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Chapitre II
M. Lenormand commence ses opérations
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— Auguste, faites entrer M. Lenormand.

L’huissier sortit et quelques secondes plus tard introduisit le chef de la Sûreté. Il y avait, dans le vaste cabinet du ministère de la place Beauvau, trois personnes : le fameux Valenglay, leader du parti radical depuis trente ans, actuellement président du Conseil et ministre de l’Intérieur ; M. Testard, Procureur général, et le Préfet de police Delaume.

Le Préfet de police et le Procureur général ne quittèrent pas les chaises où ils avaient pris place pendant la longue conversation qu’ils venaient d’avoir avec le président du Conseil, mais celui-ci se leva, et, serrant la main du chef de la Sûreté, lui dit du ton le plus cordial :

— Je ne doute pas, mon cher Lenormand, que vous ne sachiez la raison pour laquelle je vous ai prié de venir ?

— L’affaire Kesselbach ?

— Oui.

L’affaire Kesselbach ! Il n’est personne qui ne se rappelle, non seulement cette tragique affaire Kesselbach dont j’ai entrepris de débrouiller l’écheveau complexe, mais encore les moindres péripéties du drame qui nous passionna tous, deux ans avant la guerre. Et personne non plus qui ne se souvienne de l’extraordinaire émotion qu’elle souleva en France et hors de France. Et cependant, plus encore que ce triple meurtre accompli dans des circonstances si mystérieuses, plus encore que l’atrocité détestable de cette boucherie, plus encore que tout, il est une chose qui bouleversa le public, ce fut la réapparition, on peut dire la résurrection d’Arsène Lupin.

Arsène Lupin ! Nul n’avait plus entendu parler de lui depuis quatre ans, depuis son incroyable, sa stupéfiante aventure de l’Aiguille creuse, depuis le jour où, sous les yeux de Herlock Sholmès et d’Isidore Beautrelet, il s’était enfui dans les ténèbres, emportant sur son dos le cadavre de celle qu’il aimait, et suivi de sa vieille nourrice Victoire.

Depuis ce jour-là, généralement, on le croyait mort. C’était la version de la police, qui, ne retrouvant aucune trace de son adversaire, l’enterrait purement et simplement.

D’aucuns, pourtant, le supposant sauvé, lui attribuaient l’existence paisible d’un bon bourgeois, qui cultive son jardin entre son épouse et ses enfants ; tandis que d’autres prétendaient que, courbé sous le poids du chagrin, et las des vanités de ce monde, il s’était cloîtré dans un couvent de trappistes.

Et voilà qu’il surgissait de nouveau ! Voilà qu’il reprenait sa lutte sans merci contre la société ! Arsène Lupin redevenait Arsène Lupin, le fantaisiste, l’intangible, le déconcertant, l’audacieux, le génial Arsène Lupin.

Mais cette fois un cri d’horreur s’éleva. Arsène Lupin avait tué ! et la sauvagerie, la cruauté, le cynisme implacable du forfait étaient tels que, du coup, la légende du héros sympathique, de l’aventurier chevaleresque et, au besoin, sentimental, fit place à une vision nouvelle de monstre inhumain, sanguinaire et féroce. La foule exécra et redouta son ancienne idole, avec d’autant plus de violence qu’elle l’avait admirée naguère pour sa grâce légère et sa bonne humeur amusante.

Et l’indignation de cette foule apeurée se tourna dès lors contre la police. Jadis, on avait ri. On pardonnait au commissaire rossé, pour la façon comique dont il se laissait rosser. Mais la plaisanterie avait trop duré, et, dans un élan de révolte et de fureur, on demandait compte à l’autorité des crimes inqualifia­bles qu’elle était impuissante à prévenir.

Ce fut, dans les journaux, dans les réunions publiques, dans la rue, à la tribune même de la Chambre, une telle explosion de colère que le Gouvernement s’émut et chercha par tous les moyens à calmer la surexcitation publique. Valenglay, le président du Conseil, avait précisément un goût très vif pour toutes les questions de police, et s’était plu souvent à suivre de près certaines affaires avec le chef de la Sûreté dont il prisait les qualités et le caractère indépendant. Il convoqua dans son cabinet le Préfet et le Procureur général, avec lesquels il s’entretint, puis M. Lenormand.

— Oui, mon cher Lenormand, il s’agit de l’affaire Kesselbach. Mais avant d’en parler, j’attire votre attention sur un point… sur un point qui tracasse particulièrement M. le Préfet de police. Monsieur Delaume, voulez-vous expliquer à M. Lenormand ?

— Oh ! M. Lenormand sait parfaitement à quoi s’en tenir à ce sujet, répliqua le Préfet d’un ton qui indiquait peu de bienveillance pour son subordonné ; nous en avons causé tous deux ; je lui ai dit ma façon de penser sur sa conduite incorrecte au Palace-Hôtel. D’une façon générale, on est indigné.

M. Lenormand se leva, sortit de sa poche un papier qu’il déposa sur la table.

— Qu’est ceci ? demanda Valenglay.

— Ma démission, monsieur le Président.

Valenglay bondit.

— Quoi ! Votre démission ? Pour une observation bénigne que M. le Préfet vous adresse et à laquelle il n’attribue d’ailleurs aucune espèce d’importance n’est-ce pas, Delaume, aucune espèce d’importance ? Et voilà que vous prenez la mouche ! Vous avouerez, mon bon Lenormand, que vous avez un fichu caractère. Allons, rentrez-moi ce chiffon de papier et parlons sérieusement.

Le chef de la Sûreté se rassit, et Valenglay, imposant le silence au Préfet qui ne cachait pas son mécontentement, prononça :

— En deux mots, Lenormand, voici la chose : la rentrée en scène de Lupin nous embête. Assez longtemps cet animal-là s’est fichu de nous. C’était drôle, je le confesse, et, pour ma part, j’étais le premier à en rire. Il s’agit maintenant de crimes. Nous pouvions subir Arsène Lupin tant qu’il amusait la galerie. S’il tue, non.

— Et alors, monsieur le Président, que me demandez-vous ?

— Ce que nous demandons ? Oh ! c’est bien simple. D’abord son arrestation, ensuite sa tête.

— Son arrestation, je puis vous la promettre pour un jour ou l’autre. Sa tête, non.

— Comment ! Si on l’arrête, c’est la cour d’assises, la condamnation inévitable et l’échafaud.

— Non.

— Et pourquoi non ?

— Parce que Lupin n’a pas tué.

— Hein ? Mais vous êtes fou, Lenormand. Et les cadavres du Palace Hôtel, c’est une fable, peut-être ! Il n’y a pas eu triple assassinat ?

— Oui, mais ce n’est pas Lupin qui l’a commis.

Le chef articula ces mots très posément, avec une tranquillité et une conviction impressionnantes.

Le Procureur et le Préfet protestèrent. Mais Valenglay reprit :

— Je suppose, Lenormand, que vous n’avancez pas cette hypothèse sans de sérieux motifs ?

— Ce n’est pas une hypothèse.

— La preuve ?

— Il en est deux, d’abord, deux preuves de nature morale, que j’ai sur-le-champ exposées à M. le juge d’instruction et que les journaux ont soulignées. Avant tout. Lupin ne tue pas. Ensuite, pourquoi aurait-il tué puisque le but de son expédition, le vol, était accompli, et qu’il n’avait rien à craindre d’un adversaire attaché et bâillonné ?

— Soit. Mais les faits ?

— Les faits ne valent pas contre la raison et la logique, et puis les faits sont encore pour moi. Que signifierait la présence de Lupin dans la chambre où l’on a trouvé l’étui à cigarettes ? D’autre part, les vêtements noirs que l’on a trouvés, et qui étaient évidemment ceux du meurtrier, ne concordent nullement, comme taille, avec ceux d’Arsène Lupin.

— Vous le connaissez donc, vous ?

— Moi, non. Mais Edwards l’a vu, Gourel l’a vu, et celui qu’ils ont vu n’est pas celui que la femme de chambre a vu dans l’escalier de service, entraînant Chapman par la main.

— Alors, votre système ?

— Vous voulez dire « la vérité », monsieur le Président. La voici, ou du moins, ce que je sais de la vérité. Mardi le 16 avril, un individu Lupin a fait irruption dans la chambre de M. Kesselbach, vers deux heures de l’après-midi Un éclat de rire interrompit M. Lenormand. C’était le Préfet de police.

— Laissez-moi vous dire, monsieur Lenormand, que vous précisez avec une hâte un peu excessive. Il est prouvé que, à trois heures, ce jour-là, M. Kesselbach est entré au Crédit Lyonnais et qu’il est descendu dans la salle des coffres. Sa signature sur le registre en témoigne.

M. Lenormand attendit respectueusement que son supérieur eût fini de parler. Puis, sans même se donner la peine de répondre directement à l’attaque, il continua :

— Vers deux heures de l’après-midi, Lupin, aidé d’un complice, un nommé Marco, a ligoté M. Kesselbach, l’a dépouillé de tout l’argent liquide qu’il avait sur lui, et l’a contraint à révéler le chiffre de son coffre du Crédit Lyonnais. Aussitôt le secret connu, Marco est parti. Il a rejoint un deuxième complice, lequel, profitant d’une certaine ressemblance avec M. Kesselbach – ressemblance, d’ailleurs, qu’il accentua ce jour-là en portant des habits semblables à ceux de M. Kesselbach, et en se munissant de lunettes d’or -, entra au Crédit Lyonnais, imita la signature de M. Kesselbach, vida le coffre et s’en retourna, accompagné de Marco. Celui-ci, aussitôt, téléphona à Lupin. Lupin, sûr alors que M. Kesselbach ne l’avait pas trompé, et le but de son expédition étant rempli, s’en alla.

Valenglay semblait hésitant.

— Oui… oui admettons Mais ce qui m’étonne, c’est qu’un homme comme Lupin ait risqué si gros pour un si piètre bénéfice… quelques billets de banque et le contenu, toujours hypothétique, d’un coffre-fort.

— Lupin convoitait davantage. Il voulait, ou bien l’enveloppe en maroquin qui se trouvait dans le sac de voyage, ou bien la cassette en ébène qui se trouvait dans le coffre-fort. Cette cassette, il l’a eue, puisqu’il l’a renvoyée vide. Donc, aujourd’hui, il connaît, ou il est en voie de connaître le fameux projet que formait M. Kesselbach et dont il entretenait son secrétaire quelques instants avant sa mort.

— Quel est ce projet ?

— Je ne sais pas. Le directeur de l’agence, Barbareux, auquel il s’en était ouvert, m’a dit que M. Kesselbach recherchait un individu, un déclassé, paraît-il, nommé Pierre Leduc. Pour quelle raison cette recherche ? Et par quels liens peut-on la rattacher à son projet ? Je ne saurais le dire.

— Soit, conclut Valenglay. Voilà pour Arsène Lupin. Son rôle est fini. M. Kesselbach est ligoté, dépouillé mais vivant ! Que se passe-t-il jusqu’au moment où on le retrouve mort ?

— Rien, pendant des heures ; rien jusqu’à la nuit. Mais au cours de la nuit quelqu’un est entré.

— Par où ?

— Par la chambre 420, une des chambres qu’avait retenues M. Kesselbach. L’individu possédait évidemment une fausse clef.

— Mais, s’écria le Préfet de police, entre cette chambre et l’appartement, toutes les portes étaient verrouillées et il y en a cinq !

— Restait le balcon.

— Le balcon !

— Oui, c’est le même pour tout l’étage, sur la rue de Judée.

— Et les séparations ?

— Un homme agile peut les franchir. Le nôtre les a franchies. J’ai relevé les traces.

— Mais toutes les fenêtres de l’appartement étaient closes, et on a constaté, après le crime, qu’elles l’étaient encore.

— Sauf une, celle du secrétaire Chapman, laquelle n’était que poussée, j’en ai fait l’épreuve moi-même.

Cette fois le président du Conseil parut quelque peu ébranlé, tellement la version de M. Lenormand semblait logique, serrée, étayée de faits solides.

Il demanda avec un intérêt croissant :

— Mais cet homme, dans quel but venait-il ?

— Je ne sais pas.

— Ah ! vous ne savez pas…

— Non, pas plus que je ne sais son nom.

— Mais pour quelle raison a-t-il tué ?

— Je ne sais pas. Tout au plus a-t-on le droit de supposer qu’il n’était pas venu dans l’intention de tuer, mais dans l’intention, lui aussi, de prendre les documents contenus dans l’enveloppe de maroquin et dans la cassette, et que, placé par le hasard en face d’un ennemi réduit à l’impuissance, il l’a tué. Valenglay murmura :

— Cela se peut oui, à la rigueur… Et, selon vous, trouva-t-il les documents ?

— Il ne trouva pas la cassette, puisqu’elle n’était pas là, mais il trouva, au fond du sac de voyage, l’enveloppe de maroquin noir. De sorte que Lupin et l’autre en sont au même point tous les deux : tous les deux ils savent, sur le projet de Kesselbach, les mêmes choses.

— C’est-à-dire, nota le Président, qu’ils vont se combattre.

— Justement. Et la lutte a déjà commencé. L’assassin, trouvant une carte d’Arsène Lupin, l’épingla sur le cadavre. Toutes les apparences seraient ainsi contre Arsène Lupin Donc, Arsène Lupin serait le meurtrier.

— En effet… en effet, déclara Valenglay, le calcul ne manquait pas de justesse.

— Et le stratagème aurait réussi, continua M. Lenormand, si, par suite d’un autre hasard, défavorable celui-là, l’assassin, soit à l’aller, soit au retour, n’avait perdu, dans la chambre 420, son étui à cigarettes, et si le garçon d’hôtel, Gustave Beudot, ne l’y avait ramassé. Dès lors, se sachant découvert ou sur le point de l’être…

— Comment le savait-il ?

— Comment ? Mais par le juge d’instruction Formerie lui-même. L’enquête a eu lieu toutes portes ouvertes ! Il est certain que le meurtrier se cachait parmi les assistants, employés d’hôtel ou journalistes, lorsque le juge d’instruction envoya Gustave Beudot dans sa mansarde chercher l’étui à cigarettes. Beudot monta. L’individu le suivit et frappa. Seconde victime.

Personne ne protestait plus. Le drame se reconstituait, saisissant de réalité et d’exactitude vraisemblable.

— Et la troisième ? fit Valenglay.

— Celle-là s’offrit elle-même aux coups. Ne voyant pas revenir Beudot, Chapman, curieux d’examiner lui-même cet étui à cigarettes, partit avec le directeur de l’hôtel. Surpris par le meurtrier, il fut entraîné par lui, conduit dans une des chambres, et, à son tour, assassiné.

— Mais pourquoi se laissa-t-il ainsi entraîner et diriger par un homme qu’il savait être l’assassin de M. Kesselbach et de Gustave Beudot ?

— Je ne sais pas, pas plus que je ne connais la chambre où le crime fut commis, pas plus que je ne devine la façon vraiment miraculeuse dont le coupable s’échappa.

— On a parlé, demanda M. Valenglay, de deux étiquettes bleues ?

— Oui, l’une trouvée sur la cassette que Lupin a renvoyée, l’autre trouvée par moi et provenant sans doute de l’enveloppe en maroquin que l’assassin avait volée.

— Eh bien ?

— Eh bien ! pour moi, elles ne signifient rien. Ce qui signifie quelque chose, c’est ce chiffre 813 que M. Kesselbach inscrivit sur chacune d’elles : on a reconnu son écriture.

— Et ce chiffre 813 ?

— Mystère.

— Alors ?

— Alors, je dois vous répondre une fois de plus que je n’en sais rien.

— Vous n’avez pas de soupçons ?

— Aucun. Deux hommes à moi habitent une des chambres du Palace-Hôtel, à l’étage où l’on a retrouvé le cadavre de Chapman. Par eux, je fais surveiller toutes les personnes de l’hôtel. Le coupable n’est pas au nombre de celles qui sont parties.

— N’a-t-on pas téléphoné pendant le massacre ?

— Oui. De la ville quelqu’un a téléphoné au major Parbury, une des quatre personnes qui habitaient le couloir du premier étage.

— Et ce major ?

— Je le fais surveiller par mes hommes ; jusqu’ici, on n’a rien relevé contre lui.

— Et dans quel sens allez-vous chercher ?

— Oh ! dans un sens très précis. Pour moi, l’assassin compte parmi les amis ou les relations du ménage Kesselbach. Il suivait leur piste, il connaissait leurs habitudes, la raison pour laquelle M. Kesselbach était à Paris, et il soupçonnait tout au moins l’importance de ses desseins.

— Ce ne serait donc pas un professionnel du crime ?

— Non, non ! mille fois non. Le crime fut exécuté avec une habileté et une audace inouïes, mais il fut commandé par les circonstances. Je le répète, c’est dans l’entourage de M. et Mme Kesselbach qu’il faut chercher. Et la preuve, c’est que l’assassin de M. Kesselbach n’a tué Gustave Beudot que parce que le garçon d’hôtel possédait l’étui à cigarettes, et Chapman que parce que le secrétaire en connaissait l’existence. Rappelez-vous l’émotion de Chapman : sur la description seule de l’étui à cigarettes, Chapman a eu l’intuition du drame. S’il avait vu l’étui à cigarettes, nous étions renseignés. L’inconnu ne s’y est pas trompé ; il a supprimé Chapman. Et nous ne savons rien, que ses initiales L et M.

Il réfléchit et prononça :

— Encore une preuve qui est une réponse à l’une de vos questions, monsieur le Président. Croyez-vous que Chapman eût suivi cet homme à travers les couloirs et les escaliers de l’hôtel, s’il ne l’avait déjà connu ? Les faits s’accumulaient. La vérité, ou du moins la vérité probable, se fortifiait. Bien des points, les plus intéressants peut-être, demeuraient obscurs. Mais quelle lumière ! À défaut des motifs qui les avaient inspirés, comme on apercevait clairement la série des actes accomplis en cette tragique matinée !

Il y eut un silence. Chacun méditait, cherchait des arguments, des objections. Enfin, Valenglay s’écria :

— Mon cher Lenormand, tout cela est parfait… Vous m’avez convaincu… Mais, au fond, nous n’en sommes pas plus avancés pour cela.

— Comment ?

— Mais oui. Le but de notre réunion n’est pas du tout de déchiffrer une partie de l’énigme, que, un jour ou l’autre, je n’en doute pas, vous déchiffrerez tout entière, mais de donner satisfaction, dans la plus large mesure possible, aux exigences du public. Or, que le meurtrier soit Lupin ou non, qu’il y ait deux coupables, ou bien trois, ou bien un seul, cela ne nous donne ni le nom du coupable ni son arrestation. Et le public a toujours cette impression désastreuse que la justice est impuissante.

— Qu’y puis-je faire ?

— Précisément, donner au public la satisfaction qu’il demande.

— Mais il me semble que ces explications suffiraient déjà…

— Des mots ! Il veut des actes. Une seule chose le contenterait : une arrestation.

— Diable ! diable ! Nous ne pouvons pourtant pas arrêter le premier venu.

— Ça vaudrait mieux que de n’arrêter personne, fit Valenglay en riant… Voyons, cherchez bien… Êtes-vous sûr d’Edwards, le domestique de Kesselbach ?

— Absolument sûr… Et puis, non, monsieur le Président, ce serait dangereux, ridicule et je suis persuadé que M. le Procureur général lui-même… Il n’y a que deux individus que nous avons le droit d’arrêter : l’assassin… je ne le connais pas… et Arsène Lupin.

— Eh bien ?

— On n’arrête pas Arsène Lupin ou du moins il faut du temps, un ensemble de mesures que je n’ai pas encore eu le loisir de combiner, puisque je croyais Lupin rangé ou mort.

Valenglay frappa du pied avec l’impatience d’un homme qui aime bien que ses désirs soient réalisés sur-le-champ.

— Cependant… cependant mon cher Lenormand, il le faut… Il le faut pour vous aussi… Vous n’êtes pas sans savoir que vous avez des ennemis puissants et que si je n’étais pas là… Enfin, il est inadmissible que vous, Lenormand, vous vous dérobiez ainsi… Et les complices, qu’en faites-vous ? Il n’y a pas que Lupin… Il y a Marco… Il y a aussi le coquin qui a joué le personnage de M. Kesselbach pour descendre dans les caves du Crédit Lyonnais.

— Celui-là vous suffirait-il, monsieur le Président ?

— S’il me suffirait ! Nom d’un chien, je vous crois.

— Eh bien, donnez-moi huit jours.

— Huit jours ! mais ce n’est pas une question de jours, mon cher Lenormand, c’est plus simplement une question d’heures.

— Combien m’en donnez-vous, monsieur le Président ?

Valenglay tira sa montre et ricana :

— Je vous donne dix minutes, mon cher Lenormand.

Le chef de la Sûreté tira la sienne et scanda, d’une voix posée :

— C’est quatre de trop, monsieur le Président.


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Valenglay le regarda, stupéfait.

— Quatre de trop ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Je dis, monsieur le Président, que les dix minutes que vous m’accordez sont inutiles. J’en ai besoin de six, pas une de plus.

— Ah ça ! mais, Lenormand la plaisanterie ne serait peut-être pas d’un goût…

Le chef de la Sûreté s’approcha de la fenêtre et fit un signe à deux hommes qui se promenaient en devisant tout tranquillement dans la cour d’honneur du ministère. Puis il revint.

— Monsieur le Procureur général, ayez l’obligeance de signer un mandat d’arrêt au nom de Daileron, Auguste-Maximin-Philippe, âgé de quarante-sept ans. Vous laisserez la profession en blanc.

Il ouvrit la porte d’entrée.

— Tu peux venir, Gourel… toi aussi, Dieuzy.

Gourel se présenta, escorté de l’inspecteur Dieuzy.

— Tu as les menottes, Gourel ?

— Oui, chef.

M. Lenormand s’avança vers Valenglay.

— Monsieur le Président, tout est prêt. Mais j’insiste auprès de vous de la façon la plus pressante pour que vous renonciez à cette arrestation. Elle dérange tous mes plans ; elle peut les faire avorter, et, pour une satisfaction, somme toute minime, elle risque de tout compromettre.

— Monsieur Lenormand, je vous ferai remarquer que vous n’avez plus que quatre-vingts secondes.

Le chef réprima un geste d’agacement, arpenta la pièce de droite et de gauche, en s’appuyant sur sa canne, s’assit d’un air furieux, comme s’il décidait de se taire, puis soudain, prenant son parti :

— Monsieur le Président, la première personne qui entrera dans ce bureau sera celle dont vous avez voulu l’arrestation contre mon gré, je tiens à bien le spécifier.

— Plus que quinze secondes, Lenormand.

— Gourel… Dieuzy… la première personne, n’est-ce pas ? Monsieur le Procureur général, vous avez mis votre signature ?

— Plus que dix secondes, Lenormand.

— Monsieur le Président, voulez-vous avoir l’obligeance de sonner ?

— Valenglay sonna.

L’huissier se présenta au seuil de la porte et attendit. Valenglay se tourna vers le chef.

—Eh bien, Lenormand, on attend vos ordres… Qui doit-on introduire ?

— Personne.

— Mais ce coquin dont vous nous avez promis l’arrestation ? Les six minutes sont largement écoulées.

— Oui, mais le coquin est ici.

— Comment ? Je ne comprends pas, personne n’est entré.

— Si.

— Ah ça ! Mais voyons Lenormand, vous vous moquez de moi… Je vous répète qu’il n’est entré personne.

— Nous étions quatre dans ce bureau, monsieur le Président, nous sommes cinq. Par conséquent, il est entré quelqu’un. Valenglay sursauta.

— Hein ? C’est de la folie ! que voulez-vous dire ?

Les deux agents s’étaient glissés entre la porte et l’huissier. M. Lenormand s’approcha de celui-ci, lui plaqua les mains sur l’épaule, et d’une voix forte :

— Au nom de la loi, Daileron, Auguste-Maximin-Philippe, chef des huissiers à la Présidence du Conseil, je vous arrête.

Valenglay éclata de rire :

— Ah ! elle est bonne… Celle-là est bonne… Ce sacré Lenormand, il en a de drôles ! Bravo, Lenormand, il y a longtemps que je n’avais ri comme ça…

M. Lenormand se tourna vers le Procureur général :

— Monsieur le Procureur général, n’oubliez pas de mettre sur le mandat la profession du sieur Daileron, n’est-ce pas ? chef des huissiers à la Présidence du Conseil…

— Mais oui… mais oui… chef des huissiers à la Présidence du Conseil, bégaya Valenglay qui se tenait les côtes… Ah ! ce bon Lenormand a des trouvailles de génie Le public réclamait une arrestation… Vlan, il lui flanque par la tête, qui ? Mon chef des huissiers, Auguste le serviteur modèle… Eh bien ! vrai, Lenormand, je vous savais une certaine dose de fantaisie, mais pas à ce point-là, mon cher ! Quel culot !

Depuis le début de la scène, Auguste n’avait pas bougé et semblait ne rien comprendre à ce qui se passait autour de lui. Sa bonne figure de subalterne loyal et fidèle avait un air absolument ahuri. Il regardait tour à tour ses interlocuteurs avec un effort visible pour saisir le sens de leurs paroles. M. Lenormand dit quelques mots à Gourel qui sortit. Puis, s’avançant vers Auguste, il prononça nettement :

— Rien à faire. Tu es pincé. Le mieux est d’abattre son jeu quand la partie est perdue. Qu’est-ce que tu as fait, mardi ?

— Moi ? rien. J’étais ici.

— Tu mens. C’était ton jour de congé. Tu es sorti.

— En effet je me rappelle… un ami de province qui est venu… nous nous sommes promenés au Bois.

— L’ami s’appelait Marco. Et vous vous êtes promenés dans les caves du Crédit Lyonnais.

— Moi ! en voilà une idée ! Marco ? Je ne connais personne de ce nom-là.

— Et ça, connais-tu ça ? s’écria le chef en lui mettant sous le nez une paire de lunettes à branches d’or.

— Mais non… mais non… je ne porte pas de lunettes…

— Si, tu en portes quand tu vas au Crédit Lyonnais et que tu te fais passer pour M. Kesselbach. Celles-là viennent de la chambre que tu occupes, sous le nom de M. Jérôme, au numéro 5 de la rue du Cotisée.

— Moi, une chambre ? Je couche au ministère.

— Mais tu changes de vêtements là-bas, pour jouer tes rôles dans la bande de Lupin. L’autre passa la main sur son front couvert de sueur. Il était livide, il balbutia :

— Je ne comprends pas… vous dites des choses… des choses…

— T’en faut-il une que tu comprennes mieux ? Tiens, voilà ce qu’on trouve parmi les chiffons de papier que tu jettes à la corbeille, sous ton bureau de l’antichambre, ici même.

Et M. Lenormand déplia une feuille de papier à en-tête du ministère, où on lisait à divers endroits, tracés d’une écriture qui tâtonne : Rudolph Kesselbach.

— Eh bien, qu’en dis-tu de celle-là, brave serviteur ? des exercices d’application sur la signature de M. Kesselbach, est-ce une preuve ? Un coup de poing en pleine poitrine fit chanceler M. Lenormand. D’un bond, Auguste fut devant la fenêtre ouverte, enjamba l’appui et sauta dans la cour d’honneur.

— Nom d’un chien ! cria Valenglay. Ah ! le bandit. Il sonna, courut, voulut appeler par la fenêtre. M. Lenormand lui dit avec le plus grand calme :

— Ne vous agitez pas, monsieur le Président…

— Mais cette canaille d’Auguste…

— Une seconde, je vous en prie… j’avais prévu ce dénouement… je l’escomptais même… il n’est pas de meilleur aveu.

Dominé par tant de sang-froid, Valenglay reprit sa place. Au bout d’un instant, Gourel faisait son entrée en tenant par le collet le sieur Daileron, Auguste-Maximin-Philippe, dit Jérôme, chef des huissiers à la Présidence du Conseil.

— Amène, Gourel, dit M. Lenormand, comme on dit : « Apporte ! » au bon chien de chasse qui revient avec le gibier en travers de sa gueule Il s’est laissé faire ?

— Il a un peu mordu, mais je serrais dur, répliqua le brigadier, en montrant sa main énorme et noueuse.

— Bien, Gourel. Maintenant, mène-moi ce bonhomme-là au Dépôt, dans un fiacre. Sans adieu, monsieur Jérôme.

Valenglay s’amusait beaucoup. Il se frottait les mains en riant. L’idée que le chef de ses huissiers était un des complices de Lupin lui semblait la plus charmante et la plus ironique des aventures.

— Bravo, mon cher Lenormand, tout cela est admirable, mais comment diable avez-vous manœuvré ?

— Oh ! de la façon la plus simple. Je savais que M. Kesselbach s’était adressé à l’agence Barbareux, et que Lupin s’était présenté chez lui soi-disant de la part de cette agence. J’ai cherché de ce côté-là, et j’ai découvert que l’indiscrétion commise au préjudice de M. Kesselbach et de Barbareux n’avait pu l’être qu’au profit d’un nommé Jérôme, ami d’un employé de l’agence. Si vous ne m’aviez pas ordonné de brusquer les choses, je surveillais l’huissier, et j’arrivais à Marco, puis à Lupin.

— Vous y arriverez, Lenormand. Et nous allons assister au spectacle le plus passionnant du monde, la lutte entre Lupin et vous. Je parie pour vous.

Le lendemain matin, les journaux publiaient cette lettre :

« Lettre ouverte à M. Lenormand, chef de la Sûreté.

« Tous mes compliments, cher monsieur et ami, pour l’arrestation de l’huissier Jérôme. Ce fut de la bonne besogne, bien faite et digne de vous.

« Toutes mes félicitations également pour la façon ingénieuse avec laquelle vous avez prouvé au président du Conseil que je n’étais pas l’assassin de M. Kesselbach. Votre démonstration fut claire, logique, irréfutable, et, qui plus est, véridique. Comme vous le savez, je ne tue pas. Merci de l’avoir établi en cette occasion. L’estime de mes contemporains et la vôtre, cher monsieur et ami, me sont indispensables.

« En revanche, permettez-moi de vous assister dans la poursuite du monstrueux assassin et de vous donner un coup d’épaule dans l’affaire Kesselbach. Affaire très intéressante, vous pouvez m’en croire, si intéressante et si digne de mon attention que je sors de la retraite où je vivais depuis quatre ans, entre mes livres et mon bon chien Sherlock, que je bats le rappel de tous mes camarades, et que je me jette de nouveau dans la mêlée.

« Comme la vie a des retours imprévus ! Me voici votre collaborateur. Soyez sûr, cher monsieur et ami, que je m’en félicite, et que j’apprécie à son juste prix cette faveur de la destinée.

« Signé : ARSÈNE LUPIN. »

« Post-scriptum. – Un mot encore pour lequel je ne doute pas que vous m’approuviez. Comme il est inconvenant qu’un gentleman, qui eut le glorieux privilège de combattre sous ma bannière, pourrisse sur la paille humide de vos prisons, je crois devoir loyalement vous prévenir que, dans cinq semaines, vendredi le 31 mai, je mettrai en liberté le sieur Jérôme, promu par moi au grade de chef des huissiers à la Présidence du Conseil. N’oubliez pas la date : le vendredi 31 mai. – A. L. »