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Œuvres poétiques de Chénier/Moland, 1889/Bataille d’Arminius

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Œuvres poétiques, Texte établi par Louis MolandGarnierVolume 2 (p. 25-28).
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TRAGÉDIES

Les tragédies doivent être dialoguées en vers alexandrins, et les chœurs, s’il y en a, en vers mixtes ; les comédies entièrement écrites en vers de dix syllabes ; et les satyres dialoguées en vers de dix syllabes, et les chœurs mixtes


I

BATAILLE D’ARMINIUS[1]


Peindre Quintillus Varus comme il est représenté par Velleius Paterculus, doux, tranquille, épicurien, voulant soumettre les Germains par une administration civile, plutôt que par les armes. Faire bien contraster le ton des Romains et celui des Germains, que les Romains appelleront toujours les Barbares. Arminius (c’est ainsi que les Romains l’appelleront, et les Germains Hermann) ouvrira[2] en entrant avec ses compagnons, et venant d’enlever la fille de Segeste, Germain ami des Romains. Il parlera de ce traitre… Segeste découvrira à Varus qu’Arminius soulève les Germains… et lui conseillera de le faire enchaîner lui-même ainsi qu’Arminius et tous les chefs Germains. Indolence de Varus… qui lui dit que c’est l’enlèvement de sa fille qui le rend si ennemi d’Arminius… mais qu’il lui fera justice…

Représenter ensuite les passe-temps des Romains au camp… Enfin la révolte des Germains est assurée. Les Romains s’arment et repoussent un parti de Germains… et reviennent triomphants au camp. C’est le soir. Les Germains enterrent leurs morts. Chant lugubre des bardes à imiter d’Ossian. Souper dans la tente de Varus. Ils sont fiers de leur victoire. (Les Germains se sont laissé battre et ont fui pour les attirer demain dans des endroits marécageux, etc.) Ils parlent de celle qu’ils remporteront demain… Leur joie est interrompue par les chants et les cris des barbares sur la montagne, qu’on doit entendre de loin (deux ou trois vers tout au plus… et plusieurs fois). Ils se félicitent de ce qu’ils retourneront bientôt en Italie, dont ils font des descriptions qu’il faut tirer des poètes romains de ce temps-là… puis l’un d’eux fait une peinture poétique de leur triomphe… Les chefs des barbares enchaînés… Le char… les bas-reliefs en bronze… où telle et telle montagne couverte de neige, de bois… tel et tel marais… tel ou tel fleuve, le Rhin, l’Elbe, la tête basse, rouleront leur onde captive… Ils finissent par se couronner de fleurs… et un chœur de courtisanes romaines chante des vers traduits d’Horace, de Tibulle, etc. Au point du jour le signal du combat… Les chœurs de bardes descendent devant l’armée et chantent des chants guerriers… La bataille… Varus blessé et désespéré vient, accuse sa folie, et se tue. Les barbares emportent les corps. Statue d’Odin. Ils lui offrent ces corps morts, lui consacrent les armures, les bouchers, les aigles, insultent les Romains… Les bardes (dont le chant, comme tous les autres, sera coupé soit par strophes et antistrophes, soit par demi-chœur ἡμιχόρ., d’égales mesures) chantent le triomphe. Le dernier vers de chaque strophe ou demi-chœur doit être :


Bois, Odin, c’est du sang romain.


Cela doit être répété quatre fois dans ce dernier cantique. Il faut mettre ceci :


Les sept monts, tyrans de la terre,
Tressailleront d’épouvante et d’effroi ;



Le Tibre… leur Etna jettera des flammes…
… Le Capitole tremblera et Jupiter sera renversé.


Cet auguste invaincu, ce César fils des dieux,
Ce monarque des sept collines,


Il mettra ce jour parmi les nefasti… Chaque année à pareil jour il portera le deuil… il laissera croître ses cheveux et sa barbe. Oh ! quand il apprendra cette nouvelle à table, à son festin !… la coupe pleine de falerne lui tombera des mains… il ne voudra plus baiser les joues des jeunes vierges que sa femme lui a amenées…


De son front pâlissant son insolent laurier
Tombera réduit en poudre.


Seul, loin de ses amis, fuyant sous son toit.

Comme l’oiseau timide qui vient d’entendre la foudre,

Il ne voudra voir personne, ni sa femme, ni son sénat en deuil et en pleurs qui frappera de sa tête le seuil de son palais. De son front chargé de cent couronnes, il frappera les murs de son palais dominateur du monde ;


… et d’une voix de sanglots étouffée
Il s’écriera : — Varus, rends-moi mes légions[3] ?


Chaque nuit il verra l’ombre de Varus… le champ de bataille tout blanchi d’ossements… les marais roulant les cadavres… la statue d’Odin entourée d’aigles et de drapeaux romains… Alors il se réveillera en sur saut, tout trempé de sueur, tout tremblant d’effroi… car il aura entendu nos chants terribles comme la tempête :

À son esprit le songe aux ailes noires
Aura porté la voix du fier Germain
Qui chantait au dieu des victoires :
Bois, Odin, c’est du sang romain.


Allez dans ces forêts d’Allemagne, sous les ordres du grand Germanicus, venger vos pertes.


Et ravir aux affronts des féroces Germains
Les aigles que Varus a laissés dans leurs mains.

  1. Éd. Gab. de Chénier.

    Le manuscrit porte en tête θεσπιακ. αἰσχ. c’est-à-dire θεσπιακὴ αἰσχυλείη Thespiaque eschyléenne, ou composition dramatique dans le genre d’Eschyle.

  2. C’est-à-dire ouvrira la scène.
  3. Variante :

    Il s’écriera : — Varus, où sont mes légions ?