux du Taſſe, qui a introduit des Enchanteurs dans ſa Jeruſalem délivrée, dont la Scene eſt de ce même temps ; & celuy du Pere le Moine, qui admet auſſi des Enchantemens dans ſon Poëme de Saint Loüis, quoique ce grand Roy ait vécu plus d’un ſiecle aprés Godefroi de Bouillon. D’ailleurs il n’eſt pas étonnant d’entendre parler de Fées dans l’onziéme ſiecle, puis qu’il y a encore aujourd’huy des gens aſſez peu ſenſez pour croire à ces ſortes de viſions.
Mais ce qui me paroît plus capable d’étonner, eſt de voir que ces Fables Gothiques, qui ne ſont faites que pour porter aux bonnes mœurs, ſont cependant remplies tres-ſouvent d’aventures ſcandaleuſes. Par exemple, vous ſavez bien que dans le fond de la Fable de Finette, ſes deux ſœurs ſont tres-éloignées d’être ſeulement auſſi vertueuſes que je les fais : On ne parle point de mariage : ce ſont deux indignes perſonnes de qui on raconte les foibleſſes odieuſes avec des circonſtances choquantes.
Je croi, pour vous dire encore là deſſus ce que je penſe, que ces Contes ſe ſont remplis d’impuretez en paſſant dans la bouche du petit peuple ; de même qu’une eau pure ſe charge toûjours d’ordures en paſſant par un canal ſale. Si les gens du peuple ſont ſimples, ils ſont groſſiers auſſi : ils ne ſavent pas ce que c’eſt que bienſeance. Paſſez legerement ſur une action licencieuſe & pleine de ſcandale, le recit qu’ils en feront enſuite ſera rempli de toutes ſes circonſtances. On racontoit des actions criminelles pour une bonne fin, qui étoit de montrer qu’elles étoient toûjours punies : mais le peuple, de qui nous les tenons, les raporte ſans aucun voile, & il les a même ſi bien liées au ſujet ainſi dévoilées, qu’il n’en coûte pas peu à préſent pour raconter ces mêmes avantures & les enveloper. Elles ſont bien inventées & ne frapent pas moins ainſi couvertes, que dites à découvert : la bien ſeance des mots n’ôte rien à la ſingularité des choſes ; & ſi le peuple, ou les Troubadours s’étoient exprimez comme nous, leurs Contes n’en auroient que mieux valu. Il faut neanmoins avoüer que ſi ces ſiecles-là n’avoient pas tant de délicateſſe que le nôtre, pour les expreſſions, ils en avoient bien plus géneralement pour les actions ; puis que c’étoit les ſiecles de la bonne foy & de la généroſité : on ne ſongeoit qu’à inſpirer la vertu ſans façon, & perſonne n’étoit bleſſé des termes & des manieres dont on l’expoſoit. En ce temps-cy ce n’eſt pas de même : quand on parle de Morale, de quelque maniere qu’on le faſſe on ne manque guere d’être critiqué ſeverement.
Mais tous ceux qui produiſent quelque choſe ſoit en public, ſoit en particulier, doivent s’attendre à ce deſtin, & ils ne doivent pas s’en inquieter. On écrit pour s’inſtruire & pour ſe divertir ; on écrit auſſi pour inſtruire & pour divertir ſes amis. Voila d’ordinaire le but qu’on ſe propoſe ; quand on y eſt arrivé, on ne doit pas s’embaraſſer du reſte. Qu’importe que des gens ſans goût, ſoient peu contens d’ouvrages qui n’ont pas été faits pour eux. Ils n’ont pas le talent d’en profiter, encore moins celuy d’en faire de pareils : il ne leur faut donc pas envier le plaiſir de critiquer, bien, ou mal ; c’eſt le ſeul endroit par où ils prétendent ſe faire diſtinguer. Si je voulais me donner la liberté de nommer, je vous ferois une belle liſte de ces Critiques, & je vous ferois voir en même temps que toute leur fineſſe conſiſte à examiner un ouvrage ſur des principes d’Écoliers, & ſur les idées qu’ils croyent avoir puiſées dans Horace, ou dans Juvenal. On les entend dire d’un ton grave : Ne voyez-vous pas qu’il n’y a point là de nominatif ? quelle conſtruction ! Cela eſt obſcur : Horace n’auroit pas parlé comme cela ! Ceux qui veulent les encenſer, diſent, Monſieur… ne compoſe pas : il n’eſt pas Poëte : mais c’eſt un Connoiſſeur ! c’eſt une critique ſi judicieuſe ! Cependant, conſultez-les, ils vous fatiguent de remarques miſerables, & la plûpart ne ſait pas parler François.
Avec ces ſentimens, vous jugez bien que je ne ſuis pas fort alarmée des cenſures que pourront faire de mes ouvrages, ceux entre les mains de qui ils tomberont, ſoit ſavans, ou ignorans, ſoit gens d’eſprit, ou dépourvus de ſens commun : Je leur en donne plein pouvoir.
Cependant ſi l’on n’avoit pas dans vôtre Province l’eſprit également poli & délicat, je vous prierois de vous bien garder d’y laiſſer voir aucune de ces Nouvelles : On n’y parle point Phébus, & les Provinciaux vulgaires n’aiment que les ouvrages remplis d’un pompeux galimatias, qu’ils n’entendent point. Il faut être très-éclairé pour connoître les differences des ſtiles & l’uſage qu’on en doit faire. La naïveté bien entenduë, n’eſt pas connuë de tout le monde. Je ne croi pas que les Nouvelles de la ſource des Troubadours, ni les Romances, trouvent jamais leur compte auprés de ceux qui n’ont pû ſortir du caractere ordinaire que donnent certaines Provinces.
Les ſciences embellies par la politeſſe, ont excepté celle où vous étes de ces deffauts : on pourra bien s’y accommoder de la mode qui regne aujourd’hui : Mais avertiſſez vos amis qu’ils n’aillent pas juger de cette mode par les ſeuls ouvrages qu’elle m’a fait produire ; ils luy feroient tort : ils en verront bien d’une autre delicateſſe. Je ne fais que mettre les autres en train : N’eſt-ce pas beaucoup faire, que de marcher des premières dans des routes nouvelles ? Vous me tiendrez compte du moins d’avoir été ſi vive à entrer en lice pour faire des Hiſtoriettes au ſujet des Proverbes ; puiſque cette vivacité vous fait voir combien je vous aime, & combien je ſuis Vôtre &c.
ne brûlante ardeur me court de veine en veine,
Je ſens un inquiet chagrin,
Je ne dors non plus qu’un Lutin,
J’ai l’eſprit à l’envers, tout me trouble & me gêne :
Mais ſi je brûle nuit & jour
Ce n’eſt pas des feux de l’amour.
La chaleur d’une fiévre ardente
Me cauſe ſeule ces tourmens ;
Ceux que donne l’Amour ſont encore bien plus grands
(Au moins à ce que l’on nous chante)
Car grace au Ciel juſqu’aujourd’hui
Je ne connois ce Dieu que ſur la foy d’autruy.
Si je puis cependant dire ce qu’il m’en ſemble
Sur le raport de ceux dont ſon cruel poiſon
Trouble les ſens & la raiſon :
L’amour dans ſes effets à la fievre reſſemble.
La fièvre met les gens en feu,
Fait réver, rend viſionaire :
Ainſi fait le Dieu de Cithere
Ses ſujets ne rêvent pas peu.
Chaque amant croit que ſa maîtreſſe
Brille de graces & d’appas,
Qu’il n’eſt point d’objet icy bas,
Pareil à celuy qui le bleſſe ;
Et toutes ces perfections
Ne ſont que pures viſions
D’une folle delicateſſe.
La fièvre renverſe l’eſprit,
Oſte la force & l’apetit ;
Empoiſonne le cœur, fait cent metamorphoſes :
L’amour (fût-ce le plus petit)
Avec excès cauſe les mêmes choſes.
Eſt-il rien de ſi foux que deux jeunes amans ?
Enfin on voit, plus on y penſe,
Que la fièvre & l’amour (tous deux maux fort méchans)
Ont une grande reſſemblance.
Toute la feule diſſerance,
C’eſt que la fièvre a des momens heureux
Où l’eſprit en repos ſe ſent dégagé d’elle :
Mais ceux à qui l’amour a tourné la cervelle,
C’eſt ſans retour, plus de raiſon pour eux !
Ainſi donc, ma chère Amarante,
J’aime mieux ſentir le couroux
De la fiévre qui me tourmente,
Fût-elle encor plus violente,
Que les feux importuns de l’amour le plus doux.
aſſemblez aujourd’huy les plaiſirs
& les jeux,
Qu’en ces celebres murs on allume des feux,
Et que tout le peuple y deploye
Les vifs & doux tranſports d’une éclatante joye.
France, c’eſt dans cet heureux jour
Que Loüis receut la lumière :
Si-tôt qu’il commença ſon auguſte cariere,
Il fut de tous les cœurs & l’eſpoir & l’amour.
Mais de quelque vaſte eſperance
Qu’il ait pû nous combler dans ſon aimable enfance,
Il la ſurpaſſe bien encor :
Toûjours à la vertu propice
Par ſa bonté, par ſa juſtice ;
Il ramene le ſiecle d’or.
Son regne eſt un tiſſu de ſurprenants miracles.
En vain les folles unions
De cent jalouſes Nations
Prétendoient luy ſervir d’obſtacles :
Il donne à l’univers les merveilleux ſpectacles
De mille auguſtes actions.
En vain l’uſurpateur ſi chery de la Ligue
Oppoſe à ce vainqueur & la force, & la brigue :
Nôtre grand Roy ſeul contre tous
Accable ce Tiran ſous d’intrepides coups.
Nous verrons ſous leur poids ſuccomber un perfide :
Il a déja ſenti d’aſſez juſtes revers.
Nôtre vaillant Héros, à l’exemple d’Alcide,
De monſtres odieux veut purger l’Univers.
La priſe de Namur, & les exploits divers,
Faits entre Stinquerque & Tubiſe,
En ont preſque achevé la fameuſe entrepriſe.
Mais pendant que Loüis rempliſſant ſes projets
Fait reſſentir par tout le pouvoir de ſes armes,
Il empêche que Mars & ſes triſtes alarmes
Ne viennent troubler ſes ſujets.
Nous le voyons montrer ſans ceſſe
Aux peuples fortunez qui vivent ſous ſes loix,
Que leur bonheur ſeul l’intereſſe
Et qu’il eſt le plus grand & le meilleur des Rois.
Celebrons donc le jour où le Ciel à la terre,
A fait préſent de ce Heros,
Auſſi ſage au milieu des horreurs de la guerre,
Qu’occupé noblement dans le ſein du repos.
Prions pour luy le Ciel d’une ardeur vive & pure :
Ah ! s’il veut nous donner un bonheur aſſuré,
Qu’il faſſe ſeulement, propice à la nature,
Que de Loüis le Grand le charmant regne dure.
Encore plus qu’'il n’a duré.
leurez Grâces, Pleurez Amours
Avec la jeune Iris venez mêler vos
larmes ;
Le ſort vient de ravir ſon Tircis pour toûjours,
Au barbare trepas il a rendu les armes.
Helas ! que ces tendres amans
Par les plus ſenſibles tourmens
Éprouvèrent en tout la fortune cruelle !
Mais malgré toutes ſes rigueurs
Une flâme tendre & fidelle
Brûla toûjours leurs jeunes cœurs.
Tircis aimoit Iris d’une flame ſincere,
Au bonheur de luy plaire il bornoit ſes plaiſirs,
De luy marquer ſes ſoins & ſes tendres deſirs
Il faiſoit ſa plus douce affaire ;
Iris, qui répondit à cette ardeur ſi belle,
L’aima, luy fit connoître, & malgré les jaloux
On vit une amour mutuelle
Donner à ces amans des momens aſſez doux.
Mais combien eurent-t-il de peines
À cacher leurs ſecrets tranſports,
Combien ſe firent-ils d’efforts
Pour tromper les facheux & leurs cacher leurs chaînes ;
Bravant tant de tourmens, leurs feux
Sembloient croître dans les contraintes,
Et leurs cœurs s’uniſſoient par les plus tendres nœux
Parmy les larmes & les plaintes.
Mais enfin le couroux fatal
De la fortune en tout leur barbare ennemie,
Vint accabler Tircis d’un mal
Qui par ſes rudes coups fit trembler pour ſa vie.
Iris, à ce malheur nouveau
Cede à la cruauté du ſort qui la traverſe,
Elle veut de ſes jours éteindre le flambeau :
Mais malgré les pleurs qu’elle verſe
Son malheureux amant deſcend dans le Tombeau.
Ah ! juſte Ciel que devint-elle ?
Quel coup de foudre, hélas ! au funeſte moment
Que du trepas de ſon amant
On luy dit la triſte nouvelle :
Reſtant ſans aucun mouvement
Elle tomba pâle, mourante
Et l’on crut cette tendre amante
Prête à ſuivre Tircis dans l’affreux monument.
Des maux qu’elle ſentoit, l’extrême violence
Luy ravit quelque temps l’uſage de la voix,
Et l’on euſt dit plus d’une fois
Qu’elle avoit ſuccombé ſous leur fiere puiſſance ;
La mort ſembloit avoir terminé ſes malheurs
Lors qu’elle rompit le ſilence
En verſant un torrent de pleurs.
Cette Belle eſt inconſolable ;
Elle veut qu’éternellement
Dure la douleur qui l’accable ;
Et le ſeul ſouvenir de ſon aimable amant,
Eſt tout ce qui luy rend la clarté ſuportable.
Tircis a vu, dit-elle, éteindre ſes beaux jours
Que cinq luſtres à peine en achevoient le cours ;
Mais l’amour le fera revivre en ma memoire :
Ce Dieu ſçeut dans mon cœur ſi bien graver ſes traits
Que je feray toute ma gloire
De ne les effacer jamais.
o
De ces favorables Pavots
Qui mettent les mortels dans les bras du repos
La nuit étale en vain la douceur ſans pareille,
Rien ne peut endormir mes maux.
Quoy ! lors qu’on eſt exempt de ces bizarres chaînes,
Dont s’embaraſſent les amans,
Devroit-on reſſentir ce que je ſens de peines,
De ſoins, d’ennuis & de tourmens ?
Ce n’eſt point cependant une amoureuſe flâme,
Qui de mon cœur trouble la paix :
Jamais de ſes dangereux traits
L’amour n’a pû bleſſer mon ame,
Triſtes langueurs, dépits jaloux,
J’ay ſçeu toûjours braver vôtre gêne importune,
Mais je croy vos maux encor doux
Auprés de durs revers de l’aveugle fortune
Dont je ne puis braver les coups.
Telle que de l’amour ſoit l’injuſte puiſſance,
Son feu n’eſt pas toûjours vainqueur :
Il ne ſe rend maître d’un cœur
Que lors qu’il ne veut plus luy faire reſiſtance :
Mais qui de la fortune évite la rigueur ?
On ne peut oppoſer qu’une triſte conſtance
Contre ſa barbare fureur,
Que ne puis-je triompher d’elle !
Comme j’ai juſqu’icy triomphé de l’amour,
Ne pouray-je point quelque jour,
Traiter ſes coups de bagatelle ?
Sommeil, agréable ſommeil,
Viens donc enfin charmer mon ſoin mélancolique
Et fais, helas ! qu’à mon reveil
Je me trouve ſur tout également
Stoïque.
’Eſt grand hazard que trouver un amant
D’eſprit poly, de corps gent & charmant
Qui n’aille point de Ruelle en Ruelle
Faire ſermens de conſtance éternelle
Et proteſter par tout également.
Quoyque ſachiez (mais bien certainement)
Que jovenceaux mentent impunément,
Prés tels muguets ſi vous reſtez cruelle,
C’eſt grand hazard.
Si voulez donc vivre tranquillement
Et que penſiez à l’établiſſement,
Fuyez, Iris, Blondins & leur ſequelle ;
Avec ces foux, c’eſt en vain qu’on eſt belle :
Si jamais un parle du Sacrement,
C’eſt grand hazard.
’E
Avoir chez eux mêmes deſirs nouris.
Vous n’aimez rien qu’Amours & badinage,
Mais moy qui hais leur importun bagage
Mon cabinet me tient lieu de Reduits.
Là du ſavoir j’examine le prix,
Et puis m’occupe à frivoles écrits :
Car ſi par fois je fais paſſable ouvrage
C’eſt grand hazard.
Auſſi mon cœur de renom n’eſt épris,
Et d’Apollon je n’ay l’art entrepris
Que pour bannir l’oiſiveté peu ſage :
Quand trop on eſt de loiſir au bel âge
Sans coqueter avec maints favoris,
C’eſt grand hazard.
E n’en croy rien, charmante Seraphine,
Tircis en vain vient me nommer divine,
Tons languiſſans, enjouez, ſerieux
Toûjours par moy ſont pris pour fabuleux,
Contre tels dits la raiſon ſe mutine.
En vain par Vers qui ſouvent me chagrine,
Par grands ſoupirs, & languiſſante mine
Me veut prouver la force de ſes feux,
Je n’en croy rien.
Avoûray bien ſans en faire la fine,
Que ce Tircis en ſcience rafine,
Qu’il chante juſte, & qu’il écrit des mieux :
Mais que jamais je reponde à ſes vœux,
Malgré ſes Vers, ſa voix & ſa doctrine,
Je n’en croy rien.
e ſerieux à tous ne ſçait pas plaire,
Belle Ducheſſe, il n’accommode guere
Diſeurs de rien, cherchant inceſſament
Fades bon mots, que ſans diſcernement
On aplaudit dans un Reduit vulgaire.
Le ton badin tout autre ton fait taire,
Gens de bon ſens ont beau dire, & beau faire,
On voit par tout proſcrire durement
Le ſerieux.
On changerait cette étrange maniere,
Si maints eſprits avoient vôtre lumière :
Si comme vous on ornoit finement
Diſcours moraux du plus vif agrément :
Sur le plaiſant auroit victoire entière
Le ſerieux.
ous craignez qu’à vôtre retour
Mon cœur ne ſoit encor rebelle à vôtre amour.
Hé bien, Tircis, je vais vous dire
Le vray moyen de le ſeduire.
Paſſez par vos exploits ceux des plus grands Guerriers,
Vous ſerez couronné d’une double victoire ;
Mon cœur ne ſe rendra qu’à force de Lauriers,
Il ne veut s’attendrir qu’en faveur de la gloire.
Mais que fais-je ! à quel prix promets-je mon ardeur !
L’intrepide valeur par tout vous accompagne,
Le deſtin de Loüis fait que chaque campagne,
On vous revoit toûjours vainqueur ;
Déja vous triomphez de l’orgueil de l’Eſpagne.
Ah que je tremble pour mon cœur !
Outenant une juſte cauſe
Nôtre grand Roy toûjours vainqueur ;
Par ſes braves Guerriers pleins de zele & d’ardeur
Aux Alliez a pris leur R O S E ;
La Ligue tonne en vain, Guillaume en vain rafine,
Il ne leur reſte que l’épine.
Ue de Palmes, que de Lauriers
Mais malgré l’éclatante gloire
Qui ſuit leur nouvelle victoire
Naſſau n’en eſt point abbatu :
Sa défaite n’a rien qui luy paroiſſe rude
Tant il a bien pris l’habitude
De ſe voir ſans ceſſe battu.
Umble aux pieds des Autels
& fier dans les Batailles
On voit l’intrepide Noailles
Imiter ſon auguſte Roy.
À l’orgueilleuſe Eſpagne il va donner la loy :
Mille étendarts conquis, Palamos & Gironne,
De Lauriers immortels luy font une couronne ;
Son bras portant par tout la terreur & l’effroy
Va ſoumettre à Loüis les murs de Barcelonne ;
Et les braves Guerriers qui ſur le ſein des eaux,
Guidez par Neptune & Bellonne,
Firent cent & cent fois triompher nos vaiſſeaux,
Vont briller à leur tour d’une nouvelle gloire :
Que de Palmes encor pour nôtre grand Heros !
Il combat pour le Ciel : mais auſſi la victoire
Le couronne toûjours ſur la terre & les flots.
E l’illuſtre Neſmond le fortuné
Troupeau,
Guidé par un Paſteur ſi ſage :
Que ſon ſort eſt doux qu’il eſt beau !
Ce Paſteur des vertus eſt un brillant flambeau ;
Modeſte, liberal, aſſidu dans les Temples.
Il donne à ſes Brebis les plus touchans exemples,
De candeur & de pieté.
Et par mille actions d’eternelle memoire
Où regne la ſageſſe ainſi que la bonté :
On le voit aquerir la gloire
D’une double immortalité.
A grandeur de vôtre air, les charmes de vos traits
Reüniſſent en vous d’adorables attraits,
Princeſſe, vous brillez d’une grâce divine :
Vôtre cœur noble & genereux
Montre par ſes penchans heureux
Tous les grands ſentimens qui font une heroïne ;
Et vous n’avez jamais rien dit
Qui ne ſoit tout rempli d’eſprit,
De ſolide raiſon, d’agrément, de juſteſſe :
Le Ciel en vous donnant l’art de charmes divers
Vous rend digne, auguſte Princeſſe,
De l’empire de l’univers :
Mais malgré l’aſcendant d’un merite ſuprême,
Et malgré le touchant plaiſir
Qui vous ſoumet nos cœurs quand il les vient ſaiſir,
Vous cauſez en ſecret un embaras extrême :
On ne peut décider qui ſçait charmer le mieux,
De vôtre cœur, vôtre eſprit, ou vos yeux.
Ous nous débitez tous les jours,
Avec mille agrémens[2] Romance
ſur Romance
Vous nous dites en abondance
Certains Contes naïfs pleins des plus jolis tours :
Praxille, je le voy, vous ramenez en France
Le temps heureux des Troubadours
Qui firent briller la Provence.
Le goût qu’ils eurent recomence :
La Fée & l’Enchanteur ont place en nos diſcours,
On y ſçait à la fin moraliſer toûjours
Et quelquefois même d’avance.
Cette antique mode s’élance
En tous lieux par vôtre ſecours,
Et ſe reçoit ſans violence.
Mais avec tous vos Dons aurez-vous la puiſſance
De ramener le goût des antiques amour ?
Non vous n’en ferez rien je penſe
On eſt trop gâté d’inconſtance.
ous allez voir, Mademoiſelle, par
l’Églogue que je vous envoye que j’ay de l’exactitude à vous ſatisfaire, & que je m’aquite de la promeſſe que je vous fis il y a quelque temps de faire des Vers ſur la tendreſſe à la première occaſion qui s’en offriroit. Je croy qu’ils
vous feront quiter le ſentiment où vous êtes qu’on ne reüſſit jamais ſi bien en Poëſie, que dans les ſujets que nous fournit
cette paſſion : car malgré le peu de
juſteſſe qu’il y a dans les petites bagatelles
que vous avez vûes de moy ſur la gloire & ſur la morale, vous trouverez aſſurément que celle-cy leur cede
encore de beaucoup ; peut-être ne ſerez-vous pas fâchée d’aprendre pour quelle occaſion elle a été faite ; en voicy
l’Hiſtoire.
Comme j’étois il y a quelque jour chez nôtre ſpirituelle amie du quartier à fracas, Mademoiſelle D. R. y vint ; toute la compagnie qui étoit fort grande vit avec plaiſir l’arrivée de cette aimable fille, qu’on ſçait être ordinairement d’une converſation des plus charmantes. Mais qu’elle étoit ce jour-là differente d’elle même ! point d’enjoûment, point de liberté d’eſprit, elle parut inquiete et ne fit que rêver : on luy en fit un peu la guerre & s’apercevant qu’elle faiſoit une mauvaise figure, elle fut ravie de pouvoir ſortir ſous prétexte d’aller chercher les deux couſines qu’on luy dit qui ſe promenoient dans le jardin. On nous aprit aprés qu’elle fut ſortie que l’accablement où on la voyoit étoit cauſé par l’infidelité d’un amant, & je vous diray (tant je ſuis ſincere) que j’entray ce moment dans une maniere de colere contre vous en faiſant reflexion ſur la maliçe que vous avez de faire tous vos efforts, pour m’embaraſſer dans un de ces ſortes d’engagemens qui mettent les gens en état de n’avoir plus de raiſon. Si ce n’eſt comme vous le dites trop obligemment pour moy, que vous êtes perſuadée que l’Amour me rendroit une Muſe parfaite & que vous vous feriez un plaiſir de me voir pouſſer de beaux ſentimens dans une Églogue ou une Élegie ; je vous rends grace de l’opinion avantageuſe que vous voulez bien avoir de mon eſprit ; mais il ne faut pas s’il vous plaît que mon cœur en ſouffre. Je croy qu’on peut faire voir les ſentimens les plus tendres & les plus touchans ſans les reſſentir : mais ſi je me trompe & s’il faut en être atteint pour les exprimer vivement & avec grace, j’aime mieux ne prétendre jamais à la gloire de bien écrire que de renoncer à la qualité d’indifferente. Mademoiselle D. R. me donne un exemple qui me fait peur ; je la ſuivis dans le jardin où je l’avois vûe aller menant avec moy une Demoiſelle qui ſçait tous les ſecrets de ſon cœur : loin qu’elle euſt joint celles qu’elle diſoit y aller chercher nous la vîmes dés en entrant aſſiſe au pied d’un arbre qui rêvoit profondement & qui quelquefois ſe parloit à elle même ; nous ne voulûmes point interompre une ſolitude qu’elle avoit cherchée avec tant d’empreſſement, & je dis à la Dame du Logis qui fut ſurpriſe de nous voir revenir ſi tôt du jardin que la Belle dont il étoit queſtion étoit allée ſe plaindre aux rochers & aux arbres d’alentour. Quelqu’un releva cette petite raillerie, & après qu’on m’eut menacée du pouvoir de l’Amour qui ſe vengeroit un jour de moy d’inſulter ainſi les malheureux de ſon empire : on me donna pour punition de renfermer dans une Églogue l’Hiſtoire & les ſentimens de cette Amante trahie dont ſon amie s’offroit de me faire part ; toute la compagnie jugea, comme vous l’avez dit vous même plus d’une fois, qu’on pouvoit parler tendrement ſans avoir le cœur touché ; j’acceptay le party qu’on me propoſoit avec d’autant moins de peine, qu’il me donnoit une occaſion de faire ce que vous avez ſouhaité de moy ; car je ſentois que la petite colere où vous m’aviez miſe étoit déja paſſée, tant, ma chere, la tendre amitié que j’ay pour vous eſt forte : mais ne comptez pas je vous prie que je parle jamais de l’autre tendreſſe que ſur la foy d’autruy, puiſque vous ſouhaitez que j’en parle ; je ne laiſſeray pas par des choſes feintes de vous marquer que je ſuis véritablement, Mademoiſelle,
Sſiſe à l’ombre d’un chêne
Sur le bord d’un clair Ruiſſeau
La Bergere Celimene
Rêvoit au doux bruit de l’eau ;
Son troupeau dans la prairie
Sur l’herbe tendre & fleurie
Erre au gré de ſes deſirs,
Dans le temps que la Bergere
Qu’un noir chagrin deſeſpere
S’abandonne à ſes ſoûpirs.
En vain d’un tendre ramage
Les oyſeaux de ce Bocâge
Veulent charmer ſa douleur
Tout déplaît à ſa langueur :
Le trouble qui l’inquiette
Rend ſes ennuys ſi preſſens
Que même de ſa Muſette
Elle hait les doux accents.
Tircis, ce Berger volage
Eſt la cauſe de ſes pleurs,
Pour de nouvelles ardeurs
Il a quité le Village.
La belle loin de bannir,
L’image de l’infidelle
Ne ſçauroit s’entretenir
Que du feu qu’il eut pour elle.
Levant au Ciel ſes beaux yeux
Qu’offuſque un torrent de larmes,
Ce fut, dit-elle, en ces lieux
Que mon cœur rendit les armes,
Ce fut dans ces mêmes Bois
Que l’ingrat cent & cent fois
Mais les perfides ſerments
Dont il ſeduiſoit mon ame
Oüy dans le ſiecle où nous ſommes
Tous cherchent à nous tromper
N’a rien qui nous duſt fraper.
Lors que par mille tendreſſes
Ils ont engagé nos cœurs,
Sans ſonger à leurs promeſſes
Ils en font autant ailleurs.
Petits Moutons, innocents animaux,
Et fuit tous les liens nouveaux.
Et chez-vous c’eſt aſſez qu’on aime
Pour aimer éternellement.
Ainſi que vous ſe laiſſent enflâmer
Charmez du ſeul plaiſir d’aimer
À de pernicieux détours.
Que cherchant à nous éblouïr
Par tout ce qu’ils nous font ouïr :
Loin de les écouter fuions les deſormais,
Cherchons dans ces vaſtes foreſts
Parmy le ſilence & les ombres
Le doux repos que mon cœur a perdu :
L’empire ne s’eſt étendu.
Par vôtre agréable murmure,
Belles fleurs, Gazons, Arbres verts,
Banniſſez les inquiétudes
Charmez ſi bien mes ſens, aimables ſolitudes,
E printemps ſuivi de Flore,
Des beaux jours & des zephirs,
Avoit déjà fait éclore
Dans nos champs mille plaiſirs ;
Déja par de doux ramages
Les oyſeaux dans les Bocages
Chantoient leurs tendres langueurs,
Et ceſſant d’être captives
Les Nayades ſur leurs rives
Voyoient naître mille fleurs.
Déja ſur ces fleurs naiſſantes
Les Bergers à leurs Amantes
Racontoient le long du jour
Combien la ſaiſon des glaces
Avoit couté de diſgraces
Et de maux à leur amour.
Enfin toute la Nature
Pleine d’un eſpoir charmant
Du retour de la verdure
Marquoit ſon raviſſement.
Mais l’hiver impitoyable
Rend ce plaiſir peu durable,
Par ſes barbares outrages
On revoit ſur nos rivages
Les glaçons & les frimats,
L’Aquilon fier & terible
Chaſſe le zephir paiſible
Depuis que ſa froide halaine
A triomphé des beaux jours,
Les plaiſirs & les amours
Sont diſparus de la plaine,
En retournant dans le hameau
Chaque Berger ſe deſeſpere
Par un changement ſi nouveau.
Tandis que le Berger pleure
Des rigueurs de la ſaiſon,
Le Laboureur à toute heure
En tremble pour ſa moiſſon ;
Voyant les vents en furie
Exercer leur barbarie,
Dans ſes fertiles Guerets,
Troublé, remply d’épouvante,
Enfin par l’horrible guerre
Que le froid fait ſur la terre
Tout languit dans l’Univers ;
Et les coſteaux déja verts
Quitant leur riante face
Pour ceder à ſon horreur,
On ne voit plus que la trace
Des Autans pleins de fureur.
Helas ce triſte ravage
Qui nous deſole ſi fort
Eſt une funeſte image
Des rigueurs de nôtre ſort,
Lors qu’aprés mille traverſes
Et mille peines diverſes,
Tel, que l’Ambition flate
Courant aprés les honneurs,
Poſſedant peu ſon bonheur,
La fortune qui le jouë
D’un fâcheux tour de ſa rouë
Sçait renverſer ſa grandeur.
Un autre dans le commerce
Fait ſa gloire de blanchir ;
Sur l’eſpoir de s’enrichir
Il n’eſt Mer qu’il ne traverſe,
Malgré mille affreux travaux
Bravant les vents & les ondes
Il fait le tour des deux mondes
Sur de fragiles Vaiſſeaux.
Et lors que ſa main avare
A fait un nombreux amas
De ce qui nait de plus rare
Dans les barbares climats,
Remply d’une douce attente
Qui le flate & qui l’enchante,
Il ſe remet ſur la Mer,
Alors, un fougueux orage
Un cœur exempt des ſuplices
Qui fait toutes ſes délices
D’une tendre paſſion,
À peine ſes ſoins & ſes vœux
Ont touché l’objet qui le bleſſe,
Que de cet état charmant
Il paſſe au malheur extrême
De voir l’ingrate qu’il aime
C’eſt ainſi qu’en mille manieres
L’aveugle & bizare Deſtin
Changeant tout en moins d’un matin ;
Mais ſi nos cœurs étoient ſans vices
Que de foibles impreſſions.
Quoyque le Printemps ſe retire
Raviſſe toutes leurs beautez,
Dans un état toujours ſemblable
Si comme eux dans tous les revers
Dont la fortune nous accable
Nous verrions couler nôtre vie
Mais en voulant que tout reponde
À nos tiranniques deſſeins,
La terre s’uniſſe avec l’onde,
d’injuſtice
Tous les fils des Hébreux ſont livrez à la mort,
Pharaon irrité dans ſon jaloux tranſport
Veut qu’à des innocents l’eau ſerve de ſuplice.
Mais loin de ſeconder ſa barbare malice
Sa fille ſe baignant voit par un heureux ſort
Un enfant ſur les eaux qui la charme ſi fort
Que ſon cœur attendri ne veut pas qu’il periſſe.
D’une loy tiranique elle affranchit l’enfant,
Dont par un coup du Ciel le pouvoir triomphant
Doit tirer Iſraël d’un funeſte eſclavage.
Ainſi malgré le joug qui preſſe l’Univers,
L’auguſte Vierge naiſt exempte de nos fers,
Pour nous ouvrir au Ciel un glorieux paſſage.
Oy, qui d’une brillante gloire
Couronne les Heros parfaits ;
Toy, qui conſacre tous leurs faits
Au Ciel, au Temple de memoire,
Divin Maître de l’Univers
Daigne m’inſpirer de beaux airs :
Mon entrepriſe eſt juſte & belle,
Je veux celebrer un grand Roy
Qui pour toy remply d’un ſaint zele
Regne en faiſant regner ta loy.
Eſt-il un mortel ſur la terre,
Ainſi digne de nos encens ?
Quels traits ſeroient aſſez puiſſans
Dés le moment qu’au champ de Mars
Flotent ſes fameux étendarts
L’ennemy fremit d’épouvante ;
La gloire guide tous ſes pas,
Par luy la victoire eſt conſtante
À ſuivre un Heros aux combats.
Si le Ciel pour Loüis propice
Previent, ſurpaſſe ſes ſouhaits ;
C’eft qu’il regle tous ſes projets
Par la plus exacte juſtice.
À peine il ſortoit du Berceau
Que rien ne luy parut ſi beau
Que la vertu ſolide & pure :
Aujourd’huy de ſes actions
L’éclat, la grandeur ſans meſure
Surprend toutes les Nations.
Bleſſez de ſa gloire éclatante
Vingt Souverains fiers & jaloux
Par tout l’effort de leur couroux
La rendent encore plus brillante.
De leur forte Ligue vainqueur
Toûjours ſon intrepide cœur
Soutient un grand Roy qu’on oprime
Bravant un monde d’ennemis,
Malgré, Naſſau, malgré ſon crime,
À ſes loix tout ſera ſoumis.
Ce Heros lors que ſur la terre
Regnent encore les frimats
À Mons fait ſentir les éclats
De ſon redouble Tonnerre.
En vain pour luy faire ſa Cour
Le Printemps hâte ſon retour
Mons n’eſt déjà plus a l’Eſpagne,
En hiver il fait plus d’explois
Que pendant toute une campagne
N’en firent les plus vaillans Rois.
L’ennemy n’a rien qui l’arrête
Bravant ſon ſuperbe appareil :
Dans un autre cours de Soleil,
Le fier Namur eſt ſa conquête.
En vain le Printemps irrité
En combattant contre l’été
Veut par les eaux luy faire obſtacle,
Tout obſtacle croiſt ſa valeur,
Naſſau de loin voit le ſpectacle
Contraint d’admirer le Vainqueur.
Tandis qu’en forçant des murailles
Il ſe couronne de Lauriers,
Ailleurs inſpirant ſes Guerriers
Son ſeul nom gagne des Batailles.
Par de braves chefs animez
Sur ſes grands exemples formez
Ses Soldats volent à la gloire
Ils font des exploits inoüis :
Le Ciel attachant la victoire
Aux heureux Drapeaux de Loüis.
Uniſſant leur fiere puiſſance
Aigles, Lions, & Léopards
Environnent de toutes parts
Le vaillant Monarque de France.
Mais le Ciel dont il ſuit la voix,
Et dont il adore les loix,
Rit de leur frivoles menaces ;
Il renverse tous leurs projets
Et des plus honteuſes diſgraces
Leur fait reſſentir les effets.
Tout cede au grand Roy qu’il éclaire.
Je voy ſa foudroyante main
Qui chez le Belge & le Germain
Porte une terreur ſalutaire.
Il va pour remplir ſes ſouhaits
À l’Europe donner la paix
Malgré la Ligue & ſon caprice :
Vous dont les doctes chalumeaux
Sçavent rendre aux Heros juſtice
Chantez des triomphes ſi beaux.
A Lettre qui ſuit a été envoyée incognito à Mademoiſelle L’H. accompagnée d’une Boëte qui renfermoit une couronne de Lauriers d’un travail fort ingenieux. Par un ſentiment d’honnêteté & de reconnoiſſance le Zele de quelques amis de Mademoiſelle L’H… a tant publié cette ſpirituelle galanterie, que cet ouvrage eſt venu juſqu’à moy : & comme il eſt d’un tour qui a eu une aprobation generale, je croy qu’on me ſçaura bon gré de le placer icy, avec la Réponſe qui y a été faite.
Ous, qu’on voit exceller dans le
noble métier
Des doctes Nymphes du Permeſſe,
Jeune & charmante L’H…tier
Qui par vôtre vertu, vôtre delicateſſe,
Vôtre ſçavoir, & vôtre politeſſe,
Plaiſez à tout le monde entier.
Mon ſexe par moy vous rend grace.
Des honneurs eclatans que vous luy procurez,
Et ſi je ſçavois mieux la Langue du Parnaſſe ;
En beaux caractères dorez,
J’écrirois au fronton du Temple de memoire
Juſqu’où vont nos tranſports vous voyant tant de gloire.
Ais pour reüſir à vous exprimer nos ſentimens dans cette Langue il faudroit avoir du moins quelqu’uns des heureux talens dont le Ciel vous a été ſi prodigue : qui en a jamais plus raſſemblé que vous ! être née avec une vivacité, une penetration, une ſolidité d’eſprit, & un courage admirable,
& avoir orné ces dons de la nature d’un ſçavoir auſſi-bien reglé que
profond : c’eſt de quoy former un merite complet. Peut-on mieux poſſeder que vous, l’Hiſtoire des merveilles que
fit l’Auteur de tous les Êtres, en faveur
d’un Peuple qu’il avoit choiſi ; & celle
des prodiges d’un autre caractere, que
fit ce Souverain de l’Univers, pour remettre
les hommes en poſſeſſion d’un bonheur qu’ils avoient perdu. Mais
outre ces grandes veritez ſi neceſſaires
& ſi utiles, combien en ſçavez-vous
d’agreables ? l’Hiſtoire Grecque, la Romaine, la Françoiſe anciene & moderne, & enfin l’Hiſtoire Univerſelle vous
eſt connuë à fond dans toute ſon étenduë ;
la Sphere, & la Geographie la plus
exacte ne ſont qu’un jeu pour vous ; &
l’on peut dire que vos vives lumieres ſur
la Fables & les Poëtes ſont les moindres
de vos connoiſſances : puiſque vous en
avez de ſi claires en Philoſophie, que nos plus grands hommes dans cette belle
étude de la ſageſſe en ſont ſurpris. Par
tant de rares qualitez vous vous faites
bien voir digne fille & digne heritiere
d’un Pere illuſtre, fi celebre par ſes
beaux écrits en Poëſie & en Hiſtoire ;
& qui ſe diſtingua ſi fort, dans cette
derniere, qu’il fut trouvé digne d’être
nommé Hiſtoriographe du plus grand
des Rois : dont il a écrit une partie des
actions triomphantes avec autant d’exactitude
que d’éloquence ; & dont il
continuoit le Récit glorieux quand le
trepas le ſurprit. Fille d’un ſi ſçavant
homme il eſt naturel de vous voir briller
dans les ſçiences ; & outre ce Pere
illuſtre on a encore de qui tenir quand
le ſang unit de ſi prés au fameux Mr
du Vair ; moins celebre par les titres
de Garde des Sceaux de France & d’Évêque
de Liſieux, qu’il remplit cependant avec tant d’éclat, que par une probité, un ſçavoir, & une éloquence qui ont fait l’admiration de tout le monde. Le neveu de cet homme ſage ; ſon ſucceſſeur à l’Epiſcopat, Prélat ſi plein d’éloquence : & ce fameux Lieutenant Civil de Paris vôtre proche parent, auſſi ſçavant homme qu’intègre Magiſtrat ;
& enfin ce frere qu’une mort precipitée
vous a ravy dans la fleurs de ſa
jeuneſſe & qui étoit un prodige merveilleux
dans toutes les ſciences ; tous
ces exemples, dis-je, marquent aſſez que
le ſçavoir eſt hereditaire dans vôtre famille ;
ainſi que la mort glorieuſe qu’ont
trouvée à Caſſel & à Nervinde, aprés
cent belles actions, deux vaillans hommes
à qui le ſang vous uniſſoit de ſi
prés : marque que le courage & la bravoure
ne ſont pas moins ſon partage
que la ſçience. Mais quelque loin que
l’ayent pouſſée ces grands hommes je
croy que vous les paſſerez encore, &
qu’ils recevront plus de luſtre de vous
que vous n’en recevez d’eux : quand
vous ne ſeriez conſiderable que par les
beautez de vôtre ame & la bonté de
vôtre cœur, vous vous attireriez toûjours
la plus forte eſtime de tout ce qui ſe
connoît en vray merite. Où peut-on
trouver plus que chez-vous de la droiture,
de la generoſité, de la grandeur
d’ame, de la ſincerité & de la delicateſſe
pour ſes amis accompagnée d’un
zele & d’une fidelité à l’épreuve de tous les revers de la Fortune. Il eſt
auſſi beau de voir une modeſtie achevée
jointe avec toutes ces grandes qualités
du cœur ; qu’il eſt rare de les
voir unies avec celles de l’eſprit dont
j’ay tantôt parlé, & qui ſont encore
relevées par tous les beaux talens de
la Poëſie enſemble : a-t-elle quelques
tons où vous n’exceliez ? Héroïque,
Moral, enjoüé, tout vous eſt égal ;
& vous chantez Loüis avec autant de
nobleſſe, que vous exprimez délicatement
la tendreſſe de Celimene ou d’Iris,
malgré l’oppoſition naturelle que
vous avez pour ces ſortes de ſentimens :
& vôtre Muſe ne charme pas moins
quand vous badinez agreablement, des
Minauderies, des Coquettes & des Blondins. Enfin vous avez en Poëſie l’agrément & la diversité des talens que
vous avez loüez dans Madame Deshoulieres avec tant d’eſprit. L’ouvrage
où vous avez fait triompher cette illuſtre
femme avec tant d’éclat, a convaincu
de ce que je dis. Rien n’eſt plus ingenieux, plus ſçavant, plus ſpirituel, plus galant tout à la fois : en un mot
rien n’eſt plus digne de vous faire triompher vous même & tout le ſexe
avec vous. Je ne vous puis exprimer
ſa reconnoiſſanſe & le plaiſir qu’il
ſent de voir briller en un même ſujet
ces trois grands noms de Scudery, Deshoullieres & L’H… qui le comble
de tant de gloire : l’illuſtre Mademoiſelle
de Scudery aura toûjours celle
d’avoir marché la première dans cette
route éclatante & de s’être renduë
auſſi celebre par le nombre & la ſolidité
de ſes vertus que par la ſublimité
de ſon ſçavoir ; vous ſuivez auſſi
noblement ſes traces que vous chantez
doctement ſes talens : ainſi mon
ſexe charmé de la maniere dont vous
celebrez celles qui luy font honneur &
dont vous ſçavez inceſſamment lui faire
honneur vous même, vous regarde comme ſa protectrice & vous offre une Couronne des Lauriers les plus verts du Parnaſſe,
en vous diſant par ma bouche :
Fille adoptive de Sapho,
Sœur jumelle de Deshoullieres
Pour chanter vos vertus, vos talens, vos lumieres,
De vôtre belle voix que ne puis-je être écho.
Hagrine, honteuſe & confuſe
De meriter ſi peu vos aimables encens ;
Malgré la honte que je ſens :
Ils me raviſſent, docte Muſe ;
Mais en admirant vos talens
Daignez ſouffrir que je refuſe
Vos éloges & vos preſens.
Vous meritez trop la Couronne
Que vôtre main ſçavante donne ;
Pour m’engager à l’accepter :
Vous ſeule devez la porter.
Mais ſçachez : illuſtre Perſonne,
Que par un ſentiment malin
Contre le ſexe feminin,
En liſant vos écrits ſi remplis de juſteſſe,
D’agrément, & de politeſſe,
On veut que vous ſoyez Cavalier ou Blondin.
C’eſt nous faire un affront étrange.
Ah ! ſi nôtre interêt vous touche vivement !
Il faut le marquer ce moment.
Sans vôtre heureux ſecours il n’eſt rien qui nous vange.
Pour triompher de nos jaloux,
Muſe charmante, montrez-vous
Et venez recevoir une juſte loüange.
Etois déjà bien perſuadée Madame,
de vôtre extrême penetration, & de la
jufteſſe de vôtre diſcernement ; mais
j’en ſuis encore plus convaincuë depuis
quelque jours ; vous connoiſſiez mieux
que nous le caractere du dépit de Mademoiſelle
de G… il s’eſt évanoui poſitivement
comme vous aviez deviné ; quelque
reſoluë qu’elle paruſt de ne point ſe racommoder avec un amant qui luy avoit
fait une infidélité ſi éclatante, ſa colere
n’a pû long-temps tenir contre ſes
tendres ſoûmiſſions. Je vous avouë, Madame,
que pour moy, j’ay été la dupe
des aparences ; quelque apliquée que je
ſois à examiner les folies de l’amour
pour me faire un ſeur preſervatif contre
elles, je vois bien que je n’en connois
pas encore toutes les foibleſſes.
Pour vous qui par un heureux don du Ciel avez ſçeu également les connoître
& les éviter ; on ne ſçauroit vous
en impoſer, & vous avez démêlé les
mouvemens d’un cœur qui les ignoroit
luy même.
Vous fuſtes témoin il y a huit jours du peu de ſuccés des prières de l’Amant de la Demoiſelle dont je vous parle ; il me parut tant de hauteur & de fierté dans les réponſes qu’elle luy fit, que je la crus guerie de ſa tendreſſe ; tout ce que je trouvay d’étrange, c’eſt qu’elle luy fit des réproches comme s’il euſt eſté cent fois inconſtant (ce qui n’étoit pas veritable) & comme ſi une ſeule infidélité n’euſt pas ſuffi pour le rendre coupable ; cette petite circonſtance qui me faiſoit voir que Mademoiſelle de G… quitoit ſon équité naturelle pour rendre les gens plus criminels, me fit craindre quelques momens qu’elle ne fuſt pas tout-à-fait tranquille, puis qu’elle prenoit ſi peu garde à ce qu’elle diſoit ; mais je perdis bien tôt ce ſoupçon l’entendant parler de ſon infidelle avec tant d’indignation & de dégoût : vous eûtes beau me dire que tous ces emportemens marquoient qu’elle l’ aimoit plus que jamais ; tant de dehors trompeurs avoient ſi bien perſuadé mon jeune cœur entièrement novice & ſans experience ſur toutes les Minauderies de l’Amour, que je croyois être ſeure que nôtre aimable voiſine ne ſeroit plus ſenſible qu’à l’Amitié : car il me paroiſſoit que la raiſon & le bon ſens devoient la porter à être pour jamais ennemie de toute autre ardeur ; mais de la raiſon & du bon ſens chez des gens que l’amour a une fois gâtez, ce ſeroit une choſe bien rare, direz-vous ; auſſi voyons-nous que je me ſuis trompée, & que Mademoiſelle de G… ne les a point conſultez ſur l’article de ſon racommodement ; mais vous ne ſerez peut-être pas fâchée d’aprendre qu’il a donné ſujet chez Madame D. P… a inventer un divertiſſement aſſez particulier.
Il y a quelques jours dont Mademoiſelle de G… vint voir à ſon ordinaire la Dame que je viens de nommer ; vous ſçavez que la liaiſon qui eſt entre elles l’attire ſouvent dans ſa maiſon ; le Cavalier inconſtant (qui par mille bonnes qualitez qu’il poſſede y eſt fort bien venu auſſi) y entra un moment aprés, ſoit par hazard, ou par deſſein. Il n’y avoit alors par bonheur pour luy que nôtre agreable amie & ſon époux : je dis par bonheur pour luy, parce que ces deux perſonnes ayant vû le commencement, le progrez, & la rupture de leur engagement, la Demoiſelle agiſſoit devant eux avec une entiere liberté, & je croy de bonne foy que ſi la compagnie euſt été plus grande, un reſte de fierté auroit empêché ſon dépit de rendre les armes. Son Amant qui la vit ſi peu entourée profita de l’occaſion ; il pleura, ſoûpira, ſe jetta à ſes pieds, demanda pardon, jura une conſtance éternelle : enfin il fit le Comedien le mieux du monde ; à peine cette aimable fille vouloit-elle d’abord l’écouter, & quand elle eut une fois conſenti à l’entendre, ce ne fut que pour l’accabler de reproches, & je vous aſſure que ſuivant ce que porte la Relation les noms de volage, d’ingrat & de perfide ne luy furent pas épargnez, Monſieur ni Madame D. P… ne prirent point le party du Cavalier quoy qu’ils eſtiment beaucoup ſon merite ; ils ne voulurent point s’ empreſſer à juſtifier un inconſtant ; mais il n’eut pas beſoin de ſecours, il joua ſi bien ſon perſonnage, que malgré tous les ſermens que la Belle avoit faits de n’avoir jamais pour luy que de l’indifference ou du mépris, il fit ceder ſon dépit, toute ſa fierté l’abandonna, enfin il ſçeut rentrer entierement en grace avec cette jeune perſonne & elle luy laiſſa voir dans ſon cœur une tendreſſe plus forte que jamais.
À peine ce different étoit terminé que j’entray chez Me D. P… & je n’y fus pas ſi tôt qu’il y vint beaucoup de monde ; la broüillerie des deux Amans ayant fait bruit on fut un peu ſurpris de voir qu’ils paroiſſoient ſi bien enſemble, perſonne cependant ne témoigna ſon étonnement de crainte de les embaraſſer. Comme la compagnie ſe trouva compoſée de gens aſſez choiſis, la converſation devint brillante & fort enjoüée, après que cela eut duré quelque temps ainſi, cette groſſe foule ſe diſſipa peu à peu. Des Dames emmenerent nôtre Amante à une partie de plaiſir, & le Cavalier ſortit bien-tôt aprés pour aller aparament rêver au bonheur de ſon deſtin.
Enfin il ne reſta plus chez Madame D. P… qu’une petite troupe d’amis de confiance, du nombre deſquels j’eus l’avantage d’être : elle nous conta la maniere dont Mademoiſelle de G. s’étoit rengagée ; là deſſus on examina l’indifference, le dépit, & les retours de tendreſſe ; on fit mille belles moralitez ſur tous ces divers mouvemens, & aprés qu’on fut las d’en faire quelqu’un dit, que ce qui ce venoit de ſe paſſer entre les deux Amans ſeroit un beau ſujet pour exercer la Poëſie. La Dame chez qui on étoit & ſon époux aprouverent fort cette penſée, & elle leur en fit naître une autre ; ils dirent qu’il falloit faire une Lotterie d’une eſpece & d’une maniere toute nouvelle, & voicy comme ils propoſerent ce qu’ils s’imaginoient. Ils dirent que premierement il falloit convenir de trois Juges dont la bonne foy & les lumières ne fuſſent point ſuſpectes ; qu’il falloit propoſer des Bouts Rimez à remplir dont on preſcriroit le ſujet, qui ſeroit des reproches ſuivis d’un tendre racommodement ; que ceux qui voudroient bien ſe divertir de cet amuſement n’auroient qu’à envoyer chez une Dame qu’on nommeroit, leur Sonnet cacheté, & la ſomme qu’on voudroit hazarder, qui ſeroit égale pour tous les prétendans ; que de toutes ces ſommes on en feroit faire quelque joly Bijou pour celuy qui remporteroit le Prix ; on ajoûta qu’il faudroit envoyer ces Sonnets écrits d’un caractere inconnu, & n’y point mettre de nom, mais ſeulement une Deviſe pour les diſtinguer ; qu’on marqueroit le jour auquel cette Lotterie de nouvelle eſpece ſe devoit fermer, & qu’enſuite les trois Juges dont on ſeroit convenu examineroient tous les ouvrages & donneroient le Prix au plus beau.
Ce projet fut aplaudy de tous ceux qui l’écoutoient : on s’écria qu’il y auroit autant de gloire que de plaiſir à remporter le gros Lot de cette Lotterie, puiſqu’on ne le devroit qu’au ſeul merite de ſon ouvrage. On fit auſſitôt des Bouts Rimez ; & au même moment un homme d’eſprit qui eſt fort officieux, dreſſa un petit billet dont tous ceux qui étaient preſents prirent des copies pour les faire courir chez leurs amis ; on y marquoit les Bouts Rimez, le ſujet, la ſomme qu’il falloit hazarder, les noms des Juges & celuy de la Dame chez qui on envoyeroit ſon Sonnet. On marqua le jour où ſe devoit fermer la Lotterie fort prés de celuy où l’on étoit, parce qu’on ſe faiſoit un plaiſir de voir au plûtôt le dénoûment de ce petit divertiſſement, & qu’on jugeoit bien que ceux qui y entreroient ſeroient plûtôt touchez de la gloire que de l’intérêt, & qu’ainſi il n’étoit pas beſoin d’attendre pour rendre le Prix plus gros par le nombre des pretendans.
Tout cela fut conclu de cette maniere, & vous jugez peut-être bien, vous Madame, qui avez tant de penetration, que ſi tôt que je fus ſeule à ſeule avec Madame D. P… elle ne manqua pas de me dire, que quelque oppoſée que je fuſſe à toutes les choſes qui dependent du hazard, il falloit abſolument que je miſſe à une Lotterie d’un genre ſi particulier, puis que le hazard y auroit ſi peu de part ; je luy répondis que ſi j’y mettois j’aurois plus de beſoin qu’elle ne penſoit que le ſort s’en mêlât, pour qu’il fit en ſorte qu’il n’y euſt que de ſi mauvais ouvrages que le mien fût trouvé le meilleur. Aprés que nous eûmes plaiſanté quelque temps ainſi, je me réſolus enfin à y mettre par pure complaiſance pour elle : car je ne doutois pas que mon ouvrage n’échouât, étant perſuadée que parmy les amis de ceux qui étoient avertis de cette nouveauté, il y auroit de fort habiles gens ; mais quoy qu’en effet il y en ait eu des plus éclairez qui ont daigné y prétendre, mon bonheur a voulu que les Juges ayent trouvé mon ouvrage le plus digne du Prix : je vous l’envoye, Madame, vous verrez bien que l’étoile s’en eſt mêlée, je n’oſe cependant ne le pas croire bon, depuis que des ſçavans d’un goût ſi délicat luy ont donné la victoire. Auſſi-tôt qu’elle a été remportée, Madame D. P… m’a chargée de vous rendre compte des amuſemens qui nous ont occupez depuis vôtre abſence, & de vous feliciter ſur la juſteſſe du jugement que vous aviez fait du cœur de Mademoiſelle De G… vous pouvez croire, Madame, avec quel plaiſir je me ſuis aquitée d’une pareille commiſſion, puis qu’on ne peut plus honnorer vôtre merite que je fais, ni être plus véritablement que moy,
Vôtre.
Au mois de Novembre 1691.
Ngrat, nos cœurs formoient un ſi doux.aſſemblage,
En falloit-il jamais rompre les tendres......nœux ?
Sans ceſſe un fol amour t’arête ou te.................degage,
Un moment voit mourir & renaître tes....................feux.
Ne croy pas inconſtant, m’ébloüir..................davantage,
Vainement à mes pieds tu formes mille.................vœux,
Un trop juſte dépit briſa mon.............................eſclavage
Et je n’écoute plus tes ſermens......................dangereux.
Je ſçauray mépriſer ton ardeur..........................infidelle ;
Mais que dis-je ? mon cœur contre moy ſe..........rebelle,
Et ſa revolte helas ! me force à me.......................trahir.
Puiſque tu me promets une éternelle.......................flâme
Je cede, & je te rends ta place dans mon.................ame
Je le voudrois en vain, je ne puis te..........................haïr.
De la tendreſſe en Vers, & jamais dans le cœur.
Roiriez-vous, Madame, que nôtre
Lotterie a eu des ſuites & qu’elle a
fait naître entre Madame D.P. & Monſieur
le Marquis de Fa… une grande
diſpute dont vous me diſpenſerez s’il
vous plaît de vous dire le ſujet, parce
qu’il ne me ſiéroit pas de raconter une
converſation où l’on m’a donné mille
fois trop de gloire. Mais enfin cette diſpute a produit un défi & une gageure
entre la Dame & le ſçavant Marquis : Me D.P. a gagé que je remplirois au gré
du Cavalier ſur le champ un Bout-rimé
ſur les rimes les plus bizares qu’il voudroit inventer & dont il preſcriroit le ſujet. L’amitié que j’ay pour Me D.P. luy
donne tant de pouvoir ſur mon eſprit,
qu’elle n’a pas eu de peine à m’engager d’entreprendre ce qu’elle ſouhaitoit de moy. Ainſi Monſieur de Fa… m’a
donné des Bouts-rimez les plus difficile
qu’il a pû chercher, & j’oſe dire qu’il a été beaucoup plus de temps à aſſembler
ces Rimes que je n’ay été à les remplir. Il avoit preſcrit le ſujet en faveur de l’Amour contre Bacchus, & j’ay reüſſi ſi fort à ſon goût qu’il a avoüé
avoir perdu dés devant que les Juges
l’ayent decidé ainſi. J’ay donc eu le plaiſir
de faire gagner mon amie, & de
m’attirer les éloges d’un Cavalier qui
n’aime guère à en donner. Je ne ſçay,
Madame, ſi vous ſerez de ſon ſentiment
& ſi vous ſerez auſſi contente de ce petit
ouvrage qu’on l’eſt icy. Je vous l’envoye
afin que vous en decidiez, & je
vous diray cependant que les Rimes en
ſont devenues en peu de jours ſi à la
mode, que tout le monde travaille deſſus. Car en general on aime les Bouts-rimez,
la diverſité des images qu’ils préſentent
à l’eſprit divertit : & il n’y a
qu’un certain nombre de gens, qui
croyent que cette ſorte de production
n’eſt pas digne d’exercer ceux qui ont
des talens heureux pour la belle Poëſie.
Quoy qu’on reüſſiſſe heureuſement dans
une Ode & une Églogue, cela n’empêche
pas de s’exercer ſur un Bout-rimé,
& d’y aquerir de la gloire quand on le
fait avec ſuccés. Il eſt plus difficile qu’on
ne penſe de faire de ces ſortes d’ouvrages
avec juſteſſe, c’eſt faute d’en être aſſez perſuadées, que tant de perſonnes
qui ne ſont pas nées pour la Poëſie
s’aviſent de devenir Auteurs quand
certains Bouts-rimez ſont en regne. Les
mauvais Vers de ces Poëtes deſavouez
de Minerve ſont la cauſe de l’antipathie
que quelques ſçavans ont pris pour
les Bouts-rimez ; mais ſi les méchans Sonnets
les ont broüillez avec ces Meſſieurs
je croy que les bons les racomoderont,
& des hommes d’un eſprit diſtingué en
ont fait ſur nos Rimes qui meritent bien
avoir la gloire de ce racommodement.
Pour moi j’en ai fait par douzaines ; mais
comme ils naiſſent de Défys ce ſont tous
des impromptu qui n’ont qu’un petit
feu ſans ſolidité. Ainſi quand je vous fais
l’Apologie des Bouts-rimez vous jugez
bien que c’eſt ſans aucun retour ſur
moi, puiſque les meilleurs des miens ſont
bien éloignez d’être aſſez beaux pour
faire le raccommodement dont j’ay parlé ;
& qu’ils ne ſont propres qu’à me divertir
& à amuſer nôtre agreable ſocieté ainſi
qu’ils ont fait ; je ne vous envoye que le
premier, je vous montreray les autres à
vôtre retour quand j’auray le plaiſir de
vous dire de bouche avec quelle paſſion,
Es Dieux qu’on adora jadis au.......... Pantheon
Bacchus fut à mon gré le moins digne de l’.être:
La fureur qu’il inſpire eſt un fatal..........................tiſon
Plus à craindre cent fois que poudre ni.........ſalpêtre.
Plus que les ſectateurs de l’Empereur...............Leon
D’images, de Tableaux, un Beuveur fait.........bicêtre ;
Ce fut bien juſtement qu’on vit....................Anacréon
En faveur de l’Amour envoyer Bacchus.............paître.
Quoy qu’aux gens bien ſenſez tous deux ſoient.inconnus,
Tout bouru, tout badin qu’eſt le fils de................Venus,
Il ſçait mieux occuper le cœur d’un galant.........homme.
Tel, a brillé par luy dans le métier de...................Mars,
Et ſouvent on luy dût les progrez des beaux...........arts
Qui firent l’ornement d’Athénes & de..................Rome.
I j’euſſe été du temps du fameux.......... Pantheon,
Et que mon tendre cœur eût pour lors receu.l’être,
Pour le fils de Cithere allumant mon .........................tiſon
J’aurois ſouvent brulé Genievre, encen,................ſalpêtre.
Pour vous, en imitant le bon Pautha......................leon
Aux cœurs vrayment touchez vous prediſez.........bicêtre ;
Ah ! changez vous, Philis, liſez...........................Anacréon
Et vous n’envoirez plus tous vos amoureux.............paître.
Je plains ces malheureux qui me ſont..............inconnus
Et crains pour vos rigueurs la fureur de................Venus,
Qui prendra contre vous le party du moindre........homme.
Icy vôtre merite en detruit plus que........................Mars,
Et ſi vous n’y ſongez nous perdrons les beaux..........arts
Et Paris ceſſera de l’emporter ſur..........................Rome.
Mademoiſelle Ar.
I j’élevois aux Dieux un nouveau...............Panthéon,
Vous le ventez en vain, ſon dangereux.........................tiſon
Brûle plus vivement que poudre ni...........................ſalpêtre.
Pour l’avoir trop ſuivy, jadis certain...........................Leon
Cauſa dans le Conclave, un ſcandaleux...............bicêtre ;
Je ne ſuis point du goût du tendre.......................Anacréon
Et je prétends toûjours envoyer l’amour..................paître.
Juſqu’icy ſes tourmens me ſont fort..................inconnus :
Auſſi n’empruntant rien des attraits de...................Venus,
Je ne veux point bleſſer ni fat, ni galant...............homme.
Pour vous, vous enflâmez Blondins, enfans de.......Mars,
Et prônez l’art d’aimer la merveille des.....................arts
Mieux que l’Auteur Galant qu’on exila de...............Rome.
L’H.
I l’on dreſſoit aux Dieux un nouveau.......... Pantheon,
Dans le rang qu’eut Minerve, on vous y verroit..être :
L’éloquence chez vous allumant ſon............................tiſon,
Tonne dans vos diſcours comme poudre &..............ſalpêtre.
Ainſi qu’Athenaïs, (ſang du docte............................Leon)
Vos talens & vos yeux feront bien du...................bicêtre,
Les ſçavantes Beautez qu’aimoit.......................Anacréon,
Les Gournays, les Scurmans, n’ont plus qu’à s’aller.paître.
Avec cent dons divers au beau ſexe...................inconnus,
Vous avez tous les traits & l’éclat de......................Venus
Ducheſſe, vous charmez Guerrier, Blondin, grand...homme.
Vous faites des captifs ſans être au champ de............Mars,
Et nous voyons chez-vous la ſcience & les..................arts
Dans un luſtre plus beau que dans l’antique...............Rome.
Elle, comme Déeſſe eut place au..........Pantheon
Qui n’eut pas tant que vous l’aparence de....l’être :
Vos beaux yeux de l’amour allumant le....................tiſon,
Brûlent plus vivement que ne fait le...................ſalpêtre.
Tel, vous eſt plus devot qu’à Saint Pantha................leon.
Si le temps & la mort n’avoient point fait..............biſceſtre
Vous auriez tous les vœux du tendre................Anacréon,
Et Petrarque pour vous envoyroit Laure................paître.
Vous avez pour charmer cent ſecrets..............inconnus,
Et vous emporteriez la Pomme ſur......................Venus,
Si l’on prenoit pour Juge un Pâris galant...........homme.
Vôtre grâce Philis pouroit déſarmer........................Mars ;
La Musique, la Dance, & mille autres beaux.............arts
Vous font des ſoûpirans de Paris juſqu’à................Rome.
I les Dieux ſont petis avec le..................Pantheon
Du moins l’amour chez-vous a conſervé ſon..être :
Vous portez dans vos yeux ſon flamboyant...............tiſon
Qui brûle plus de gens que poudre ni..................ſalpêtre.
Vos apas ſont ſi forts que le bon Saint..................Leon,
N’euſt qu’à peine évité leur dangereux...............biſêtre.
Si vous euſſiez été du temps d’....................Anacréon,
Il auroit envoyé toutes les Saphos.....................paître.
Vous cauſez des tourmens qui vous ſont..........inconnus,
Plus ſage que Pallas, plus belle que....................Venus,
Vous enchantez Itis, le Badin, le grand..............homme.
Vos yeux en inspirant aux élèves de.....................Mars ;
Que l’art qu’enſeigne Ovide eſt le plus beau des......arts,
Font des leçons icy mieux qu’il n’en fit à..............Rome.
Upiter euſt quité ſa place au................Pantheon
Pour être vôtre Amant ou pour tâcher de...l’être :
L’amour qui dans vos yeux a placé ſon...................tiſon,
Y fait briller ſes feux comme poudre &................ſalpêtre.
Le plus fier Eſpagnol du païs de...........................Leon.
Verroit ſa liberté chez vous trouver..................biſceſtre :
Vous ſeriez le ſujet des Vers d’......................Anacréon,
Si la mort dés long-temps ne l’euſt envoyé...........paître.
Vous enchaînez les cœurs par des nœux........inconnus,
Et comme on voit en vous les attraits de..............Venus,
On vous voit mere auſſi d’un charmant petit........homme.
Mais comme elle jamais vous n’écoutez de...........Mars,
Préférant la raiſon aux plus ſublimes.......................arts,
Vous paſſez les vertus de l’ancienne.....................Rome.
Amais Loüis le Grand n’a fait un..........qui pro quo
Ses jaloux dont l’orgueil prit feu comme...alumeſte
Aujourd’huy conſternez & couleur d’.................aumelette
Souvent de leurs frayeurs entretiennent l’................echo.
Le fier Montmelian plus fort que...........................Jerico,
Privé long-temps du Pain, du Bœuf, de l’....andoüillette,
Voyant ſes hauts ramparts tomber comme.........paillette
Souhaite (mais trop tard) le ſort qu’eut...............Monaco.
En vain le gros Germain au ventre de..............Citroüille,
Et des mareſts bourbeux la Batave.................Grenoüille,
Luy promirent ſecours du Dimanche au.................Lundy.
Il voit ſes deffenſeurs enfin plier..........................bagage,
Les François ſont vainqueurs par Mons & par....Bocage
Et le Nom de Loüis va du Nord au..........................Midy.
Tes fameux projets on voit un ſuccés..............hoc
Tu renverſes, Loüis une Ligue enne................mie
Namur tombe à ſes yeux, elle en vouloit le................troc.
Mais Steinquerque a montré que par tout elle p..........lie.
De tes fiers combatans on la voit fuir le..................choc :
Ta rapide valeur eſt pour elle une.............................Scie,
Qui briſera ſon corps quoyque plus dur qu’un...........Roc,
Menage ſeulement les beaux jours de ta....................vie.
Tu paſſes tout Heros François, Romain, ou.............Grec ;
L’Aigle contre ton bras n’a ni ſerre ni.........................bec :
Tu détruis un Titan que ſur le Trône on....................fiche.
Grand Roy, tu fais trembler Guillaume dans ſa......peau :
Au plus haut de ſon Char la victoire te....................niche,
Et toûjours la fortune eſt pour toy ſans..............bandeau.
randroy, qu’on doit d’honeurs à ton nom à ton Buſte :
En dépit des torrens, des frimats des...........glaçons,
Tu fais au champ de Mars d’immortelles................moiſſons,
L’Aigle n’eſt devant toy ny vaillant, ni.......................robuſte.
Ta conduite à la fois ſage, prudente........................auguſte,
Du grand art de regner fait de nobles......................leçons,
Les plus fameux peinceaux, les plus doctes........chanſons
N’ont rien pour te loüer d’aſſez vif, d’aſſez...................juſte,
Tu triomphes toüjours ſans faſte & ſans.................orgueil :
Terrible par ton bras, charmant par ton..................accueil,
Tes rapides explois ne trouvent point de.................Digue ;
D’une Ligue en fureur tu briſes les.........................reſſorts :
Et pendant que le Ciel ſa faveur te........................prodigue
Naſſau confus, ſe livre aux plus jaloux...................tranſports.
’Helene & de Venus vous terniſſez le ..........Buſte.
Vos beaux yeux chaque jour font mille amples..moiſſons
Pour certain Dieu bien fort quoy qu’il ſoit peu......robuſte.
Brillante de beautes dans une Cour..................auguste
Vous y donnez encor d’heroïques........................leçons.
Des neuf ſçavanres ſœurs vous aimez les......chanſons,
Et ſur leur ars divin vous parlez toüjours................juſte.
Vôtre port, de Pallas marque le noble................orgueil :
Mais un air engageant, un gracieux....................accueil
Modere vôtre éclat & luy ſervent de.....................digue ;
Vous charmez les Heros par de tendres...........reſſorts :
Un Roy pour qui le Ciel de ſes dons eſt..........prodigue,
Vous fit toüjours l’objet de ſes plus doux........tranſports.
Princeſſe, un zele ſeducteur
Pour chanter vos attraits rend tout le monde Auteur :
Cependant quelle audace extrême !
Pour peindre tout l’éclat de vos charmes divins
Le ſçavant Apollon luy même
Ne feroit pas d’aſſez beaux Vers.
A Grece auroit j’adis adoré vôtre......................Buſte.
Des cœurs les plus tranſis vous fondez les.glaçons :
Vos beaux yeux pour l’amour faiſant d’amples......moissons
Deſarment d’un regard l’homme le plus...................robuſte.
Quoy qu’on trouve chez-vous teint brillant, taille... auguſte,
À Regis, à Sauveur vous feriez des.......................leçons ;
L’ame ſe ſent ravir par vos tendres....................chansons ;
Vous penſez finement, vous parlez toûjours...............juſte
Et loin que tant d’attraits vous donnent de l’.........orgueil,
Vôtre air plein de bonté, vôtre obligeant..............accueil
Font à vos grands talens une puiſſante..................digue.
Auſſi de tous les cœurs vous ouvrez les.................reſſorts :
Le Ciel de ſes preſens fut pour vous ſi.................prodigue,
Qu’on ſent dés qu’on vous voit mille charmans.transports.
U deſſus d’un poltron ce qu’eſt le brave........Stoup,
Ce qu’eſt un temps ſerain après un ſombre o-rage,
Un heureux celibat auprés d’un lourd mé- .............nage
Un genereux Lyon auprés d’un cruel ....................Loup.
Ce qu’eſt un Prince actif qui travaille ............ beaucoup
Prés du phantôme vain qui regne aux bords du .. Tage,
Ce qu’eſt Loüis Le Grand toûjours vaillant & ........ sage
Au deſſus de Naſſau qui fuit au premier .................coup.
Ce qu’une belle main eſt auprés d’une ................Griffe :
Au deſſus d’un Curé ce qu’eſt le Saint .................Pontife
Ce qu’eſt le Val de Grace auprés de la ................Mercy.
Vous l’étes au deſſus de toute autre ............... femelle :
Vous faites cent captifs d’un ſeul coup de ......prunelle,
Et de tels, que l’amour eſt vôtre eſclave ................auſſi.
Les Bouts-rimez ſuivans ont été donnez par ſon A. S. Monſeigneur le Prince de Condé pour être remplis à la gloire de Monſeigneur le Prince de Conty.
Ue vos coups ont groſſi l’Empire de .... Pluton !
Pallas auprés de vous ſeroit une .... marmote :
Soit qu’il faille employer ou le ſabre ou la ........ botte,
Le Soldat n’agit point ſous vous en ............. haneton.
Lors que de Comandant vous avez le .......... Bâton ;
L’Aigle devient petit plus que n’eſt la ............. Linotte ;
Vôtre nom fait trembler Naſſau ſous ſa ........... calotte
Vous êtes un vray Mars il n’eſt qu’un faux ....... Triton.
Vainement ſur les eaux ce Roy de .............. Comedie
S’eſt voulu ſignaler par un lâche .................. incendie,
Je prévoy ſon deſtin ſans lire l’ ..................... almanac.
Loüis luy donnera ſans ceſſe la ................... migraine :
Des armes de Conty le rude ...................... Triquetrac
Le fera fuïr ſouvent en Pourpoint de ................ futaine.
Ans la route brillante où la gloire te ............guide,
Vingt Souverains jaloux en vain de toutes ...parts
Élevent contre toy mille orgueilleux ................Remparts,
Toûjours en ta faveur la victoïre ...........................decide.
Qui pouroit s’oppoſer à ta valeur ........................rapide !
Surpaſſant en un jour Conſtantins et ..................Cezars :
Agissant & tranquille au milieu des ......................hazars,
Rien ne peut ébranler ton courage ....................intrepide.
Que tu ſçais bien remplir tes auguſtes ............... emplois !
Pere de tes Sujets, & Protecteur des ........................Loix,
Les flots ont beau gronder, nous bravons les ....Tempêtes.
Si tu ſuivois le Cours de tes Exploits ........................divers,
De l’Aurore au Couchant tu ferois des ..............Conquêtes,
Mais, Grand Roy, tu ne veux que calmer ...............l’Univers.
E ton aîle, Seigneur, daigne couvrir mon Roy,
Répands toûjours ſur luy des rayons de ta gloire :
Puiſque ce Conquerant ne cherche la victoire,
Que pour faire regner & ton Nom & ta Loy.
Omme Mademoiſelle l’H. étoit abſente quand on voulût rendre public le Triomphe de Madame des-Houlieres, un ami, qui avoit eu l’honnéteté de ſe charger du ſoin de le faire imprimer, confia le manuſcrit de cet euvrage à un Auteur qui promit d’y faire travailler au plûtôt par ſon Libraire.
Elle peut dire que cet Auteur lui étoit inconnu & qu’elle ne le connaît pas encore : car quoiqu’elle le connoiſſe par ſes ouvrages, par ſa réputation ; & par quelques traits qu’on touchera ici, elle ne lui a jamais parlé, & elle ſe ſeroit bien gardée de lui donner aucune peine, ſi elle eût été à Paris.
Il a beaucoup d’eſprit & de ſavoir ; mais ſon génie eſt de chercher ſans ceſſe à plaiſanter & à piquer. Avec ce caractere il ne pût s’empêcher de gliſſer dans un ouvrage dont il n’étoit que le dépoſitaire, quelques traits de ſatire contre des perſonnes qui ne luy plaiſent pas : il y retrancha, il y ajoûta ce qu’il voulut, & après l’avoir changé à ſa fantaiſie, de ſa pure autorité, & ſans en avoir même parlé à la perſonne qui lui avoit confié ce manuſcrit, il le fit imprimer.
Il fit plus. Mademoiſelle l’H. ne vouloit point qu’on la nommât : Il fit imprimer ſon nom tout du long. Elle croiroit aujourd’huy qu’il pourroit ſe repentir d’avoir fait cette démarche : mais cet Auteur ne s’embaraſſe pas de peu de choſe. Ce nom n’a pas empéché qu’il n’ait fait reïmprimer l’ouvrage dont il eſt queſtion dans un Recueil des ſiens. Qu’importe qu’il en ſoit l’Auteur, ou non ; cela ne fait rien. C’eſt une Piece qui a quelque réputation, par la il conclut qu’il en doit groſsir ſes volumes.
Mademoiſelle L. qui n’avoit pas prévû qu’on pût prendre des libertez auβi choquantes que celles-là, fut étrangement ſurpriſe quand elle receut les Exemplaires qu’on luy envoya dans la Province où elle étoit, de voir ſon nom imprimé & de trouver des choſes dans ſon ouvrage qui ne venoient point d’elle, & qui pouvoient méme offenſer des perſonnes qu’elle honore. Cependant, comme elle s’attendoit qu’il ſortiroit de deſſous la preſſe comme elle l’avoit compoſé, elle avoit prié qu’on en fit des préſens à Paris dés qu’il ſeroit achevé d’imprimer. En cet état, étant fort chagrine du tour deſagréable qu’on luy avoit fait, elle fut réduite a effacer dans les exemplaires qu’on luy avoit envoyez ſeulement, les choſes qu’on luy avoit prêté ; & c’eſt ainſi qu’elle les preſenta à ſes amis en Province.
Elle auroit bien ſouhaité de pouvoir les corriger tous ; mais cela n’étant plus en ſa puiſſance, elle crut être obligée de deſavoüer ce qu’elle ne pouvait reconnoître, & de rendre ſon déſaveu ausſi public que le temps le lui pouvait permettre. Elle écrivit ſur ce ſujet à Mademoiſelle de Scudery, à qui elle avoit adreſſé ce petit euvrage manuſcrit ; Elle ſe plaignit à elle des changemens qu’on s’étoit permis d’y faire, & elle peut témoigner que Mademoiſelle L. ſe plaignoit avec raiſon. Elle écrivit la même choſe à Monſieur Perrault : Ses plaintes ſe divulguerent, & d’ailleurs ce manuſcrit ayant été lu en diverſes Compagnies diſtinguées, pluſieurs perſonnes convinrent de la juſtice de ſes plaintes & reconnurent les endroits qu’on avoit ajoûté.
Ne pouvant ſe laſſer de chercher à faire connoître la vérité, elle écrivit encore à Monſieur Charpentier, Doyen de l’Academie Françoiſe, qui avait donné ſon Certificat pour l’impresſion de cet ouvrage, pour déclarer à ce ſçavant homme que ce qu’il y avoit de traits Satiriques, exceptez ceux qui regardent M. D** ne venoient point d’elle, & qu’ils y avoient été mis ſans ſa participation. Elle ajoûtoit qu’elle faiſoit la même déclaration touchant certaines plaiſanteries, qui ne ſont point de ſon ſtile, ni de ſon caractere.
Ces endroits ajoûtez n’étoient pas en grand nombre : on pourra s’en apercevoir en comparant l’édition que voici avec celle que l’Auteur dont on ſe plaint a fait faire : Cependant ils ne laiſſoient pas de déplaire beaucoup à Mademoiſelle L. étant naturellement ennemie de la Satire & des mauvaiſes plaiſanteries. C’eſt méme ce qui l’avoit portée à relever celles du nouveau Juvenal.
Quoiqu’elle ait adreſſé ſes plaintes à trois perſonnes des plus illuſtres de France pour leur ſavoir & pour leur merite, & que les Lettres qu’elle leur a écrit ſe ſoient répandues dans le monde, on a crû devoir mettre icy ce détail, pour ceux qui n’ont point ſû ces particularitez, & l’on donne icy le Triomphe de Madame des-Houlieres tel que ſon Auteur l’envoya manuſcrit à Mademoiſelle de Scudery.
Lluſtre Sapho, dont les Airs
Fameuſe Scuderi, qui ſçavez du Parnaſſe
Et les routes & les détours
Vif eſprit que rien n’embaraſſe,
Jardin où tant de fleurs renaiſſent tous tes jours,
En beaux caracteres dorez,
Un immortel Burin ait gravé vôtre gloire,
Et que vos talens reverez,
Dans tous les tems ſoient honorez
Du commerce frequent de la Troupe Immortelle,
Je vais du Sacré Mont vous dire une nouvelle
Que peut-être vous ignorez.
Mais aurai-je la voix aſſez forte, aſſez belle
Pour vous la chanter comme il faut ?
Non. Craignons les écueils d’un projet temeraire,
Parler comme les Dieux n'eſt pas petite affaire,
Ne prenons point un ton ſi haut,
Et ſuivons des Mortels le langage ordinaire.
Oüi, ſçavante Favorite des Dieux, admirable Scuderi, je vais vous faire le récit que je viens de vous promettre, & vous aprendre les honneurs qu’Apollon a bien voulu rendre à l’Illuſtre Madame Des-Houlieres, après que de cette vie elle a paſſé à l’Immortalité ; mais je vais vous faire ce récit en langage vulgaire ; ainſi n’attendez de moi dans ce petit Diſcours qu’une naïve ſimplicité.
Sçachez donc, immortelle Sapho, que comme je rêvois ce matin à la perte que l’Empire des Lettres a faite de la ſpirituelle & ſçavante Madame Des-Houlieres, & que je penſois que tous ceux qui aiment les belles productions d’eſprit, devoient rendre des honneurs funebres à cette Ombre illuſtre ; j’ai vu la Muſe Uranie, qui brillante d’un éclat qui m’ébloüiſſoit les yeux, & dans cette parure qu’ont toutes ſes autres Sœurs, lorſqu’elles aſſiſtent à quelque Ceremonie extraordinaire, s’avança vers moi ; & j’alois lui demander le ſujet de cet ajuſtement, lorſqu’elle me prévint en parlant de la ſorte.
Je ſuis trop attachée au parti des Femmes, & je vous tiens trop de compte de l’intérêt que vous prenez à celles qui ont du mérite, pour ne pas venir vous informer du deſtin de Des-Houlieres. Je vais vous faire part de ce qui s’eſt paſſé en ſa faveur au Parnaſſe, de ce que nous y avons vû nous-mêmes, & de ce que Mercure nous en a conté.
Si-tôt que Des-Houlieres, ce génie délicat & profond, eût vû ſon ame immortelle ſeparée de l’écorce fragile qui la couvroit, Pluton n’eût point d’aplication plus forte que de ſonger à la placer dans l’endroit des Champs Elizées qu’il lui croyoit le plus convenable ; & pour la recevoir avec plus d’honneur, il prit Proſerpine dans ſon Char attellé de ſes Chevaux noirs, & enſemble ils allèrent au devant de cette grande Ombre juſqu’au delà des Frontieres de leur Royaume.
Un grand peuple qui n’avoit point encore paſſé cette Onde fatale qu’on ne repaſſe jamais, les accompagna, & l’ombre illuſtre fut reçûë de cette foule de Morts avec mille marques d’admiration, & ſur tout des Poëtes, qui s’éforcerent à l’envi de faire à ſa loüange, les uns l’Impromptu d’une Epigramme, ceux-ci un Sonnet, & ces autres du moins un Couplet de Chanſon.
Proſerpine toute Reine qu’elle eſt des Enfers, ne crut point s’abaiſſer en décendant de ſon Char pour l’embraſſer, & Pluton qui avoit fait la même choſe, lui preſenta la main dans l’intention de l’y faire monter, & de la placer entr’eux deux, afin qu’elle pût entrer comme en Triomphe dans les Champs Eliſées.
Mais avant qu’elle y montat, ce Dieu crut neceſſaire de décider en quel endroit de ces Champs bienheureux on la placeroit ; il conſulta Proſerpine, & tous deux ſe trouvèrent fort embaraſſez.
L’ordre eſt établi dans cet Empire d’aſſortir enſemble toutes les Ombres d’un même caractere ; & Des-Houllieres avoit brillé dans le monde par tant de caractères diférens, qu’on avoit peine à déterminer ſous lequel on devoit la ranger.
Il crut qu’il feroit injuſtice aux Belles de ne pas placer avec elles une Femme à qui la Beauté avoit acquis tant de réputation.
Celles dont les airs vifs, touchans & enjoüez, avoient ſans le ſecours même de la beauté acquis quantité d’Amans, pouvoient prétendre que Des-Houlieres, celebre par la vivacité, la tendreſſe & l’enjoûment, devoit être rangée ſous leur Cathegorie.
Il préſuma qu’il n’y auroit pas juſqu’aux Joüeuses, qui n’euſſent peine à la ceder, puiſque pour ſe délaſſer de ſes occupations plus ſérieuſes, le Jeu avoit fait un des amuſemens de ſa vie.
Mais qu’à plus juſte titre les Satyriques agreables ſe récriroient qu’elle devoit être de leur Troupe, elle qui par les traits fins d’une Satyre toûjours vive, ſans bleſſer jamais perſonne, avoit avec tant de délicateſſe & d’eſprit, cenſuré les défauts des hommes & les travers du ſiecle.
Il ſentit bien que les Sçavantes diroient, que ſes Ecrits pleins de ſcience & de bon goût, marquoient aſſez que ce ſeroit faire une injuſtice que de la leur enlever.
Et qu’enfin les Spirituelles remontreroient qu’elle avoit brillé de leurs plus vives lumieres, & qu’elle devoit à l’étenduë de ſon eſprit tant d’heureux & tant de divers talens, qu’elle avoit ſi bien employez.
Pluton marquoit à Proſerpine l’embaras où le mettoient ces reflexions qui l’empêchoient de décider ; & ſon irreſolution commençoit à impatienter Mercure, qui comme vous ſçavez, eſt chargé du ſoin de placer les Ombres dans le ſejour qui leur eſt deſtiné.
Vous ſçavez que c’eſt un Dieu, qui comme le Métal auquel il préſide, eſt dans une continuelle agitation, & qui ne ſe fixe pas aiſément. La confidence de Jupiter, & le Négoce des hommes lui donnent tant d’affaires dans le Ciel & ſur la Terre, qu’on ne peut voir ſans ſurpriſe qu’il ait tant de momens à perdre dans les Enfers, & qu’il ait voulu y accepter cette Charge de Grand-Maître des Ceremonies.
Cependant la conſideration particulière qu’il avoit pour l’Ombre d’une Femme, qu’il avoit regardée en naiſſant d’un aſpect tres-favorable, adoucit ſon impatience, & il ſe réſolut de ne la point quiter que Pluton ne ſe fût déterminé. Ce Dieu s’aperçût neanmoins qu’il avoit quelqu’inquiétude, & pour ne la pas prolonger, il ordonna qu’on fit venir promptement Minos pour prendre conſeil de lui, & fixer par ſon avis ſes irreſolutions.
Minos les fit attendre plus que le reſpect qu’il doit à Pluton ne ſembloit le permettre. Ce Juge des lieux ſouterains, quoique bien plus prompt à faire juſtice que ceux de la Terre, étoit embaraſſé à examiner un Procez étrange ; c’étoit celui d’un Miſantrope de nouvelle eſpece, qui pendant ſa vie avoit été l’Ennemi irréconciliable des femmes, & qui ne les avoit haïes & déchirées qu’à cauſe qu’il ne pouvoit ſouffrir leur enjoûment et leur douceur naturelle.
La nouveauté de ce crime chagrinoit d’autant plus Minos, qu’elle luy faiſoit perdre un temps conſidérable, parce qu’au lieu que la coûtume eſt établie aux Enfers d’aſſembler en une troupe tous les coupables de mêmes crimes pour ne donner qu’une Sentence contre tous, il étoit obligé de le juger ſeul, ne ſe trouvant pas un de ſes ſemblables dans l’Empire de Pluton. Il eſt vrai que s’il eût voulu attendre, on lui diſoit qu’il en reſtoit encore un dans le monde poſſedé de la même Miſantropie, & qui pouroit bien-tôt arriver.
Minos enfin le jugea, & le condamna à recevoir de Cerbere autant de morſures que ſa langue médiſante avoit lancé de traits injurieux contre les Femmes, & à prendre enſuite les livrées des Furies pour être leur Laquais à perpetuité ; ſuplice trop leger pour un crime de cette claſſe, quoiqu’il y eût beaucoup à ſouffrir dans le ſervice de ces terribles Sœurs, & que l’aſpect des Serpens de leurs coifures, fut ſeul capable de faire fremir d’horreur celui qui porteroit les lambeaux de leur queuë déchirée.
Si-tôt que Minos eût expedié ce Cynique, il partit, & vint trouver Pluton ; mais il ne faiſoit que d’arriver auprès de lui, & excuſoit encore ſon retardement ſur la peine qu’il avoit euë au Raport qu’il avoit fait de ce Procez devant Éaque & Radamante, lors qu’Ovide parut.
Ovide, comme vous le ſçavez, ne fut point mis comme les autres hommes dans les Enfers ; il étoit trop Favori d’Apollon pendant ſa vie pour en être ſeparé apres ſa mort ; & ce Dieu l’a toûjours gardé prés de lui pour être ſur le Parnaſſe le Secretaire de ſes Commandemens & faire pour luy les fonctions que Mercure fait pour Jupiter.
Ce fameux Romain qui fut toûjours l’Adorateur du beau Sexe, fit entendre à Pluton qu’il venoit de la part de ce Roy du Parnaſſe, pour demander l’illuſtre Madame Des-Houlieres, à laquelle il deſtinoit auprès des neuf Muſes une place plus agréable & plus digne d’elle que celle qu’on pourroit luy preparer dans les Champs Eliſées.
Proſerpine qui dés le premier coup d’œil qu’elle avoit jetté ſur cette Ombre illuſtre, avoit reſſenti un de ces effets prompts que produit ſur un bon cœur un mérite extraordinaire, fut fort chagrine du compliment ; mais la fille de Cérés n’avoit garde de ſe broüiller avec le Dieu, ſans lequel la Terre n’auroit point d’Epics. De ſorte qu’aprés l’avoir tendrement embraſſée, & fait promettre de ne la point oublier, elle ne put s’empêcher de remettre entre les mains d’Ovide une Ombre, qui n’ayant point paſſé le fleuve fatal, n’étoit pas encore ſous la puiſſance de Pluton.
Ovide n’eut pas plûtôt reçû des mains de Proſerpine le dépôt précieux de cette Ombre illuſtre, qu’il aperçût ſur les bords du Fleuve infernal Minerve, qui à la prière d’Apollon étoit venuë avec ſon Char, pour conduire au Parnaſſe cette Amie des Muſes ; elle la fit placer à côté d’elle. Et comme cette Déeſſe de la Sageſſe & de la Science avoit été pendant ſa vie la conductrice de toutes ſes actions, elle voulut bien luy ſervir encore de guide aprés ſa mort, pour la remettre entre les mains du Dieu qui l’avoit toûjours tendrement cherie.
Elle la conduiſit donc ſur le ſommet du Parnaſſe, & la décendit au pié du Rocher, d’où ſort la celebre fontaine où les Poëtes prennent de ſi differentes yvreſſes. Rien n’y parut nouveau à Madame Des-Houlieres ; elle avoit fait tant de promenades dans ce beau ſejour, & dormi tant de fois à l’ombre des Lauriers qui y conſervent une éternelle verdure, que rien ne luy étoit inconnu.
Mais jamais l’air qu’on y reſpire ne luy parut ſi doux, & l’on peut croire que la comparaiſon qu’elle en faiſoit avec l’air enſouffré des bords du Cocite qu’elle venoit de quitter, contribuoit beaucoup à redoubler les agrémens qu’elle trouvoit ſur le Parnaſſe. L’accueil qu’elle y reçut, & les empreſſemens qu’on eût à luy donner des marques glorieuſes d’une véritable joye, la toucherent encore davantage : mais elle fut au comble de la ſienne, lorſqu’étant preſentée par Ovide aux piez du Thrône d’Apollon, elle entendit ce Dieu luy parler en ces termes.
Il y a long-temps que mes neuf Sœurs ſe ſont expliquées auſſi-bien que moy, de la confuſion que nous ſentons de ne pouvoir ſuffire à chanter la gloire du Heros qui gouverne la premiere Monarchie du monde, & la plus aimée des Dieux. Le nombre de ſes Exploits eſt ſi grand, qu’il nous eſt impoſſible malgré tous nos talens d’en celebrer la moitié, & ma penetration dans l’avenir me fait découvrir que bien loin de nous laiſſer reſpirer, ce Monarque va nous accabler encore par la foule de ſes grandes actions. Son auguſte Fils continûra d’y joindre les ſiennes. Que ſera-ce donc quand les trois jeunes Heros formez du ſang de ce Fils, marcheront ſur les grandes traces de leur Ayeul ? leurs Exploits donneront aſſez de ſujet pour tenir nos Lyres toûjours tenduës, & nos voix auront peine à les ſuivre ?
Je voi le premier de ces aimables Princes qui ſous les auſpices du Monarque ſon ayeul portera ſes Armes victorieuſes juſques dans l’Affrique & dans l’Aſie, & ſur les pas d’Alexandre étendra ſes Conquêtes juſqu’au-delà des Indes. À la valeur d’un Conquerant il ſçaura joindre un ſçavoir ſublime dont il donne déjà cent marques éclatantes, & l’avenir ne prépare pas de moindres Triomphes à ſes freres. Comment ferions-nous donc pour ne pas ſuccomber ſous le poids, de tant de matières illuſtres, ſi nous ne cherchions du ſecours ?
Je déclare donc qu’avec l’aplaudiſſement de Minerve & les ſuffrages unanimes des neuf Sœurs, nous érigeons Des-Houlieres dixième Muſe.
Les divers talens qui ont brillé dans cette illuſtre Femme nous ont fait beaucoup d’honneur parmy les Mortels ; mais puiſque c’eſt l’arreſt du deſtin qu’elle n’y ait pas demeuré plus long-tems, nous voulons faire voir avec éclat combien le PARNASSE EST RECONNOISSANT, en luy aſſurant, avec ce titre qu’elle s’eſt acquis par ſon merite, l’honneur éternel que nous voulons luy faire.
Nous eſperons que dégagée des ſoins du corps, revêtuë de l’immortalité qui luy eſt duë, & éclairée de nouveau par la continuelle converſation des neuf Sœurs qui ſe feront un plaiſir particulier de luy confier tous les ſecrets inconnus aux Mortels, elle nous ſoulagera beaucoup dans nos travaux.
Le Dieu de l’Éloquence dit encore cent autres choſes obligeantes en faveur de cette ſçavante femme, & ordonna enſuite une Fête pour celebrer la réception de Des-Houlieres au rang des Muſes.
Tous les Arts s’empreſſerent d’employer leurs talens les plus ingenieux pour contribuer de tout ce qui dépendoit d’eux à la celebrité de la Fête, & il n’y en eut point qui ne marquât une glorieuſe émulation de plaire au Dieu des Vers en honnorant l’Héroïne qu’il venoit d’adopter.
La Poëſie qui fit toujours les délices de cette aimable Femme, fut chargée par Apollon de faire les honneurs de la Fête ; elle y parut dans ſes ajuſtemens les plus magnifiques, elle étoit ſuivie de toutes ſes Nymphes de divers génies, qui chacune dans leur caractere ont des beautez charmantes. Elles étoient parées de leurs plus beaux ornemens, & rien n’avoit jamais paru ſur le Parnaſſe ni de plus galant ni de plus magnifique.
L’Épique qui n’avoit pû encore trouver que rarement le moyen de ſe bien habiller à la Françoiſe, paroiſſoit avec ſa longue Robe à la Grecque ; elle marchoit apuyée de ſa main droite ſur Homere, de la gauche ſur Virgile, & faisoit porter la queuë par le Taſſe.
La Tragédie chauſſée de ſon Cothurne & vétuë de ſon Manteau Royal, venoit enſuite précédée de Sophocle & d’Euripide comme un Recteur de ſes Maſſiers ; mais Corneille comme ſon plus cher ami luy ſervoit d’Ecuyer, vétu en Empereur Romain, & ſoutenant dans toute ſa grandeur le caractere de ces Maitres du monde.
La Comedie paroiſſoit à ſes côtez en habit bourgeois, folâtrant & cenſurant le ridicule des Hommes. Ariſtophane, Ménandre, Térence, & Plaute luy faiſoient cortege ; mais Molière qui les avoit devancez, rioit d’un ris de Scaramouche en démaſquant un Tartufe, & s’étoit vêtu en Mamamouchi pour ſe rendre digne de donner la main à une Déeſſe.
La Satire vétuë de la peau d’un Porc-épi, & jettant de tous côtez le ſel à pleines mains, traînoit aprés elle Juvenal, Perſe & Martial. Horace eut été à leur tête, s’il n’eût pas pris parti parmi les Lyriques ; mais on voyoit cette Nymphe qui refuſoit la main à Régnier & à D.… à l’un parce qu’il avoit fait des deſcriptions trop remplies de groſſieretez & d’images choquantes, & à l’autre parce que ne moderant point ſon ſel trop Cauſtique, il avoit au grand ſcandale du beau Sexe réduit à trois le nombre des Femmes d’honneur.
La Nymphe Lyrique qui mêle les Dieux, les Heros, les Amours & le Vin, paroiſſoit enſuite dans un habit pompeux & galant, tenant ſon Luth à la main, dont elle accompagnoit les accords avec ſa voix. Anacreon la ſuivoit ; Pindare étoit au côté droit de la Déeſſe, ſuivi d’Horace : Et enfin après ces illuſtres Antiques, on voyoit marcher Quinaut, qui aprés s’être fait de Tragique ordinaire excellent Operateur, & ayant pouſſé le Lyrique François auſſi loin qu’il peut aller, chantoit un Air de Lulli, qui avoit ſervi de Canevas à de fort jolies paroles qu’il venoit de faire.
Enfin pour ne pas vous ennuyer, tous les differens genies de la Poëſie ſe trouverent là pour rendre hommage à la ſçavante Des-Houlieres, & honorer ſon Apotheoſe : & comme dans le Triomphe des Romains on portoit les Peintures des Places, des Rivières & des Montagnes ſubjuguées ; auſſi tous ces génies portaient dans differens Tableaux les noms des Ouvrages differens de cette dixiéme Muſe.
Le Genie Héroïque portoit ſur un Gonfanon de Satin bleu, relevé d’une excellente broderie d’or, le titre de cette Ode ſublime où elle celebra l’hommage que le Souverain d’une ſuperbe Republique vint rendre au plus grand des Rois, & ceux de ces admirables Épitres qui chanterent ſi noblement les glorieuſes Conquêtes de Mons & de Namur.
Le Genie ſerieux mettoit en vûë l’Ode ſçavante faite pour conſoler la Roche-Foucaut d’un mal rigoureux, l’Idyle qui regrettoit la mort du genereux Montauſier, & l’Élegie à Licidas.
Le Genie moral étaloit une foule d’Idiles dont la force égaloit la beauté, & mettoit en balance s’y il devoit doner le premier rang à celle des Moutons.
Le Genie galant faiſoit paroître ſur un Etendard tiſſu d’écorces de Tilleuls crus ſur les rivages de la Charante, les Églogues charmantes où Celimene ſe plaint ſi tendrement de l’abſence de ſon Berger, & Iris de l’ingratitude du ſien, & un nombre infini de Chanſons fines, délicates, touchantes, & toutes remplies de penſées nouvelles.
L’Enjoüé portoit en triomphe ces agréables Épîtres écrites ſur les bords du Lignon ; d’autres pleines de fines plaisanteries ſur l’égarement des jeunes étourdis du tems, & cent autres pieces brillantes, & d’un enjoûment auſſi ſpirituel que galant.
Celui qui badine ingenieuſement, & dont la Fontaine a emprunté le tour naïf de ſes Fables admirables, & Marot ſes ſimplicitez boufonnes : Ce Genie, dis-je, portoit les titres de ces Ballades remplies d’agréables naïvetez, & ces Rondeaux divertiſſans dont le ſel n’étoit jamais hors de la place.
Je laiſſe, continua Uranie, le détail de beaucoup de pompes extraordinaires qu’on fit pour honorer cette Fête. Je vais ſeulement vous décrire quelqu’uns des Arcs de Triomphe qu’on dreſſa ſur le paſſage de la nouvelle Muſe. On voyoit dans le premier d’excellentes Figures des plus celebres ſçavantes de l’antiquité ; & dans des Bas-reliefs travaillés avec tous les ſoins de la Sculpture, étoient repreſentées les actions qui avoient raport à la gloire de ces Femmes illuſtres.
La Figure de l’ancienne Sapho ſe faiſoit remarquer d’abord. Cette docte perſonne s’eſt conſervé un honneur immortel ; quoiqu’elle ait été autant ſurpaſſée par une nouvelle Sapho, qu’elle a ſurpaſſé elle-même les plus fameux Poëtes de l’antiquité.
On voyoit au deſſous d’elle un Bas-relief qui repreſentoit les honneurs que les Lesbiens rendoient dans une Fête publique à cette admirable Citoyenne. On voyoit des troupes de jeunes filles qui jettoient des fleurs ſur ſa route, pendant que de jeunes garçons vétus en Apollon luy mettoient des Couronnes de Laurier ſur la tête, & que d’autres de même parure la ſuivoient en jouant de divers inſtrumens.
On voyoit d’un autre côté les Mityliens & les peuples de Smirne, qui faiſoient mettre la figure de cette Heroïne ſur leur monoye. Et ſur la bordure du Bas-relief, on avoit ménagé les Buſtes des grands Hommes qui ſe ſont efforcez de rendre juſtice au merite de Sapho dans leurs ſçavants écrits : On reconnoiſſoit Socrate, Ariſtote, Strabon, Denis d’Halicarnaſſe, Plutarque, Longin & l’Empereur Julien.
Érinne, à qui Lesbos avoit donné la naiſſance auſſi-bien qu’à Sapho, étoit à côté d’elle. Et dans le Bas-relief qui étoit à ſes pieds, on voyoit les Grâces en petit, enchaînées dans un cercle fort étroit, pour deſigner qu’elle ſçavoit mettre toutes les Graces dans le petit eſpace de ſes Madrigaux.
Enſuite on voyoit Corinne tenant à ſa main un Médaillon qui repreſentoit Mirtis, dont elle avoit apris les preceptes de l’Art Poëtique ; mais comme l’Écoliere avoit beaucoup ſurpaſſé ſa Maîtreſſe, on voyoit dans le Bas-relief une Troupe de Juges, dont l’air étoit auſſi ſpirituel que ſage, qui adjugeoient à Corinne le prix qu’elle avoit remporté ſur cent doctes rivaux, dont Pindare étoit du nombre ; & loin qu’aucun dépit eût altéré la phiſionomie de ce grand Poëte, on voyoit ſur ſon viſage un air de ſurpriſe agréable & de ſatisfaction.
Aprés Corinne paroiſſoit Aſpaſie, qui tenoit une Lyre. Mais comme la Poëſie n’avoit pas été le ſeul de ſes talens, on avoit repreſenté au deſſous d’elle un grand nombre des plus illuſtres Atheniens, qui venoient prendre de cette habile femme des regles d’éloquence & des leçons de politique. Le fameux Pericles même êtoit des plus empreſſez de ce nombre.
On remarquoit avec plaiſir la figure de Praxille, ſon air vif & enfantin la rendoit toute gracieuſe ; un groupe de Jeux & d’Amours étoit à ſes pieds, pour deſigner la tendreſſe & l’enjoûment de ſes écrits.
La derniere Statuë de cet Arc Triomphal étoit la figure de Teleſille. Elle avoit un air plein de ſageſſe & de majeſté, tenoit un Caſque dans ſa main droite, & avoit une grande quantité de Livres à ſes pieds. C’eſt ainſi que les Argiens la repreſenterent autre-fois, quand ils luy éleverent une Statuë dans la plus belle de leurs places publiques.
On voyoit en éloignement dans le Bas-relief qui étoit au deſſous d’elle, Teleſille qui touchoit une Lyre dans une Galerie entourée de Livres, pour marquer ſes talens en Poëſie. Puis ſur le devant du Bas-relief on voyoit cette illuſtre Sçavante à Cheval, qui ayant animé par ſon éloquence & par ſon exemple toutes les Dames d’Argos, deffendoit cette Ville avec elles contre les Lacedemoniens, qui eſperoient la ſurprendre pendant que tous les Argiens étoient en campagne.
On voyoit d’un autre côté la ſuite entière des Lacedemoniens, & enfin le Triomphe de Teleſille, auſſi illuſtre par ſon courage que par ſa ſcience.
Pour achever les ornemens de cet Arc de Triomphe, on y avoit placé les Médaillons de la mere des Gracques & de Zenobie, auſſi fameuses par leur éloquence & par leur amour pour les ſciences, que par quantité d’autres beaux endroits.
Ovide auroit bien ſouhaité qu’on y eût auſſi placé ſa Corinne Romaine : mais malgré le credit qu’il a auprés d’Apollon, il n’en pût obtenir cette faveur. Car on n’a pas au Parnaſſe la complaiſance injuſte que certains beaux eſprits ont eu quelque fois ſur la terre. Et comme on ſçait fort bien dans nôtre Cour que la Corinne de Rome ne doit la réputation de ſon ſçavoir qu’aux ouvrages qu’Ovide & quelques autres de ſes adorateurs ont compoſez ſous ſon nom, on n’a garde de ſouffrir qu’une telle Uſurpatrice de gloire ait place avec les illuſtres perſonnes qui ſont de véritables ſçavantes.
Après cet Arc de Triomphe où l’on avoit fait éclater le merite des Sçavantes de l’antiquité ; on en trouvoit un autre où les Sçavantes modernes étoient repreſentees. On y voyoit la judicieuſe Piſan[3], les deux fameuſes Des-Roches[4], la docte Scurman, la Princeſſe Palatine[5], celle de Rohan[6], Artenice, Julie, la Suze, Ville-Dieu, Cornaro & beaucoup d’autres.
Auſſi bien que les Sçavantes anciennes, ces illuſtres modernes avoient à leurs pieds des Bas-reliefs, où leurs principales actions étoient repreſentées. Et il n’y en avoit aucune qui ne marquât aſſez que ces Héroïnes ont donné des preuves éclatantes que leur Sexe eſt capable des ſciences les plus relevées, & des productions d’eſprit les plus excellentes.
Sur le piedeſtaux de toutes ces Figures de femmes iluſtres anciennes & modernes, on avoit mis des inſcriptions qui faiſoient d’agreables alluſions de leurs divers talens à ceux de Madame Des-Houlieres ; & ſi je voulois entrer dans la deſcription de tous les autres Arcs de Triomphe qui furent dreſſez ſur ſon paſſage, je pourrois remplir un volume de chifres & de deviſes les plus ingenieuſes du monde, qu’on y avoit peintes, & qui étoient tirées des Ruiſſeaux, des Fleurs, des Oyſeaux & des Moutons que la Muſe champêtre de cette Heroïne avoit rendus ſi celebres.
Cette Pompe faite à l’honneur de nôtre Sexe, remplit de joye tout le Parnaſſe, & mes ſœurs & moy intereſſées dans l’honneur de ce Sexe, nous en prîmes occaſion d’animer toute l’Aſſemblée contre ce Bilieux qui a eu la temerité de répandre avec trop d’aigreur le fiel ſatirique de ſa quinteuſe rime contre les Femmes.
Eh ! Déeſſes, nous dit Apollon, qu’avez-vous ? Ne vous inquiétez point des injures outrées dont vous accable ce nouveau Juvenal. Vôtre aimable Sexe, dont je prendrai toûjours les intereſts, eſt déja vengé ; ne m’avez-vous pas vû indigné du mauvais uſage qu’il a fait des talens dont je l’avois partagé ? Ce que je lui avois donné, je le reprens ſans nul eſpoir de retour, & par une juſte punition, j’ai voulu que lui, ce Grand-Maître de l’Art, & qui a fait de ſi belles leçons pour les autres, les ait ſi mal ſuivies ? Oüi, je me ſuis fait un plaiſir de le laiſſer tomber dans des obſcuritez embarraſſantes, & dans d’inſuportables repetitions, & enfin donner dans des écueils que tant d’autres ont évité par ſes propres inſtructions.
Quand le Satirique Latin publia la Satire licentieuse qui dechiroit depuis l’Imperatrice juſqu’à la derniere Bourgeoiſe de Rome, les Dames n’en furent pas moins honorées, & les noms des vertueuſes Romaines n’en ont pas moins paſſé à la Poſterité. Mais ſi dans le ſiecle des premiers Empereurs, tant de femmes ſe ſont renduës celebres par leur ſcience & par la force de leur genie ; le ſiecle moderne nous fournit parmi elles tant d’exemples ſublimes de vertu, que le beau Sexe n’a pas lieu de regreter ou d’envier le paſſé, & l’Heroïne qui vient de prendre place parmi les Muſes, n’eſt pas la ſeule qui mette ſon Sexe du moins en égalité avec celui des Hommes.
Bien loin donc que les Portraits des Laïs que cette Satire nous fait, ſoient les Portraits des Femmes, ils ne ſont au contraire remplis que de faux traits qui les rendent méconnoiſſables. Combien trouve-t-on d’Heroïnes qui ont des vertus ſi pures, que l’imagination ne ſe peut rien figurer au delà ? Et l’illuſtre & vertueuſe Scuderi me permettra que ſans bleſſer ſa modeſtie, je vous diſe que j’en ſçai une qui poſſede elle ſeule plus de merite qu’il n’en faut pour rendre dix femmes fort illuſtres, puis qu’on voit briller en elle tout à la fois la ſageſſe, la grandeur d’ame, la generoſité, la droiture, l’eſprit, le ſçavoir, & enfin toutes les grandes qualités qui ont été ſi diverſement partagées entre les perſonnes de ſon Sexe. Mais elle les conteroit peu, ſi ces avantages n’étoient ſoûtenus & embellis par une modeſtie admirable qui ſe trouve bleſſée quand on lui rend juſtice avec éclat.
Tant d’autres ſe rendent fameuſes par une pieté ſolide, par une pudeur inviolable, par une ſage économie, par une ſcience bien reglée, & par une infinité d’autres avantages, qu’il eſt étonnant qu’on ait voulu par un affreux Libelle les ſcandaliſer d’une maniere ſi cruelle, & pour les foibleſſes de quelques-unes les aſſaſſiner toutes ; c’eſt pour venger en quelque maniere ce Sexe, que je veux aujourd’hui lui rendre un honneur ſingulier en la perſonne de cette nouvelle Muſe que j’adopte ; & les Dames ſe ſont déja vengées à leurs Toilettes de l’inſulte de ce Libelle, en le déchirant pour en faire des papillottes.
C’eſt ainſi, pourſuivit Uranie, qu’Apollon parla, & nous y aplaudîmes toutes. Il fit enſuite monter Madame Des-Houlieres ſur un Char magnifique & d’une forme extraordinaire. Et dans cette Machine tirée par le Pagaze, elle fut portée ſur la croupe du Parnaſſe au milieu des cris de joye d’une foule innombrable d’Amours, de Jeux & de Génies qui l’accompagnoient pour honorer ſon Triomphe, qui n’auroit pas eu ſa perfection, ſi Apollon n’eût commandé à la Muſique d’aſſembler ſous la conduite de Lulli un Chœur magnifique des plus belles voix du monde, pour chanter autour de ſon Char les Vers que je vais vous dire.
Qu’à jamais la beauté, l’eſprit & le ſçavoir,
À l’envi regnent chez les Dames,
Que toûjours nous voyons leurs ames
Soumiſes aux Loix du devoir,
Ô vous qui poſſediez cent talens pleins de luſtre,
Qui vont briller dans tout le jour,
Des traits empoiſonnez d’une Satire ruſtre,
Triomphez, Heroïne illuſtre,
Triomphez dans ce beau ſejour.
À la gloire du Sexe on verra les mortelles,
Toûjours aimables, toûjours belles,
Toûjours dignes d’un pur amour,
Et malgré D… toûjours ſpirituelles.
En vain ſon eſprit dur, ſatirique, malin,
Sur ce Sexe chéri verſe un affreux venin,
En vain d’un Vers Cinglant il le choque, il le bleſſe,
Si le Héros, ſi le Sçavant,
A du bon goût & de la politeſſe,
Il ne le doit qu’à la délicateſſe
De ce Sexe charmant.
Du commerce de Des-Houlieres,
Plein d’enjoûment,
Plein de ſageſſe & d’agrément,
Que d’eſprits ont reçû leurs plus vives lumières !
Vous dont on voit les cœurs déſolez, abatus,
Doux objets qui pleurez pour la perte funeſte
De celle qui rendroit vôtre Ennemi confus ;
Conſolez-vous, il vous en reſte
Qui ſçauront contre luy défendre vos vertus.
C’eft en vain contre vous qu’il ſe déchaîne & gronde,
Sexe, du genre humain la plus belle moitié ;
Sa Pièce que par tout on fronde,
Fait moins de mal que de pitié,
Et malgré ſon inimitié
Vos attraits dureront tout autant que le Monde.
Ces Chants achevez, à la gloire d’un Sexe qui ne peut être haï que des Pedans ; le Parnaſſe en corps mit Des-Houlieres en poſſeſſion de l’Immortalité. Vous me voyez encore, ajoûta la Muſe, dans ma parure de ceremonie, & je ſuis venue pour vous en faire un récit, qui je croi, ne vous déplaira pas.
Uranie ceſſa de parler dans cet endroit, & diſparut. Et j’ai cru, illuſtre Scuderi, que je devois auſſi-tôt vous faire part de cette nouvelle, qui ſans doute vous fera quelque plaiſir.
Si je ne vous ay point fait cette Relation dans les expreſſions dont la Muſe s’eſt ſervie ; c’eſt que les Divinitez parlent avec tant de rapidité qu’il eſt impoſſible aux Mortels de retenir leurs diſcours mot à mot ; tout ce qu’ils peuvent faire c’eſt d’en retenir le ſens, & je vous aſſure qu’à cet égard ma mémoire eſt tres-fidelle.
