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Œuvres poétiques de Chénier/Moland, 1889/Strophe I. Ô mon esprit, au sein des cieux

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Œuvres poétiques, Texte établi par Louis MolandGarnierVolume 2 (p. 273-276).


XI[1]

 

STROPHE PREMIÈRE


Ô mon esprit, au sein des cieux,
Loin de tes noirs chagrins une ardente allégresse


       Te transporte au banquet des dieux,
       Lorsque ta haine vengeresse,
Rallumée à l’aspect et du meurtre et du sang,
Ouvre de ton carquois l’inépuisable flanc.
De là vole aux méchants ta flèche redoutée,
       D’un fiel vertueux humectée,
Qu’au défaut de la foudre, esclave du plus fort,
       Sur tous ces pontifes du crime,
Par qui la France, aveugle et stupide victime,
Palpite et se débat contre une longue mort,
       Lance ta fureur magnanime.


ANTISTROPHE PREMIÈRE


       Tu crois, d’un éternel flambeau
Éclairant les forfaits d’une horde ennemie,
       Défendre à la nuit du tombeau
       D’ensevelir leur infamie.
Déjà tu penses voir, des bouts de l’univers,
Sur la foi de ma lyre, au nom de ces pervers,
Frémir l’horreur publique ; et d’honneur et de gloire
       Fleurir ma tombe et ta mémoire ;
Comme autrefois tes Grecs accouraient à des jeux,
       Quand l’amoureux fleuve d’Élide
Eut de traîtres punis vu triompher Alcide ;
Ou quand l’arc Pythien d’un reptile fougueux
       Eut purgé les champs de Phocide.


ÉPODE PREMIÈRE



       Vain espoir ! inutile soin !
Ramper est des humains l’ambition commune ;
       C’est leur plaisir, c’est leur besoin.
Voir, fatigue leurs yeux ; juger, les importune ;
       Ils laissent juger la fortune,
Qui fait juste celui qu’elle fait tout-puissant.
Ce n’est point la vertu, c’est la seule victoire
       Qui donne et l’honneur et la gloire :
Teint du sang des vaincus tout glaive est innocent.


STROPHE DEUXIÈME


       Que tant d’opprimés expirants
Aillent aux cieux réveiller le supplice ;
       Que sur ces monstres dévorants
       Son bras d’airain s’appesantisse ;
Qu’ils tombent ; à l’instant vois-tu leurs noms flétris,
Par leur peuple vénal leurs cadavres meurtris,
Et pour jamais transmise à la publique ivresse
       Ta louange avec leur bassesse ?
Mais si Mars est pour eux, leurs vertus, leurs bienfaits
       Sont bénis de la terre entière.
Tout s’obscurcit auprès de la splendeur guerrière ;
Elle éblouit les yeux, et sur les noirs forfaits
       Étend un voile de lumière.

ANTISTROPHE DEUXIÈME



       Dès lors l’étranger étonné
Se tait avec respect devant leur sceptre immense,
       Leur peuple à leurs pieds enchaîné,
       Vantant jusques à leur clémence,
Nous voue à la risée, à l’opprobre, aux tourments ;
Nous, de la vertu libre indomptables amants.
Humains, lâche troupeau !… Mais qu’importent au sage
       Votre blâme, votre suffrage,
Votre encens, vos poignards, et de flux en reflux
       Vos passions précipitées ?
Il nous faut tous mourir. À sa vie ajoutées
Au prix du déshonneur, quelques heures de plus
       Lui sembleraient trop achetées.


ÉPODE DEUXIÈME


       Lui, grands dieux ! courtisan menteur,
De sa raison céleste abandonner le faîte,
       Pour descendre à votre hauteur !
En lui-même affermi, comme l’antique athlète,
       Sur le sol où son pied s’arrête
Il reste inébranlable à tout effort mortel,
Et laisse avec dédain ce vulgaire imbécile,
       Toujours turbulent et servile,
Flotter de maître en maître et d’autel en autel.

  1. Édition 1819.