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Librairie Pierre Lafitte & Cie (p. 297-316).


LA GRANDE
COMBINAISON
DE LUPIN


I


À son grand étonnement, le cachot lui fut épargné. M. Borély, en personne, vint lui dire, quelques heures plus tard, qu’il jugeait cette punition inutile.

— Plus qu’inutile, monsieur le Directeur, dangereuse, répliqua Lupin… dangereuse, maladroite et séditieuse.

— Et en quoi ? fit M. Borély, que son pensionnaire inquiétait décidément de plus en plus.

— En ceci, monsieur le Directeur. Vous arrivez à l’instant de la Préfecture de police où vous avez raconté à qui de droit la révolte du détenu Lupin, et où vous avez exhibé le permis de visite accordé au sieur Stripani. Votre excuse était toute simple, puisque, quand le sieur Stripani vous avait présenté le permis, vous aviez eu la précaution de téléphoner à la Préfecture et de manifester votre surprise, et que, à la Préfecture, on vous avait répondu que l’autorisation était parfaitement valable.

— Ah ! vous savez…

— Je le sais d’autant mieux que c’est un de mes agents qui vous a répondu à la Préfecture. Aussitôt, et sur votre demande, enquête immédiate de qui-de-droit, lequel qui-de-droit découvre que l’autorisation n’est autre chose qu’un faux, établi… on est en train de chercher par qui, et soyez tranquille, on ne découvrira rien…

M. Borély sourit, en manière de protestation.

— Alors, continua Lupin, on interroge mon ami Stripani qui ne fait aucune difficulté pour avouer son vrai nom, Steinweg ! Est-ce possible ! Mais en ce cas le détenu Lupin aurait réussi à introduire quelqu’un dans la prison de la Santé et à converser une heure avec lui ! Quel scandale ! Mieux vaut l’étouffer, n’est-ce pas ? On relâche M. Steinweg, et l’on envoie M. Borély comme ambassadeur auprès du détenu Lupin, avec tous pouvoirs pour acheter son silence. Est-ce vrai, monsieur le Directeur ?

— Absolument vrai ! dit M. Borély, qui prit le parti de plaisanter pour cacher son embarras. On croirait que vous avez le don de double vue. Et alors, vous acceptez nos conditions ?

Lupin éclata de rire.

— C’est-à-dire que je souscris à vos prières ! Oui, monsieur le Directeur, rassurez ces messieurs de la Préfecture. Je me tairai. Après tout, j’ai assez de victoires à mon actif pour vous accorder la faveur de mon silence. Je ne ferai aucune communication à la presse du moins sur ce sujet-là.

C’était se réserver la liberté d’en faire sur d’autres sujets. Toute l’activité de Lupin, en effet, allait converger vers ce double but : correspondre avec ses amis, et, par eux, mener une de ces campagnes de presse où il excellait.

Dès l’instant de son arrestation, d’ailleurs, il avait donné les instructions nécessaires aux deux Doudeville, et il estimait que les préparatifs étaient sur le point d’aboutir.

Tous les jours il s’astreignait consciencieusement à la confection des enveloppes dont on lui apportait chaque matin les matériaux en paquets numérotés, et qu’on remportait chaque soir, pliées et enduites de colle.

Or, la distribution des paquets numérotés s’opérant toujours de la même façon entre les détenus qui avaient choisi ce genre de travail, inévitablement, le paquet distribué à Lupin devait chaque jour porter le même numéro d’ordre.

À l’expérience, le calcul se trouva juste. Il ne restait plus qu’à suborner un des employés de l’entreprise particulière à laquelle étaient confiées la fourniture et l’expédition des enveloppes.

Ce fut facile.

Lupin, sûr de la réussite, attendait donc tranquillement que le signe, convenu entre ses amis et lui, apparût sur la feuille supérieure du paquet.

Le temps, d’ailleurs, s’écoulait rapide. Vers midi, il recevait la visite quotidienne de M. Formerie, et, en présence de Me Quimbel, son avocat, témoin taciturne, Lupin subissait un interrogatoire serré.

C’était sa joie. Ayant fini par convaincre M. Formerie de sa non-participation à l’assassinat du baron Altenheim, il avait avoué au juge d’instruction des forfaits absolument imaginaires, et les enquêtes aussitôt ordonnées par M. Formerie aboutissaient à des résultats ahurissants, à des méprises scandaleuses, où le public reconnaissait la façon personnelle du grand maître en ironie qu’était Lupin.

Petits jeux innocents, comme il disait. Ne fallait-il pas s’amuser ?

Mais l’heure des occupations plus graves approchait. Le cinquième jour, Arsène Lupin nota sur le paquet qu’on lui apporta le signe convenu, une marque d’ongle, en travers de la seconde feuille.

— Enfin, dit-il, nous y sommes.

Il sortit d’une cachette une fiole minuscule, la déboucha, humecta l’extrémité de son index avec le liquide qu’elle contenait, et passa son doigt sur la troisième feuille du paquet.

Au bout d’un moment, des jambages se dessinèrent, puis des lettres, puis des mots et des phrases.

Il lut :

« Tout va bien. Steinweg libre. Se cache en province. Geneviève Ernemont en bonne santé. Elle va souvent hôtel Bristol voir Mme Kesselbach malade. Elle y rencontre chaque fois Pierre Leduc. Répondez par même moyen. Aucun danger. »

Ainsi donc, les communications avec l’extérieur étaient établies. Une fois de plus les efforts de Lupin étaient couronnés de succès. Il n’avait plus maintenant qu’à exécuter son plan, à mettre en valeur les confidences du vieux Steinweg, et à conquérir sa liberté par une des plus extraordinaires et géniales combinaisons qui eussent germé dans son cerveau.

Et trois jours plus tard, paraissaient dans le Grand Journal, ces quelques lignes :

« En dehors des mémoires de Bismarck, qui, d’après les gens bien informés, ne contiennent que l’histoire officielle des événements auxquels fut mêlé le grand Chancelier, il existe une série de lettres confidentielles d’un intérêt considérable.

« Ces lettres ont été retrouvées. Nous savons de bonne source qu’elles vont être publiées incessamment. »

On se rappelle le bruit que souleva dans le monde entier cette note énigmatique, les commentaires auxquels on se livra, les suppositions émises, en particulier les polémiques de la presse allemande. Qui avait inspiré ces lignes ? De quelles lettres était-il question ? Quelles personnes les avaient écrites au Chancelier, ou qui les avait reçues de lui ? était-ce une vengeance posthume ? ou bien une indiscrétion commise par un correspondant de Bismarck ?

Une seconde note fixa l’opinion sur certains points, mais en la surexcitant d’étrange manière.

Elle était ainsi conçue :

« Santé-Palace, cellule 14, 2e division.

« Monsieur le Directeur du Grand Journal.

« Vous avez inséré dans votre numéro de mardi dernier un entrefilet rédigé d’après quelques mots qui m’ont échappé l’autre soir, au cours d’une conférence que j’ai faite à la Santé sur la politique étrangère. Cet entrefilet, véridique en ses parties essentielles, nécessite cependant une petite rectification. Les lettres existent bien, et nul ne peut en contester l’importance exceptionnelle, puisque, depuis dix ans, elles sont l’objet de recherches ininterrompues de la part du gouvernement intéressé. Mais personne ne sait où elles sont et personne ne connaît un seul mot de ce qu’elles contiennent…

« Le public, j’en suis sûr, ne m’en voudra pas de le faire attendre, avant de satisfaire sa légitime curiosité. Outre que je n’ai pas en mains tous les éléments nécessaires à la recherche de la vérité, mes occupations actuelles ne me permettent point de consacrer à cette affaire le temps que je voudrais.

« Tout ce que je puis dire pour le moment, c’est que ces lettes furent confiées par le mourant à l’un de ses amis les plus fidèles, et que cet ami eut à subir, par la suite, les lourdes conséquences de son dévouement. Espionnage, perquisitions domiciliaires, rien ne lui fut épargné.

« J’ai donné l’ordre aux deux meilleurs agents de ma police secrète de reprendre cette piste à son début, et je ne doute pas que, avant deux jours, je ne sois en mesure de percer à jour ce passionnant mystère.

« Signé : Arsène Lupin. »

Ainsi donc, c’était Arsène Lupin qui menait l’affaire ! C’était lui qui, du fond de sa prison, mettait en scène la comédie ou la tragédie annoncée dans la première note. Quelle aventure ! On se réjouit. Avec un artiste comme lui, le spectacle ne pouvait manquer de pittoresque et d’imprévu.

Trois jours plus tard on lisait dans le Grand Journal :

« Le nom de l’ami dévoué auquel j’ai fait allusion m’a été livré. Il s’agit du grand-duc Hermann III, prince régnant (quoique dépossédé) du grand-duché de Deux-Ponts-Veldenz, et confident de Bismarck, dont il avait toute l’amitié.

« Une perquisition fut faite à son domicile par le comte de W… accompagné de douze hommes. Le résultat de cette perquisition fut négatif, mais la preuve n’en fut pas moins établie que le grand-duc était en possession des papiers.

« Où les avait-il cachés ? C’est une question que nul au monde, probablement, ne saurait résoudre à l’heure actuelle.

« Je demande vingt-quatre heures pour la résoudre.

« Signé : Arsène Lupin. »

De fait, vingt-quatre heures après, la note promise parut :

« Les fameuses lettres sont cachées dans le château féodal de Veldenz, chef-lieu du grand-duché de Deux-Ponts, château en partie dévasté au cours du XIXe siècle.

« À quel endroit exact ? Et que sont au juste ces lettres ? Tels sont les deux problèmes que je m’occupe à déchiffrer et dont j’exposerai la solution dans quatre jours.

« Signé : Arsène Lupin. »

Au jour annoncé on s’arracha le Grand Journal. À la déception de tous, les renseignements promis ne s’y trouvaient pas. Le lendemain même silence, et le surlendemain également.

Qu’était-il donc advenu ?

On le sut par une indiscrétion commise à la Préfecture de police. Le directeur de la Santé avait été averti, paraît-il, que Lupin communiquait avec ses complices grâce aux paquets d’enveloppes qu’il confectionnait. On n’avait rien pu découvrir, mais, à tout hasard, on avait interdit tout travail à l’insupportable détenu.

Ce à quoi l’insupportable détenu avait répliqué :

— Puisque je n’ai plus rien à faire, je vais m’occuper de mon procès. Qu’on prévienne mon avocat, le bâtonnier Quimbel.

C’était vrai. Lupin, qui, jusqu’ici, avait refusé toute conversation avec Me Quimbel, consentait à le recevoir et à préparer sa défense.


II


Le lendemain même. Me Quimbel, tout joyeux, demandait Lupin au parloir des avocats.

C’était un homme âgé, qui portait des lunettes dont les verres très grossissants lui faisaient des yeux énormes. Il posa son chapeau sur la table, étala sa serviette et adressa tout de suite une série de questions qu’il avait préparées soigneusement.

Lupin y répondit avec une extrême complaisance, se perdant même en une infinité de détails que Me Quimbel notait aussitôt sur des fiches épinglées les unes au-dessus des autres.

— Et alors, reprenait l’avocat, la tête penchée sur le papier, vous dites qu’à cette époque…

— Je dis qu’à cette époque, répliquait Lupin…

Insensiblement, par petits gestes, tout naturels, il s’était accoudé à la table. Il baissa le bras peu à peu, glissa la main sous le chapeau de Me Quimbel, introduisit son doigt à l’intérieur du cuir, et saisit une de ces bandes de papier pliées en long que l’on insère entre le cuir et la doublure quand le chapeau est trop grand.

Il déplia le papier. C’était un message de Doudeville, rédigé en signes convenus.

« Je suis engagé comme valet de chambre chez Me Quimbel. Vous pouvez sans crainte me répondre par la même voie.

« C’est L… M… l’assassin, qui a dénoncé le truc des enveloppes. Heureusement que vous aviez prévu le coup ! »

Suivait un compte-rendu minutieux de tous les faits et commentaires suscités par les divulgations de Lupin.

Lupin sortit de sa poche une bande de papier analogue contenant ses instructions, la substitua doucement à l’autre, et ramena sa main vers lui. Le tour était joué.

Et la correspondance de Lupin avec le Grand Journal reprit sans plus tarder.

« Je m’excuse auprès du public d’avoir manqué à ma promesse. Le service postal de Santé-Palace est déplorable.

« D’ailleurs, nous touchons au terme. J’ai en main tous les documents qui établissent la vérité sur des bases indiscutables. J’attendrai pour les publier. Qu’on sache néanmoins ceci : parmi les lettres il en est qui furent adressées au Chancelier par celui qui se déclarait alors son élève et son admirateur, et qui devait, plusieurs années après, se débarrasser de ce tuteur gênant et gouverner par lui-même.

« Me fais-je suffisamment comprendre ? »

Et le lendemain :

« Ces lettres furent écrites pendant la maladie du dernier Empereur. Est-ce assez dire toute leur importance ? »

Quatre jours de silence, et puis cette dernière note dont on n’a pas oublié le retentissement :

« Mon enquête est finie. Maintenant je connais tout. À force de réfléchir, j’ai deviné le secret de la cachette.

« Mes amis vont se rendre à Veldenz, et, malgré tous les obstacles, pénétreront dans le château par une issue que je leur indique.

« Les journaux publieront alors la photographie de ces lettres, dont je connais déjà la teneur, mais que je veux reproduire dans leur texte intégral.

« Cette publication certaine, inéluctable, aura lieu dans deux semaines, jour pour jour, le 22 août prochain.

« D’ici là, je me tais… et j’attends. »

Les communications au Grand Journal furent, en effet, interrompues, mais Lupin ne cessa point de correspondre avec ses amis, par la voie « du chapeau », comme ils disaient entre eux. C’était si simple ! Aucun danger. Qui pourrait jamais pressentir que le chapeau de Me Quimbel servait à Lupin de boîte aux lettres ?

Tous les deux ou trois matins, à chaque visite, le célèbre avocat apportait fidèlement le courrier de son client, lettres de Paris, lettres de province, lettres d’Allemagne, tout cela réduit, condensé par Doudeville, en formules brèves et en langage chiffré.

Et une heure après, Me Quimbel remportait gravement les ordres de Lupin.

Or, un jour, le directeur de la Santé reçut un message téléphonique signé L… M…, l’avisant que Me Quimbel devait, selon toutes probabilités, servir à Lupin de facteur inconscient, et qu’il y aurait intérêt à surveiller les visites du bonhomme.

Le directeur avertit Me Quimbel, qui résolut alors de se faire accompagner par son secrétaire.

Ainsi cette fois encore, malgré tous les efforts de Lupin, malgré sa fécondité d’invention, malgré les miracles d’ingéniosité qu’il renouvelait après chaque défaite, une fois encore Lupin se trouvait séparé du monde extérieur par le génie infernal de son formidable adversaire.

Et il s’en trouvait séparé à l’instant le plus critique, à la minute solennelle où, du fond de sa cellule, il jouait son dernier atout contre les forces coalisées qui l’accablaient si terriblement.

Le 13 août, comme il était assis en face des deux avocats, son attention fut attirée par un journal qui enveloppait certains papiers de Me Quimbel.

Comme titre, en gros caractères : « 813 ».

Comme sous-titre : Un nouvel assassinat. L’agitation en Allemagne. Le secret d’Apoon serait-il découvert ?

Lupin pâlit d’angoisse. En dessous il avait lu ces mots :

« Deux dépêches sensationnelles nous arrivent en dernière heure.

« On a retrouvé près d’Augsbourg le cadavre d’un vieillard égorgé d’un coup de couteau. Son identité a pu être établie : c’est le sieur Steinweg, dont il a été question dans l’affaire Kesselbach.

« D’autre part, on nous télégraphie que le fameux détective anglais, Herlock Sholmès, a été mandé en toute hâte, à Cologne. Il s’y rencontrera avec l’Empereur, et, de là, ils se rendront tous deux au château de Veldenz.

« Herlock Sholmès aurait pris l’engagement de découvrir le secret de l’Apoon.

« S’il réussit, ce sera l’avortement impitoyable de l’incompréhensible campagne qu’Arsène Lupin mène depuis un mois de si étrange façon. »

III


Jamais peut-être la curiosité publique ne fut secouée autant que par le duel annoncé entre Sholmès et Lupin, duel invisible en la circonstance, anonyme, pourrait-on dire, — mais duel impressionnant par tout le scandale qui se produisait autour de l’aventure, et par l’enjeu que se disputaient les deux ennemis irréconciliables, opposés l’un à l’autre cette fois encore.

Et il ne s’agissait pas de petits intérêts particuliers, d’insignifiants cambriolages, de misérables passions individuelles mais d’une affaire vraiment mondiale, où la politique de trois grandes nations de l’Occident était engagée, et qui pouvait troubler la paix de l’univers.

On attendait donc anxieusement, et l’on ne savait pas au juste ce que l’on attendait. Car enfin, si le détective sortait vainqueur du duel, s’il trouvait les lettres, qui le saurait ? Quelle preuve aurait-on de ce triomphe ?

Au fond, l’on n’espérait qu’en Lupin, en son habitude connue de prendre le public à témoin de ses actes. Qu’allait-il faire ? Comment pourrait-il conjurer l’effroyable danger qui le menaçait ? En avait-il seulement connaissance ? Voilà les questions qu’on se posait.

Entre les quatre murs de sa cellule, le détenu no 14 se posait à peu près les mêmes questions, et ce n’était pas une vaine curiosité qui le stimulait, lui, mais une inquiétude réelle, une angoisse de tous les instants.

Il se sentait irrévocablement seul, avec des mains impuissantes, une volonté impuissante, un cerveau impuissant. Qu’il fût habile, ingénieux, intrépide, héroïque, cela ne servait à rien. La lutte se poursuivait en dehors de lui. Maintenant son rôle était fini. Il avait assemblé les pièces et tendu tous les ressorts de la grande machine qui devait produire, qui devait en quelque sorte fabriquer mécaniquement sa liberté, et il lui était impossible de faire aucun geste pour perfectionner et surveiller son œuvre.

À date fixe, le déclenchement aurait lieu. D’ici là, mille incidents contraires pouvaient surgir, mille obstacles se dresser, sans qu’il eût le moyen de combattre ces incidents ni d’aplanir ces obstacles.

Lupin connut alors les heures les plus douloureuses de sa vie. Il douta de lui. Il se demanda si son existence ne s’enterrerait pas dans l’horreur du bagne.

Ne s’était-il pas trompé dans ses calculs ? N’était-il pas enfantin de croire que, à date fixe, se produirait l’événement libérateur ?

— Folie ! s’écriait-il, mon raisonnement est faux… Comment admettre pareil concours de circonstances ? Il y aura un petit fait qui détruira tout… le grain de sable…

La mort de Steinweg et la disparition des documents que le vieillard devait lui remettre ne le troublaient point. Les documents, il lui eût été possible, à la rigueur, de s’en passer, et, avec les quelques paroles que lui avait dites Steinweg, il pouvait, à force de divination et de génie, reconstituer ce que contenaient les lettres de l’Empereur, et dresser le plan de bataille qui lui donnerait la victoire. Mais il songeait à Herlock Sholmès qui était là-bas, lui, au centre même du champ de bataille, et qui cherchait, et qui trouverait les lettres, démolissant ainsi l’édifice si patiemment bâti.

Et il songeait à l’Autre, à l’Ennemi implacable, embusqué autour de la prison, caché dans la prison peut-être, et qui devinait ses plans les plus secrets, avant même qu’ils ne fussent éclos dans le mystère de sa pensée.

Le 17 août… le 18 août… le 19… Encore deux jours… Deux siècles, plutôt ! Oh ! les interminables minutes ! Si calme d’ordinaire, si maître de lui, si ingénieux à se divertir, Lupin était fébrile, tour à tour exubérant et déprimé, sans force contre l’ennemi, défiant de tout, morose.

Le 20 août…

Il eût voulu agir et il ne le pouvait pas. Quoi qu’il fît, il lui était impossible d’avancer l’heure du dénouement. Ce dénouement aurait lieu ou n’aurait pas lieu, mais Lupin n’aurait point de certitude avant que la dernière heure du dernier jour se fût écoulée jusqu’à la dernière minute. Seulement alors il saurait l’échec définitif de sa combinaison.

— Échec inévitable, ne cessait-il de répéter, la réussite dépend de circonstances trop subtiles, et ne peut être obtenue que par des moyens trop psychologiques… Il est hors de doute que je m’illusionne sur la valeur et sur la portée de mes armes… Et pourtant…

L’espoir lui revenait. Il pesait ses chances. Elles lui semblaient soudain réelles et formidables. Le fait allait se produire ainsi qu’il l’avait prévu, et pour les raisons mêmes qu’il avait escomptées. C’était inévitable…

Oui, inévitable. À moins, toutefois, que Sholmès ne trouvât la cachette…

Et de nouveau, il pensait à Sholmès, et de nouveau un immense découragement l’accablait.

Le dernier jour…

Il se réveilla tard, après une nuit de mauvais rêves.

Il ne vit personne, ce jour-là, ni le juge d’instruction, ni son avocat.

L’après-midi se traîna, lent et morne, et le soir vint, le soir ténébreux des cellules… Il eut la fièvre. Son cœur dansait dans sa poitrine comme une bête affolée.

Et les minutes passaient, irréparables…

À neuf heures, rien. À dix heures, rien.

De tous ses nerfs, tendus comme la corde d’un arc, il écoutait les bruits indistincts de la prison, tâchait de saisir à travers ces murs inexorables tout ce qui pouvait sourdre de la vie extérieure.

Oh ! comme il eût voulu arrêter la marche du temps, et laisser au destin un peu plus de loisirs !

Mais à quoi bon ! Tout n’était-il pas terminé ?

— Ah ! s’écria-t-il, je deviens fou. Que tout cela finisse !… ça vaut mieux. Je recommencerai autrement… j’essaierai autre chose… mais je ne peux plus, je ne peux plus…

Il se tenait la tête à pleines mains, serrant de toutes ses forces, s’enfermant en lui-même et concentrant toute sa pensée sur un même objet, comme s’il voulait créer l’événement formidable, stupéfiant, inadmissible, auquel il avait attaché son indépendance et sa fortune.

— Il faut que cela soit, murmura-t-il, il le faut, et il le faut, non pas parce que je le veux, mais parce que c’est logique. Et cela sera… cela sera…

Il se frappa le crâne à coups de poing, et des mots de délire lui montèrent aux lèvres…

La serrure grinça. Dans sa rage il n’avait pas entendu le bruit des pas dans le couloir, et voilà tout à coup qu’un rayon de lumière pénétrait dans sa cellule et que la porte s’ouvrait.

Trois hommes entrèrent.

Lupin n’eut pas un instant de surprise.

Le miracle inouï s’accomplissait, et cela lui parut immédiatement naturel, normal, en accord parfait avec la vérité et la justice.

Mais un flot d’orgueil l’inonda. À cette minute vraiment, il eut la sensation nette de sa force et de son intelligence.

— Je dois allumer l’électricité ? dit un des trois hommes, en qui Lupin reconnut le directeur de la prison.

— Non, répondit le plus grand de ses compagnons avec un accent étranger… Cette lanterne suffit.

— Je dois partir ?

— Faites selon votre devoir, monsieur, déclara le même individu.

— D’après les instructions que m’a données le Préfet de police, je dois me conformer entièrement à vos désirs.

— En ce cas, monsieur, il est préférable que vous vous retiriez.

M. Borély s’en alla, laissant la porte entr’ouverte, et resta dehors, à portée de la voix.

Le visiteur s’entretint un moment avec celui qui n’avait pas encore parlé, et Lupin tâchait vainement de distinguer dans l’ombre leurs physionomies. Il ne voyait que des silhouettes noires, vêtues d’amples manteaux d’automobilistes et coiffées de casquettes aux pans rabattus.

— Vous êtes bien Arsène Lupin ? dit l’homme, en lui projetant en pleine face la lumière de la lanterne.

Il sourit.

— Oui, je suis le nommé Arsène Lupin, actuellement détenu à la Santé, cellule 14, deuxième division.

— C’est bien vous, continua le visiteur, qui avez publié, dans le Grand Journal, une série de notes plus ou moins fantaisistes, où il est question de soi-disant lettres…

Lupin l’interrompit :

— Pardon, monsieur, mais avant de continuer cet entretien, dont le but, entre nous, ne m’apparaît pas bien clairement, je vous serais très reconnaissant de me dire à qui j’ai l’honneur de parler.

— Absolument inutile, répliqua l’étranger.

— Absolument indispensable, affirma Lupin.

— Pourquoi ?

— Pour des raisons de politesse, monsieur. Vous savez mon nom, je ne sais pas le vôtre ; il y a là un manque de correction que je ne puis souffrir.

L’étranger s’impatienta.

— Le fait seul que le directeur de cette prison nous ait introduits, prouve…

— Que M. Borély ignore les convenances, dit Lupin. M. Borély devait nous présenter l’un à l’autre. Nous sommes ici de pair, monsieur. Il n’y a pas un supérieur et un subalterne, un prisonnier et un visiteur qui condescend à le voir. Il y a deux hommes, et l’un de ces hommes a sur la tête un chapeau qu’il ne devrait pas avoir.

— Ah ! ça, mais…

— Prenez la leçon comme il vous plaira, monsieur, dit Lupin.

L’étranger s’approcha et voulut parler.

— Le chapeau d’abord, reprit Lupin, le chapeau…

— Vous m’écoutez !

— Non.

— Si.

— Non.

Les choses s’envenimaient stupidement. Celui des deux étrangers qui s’était tu, posa sa main sur l’épaule de son compagnon et il lui dit en allemand :

— Laisse-moi faire.

— Comment ! Il est entendu…

— Tais-toi et va-t’en.

— Que je vous laisse seul !…

— Oui.

— Mais la porte ?

— Tu la fermeras et tu t’éloigneras…

— Mais cet homme… vous le connaissez… Arsène Lupin…

— Va-t’en…

L’autre sortit en maugréant.

— Tire donc la porte, cria le second visiteur… Mieux que cela… Tout à fait… Bien…

Alors il se retourna, prit la lanterne et l’éleva peu à peu.

— Dois-je vous dire qui je suis ? demanda-t-il.

— Non, répondit Lupin.

— Et pourquoi ?

— Parce que je le sais.

— Ah !

— Vous êtes celui que j’attendais.

— Moi !

— Oui, Sire.