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Œuvres mêlées de Saint-Évremond/Histoire/Réflexions sur les divers génies du peuple romain

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III
RÉFLEXIONS SUR LES DIVERS GÉNIES DU PEUPLE ROMAIN,
DANS LES DIFFÉRENTS TEMPS DE LA RÉPUBLIQUE.

(1663.)

CHAPITRE PREMIER.

De l’origine fabuleuse des Romains, et de leur génie,
sous les premiers rois.


Il est de l’origine des peuples, comme des généalogies des particuliers. On ne peut souffrir des commencements bas et obscurs. Ceux-ci, vont à la chimère : ceux-là donnent dans les fables. Les hommes sont naturellement défectueux et naturellement vains. Parmi eux, les fondateurs des États, les législateurs, les conquérants, peu satisfaits de la condition humaine, dont ils connoissoient les foiblesses et les défauts, ont cherché bien souvent, hors d’elle, les causes de leur mérite ; et de là vient que les anciens ont voulu tenir ordinairement à quelque Dieu dont ils se disoient descendus, ou dont ils reconnoissoient une protection particulière.

Quelques-uns ont fait semblant d’en être persuadés, pour persuader les autres, et se sont servis ingénieusement d’une tromperie avantageuse, qui donnoit de la vénération pour leur personne, et de la soumission pour leur puissance. Il y en a eu qui s’en sont flattés sérieusement. Le mépris qu’ils faisoient des hommes, et l’opinion présomptueuse qu’ils avoient de leurs grandes qualités, leur a fait chercher chimériquement, une origine différente de la nôtre ; mais il est arrivé, plus souvent, que les peuples, pour se faire honneur, et par un esprit de gratitude envers ceux qui les avoient bien servis, ont donné cours à cette sorte de fable.

Les Romains n’ont pas été exempts de cette vanité. Ils ne se sont pas contentés de vouloir appartenir à Vénus par Énée, conducteur des Troyens en Italie ; ils ont rafraîchi leur alliance avec les dieux, par la fabuleuse naissance de Romulus, qu’ils ont cru fils du dieu Mars, et qu’ils ont fait dieu lui-même, après sa mort. Son successeur Numa n’eut rien de divin, en sa race ; mais la sainteté de sa vie lui donna une communication particulière avec la déesse Égérie, et ce commerce ne lui fut pas d’un petit secours, pour établir ses cérémonies. Enfin les Destins n’eurent autre soin que de fonder Rome, si on les en croit. Jusque-là, qu’une providence industrieuse voulut ajuster les divers génies de ses rois aux différents besoins de son peuple.

Je hais les admirations fondées sur des contes, ou établies par l’erreur des faux jugements. Il y a tant de choses vraies à admirer, chez les Romains, que c’est leur faire tort que de les vouloir favoriser, par des fables. Leur ôter toute vaine recommandation, c’est les servir. Dans ce dessein, il m’a pris envie de les considérer par eux-mêmes, sans aucun assujettissement à de folles opinions, laissées et reçues. Le travail seroit ennuyeux, si j’entrois exactement dans toutes les particularités ; mais je ne m’amuserai pas beaucoup au détail des actions. Je me contenterai de suivre le génie de quelques temps mémorables, et l’esprit différent dont on a vu Rome diversement animée.

Les rois ont eu si peu de part à la grandeur du peuple romain, qu’ils ne m’obligent pas à des considérations fort particulières. C’est avec raison que les historiens ont nommé leurs règnes l’enfance de Rome ; car elle n’a eu, sous eux, qu’un très-foible mouvement. Pour connoître le peu d’action qu’ils ont eu, il suffira de savoir que sept rois, au bout de deux cents et tant d’années, n’ont pas laissé un État beaucoup plus grand que celui de Parme ou de Mantoue. Une seule bataille gagnée aujourd’hui, en des lieux serrés, donneroit plus d’étendue.

Pour ces talents divers et singuliers qu’on attribue à chacun, par une mystérieuse providence, il n’est arrivé, en eux, que ce qui étoit arrivé auparavant à beaucoup de princes. Rarement on a vu le successeur avoir les qualités de celui qui l’avoit précédé. L’un, ambitieux et agissant, a mis tout le mérite dans la guerre. L’autre, qui aimoit naturellement le repos, s’est cru le plus grand politique du monde, de se conserver dans la paix. Celui-là faisoit de la justice sa principale vertu. Celui-ci n’a eu de zèle que pour ce qui regarde la religion. Ainsi, chacun a suivi son naturel, et s’est plu dans l’exercice de son talent ; et il est ridicule de faire une espèce de miracle d’une chose si ordinaire. Mais, je dirai plus : tant s’en faut qu’elle ait été avantageuse au peuple romain, qu’on lui doit imputer, à mon avis, le peu d’accroissement qu’a eu Rome, sous les rois ; car il n’y a rien qui empêche tant le progrès que cette différence de génie, qui fait quitter bien souvent le véritable intérêt qu’on n’entend point, par un nouvel esprit qui veut introduire ce qu’on connoît mieux, et ce qui d’ordinaire ne convient pas.

Quand même ces institutions nouvelles auroient toutes leur utilité, il arrive de la diversité des applications, que diverses choses sont bien commencées, sans pouvoir être heureusement achevées.

La disposition étoit tout entière à la guerre, sous Romulus ; on ne fit autre chose, sous Numa, que d’établir des pontifes et des prêtres. Tullus Hostilius eut de la peine à tirer les hommes d’un amusement si doux, pour les tourner à la discipline militaire. Cette discipline n’étoit pas encore établie, qu’on vit Ancus se porter aux commodités et aux embellissements de la ville. Le premier Tarquin, pour donner plus de dignité au sénat, et plus de majesté à l’empire, inventa les ornements et donna les marques de distinction. Le soin principal de Servius fut de connoître exactement le bien des Romains, et de les diviser par tribus, selon leurs facultés, pour contribuer, avec justice et proportion aux nécessités publiques. « Tarquin le Superbe, dit Florus, rendit un grand service à son pays, quand il donna lieu, par sa tyrannie, à l’établissement de la république[1]. » C’est le discours d’un Romain, qui, pour être né sous des empereurs, ne laissa pas de préférer la liberté à l’empire. Mon sentiment est qu’on peut bien admirer la République, sans admirer la manière dont elle fut établie.

Pour revenir à ces rois, il est certain que chacun a eu son talent particulier ; mais, pas un d’eux n’eut une capacité assez étendue. Il falloit à Rome de ces grands rois qui savent embrasser toutes choses, par une suffisance universelle. Elle n’auroit pas eu besoin d’emprunter de différents princes les diverses institutions qu’un même auroit pu faire aisément durant sa vie.

Le règne de Tarquin est connu de tout le monde, aussi bien que l’établissement de la liberté. L’orgueil, la cruauté, l’avarice étoient ses qualités principales. Il manquoit d’habileté à conduire sa tyrannie. Pour définir sa conduite, en peu de mots : il ne savoit ni gouverner selon les lois, ni régner contre.

Dans un état si violent pour le peuple, et si mal sûr pour le prince, on n’attendoit qu’une occasion pour se mettre en liberté, quand la mort de la misérable Lucrèce la fit naître. Cette prude, farouche à elle-même, ne put se pardonner le crime d’un autre : elle se tua, de ses propres mains, après avoir été violée par Sextus, et remit, en mourant, la vengeance de son honneur à Brutus et à Collatin. Ce fut là que se rompit la contrainte des humeurs assemblées depuis si longtemps, et jusqu’alors retenues.

Il n’est pas croyable quelle fut la conspiration des esprits à venger Lucrèce. Le peuple, à qui tout servoit de raison, fut plus animé contre Sextus, de la mort que Lucrèce se donna, que s’il l’eût tuée véritablement lui-même ; et, comme il arrive dans la plupart des choses funestes, la pitié se mêlant à l’indignation, chacun augmentait l’horreur du crime, par la compassion qu’on avoit de cette grande vertu si malheureuse.

Vous voyez, dans Tite-Live, jusqu’aux moindres particularités de l’emportement et de la conduite des Romains[2] : mélange bizarre de fureur et de sagesse, ordinaire dans les grandes révolutions, où la violence produit les mêmes effets que la vertu héroïque, quand la discipline l’accompagne. Il est certain que Brutus se servit admirablement des dispositions du peuple : mais de le bien définir, c’est une chose assez difficile.

La grandeur d’une République, admirée de tout le monde, en a fait admirer le fondateur, sans examiner beaucoup ses actions. Tout ce qui paroît extraordinaire paroît grand, si le succès est heureux : comme tout ce qui est grand paroît fou, quand l’événement est contraire. Il faudroit avoir été de son siècle, et même l’avoir pratiqué, pour savoir s’il fit mourir ses enfants, par le mouvement d’une vertu héroïque, ou par la dureté d’une humeur farouche et dénaturée.

Je croirois, pour moi, qu’il y a eu beaucoup de dessein, en sa conduite. La profonde dissimulation dont il usa, sous le règne de Tarquin, me le persuade, aussi bien que son adresse à faire chasser Collatin du consulat. Il peut bien être que les sentiments de la liberté lui firent oublier ceux de la nature. Il peut être, aussi, que sa propre sûreté prévalut sur toutes choses ; et que, dans ce dur et triste choix de se perdre ou de perdre les siens, un intérêt si pressant l’emporta sur le salut de sa famille. Qui sait si l’ambition ne s’y trouva pas mêlée ? Collatin se ruina, pour favoriser ses neveux. Celui-ci se rendit maître du public, par la punition rigoureuse de ses enfants. Ce qu’on peut dire de fort assuré, c’est qu’il avoit quelque chose de farouche : c’étoit le génie du temps. Un naturel aussi sauvage que libre produisit alors, et a produit fort longtemps depuis, des vertus mal entendues.

CHAPITRE II.

Du génie des premiers Romains, dans les commencements de la république.

Dans les premiers temps de la République, on étoit furieux de liberté et de bien public. L’amour du pays ne laissoit rien aux mouvements de la nature. Le zèle du citoyen déroboit l’homme à lui-même. Tantôt, par une justice farouche, le père faisoit mourir son propre fils, pour avoir fait une belle action qu’il n’avoit pas commandée ; tantôt, on se dévouoit soi-même, par une superstition aussi cruelle que ridicule, comme si le but de la société étoit de nous obliger à mourir, bien qu’elle ait été instituée pour nous faire vivre avec moins de danger, et plus à notre aise. La vaillance avoit je ne sais quoi de féroce, et l’opiniâtreté des combats tenoit lieu de science, dans la guerre. Les conquêtes n’avoient encore rien de noble : ce n’étoit point un esprit de supériorité qui cherchât à s’élever ambitieusement au-dessus des autres. À proprement parler, les Romains étoient des voisins fâcheux et violents, qui vouloient chasser les justes possesseurs de leurs maisons, et labourer, la force à la main, les champs des autres.

Souvent, le consul victorieux n’étoit pas de meilleure condition que le peuple qu’il avoit vaincu. Le refus du butin a coûté la vie. Le partage des dépouilles a causé le bannissement. On a refusé d’aller à la guerre, sous certains chefs : on n’a pas voulu vaincre, sous d’autres. La sédition se prenoit aisément pour un effet de la liberté, qui croyoit être blessée par toute sorte d’obéissance, même aux magistrats qu’on avoit faits, et aux capitaines qu’on avoit choisis.

Le génie de ce peuple étoit rustique, autant que farouche. Les dictateurs se tiroient quelquefois de la charrue, qu’ils reprenoient quand l’expédition étoit achevée : moins par le choix d’une condition tranquille et innocente, que pour être accoutumés à une sorte de vie si inculte. Pour cette frugalité tant vantée, ce n’étoit point un retranchement des choses superflues, ou une abstinence volontaire des agréables, mais un usage grossier de ce qu’on avoit entre les mains. On ne désiroit point les richesses qu’on ne connoissoit pas ; on se contentoit de peu, pour ne rien imaginer de plus ; on se passoit des plaisirs dont on n’avoit pas l’idée. Cependant, à moins que d’y faire bien réflexion, on prendroit ces vieux Romains pour les premières gens de l’univers ; car leur postérité a consacré jusqu’aux moindres de leurs actions, soit qu’on respecte naturellement ceux qui commencent les grands ouvrages, soit que les neveux, glorieux en tout, aient voulu que leurs ancêtres eussent les vertus, quand ils n’avoient pas les grandeurs.

Je sais bien qu’on peut alléguer certaines actions d’une vertu si belle et si pure, qu’elles serviront d’exemples, dans tous les siècles ; mais ces actions étoient faites par des particuliers, qui ne se ressentoient en rien du génie de ce temps-là : ou c’étoient des actions singulières, qui, échappant aux hommes par hasard, n’avoient rien de commun avec le train ordinaire de leur vie.

Il faut avouer, pourtant, que des mœurs si rudes et si grossières, convenoient à la république qui se formoit. Une âpreté de naturel, qui ne se rendoit jamais aux difficultés, établissoit Rome plus fortement que n’auroient fait des humeurs douces, avec plus de lumières et de raison. Mais cette qualité, considérée en elle-même, étoit, à vrai dire, une qualité bien sauvage, qui ne mérite de respect que par la recommandation de l’antiquité, et pour avoir donné commencement à la plus grande puissance de l’univers.

CHAPITRE III.

Des premières guerres des Romains.

Les premières guerres des Romains ont été très-importantes, à leur égard, mais peu mémorables, si vous en exceptez quelques actions extraordinaires des particuliers. Il est certain que l’intérêt de la République ne pouvoit pas être plus grand, puisqu’il y alloit de retomber sous la domination des Tarquins ; puisque Rome ne se sauva du ressentiment de Coriolan, que par les larmes de sa mère ; et que la défense du Capitole fut la dernière ressource des Romains, lorsqu’après la défaite de leur armée, leur ville même fut prise par les Gaulois. Mais, considérant ces expéditions en elles-mêmes, on trouvera que c’étoient plutôt des tumultes que de véritables guerres ; et, à dire vrai, si les Lacédémoniens avoient vu l’espèce d’art militaire que pratiquoient les Romains, en ces temps-là, je ne doute point qu’ils n’eussent pris pour des barbares des gens qui ôtoient la bride aux chevaux, pour donner plus d’impétuosité à la cavalerie ; des gens qui se reposoient de la sûreté de leur garde sur des oies et sur des chiens, dont ils punissoient la paresse ou récompensoient la vigilance.

Cette façon grossière de faire la guerre a duré assez longtemps. Les Romains ont fait même plusieurs conquêtes considérables, avec une capacité médiocre. C’étaient des gens fort braves et peu entendus, qui avoient affaire à des ennemis moins courageux et plus ignorants. Mais, parce que les chefs s’appeloient des consuls, que les troupes se nommoient des légions, et les soldats des Romains, on a plus donné à la vanité des noms qu’à la vérité des choses ; et, sans considérer la différence des temps et des personnes, on a voulu que ce fussent de mêmes armées, sous Camille, sous Manlius, sous Cincinnatus, sous Papirius Cursor, sous Curius Dentatus, que sous Scipion, sous Marius, sous Sylla, sous Pompée, et sous César.

Ce qu’il y a de véritable, dans les premiers temps, c’est un grand courage, une grande austérité de mœurs, un grand amour pour la patrie : une valeur égale, dans les derniers, beaucoup de science, en ce qui regarde la guerre et en toutes choses, mais beaucoup de corruption.

Il est arrivé de là que les gens de bien, à qui le vice et le luxe étoient odieux, ne se sont pas contentés d’admirer la probité de leurs ancêtres, s’ils n’étendoient leur admiration sur tout, sans distinguer en quoi ils avoient du mérite, et en quoi ils n’en avoient pas. Ceux qui ont eu à se plaindre de leur siècle, ont donné mille louanges à l’antiquité, dont ils n’avoient rien à souffrir ; et ceux dont le chagrin trouve à redire à tout ce qu’on voit, ont fait valoir, par fantaisie, ce qu’on ne voyoit plus. Les plus honnêtes gens n’ont pas manqué de discernement ; et sachant que tous les siècles ont leurs défauts et leurs avantages, ils jugeoient sainement, en leur âme, du temps de leurs pères et du leur propre : mais ils étoient obligés d’admirer, avec le peuple, et de crier, quelquefois à propos, quelquefois sans raison : Majores nostri ! majores nostri ! comme ils entendoient crier aux autres. Dans une admiration si générale, les historiens ont pris, aussitôt, le même esprit de respect, pour les anciens ; et, faisant un héros de chaque consul, ils n’ont laissé manquer aucune vertu à quiconque avoit bien servi la république.

J’avoue qu’il y avoit beaucoup de mérite à la servir : mais c’est une chose différente de celle dont nous parlons, et on peut dire véritablement que les bons citoyens étoient chez les vieux Romains, et les bons capitaines chez les derniers.

CHAPITRE IV.

Contre l’opinion de Tite-Live, sur la guerre imaginaire
qu’il fait faire à Alexandre, contre les Romains[3].

J’admire jusqu’où peut aller l’opinion qu’a Tite-Live de ces vieux Romains, et ne comprends pas comment un homme de si bon esprit a voulu chercher une idée, hors de son sujet, pour raisonner si faux, sur la guerre imaginaire où il engage Alexandre. Il fait descendre en Italie ce conquérant avec aussi peu de forces qu’il en avoit, n’étant encore qu’un petit roi de Macédoine. Il devoit se souvenir qu’un simple général des Carthaginois a passé les Alpes, avec une armée de quatre-vingt mille combattants.

Ce n’est pas assez : il donne autant de capacité, pour la guerre, à Papirius Cursor, et à tous les consuls de ce temps-là, qu’en eut Alexandre ; bien qu’à dire vrai, ils n’en eussent qu’une connoissance très-imparfaite : car, alors, il n’y avoit, parmi les Romains, aucun bon usage de la cavalerie. Ils savoient si peu s’en aider, qu’on la faisoit mettre pied à terre, au fort du combat, et on lui ramenoit les chevaux, pour suivre les ennemis, quand ils étoient en déroute. Il est certain que les Romains faisoient consister leurs forces dans l’infanterie, et comptoient pour peu de chose le combat qu’on pouvoit rendre à cheval. Les légions, surtout, avoient en grand mépris la cavalerie des ennemis, jusqu’à la guerre de Pyrrhus, où les Thessaliens leur donnèrent lieu de changer de sentiment. Mais celle d’Annibal leur donna de grandes frayeurs ; et ces invincibles légions en furent quelque temps si épouvantées, qu’elles n’osoient descendre dans la moindre plaine.

Pour revenir au temps de Papirius, on ne savoit, pour ainsi dire, ce que c’étoit que de cavalerie ; on ne savoit encore ni se poster, ni camper dans aucun ordre ; car, ils avouent, eux-mêmes, qu’ils apprirent à former leur camp, sur celui de Pyrrhus, et qu’auparavant ils avoient toujours campé en confusion. On n’ignoroit pas moins les machines et les ouvrages nécessaires pour un grand siège : ce qui venoit, ou du peu d’invention de ce peuple nullement industrieux, ou de ce que n’y ayant presque jamais de vieilles armées, on ne donnoit pas le loisir aux hommes de mener les choses à leur perfection.

Rarement une armée passoit, des mains d’un consul dans celles d’un autre. Plus rarement encore, celui qui commandoit les légions en conservoit le commandement, son terme expiré : ce qui étoit admirable, pour la conservation de la République, mais fort opposé à l’établissement d’une bonne armée. Pour faire voir quelle étoit la jalousie de la liberté, c’est qu’après la défaite de Trasimène, où l’on fut obligé de créer un dictateur, Fabius, à peine avoit arrêté l’impétuosité d’Annibal, par la sagesse de sa conduite, qu’on lui substitua des consuls. Il y avoit tout à redouter de la fureur d’Annibal, rien à craindre de la modération de Fabius ; et, cependant, l’appréhension d’un mal éloigné l’emporta sur la nécessité présente.

Il est vrai que les deux consuls se gouvernèrent prudemment, dans cette guerre. Ils ruinoient insensiblement Annibal, comme ils rétablissoient la République, quand, par la même raison, on mit en leur place Terentius Varro, un présomptueux, un ignorant, qui donna la bataille de Cannes, et la perdit ; qui réduisit les Romains à une telle extrémité, que leur vertu, quelque extraordinaire qu’elle fût alors, les sauva moins que la nonchalance d’Annibal.

Il y avoit encore un autre inconvénient, qui empêchoit de donner toujours aux armées les chefs les plus capables de les commander. Les deux consuls ne pouvant être patriciens, et les patriciens ne pouvant souffrir qu’ils fussent tous deux d’une race plébéienne, il arrivoit d’ordinaire, que le premier nommé étoit un homme agréable au peuple, qui devoit son élection à la faveur ; et celui qu’on eût voulu choisir pour son mérite, se trouvoit exclu, bien souvent, ou par l’opposition du peuple, s’il étoit patricien, ou par l’intrigue et les artifices des sénateurs, lorsqu’il n’étoit pas de leur naissance. C’étoit tout le contraire dans l’armée des Macédoniens, où les chefs et les soldats subsistoient ensemble, depuis un temps incroyable. C’étoit le vieux corps de Philippe, renouvelé de temps en temps et augmenté, selon les besoins, par Alexandre. Ici, la valeur de la cavalerie égaloit la fermeté de la phalange, à qui même on peut donner l’avantage sur la légion, puisque, dans la guerre de Pyrrhus, les légions n’osoient se trouver opposées à quelques misérables phalanges de Macédoniens ramassés. Ici, l’on entendoit également la guerre de siège, et la guerre de campagne. Jamais armée n’a eu affaire à tant d’ennemis, et n’a vu tant de climats différents. Que si la diversité des pays où l’on fait la guerre, et celle des nations qu’on assujettit, peuvent former notre expérience, comment les Romains entreroient-ils en comparaison avec les Macédoniens, eux qui n’étoient jamais sortis d’Italie, qui n’avoient vu d’autres ennemis que de petits peuples voisins de leur république ? La discipline étoit grande, véritablement, parmi eux, mais la capacité médiocre.

Depuis même que la république fut devenue plus puissante, ils n’ont pas laissé d’être battus, autant de fois qu’ils ont fait la guerre contre des capitaines expérimentés. Pyrrhus les défit, par l’avantage de sa suffisance : ce qui faisoit dire à Fabricius, que les Épirotes n’avaient pas vaincu les Romains, mais que le consul avait été vaincu par le roi des Épirotes.

Dans la première guerre de Carthage, Régulus défit, en Afrique, les Carthaginois, en tant de combats, qu’on les regardoit déjà comme tributaires des Romains. On n’en étoit plus que sur les conditions, qu’on leur rendoit insupportables, lorsqu’un Lacédémonien, nommé Xantippe, arriva dans un corps d’auxiliaires. Ce Grec, homme de valeur et d’expérience, s’informa de l’ordre qu’avoient tenu les Carthaginois, et de la conduite des Romains. S’en étant instruit pleinement, il les trouva les uns et les autres fort ignorants dans la guerre ; et à force d’en discourir parmi les soldats, le bruit vint, jusqu’au sénat de Carthage, du peu de cas que ce Lacédémonien faisoit de leurs ennemis. Les magistrats eurent enfin la curiosité de l’entendre, et Xantippe, après leur avoir fait voir les fautes passées, leur promit le gain du combat, s’ils le vouloient mettre à la tête de leurs troupes.

Dans un misérable état, où l’on désespère de toutes choses, on prend confiance en autrui plus aisément qu’en soi-même. Ainsi les jalousies fatales au mérite des étrangers, vinrent à céder à la nécessité ; et les plus puissants, pressés de l’appréhension de leur ruine, s’abandonnèrent à la capacité de Xantippe, sans envie. Je ferois une histoire, au lieu d’alléguer un exemple, si je m’étendois davantage : il suffit de dire que Xantippe s’étant rendu maître des affaires, changea tout dans l’armée des Carthaginois, et sut si bien se prévaloir de l’ignorance des Romains, qu’il remporta sur eux une des plus entières victoires qui se soient jamais gagnées. Les Carthaginois, hors de péril, furent honteux de devoir leur salut à un étranger ; et revenant à la perfidie de leur naturel, ils crurent pouvoir étouffer leur honte, en se défaisant de celui qui les avoit défaits des Romains. On ne sait pas bien s’ils le firent périr, ou s’il fut assez heureux pour leur échapper[4] ; mais il est certain que, n’étant plus à la tête de leurs troupes, les Romains reprirent aisément la supériorité qu’ils avoient eue.

Si l’on veut aller jusqu’à la seconde guerre punique, on trouvera que les grands avantages qu’eut Annibal, sur les Romains, venoient de la capacité de l’un, et du peu de suffisance des autres : et, en effet, lorsqu’il vouloit donner de la confiance à ses soldats, il ne leur disoit jamais que les ennemis manquoient de courage ou de fermeté, car ils éprouvoient le contraire assez souvent ; mais il les assuroit qu’ils avoient affaire à des gens peu entendus dans la guerre.

Il est de cette science, comme des arts et de la politesse : elle passe d’une nation à une autre, et règne en divers temps, en différents lieux. Chacun sait qu’elle a été, chez les Grecs, à un haut point. Philippe l’emporta sur eux ; et toutes choses arrivèrent à leur perfection, sous Alexandre, lorsque Alexandre seul se corrompit. Elle demeura encore chez ses successeurs. Annibal la porta chez les Carthaginois ; et, quelque vanité qu’aient eue les Romains, ils l’ont apprise de lui, par l’expérience de leur défaite, par des réflexions sur leurs fautes, et par l’observation de la conduite de leur ennemi.

On en demeurera d’accord aisément, si l’on considère que les Romains n’ont pas commencé de résister à Annibal, quand ils ont été plus braves, car les plus courageux avoient péri dans les batailles. On avoit armé les esclaves ; on avoit composé des armées de nouveaux soldats. La vérité est qu’on lui a fait de la peine seulement, quand les consuls sont devenus plus habiles, et que les Romains, en général, ont mieux su faire la guerre.

CHAPITRE V.

Le génie des Romains, dans le temps que Pyrrhus leur fit la guerre.

Mon dessein n’est pas de m’étendre sur les guerres des Romains : je m’éloignerois du sujet que je me suis proposé ; mais il me semble que, pour connoître le génie des temps, il faut considérer les peuples, dans les diverses affaires qu’ils ont eues ; et, comme celles de la guerre sont sans doute les plus remarquables, c’est là que les hommes doivent être particulièrement observés, puisque la disposition des esprits et que les bonnes et les mauvaises qualités y paroissent davantage.

Dans les commencements de la république, le peuple romain, comme j’ai dit ailleurs, avoit quelque chose de farouche. Cette humeur farouche se tourna depuis en austérité. Il se fit ensuite une vertu sévère, éloignée de la politesse et de l’agrément, mais opposée à la moindre apparence de corruption. C’étoient là les mœurs des Romains, quand Pyrrhus passa en Italie, au secours des Tarentins. La science de la guerre étoit alors médiocre, celle des autres choses inconnue : pour les arts, ou il n’y en avoit point, ou ils étoient fort grossiers. On manquoit d’invention, et on ne savoit ce que c’étoit que d’industrie ; mais il y avoit un bon ordre, et une discipline exactement observée, une grandeur de courage admirable ; plus de probité avec les ennemis, qu’on n’en a d’ordinaire avec les citoyens. La justice, l’intégrité, l’innocence, étoient des vertus communes. On connoissoit déjà les richesses, et on en punissoit l’usage, chez les particuliers. Le désintéressement alloit quasi à l’excès ; chacun se faisoit un devoir de négliger ses affaires, pour prendre soin du public, dont le zèle alors tenoit lieu de toutes choses.

Après avoir parlé de ces vertus, il faut venir aux actions qui les font connoître. Un prince est estimé homme de bien, qui, opposant la force à la force, n’emploie que des moyens ouverts et permis, pour se défaire d’un ennemi redoutable. Mais, comme si nous étions obligés à la conservation de ceux qui nous veulent perdre, de les garantir des embûches qui leur sont dressées par d’autres, et de les sauver d’une trahison domestique, c’est l’effet d’une générosité dont on ne voit point d’exemple. En voici un, du temps dont j’ai à parler. Les Romains, défaits par Pyrrhus, et dans un état douteux s’ils rétabliroient leurs affaires, ou s’ils seroient contraints de succomber, eurent entre les mains la perte de ce prince, et en usèrent comme je vais dire.

Un médecin, en qui Pyrrhus avoit confiance, vint offrir à Fabricius de l’empoisonner, pourvu qu’on lui donnât une récompense proportionnée à un service si important. Fabricius, effrayé de l’horreur du crime, en informe incontinent le sénat, qui, détestant une action si noire, aussi bien que le consul, fit donner avis à Pyrrhus de prendre garde soigneusement à sa personne, ajoutant que le peuple romain vouloit vaincre par ses propres armes, et non pas se défaire d’un ennemi, par la trahison des siens.

Pyrrhus, ou sensible à cette obligation, ou étonné de cette grandeur de courage, redoubla l’envie qu’il avoit de faire la paix, et, pour y porter les Romains plus aisément, il leur renvoya deux cents prisonniers, sans rançon : il fit offrir des présents aux hommes considérables, il en fit offrir aux dames et n’oublia rien, sous prétexte de gratitude, pour faire glisser parmi eux la corruption. Les Romains, qui n’avoient sauvé Pyrrhus que par un sentiment de vertu, ne voulurent recevoir aucune chose qui eût le moindre air de reconnoissance : ils lui renvoyèrent donc un pareil nombre de prisonniers. Les présents furent refusés de l’un et de l’autre sexe, et on lui fit dire, pour toute réponse, qu’on n’entendroit jamais à la paix qu’il ne fût sorti d’Italie.

Parmi une infinité de choses vertueuses qui se pratiquèrent alors, on admire, entre autres, le grand désintéressement de Fabricius et de Curius, qui alloit à une pauvreté volontaire. Il y auroit de l’injustice à leur refuser une grande approbation. Il faut considérer, pourtant, que c’étoit une qualité générale de ce temps-là, plutôt qu’une vertu singulière de ces deux hommes. Et, en effet, puisqu’on punissoit les richesses, avec infamie, et que la pauvreté étoit récompensée, avec honneur, il me paroît qu’il y avoit de l’habileté à savoir bien être pauvre : par là, on s’élevoit aux premières charges de la république, où, exerçant une grande autorité, on avoit plus besoin de modération que de patience. Je ne saurois plaindre une pauvreté honorée de tout le monde ; elle ne manque jamais que des choses dont notre intérêt ou notre plaisir est de manquer. À dire vrai, ces sortes de privations sont délicieuses ; c’est donner une jouissance exquise, à son esprit, de ce que l’on dérobe à ses sens.

Mais, que sait-on si Fabricius ne suivoit pas son humeur ? Il y a des gens qui trouvent de l’embarras dans la multitude et dans la diversité des choses superflues, qui goûteroient en repos, avec douceur, les commodes, et même les nécessaires. Cependant, les faux connoisseurs admirent une apparence de modération, quand la justesse du discernement feroit voir le peu d’étendue d’un esprit borné, ou le peu d’action de quelque âme paresseuse. À ces gens-là, se passer de peu, c’est se retrancher moins de plaisirs que de peines. Je dirai plus : quand il n’est pas honteux d’être pauvre, il nous manque moins de choses, pour vivre doucement dans la pauvreté, que pour vivre magnifiquement dans les richesses. Pensez-vous que la condition d’un religieux soit malheureuse, lorsqu’il est considéré dans son ordre, et qu’il a de la réputation dans le monde ? Il fait vœu d’une pauvreté qui le délivre de mille soins, et ne lui laisse rien à désirer qui convienne à sa profession et à sa vie. Les gens magnifiques, pour la plupart, sont les véritables pauvres ; ils cherchent de l’argent, de tous côtés, avec inquiétude et avec chagrin, pour entretenir les plaisirs des autres ; et, tandis qu’ils exposent leur abondance, dont les étrangers jouissent plus qu’eux, ils sentent, en secret, leur nécessité avec leurs femmes et leurs enfants, et par l’importunité des créanciers qui les tyrannisent, et par le méchant état de leurs affaires, qu’ils voient ruinées.

Revenons à nos Romains, dont nous nous sommes insensiblement éloignés. Admire qui voudra la pauvreté de Fabricius ; je loue sa prudence, et le trouve fort avisé, de n’avoir eu qu’une salière d’argent, pour se donner le crédit de chasser du sénat un homme[5] qui avoit été deux fois consul, qui avoit triomphé, qui avoit été dictateur ; parce qu’on en trouva chez lui quelques marcs davantage[6]. Outre que c’étoient les mœurs de ce temps-là, le vrai intérêt étoit de n’en avoir point d’autre que celui de la république.

Les hommes ont établi la société, par un esprit d’intérêt particulier : cherchant à se faire une vie plus douce et plus sûre, en compagnie, que celle qu’ils menoient, en tremblant dans les solitudes. Tant qu’ils y trouvent, non-seulement la commodité, mais la gloire et la puissance, sauroient-ils mieux faire que de se donner tout à fait au public, dont ils tirent tant d’avantage ?

Les Décius, qui se dévouèrent, pour le bien d’une société dont ils alloient n’être plus, me semblent de vrais fanatiques ; mais ces gens-ci me paroissent fort sensés, dans la passion qu’ils ont eue pour une république reconnoissante, qui avoit autant de soin d’eux, pour le moins, qu’ils en avoient d’elle.

Je me représente Rome, en ce temps-là, comme une vraie communauté où chacun se désapproprie, pour trouver un autre bien, dans celui de l’ordre : mais cet esprit-là ne subsiste guère que dans les petits États. On méprise, dans les grands, toute apparence de pauvreté ; et c’est beaucoup, quand on n’y approuve pas le mauvais usage des richesses. Si Fabricius avoit vécu dans la grandeur de la république, ou il auroit changé de mœurs, ou il auroit été inutile à sa patrie ; et, si les gens de bien des derniers temps avoient été de celui de Fabricius, ou ils eussent rendu leur probité plus rigide, ou ils auraient été chassés du sénat, comme des citoyens corrompus.

Après avoir parlé des Romains, il est raisonnable de parler de Pyrrhus, qui entre ici naturellement, en tant de choses. Ç’a été le plus grand capitaine de son temps, au jugement même d’Annibal, qui le mettoit immédiatement après Alexandre, et devant lui, comme il me paroît, par modestie. Il avoit joint la délicatesse des négociations à la science de la guerre ; mais, avec cela, il ne put jamais se faire un établissement solide. S’il savoit gagner des combats, il perdoit le fruit de la guerre ; s’il attiroit des peuples à son alliance, il ne savoit pas les y maintenir. Ses deux beaux talents, employés hors de saison, ruinoient l’ouvrage l’un de l’autre.

Quand il avoit éprouvé ses forces heureusement, il songeoit aussitôt à négocier, et, comme s’il eût été d’intelligence avec les ennemis, il arrêtoit ses progrès lui-même. Avoit-il su gagner l’affection d’un peuple ? sa première pensée étoit de l’assujettir. Il arrivoit de là qu’il perdoit ses amis, sans gagner ses ennemis ; car les vaincus prenoient l’esprit de vainqueurs, et refusoient la paix qu’on leur offroit ; et ceux-là retiroient non-seulement leur assistance, mais cherchoient à se défaire d’un allié qui se faisoit sentir un vrai maître.

Un procédé si extraordinaire doit s’attribuer en partie au naturel de Pyrrhus, en partie aux différents intérêts de ses ministres. Il y avoit auprès de lui deux personnes, entre les autres, dont il prenoit ordinairement les avis : Cynéas et Milon. Cynéas, éloquent, spirituel, habile, délicat dans les négociations, insinuoit les pensées du repos, toutes les fois qu’il s’agissoit de la guerre ; et, quand l’humeur ambitieuse de Pyrrhus l’avoit emporté sur ses raisons, il attendoit patiemment les difficultés : ou, ménageant les premiers dégoûts de son maître, il lui tournoit bientôt l’esprit à la paix, afin de rentrer dans son talent, et de se remettre les affaires entre les mains. Milon étoit un homme d’expérience dans la guerre, qui ramenoit tout à la force : il n’oublioit rien, pour empêcher les traités, ou pour les rompre ; conseilloit de vaincre les difficultés, et, si on ne pouvoit conquérir des nations ennemies, d’assujettir en tout cas les alliés.

Autant qu’on en peut juger, voilà la manière dont se gouvernoit Pyrrhus, tant par autrui que par lui-même. On pourroit dire, en sa faveur, qu’il a eu affaire à des nations puissantes, qui se trouvoient plus de ressource que lui. On pourroit dire qu’il gagnoit les combats, par sa vertu ; mais qu’un foible et petit État, comme le sien, ne lui donnoit pas les moyens de pousser à bout une longue guerre. Quoi qu’il en soit, à le regarder, par les qualités de sa personne et par ses actions, ç’a été un prince admirable, qui ne cède à pas un de l’antiquité. À considérer, en gros, le succès des desseins et la fin des affaires, il paroîtra souvent mal-habile, et perdra beaucoup de sa réputation. En effet, il occupa la Macédoine, et en fut chassé ; il eut d’heureux commencements, en Italie, d’où il lui fallut sortir ; il se vit maître de la Sicile, où il ne put demeurer.

CHAPITRE VI.

De la première guerre de Carthage.

La guerre de Pyrrhus ouvrit l’esprit aux Romains, et leur inspira des sentiments qui ne les avoient pas touchés encore. À la vérité, ils y entrèrent grossiers et présomptueux, avec beaucoup de témérité et d’ignorance ; mais ils eurent une grande vertu à la soutenir : et, comme ils virent toutes choses nouvelles, avec un ennemi qui avoit tant d’expérience, ils devinrent sans doute plus industrieux et plus éclairés qu’ils n’étoient auparavant. Ils trouvèrent l’invention de se garantir des éléphants, qui avoient mis le désordre dans les légions, au premier combat ; ils apprirent à éviter les plaines, et cherchèrent des lieux avantageux, contre une cavalerie qu’ils avaient méprisée mal à propos. Ils apprirent ensuite à former leur camp sur celui de Pyrrhus, après avoir admiré l’ordre et la distinction des troupes qui campoient, chez eux, en confusion. Pour les choses qui sont purement de l’esprit, quoique la harangue du vieil Appius eût fait chasser de Rome Cynéas, l’éloquence de Cynéas n’avoit pas laissé de plaire, et sa dextérité avoit été agréable.

Les présents offerts, bien que refusés, donnèrent cependant une secrète vénération pour ceux qui les pouvoient faire ; et Curius, si fort honoré pour sa vertu desintéressée, le fut encore davantage, quand il leur fit voir, dans son triomphe, de l’or, de l’argent, des tableaux et des statues : on connut alors qu’il y avoit des choses plus excellentes ailleurs qu’en Italie.

Ainsi, des idées nouvelles firent, pour ainsi parler, de nouveaux esprits ; et le peuple romain, touché d’une magnificence inconnue, perdit ses vieux sentiments, où l’habitude de la pauvreté n’avoit pas moins de part que la vertu.

La curiosité éveilla donc les citoyens ; les cœurs même commencèrent à sentir, avec émotion, ce que les yeux avoient commencé de voir, avec plaisir ; et, quand ces mouvements se furent mieux expliqués, on fit paroître de véritables désirs pour les choses étrangères. Quelques particuliers conservèrent encore l’ancienne continence, comme il est arrivé depuis, et dans le temps de la république la plus corrompue ; mais enfin, il se forma une envie générale de passer la mer, pour s’établir en des lieux où Pyrrhus avoit su trouver tant de richesses. Voilà proprement d’où est venue la première guerre de Carthage ; le secours donné aux Tarentins en fut le prétexte : la conquête de la Sicile, le véritable sujet.

Après avoir dit par quels mouvements les Romains se portèrent à cette guerre, il faut faire voir, en peu de mots, quel étoit alors leur génie. Leurs qualités principales furent, à mon avis, le courage et la fermeté : entreprendre les choses les plus difficiles, ne s’étonner d’aucun péril, ne se rebuter d’aucune perte. En tout le reste, les Carthaginois avoient sur eux une supériorité extraordinaire, soit pour l’industrie, soit pour l’expérience de la mer, soit pour les richesses que leur donnoit le trafic de tout le monde : quand les Romains, naturellement assez pauvres, venoient de s’épuiser, dans la guerre de Pyrrhus.

À dire vrai, la vertu de ceux-ci leur tenoit lieu de toutes choses ; un bon succès les animoit à la poursuite d’un plus grand, et un événement fâcheux ne faisoit que les irriter davantage. Il en arrivoit tout autrement, dans les affaires des Carthaginois, qui devenoient nonchalants, dans la bonne fortune, et s’abattoient aisément, dans la mauvaise. Outre le différent naturel de ces deux peuples, la diverse constitution des républiques y contribuoit beaucoup. Carthage étant établie sur le commerce, et Rome fondée sur les armes, la première employoit des étrangers, pour ses guerres, et les citoyens, pour son trafic ; l’autre se faisoit des citoyens de tout le monde, et de ses citoyens des soldats. Les Romains ne respiraient que la guerre, même ceux qui n’y alloient pas, pour y avoir été autrefois, ou pour y devoir aller un jour.

À Carthage, on demandoit toujours la paix, au moindre mal dont on étoit menacé, tant pour se défaire des étrangers, que pour retourner au commerce. On y peut ajouter encore cette différence, que les Carthaginois n’ont rien fait de grand que par la vertu des particuliers ; au lieu que le peuple romain a souvent rétabli, par sa fermeté, ce qu’avoit perdu l’imprudence ou la lâcheté de ses généraux. Toutes ces choses considérées, il ne faut pas s’étonner que les Romains soient demeurés victorieux ; car ils avoient les qualités principales qui rendent un peuple maître de l’autre.

Comme l’idée des richesses avoit donné aux Romains l’envie de conquérir la Sicile, la conquête de la Sicile leur donna envie de jouir des richesses qu’ils s’étoient données. La paix avec les Carthaginois, après une si rude guerre, inspira l’idée du repos, et le repos fit naître le goût des voluptés. Ce fut là que les Romains introduisirent les premières pièces de théâtre, et là qu’on vit chez eux les premières magnificences ; on commença d’avoir de la curiosité pour les spectacles, et du soin pour les plaisirs.

Les procès, quoique ennemis de la joie, ne laissèrent pas de s’augmenter, chacun ayant recours à la justice publique, à mesure que celle des particuliers se corrompoit.

L’intempérance amena de nouvelles maladies, et les médecins furent établis, pour guérir des maux dont la continence avoit garanti les Romains, auparavant.

L’avarice fit faire de petites guerres ; la foiblesse fit appréhender les grandes. Que si la nécessité obligea d’en entreprendre quelqu’une, on la commença avec chagrin, et on la finit avec joie.

On demandoit aux Carthaginois de l’argent qu’ils ne devoient point, quand ils étoient occupés avec leurs rebelles ; et on eut toutes les précautions du monde pour ne rompre pas avec eux, quand leurs affaires furent un peu raccommodées.

Ainsi, c’étoit tantôt des injures, tantôt des considérations, toujours de la mauvaise volonté ou de la crainte ; et certes, on peut dire que les Romains ne surent ni vivre en amis, ni en ennemis : car ils offensoient les Carthaginois, et les laissoient rétablir, donnant assez de sujet pour une nouvelle guerre, où ils appréhendoient de tomber, sur toutes choses.

Une conduite si incertaine se changea en une vraie nonchalance ; et ils laissèrent périr les Sagontins avec tant de honte, que leurs ambassadeurs en furent indignement traités, chez les Espagnols et chez les Gaulois, après la ruine de ce misérable peuple. Le mépris des nations, dont ils furent piqués, les tira de cet assoupissement, et la descente d’Annibal en Italie réveilla leur ancienne vigueur. Ils firent la guerre quelque temps avec beaucoup d’incapacité, et un grand courage ; quelque temps avec plus de suffisance, et moins de résolution. Enfin la bataille de Cannes perdue leur fit retrouver leur vertu, et en excita, pour mieux dire, une nouvelle, qui les éleva encore au-dessus d’eux-mêmes.

CHAPITRE VII.

De la Seconde guerre Punique.

Pour voir la république dans toute l’étendue de sa vertu, il faut la considérer dans la seconde guerre de Carthage. Elle a eu, auparavant, plus d’austérité ; elle a eu, depuis, plus de grandeur ; jamais, un mérite si véritable. Aux autres extrémités où elle s’est trouvée, elle a dû son salut à la hardiesse, à la valeur, à la capacité de quelque citoyen. Peut-être que sans Brutus il n’y auroit pas eu même de république. Si Manlius n’eût pas défendu le Capitole, si Camille ne fût venu le secourir, les Romains, à peine libres, tomboient sous la servitude des Gaulois.

Mais ici, le peuple romain a soutenu le peuple romain ; ici, le génie universel de la nation a conservé la nation ; ici, le bon ordre, la fermeté, la conspiration générale au bien public, ont sauvé Rome, quand elle se perdoit par les fautes et les imprudences de ses généraux.

Après la bataille de Cannes, où tout autre État eût succombé à sa mauvaise fortune, il n’y eut pas un mouvement de foiblesse parmi le peuple, pas une pensée qui n’allât au bien de la république. Tous les ordres, tous les rangs, toutes les conditions s’épuisèrent volontairement. Les Romains apportoient avec plaisir ce qu’ils avoient de plus précieux, et gardoient à regret ce qu’ils étoient obligés de se laisser pour le simple usage. L’honneur étoit à retenir le moins, la honte à garder le plus, dans leurs maisons. Lorsqu’il s’agissoit de créer les magistrats, la jeunesse, ordinairement prévenue d’elle-même, consultoit avec docilité la sagesse des plus vieux, pour donner des suffrages plus sainement.

Les vieux soldats venant à manquer, on donnoit la liberté aux esclaves, pour en faire de nouveaux ; et ces esclaves, devenus Romains, s’animoient du même esprit de leurs maîtres pour défendre une même liberté. Mais voici une grandeur de courage qui passe toutes les autres qualités, quelque belles qu’elles puissent être. Il arrive quelquefois, dans un danger éminent, qu’on voit prendre de bonnes résolutions aux moins sages ; il arrive que les plus intéressés contribuent largement pour le bien public, quand, par un autre intérêt, ils craignent de se perdre avec le public eux-mêmes. Il n’est peut-être jamais arrivé qu’on ait songé au dehors comme au dedans, en des extrémités si pressantes ; et je ne trouve rien de si admirable, dans les Romains, que de leur voir envoyer des troupes en Sicile et en Espagne, avec le même soin qu’ils en envoyoient contre Annibal.

Accablés de tant de pertes, épuisés d’hommes et d’argent, ils partagèrent leurs dernières ressources, entre la défense de Rome et le maintien de leurs conquêtes. Un peuple si magnanime aimoit autant périr que déchoir, et tenoit pour une chose indifférente de n’être plus, quand il ne seroit pas le maître des autres.

Quoiqu’il soit toujours avantageux de se conserver, je compte néanmoins, entre les principaux avantages des Romains, d’avoir dû leur salut à leur fermeté et à la grandeur de leur courage. Ce leur fut encore un bonheur d’avoir changé de génie, depuis la guerre de Pyrrhus ; d’avoir quitté ce désintéressement si extraordinaire, et cette pauvreté si ambitieuse, dont j’ai parlé : autrement on n’eût pas trouvé, dans Rome, les moyens de la soutenir.

Il falloit que les citoyens eussent du bien, comme du zèle, pour aider la république. Si elle n’avoit pu secourir ses alliés, elle en eût été abandonnée. Le discours du consul qui pensoit donner de la compassion aux députés de Capoue, n’excita que leur infidélité. Le sénat, beaucoup plus sage, prit une conduite toute différente : il envoya des hommes et des vivres aux alliés qui en eurent besoin ; et, de tout le secours que vinrent offrir ceux de Naples, on n’accepta que des blés pour de l’argent.

Mais, avec tant de fermeté et de bon sens, il n’y avoit plus de république romaine, si Carthage eût fait, pour la ruiner, la moindre des choses que fit Rome pour son salut. Tandis qu’on remercioit un consul qui avoit fui[7], de n’avoir pas désespéré de la république, on accusoit à Carthage Annibal victorieux. Hannon ne lui pouvoit pardonner les avantages d’une guerre qu’il avoit déconseillée. Plus jaloux de l’honneur de ses sentiments, que du bien de l’État ; plus ennemi du général des Carthaginois, que des Romains, il n’oublioit rien pour empêcher les succès qu’on pouvoit avoir, ou pour ruiner ceux qu’on avoit eus. On eût pris Hannon pour un allié du peuple romain, qui regardoit Annibal comme l’ennemi commun. Quand celui-ci envoyoit demander des hommes et de l’argent, pour le maintien de l’armée : que demanderoit-il, disoit Hannon, s’il avait perdu la bataille ? Non, non, Messieurs : ou c’est un imposteur qui nous amuse par de fausses nouvelles, ou un voleur public qui s’approprie les dépouilles des Romains et les avantages de la guerre. Ces oppositions troubloient du moins les secours, quand elles ne pouvoient en empêcher la résolution. On exécutoit lentement ce qui avoit été résolu avec peine. Le secours, enfin préparé, demeuroit longtemps à partir. S’il étoit en chemin, on envoyoit ordre de l’arrêter en Espagne, au lieu de le faire passer en Italie. Il n’arrivoit donc quasi jamais ; et lorsqu’il venoit joindre Annibal, ce qui étoit un miracle, Annibal ne le recevoit que foible, ruiné et hors de saison.

Ce général étoit presque toujours sans vivres et sans argent, réduit à la nécessité d’être éternellement heureux, dans la guerre : nulles ressources au premier mauvais succès, et beaucoup d’embarras dans les bons, où il ne trouvoit pas de quoi entretenir diverses nations, qui suivoient plutôt sa personne, qu’elles ne dépendoient de sa république.

Pour contenir tant de peuples différents, il ajoutoit à sa naturelle sévérité une cruauté concertée, qui le faisoit redouter des uns, tandis que sa vertu le faisoit révérer des autres. À la vérité, il ne se faisoit pas grande violence ; mais étant naturellement un peu cruel, il se trouvoit dans une condition où il lui étoit nécessaire de l’être. Cependant ses intérêts régloient quelquefois sa cruauté, et lui donnoient même de la clémence ; car il savoit être doux et clément pour le bien de ses affaires, et le dessein l’emportoit toujours sur le naturel.

Il faisoit la guerre aux Romains, avec toute sorte de rigueur, et traitoit leurs alliés avec beaucoup de douceur et de courtoisie : cherchant à ruiner ceux-là tout à fait, et à détacher ceux-ci de leur alliance. Procédé bien différent de celui de Pyrrhus, qui gardoit toutes ses civilités pour les Romains, et les mauvais traitements pour ses alliés.

Quand je songe qu’Annibal est parti d’Espagne, où il n’avoit rien de fort assuré ; qu’il a traversé les Gaules, qu’on devoit compter pour ennemies ; qu’il a passé les Alpes pour faire la guerre aux Romains, qui venoient de chasser les Carthaginois de la Sicile ; quand je songe qu’il n’avoit en Italie ni place, ni magasins, ni secours assurés, ni la moindre espérance de retraite, je me trouve étonné de la hardiesse de son dessein. Mais lorsque je considère sa valeur et sa conduite, je n’admire plus qu’Annibal, et le tiens encore au-dessus de l’entreprise.

Les François admirent particulièrement la guerre des Gaules, et par la réputation de César, et parce que s’étant faite en leur pays, elle les touche d’une idée plus vive que les autres. Cependant, à en juger sainement, elle n’approche en rien, de ce qu’a fait Annibal, en Italie. Si César avoit trouvé, parmi les Gaulois, l’union et la fermeté que trouva celui-ci, parmi les Romains, il n’eût fait sur eux que de médiocres conquêtes ; car il faut avouer qu’Annibal rencontra d’étranges difficultés, sans compter celles qu’il portoit avec lui-même. Le seul avantage sur lequel il pouvoit raisonnablement se fonder, étoit la bonté de ses troupes et sa propre suffisance.

Il est certain que les Romains avoient pris une grande supériorité sur les Carthaginois, dans la guerre de Sicile ; mais la paix leur ayant fait licencier leur armée, ils perdoient insensiblement leur vigueur, tandis que leurs ennemis, occupés en Espagne et en Afrique, mettoient en usage leur valeur, et acquéroient de l’expérience.

Ce fut donc avec un vieux corps qu’Annibal vint attaquer l’Italie, et avec une vieille réputation, plus qu’avec de vieilles troupes, que les Romains se virent obligés de la défendre. Pour les généraux des Romains, c’étoient des hommes de grand courage, qui eussent cru faire tort à la gloire de leur république, s’ils n’avoient donné la bataille, aussitôt que les ennemis se présentoient.

Annibal se fit une étude particulière d’en connoître le génie, et n’observoit rien tant que l’humeur et la conduite de chaque consul qui lui étoit opposé. Ce fut en irritant l’humeur fougueuse de Sempronius qu’il sut l’attirer au combat, et gagner sur lui la bataille de Trébbie. La défaite de Trasimène est due à un artifice quasi tout pareil.

Connoissant l’esprit superbe de Flaminius, il brûloit à ses yeux les villages de ses alliés, et incitoit si à propos sa témérité naturelle, que le consul prit non-seulement la résolution de combattre mal à propos, mais il s’engagea en certains détroits, où il perdit malheureusement son armée avec la vie. Comme Fabius eut une manière d’agir toute contraire, la conduite d’Annibal fut aussi toute différente.

Après la journée de Trasimène, le peuple romain créa un dictateur, et un général de la cavalerie. Le dictateur étoit Quintus Fabius, homme sage et un peu lent, qui mettoit la seule espérance du salut dans les précautions d’où peut naître la sûreté. En l’état où étoient les choses, il croyoit qu’il n’y avoit point de différence entre combattre et perdre un combat ; de sorte qu’il ne songeoit qu’à rassurer l’armée ; et, perdant l’espérance de pouvoir vaincre, il croyoit agir assez sagement et assez faire, que de s’empêcher d’être vaincu.

Marcus Minutius fut le général de la cavalerie : violent, précipité, vain en discours, aussi audacieux par son ignorance que par son courage. Celui-ci mettoit l’intérêt de l’État dans la réputation des affaires ; et pensoit que la république ne pourroit subsister, si elle n’effaçoit la honte des défaites passées, par quelque chose de glorieux. Il vouloit de la hauteur, où il falloit de la sagesse ; de la gloire, où il étoit question du salut.

Annibal ne fut pas longtemps sans connoître ces différentes humeurs, par le rapport qu’on lui en fit et par ses propres observations ; car il présenta la bataille plusieurs jours de suite à Fabius, qui, bien loin de l’accepter, ne laissoit pas sortir un seul homme de son camp. Minutius, au contraire, prenoit pour autant d’affronts les bravades artificieuses des ennemis, et faisoit passer le dictateur pour un homme foible, ou insensible à la honte des Romains.

Annibal, averti de ces discours, tâchoit d’augmenter l’opinion de crainte et de foiblesse qu’on attribuoit à Fabius. Il brûloit devant lui le plus beau pays d’Italie, pour l’attirer au combat, ce qu’il ne put faire ; ou du moins pour le décrier, en quoi il ne manqua pas de réussir. Il fit soupçonner même qu’il y avoit de l’intelligence entre eux, conservant ses terres seules, avec grand soin, dans la désolation générale de la campagne.

Ce n’est encore qu’une partie de ses artifices. Pendant qu’il travailloit à ruiner la réputation de Fabius, qui lui faisoit de la peine, il n’oublia rien pour en donner à Minutius, auquel il souhaitoit le commandement, ou du moins une grande autorité dans l’armée. Tantôt il faisoit semblant de l’appréhender, quand il témoignoit toute sorte de mépris pour l’autre. Quelquefois, après s’être engagé en quelque léger combat, avec lui, il se retiroit le premier, et lui laissoit prendre une petite supériorité, qui augmentoit son crédit parmi les Romains, et le préparoit à se perdre par une téméraire confiance. Enfin, il sut employer tant d’artifices à décrier le dictateur, et à faire estimer le général de la cavalerie, que le commandement fut partagé et les troupes séparées : ce qui ne s’étoit jamais fait, auparavant. Vous diriez que Rome agissoit par l’esprit de son ennemi ; car dans la vérité, ce décret si extraordinaire était un pur effet de ses machines et de ses desseins.

Alors, la vanité de Minutius n’eut plus de bornes : il méprisoit, avec une égale imprudence, Fabius et Annibal, ne parlant rien moins que de chasser lui seul tous les étrangers d’Italie. Il voulut donc avoir son camp séparé, dont Annibal ne se fut pas sitôt aperçu, qu’il en approcha le sien ; et, sans m’amuser à décrire le détail de toutes les actions, Minutius se laissa engager dans un combat, où il fut défait.

C’est ainsi que se comportoit Annibal durant la dictature de Fabius ; et il se comporta quasi de la même sorte avec les consuls qui donnèrent la bataille de Cannes. Il est vrai qu’il n’eut pas besoin d’une conduite si délicate. La sagesse de Paulus l’incommoda moins que n’avoit fait celle de Fabius ; et l’ignorance présomptueuse de Térentius le précipitait assez, de lui-même, à sa ruine.

On s’étonnera peut-être que je me sois si fort étendu sur une affaire qui aboutit à la simple défaite de Minutius, et que je ne parle qu’en passant de cette grande et fameuse bataille de Cannes ; mais je cherche moins à décrire les combats, qu’à faire connoître les génies. Et, comme les habiles gens ont plus de plaisir à considérer César, dans la guerre de Petreius et d’Afranius, que dans les plus éclatantes de ses actions, j’ai cru qu’on devoit observer plus curieusement Annibal, dans une affaire toute de conduite, que dans ce grand et heureux succès, que l’imprudence de Terentius lui fit avoir, sans beaucoup de peine.

Il faut avouer pourtant que jamais bataille ne fut gagnée si pleinement ; et ce jour-là, pour ainsi dire, étoit le dernier des Romains, si Annibal n’eût mieux aimé jouir des commodités de la victoire, que d’en poursuivre les avantages[8].

Celui qui avoit fait faire tant de fautes aux autres, se ressent ici de la foiblesse de la condition humaine, et ne peut s’empêcher de faillir lui-même. Il s’étoit montré invincible, aux plus grandes difficultés ; mais il ne peut résister à la douceur de sa bonne fortune, et se laisse aller au repos, quand un peu d’action le mettoit en état de se reposer toute sa vie.

Si vous en cherchez la raison, c’est que tout est borné dans les hommes. La patience, le courage, la fermeté s’épuisent en nous.

Annibal ne peut plus souffrir, parce qu’il a trop souffert ; et sa vertu consumée se trouve sans ressource, au milieu de la victoire. Le souvenir des difficultés passées, lui fait envisager des difficultés nouvelles. Son esprit, qui devoit être plein de confiance, et quasi de certitude, se tourne à la crainte de l’avenir : il considère, quand il faut oser ; il consulte, quand il faut agir ; il se dit des raisons pour les Romains, quand il faut mettre en exécution les siennes.

Comme les fautes des grands hommes ont toujours des sujets apparents, Annibal ne laissoit pas de se représenter des choses fort spécieuses : « Que son armée, invincible à la campagne, n’étoit nullement propre pour les sièges, ayant peu de bonne infanterie, point d’argent, point de subsistance réglée ; Que, par ces mêmes défauts, il avoit attaqué Spolette, inutilement, après le succès de Trasimène, tout victorieux qu’il étoit ; Qu’un peu avant la bataille de Cannes, il avoit été contraint de lever le siège d’une petite ville, sans nom et sans force ; Qu’assiéger Rome, munie de toutes choses, c’étoit vouloir perdre la réputation qu’on venoit d’acquérir et faire périr une armée, qui seule le faisoit considérer ; Qu’il falloit donc laisser les Romains, enfermés dans leurs murailles, tomber insensiblement d’eux-mêmes ; Et cependant aller s’établir proche de la mer, où l’on recevroit les secours de Carthage commodément, et où il seroit aisé d’établir la plus considérable puissance de l’Italie. » Voilà les raisons qu’accommodoit Annibal à la disposition où il se trouvoit, et qu’il n’eût pas goûtées dans ses premières ardeurs.

En vain Maharbal lui promettoit à souper dans le Capitole. Ses réflexions, qui n’avoient que l’air de sagesse, et une fausse raison, lui firent rejeter, comme téméraire, une confiance si bien fondée. Il avoit suivi les conseils violents, pour commencer la guerre avec les Romains ; et il est retenu, par une fausse circonspection, quand il trouve l’heure de tout finir.

Il est certain que les esprits trop fins, comme étoit celui d’Annibal, se font des difficultés, dans les entreprises, et s’arrêtent eux-mêmes, par des obstacles, qui viennent plus de leur imagination que de la chose.

Il y a un point de la décadence des États, où leur ruine seroit inévitable, si on connoissoit la facilité qu’il y a de les détruire ; mais, pour n’avoir pas la vue assez nette, ou le courage assez grand, on se contente du moins, quand on peut le plus : tournant en prudence, ou la petitesse de son esprit, ou le peu de grandeur de son âme.

Dans ces conjonctures, on ne se sauve point par soi-même. Une vieille réputation vous soutient dans l’imagination de vos ennemis, quand les véritables forces vous abandonnent. Ainsi Annibal se met devant les yeux une puissance qui n’est plus. Il se fait un fantôme de soldats morts, et de légions dissipées, comme s’il avoit encore à combattre, et à défaire ce qu’il a défait.

Et certes, la confusion n’eût pas été moindre, à Rome, après la bataille de Cannes, qu’elle l’avoit été, autrefois, après la journée d’Allia[9]. Mais, au lieu d’approcher d’une ville où il eût porté l’épouvante, il s’en éloigna, comme s’il eût voulu la rassurer, et donner loisir aux magistrats de pourvoir tranquillement à toutes choses. Il prit le parti d’attaquer des alliés qui tomboient avec Rome, et qui se soutinrent par elle, avec plus de facilité qu’elle ne se fût soutenue.

C’est là la première et la grande faute d’Annibal, qui fut aussi la première ressource des Romains. La consternation passée, ceux-ci augmentèrent de courage, en diminuant de forces, et les Carthaginois diminuèrent de vigueur, en augmentant de puissance.

Que si l’on veut chercher les causes de tous leurs malheurs, on en trouvera deux essentielles : la nonchalance de Carthage, qui laissoit anéantir les bons succès, faute de secours ; et l’envie précipitée qu’eut Annibal de mettre fin aux travaux, avant que d’avoir fini la guerre.

Après avoir goûté le repos, il ne fut pas longtemps sans vouloir goûter les délices ; et il en fut charmé d’autant plus aisément, qu’elles lui avoient toujours été inconnues. Un homme qui sait mêler les plaisirs et les affaires, n’en est jamais possédé : il les quitte, il les reprend, quand bon lui semble ; et, dans l’habitude qu’il en a formée, il trouve plutôt un délassement d’esprit qu’un charme dangereux qui puisse corrompre. Il n’en est pas ainsi de ces gens austères qui, par un changement d’esprit, viennent à goûter les voluptés. Ils sont enchantés aussitôt de leurs douceurs, et n’ont plus que de l’aversion pour l’austérité de leur vie passée. La nature, en eux, lassée d’incommodités et de peines, s’abandonne aux premiers plaisirs qu’elle rencontre. Alors, ce qui avoit paru vertueux se présente avec un air rude et difficile ; et l’âme, qui croit s’être détrompée d’une vieille erreur, se complaît en elle-même de son nouveau goût pour les choses agréables.

C’est ce qui arriva à Annibal et à son armée, qui ne manquoit pas de l’imiter, dans le relâchement, puisqu’elle l’avoit bien imité, dans les fatigues.

Ce ne furent donc plus que bains, que festins, qu’inclinations et attachements. Il n’y eut plus de discipline, ni par celui qui devoit donner les ordres, ni dans ceux qui devoient les exécuter. Quand il fallut se mettre en campagne, la gloire et l’intérêt réveillèrent Annibal, qui reprit sa première vigueur, et se retrouva lui-même ; mais il ne retrouva plus la même armée. Il n’y avoit que de la mollesse et de la nonchalance. S’il falloit souffrir la moindre nécessité, on regrettoit l’abondance de Capoue ; on songeoit aux maîtresses, lorsqu’il falloit aller aux ennemis ; on languissoit des tendresses de l’amour, quand il falloit de l’action et de la fierté pour les combats. Annibal n’oublioit rien qui pût exciter les courages : tantôt par le souvenir d’une valeur qu’on avoit perdue, tantôt par la honte des reproches où l’on étoit insensible.

Cependant les généraux des Romains devenoient plus habiles, tous les jours ; les légions prenoient l’ascendant sur des troupes corrompues ; et il ne venoit de Carthage aucun secours qui put ranimer une armée si languissante.

Mais plus Annibal trouvoit de vigueur parmi les ennemis, moins il recevoit de services des siens, plus il prenoit sur lui-même ; et il n’est pas croyable avec quelle vertu il se maintint en Italie, d’où les Romains ne l’ont fait sortir, qu’en obligeant les Carthaginois à l’en retirer. Ceux-ci, défaits et chassés d’Espagne, battus et ruinés en Afrique, eurent recours à leur Annibal, pour leur dernière ressource. Il obéit aux ordres de son pays, avec la même soumission qu’auroit pu faire le moindre citoyen, et il n’y fut pas sitôt arrivé, qu’il en trouva les affaires désespérées.

Scipion, qui avoit vu les calamités de sa république, sous des chefs malheureux, en commandoit alors les armées, dans les prospérités qu’il avoit fait naître. Pour Annibal, il n’avoit que le souvenir de sa bonne fortune, dont il avoit mal usé ; mais il ne manquoit en rien pour soutenir la mauvaise. Le premier, confiant de son naturel, et par le bonheur présent de ses affaires, étoit à la tête d’une armée qui ne doutoit pas de la victoire. Le second augmentoit une défiance naturelle, par le méchant état où il voyoit sa patrie, et par la mauvaise opinion qu’il avoit de ses soldats.

Ces différentes situations d’esprit firent offrir la paix, et la rejeter, après quoi on ne songea plus qu’à la bataille. Le jour qu’elle fut donnée, Annibal se surpassa lui-même, soit à prendre ses avantages, soit à disposer son armée, soit à donner les ordres dans le combat : mais enfin le génie de Rome l’emporta sur celui de Carthage, et la défaite des Carthaginois laissa pour jamais l’empire aux Romains.

Quant au général, il fut admiré de Scipion, qui, au milieu de sa gloire, sembloit porter envie à la capacité du vaincu ; et le vaincu, dont l’humeur étoit assez éloignée de vaines ostentations, crut toujours avoir quelque supériorité dans la science de la guerre : car, discourant un jour des grands capitaines avec Scipion, il mit Alexandre le premier, Pyrrhus le second, et lui-même le troisième ; à quoi répondit froidement Scipion : Si vous m’aviez vaincu, en quel rang vous seriez-vous mis ?Le premier de tous, reprit Annibal.

Il est certain qu’il avoit une merveilleuse capacité dans la guerre ; et ces conquérants illustres, qui ont laissé un si grand nom à la postérité, n’approchoient pas de son industrie, et pour assembler, et pour maintenir des armées.

Alexandre passa en Asie, avec des Macédoniens qui obéissoient à leur roi. S’il avoit peu d’argent et peu de vivres, les batailles qu’il gagnoit le mettoient dans l’abondance de toutes choses. Une ville prise ou rendue lui livroit les trésors de Darius, qui devenoit nécessiteux en son propre pays, à mesure qu’Alexandre en possédoit les richesses. Scipion, dont je viens de parler, fit la guerre en Espagne et en Afrique, avec des légions que la république avoit levées et qu’elle faisoit subsister. César eut les mêmes commodités, pour la conquête des Gaules, et il se servit des forces et de l’argent de la république, même pour l’assujettir.

Pour notre Annibal, il avoit joint à un petit corps de Carthaginois plusieurs nations, qu’il sut lier toutes par lui-même, et dont il put se faire obéir, dans une éternelle nécessité. Ce qui est encore plus extraordinaire, les combats ne le mettoient guère plus à son aise : il se trouvoit presque aussi embarrassé après le gain d’une bataille qu’auparavant. Mais s’il a eu des talents que les autres n’avoient pas, aussi a-t-il fait une faute, où apparemment ils ne seroient pas tombés.

Alexandre étoit si éloigné de laisser les choses imparfaites, qu’il alloit toujours au delà, lorsqu’elles étoient consommées. Il ne se contenta pas d’assujettir ce grand empire de Darius, jusqu’à la moindre province. Son ambition le porta aux Indes, quand il pouvoit accommoder la gloire et le repos, ce qui est rare, et jouir paisiblement de ses conquêtes. Scipion ne songea pas à se reposer, qu’il n’eût réduit Carthage, et établi en Afrique les affaires des Romains ; et une des grandes louanges qu’on donne à César, c’est qu’il ne pensoit jamais avoir rien fait tant qu’il lui restoit quelque chose à faire.

Nil actum credens, dum quid superesset agendum[10].

Quand je songe à la faute d’Annibal, il me vient aussitôt dans l’esprit qu’on ne considère pas assez l’importance d’une bonne résolution dans les grandes choses. Aller à Rome après la bataille de Cannes, fait la destruction de cette ville et la grandeur de Carthage. N’y pas aller, produit avec le temps la ruine des Carthaginois, et l’empire des Romains.

J’ai vu prendre une résolution qui causoit la perte d’un grand État, si elle eût été suivie. J’en vis prendre une contraire le même jour, par un heureux changement, qui fut son salut ; mais elle donna moins de réputation à l’auteur d’un si bon conseil, que n’auroit fait la défaite de cinq cents chevaux ou la prise d’une ville peu importante[11]. Ces derniers événements frappent les yeux ou l’imagination de tout le monde. Le bon sens n’est admiré quasi de personne, pour n’être connu que par des réflexions que peu de gens savent faire. Revenons à notre Annibal.

Si le métier de la guerre, tout éclatant qu’il est, méritoit seul de la considération, je ne vois personne, chez les anciens, qu’on put raisonnablement lui préférer : mais celui qui le sait le mieux, n’est pas nécessairement le plus grand homme. La beauté de l’esprit, la grandeur de l’âme, la magnanimité, le désintéressement, la justice, une capacité qui s’étend à tout, font la meilleure partie du mérite de ces grands hommes.

Savoir simplement tuer des gens, être plus entendu que les autres à désoler la société et à détruire la nature, c’est exceller dans une science bien funeste. Il faut que l’application de cette science soit juste, ou du moins honnête ; qu’elle se tourne au bien même de ceux qu’elle assujettit, s’il est possible : toujours à l’intérêt de son pays, ou à la nécessité du sien propre. Quand elle devient l’emploi du caprice, qu’elle sert au dérèglement et à la fureur ; quand elle n’a pour but que de faire du mal à tout le monde, alors il lui faut ôter cette gloire qu’elle s’attribue, et la rendre aussi honteuse qu’elle est injuste. Or, il est certain qu’Annibal avoit peu de vertus et beaucoup de vices : l’infidélité, l’avarice, une cruauté souvent nécessaire, toujours naturelle.

D’ailleurs, on juge d’ordinaire par le succès, quoi que disent les plus sages. Ayons toute la bonne conduite qu’on peut avoir : si l’événement n’est pas heureux, la mauvaise fortune tient lieu de faute, et ne se justifie qu’auprès de fort peu de gens. Ainsi, qu’Annibal ait mieux fait la guerre que les Romains, que ceux-ci soient demeurés victorieux, par le bon ordre de leur république, et qu’il ait péri par le mauvais gouvernement de la sienne : c’est la considération d’un petit nombre de personnes. Qu’il ait été défait par Scipion, et que la ruine de Carthage soit arrivée ensuite de sa défaite, ç’a été une chose pleinement connue, d’où s’est formé le sentiment universel de tous les peuples[12].

CHAPITRE VIII.

Du génie des Romains vers la fin de la seconde guerre de Carthage.

Sur la fin d’une si grande et si longue guerre, il se forma un certain esprit particulier, inconnu jusqu’alors dans la république. Ce n’est pas qu’il n’y eût souvent des séditions. Le sénat s’étoit porté plus d’une fois à l’oppression du peuple, et le peuple à beaucoup de violences contre le sénat ; mais on avoit agi, dans ces occasions, par un sentiment public : regardant l’autorité des uns comme une tyrannie qui ruinoit la liberté, et la liberté des autres comme un dérèglement qui confondoit toutes choses.

Ici, les hommes commencèrent à se regarder, moins en commun qu’en particulier. Les liens de la société, qu’on avoit trouvés si doux, semblèrent alors des chaînes fâcheuses ; et chacun, dégoûté des lois, voulut rentrer dans le premier droit de disposer de soi-même, de se laisser aller à son choix, et de suivre dans ce choix, par les lumières de son propre esprit, les mouvements de sa volonté.

Comme le dégoût de la sujétion avoit fait rejeter les Rois, et avoit porté le peuple à l’établissement de la liberté ; le dégoût de cette même liberté qu’on avoit trouvé fâcheuse à soutenir, disposoit les esprits à des attachements particuliers qu’on se voulut faire.

L’amour de la patrie, le zèle du bien public, s’étoient épuisés au fort de la guerre contre Annibal, où l’affection et la vertu des citoyens avoient été au delà de ce que la république en pouvoit attendre. On avoit donné son bien et son sang pour le public, qui n’étoit pas en état de faire trouver aucune douceur aux particuliers. La dureté même du sénat avoit augmenté celle des lois, en quelques occasions, et la rigueur qu’on avoit tenue aux prisonniers de la bataille de Cannes avoit touché le monde : mais on avoit souffert patiemment, dans un temps où l’on croyoit endurer tout par un intérêt commun. Sitôt qu’on eût moins à craindre, on crut que la nécessité de souffrir étoit finie ; et chacun ayant perdu la docilité et la patience, avant la fin de ses maux, on supportoit avec peine ce qu’on s’imaginoit endurer sans besoin, par la seule volonté des magistrats.

C’est ainsi proprement que se formèrent les premiers dégoûts ; d’où il arriva que les hommes revenus de la république à eux-mêmes, cherchoient de nouveaux engagements dans la société, et regardoient parmi eux à choisir des sujets qui méritassent leurs affections.

Dans cette disposition des esprits, Scipion se présenta aux Romains avec toutes les qualités qui peuvent acquérir l’estime et la faveur des hommes. Il étoit de grande naissance, et l’on voyoit également en lui la bonté et la beauté d’un excellent naturel. Il avoit une grandeur de courage admirable : l’humeur douce et bienfaisante, l’esprit véhément en public, pour inspirer sa hardiesse et sa confiance ; poli et agréable dans les conversations particulières, pour le plaisir le plus délicat des amitiés ; l’âme haute, mais réglée : plus sensible à la gloire, qu’ambitieuse du pouvoir ; cherchant moins à se distinguer par la considération de l’autorité, ou par l’éclat de la fortune, que par la difficulté des entreprises, et par le mérite des actions. Ajoutez à tant de choses, que des succès heureux répondoient toujours à des desseins élevés ; et pour ne rien laisser à désirer, il avoit persuadé les peuples qu’il n’entreprenoit rien sans le conseil, et n’agissoit jamais sans l’assistance des dieux.

Il n’est pas étrange qu’un homme comme celui que je dépeins ait pu s’attirer des inclinations qu’on vouloit donner, et ait détaché les esprits d’une république pour qui on avoit déjà quelque dégoût. Ainsi les volontés d’une personne si vertueuse furent préférées à des lois qui n’avoient, peut-être, pas la même équité.

Quant à Scipion, il exerçoit toute sorte d’humanité et de courtoisie ; et quittant l’ancienne sévérité de la discipline, il commandoit avec douceur à des troupes qui obéissoient avec affection.

[[13] Je sais bien qu’on attribue à sa facilité quelques séditions qui arrivèrent dans son camp : mais, si je l’ose dire, c’étoit un malheur quasi nécessaire en ce temps-là. Ce fut un nouvel esprit dans la république, qui fit préjudice au gouvernement : sans ce nouvel esprit néanmoins, toute la république étoit perdue, et Scipion seul se trouvoit capable de l’inspirer. Ce n’étoit pas assez de maintenir l’ordre parmi les citoyens, selon le génie de leurs anciens législateurs ; il falloit celui d’un héros avec des vertus moins sévères, pour animer contre Annibal des soldats tout abattus, et leur donner la confiance de pouvoir vaincre. Les affaires de Rome étoient tellement désespérées, qu’il falloit des qualités héroïques, et l’opinion des choses divines pour les sauver. Il est sûr que] jamais général des Romains n’avoit eu tant de capacité ni si bien agi : jamais les légions n’avoient eu tant d’ardeur à bien faire : jamais la république n’avoit été si bien servie, mais par un autre esprit que celui de la république.

Fabius et Caton[14] s’aperçurent de ce changement, et n’oublièrent rien pour y apporter du remède. À la vérité, ils y mêlèrent le chagrin de leurs passions ; et l’envie qu’ils portoient à ce grand homme, eut autant de part en leurs oppositions, que la jalousie de la liberté.

Ce qui est extraordinaire, c’est que le corrupteur demeuroit homme de bien parmi ceux qu’il corrompoit, et agissoit plus noblement que les personnes qui s’opposoient à la corruption. En effet, il rapportoit tout à la république, dont il détachoit les autres, et n’avoit de crime que celui de la servir avec les mêmes qualités dont il eût pu la ruiner.

J’avoue bien que dans les maximes d’un gouvernement si jaloux, on pouvoit prendre avec raison quelque alarme. Une âme si élevée est crue incapable de modération. Un désir de gloire, si passionné, se distingue mal aisément de l’ambition qui fait aspirer à la puissance. Une confiance si peu commune n’est pas éloignée des entreprises extraordinaires. En un mot, les vertus des héros sont suspectes dans les citoyens. J’ose dire même que cette opinion de commerce avec les dieux, si utile aux législateurs, pour la fondation des États, sembloit d’une périlleuse conséquence, dans un particulier, pour une république établie.

Scipion fut donc malheureux de donner des apparences contraires à ses intentions : ce qui servit de prétexte à la malice de ses envieux, comme de fondement à la précaution des personnes alarmées.

Voilà aussitôt un homme de bien suspect, et peu après un innocent accusé. Il pouvoit répondre, il pouvoit se justifier ; mais il y a une innocence héroïque, aussi bien qu’une valeur, si on peut parler de la sorte. La sienne négligea les formes, où sont assujettis les innocents ordinaires ; et au lieu de répondre à ses accusateurs, il fit rendre grâces aux dieux de ses victoires, quand on lui demandoit compte de ses actions. Tout le peuple le suivit au Capitole, à la honte de ceux qui le poursuivoient ; et, pour mieux justifier la sincérité de ses intentions et la netteté de sa vertu, il donna ses ressentiments au public, aimant mieux vivre loin de Rome par l’ingratitude de quelques citoyens, que de s’en rendre le maître par l’injustice d’une usurpation. Tant de belles qualités ont obligé Tite-Live à faire son héros d’un si grand homme, et à lui donner une préférence délicate sur le reste des Romains.

S’il y en a eu qui aient gagné plus de combats, et pris un plus grand nombre de villes, ils n’ont pas défait Annibal, ni réduit Carthage. S’ils ont su commander aux autres, comme lui, ils n’ont pas su se commander à eux-mêmes, et se posséder également dans l’agitation des affaires et dans le repos d’une vie privée. Je laisse à disputer s’il a été le plus grand : mais si j’ose dire ce que Tite-Live n’a fait qu’insinuer, à tout prendre, ç’a été celui qui a valu le mieux. Il a eu la vertu des vieux Romains, mais cultivée et polie ; il a eu la science et la capacité des derniers, sans aucun mélange de corruption.

Il faut avouer pourtant que ses actions ont été plus avantageuses à la république, que ses vertus : le peuple romain les goûta trop, et se détacha des obligations du devoir, pour suivre les engagements de la volonté.

L’humanité de Scipion ne laissa pas de produire de méchants effets, avec le temps : apprenant aux généraux à se faire aimer. Comme les choses dégénèrent toujours, un commandement agréable fut suivi d’une indigne complaisance ; et, quand les vertus manquoient, pour gagner l’estime et l’amitié, on employoit tous les moyens qui pouvoient corrompre. Voilà les suites fâcheuses de cet esprit particulier : noble et glorieux dans les commencements, mais qui fit depuis les ambitieux et les avares, les corrupteurs et les corrompus.

[Je dirai encore, que n’eût été le charme des vertus de Scipion, l’esprit d’égalité, fier et indocile, comme il étoit chez les vieux Romains, eût subsisté plus longtemps ; un citoyen se fût moins appliqué à un autre, et cette application n’eût pas produit un assujettissement insensible, qui mène à la ruine de la liberté. Mais, sans le charme de ces mêmes vertus, les Romains ne seroient jamais sortis de l’abattement où les avoit jetés la crainte d’Annibal ; et les mêmes qui sont devenus depuis les maîtres du monde, auroient été peut-être assujettis aux Carthaginois.]

Ces premiers dégoûts de la république eurent au moins cela d’honnête, qu’on ne se détacha de l’amour des lois, que pour s’affectionner aux personnes vertueuses. Les Romains vinrent à regarder leurs lois comme les sentiments de vieux législateurs, qui ne devoient pas régler leur siècle ; et les sentiments de Scipion furent regardés comme des lois vivantes et animées.

Pour Scipion, il tourna au service du public toute cette considération qu’on avoit pour sa personne : mais, voulant adoucir l’austérité du devoir par le charme de la gloire, il y fut peut-être un peu plus sensible qu’il ne devoit, à Rome particulièrement, où les citoyens avoient paru criminels, quand ils s’étoient attirés une estime trop favorable.

Ce nouveau génie, qui succédoit au bien public, anima les Romains assez longtemps aux grandes choses, et les esprits s’y portoient avec je ne sais quoi de vif et d’industrieux, qu’ils n’avoient pas eu auparavant : car l’amour de la patrie nous fait bien abandonner nos fortunes et nos vies même pour son salut : mais l’ambition et le désir de la gloire excitent beaucoup plus notre industrie, que cette première passion, toujours belle et noble, mais rarement fine et ingénieuse.

C’est à ce génie qu’on a dû la défaite d’Annibal et la ruine de Carthage ; l’abaissement d’Antiochus, la conquête et l’assujettissement de tous les Grecs : d’où l’on peut dire avec raison qu’il fut avantageux à la république pour sa grandeur, mais préjudiciable pour sa liberté.

Enfin, on s’en dégoûta comme on avoit fait de l’amour de la république. Cette estime, cette inclination si noble, pour les hommes de vertu, sembla ridicule à des gens qui ne voulurent rien considérer qu’eux-mêmes. L’honneur commença de passer pour une chimère, la gloire pour une vanité toute pure, et chacun se rendit bassement intéressé, pensant devenir judicieusement solide.

Or, le génie d’intérêt, qui prit la place de celui de l’honneur, agit diversement chez les Romains, selon la diversité des esprits. Ceux qui eurent quelque chose de grand voulurent acquérir du pouvoir ; les âmes basses se contentèrent d’amasser du bien, par toutes sortes de voies.

Comme on ne va pas tout d’un coup à la corruption entière, il y eut un passage de l’honneur à l’intérêt, ou l’un et l’autre subsistèrent dans la république, mais avec des égards différents. Il y avoit de l’honnêteté en certaines choses, et de l’infamie en d’autres.

Les esprits se corrompoient, dans Rome, aux affaires qui regardoient les citoyens. L’intégrité devenoit plus rare, tous les jours : on ne connoissoit presque plus de justice. L’envie de s’enrichir étoit la maîtresse passion ; et les personnes considérables mettoient leur industrie à s’approprier ce qui ne leur appartenoit pas. Mais on voyoit encore de la dignité, en ce qui regardoit les étrangers ; et les plus corrompus, au dedans, se montroient jaloux de la gloire du nom romain, au dehors.

Rien n’étoit plus injuste que les jugements des sénateurs : rien de si sale que leur avarice. Cependant le Sénat s’attachoit, avec scrupule, à la conservation de la dignité ; et jamais on n’apporta plus de soin pour empêcher que la majesté du peuple romain ne fût violée.

Ce sénat, d’ailleurs si intéressé et si corrompu avec ses citoyens, opinoit avec la même hauteur qu’auroit pu avoir Scipion, où il s’agissoit des ennemis. Dans le temps d’une grande corruption, il ne put souffrir le traité honteux de Mancinus avec les Numantins[15] ; et ce misérable consul fut obligé de s’aller remettre entre leurs mains, avec toute sorte d’ignominie. Gracchus qui avait eu part à la paix, étant questeur dans l’armée de Mancinus, tâcha de la soutenir inutilement ; son crédit ne servit de rien, son éloquence y fut vainement employée.

Comme il est arrivé par Gracchus une des plus importantes affaires de la république, et peut-être la source de toutes celles qui l’ont agitée depuis, il ne sera pas hors de propos de vous le faire connoître.

C’étoit un homme fort considérable par sa naissance, par les avantages du corps et par les qualités de l’esprit ; d’un génie opposé à celui du grand Scipion, dont Cornelia sa mère étoit sortie ; plus ambitieux du pouvoir, qu’animé du désir de la gloire, si ce n’étoit de celle de l’éloquence, nécessaire à Rome pour se donner du crédit. Il avoit l’âme grande et haute ; plus propre toutefois à embrasser des choses nouvelles et à rappeler les vieilles, qu’à suivre solidement les établies. Son intégrité ne pouvoit souffrir aucun intérêt d’argent pour lui-même : il est vrai qu’il ne procuroit guère celui des autres, sans y mêler la considération de quelque dessein. Avec cela, l’amour du bien lui étoit assez naturelle, la haine du mal encore davantage : il avoit de la compassion pour les opprimés, plus d’animosité contre les oppresseurs ; en sorte que la passion prévalant sur la vertu, il haïssoit insensiblement les personnes plus que les crimes.

Plusieurs grandes qualités le faisoient admirer chez les Romains ; il n’en avoit pas une dans la justesse où elle devoit être. Ses engagements le portoient plus loin qu’il n’avoit pensé : sa fermeté se tournoit en quelque chose d’opiniâtre ; et des vertus qui pouvoient être utiles à la république, devenoient autant de talents avantageux pour les factions.

Je ne vois ni délicatesse, ni modération dans les jugements qu’on en a laissés. Ceux qui ont tenu le parti du Sénat, l’ont fait passer pour un furieux ; les partisans du peuple, pour un véritable protecteur de la liberté. Il me paroît qu’il alloit au bien, et qu’il haïssoit naturellement toutes sortes d’injustices ; mais l’opposition mettoit en désordre ses bons mouvements. Une affaire contestée l’aigrissant contre ceux qui lui résistoient, il poursuivoit par un esprit de faction ce qu’il avoit commencé par un sentiment de vertu. Voilà, ce me semble, quel étoit le génie de Gracchus, qui sut émouvoir le peuple contre le sénat. Il faut voir en quelle disposition étoit le peuple.

Après avoir rendu de grands services à l’État, le peuple se trouvoit exposé à l’oppression des riches, et particulièrement à celle des sénateurs, qui, par autorité, ou par d’autres méchantes voies, tiroient la commune de ses petites possessions. Des injures continuelles avoient donc aliéné les esprits de la multitude ; mais, sans avoir encore de méchantes intentions, elle souffroit avec douleur la tyrannie ; et, plus misérable que tumultueuse, attendoit plus qu’elle ne cherchoit de sortir d’une condition infortunée.

J’ai cru devoir faire la peinture du Sénat, de Gracchus et du peuple, avant que d’entrer en cette violente agitation que ressentit la république.

On concevra donc le Sénat injuste, corrompu, mais couvrant les infamies au dedans, par quelque dignité aux affaires du dehors. On aura l’idée de Gracchus, comme d’une personne qui avoit de grands talents, mais plus propre à ruiner tout-à-fait une république corrompue, qu’à la rétablir dans sa pureté, par une sage réformation. Pour le peuple, il n’étoit pas mal affectionné ; mais il ne savoit comment vivre dans sa misère, ni où s’occuper, après la perte de ses terres.

AVERTISSEMENT.

Saint-Évremond, ayant résolu de passer en Hollande, en 1665, laissa ses papiers à son ami, le célèbre poëte Waller ; mais à son retour (1670) il trouva que la plupart s’étaient perdus, durant la grande peste de Londres, et entre autres les sept Chapitres suivants, avec l’affaire de Gracchus contre le Sénat, qui manque à ce dernier. On n’a jamais pu les recouvrer, et Saint-Évremond n’a pas voulu se donner la peine de les refaire : il ne nous en reste que les sommaires. Les voici.

CHAPITRE IX.
Le génie du peuple romain, quand Jugurtha s’empara du Royaume de Numidie. Sale intérêt pour le dehors, comme il était déjà pour le dedans. Infamie des premiers qui furent employés dans cette affaire. Génie de Scaurus.
CHAPITRE X.
Guerre conduite par Métellus ; son caractère, celui de Jugurtha. Orgueil de la noblesse.
CHAPITRE XI.
Caractère de Marius ; son arrogance. Génie du peuple, et l’esprit de faction contre le Sénat. Le Peuple supérieur au Sénat ; sa licence.
CHAPITRE XII.
Caractère de Sylla, qui relève le Sénat, et opprime le peuple. Quelque chose de Pompée et de Sertorius.
CHAPITRE XIII.
État de Rome, et le génie des Romains, dans la conspiration de Catilina. Son caractère. Le caractère de Clodius, et le bannissement de Cicéron, avec son caractère.
CHAPITRE XIV.
État de Rome, dans le partage du gouvernement entre Pompée, César et Crassus.
CHAPITRE XV.
Les motifs de la guerre civile entre Pompée et César ; leur caractère. Ce que le Sénat étoit à Pompée, et le peuple à César. Les sentiments du premier, touchant la République, et l’établissement de son pouvoir, au delà de la liberté. L’esprit de César allant par dégrés au dessein de la domination.

CHAPITRE XVI.

D’Auguste, de son gouvernement, et de son génie.

Je ne parlerai point des commencements de la vie d’Auguste : ils ont été trop funestes. Je prétends le considérer depuis qu’il fut parvenu à l’empire ; et, à mon avis, jamais gouvernement n’a mérité de plus particulières observations que le sien.

Après la tyrannie du triumvirat, et la désolation qu’avoit apportée la guerre civile, il voulut enfin gouverner par la raison un peuple assujetti par la force ; et, dégoûté d’une violence où l’avoit peut-être obligé la nécessité de ses affaires, il sut établir une heureuse sujétion, plus éloignée de la servitude que de l’ancienne liberté.

Auguste n’étoit pas de ceux qui trouvent la beauté du commandement dans la rigueur de l’obéissance ; qui n’ont de plaisir du service qu’on leur rend, que par la nécessité qu’ils en imposent.

Ce raffinement de domination a été à un point de délicatesse, sous quelques empereurs, qu’il n’étoit pas permis aux sujets de vouloir ce qu’on vouloit d’eux. Une disgrâce que l’on recevoit sans peine, un bannissement où l’on s’accommodoit avec facilité, une soumission aisée, en quoi que ce fût, faisoit le dégoût du prince. Pour obéir à son gré, il falloit obéir malgré soi. Mais il falloit aussi être bien juste dans la répugnance ; car celle qui osoit se produire avec éclat, excitoit le dépit et la colère : en sorte que les misérables Romains ne savoient où trouver un milieu trop délicat entre deux choses périlleuses.

Auguste a jugé tout autrement. Il a cru que pour bien disposer des hommes, il falloit gagner les esprits, avant que d’exiger les devoirs ; et il fut si heureux à les persuader de l’utilité de ses ordres, qu’ils songeoient moins à l’obligation qu’ils avoient de les suivre, qu’à l’avantage que l’on y trouvoit.

Un des plus grands soins qu’il eut toujours, fut de bien faire goûter aux Romains le bonheur du gouvernement, et de leur rendre, autant qu’il put, la domination insensible. Il rejetta jusqu’aux noms qui pouvoient déplaire, et sur toutes choses, la qualité de Dictateur, détestée dans Sylla, et odieuse en César même[16]. La plupart des gens qui s’élèvent, prennent de nouveaux titres, pour autoriser un nouveau pouvoir. Il voulut cacher une puissance nouvelle, sous des noms connus et des dignités ordinaires. Il se fit appeler Empereur de temps en temps, pour conserver son autorité sur les légions : il se fit créer Tribun, pour disposer du peuple ; Prince du Sénat, pour le gouverner. Mais, quand il réunit en sa personne tant de pouvoirs différents, il se chargea aussi de divers soins, et il devint l’homme des armées, du peuple et du Sénat, quand il s’en rendit le maître ; encore n’usa-t-il de son pouvoir que pour ôter la confusion qui s’étoit glissée en toutes choses. Il remit le peuple dans ses droits, et ne retrancha que les brigues aux élections des magistrats. Il rendit au Sénat son ancienne splendeur, après en avoir banni la corruption ; car il se contenta d’une puissance tempérée, qui ne lui laissoit pas la liberté de faire le mal : mais il la voulut absolue, quand il s’agit d’imposer aux autres la nécessité de bien faire.

Ainsi, le peuple ne fut moins libre que pour être moins séditieux : le Sénat ne fut moins puissant que pour être moins injuste. La liberté ne perdit que les maux qu’elle peut causer, rien du bonheur qu’elle peut produire.

Après avoir établi un si bon ordre, il se trouva agité de différentes pensées, et consulta longtemps en lui-même, s’il devoit garder l’empire, ou rendre au peuple sa première liberté. Les exemples de Sylla et de César, quoique différents, faisoient une impression égale en faveur de ce dernier sentiment. Il considéroit que Sylla, qui avoit quitté volontairement la dictature, avoit eu une mort paisible au milieu de ses ennemis ; et que César, pour l’avoir gardée, avoit été assassiné par ses meilleurs amis qui en faisoient gloire.

Je sais que ces matières-ci ne souffrent guère les vers ; mais on peut alléguer ceux de Corneille, sur les Romains, puisqu’il les fait mieux parler qu’ils ne parlent eux-mêmes.

Sylla m’a précédé dans ce pouvoir suprême,
Le grand César mon père en a joui de même ;
D’un œil si différent tous deux l’ont regardé,
Que l’un s’en est démis, et l’autre l’a gardé.
Mais l’un cruel, barbare, est mort aimé, tranquille,
Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville :
L’autre, tout débonnaire, au milieu du Sénat
A vu trancher ses jours, par un assassinat[17].

Combattu d’une incertitude si fâcheuse, il découvrit l’agitation de son âme à ses deux amis principaux, Agrippa et Mécénas. Agrippa, qui lui avoit acquis l’empire par sa valeur, lui conseilla, par modération, de le quitter ; si ce n’est peut-être qu’il ait eu des fins plus cachées, et que, pour se trouver plus grand homme de guerre que n’étoit Auguste, il ait attendu les principaux emplois de la république, quand elle seroit rétablie.

Pour Mécénas, qui n’avoit eu aucune part aux victoires, il lui conseilla de retenir ce qu’elles lui avoient donné. Ce ne fut pas sans faire entrer dans ses raisons la considération du public, qui ne pouvoit plus, disoit-il, se passer d’Auguste. Mais, quoique cela pût être, en quelque sorte, il suivit en effet son inclination pour la personne du prince, et ses propres intérêts.

Mécénas étoit homme de bien ; de ces gens de bien, néanmoins, doux, tendres, plus sensibles aux agréments de la vie, que touchés de ces fortes vertus qu’on estimoit dans la république. Il étoit spirituel, mais voluptueux, voyant toutes choses avec beaucoup de lumière, et en jugeant sainement ; mais plus capable de les conseiller que de les faire. Ainsi, se trouvant foible, paresseux, et purement homme de cabinet, il espéroit de sa délicatesse avec un empereur délicat, ce qu’il ne pouvoit attendre du peuple romain, où il eût fallu se pousser par ses propres moyens, et agir fortement par lui-même.

Pour revenir des personnes à la chose : l’empire fut retenu par son conseil ; et la résolution de le garder étant prise, Auguste ne laissa pas d’offrir au Sénat de s’en démettre. Quelques-uns en furent touchés comme d’une grande modération ; plusieurs reconnurent la simple honnêteté de l’offre ; mais tous s’accordèrent véritablement en ce point de refuser l’ancienne liberté. Vous eussiez dit que c’étoit une contestation de civilités, qui aboutirent à une satisfaction commune ; car Auguste gouverna l’empire par le Sénat, et le Sénat ne se gouverna que par Auguste.

Un gouvernement si tempéré plut à tout le monde ; et le prince ne suivit pas moins en cela son intérêt, que son humeur modérée : car enfin, on passe mal aisément de la liberté à la servitude, et il pouvoit se tenir heureux de commander, en quelque façon que ce fût, à un peuple libre.

De plus, le funeste exemple de César l’avoit peut-être obligé de prendre des voies différentes, pour éviter une même fin. Le grand Jules, né, pour ainsi dire, dans une faction opposée au Sénat, eut toujours une envie secrète de l’opprimer ; et l’ayant trouvé contraire à ses desseins, dans la guerre civile, il en prit une aversion nouvelle pour le corps, quoiqu’il eût beaucoup de douceur et de clémence pour les sénateurs en particulier. Depuis son retour à Rome, comme il se vit assuré du peuple et des légions, il compta le Sénat pour peu de chose, et le traita même insolemment, en quelques occasions : tant il est difficile aux plus retenus de ne se pas oublier, dans une grande fortune. Or, il est certain que ce mépris orgueilleux irrita beaucoup de gens, et fit naître, ou du moins avancer la conspiration qui le perdit.

Auguste, un des plus avisés princes du monde, ne manqua pas de profiter d’une observation si nécessaire ; et à peine se fut-il acquis l’empire par les légions, qu’il songea à le gouverner par le Sénat. Il connoissoit la violence des gens de guerre et le tumulte des peuples ; les uns et les autres lui paroissant plus propres à être employés dans une occasion présente, qu’aisés à conduire, quand elle est passée.

Il voulut donc fonder le gouvernement sur le Sénat, comme sur le corps le mieux ordonné et le plus capable de sagesse et de justice : mais en même temps, il s’assura le peuple et les légions par des largesses et par des bienfaits. Ainsi tout le monde fut content, comme j’ai dit ; et Auguste trouva dans sa modération la sûreté de sa personne et de sa puissance ; en quoi certes il eut un bonheur extraordinaire : n’y ayant rien de si heureux, dans la vie, que de pouvoir suivre honnêtement son inclination et son intérêt.

Je ne veux pas excuser ses commencements : mais je ne doute point que dans la violence du triumvirat, il ne s’en soit fait beaucoup à lui-même. Il est certain qu’il haïssoit naturellement l’humeur cruelle de Marius, de Sylla et de leurs semblables. Il haïssoit ces âmes fières, qui n’ont qu’un plaisir imparfait d’être les maîtres, s’ils ne font sentir leur pouvoir ; qui mettent la grandeur à être craints, et le bonheur de leur condition à faire, quand il leur plaît, des misérables.

Il avoit éprouvé qu’un honnête homme se fait le premier malheureux, quand il en fait d’autres ; et il ne fut jamais si content, que lorsqu’il se vit en état de faire le bien selon son inclination, après avoir fait le mal contre son gré. Il alloit toujours au bien des affaires : mais il vouloit que les affaires allassent au bien des hommes, et considéroit dans les entreprises beaucoup moins la gloire que l’utilité. Durant son gouvernement, aucune guerre ne fut négligée, qui pût être utile ; et on laissa pour les héros celles qui sont purement glorieuses.

C’est ce qui le fit accommoder avec les Parthes, et renoncer au projet que faisoit César, quand il fut assassiné ; c’est ce qui fit rejetter la proposition de certaine guerre en Allemagne, où il ne voyoit pas un véritable intérêt ; c’est ce qui lui fit donner des bornes à l’empire, quelque interprétation qu’ait donnée Tacite à un si sage dessein[18]. Enfin, il se laissa peu aller à l’opinion, au bruit, à la vanité. Il estima la réputation solide, qui rend la vie des hommes plus douce et plus sûre.

Il est bien vrai qu’Auguste n’avoit qu’un talent médiocre pour la guerre ; et pour louer sa sagesse et sa capacité, il ne faut pas louer sa vertu, en toutes choses.

Hirtius et Pansa conduisirent la première guerre contre Antoine[19], dont Auguste seul profita. Il acquit peu de gloire dans celle de Brutus, qui fut conduite et achevée par Antoine. La perte d’Antoine fut un effet de sa passion pour Cléopâtre, et de la valeur d’Agrippa. Auguste eut peu de part aux combats et gagna l’empire. Ce n’est pas qu’il ne se soit trouvé en plusieurs occasions, et qu’il n’ait été blessé même en quelqu’une, mais avec plus de succès pour les affaires, que de gloire pour sa personne. Aussi la dixième légion, un peu insolente par la haute estime qu’avoit eue pour elle le grand César, ne pouvoit goûter le neveu, toutes les fois qu’elle se souvenoit de l’oncle ; d’où il arriva qu’elle fut cassée, avec tout son mérite, pour l’avoir méprisé une fois en sa présence.

Cela n’empêche pas qu’il ne se soit servi de la guerre admirablement, pour son intérêt et pour celui de l’empire. Jamais prince n’a su donner un meilleur ordre, ni se transporter plus volontiers, partout où les affaires l’appeloient : en Égypte, en Espagne, dans les Gaules, en Allemagne, dans l’Orient. Mais enfin, on voyoit que la guerre ne s’accommodoit pas à son véritable génie ; et quoiqu’il triomphât avec l’applaudissement de tout le monde, on ne laissoit pas de connoître que ses lieutenants avoient vaincu. Il eut passé pour un grand capitaine, du temps de ces empereurs, qui, par leur peu de vertu, ou par une fausse grandeur, n’osoient prendre ou tenoient au-dessous d’eux le commandement des armées. Étant venu dans un siècle où l’on ne se rendoit recommandable que par ses propres exploits, et succédant particulièrement à César, qui se devoit tout, il lui fut désavantageux de devoir plus à autrui qu’à lui-même.

Il n’en étoit pas ainsi dans le gouvernement, où le Sénat ne faisoit rien de bon ni de sage, qu’Auguste ne l’eût inspiré. Le bien de l’État étoit toujours sa première pensée ; et il n’entendoit pas par le bien de l’État, un nom vain et chimérique, mais le véritable intérêt de ceux qui le composoient : le sien le premier (car il n’est pas juste de quitter les douceurs de la vie privée, pour s’abandonner au soin du public, si on n’y trouve ses avantages), et celui des autres, qu’il ne crut jamais être séparé du sien.

Les personnes du plus grand service avoient la première considération : et le mérite avançoit sous lui ceux qu’il eût ruinés sous ses successeurs, où le crime étoit moins dangereux que la vertu. Agrippa n’avoit pas tant de part en sa confidence que Mécénas ; mais ses grandes qualités le rendirent bien plus considérable : et l’étant devenu à un point, dans Rome, qu’Auguste se trouvoit obligé de s’en défaire, ou de l’acquérir tout à fait, il aima mieux lui donner sa fille, quelque peu de naissance qu’il eût, que d’écouter les inspirations de la jalousie. Quant à Mécénas, comme il étoit plus agréable et plus homme de cabinet, aussi fut-il plus avant que lui dans ses plaisirs et dans ses secrets.

Auguste fit du bien à ses courtisans, et ne fut pas fâché que ces Romains, autrefois si fiers et si libres, voulussent profiter de ses bonnes grâces. Ainsi l’on s’étudia à lui plaire, et le soin de la cour devint un véritable intérêt. Ce ne fut pas néanmoins le plus considérable. Le mérite qui se rapportoit à l’État, étoit préféré à celui qu’on s’acquéroit par l’attachement à sa personne : ce qu’il établissoit lui-même par ses discours, ne parlant jamais de ce qui lui étoit dû, mais toujours de ce qu’il devoit lui-même à la république.

Cependant il n’y a point de vie si uniforme, où des actions particulières ne démentent quelquefois le gros de l’habitude et de la conduite. Il défendit un jour un de ses amis, accusé d’une méchanceté horrible[20] ; et apparemment il le sauva par sa seule considération. Ce ne fut pas sans choquer tous les gens de bien ; mais il eut tant de modération à garder les formes, et à souffrir la liberté de ceux qui lui répondoient un peu hautement, qu’il en regagna les esprits ; et les mêmes qui s’étoient scandalisés, revenus de leur indignation, excusèrent ce qu’il y a d’injuste à protéger un méchant homme, par l’honnêteté qui se trouve à ne pas abandonner un ami.

Les gens de lettres eurent part à sa familiarité, Tite-Live entre autres, Virgile et Horace : par où l’on peut voir la bonté de son jugement, aussi bien pour les ouvrages, que pour les affaires. Il aimoit le goût exquis de son siècle, dont la délicatesse a été peu commune dans tous les autres. Mais il craignoit les singularités qui venoient d’un esprit faux, et dont les méchants connoisseurs font le mérite extraordinaire. Comme il vivoit parmi des gens délicats, il prenoit plaisir à voir ses choix approuvés ; et son opinion étoit qu’il vaut mieux tomber naturellement dans le bon sens des autres, par sa raison, que de faire recevoir ses caprices, par autorité.

Outre l’honneur de son jugement dont il fut jaloux, il croyoit encore qu’un bienfait désapprouvé n’étoit grâce que pour un seul, et injure pour plusieurs ; que la disgrâce d’un honnête homme, au contraire, étoit ressentie de tous les honnêtes gens, par la pitié qu’elle fait aux uns, et l’alarme qu’elle donne aux autres.

Il avoit un discernement admirable à connoître l’humeur et l’ambition des personnes les plus élevées, sans concevoir néanmoins des soupçons funestes à leur vertu.

La liberté des sentiments ne lui déplut point sur les choses générales, estimant que les hommes y ont leurs droits ; que c’est un crime de rechercher curieusement les secrets du prince, et une infidélité de ne pas bien user de sa confidence ; mais que les affaires devenues publiques appartenoient, malgré qu’on en eût, au jugement du public ; qu’il falloit se le représenter avant que d’agir, et ne pas prétendre de le pouvoir empêcher, quand les actions étoient faites.

Ce fut peut-être sur la connoissance de son humeur, que Tite-Live osa écrire si hardiment la guerre de César et de Pompée, sans qu’il en ait été moins bien avec lui. Cremutius Cordus lui récita son histoire, et il ne se scandalisa point d’y voir nommer Brutus et Cassius, les derniers des Romains. Louange funeste à Cremutius, sous Tibère, dont on lui fit, dit Tacite, un crime inouï jusqu’alors, et qui lui coûta la vie[21]. Mécénas lui avoit donné un conseil plus particulier encore, mais d’un usage plus difficile : c’étoit « de ne se piquer jamais de ce qu’on diroit contre lui.

« Si ce qu’on dit de nous est vrai, ajoutoit Mécénas, c’est plutôt à nous de nous corriger, qu’aux autres de se contraindre. Si ce qu’on dit est faux, aussitôt que nous nous en piquerons, nous le ferons croire véritable. Le mépris de tels discours les décrédite, et en ôte le plaisir à ceux qui les font. Si vous y êtes plus sensible que vous ne devez, il dépend du plus misérable ennemi, du plus chétif envieux, de troubler le repos de votre vie ; et tout votre pouvoir ne sauroit vous défendre de votre chagrin. »

Auguste alla plus loin en certaines choses, et demeura fort au-dessous en quelques autres. Je vois des injures oubliées ; je le vois si hardi dans sa clémence, qu’il ose pardonner une conspiration non-seulement véritable, mais toute prête à s’exécuter[22].

Cependant, quelque vertueux que soient les hommes, ils ne donnent jamais tant à la vertu, qu’ils ne laissent beaucoup à leur humeur. Il n’est pas croyable combien il fut délicat sur son domestique. Rien n’étoit si dangereux que de parler des amours de Julie, si ce n’étoit d’avoir quelque intérêt avec elle. Ovide en fut chassé sans retour ; et ce qui me paroît extraordinaire, le mari même eut à se ressentir de cette méchante humeur. Que la conduite de Julie ne plût pas à Auguste, c’étoit une chose naturelle ; mais que le pauvre Agrippa ait eu à souffrir le chagrin de son beau-père et les débauches de sa femme en même temps, c’est une affaire bizarre, et le dernier malheur de la condition d’un mari. Il faut avouer que la famille de l’empereur lui donna trop d’embarras. Dans un applaudissement général de tout l’empire, il ne pouvoit résister à de petits chagrins que lui donnoit sa maison ; et il s’y portoit plus en simple personne privée, qu’en grand homme, car il ne savoit ni finir le mal par un bon ordre, ce qui véritablement n’est pas aisé ; ni du moins se mettre l’esprit en repos. Après s’être trop affligé d’un côté, il se laissa aller trop nonchalamment à la douceur qu’il trouvoit de l’autre ; et, si Julie le chagrina tant qu’elle vécut, Livie sut le posséder si bien, dans le déclin de son âge, que l’adoption de Tibère fut plutôt un effet de sa conduite, que le véritable choix de l’empereur. Auguste connoissoit mieux que personne les vices de Tibère, et les desseins de Livie ; mais il n’avoit pas la force d’agir selon le jugement qu’il en faisoit. Tandis qu’il voyoit tout d’une vue saine, qui ne le portoit à rien, sa femme laissoit là son entendement avec des lumières inutiles, et se rendoit maîtresse de sa volonté. C’est ce qui a trompé Tacite, à mon avis, dans ce raffinement malicieux qu’il donne à Auguste[23]. Il savoit que le naturel de Tibère ne lui étoit pas inconnu ; et, pour ne pas croire qu’un grand empereur pût aller, dans une chose si importante, contre son propre sentiment, il a mis du dessein et du mystère où il n’y a eu, si je ne me trompe, que de la facilité. Après ces particularités du domestique, revenons au général. Il rendit le monde heureux, et il fut heureux dans le monde. Il n’eut rien à souhaiter du public, ni le public de lui : et, considérant les maux qu’il a faits pour parvenir à l’empire, et le bien qu’il fit depuis qu’il fut empereur, je trouve qu’on a dit avec beaucoup de raison, qu’il ne devoit jamais naître, ou jamais ne mourir[24]. Il mourut enfin, regretté de tous les hommes ; moins grand, sans comparaison, que César, mais d’un esprit plus réglé ; ce qui me fait croire qu’il eût été plus glorieux d’être de l’armée de César, et plus doux de vivre sous le gouvernement d’Auguste. Pour les Romains, ils n’avoient rien de si élevé que dans le temps de la république, ni pour la grandeur du génie, ni pour la force de l’âme ; mais quelque chose de plus sociable. Après tous les maux qu’on avoit soufferts, on fut bien aise de trouver de la douceur, en quelque manière que ce fût. Il n’y avoit plus assez de vertu pour soutenir la liberté ; on eût eu honte d’une entière sujétion ; et, à la réserve de ces âmes fières que rien ne put contenter, chacun se fit honneur de l’apparence de la république, et ne fut pas fâché en effet d’une douce et agréable domination.

CHAPITRE XVII.

De Tibère, et de son génie.

Comme il y a peu de révolutions où l’on en demeure à des termes si modérés, un état heureux et honnête se changea bientôt en une misérable et indigne condition. La vertu romaine s’étoit adoucie après la mort de Brutus et de Cassius, qui en soutenoient la fierté. Depuis la perte d’Antoine, ce fut un agrément quasi général pour la conduite d’Auguste, et une complaisance égale pour sa personne. À l’avènement de Tibère, cette complaisance se tourna en bassesse et en adulation. On peut dire que ce prince naturellement irrésolu, n’auroit pris qu’une autorité bien médiocre ; mais les Romains plus disposés à servir, que Tibère à commander, lui portèrent eux-mêmes leur servitude, quand à peine il osoit espérer leur sujétion. Voilà quel fut alors le génie du peuple Romain.

Il faut maintenant parler de celui de Tibère, et faire voir l’esprit qu’il porta au gouvernement de l’empire. Son dessein le plus caché, mais le mieux suivi, fut de changer toutes les maximes d’Auguste. Celui-ci devenu empereur, donnoit au bien général toutes ses pensées. D’une politique si juste et si prudente, Tibère fit une science de cabinet, où étoit renfermé un faux et mystérieux intérêt du prince, séparé de l’intérêt de l’État, et presque toujours opposé au bien public.

Le bon sens, la capacité, le secret, furent changés en finesse, en artifice, en dissimulation. On ne connoissoit plus les bonnes et les mauvaises actions par elles-mêmes : tout étoit pris selon les délicates intentions de l’empereur, ou se jugeoit par le raffinement de quelque spéculation malicieuse.

Le crédit qu’eut Germanicus d’apaiser les légions, fut d’un service fort avantageux, et peu de temps agréable. Quand le danger fut passé, on fit réflexion qu’il pourroit tirer les troupes de leur devoir, puisqu’il avoit su les y remettre. En vain il fut fidèle à Tibère ; sa modération à refuser l’empire, ne le fit pas trouver innocent : on le jugea coupable de ce qui lui avoit été offert ; et tant d’artifices furent employés à sa perte, qu’on se défit, à la fin, d’un homme qui vouloit bien obéir, mais qui méritoit de commander. Il périt, ce Germanicus, si cher aux Romains, dans une armée où il eut moins à craindre les ennemis de l’empire, qu’un empereur qu’il avoit si bien servi.

Il ne fut pas seul à se ressentir de cette funeste politique : le même esprit régnoit généralement en toutes choses. Les emplois éloignés étoient des exils mystérieux ; les charges, les gouvernements ne se donnoient qu’à des gens qui devoient être perdus, ou à des gens qui devoient perdre les autres. Enfin, le bien du service n’entroit plus en aucune considération ; car, dans la vérité, les armées avoient plutôt des proscrits que des généraux ; et les provinces, des bannis que des gouverneurs. À Rome, où les lois avoient toujours été si religieusement gardées, et avec tant de formes, tout se faisoit alors par la jalousie de ce mystérieux cabinet.

Quand un homme d’un mérite considérable témoignoit de la passion pour la gloire de l’empire, Tibère soupconnoit aussitôt que c’étoit avec dessein d’y parvenir. S’il restoit à quelqu’autre un souvenir innocent de la liberté, il passoit pour un esprit dangereux qui vouloit rétablir la république. Louer Brutus et Cassius, étoit un crime qui coûtoit la vie : regretter Auguste, une offense secrète qu’on pardonnoit d’autant moins qu’on n’osoit s’en plaindre ; car Tibère le louoit toujours en public, et lui faisoit décerner des honneurs divins qu’il étoit le premier à lui rendre. Mais les mouvements humains n’étoient pas permis, et une tendresse témoignée pour la mémoire de cet empereur, se prenoit pour une accusation détournée contre le gouvernement, ou pour une mauvaise volonté contre la personne du prince.

Jusqu’ici vous avez vu des crimes inspirés par la jalousie d’une fausse politique : présentement c’est la cruauté ouverte et la tyrannie déclarée. On ne se contente pas de quitter les bonnes maximes, on abolit les meilleures lois ; et on en fait une infinité de nouvelles qui regardent en apparence le salut de l’empereur, mais, dans la vérité, la perte des gens de bien qui restoient à Rome. Tout est crime de lèse-majesté. On punissoit autrefois une véritable conspiration ; on punit ici une parole innocente malicieusement expliquée. Les plaintes, qu’on a laissées aux malheureux pour le soulagement de leurs misères ; les larmes, ces expressions naturelles de nos douleurs ; les soupirs qui nous échappent malgré nous, les simples regards, devenoient funestes. La naïveté du discours exprimoit de méchants desseins ; la discrétion du silence cachoit de méchantes intentions. On observoit la joie comme une espérance conçue de la mort du prince : la tristesse étoit remarquée comme un chagrin de sa prospérité, ou un ennui de sa vie. Au milieu de ces dangers, si le péril de l’oppression vous donnoit quelque mouvement de crainte, on prenoit votre appréhension pour le témoignage d’une conscience effrayée, qui se trahissant elle-même, découvrait ce que vous alliez faire, ou ce que vous aviez fait. Si vous étiez en réputation d’avoir du courage ou de la fermeté, on vous craignoit comme un audacieux, capable de tout entreprendre. Parler, se taire, se réjouir, s’affliger ; avoir de la peur ou de l’assurance ; tout étoit crime, et attiroit bien souvent les derniers supplices.

Ainsi, les soupçons d’autrui vous rendoient coupable. Ce n’étoit pas assez d’essuyer la corruption des accusateurs, les faux rapports des espions, les suppositions de quelque délateur infâme ; vous aviez à redouter l’imagination de l’empereur ; et, quand vous pensiez être à couvert par l’innocence, non-seulement de vos actions, mais de vos pensées, vous périssiez par la malice de ses conjectures. Pour ne pousser pas la chose plus avant, il y avoit beaucoup de mérite à être homme de bien ; car il y avoit beaucoup de danger à l’être. La vertu qui osoit paroître étoit infailliblement perdue ; et celle qu’on pouvoit deviner n’étoit jamais assurée. Comme on n’est pas exempt d’embarras dans le mal qu’on fait endurer aux autres, Tibère ne fut pas toujours tranquille dans l’exercice de ses cruautés. Séjan, qui s’avança dans ses bonnes grâces par des voies aussi injustes que les siennes ; ce grand favori, las d’honneurs et de biens qui le laissoient toujours dans la dépendance, voulut s’affranchir de toute sujétion et n’oublia rien pour se mettre insensiblement à la place de son maître. Instruit des maximes de l’empereur, et devenu savant en son art, il lui enlève ses enfants par le poison ; et il étoit sur le point de se défaire de lui, quand ce prince revenu de son aveuglement, comme par miracle, garantit ses jours malheureux, et fait périr ce grand confident qui le vouloit perdre. Sa condition n’en fut pas plus heureuse qu’auparavant : il vécut odieux à tout le monde et importun à lui-même ; ennemi de la vie d’autrui et de la sienne. Enfin, il mourut à la grande joie des Romains, n’ayant pu échapper à l’impatience d’un successeur qui le fit étouffer dans une maladie dont il alloit revenir.

J’ai fait quelquefois réflexion sur la différence qu’il y a eu de la république à l’empire ; et il me paroît qu’il n’eût pas été moins doux de vivre sous les empereurs que sous les consuls, si les maximes d’Auguste eussent été suivies. Rome ne fut pas si heureuse. La politique de Tibère fut embrassée de la plupart de ses successeurs, qui mirent l’honneur de leur règne, non pas à mieux gouverner l’empire, mais à se l’assujettir davantage.

Dans ce sentiment, Auguste fut moins estimé pour avoir su rendre les Romains heureux, que Tibère pour les avoir fait impunément misérables. Il parut à ces empereurs qu’il y avoit de l’insuffisance ou de la foiblesse à garder les lois ; et tantôt l’art de les éluder faisoit le secret de la politique, tantôt la violence de les rompre paroissoit une véritable hauteur et une digne autorité. Les forces de l’empire ne regardoient plus les étrangers : la puissance de l’empereur se faisoit sentir aux naturels ; et les Romains opprimés tinrent lieu de nations assujetties. Enfin, les Caligules, les Nérons, les Domitiens, poussèrent la domination au-delà de toutes bornes ; et, quoique les droits des empereurs fussent infiniment au-dessous de ceux des rois, ils se portèrent à des violences où n’auroit pas voulu aller Tarquin même.

Les Romains, de leur côté, devinrent également funestes aux empereurs ; car, passant de la servitude à la fureur, ils en massacrèrent quelques-uns, et s’attribuèrent un pouvoir injuste et violent d’en ôter et d’en établir, à leur fantaisie. Ainsi, les liens du gouvernement furent rompus ; et les devoirs de la société venant à manquer, on ne travailloit plus qu’à la ruine de ceux qui obéissoient, où à la perte de ceux qui devoient commander. Une si étrange confusion doit s’attribuer, principalement au méchant naturel des empereurs, et à la brutale violence des gens de guerre : mais, si on veut remonter jusqu’à la première cause, on trouvera que ce méchant naturel étoit autorisé par l’exemple de Tibère, et le gouvernement établi sur les maximes qu’il avoit laissées.

Comme les plus concertés ne s’attachent pas toujours à la justesse des règles, les plus déréglés ne suivent pas éternellement le désordre de leurs inclinations et de leurs humeurs. On ajoute, pour le moins, une politique à son tempérament. Ceux même qui font toutes choses sans y penser, y reviennent par réflexion quand elles sont faites, et appliquent une conduite d’intérêt aux purs mouvements de la nature. Mais, que les empereurs aient agi par naturel, par politique, ou par tous les deux ensemble ; je maintiens que Tibère a corrompu tout ce qu’il y avoit de bon, et introduit tout ce qu’il y a eu de méchant dans l’empire.

Auguste qui avoit des lumières pures et délicates, connut admirablement le génie de son temps, et n’eut pas de peine à changer un assujettissement volontaire aux chefs de parti, en véritable sujétion. Tibère, plein de ruses et de finesses, mais d’un faux discernement, se méprit à connoître la disposition des esprits. Il crut avoir affaire à ces vieux Romains amoureux de la liberté, et incapables de souffrir aucune domination : cependant l’inclination générale alloit à servir ; les moins soumis étoient disposés à l’obéissance. Ce mécompte lui fit prendre des précautions cruelles contre des gens qu’il redouta mal à propos ; car il est à remarquer qu’un prince si soupçonneux n’eût jamais à craindre que Séjan, qui lui faisoit craindre tous les autres. Avec ces fausses mesures, la cruauté augmentoit tous les jours ; et, comme celui qui offense est le premier à haïr, les Romains lui devinrent odieux par le mal qu’il leur faisoit. Enfin, il agit ouvertement, et les traita comme ses ennemis, parce qu’il leur avoit donné sujet de l’être.

L’esprit de docilité qui régnoit alors, faisoit endurer paisiblement la tyrannie. On souffrit la brutalité de Caligule avec une soumission pareille ; car sa mort est un fait particulier, où le Sénat, le peuple, ni les légions n’eurent aucune part. On souffrit la stupidité dangereuse de Claudius, et l’insolence de Messaline. On souffrit la fureur de Néron, jusqu’à ce que la patience étant épuisée, il se fit une révolution dans les esprits.

Aussitôt on conspira contre sa personne. Des conspirations particulières, on vint à la révolte des légions ; de la révolte des légions, à la déclaration du Sénat. Peut-être que le Sénat eût pu rétablir la liberté ; mais, déjà accoutumé aux empereurs, il se contenta de disposer de l’empire. Les cohortes prétoriennes en voulurent disposer elles-mêmes, et les légions des provinces ne purent leur céder cet avantage. La division se mêla parmi celles-ci ; les unes nommant un empereur, les autres un autre. Ce ne furent que massacres, que guerres civiles ; et jamais les esprits ne se trouvèrent dans leur véritable situation, si vous en exceptez le règne de quelques princes qui surent réunir des intérêts que la fausse habileté de Tibère avoit divisés, pour le malheur commun des empereurs et de l’empire.


  1. Postremo, Superbi illius importuna dominatio nonnihil, immo vel plurimum profuit. Sic enim effectum est ut, agitatus injuriis populus, cupiditate libertatis incenderetur. Florus, Epitome rerum Romanarum, lib. I, cap. 8.
  2. Tite-Live, liv. I, chap. 59.
  3. Ce n’est qu’une supposition de Tite-Live, qui examine ce qui seroit vraisemblablement arrivé, si Alexandre avoit fait la guerre aux Romains. Voyez le neuvième livre de la première Décade. (Des Maizeaux.)
  4. Appien dit que les Carthaginois renvoyèrent Xantippe dans leurs galères, avec de beaux présents, mais qu’ils donnèrent ordre aux capitaines des galères de le faire jeter dans la mer, avec tous les autres Lacédémoniens. Appien, de bell. punic.
  5. P. Cornelius Rufinus.
  6. Quinze marcs d’argent.
  7. Terentius Varro, qui donna la bataille de Cannes malgré son collègue, L. Æmil. Paulus, et la perdit.
  8. L’opinion des historiens et des militaires semble être revenue à une appréciation plus favorable de la conduite d’Annibal, après la bataille de Cannes, depuis que Montesquieu n’a pas craint d’approuver ce grand capitaine de s’être abstenu de marcher sur Rome, après la défaite des Romains. M. Thiers est de l’avis d’Annibal. Rome, en effet, étoit loin d’être aussi affoiblie qu’on le pense, et Annibal avoit plus à ménager, qu’on ne croit. L’inaction qu’on lui reproche ne fut donc que prudence. Il aima mieux se conserver, avec certitude, que de risquer de tout perdre, d’un coup.
  9. Rivière à trois ou quatre lieues de Rome, près de laquelle les Romains furent défaits par les Gaulois. Ceux-ci se rendirent maîtres de la ville ; mais ils ne purent prendre le Capitole, où une partie de la jeunesse s’étoit retirée. Voyez Tite-Live, au cinquième livre de la première Décade. (Des Maizeaux.)
  10. Lucain, Pharsal., liv. II, vers 657.
  11. Un jour que je lisois cet endroit avec M. de Saint-Évremond, je le priai de m’apprendre quelles étoient les deux résolutions dont il parle ; et voici l’éclaircissement qu’il voulut bien me donner. « La cour, me dit-il, étant à Pontoise (en 1652) et le cardinal Mazarin considérant que M. le Prince n’en étoit pas éloigné, que Fuensaldagne s’avançoit avec vingt-cinq mille hommes, et le duc de Lorraine avec douze mille, résolut de faire retirer le roi en Bourgogne, ne le croyant pas en sûreté, à Paris. M. de Turenne ne se trouvoit pas alors au conseil ; mais ayant appris cette résolution, il s’y rendit incessamment et dit aux ministres que si le roi quittoit Paris, il n’y rentreroit jamais, et qu’il falloit y vaincre ou périr. Cela obligea le conseil de changer d’avis. » (Des Maizeaux.)
  12. Ce chapitre, sur la seconde guerre Punique, est le plus remarquable, peut-être, de l’ouvrage de Saint-Évremond. Le chapitre suivant n’a pas le même mérite.
  13. Ce passage et celui qu’on trouvera un peu plus bas, renfermés entre deux crochets, sont tirés du manuscrit de M. de Saint-Évremond, qui étoit demeuré entre les mains de M. Waller. (Note de Des Maizeaux.)
  14. Le Censeur.
  15. Le consul G. Hostilius Mancinus, après avoir été défait plusieurs fois par les Numantins, se laissa renfermer dans son camp, avec une armée de trente mille hommes, qu’il ne put sauver, qu’en faisant un traité avec les ennemis, qui n’avoient que quatre mille hommes, par lequel on convint qu’il y auroit désormais une alliance perpétuelle entre les Romains et les Numantins, et que ceux-ci jouiroient des mêmes droits et priviléges que les Romains. Le sénat déclara ce traité honteux à la république, et ordonna que Mancinus seroit renvoyé pieds et poings liés aux Numantins, pour en faire ce qu’ils jugeroient à propos ; mais ils ne voulurent point le recevoir. Voyez le supplément des LVe et LVIe livre de Tite-Live, par Freinshemius. (Des Maizeaux.)
  16. Non Regno tamen, neque Dictatura, sed Principis nomine constitutam Rempublicam ; mari Oceano, aut amnibus longinquis sæptum Imperium. C. Tacit., Annal., I, 9.
  17. Cinna, acte II, sc. i.
  18. Addideratque, dit Tacite, parlant d’un Mémoire qu’Auguste avoit laissé écrit de sa propre main, consilium coercendi intra terminos imperii : incertum metu an per invidiam. Annal., I, ii.
  19. Marc-Antoine, qui assiégeoit D. Brutus dans Modène. Antoine fut défait devant cette ville ; mais les deux consuls Hirtius et Pansa y périrent. Tout cela contribua beaucoup à l’élévation d’Auguste, qu’on appeloit alors Octavius César. (Des Maizeaux.)
  20. Nonius Asprenas. Voyez Pline, Hist. Nat., lib. XXXV, cap. 12 ; et Suétone, Aug., cap. 56.
  21. Voy. Tacit., Annal., IV, cap. 34. — Objectum et historico (Cremutio Cordo) quod Brutum Cassiumque ultimos Romanorum dixisset. Suétone, in Tiberio, cap. 61.
  22. La conspiration de Cinna.
  23. Annal., lib. I, cap. 10. — Suétone, Tiber., cap. 21.
  24. Excerpta ex libris Sexti Aurelii Victoris, cap. i, § 28, 29. On a dit la même chose de l’empereur Sévère. Voyez Aurelius Victor, de Cæsaribus, cap. xx, in Septimio Severo ; et Ælii Spartiani Severus.