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Œuvres poétiques de Chénier/Moland, 1889/Alexandre VI

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Œuvres poétiques, Texte établi par Louis MolandGarnierVolume 2 (p. 28-30).

II[1]

ALEXANDRE VI.


Ses enfants ! Les chrétiens ne sont plus sa famille !
Quoi ! l’Église de Dieu n’est plus sa seule fille !

Leur naissance est un crime et pour eux et pour lui.
Et quels enfants encore il avoue aujourd’hui !
L’une à la fois, grand Dieu ! sa fille et sa maîtresse
(Ô nom de la pudeur ! ô saint nom de Lucrèce !),
Tous méchants comme lui, dignes de son amour.
Lui seul dans l’univers put leur donner le jour.
Ses fils, vraiment ses fils, lâche et coupable engeance,
À son école impie ont appris la vengeance.
L’imposture, la soif de l’or et des États,
L’art des poisons secrets et des assassinats.
Sa fille à l’impudence en naissant élevée,
À ses époux mourants par son père enlevée !
À son frère, à son père indignement aimé,
Son sacrilège lit n’est pus même fermé !
Prêtre fornicateur, d’un inceste adultère
Le monstrueux mélange était fait pour lui plaire.
Des baisers de la fille et des crimes des fils,
Ou le sceptre, ou la pourpre, ou la mitre est le prix.
Non, certes, l’Esprit-Saint, ennemi du parjure.
Ne saurait habiter cette poitrine impure.
Non ! les anges du ciel n’approchèrent jamais
Ces lèvres ni ces yeux affamés de forfaits.
Ô Christ, agneau sans tache, ô Dieu sauveur de l’homme !
Non ! tu ne souris point sur les autels de Rome,
Lorsque parmi ses fils, ce pontife assassin
Que sa fille impudique a tenu sur son sein,
Couvrant des trois bandeaux sa tête diffamée.
Ouvre, pour te louer, sa bouche envenimée ;
Quand ses mains, de poisons artisans odieux,
Touchent ton corps sacre, nourriture des cieux,
Quand...............

Il tend sur les chrétiens sa droite incestueuse,
Et pour bénir le peuple ose de rang en rang
Lever des doigts souillés de crimes et de sang.


Rome n’a pas vu autant de crimes depuis Néron, Caligula, Commode, mais ces misérables n’étaient pas pontifes d’un Dieu de paix…, mais la sainteté n’était pas leur titre. Ils ne s’appelaient pas saint-père…


Mais ils n’osèrent point dans un auguste lieu
Se nommer serviteur des serviteurs de Dieu.


Hommes saints, hommes dieux, exemple des Romains,
Divin Caton, Brutus, les plus grands des humains,
Pensiez-vous que jamais, plein d’orgueil et de gloire,
Au milieu des respects d’un stupide auditoire,
Dans un poudreux gymnase au mensonge immole
Un rhéteur imbécile et d’ignorance enflé.
Sur la foi d’un sophiste élève de Carthage,
Dût prouver que vos cœurs n’eurent qu’un vain courage,
Et qu’une vertu vaine, et que ce prix si doux
De s’immoler pour elle était vain comme vous ?
Vous dévouer aux feux où le crime s’expie ;
Vous prodiguer les noms et de lâche et d’impie,
Pour n’avoir pas voulu montrer à l’univers
Aux pieds du crime heureux la vertu dans les fers[2] ?

  1. Cette tirade et le morceau suivant sont marqués du signe θεσπιακ. αἰσχ. c’est-à-dire destinés à figurer dans une composition tragique.
  2. Ce morceau et le précédent avaient paru dans l’édition de 1833.