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Abrégé d’une comparaison entre Aristophane et Ménandre

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Abrégé d’une comparaison entre Aristophane et Ménandre
Traduction par Victor Bétolaud.
Librairie Hachette et Cie (3p. 760-764).


ABRÉGÉ D’UNE COMPARAISON ENTRE ARISTOPHANE ET MÉNANDRE.


1. Motifs de la préférence que Plutarque donne à Ménandre sur Aristophane. Le style de celui-ci est bas et grossier ; l’auteur ne sait pas l’accommoder aux différents personnages qu’il met sur la scène.

2. Ménandre, au contraire, emploie toujours le style qui convient aux choses, aux circonstances et aux personnes. Le genre adopté par Ménandre lui fournissait les moyens de donner un très grand nombre de comédies. La mort l’a malheureusement interrompu.

3. Les deux genres dont se compose la poésie dramatique sont très-rarement réunis dans un même écrivain. Aristophane ne les a saisis ni l’un ni l’autre. Ménandre brille également dans les deux, à la satisfaction générale.

4. L’amour chez Ménandre est représenté avec grâce et décence. Chez Aristophane ce ne sont qu’obscénités, dont les honnêtes gens détournent les yeux.

… À parler d’une manière générale et absolue, il[1] préfère de beaucoup Ménandre ; mais, pour entrer dans le détail, il ajoute encore les réflexions que voici. Le dialogue d’Aristophane, dit-il, est insupportable ; l’auteur sacrifie tout aux effets de scène et à la trivialité. Il n’en est jamais ainsi de Ménandre. L’homme ignorant et grossier se laisse prendre à ce que dit Aristophane, l’homme bien élevé s’en révolte : je veux parler des calembours et des allusions. Ménandre use de ce genre de ressources dans la mesure convenable, peu souvent, et en auteur convaincu qu’il y faut de la prudence. Aristophane se les permet à chaque vers, d’une manière aussi froide que déplacée. On loue Aristophane, dit notre critique, d’avoir noyé les intendants du fisc dans la mer, et d’avoir dit[2] que c’étaient non pas des tamies (intendants), mais des lamies (poissons très-voraces). Dans ses pièces on trouve encore des vers comme celui-ci[3] :

C’est un vent du nord-est[4] soufflant la calomnie ;

et encore[5] :

De tripes, de boyaux frappe-lui la bedaine ;

et encore[6] :

Je ris tant, qu’à Gélas[7] enfin j’arriverai ;

et encore[8] :

Que ferai-je de toi, malheureux ?
Vieille amphore Qu’on frappa d’ostracisme ?…

et encore[9] :

Mesdames, si d’un rustre il montre l’étalage,
C’est qu’enfant il était nourri d’herbe sauvage ;

et encore[10] :

Ces mites ont mangé le bout de mon aigrette.

Et enfin[11] :

Apporte ma rondache à tête de gorgone,
Apporte ce gâteau de fromage octogone ;

et beaucoup d’autres traits du même genre. Dans sa manière de construire les mots il y a du tragique à la fois et du comique, de l’emphase, du prosaïsme, de l’équivoque, de la trivialité, de la boursoufflure et de la prétention, du bavardage, des plaisanteries à soulever le cœur. Avec tant d’aspects inégaux et différents, son style n’est jamais de convenance et de situation. Ses rois manquent de noblesse ; ses orateurs, d’habileté ; ses femmes, de modestie ; ses particuliers ne s’expriment pas en langage bourgeois ; ses gens de marché n’emploient pas de termes vulgaires. Il fait parler en quelque sorte au hasard les différents personnages. Vous ne sauriez discerner si c’est un fils ou un père, un paysan ou un dieu[12], une vieille femme ou un héros que vous entendez.

2. Au contraire la diction de Ménandre est tellement châtiée, elle forme un tout, un ensemble si harmonieux, que dans ce grand nombre de passions et de caractères elle s’accommode à toute espèce de personnages ; elle semble toujours une, et conserve la plus agréable égalité, bien qu’employant des mots de la langue commune, ordinaire et usuelle. Si la situation demande un certain prestige et quelque bruit, alors il imite le musicien qui ouvre tous les trous de sa flûte, mais c’est pour revenir bien vite au naturel et donner de nouveau à sa voix le ton ordinaire. Sans doute les artisans habiles dans leur métier sont nombreux ; mais jamais cordonnier ne confectionna une paire de chaussures, jamais costumier ne composa un masque, jamais tailleur ne fit un vêtement qui pût servir à la fois à un homme et à une femme, à un jeune homme et à un vieillard ou à un valet. Ménandre, lui, nous montre un style tel qu’il convient à toutes les natures, à toutes les dispositions, à tous les âges. Et notons qu’il commença jeune à travailler pour le théâtre, qu’il mourut quand son talent de poëte et d’auteur comique était dans toute sa force, à cet âge où, suivant Aristote, le style d’un écrivain acquiert tout le perfectionnement dont il est susceptible. Aussi, que l’on compare les premières comédies de Ménandre avec celles du milieu et celles de la fin, on reconnaîtra combien il aurait ajouté d’autres chefs-d’œuvre à ses comédies s’il avait vécu plus longtemps.

3. Parmi ceux qui font représenter des pièces de théâtre, les uns écrivent pour la foule et pour le peuple, les autres pour un cercle très-restreint[13] : il n’est pas facile de nommer un auteur qui seul entre tous ait su s’accommoder à ces deux ordres de spectateurs. Or Aristophane n’a pas le don de plaire à la multitude, et d’autre part les gens de goût ne peuvent le supporter. Sa comédie ressemble à une courtisane sur le retour qui veut ensuite contrefaire la femme mariée ; et de même que le vulgaire ne peut se résigner à tant d’effronterie, les honnêtes gens se révoltent de ces libertés scandaleuses et de cette perversité. Ménandre, au contraire, a su en compagnie des Grâces se faire accueillir partout avec empressement, au théâtre, dans les conversations, à table. Tout le monde lit ses pièces, tout le monde les apprend par cœur, tout le monde veut les voir représenter. La Grèce n’a pas de merveilles dont la jouissance soit plus répandue. Il montre ce que c’est que l’habileté du langage et jusqu’où elle peut atteindre, pénétrant partout avec une persuasion irrésistible, et pliant à son gré tout ce que l’idiome grec a de sons et de sens. Quel auteur est véritablement digne d’attirer dans un théâtre un homme bien élevé, si ce n’est Ménandre ? Quand une salle s’est-elle remplie de spectateurs amis des lettres, si ce n’est quand ils devaient voir les personnages de ses comédies ? Dans les festins, à qui la table le cède-t-elle, à qui Bacchus donne-t-il une place à plus juste titre ? Ne parlons que des philosophes et des esprits studieux : de même que quand un peintre s’est fatigué la vue, il la porte sur le coloris des fleurs et sur de la verdure, de même Ménandre repose de leurs travaux opiniâtres ceux qui viennent écouter ses comédies. Il semble que ce soit une prairie en fleurs, pleine d’ombrage et de doux zéphyrs, où leur esprit se complaît.

4. Dans le grand nombre de bons poëtes comiques que la cité[14] produisit alors, Ménandre est celui dont les pièces sont toujours abondamment assaisonnées d’un sel divin[15], comme en produisaient les ondes de la mer au sein de laquelle Vénus a pris naissance. Le sel d’Aristophane, au contraire, est plein d’amertume et d’aigreur. Ses plaisanteries sont des sarcasmes qui blessent et qui mordent, et je ne sais où réside cette adresse trop vantée : si c’est dans le dialogue ou bien dans les caractères. Il est incontestable que ses imitations ne sont que de mauvaises parodies. L’habileté de ses personnages n’est pas de la politique[16], mais de la rouerie ; leur rusticité n’est pas franchise, mais stupidité ; leurs plaisanteries ne sont pas des badinages, mais des propos burlesques ; leurs amours ne sont pas de joyeux ébats, mais du libertinage. Car il semble que cet homme n’ait pas composé ses pièces dans l’intention de les offrir à des gens honnêtes : on dirait qu’il a voulu entasser les turpitudes et les obscénités pour plaire aux libertins, les calomnies et les traits amers pour charmer les envieux et les mauvais sujets....

  1. Ce pronom représente-t-il Plutarque, et le morceau entier se trouve-t-il ainsi être un jugement par lui porté, et recueilli par un de ses auditeurs, de telle sorte que ce grec ne soit pas de sa main ? Ou bien Plutarque lui-même a-t-il voulu reproduire l’opinion d’un critique, dont le nom s’est perdu en même temps que les premières lignes de l’opuscule ? Cette dernière hypothèse semble moins probable.
  2. Ce passage d’Aristophane appartient à une pièce perdue.
  3. Les Écuyers, vs. 437.
  4. « Vent du nord-est » se dit en grec cæcias, et « malice » se dit cacia. Les deux mots ne diffèrent donc que par une seule lettre. De là vient l’allusion : comme le Cæcias souffle la tempête, de même la cacia (méchanceté) exhale la calomnie. Il est question du Cécias un peu plus haut, page 638, et volume I, p. 211.
  5. Les Écuyers, vs. 454.
  6. Pièce perdue.
  7. Ici le jeu de mots consiste dans la similitude du mot guelaô, qui en grec signifie « rire » et d’un nom imaginaire de ville ou de contrée. Ce jeu de mots se retrouve dans Les Acharniens, vs. 606.
  8. Pièce perdue.
  9. Les Thesmophories, vs. 455.
  10. Les Acharniens, vs. 1111.
  11. Les Acharniens, vs. 1124.
  12. Amyot, sans doute d’après une autre leçon : « ou un homme de ville. »
  13. Amyot précise : « pour les gens d’honneur et d’entendement. »
  14. Amyot : « que la ville d’Athènes. »
  15. Amyot : « de sel amoureux. »
  16. Nous traduisons textuellement. Amyot : « les ruses et finesses n’y sont point gallantes. » — M. Guillaume Guizot a publié en 1853 une remarquable Étude historique sur Ménandre, couronnée par l’Académie Française.