Abrégé de l’Histoire de Kazan/Deuxième Partie

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Società editrice Dante Alighieri (p. 31-79).


Deuxième Partie.


I.


Mahmoutek-Khan (1445).



Il monta sur le trône de Kazan en automne de cette année, après avoir tué son père Oulou-Mohammed, jeune frère Jâcoub et le chef militaire Ali-Bey. Ce Khan devint immédiatement l’ennemi de la Moscovie : il ne cessa pas d’entretenir des relations amicales avec l’ennemi du Prince Vassily Vassilievitch, le Prince Dmitri Chemiàka. En 1446-1448 les Kazaniens entreprirent une campagne sur les frontières de Oustûjsk, Moûrome et Vladimir.

C’est pendant ce règne que Kazan acquit une grande importance politique et commerciale. On y rapporte l’établissement d’une foire célèbre, qui avait précédé celle de Makariew. Du moins on sait qu’en 1455, e Métropolitain Jonas envoya à Kazan deux de ses serviteurs avec des fourrures et des hardes, et une lettre très humble adressée à un seigneur de Kazan, nommé Chaptiak, par laquelle il le priait d’intercéder en sa faveur auprès du Sultan Mahmoutek. Ce qui prouve que le prestige de Kazan était assez grand dans la seconde moitié du xve siècle, c’est qu’un membre du clergé russe trouvait nécessaire de rechercher la protection d’un seigneur de Kazan. On ne sait pas au juste combien de temps le règne de Mahmoutek a duré ; mais il est certain qu’il était encore sur le trône en 1461.


II.

Khalîl-Khan (1467).


C’était le fils aîné de Mahmoutek. Il était marié a là Princesse Nourisoultâne, fille de Témir, le Prince de Nogai. L’histoire de ce règne, qui fut court, est inconnue.


III.

Ibrahim-Khan (1467-1479).


Il était le second fils de Mahmoutek, qui reçut le trône après son frère Khalil, dont il épousa la veuve. Les Kazaniens étaient mécontents de ce souverain et complotaient contre lui avec son oncle Kassime, Prince de Kassimow. C’est à leur instigation que Kassime, ayant demandé une armée au Grand Duc de la Moscovie, Jean III, marcha sur Kazan, en automne de l’année 1467 ; mais ayant été rencontré près de la forêt de Zrénigue par les armées de Kazan, ils se virent obligés de fuir et furent soumis à de grandes privations et à toutes sortes de calamités. Les Kazaniens s’emparèrent, en revanche, de la principauté de Galitch. À la fin de la même année, le Grand Duc Jean III envoya une autre armée à Kazan ; mais celle-ci subit le sort de la première, ayant été forcée de revenir sans aucun résultat et non sans avoir essuyé des pertes considérables. L’année suivante il y eut plusieurs batailles entre les Russes et les Kazaniens, à Kostroma, à Mourome et à Nijny-Novgorod. Nullement découragé par cette défaite, le prince Jean envoya encore une armée contre Kazan en 1468. Elle battit les Kazaniens à plusieurs reprises, sans pourtant avoir atteint son but. Sur ces entrefaites, les Kazaniens s’emparèrent du territoire de Viatka, ce qui exaspéra le Prince Jean et le poussa à diriger une armée plus nombreuse contre Ibrahim. Cette armée, conduite par le Prince Bezzoùbtzew s’avança vers Kazan par le Volga. La majeure partie de l’armée s’arrêta à Nijny-Novgorod attendant la conclusion des préliminaires de paix qui venaient de s’engager, tandis qu’un nombre considérable de volontaires russes se mettait en route pour Kazan, où ils arrivèrent le 24 mai 1469, à l’aube. Profitant du sommeil dans lequel tous ses habitants étaient plongés, ils se ruèrent sur le faubourg de Kazan et pénétrèrent dans toutes les rues. Après s’être livrés à des faits de carnage et de pillage, dignes de brigands de grande route, ils revinrent en Russie en rapportant un riche butin.

La cinquième campagne fut la plus avantageuse pour les Russes qui battirent les Kazaniens et parvinrent à capter les conduites d’eau potable de la ville, ce qui força Ibrahim à demander la paix, en consentant à toutes les conditions que les Russes lui imposaient. L’inimitie des Moscovites et des Kazaniens ne cessa point jusqu’à la mort d’Ibrahim.


IV.

Ali-Khan (1479-1487)


Ali-Khan était le fils aîné d’Ibrahim-Khan. Après la mort de ce dernier il s’éleva des discussions entre les seigneurs tartares : les uns voulaient élever au trône son fils aîné, Ali — les autres préféraient le second, Mehmet-Emîne. Grâce au soutien du parti Nogaï, ce fut à Ali qu’on donna la préférence, au grand mécontentement de Jean III, qui était partisan de Mehmet-Emîne. Aussi, ce dernier fut-il invité à Moscou, où il reçut en don la ville de Cachire de la part du Prince Jean. L’armée russe qui se tenait sur les frontières, attendait de jour en jour l’ordre de marcher sur Kazan, mais Ali-Khan avait recours à différentes ruses pour tromper le Grand-Duc, tout en traitant ses sujets avec la plus grande cruauté. La guerre n’éclata qu’en 1487, lorsque Jean envoya son armée sous les ordres du Prince Kholmsky et du Prince Mehmet-Emîne. Kazan, assiégé le 18 mai, fut pris d’assaut le 9 juillet, Ali-Khan fut fait prisonnier. Moscou triomphait de ce succès. Le royal prisonnier fut exilé à Vologda, tandis que son frère Mehmet-Emîne inaugura son élévation au trône de Kazan par l’exécution de tous les seigneurs, qui avaient soutenu Ali-Khan.


V.

Mehmet-Emîne-Khan (1487-1496).


Ce Prince, troisième fils d’Ibrahim-Khan resta, pendant tout son règne, sous l’influence moscovite, et fut considéré comme le vassal de la Moscovie. À cette époque le Grand Duc Jean III s’arrogea le titre de « souverain du royaume de Boulgar », et affermit définitivement sa domination sur le territoire de Viatka. Tout en remplissant fidèlement son devoir de tributaire envers la Moscovie, Mehmet-Emîne n’en opprimait pas moins ses sujets. Ceci lui attira la haine de l’aristocratie kazanienne, qui se distinguait par ses goûts d’indépendance, et qui proposa au chef de la Horde de Nogaï, nommé Mamouk de délivrer Kazan de ce tyran. Mamouk s’avançait déjà vers Kazan lorsqu’il apprit qu’une armée moscovite était en train de courir à l’aide de Mehmet-Emîne ; il ne lui restait donc qu’à s’en retourner chez lui. Un mois s’était à peine écoulé que Mehmet-Emîne fit son apparition à Moscou en déclarant à Jean III que son ennemi Mamouk s’était introduit subitement à Kazan et l’en avait chassé.


VI.

Mamouk-Khan (1496-1497.)


Ce souverain ne sut pas conserver long temps le trône de Kazan, il révolta les Kazaniens contre lui par son despotisme et son avidité insatiable. Il saisissait les marchandises des commerçants, confisquait les propriétés des seigneurs et se montra même ingrat envers le parti qui l’avait élevé au trône. Un jour en rentrant d’une invasion qu’il avait faite sur le territoire d’Arsk, il vit sur les murailles de Kazan une foule de gens armés. Cette foule ne le laissa pas rentrer en ville, lui déclara qu’on n’avait pas besoin d’un « Khan brigand ». Mamouk s’en alla au pays des Nogaï, mais il mourut en chemin. Sur ces entrefaites, les Kazaniens envoyèrent une députation à Moscou pour demander pardon a Jean III et lui exprimer le désir de recevoir un Khan « de ses mains ». Ils désiraient avoir pour Khan Abdoul-Latif, le troisième fils du Khan Ibrahim.


VII.

Abdoul-Latif-Khan (1497-1502).


Pour contenter les Kazaniens, le Grand Duc Jean III leur envoya Abdoul-Latif, frère de Mehmet-Emîne, qui, en compensation de la perte de son trône, avait reçu de riches propriétés dans l’empire moscovite. Les voïvodes moscovites — le Prince Kholmsky et Paletzky — établissant Abdoul-Latif sur le trône de Kazan, eurent l’idée bizarre de faire prêter serment non seulement à ce Prince, mais aussi au Grand Duc Jean III. Mais ce Khan ne régna pas longtemps. Etant soutenu par Moscou, contre les prétentions des despotes de Nogaï, qui voulaient venger la déposition de Mamouk, Abdoul-Latif commença bientôt à jouer un double jeu dans ses relations avec le Grand-Duc, et on dit même qu’il contribua à la démoralisation du peuple de Kazan ; ne prêtant aucune attention aux abus, il ne se donnait pas la peine de juger les affaires avec équité. Le Grand Duc vint rapidement à bout du Khan de Kazan ; il envoya à Kazan le Prince Nozdrévaty avec l’ordre de le détrôner et de l’amener à Moscou tandis qu’il restituait le trône de Kazan à son ancien Khan Mehmet-Emîne, en lui donnant pour épouse la veuve de son frère aîné, Ali-Khan.


VIII.

Mehmet-Emîne-Khan (pour la seconde fois) (1502-1518).


Le nouveau Khan, élevé au trône par le Grand Duc Jean III, ne sut pas lui en être reconnaissant, et commença d’emblée à se montrer hostile à la politique moscovite. Ceci venait, sans doute, de l’influence des seigneurs de Kazan, qui désiraient secouer cette attitude presque vassale envers Moscou, que Kazan avait prise lors du premier règne de ce Khan. On raconte que la femme de Mehmet-Emîne, qui avait passé avec lui tant d’années d’exil à Vologda et qui ne pouvait avoir de bons sentiments pour le Grand Duc, avait beaucoup contribué à lui inspirer de l’animosité en vers les Moscovites. Mehmet-Emîne aimait sa femme passionnément et se soumettait entièrement à son influence. Les chroniqueurs disent que « la femme perfide de Mehmet-Emîne était suspendue à son cou jour et nuit, essayant de le persuader de se soustraire à la dépendance de la Moscovie ; elle intriguait avec les seigneurs de Kazan, et ne faisait que dire à son mari : « Tu es l’esclave du tyran de Moscou… aujourd’hui tu es sur le trône et demain tu seras jeté en prison, et, comme Ali, tu mourras dans l’exil. Les souverains et les peuples te méprisent. Relève-toi donc de ton avilissement, secoue le joug de Moscou — ou meurs glorieusement ! »

Mehmet-Emîne prit donc la décision de découvrir ses intentions au Grand Duc. L’occasion s’en présenta bientôt.

Le jour de la fête chrétienne de la St Jean (24 juin), qui ouvrait la fameuse foire de Kazan, beaucoup de marchands russes s’y trouvaient réunis. C’était en 1505. Ils furent victimes d’une horrible trahison : subitement attaqués par les Tartares, en même temps que l’ambassadeur du Grand-Duc, ils furent maltraités et tués, tandis que leurs marchandises étaient mises au pillage ; ceux qui purent échapper à la mort furent emmenés prisonniers dans les villages des Nogaï. Après avoir accompli cet acte de cruauté contre les visiteurs de sa foire, Mehmet-Emîne entra sur le territoire de Moscou avec une armée de 80,000 hommes, composée de Kazaniens et de Nogaïs. C’est en pillant et saccageant tout ce qui se trouvait sur sa route qu’il arriva à Nijny-Novgorod, devant la quelle il mit le siége. En ce moment le Prince Nogaï, qui commandait son armée, fut tué, ce qui occasionna une telle panique dans les rangs des Tartares, que Mehmet-Emîne se vit obligé de lever le siége et de fuir dans son pays. En automne de cette même année, le Grand-Duc Jean III mourut, et son fils Vassily monta sur le trône. Le nouveau Grand-Duc ne voulut point laisser impunie l’insolence du Khan de Kazan, et ordonna à ses troupes de se préparer pour une expédition contre Kazan. Une grande armée, conduite par le frère du Grand-Duc, Dmitry, et les meilleurs voïvodes de Moscou, se mit en route, par terre et par eau, en automne de 1506, et le 22 mai la flottille russe se trouvait sous les murs de Kazan. La journée était exceptionnellement chaude. Les soldats russes, quoique fatigués par la marche et la chaleur combattirent bravement ; ils étaient sur le point d’entrer dans la ville même, lorsque la cavalerie de Kazan, qui s’était approchée d’eux par derrière, entra dans leurs rangs avec fureur et les sépara du Volga. Une quantité de Russes tombèrent sous les coups de l’ennemi, d’autres furent noyés dans le « Lac pourri »,[1] ou se rendirent à leurs ennemis ; un petit nombre d’entre eux réussirent à se réfugier sur leurs bateaux, où ils attendirent l’arrivée de la cavalerie russe. Dès l’arrivée de celle-ci, le prince Dmitry se décida à prendre la ville d’assaut. C’était le 24 juin, l’anniversaire du carnage, commis par les Kazaniens lors de la foire de l’année précédente. Mehmet-Emîne persuadé que les Russes, déconcertés par leur défaite, étaient déjà loin, s’amusait avec ses princes au champ d’Arsk, où la foire était établie. On y avait dressé plus de mille tentes et la prairie était remplie d’une foule bigarrée et insonciante, qui achetait les marchandises et s’amusait. Tout à coup on vit paraître les soldats russes, qui eurent l’air de « tomber du ciel », à ce que dit le chroniqueur. Ils se vengèrent impitoyablement du carnage de l’année précédente : la cavalerie russe piétinait la foule, en la criblant de coups de sabre, et les fuyards, qui, fous de terreur, tâchaient de gagner la ville s’entr-écrasaient dans ses rues étroites. Mais les Russes ne surent pas profiter de leur succès : ils laissèrent là l’ennemi qui se réfugia dans l’enceinte de la ville, et s’en retournèrent vers la foire, dont ils se mirent à piller les boutiques, s’adonnant à l’ivresse, tandis que leurs voïvodes se reposaient sous les tentes royales. Sur ces entrefaites, Mehmet-Emîne, qui suivaient tous les mouvements des Russes au champ d’Arsk du haut de la tour élevée de la ville, fit préparer ses soldats, et à l’aube, l’armée tartare fondit sur les Russes, fatigués par le pillage et encore endormis grâce aux amples libations de la veille. « Ils s’enfuirent », dit le chroniqueur, « comme un troupeau de moutons vers leurs bateaux, mais poursuivis par les Tartares furieux, ils furent massacrés et le champ d’Arsk, abreuvé de sang russe, fut recouvert de leurs cadavres…

Le Grand-Duc se disposait à venger ses voïvodes par une nouvelle expédition contre Kazan, lorsque Mehmet-Emîne, lui envoya une lettre, en laquelle il lui exprimait son repentir d’avoir violé son serment, et sa promesse de se reconnaître dorénavant le vassal et l’ami du Grand-Duc de Moscou. Il s’en suivit une série d’années tranquilles et pacifiques. Mehmet-Emîne eut enfin une maladie terrible ; tout son corps se couvrit de plaies remplies de vers. Effrayés par cette maladie de leur souverain, les Kazaniens prièrent le Grand-Duc de choisir d’avance pour son successeur Abdoul-Latîf, en promettant d’être toujours les fidèles vassaux de Moscou, et de ne jamais accepter de Khan, que de « la main du Grand-Duc de Moscou » ; le Grand-Duc y consentit, mais Abdoul-Latîf, nommé héritier du trône de Kazan, eut la malchance de mourir à Moscou en 1518. Mehmet-Emîne ne lui survécut pas longtemps ; sa vie agitée se termina par d’horribles souffrances en automne de la même année. Ce prince fut le dernier représentant de la dynastie de Serày d’Oulou-Mohammed.


IX.

Schah-Ali-Khan (1519-1521).


Après la mort de Mehmet-Emîne, les seigneurs de Kazan, fidèles à leur serment, demandèrent au Grand-Duc Vassily Joannowitch un nouveau Khan « de sa main ». Ce dernier leur déclara qu’il leur donnerait Schah-Ali, le petit fils du Khan de la Horde, Ahmet ; le Grand Duc fit ce choix, dans l’intention de repousser les prétentions du Khan de Crimée Mehmet-Guiray, qui avait en vue le trône de Kazan pour son frère, Sahib-Guirây. Schah-Ali était un prétendant bien en cour à Moscou ; il avait en effet été élevé en Russie ; il était tout dévoué à la cause russe et promettait de être un ami fidèle du Grand-Duc de Moscou. Néanmoins, le nouveau Khan ne jouissait d’aucune popularité à Kazan. Les seigneurs ne l’aimaient point à cause de son dévouement à la Russie, et de son indifférence envers ses propres sujets. Ils essayèrent en vain de persuader leur Khan de briser ses relations amicales avec la Moscovie : celui-ci ne faisait que punir ses mauvais conseillers et continuait de suivre le chemin qu’il s’était tracé. Cependant, Mehmet-Guiray était entré en pourparlers secrets avec l’aristocratie de Kazan, et lui promettait l’indépendance politique dans le cas où elle persisterait à vouloir élever son frère au trône. Il se forma donc à Kazan, un fort parti « criméen », qui finit par vaincre le parti moins nombreux de la Horde. Sahib-Guiray parut sous les murs de Kazan avec une armée levée en Crimée, au printemps de 1521 ; il entra dans la ville sans coup férir, détrôna Schah-Ali, et fut déclaré Khan de Kazan, tandis que son prédécesseur partait pour Moscou sans être inquiété ; les Tartares profitèrent seulement de cette occasion pour piller les magasins russes.


X.

Sahib-Guiray (1521-1524).


Dés le commencement de son règne, ce Khan se montra hostile à la cour de Moscou, et entreprit tout de suite une expédition sur les frontières de la Moscovie, qui rappela par les cruautés qui s’y commirent les temps cruels de l’invasion tartare. Au printemps de 1523, le nouveau Khan se distingua par un nouvel accès de cruauté : il fit exterminer tous les marchands russes, qui se trouvaient à Kazan, ainsi que l’ambassadeur du Grand-Duc, Podjoguine. Le nouveau Khan de Crimée, Saâdet-Guiray, s’efforçait en vain de réconcilier le Grand-Duc avec le Khan de Kazan. « Les souverains se font la guerre, mais on ne tue pas les ambassadeurs et les marchands, répondit le Grand-Duc, aussi je ne me réconcilierai jamais avec ce malfaiteur. »

Pendant ce temps, l’armée russe, entre les voïvodes de laquelle se trouvait aussi Schah-Ali, était déjà en marche vers Kazan. Bien que cette armée se soit contentée de se battre dans le rayon du territoire de Kazan rapproché du Volga, sans entrer dans la ville même, cette expédition eut néanmoins un résultat fort important ; afin d’avoir une base d’opérations ou plutôt une station militaire dans les guerres avec Kazan, les Russes fondèrent une ville à l’embouchure de la rivière Sourà, nommée ainsi en l’honneur du Grand-Duc « Vassilsoursk ».

Sahib-Guiray, ayant compris le danger d’avoir un ennemi aussi puissant que le Grand-Duc, entra en relation avec le Sultan de Turquie, Soliman le Grand et lui proposa ses services, s’il voulait bien le soutenir contre Moscou. Cette proposition tenta le sultan et bientôt Kazan fut déclaré domaine de la Turquie. Lorsque les Tartares envoyèrent cette déclaration politique à Moscou, les Russes répondirent que « Kazan, ayant été toujours la vassale du souverain de Moscou, elle le demeurerait, et que Sahib-Guiray n’était qu’un rebelle, qui n’avait pas le droit d’offrir Kazan en cadeau au Sultan ».

Au printemps de 1524, le Grand-Duc Vassily expédia contre Kazan une armée de cent cinquante mille hommes, dans le but de soumettre cette ville complètement ; l’ex-Khan Schah-Ali se trouvait de nouveau au nombre des voïvodes. La nouvelle de cette expédition grandiose désespéra à tel point Sahib-Guiray, que il s’enfuit en Crimée, laissant dans son ex-capitale un neveu de treize ans, Séfa-Guiray (petit-fils du Khan de Crimée et fils de Fethy-Guiray) pour faire croire aux Kazaniens qu’il allait demander au Sultan un renfort de troupes contre les Russes.

Mais le fuyard ne réussit pas à tromper les Kazaniens, qui proclamèrent Khan le jeune Séfa-Guiray ; après quoi ils reçurent un renfort de troupes composé de Tchouvaches et de Tchérémisses et se préparèrent à défendre Kazan contre les voïvodes moscovites qui allaient bientôt arriver.


XI.

Séfa-Quiray-Khan (1524-1531).


Séfa-Guiray monta sur le trône de Kazan au moment où les hostilités éclataient avec le plus de violence. Le 7 juillet 1524 la flottille russe s’arrêta en vue de Kazan, mais elle resta inactive pendant vingt jours, jusqu’à l’arrivée de la cavalerie. Les Russes ne surent même pas profiter d’un incendie qui éclata dans la forteresse en bois de la ville, et se contentèrent de regarder les Kazaniens éteindre le feu et faire les réparations nécessaires. Ce ne fut que le 15 août qu’ils investirent la ville, mais ils ne se décidèrent point à la prendre d’assaut, malgré l’insistance des soldats étrangers[2]. Les Kazaniens profitèrent de cette indécision pour demander la paix aux voïvodes russes, en leur envoyant de riches cadeaux, que ces derniers acceptèrent volontiers. Le siége fut levé grâce à l’avidité des voïvodes et l’armée russe retourna dans son pays sans avoir atteint son but. Le Grand-Duc, révolté de la lâcheté de son voïvode principal, le prince Jean Belsky, voulut le châtier comme il convenait et le traître ne dut la vie qu’aux istances du Métropolitain.

Si l’expédition de 1524 resta sans résultat pour les Russes, le Grand-Duc eut recours à un autre moyen pour punir les Kazaniens, en les frappant dans leur commerce : il défendit aux marchands russes d’aller à la foire de juin, époque à laquelle la ville était le centre de tout le commerce de l’Europe avec l’Asie, et leur indiqua une autre place pour y organiser une foire, sur la rive gauche du Volga, non loin de Nijny-Novgorod ; c’est là qu’on fonda plus tard le ville de Macariew ; cet évènement créa la célèbre foire de Macariew, qui succéda à celle de Kazan et précéda celle de Nijny-Novgorod qui existe depuis l’an 1817.

Après 1524 une sorte de trêve entre Kazan et Moscou dura pendant cinq ans ; les Kazaniens ne cessaient pas dans cet intervalle de prier le Grand-Duc de légitimer le règne de Séfa-Guiray. En 1529 l’ambassadeur Piliémoff fut envoyé à Kazan pour faire prêter un serment de fidélité (signé par le Khan, les seigneurs et le peuple) envers le Grand-Duc Vassily. Mais les choses prirent bientôt une autre tournure. On apprit à Moscou que Séfa-Guiray avait trahi la confiance du Grand-Duc en poussant le peuple à la révolte contre la souveraineté de celui-ci, s’étant même permis d’insulter à l’honneur de l’ambassadeur. La reprise des hostilités était donc inévitable.

Encore une fois une puissante armée russe et une flottille assez nombreuse se rendirent sous les murs de Kazan, sous le commandement du même prince Jean Belsky qui avait si mal agi en 1524. C’était de la part du Grand-Duc le comble de l’inhabileté que de confier un commandement aussi important à un homme qui, une première fois et dans les mêmes conditions, avait compromis le succès d’une expédition par son avidité ; ainsi la faiblesse de caractère et l’inadvertance engendrent parfois des actions plus coupables que le vice et la passion ne sauraient le faire.

Séfa-Guiray avait pris des mesures énergiques pour la défense de sa capitale : il rassembla une armée de Tchérémisses, de Nogaïs et de soldats d’Astrakhan ; il entoura la ville d’un rempart pointu en bois et d’un fossé profond et attendit les Russes. Avant le commencement de la grande bataille, il y eut quelques escarmouches entre les Russes et les Kazaniens. Dans la nuit du 16 juillet quelques jeunes chasseurs du régiment du prince Obolensky, remarquèrent de loin, grâce au clair de lune, que les gardes de la citadelle de Kazan étaient endormis. Ils rampèrent doucement jusqu’au mur, l’enduirent de résine et l’allumèrent ; après quoi ils revinrent avertir les voïvodes moscovites de ce qu’ils venaient de faire. La muraille s’enflamma. En ce moment les guerriers russes se mirent à assaillir la ville au son des fanfares et en poussant de grand cris. Ils se jetèrent dans la mêlée dans l’état, où ils se trouvaient : les uns à pied, les autres à cheval, habillés ou presque nus… et le combat s’engagea sans aucun ordre ; ils égorgeaient les Tartares et détruisaient tout par le glaive et par le feu. Les chroniqueurs assurent que 60000 Tartares périrent dans le carnage ; leur athlète célèbre, nomméé Atalyk, subit le même sort. Pendant ce temps, le Khan Séfa-Guiray se cachait dans le bourg d’Arsk.

On pourrait croire que les voïvodes russes auraient su recueillir cette fois, les fruits de leur victoire. Il n’en fut rien. Ils ne surent pas faire bonne garde comme il le fallait autour de leur « convois » qui furent enlevés par les Tchérémisses ; les Russes y perdirent 70 fusils et beaucoup de guerriers. Le pusillanime Prince Belsky eut de nouveau la faiblesse d’accepter les propositions pacifiques et les cadeaux du Khan, au moment même où Kazan était sur le point de se rendre. On dit que le Grand-Duc Vassily en fut tellement courroucé, qu’il avait déjà décrété la sentence de mort du Prince (son neveu par sa mère) lorsque le métropolitain vint, une seconde fois, implorer son pardon qu’il réussit encore à obtenir.

Quelques temps après, les ambassadeurs de Kazan arrivèrent à Moscou en suppliant le Grand-Duc Vassily de pardonner à leur Khan et à leur peuple. « Le bandeau est tombé de nos yeux », disaient-ils, « et nous avons compris qu’il nous est indispensable d’obéir à Moscou ». Mais Séfa-Guiray essayait encore de se soustraire aux exigences de la cour de Moscou. Lorsque les boyards reprochèrent leur perfidie aux ambassadeurs de Kazan, le Prince Tagaï répondit : « Nous vous entendons, mais nous ne sommes point des traîtres et nous voulons être fidèles au Grand-Duc. Notre pays est dans la détresse et l’épouvante. Séfa-Guiray fait ce qu’il veut avec ses hommes de la Crimée et ses Nogaï ; il déconcerte les esprits des Kazaniens, ne tient pas sa parole et nous couvre de opprobre. Nous chasserons Séfa-Guiray, et nous prierons le Grand-Duc de nous choisir un souverain ».

Ne pouvant vaincre l’entêtement de Séfa-Guiray, le prince Tagaï assembla un conseil de seigneurs Kazaniens pour les persuader de détrôner ce Khan.

Celui-ci, ayant eu vent de l’intention de ses seigneurs, fut en proie à une telle fureur, qu’il voulut d’abord faire massacrer tous les Russes qui se trouvaient à Kazan ; mais les seigneurs s’y opposèrent et lui proposèrent au contraire de quitter Kazan immédiatement. Les courtisans de Crimée et les Nogaïs du Khan déposé furent mis à mort, et sa femme, la fille du Khan nogaï, Mamaï, fut envoyée dans les terres de son père.

La princesse Gorchadna (ou Congorchad), sœur du Khan Mehmet-Emîne, jouait un grand rôle dans les intrigues moscovites ; c’était une femme très spirituelle et très instruite qui jouissait d’une grande influence politique.

Cette révolution eut lieu dans l’été de 1531. Le seïd (chef religieux) de Kazan, les princes, les lanciers et les mourzàs firent part de la déposition de Séfa-Guiray au Grand-Duc en réitérant leurs promesses d’obéissance et de soumission. Ils priaient le Grand-Duc de leur donner pour Khan, non pas Schah-Ali, dont ils craignaient la vengeance, mais son frère, Djân-Ali jeune homme de quinze ans, qui possédait en Russie la ville de Mestchersk. Leur désir fut exaucé. Le Grand-Duc leur envoya Djân-Ali avec l’ambassadeur Morozof, qui l’éleva au trône de Kazan. Tous les Kazaniens prêtèrent serment de fidélité à leur nouveau Khan, ainsi qu’au Grand-Duc de Moscou.


XII.

Djân-Ali-Khan (1531-1535).


Djan Ali monta sur le trône de Kazan le 29 juin 1531 au moment où la ville entretenait avec Moscou les relations les plus amicales. La Russie avait alors une influence prépondérante sur la capitale tartare : c’est Moscou qui dirigeait toutes les affaires de Kazan, tant intérieures qu’extérieures. En 1533 le Grand-Duc de Moscou autorisa Djânali à conclure un mariage avec Suymnbéka, la fille d’un noble mirzà de Nogaï, nommé Youssouf ; il espérait bien ainsi pacifier la Horde de Nogaï, toujours hostile à Moscou. Cette même année l’ex-Khan Schah-Ali, qui avait commencé à intriguer avec un parti kazanien et Nogaï contre son frère, fut incarcéré à Béloôzéro. Les relations pacifiques avec Moscou durèrent aussi longtemps que le règne de Djânali, mais en revanche elles étaient loin d’être ami cales avec la Crimée. L’ex-Khan Séfa-Guiray voulant se venger d’avoir été déposé, ne cessait point de pousser contre Moscou son oncle, le Khan Sahib-Guiray (qui avait été aussi déposé du trône de Kazan en 1524).

Le Grand-Duc Vassily II mourut en décembre 1533 et eut pour successeur son fils adolescent, Jean IV, le futur Jean le Terrible, le conquérant de Kazan. Les Kazaniens réitérèrent leurs serments de fidélité envers le Grand-Duc en lui envoyant des chartes, ce qui ne les empêcha pas du reste de se préparer à une nouvelle trahison. On voit donc que les traits distinctifs du caractère tartare étaient la perfidie et le goût de l’intrigue. Le parti de la Crimée prit encore une fois le dessus dans la ville ; Séfa-Guiray espérait recouvrer son trône, et, chose étonnante, ce fut la princesse Gorchadna qui se mit à la tête du mouvement en faveur de ce même Khan, qu’elle avait contribué à déposer quelques années auparavant. Le Prince Djânali Khan fut tué traîtrement le 25 septembre 1535 pendant une promenade qu’il faisait au bord de la rivière Kazanka. Il avait été décidé à l’avance de rappeler au trône Séfa-Guiray qui accourut à Kazan.


XIII.

Séfa-Guiray (pour la seconde fois) (1535-1546).


Le but du parti de la Crimée à Kazan, en rappelant au trône Séfa-Guiray, était de secouer le joug de Moscou, qui devenait de plus en plus lourd. Les nobles de Kazan lui donnèrent, avec le trône, la main de la veuve du Khan assassiné, la Reine Suymnbéka. Il y avait, pourtant à Kazan, un parti dévoué à Moscou, qui désirait rester fidèle au Grand-Duc à condition que le Khan Schah-Ali fût de nouveau placé sur le trône de Kazan. Mais celui-ci fût transféré de sa prison de Béloôzéro à Moscou alors qu’il comptait être envoyé à Kazan. Il faut pourtant admettre que le parti russophile était le plus faible, car il fût bientôt étouffé par le parti de la Crimée. Kazan ne trouva plus nécessaire de cacher les vrais sentiments qu’elle avait pour Moscou. Les boyards qui dirigeaient les affaires moscovites pendant l’adolescence de Jean IV témoignaient trop de faiblesse envers le royaume de Kazan. Le Khan de Crimée en profita pour déclarer ouvertement ses droits sur ce royaume et les Kazaniens recommencèrent à troubler, à incendier et à piller les villages des frontières de la Russie.

Cependant le parti des Kazaniens hostiles à la Crimée, encouragé par une défaite essuyée par Séfa-Guiray en 1541, releva la tête. Les seigneurs de Kazan avec le Prince Boulate à leur tête, entrèrent en correspondance avec Moscou, pour lui demander de lui envoyer une armée qui détrônât Séfa-Guiray. Ce Khan, disaient-ils, « pille son peuple et envoie en Crimée tout l’argent qu’il en extorque avec iniquité. Mais ces bonnes dispositions des Kazaniens envers Moscou ne furent pas de longue durée. Le parti de la Crimée continuait ses menées, et en 1542 la Princesse Gorchadna écrivit au Grand-Duc de Moscou, que les Kazaniens étaient passés dans le parti de Séfa-Guiray. Kazan, en effet, vivait dans les troubles ; ses habitants avaient perdu la tête et ne savaient plus à qui ils devaient obéir pour prolonger leur indépendance. On vit différents présages de la chute prochaine de Kazan et la princesse Gorchadna, qui possédait le don de prédiction prophétisa ouvertement que Kazan perdrait sa liberté dans dix ans… La perfidie et le manque de caractère des Kazaniens obligèrent le gouvernement moscovite à prendre des mesures décisives. En avril 1545 deux armées russes se réunirent aux environs de Kazan, y brûlèrent et saccagèrent tout, sans toute fois attaquer la ville même — puis battirent en retraite. La brusquerie de cette invasion russe fit soupçonner au Khan, que ses seigneurs y étaient pour quelque chose ; il eut recours à des mesures répressives en faisant tuer les uns et exiler les autres. Cette manière d’agir de Séfa-Guiray révolta les Kazaniens et mit fin à leur patience : le 29 juillet une ambassade, comprenant les Princes Kadyche et Tchourà, arriva à Moscou pour prier le Grand-Duc d’envoyer son armée détrôner Séfa-Guiray et anéantir là-bas le parti de Crimée. La révolte éclata à Kazan. Séfa-Guiray trouva moyen de fuir, tandis qu’une quantité de ses partisans étaient massacrés par le peuple révolté. Les derniers mois de l’année 1545 furent signalés par une anarchie complète. En janvier 1546 une nouvelle ambassade de Kazan fut envoyée à Moscou pour supplier le Grand-Duc d’envoyer encore une fois l’ex-Khan Schah-Ali. Le Grand-Duc envoya son ambassadeur à Kazan pour recevoir le serment de fidélité du Seid de Kazan, des lanciers, des princes et du peuple, ce qui fut fait de bon gré, le 7 avril 1546 ; après quoi on leur présenta Schah-Ali, qui fût rétabli sur le trône le 30 juin par les ambassadeurs du Grand-Duc.


XIV.

Schah-Ali-Khan (pour la seconde fois) (1546).


On ne peut comprendre les motifs qui poussèrent les intrigants politiques de Kazan à demander le rétablissement au trône d’un Khan qu’ils avaient déposé eux-mêmes. Aussi cette fois, ne régna-t-il que pendant un mois. Les festivals donnés à l’occasion de l’avènement de Schah-Ali n’étaient pas encore terminés, qu’on de couvrait un nouveau complot contre lui. On se saisit des serviteurs fidèles du nouveau Khan qui furent tués ou empoisonnés ; lui même fut tenu enfermé dans son palais, dont il lui était défendu de sortir. On ne lui témoignait aucun respect : les seigneurs et les courtisans venaient célébrer leurs orgies au palais, où ils entraient armés et commandaient en maîtres. Le prince Tchoura seul était dévoué au Khan, mais son influence était trop faible pour soutenir le prestige de Schah-Ali.

Sur ces entrefaites les Kazaniens avaient rappelé encore une fois Séfa-Guiray, qui s’était mis en route avec ses soldats de Crimée et de Nogaï et se trouvait déjà sur les rives du Kama. Schah-Ali, voyant qu’il n’avait plus rien à faire qu’à essayer de sauver sa vie, profita d’un des festins de son palais pour s’en échapper secrètement à l’aide du prince Tchoura et s’en fuir en Russie.


XV.

Séfa-Guiray-Khan (pour la troisième fois) (1546-1549).


C’est ainsi que Séfa-Guiray devint pour la troisième fois, Khan de Kazan et inaugura son règne par des mesures de terreur. Le prince Tchoura et d’autres seigneurs qui avaient été dévoués à Schah-Ali, furent mis à mort ; plus de 70 princes et mirzàs se virent obligés de chercher un refuge à Moscou. Le Khan accabla les Kazaniens de son mépris et s’entoura exclusivement de gens de Crimée et de Nogaï qui faisaient régner la terreur dans la ville. Pendant ce règne de Séfa-Guiray il n’y eut pas de conflit sérieux entre Kazan et Moscou, si ce n’est une expédition russo-tchérémisse en hiver de 1546-47 dirigé vers l’embouchure de la rivière Sviàgua ; les affaires intérieures de la Moscovie expliquent assez clairement son indifférence momentanée envers Kazan.

Le règne de Séfa-Guiray se termina d’une manière tragi-comique : il était ivre et faisait sa toilette, lorsqu’il tomba et se fracassa la tête (mars 1549). Son fils Outamyche-Guiray, âgé de deux ans, fut proclamé Khan de Kazan.


XVI.

Outamyche-Guiray-Khan (1549-1551) (Premier siége de Kazan ; fondation de Svyajsk).


Outamyche était le fils de Séfa-Guiray et d’une de ses femmes — Suynmbeka. La Reine perdait ainsi un second mari qui avait régné sur Kazan. Elle était fille du Prince Nogaï Youssouf et arrière-petite fille d’Ideguy, le héros qui s’était emparé de la Crimée et du Decht-Kyptchak, lors de la guerre de Timour-leuk (Tamerlan) avec Toktamyche en 1398. Bien que cette princesse ait été la plus jeune des épouses de Séfa-Guirav, elle en était la plus aimée, ce qui s’explique par sa beauté extraordinaire. Cette préférence lui valut d’être nommée par Séfa-Guiray lui-même régente auprès de son fils encore enfant.

On dit que la grande tour qui se trouve au centre du Kremlin de Kazan et qui porte le nom de cette princesse, n’est autre chose qu’un mausolée, érigé par elle, sur la tombe du Khan Séfa-Guirav.

L’enfance du Khan et l’état incertain des affaires de Kazan motivèrent l’expédition entreprise contre ce pays par le Tzar Jean IV.

Les régiments se réunirent à Nijny-Novgorod pendant l’hiver de 1550. Le jeune Tzar lui-même était à la tête des meilleurs voïvodes, au nombre desquels se trouvait aussi l’ex-Khan de Kazan Schah-Ali ; les émigrés de Kazan qui avaient fui la cruauté de Séfa-Guiray s’étaient mis dans les rangs de l’armée russe.

L’armée russe quitta Nijny-Novgorod le 23 janvier et après avoir eu à supporter toutes le peines et les privations d’une expédition hivernale, elle arriva sous les murs de Kazan. On commença le siége le 14 février. Le Tzar Jean Vassiliévitch disposa ses troupes particulières au bord du lac Cabane ; les forces principales, ayant à leur tête le Prince Dmitry Belsky et le Kan Cheikh-Ali, se mirent en position au champ d’Arsk ; un autre détachement se plaça dans les prairies au-delà de la rivière Kazanka ; l’artillerie se disposa à l’embouchure du Boulak et du lac Pourri, auprès de la colline du Kremlin, d’où elle devait bombarder la forteresse de deux côtés opposés. C’est alors que les murs de Kazan virent devant eux pour la première fois combattre un Tzar russe. L’assaut fut furieux et dura toute la journée ; mais la dernière heure de Kazan n’avait pas encore sonné : un dégel prématuré accompagné de fortes pluies vint gâter les munitions et les armes ; les routes devinrent impraticables et la glace des rivières commença à se rompre. Comme les routes vers la Russie pouvaient être coupées par cet état de la nature, le Tzar ordonna de battre en retraite. Le chroniqueur raconte que ce mauvais temps était l’œuvre des sortiléges des sorciers de Kazan.

Si l’expédition de 1550 ne fut point couronnée de succès, elle fut signalée, en revanche, par un évènement fort important au point de vue stratégique — ; ce fut la fondation de la ville de Svyajsk.

À son retour de Kazan, l’armée s’arrêta à l’embouchure de la rivière Svyâga, à trente verstes de la capitale tartare. L’attention du Tzar fut attirée par une montagne en forme de tasse renversée, qui s’élevait au milieu de la prairie de la Svyâga et qu’on appelait « la montagne Ronde ». Le Tzar y alla à cheval avec quelques voïvodes, et après délibération, il fut décidé qu’on y construirait une ville pouvant servir de base d’opérations et de point d’appui pendant les expéditions contre Kazan et qui gagnerait à l’influence russe les tribus finnoises environnantes. Le Tzar revint à Moscou le 23 mars 1550. Au printemps, à peine les routes étaient-elles devenues praticables, que le Tzar envoya le Khan Schah-Ali avec 500 émigrés kazaniens et une forte armée pour bâtir la nouvelle ville. Les murs et l’église, faits en bois dans le district d’Ouglitch y furent envoyés sur des bateaux.

On commença par s’emparer de tous les bacs de l’ennemi sur le fleuve et le 16 mai 1551, au coucher du soleil, le vaillant Prince Sérébrény fit arborer le drapeau russe sur le sommet de la montagne où l’on chanta la prière du soir. Le matin du 18 mai, à l’aube, le Prince traversa le Volga, attaqua le faubourg de Kazan et détruisit un millier de Kazaniens endormis, entre autres une centaine de princes et de mirzas ; il délivra une quantité de prisonniers russes et, s’en tenant là, retourna vers l’embouchure de la Svyâga, où il devait attendre l’arrivée des forces russes principales qui vinrent en effet le 24 mai. On fit abattre la forêt vierge qui entourait la « montagne Ronde », et l’on mesura la place que devait occuper la ville future ; on fit une procession religieuse et l’on se mit à l’œuvre pour rassembler les pièces de bois apportées de Russie pour la construction de l’église dédiée à la Sainte-Vierge et à S.t Serge et des murailles. La nouvelle ville fut construite en quatre semaines et nommée d’abord « Ivangorod » (ville de Jean) en l’honneur du Tzar ; mais on changea son nom immédiatement en « Svyajsk », à cause de la rivière qui coulait à ses pieds.

La fondation de Svyajsk fut heureuse pour l’influence russe : les Tchérémisses et les Tchouvaches envoyèrent pendant toute une année des suppliques à Moscou, demandant à être considérés comme sujets russes.


XVII.

Troubles intérieurs. Prise de Kazan par les Moscovites.


Kazan fut sérieusement troublé et déconcerté à la vue de cette ville russe, construite dans son voisinage ; mais, au lieu de se réunir et de chercher un moyen de disperser le nuage qui s’épaississait sur leurs têtes, les nobles de Kazan continuaient à se diviser en partis hostiles les uns aux autres.

L’âge du Khan, un entant de quatre ans, était un faible gage pour l’avenir de Kazan, tandis que le Khan Schah-Ali, se trouvait là, dans la nouvelle ville, à la tête d’une armée formidable de Russes et que le reste de l’armée moscovite s’"éendait comme un cercle de fer depuis la Soura jusqu’au Kama, ne laissant passer personne venant de Crimée ni des hordes nogaïs.

Mais que faisait la Reine Suyun-biké ? Après avoir pleuré son mari, la veuve de Séfa-Guiray oubliait Kazan, Moscou et son fils même dans les bras d’un favori détesté du peuple, un lancier de Crimée nommé Kostchak. On dit que cet homme se berçait de l’espoir de détruire Outamysche, d’épouser la mère du jeune Khan et d’obtenir ainsi le trône de Kazan.

Fatigués par les désordres et les querelles des partis, beaucoup de Kazaniens désiraient se soumettre à Moscou ; mais le parti de la Crimée, Kostchak en tête, promettait à la Reine et au peuple, le soutien de la Crimée, d’Astrakan et des Hordes Nogaïs. Bien des mirzas s’en allaient secrètement de Kazan pour se rendre à Svvask, auprès de l’ex-Khan Schah-Ali.

La position de Kostchak et des gens de la Crimée, devenait de plus en plus périlleuse. Un incident inattendu vint leur ouvrir les yeux sur leur état critique ; les Tchouvaches d’Arsk se révoltèrent et pénétrèrent armés jusque dans la cour du palais, en exigeant à grands cris que les gens de la Crimée se soumissent au Tzar. Kostchak et trois cents de ses acolytes comprirent qu’ils n’avaient plus rien à espérer à Kazan ; après avoir pillé la ville autant que possible, ils s’enfuirent de nuit, mais entre le Kama et la Viatka, ils trouvèrent le chemin barré par le Russes qui les massacrèrent, Kostchak et quelques princes de la Crimée furent faits prisonniers et envoyés à Moscou où on les exécuta.

La chute de Kostchak et du parti de la Crimée, donna la possibilité de négociations pacifiques entre Kazan et Moscou qui aboutirent en août 1551 aux conditions suivantes :

1° les Kazaniens devaient encore une fois accepter Schakh-Ali pour Khan ;

2° livrer la reine Suyun-biké et son fils Outamyche, que les Russes transporteraient à Moscou. Le 6 août le Prince Adacheff, envoyé par le Tzar, arriva à Svyajsk, pour nommer Schakh-Ali Khan de Kazan, tandis que le Prince Sérébrény allait à Kazan, chercher la Reine Suyun-biké et son fils qu’il devait accompagner à Moscou.

Le chroniqueur de Kazan raconte les détails suivants au sujet de la capture de la Reine de Kazan. Le prince Sérébrény, en entrant dans le chambre de la Reine, ôta son chapeau, salua et lui déclara qu’elle était, dès ce moment, la prisonnière du Tzar de Moscou. « Que la volonté d’Allah et du Tzar de Moscou s’accomplisse ». répondit Suyun-biké, en se levant de son siége elle se tint debout un moment, soutenue par deux esclaves, puis elle tomba évanouie. Le chroniqueur pense ; que cette orgueilleuse Reine se serait suicidée, si elle avait pu prévoir ce qui l’attendait. Les Kazaniens qui assistaient à cette scène voulurent se jeter sur le voïvodes et le mettre en pièces, mais il furent retenus par leurs seigneurs. La Reine fut sévèrement gardée pendant dix jours ; le trésor royal et les objets précieux furent pris par les Russes qui en emplirent douze barques.

Avant son départ, la reine Suyun-biké alla visiter le tombeau de son mari ; elle tomba à genoux, déchira ses vêtements avec désespoir, défit ses cheveux et s’écria, en se meurtrissant le visage :

« Ô mon souverain ! Vois-tu ta pauvre Reine, que tu as tant aimée, emmenée prisonnière avec ton fils ? Pourquoi es-tu allé si tôt te cacher sous les voûtes de la tombe obscure, en nous laissant orphelins ? Nous sommes livrés au souverain moscovite ! Nous n’avions ni aides, ni force pour lutter !… Je ne serais pas si malheureuse si je devais être prisonnière d’un souverain de notre religion et de notre langue… Ô mon Roi !… Ouvre pour moi ta tombe obscure, afin qu’elle soit pour nous une couche nuptiale ! Reçois donc ta reine, afin que les infidèles ne jouissent point de sa beauté ! À qui confierai-je ma douleur ? Mon fils est encore petit, mon père est loin, et les Kazaniens sont des traîtres… Tu ne me réponds pas, ô mon Roi ? Mais voici les soldats cruels, prêts à me saisir… N’étais-je point Reine tout à l’heure ? et maintenant… je ne suis plus qu’une prisonnière affligée et une pauvre esclave… Je n’ai plus de larmes, mes yeux ne voient plus à force d’avoir pleuré, ma voix est brisée par les sanglots ! »

Le chroniqueur dit que le prince Sérébrény ne pouvait retenir ses larmes à la vue du désespoir de sa prisonnière. Les adieux à la Reine furent touchants. Un bateau richement orné l’attendait sur la rivière Kazanka. Toute la ville l’accompagna jusqu’au rivage. La Reine exténuée et à bout de forces entra avec peine sur le bateau et salua le peuple qui s’était prosterné en pleurant, la face contre terre. Le chroniqueur répète les paroles d’adieu de Suyun-biké, adressées à son peuple : « Malheur à toi, ô ville de douleur et de sang ! La couronne est tombée de ta tête, et tu es devenue pareille à une veuve délaissée ; de maîtresse que tu étais tu es de venue esclave. Ta gloire est passée, et tu es tombée comme un animal décapité… Où sont tes festins et les réjouissances ? Où est la grandeur de tes lanciers et de tes princes ? Où sont les chants et les danses de tes épouses et de tes vierges ? Il coulait des rivières de miel et de vin, tandis qu’aujourd’hui il coule des torrents de larmes et de sang… Où trouverai-je l’oiseau au vol rapide qui portera à mon père la nouvelle de ma cruelle destinée ?… »

Après avoir passé la nuit à Svyajsk, la reine continua son voyage et arriva à Moscou le 5 septembre 1551. Plus tard elle épousa en troisième noce l’ex-Khan de Kazan, Schakh-Ali (en 1552) ce qui prouve que sa douleur n’était pas inconsolable.

Depuis le 13 jusqu’au 15 août, les Kazaniens prêtèrent serment à leur nouveau Khan, et le 16, Schah-Ali, accompagné de trois cents princes de la ville, de mirzas et de cosaques, ainsi que de deux cents tirailleurs russes, qui devaient habiter le palais du Khan et constituer sa garde royale, entra à Kazan en triomphe et fut rétabli sur le trône par les boyards Boulgakofl et Khabaroff.


XVIII.

Schakh-Ali-Khan (pour la troisième fois) (1551-1552).


Établi pour la troisième fois sur le trône de Kazan, Schakh-Ali commença son règne en délivrant et en renvoyant à Moscou les prisonniers russes qui s’y trouvaient : c’était une des conditions stipulées par le Tzar ; ces prisonniers approvisionnés de tout ce qu’il fallait pour la route, quittèrent Kazan en telle foule qu’on pût les comparer à un nouvel « exode d’Israël ».

Le nouveau Khan, que ses sujets n’avaient jamais aimé, ne pouvait point donner de tranquillité à son royaume. Bientôt du reste des différends éclatèrent entre Moscou et Kazan. Jean IV n’avait donné à Schah-Ali que le côté des prairies du royaume de Kazan, tandis qu’il avait annexé à la Russie le côté montagneux, qu’il fit inscrire au district de Svyajsk. Le nouveau Khan, aussi bien que les Kazaniens ne pouvaient se faire à l’idée de perdre la plus belle partie du pays. Schah-Ali commença à donner des ennuis au Tzar en lui parlant de la restitution du côté montagneux ; il ajoutait qu’il craignait une révolte de ses sujets. Cette crainte était fondée.

Le Khân en effet apprit bientôt que les Kazaniens recommençaient à entrer en pourparlers avec la Horde de Nogaï et avaient le désir de le tuer avec tous les Russes qui se trouvaient à Kazan. Schah-Ali envoya des messagers à Moscou pour annoncer cette nouvelle au Tzar. Sur ces entrefaites Schah-Ali, ayant peur que l’aide du Tzar ne tardât à venir, se décida à en finir d’un coup avec tous les rebelles : il invita à un festin soixante dix des seigneurs qu’il soupçonnait de rébellion et les fît égorger par les tirailleurs russes qui formaient sa garde. Cet acte de cruauté ne fut que le signal de bien d’autres monstruosités : pendant deux jours, la ville fut arrosée du sang des coupables et des innocents. Les Kazaniens furent saisis d’effroi : beaucoup prirent la fuite. Le Tzar Jean fut outré de la cruauté de son protégé. Il envoya le prince Adacheff à Kazan pour déclarer à Schah-Ali qu’on enverrait les troupes russes dans sa capitale. « Je comprends très bien, » répondit le Khan, « que les Kazaniens me haïssent et que je ne puis plus régner ici. Mais je suis un vrai croyant musulman et ne donnerai pas Kazan aux chrétiens ; pourtant je faciliterai votre victoire en enclouant les canons et en faisant égorger les seigneurs de la ville. » Les ambassadeurs de Kazan, qui se trouvaient en ce moment à Moscou avec le prince Mirali pour chef, prévinrent Jean IV qu’on ne pourrait éviter une révolte si l’on n’emmenait pas de là Schah-Ali, que les Kazaniens considéraient comme un malfaiteur, un assassin et un brigand.

En février 1552 le Prince Adacheff fut envoyé de nouveau à Kazan, cette fois pour déposer Schah-Ali et recevoir la ville. Celui-ci refusa absolument de la rendre. « Je ne regrette pas le trône, » dit-il à Adacheff, « mais je ne veux pas livrer la ville de mes propres mains à des chrétiens ; venez et prenez-la comme vous voulez pacifiquement ou par la force »…

Schah-Ali se décida à quitter Kazan. Ayant expédié des fusils et de la poudre à Svyajsk, après avoir encloué les canons, il alla au bord du lac avec 84 lanciers et princes sous prétexte de pêcher. Là ses compagnons furent entourés de ses tirailleurs.

« Vous vouliez me tuer, » dit-il aux nobles de Kazan, « et vous soumettre au Tzar Jean… Comparaissons donc tous ensemble devant sa justice. »

Après cela Schah-Ali se rendit à Svyajsk accompagné des seigneurs qu’il avait fait arrêter.

C’était le 6 mars 1552.


XIX.

Ediguère-Khan (1552).


Ediguère, prince d’Astrakhan fut le dernier Khan de Kazan. C’est pendant son règne si bref que cette ville tomba à la domination russe. Les évènements de ce règne se rapportent à l’histoire de l’expédition russe et du siége de Kazan en 1552.


* * *


Nous avons vu par ce qui a été exposé dans cet abrégé d’histoire que dans l’intervalle de 115 ans (1437-1552), il y eut dix-neuf règnes à Kazan, avec quatorze Khans, dont deux ont régné trois fois et un seul deux fois.

De ces quatorze Khans, sept provenaient de la Horde d’Or avec Oulou-Mehmet pour ancêtre :

Oulou-Mehmet.
Mahmoutek.
Khalil.
Ibrahim.
Ali.
Mehmet-Emîne.
Abdul-Letif.


De la Horde d’Or avec le Sultan-Bakhtiar pour ancêtre :

Schah-Ali.
Djân-Ali.


De la Crimée avec Mengly-Guiray pour ancêtre :

Sahib-Guiray.
Séfa-Guiray.
Outamyche-Guiray.


De la Horde de Nogaï, des souverains de Chiban et d’Astrakhan :

Mamouk et
Ediguère.


XX.

Les derniers jours de l’indépendance de Kazan. Le siége de 1552 et la soumission définitive de Kazan à la Russie.


Nous avons vu plus haut que Schah-Ali qui ne voulait ni agir contre ses devoirs de bon musulman, ni gâter ses relations pacifiques avec le Tzar de Moscou, refusa de remettre la ville aux voïvodes russes de ses propres mains. Les voïvodes eurent vite fait de se persuader qu’il n’était point facile de s’emparer de cette ville sans verser du sang.

Après le départ de Schah-Ali de Kazan, le voïvode de Svyajsk, le prince Simon Mikoulinsky, fut nommé gouverneur de la ville.

Lorsqu’il exigea des Kazaniens le serment de fidélité envers le Tzar, ils ne consentirent à le prêter qu’à la condition qu’on leur enverrait de Svyajsk les princes tartares Tchapkoune et Bournache, soit disant, pour calmer les esprits du peuple. Leur désir fut exaucé, et ils prêtèrent serment.

On prépara en ville un logis convenable au représentant du Tzar, ainsi qu’à la garnison moscovite et le prince Mikoulinsky, se proposant de faire son entrée triomphale dans cette ville aussi facilement acquise, s’arrêta dans un faubourg du nom de Bèche-Bolda. Mais hélas ! la désillusion ne tarda pas à venir. Il apprit qu’une révolte venait d’éclater à Kazan. Les princes tartares dont nous venons de parler, au lieu de calmer le peuple, s’empressèrent de le pousser à la révolte en lui disant que les Russes allaient détruire tous les habitants. Les Kazaniens épouvantés s’armèrent et fermèrent les portes de la ville.

Le voïvode laissa l’armée au Boulaq et s’élança vers la ville, dont il trouva la porte fermée, tandis que les habitants, armés jusqu’aux dents, s’étaient mis sur la muraille, afin de ne pas laisser entrer les Russes. Le 12 mars les voïvodes s’en retournèrent à Svyajsk et firent connaître à Moscou la nouvelle trahison de Kazan.

Leur message arriva à Moscou le 24 mars. Le Tzar assembla le conseil de la « Douma » auquel il déclara sa décision de faire « courber la tête à Kazan » définitivement. On commença les préparatifs pour une expédition qui devait cette fois mettre fin à l’indépendance du royaume de Kazan.

Cependant, les Kazaniens, bien décidés à ne point se soumettre à la Moscovie, se préparaient à une lutte acharnée.

Ils espéraient y être aidés par le Sultan Soliman qui était en train d’inviter tous les Musulmans de l’Europe à lever le drapeau sacré de Mohammed, pour la défense de Kazan contre Moscou. Le nouveau Khan de la Crimée, Dévlet-Guiray, promit chaleureusement son aide. Les Kazaniens ne trouvèrent point commode de rester sans souverain, en vue de l’invasion inévitable des Russes. Ils envoyèrent donc chercher un Khan dans les campements nogaï, et s’arrêtèrent sur le prince d’Astra khan, Ediguère, qui vint à Kazan, accompagné d’une troupe nogaï.

Les voïvodes russes s’efforcèrent, en vain, de l’arrêter en chemin ; le nouveau Khan arriva en été dans sa nouvelle capitale. Il y eut encore d’autres raisons qui rendirent le courage aux patriotes kazaniens. Les émissaires de Kazan réussirent à révolter contre Moscou toutes les tribus hétérogènes de la contrée montagneuse, qui peu de temps auparavant avaient prié le Tzar de les prendre sous sa domination ; la perte de ces sujets nouvellement acquis fut très sensible aux Russes, puisqu’elle les privait d’une arrière-garde, et leur fermait les voies vers la Russie, et par contre apportait aux Kazaniens un renfort considérable dans leur lutte avec le Tzar. À Svyajsk les affaires des Russes n’allaient pas bien non plus ; l’éloignement de la Russie, du foyer domestique, les conditions de la vie dans un pays de mœurs et de religion différentes, démoralisèrent à tel point les troupes, que le clergé dut s’en mêler et y mettre ordre ; la dangereuse maladie du scorbut vint s’ajouter aux maux existants en faisant périr les soldats en masse. Le 3 juillet 1552 les troupes russes quittèrent Kolomna, et le 13 août le Tzar Jean IV était déjà à Svyajsk, d’où il envoya des lettres à Kazan ; il exigeait la soumission de la ville et voulut qu’on lui livrât les rebelles. Sans attendre de réponse, l’armée russe traversa le Volga le 16 et trois jours après, le Tzar se trouva avec ses forces principales de l’autre côté du fleuve. Une grande animation régnait à Kazan ; l’agonie commençait. Les habitants, altérés de sang et de vengeance, se préparaient à défendre leur ville. Le 20 août le Tzar Jean qui s’approchait de Kazan par la route de Moscou, reçut la réponse suivante des Kazaniens : « Nous sommes prêts et vous attendons au festin sanglant. »

Le prince Kourbsky, un des héros de cette expédition, décrit le caractère général de la ville de Kazan et de ses environs à cette époque-là.

« Le 20 août, dit-il, quatrième jour depuis notre départ de Svyajsk, nous marchions dans les vastes prairies, vertes et riantes, où notre armée se dispersa au bord du Volga ; ces prairies s’étendent jusqu’à Kazan sur une distance d’un mille ou sept cent verstes. La ville ne se trouve pas au bord de ce fleuve, mais sur une montagne qui domine la rivière Kazanka ; tandis que du côté du champs d’Arsk, le terrain paraît plat jusqu’à la ville Kazan est une ville très forte. D’un côté elle est baignée par la rivière Kazanka, et d’un autre, par l’étroite et sale rivière du Boulaq, qui coule le long de la forteresse et se jette dans la Kazanka, auprès de la tour du coin ; cette rivière sort d’un lac assez grand qu’on appelle « Kabane » et qui commence à la distance d’une demi-verste de la forteresse. En traversant le Boulaq, on verra une montagne assez escarpée entre la forteresse et le lac Kabane du côté du champs d’Arsk ; et depuis le Boulaq jusqu’au lac Pourri, un fossé profond qui longe le mur de la forteresse. Du côté de la rivière Kazanka, la montagne de la ville paraît si haute, qu’il est difficile de la regarder en face ; au sommet de cette montagne se trouve la forteresse, où sont renfermés le palais du Khan, et à peu près cinq grandes mosquées en pierre, où sont enterrées les dépouilles des Khans de Kazan… » Après s’être reposées un jour au bord du Volga et avoir écouté une messe, les troupes agitèrent leurs étendards et se dirigèrent sur Kazan avec l’intention de l’assiéger. La ville était si tranquille qu’elle paraissait vide. Un peu plus tôt, un fugitif de Kazan du nom de Mirzâ Kamàï était venu au camp russe donner des nouvelles importantes aux voïvodes. Le Khan Ediguère, le chef du clergé et les nobles de Kazan, dit-il, ont su si bien réveiller le patriotisme des Kazaniens, que la paix dans leur opinion, est devenue inadmissible ; la garnison de la ville est composée de 30,000 guerriers et de 2700 Nogaïs, sans compter le Prince Yabandjy avec ses voltigeurs en position dans un abatis du bois d’Arsk, où les Kazaniens ont construit une espèce de forteresse, entourée d’une palissade.

L’armée fut disposée de la manière suivante : le « plus grand régiment » et l’avant-garde occupèrent le champ d’Arsk, ayant traversé la petite rivière de Boulaq et s’étant rendus à leur poste du côté du lac Kabane ; le flanc droit occupa la rive de la Kazanka, et le gauche l’espace au dessus de l’embouchure du Boulaq ; l’avant-garde se plaça à l’embouchure même du Boulaq ; le Khan Schah-Ali se mit au delà du Boulaq, près du cimetière ; le Tzar Jean IV se plaça avec son régiment du côté du Volga, sur « la prairie du Tzar » ;[3] la première rencontre sérieuse eut lieu le 26 août. Les Kazaniens entre prirent une sortie ; mais après un combat sanglant et prolongé, ils furent repoussés avec de grandes pertes.

Le lendemain, 27, les Russes ouvrirent un feu d’artillerie et de mousquéterie sur la ville. Le brave chef tartare Yabandjy commença à inquiéter les assiégeants. D’après le récit du Prince Kourbskv, les Kazaniens qui suivaient tous les mouvements du haut de leur tour, faisaient un signal à Yabandjy chaque fois qu’il devait commencer ses attaques ; après avoir fait son devoir le mieux qu’il pouvait, il se retira dans ses forêts d’Arsk. Du reste le détachement de Yabandjy fut bientôt détruit, et les régiments russes, qui se trouvaient auprès du champ d’Arsk, purent reprendre haleine, n’ayant plus à leurs trousses ce partisan audacieux.

Il survint une circonstance qui empira considérablement la position des assiégés ; transfuge, le Prince Kambï, informa les Russes que les Kazaniens ne possédant point de bonnes sources en ville et ne pouvant aller chercher de l’eau au bord de la Kazanka, allaient puiser l’eau à une source[4] qui coulait du côté nord-ouest de la montagne, sur laquelle était bâtie la forteresse et qu’ils s’y rendaient par un passage souterrain. Les Russes profitèrent de cette nouvelle et commencèrent à creuser la terre depuis le poste occupé par les cosaques auprès de la Tour de Tahîr ; après quoi ils y mirent onze tonneaux de poudre et firent sauter le passage souterrain. Cette explosion produisit une grande brèche dans la muraille de la ville et fit pleuvoir tout à l’entour une nuée de débris, de terre et de pierres ; les Russes pénétraient déjà dans la ville, lorsqu’ils furent de nouveau repoussés par les Kazaniens. Ceux-ci étaient désespérés de cette privation d’eau ; ils se voyaient obligés de prendre l’eau des mauvaises sources de la ville, qui, disait-on, faisait enfler les personnes qui en buvaient.

Nous savons que les Kazaniens avaient construit sur la route d’Arsk, une bastille entourée d’une palissade qui servait de point d’appui à Yabandjy dans ses attaques contre les détachements russes qui assiégeaient Kazan. Cette bastille se trouvait à quinze verstes de la ville, dans une localité fortifiée naturellement par des collines, des ravins et des forêts, non loin du village qui s’appelle aujourd’hui « La Montagne Haute ». C’est le Prince Gorbaty-Chouïsky qui fut chargé de s’emparer de la bastille ; il y réussit le 6 septembre. Il délivra deux cents prisonniers russes qui s’y trouvaient enfermés et put saisir un riche butin. Encouragé par cette conquête, le Prince pénétra davantage dans l’intérieur du pays d’Arsk en se dirigeant sur la ville de ce nom. Dans le récit qu’il donne de cette expédition, le Prince Kourbsky ne fait que s’enchanter de la beauté des sites et de la richesse de toute la contrée, qui longe la rivière Kazanka. Il y avait de ce côté beaucoup de villas appartenant aux princes et aux nobles de Kazan, « remarquablement belles et dignes d’admiration ». Toute cette contrée fertile abondait en céréales, en miel, en bestiaux et en bêtes à fourrures. Après un séjour d’une dizaine de jours dans l’intérieur du pays, le détachement russe rentra sous les murs de Kazan, chargé d’un riche butin, de provisions et de bestiaux.

Peu de temps après, le temps devint si mauvais que les difficultés du siége augmentèrent ; il soufflait un vent terrible et de fréquentes averses inondaient le camp des Russes. Le Prince Kourbsky assure que les sortiléges des sorciers de Kazan avaient suffi à rendre le ciel si peu clément pour les Russes. La sainte Croix seule, qui se trouvait chez le Tzar Jean, put détruire la puissance des sortiléges et rendre de nouveau le temps favorable aux Russes. On continua les travaux commencés pour effectuer le siége ; on creusa des mines, on approcha des tours de la ville et pour la mieux bombarder, les Russes construisirent au camp d’Arsk et amenèrent sous les murs de Kazan une tour en bois de dix mètres de haut, munie de canons, de fusils et d’excellents tireurs. Cette tour fut placée entre les portes d’Arsk et du Tzar[5]. Pour se défendre du feu des canonniers russes qui attaquaient les assiégés bien au-dessus de leurs murailles, ces derniers construisirent des terrasses et des blindages, derrière lesquels ils se tenaient cachés. Les Russes formèrent le projet de faire sauter ces blindages et de creuser à cet effet des mines du côté du camp d’Arsk.

L’explosion eut lieu le 30 septembre. Profitant de l’alarme des Kazaniens, les voïvodes se hâtèrent d’avancer les tours qu’ils avaient préparées d’avance. Les Kazaniens s’étant imaginé que les Russes allaient prendre la ville d’assaut, se ruèrent en masses épaisses hors des murs de la ville, et le camp d’Arsk devint une arène, où se déroulèrent les épisodes d’un combat sanglant. Les troupes finirent par battre en retraite, parce que les autres détachements ne purent leur venir en aide à temps ; néanmoins les résultats de ce combat furent tous en faveur des Russes et le Prince Vorotynsky sut occuper et garder la tour d’Arsk, ce qui lui donna la clef du côté oriental de la forteresse de Kazan. La prise de cette position assurait le succès de l’assaut de la ville qui fut fixé au 2 octobre. À la veille de ce jour, on fit tous les préparatifs indispensables, et les soldats se confessèrent et communièrent. On envoya une dernière fois des parlementaires pour inviter la ville à se rendre. Les Russes reçurent la réponse suivante : « Vous êtes déjà sur la tour et sur la muraille, mais nous ne vous craignons pas, nous mourrons tous ou nous sauverons notre ville. »

À l’aube de la date désormais historique du 2 octobre 1552, les détachements occupèrent les positions indiquées pour l’assaut. Les habitants de la ville s’aperçurent du mouvement général dans le camp russe et commencèrent à se préparer à une défense désespérée. La lutte séculaire, léguée au xvie siècle, commencée du temps de la puissance du royaume boulgare et de la gloire sanguinaire de celui de Kyptchak (ou Comans), allait enfin se terminer.

Ce matin-là le Tzar Jean avait écouté la messe dans son église ambulante. On lisait l’Évangile. À peine le diacre eut-il prononcé les paroles suivantes : « Et il n’y aura qu’un troupeau et un pasteur, » qu’on entendit le tonnerre de l’explosion de la première mine, conduite vers la partie-ouest de la ville aux environs du lac Pourri. On suppose que cette mine n’avait été faite que pour détourner l’attention des Kazaniens du champ d’Arsk, d’où devait partir l’attaque principale. Cette explosion fut bientôt suivie d’une seconde provenant de la mine conduite du champ d’Arsk à la Porte Royale. Un épais nuage d’une fumée étouffante enveloppa tout Kazan. Les soldats russes assaillirent la ville furieus ment en criant : « Dieu est avec nous ! » On entendait sur la muraille le cri de : « Allah, Allah ! » de la part des Kazaniens qui dans leur bravoure préféraient la mort à la ruine de leur patrie.

L’acharnement était extraordinaire dans les deux camps. Les Russes se trouvèrent bientôt sur la muraille et se mirent à repousser les défenseurs vers l’intérieur de la ville. La bataille continuait dans les rues. Les Tartares défendaient bravement chaque arpent de terre, mais les Russes pénétraient toujours plus avant ; ils arrivèrent bientôt à la forteresse.

En cet instant les Russes faillirent laisser échapper les fruits de ce long siége, car leurs soldats, ayant entrevu un riche butin, ne purent résister à la tentation de s’en emparer et selon l’usage de l’époque, ils se mirent à marauder ; oubliant de combattre, ils entraient dans les maisons, dans les boutiques et dépôts de marchandises, et s’empressaient de profiter de ce qui leur tombait sous la main. Les Kazaniens voyant ce manège reprirent courage et se jetèrent avec un redoublement d’énergie sur les régiments en désordre des Russes. Ceux-ci prirent la fuite en criant : « Nous sommes battus ! » Le moment était critique. Sur le conseil des boyards et des voïvodes les plus expérimentés le Tzar Jean fit donner la moitié d’une réserve fraîche de 20,000 hommes, et alla se mettre lui-même avec son étendard impérial au travers de la Porte Royale, par laquelle passaient les troupes russes qui fuyaient. L’apparition des nouvelles réserves arrêta la panique des Russes, et leurs régiments promptement revenus à leur devoir, se ruèrent une seconde fois sur la ville.

Le Khan Ediguére rentra avec son entourage dans la forteresse et il s’enferma dans son palais. Le reste des défenseurs de la ville se retira vers les grandes mosquées en pierre[6], et après une défense acharnée, ils tombèrent tous sous les coups des Russes. Le palais du Khan était situé dans la partie septentrionale de la forteresse derrière les mosquées, où se trouve de nos jours le palais du gouverneur de Kazan. Le Khân Ediguère entouré de dix mille soldats, rassembla ses femmes et ses enfants et combattit vaillamment contre les Russes qui l’entourèrent. Soudain on entendit résonner le fer de la grande porte du palais, qui s’écroulait sous les coups des soldats russes.

Voyant tout espoir perdu, Ediguère sortit avec sa troupe par la porte du fond de son palais et se jeta par la pente de la montagne dans la partie inférieure de la ville ; mais là le chemin lui fut barré par le Prince Kourbsky ; il fut donc obligé de gravir encore une fois la montagne pour regagner la forteresse. Les chefs tartares montèrent sur la tour la plus rapprochée et exprimèrent le désir d’entrer en pourparlers avec les Russes.

« Nous étions décidés à mourir pour notre souverain, tant que nous possédions un royaume, » dirent-ils, « maintenant que Kazan est entre vos mains, nous vous confions notre souverain sain et sauf ; conduisez-le au près de votre Tzar et nous irons avec vous boire la dernière coupe d’amertume jusqu’à la lie. »

Puis ils se jetèrent de la montagne dans la ville basse avec l’intention d’attaquer le flanc droit des Russes qui occupait la rive opposée de la Kazanka ; mais ils furent repoussés et se portèrent sur la rive gauche de cette rivière, en la traversant à gué ; arrivés là, dans les prairies marécageuses, ils furent rattrapés par les Russes qui en détruisirent plus de la moitié. Le reste se sauva dans les forêts épaisses de l’autre côté des marais, qu’ils réussirent à traverser ; un détachement de cavalerie russe fit le tour, les poursuivit jusque dans la forêt et les tailla en pièces. Presque tous ces braves sont tombés héroïquement sans demander grâce.

Kazan était entre les mains des Russes. Ainsi se termina le dernier acte de cette lutte plus que séculaire, qui laissa après elle une trace sanglante depuis les rives de la rivière Oka jusqu’aux anciennes murailles du kremlin de Kazan.


* * *


La ville de Kazan présentait un triste aspect après le massacre qui dura du matin jusqu’à la nuit. On voyait partout les traces du feu, et par ci par là il s’échappait quelques flammes provenant des incendies mal éteints. La forteresse et toutes les portes qui y conduisaient étaient encombrées de cadavres entassés les uns sur les autres. Des corps morts jonchaient les rues et les bords de la Kazanka ; d’autres surnageaient sur la rivière, emportés par le courant jusqu’au Volga.

On ne pouvait songer à déblayer toute la ville. Pour permettre au Tzar d’y faire une entrée triomphale le 4 octobre, on reçut l’ordre d’enlever les corps morts et de nettoyer une partie de la forteresse et le chemin qui y mène, depuis la porte de Miraly. Au jour fixé le Tzar précédé de son confesseur portant une croix en mains, entra dans les murs presque démolis de la forteresse de Kazan, accompagné d’une suite brillante de boyards et de voïvodes. Le Tzar choisit l’endroit où serait élevée la cathédrale de l’« Annonciation de la Sainte Vierge ; » il planta de sa propre main une croix à l’endroit qu’occuperait l’autel. Ce même jour on construisit à la hâte une petite église en bois au nom des saints Cyprien et Justine en mémoire de la prise de Kazan qui eut lieu le jour de leur fête. Cette église fut bâtie et consacrée le même jour.

Le Tzar Jean resta dix jours à Kazan pendant lesquels il donna des ordres et prit des dispositions pour la reconstruction de la ville et l’organisation du pays, après quoi il repartit pour Moscou.

Du 2 octobre 1552 date donc la domination russe à Kazan.

Le Tzar laissa à Kazan le Prince Alexandre Gorbaty-Chouïsky en qualité de lieutenant du royaume ou gouverneur du pays, comme on dit aujourd’hui en Russie. Il lui donna pour adjoint ou vice-gouverneur le Prince Basile Sérébrény. Ces dignitaires y étaient laissés avec une foule d’employés subalternes, 1300 fils de boyards, 3000 tirailleurs et un détachement de cosaques. Les premiers administrateurs de Kazan portaient les noms de « lieutenant » ou « représentant du Tzar, » son second était « substitut » en russe « Namèstnik » et « Tovàristch » ; plus tard ces deux administrateurs portèrent les titres de « voïvode » et « substitut du voïvode. » En 1555 le boyard Prince Pierre Chouïsky, en 1556 le boyard Prince Jean Kourakine avec trois substituts (ou adjoints) : les Princes Troyécouroff, Zasséxine et Lycoff et ainsi de suite occupèrent ces postes.


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Nous apprenons par le cadastre de Kazan que depuis la seconde moitié du xvie siècle on y introduisit un régime tout à fait militaire, et que cette cité avait le caractère d’une ville toujours en état de siége. Immédiatement après la prise de la ville, on transforma le palais des Khans et les mosquées en dépôts d’artillerie, de poudre et d’autres munitions ; les tours de la ville et des faubourgs furent munies de canons et de fusils, avec des canonniers et des tirailleurs toujours présents. Il entrait dans les devoirs des voïvodes de faire faire aux soldats une ronde chaque nuit dans la ville et ses faubourgs ; souvent le grand voïvode lui-même allait de nuit inspecter les différents postes et les gardiens. Des fonctionnaires spéciaux étaient chargés de fermer les portes de la ville, dont ils donnaient les clefs au grand voïvode. Jour et nuit une patrouille de boyards à cheval, faisait le tour de la ville pour veiller à la sécurité des habitants, faire la police et réfréner l’ivrognerie dans les tavernes et tenir la main à ce que les lumières fussent éteintes dans toutes les maisons à l’heure indiquée. Il était défendu aux Tattars de vivre dans les faubourgs et l’entrée de la forteresse leur était interdite. Ils furent obligés de s’établir en dehors de l’enceinte de la ville, au delà du Boulaq, où ils fondèrent plus tard deux faubourgs, l’ancien et le nouveau.

Les Russes n’ont pas eu besoin de bouleverser la ville quand ils s’en emparèrent ; ils gardèrent la forteresse et les faubourgs. Les murs et les bastions de la forteresse, fortement ébréchés par les mines, furent restaurés ; la forteresse était en bois jusqu’en 1555, moment où le Tzar Jean IV ordonna de construire à Kazan un kremlin[7] en pierre (le mot kremlin s’est formé du mot musulman « kharemlik » défiguré ; il est devenu la dénomination de toute forteresse ou de tout palais impérial, entouré d’un mur dans les villes anciennes de la Russie). Les traits principaux de la ville tartare ont été conservés, mais les faubourgs se sont considérablement étendus.

Prendre la ville de Kazan n’était pas synonyme de subjuguer tout le royaume de Kazan. Les aristocrates de cette ville, qui purent se sauver, ne cessèrent pas de fomenter des séditions et des révoltes dans les environs, durant six ans (de 1552 à 1558) si bien que le Tzar se vit obligé de faire exterminer tous ces rebelles et presque tout le peuple tartare. Les tribus finnoises prêtèrent main forte aux princes tartares pendant leurs révoltes, qui ne se calmèrent que lorsqu’on eut tué en 1555 mille cinq cent soixante nobles, princes et mirzas kazaniens. Les malheureux avaient compté jusqu’au dernier moment sur l’aide de la Turquie, de la Crimée, d’Astrakhan et de la Horde Nogai. Les révoltes des tribus finnoises (idolâtres) et des restes de Tartares, continuèrent jusqu’en 1584, et se rallumèrent à chaque nouvelle occasion, même au xvie siècle, par exemple lors de l’insurrection de Stenka Razine ; le xviiie siècle lui-même n’a pas été exempt de petites révoltes aussitôt étouffées.

  1. Cet ancien lac, qui exhalait des miasmes est desséché depuis longtemps.
  2. Le Grand-Duc avait des troupes mercenaires.
  3. Derrière la place du « Bazar au foin » actuel, dans le quartier tartare.
  4. Cette source existe encore derrière une des tours, qui s’appelle Tainitzky ; elle est vénérée des Tartares.
  5. La porte d’Arsk se trouvait à l’endroit de la rue Pokrovskv d’aujourd’hui, et celle du Tzar sur la colline de la Clinique actuelle.
  6. Où se trouve, maintenant, la tour de Suyun-biké.
  7. Le kremlin de Kazan a été presqu’entièrement détruit une seconde fois par l’imposteur Pougatcheff en 1774. Fort heureusement Michelson est arrivé à temps pour le repousser et le forcer à quitter les prairies de Kazan.