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Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome I/Première partie/Livre I/Chapitre I

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ABRÉGÉ





DE





L’HISTOIRE GÉNÉRALE





DES VOYAGES.







PREMIÈRE PARTIE.

AFRIQUE.




LIVRE PREMIER.


DÉCOUVERTES ET CONQUÊTES DES PORTUGAIS.




CHAPITRE PREMIER.

Premières tentatives des Portugais. Expédition de Gama.


Jean ier., qui chassa les Maures de cette partie de l’Espagne nommée autrefois Lusitanie, et par les modernes Portugal, poursuivit jusqu’au delà de la mer ces ennemis si long-temps formidables à l’Europe, et se rendit maître, en 1415, de la ville de Ceuta, sur la côte d’Afrique. Henri, son troisième fils, qui l’accompagna dans cette expédition, en rapporta un goût si vif pour les voyages et les découvertes, que le reste de sa vie fut entièrement consacré à cette espèce d’ambition. Il avait étudié ce qu’on savait alors de géographie et de mathématiques, et tiré quelques lumières des Maures[1] de Fez et de Maroc, qu’il avait consultés sur les Arabes qui bordent les déserts, et sur les peuples qui habitent les côtes. De la ville de Terçanabal, sur la pointe de Sagres, au sud du cap Saint-Vincent, où il avait établi sa résidence, ses regards se portaient continuellement sur la mer. Deux vaisseaux équipés par ses ordres s’avancèrent soixante lieues au delà du cap Non, alors le terme de la navigation. C’était au moins un pas ; mais ils n’osèrent passer le cap Boyador, effrayés par le bruit et la rapidité des courans. Un autre vaisseau envoyé pour doubler ce cap, et commandé par Juan Gonsalez Zarco et Tristan Vaz Texeira, fut jeté par la tempête sur une petite île qu’ils nommèrent Puerto Santo, et découvrit dans un autre voyage l’île de Madère. Enfin Gilianez, en 1433, doubla ce terrible cap Boyador, et vogua quarante lieues au delà, le long des côtes. Antoine Gonsalez et Nugno Tristan allèrent, en 1440, jusqu’au cap Blanc ; et y retournant encore deux ans après avec quelques prisonniers qu’ils avaient faits dans leur premier voyage, ils les changèrent contre de la poudre d’or que leur offrirent les habitans du pays. C’est la première fois que l’Afrique fit luire ce précieux et funeste métal aux yeux des avides Européens. Aussi les Portugais nommèrent cet endroit Rio do Oro (Rivière de l’Or), d’un ruisseau qui coule environ six lieues dans les terres. Cintra, peu de temps après, pénétra encore plus loin, et aborda aux îles d’Arguin. L’ardeur pour les découvertes commençait à s’emparer de tous les esprits. L’espérance rapprochait les espaces et éloignait les dangers. On avait vu de l’or, et l’on était prêt à tout entreprendre. Il se forma une compagnie d’Afrique qui arma dix caravelles, et s’empara des îles au sud d’Arguin. On fit un grand nombre de prisonniers, on perdit quelques hommes, et le sang des Européens coula pour la première fois dans cette terre qu’ils devaient désoler. Denis Fernandez, en 1446, passa l’embouchure de la rivière de Sanaga, que nous nommons Sénégal. Il découvrit ensuite le fameux cap Vert. D’autres capitaines portugais abordèrent aux Canaries, et le prince Henri envoya une flotte pour en faire la conquête. Mais, comme elles avaient été découvertes cinquante ans auparavant par Bétancourt, gentilhomme français au service du roi d’Espagne, il fallut les abandonner à cette couronne, et la possession lui en a été assurée depuis par des traités.

Cependant l’ardeur des Portugais parut un peu ralentie par des disgrâces et des pertes multipliées, qui donnèrent de ces expéditions maritimes une idée redoutable. Nugno Tristan, qui, encouragé par ses premiers succès, avait suivi les côtes l’espace de soixante lieues au delà du cap Vert, jeta l’ancre à l’embouchure d’une rivière qu’il nomma Rio Grande ; mais, ayant voulu la remonter dans sa chaloupe, il se vit tout à coup environné d’une multitude de Nègres qui, de leurs barques, que les Maures nomment almadies, lui lancèrent une nuée de flèches empoisonnées. La plus grande partie de ses gens fut tuée. Lui-même reçut une blessure dont il expira le même jour. Alvaro Fernandez, qui alla quarante lieues plus loin que Tristan, jusqu’à la rivière de Tabite, fut aussi repoussé par les Nègres et blessé. Gilianez fut battu par ceux du cap Vert. Mais l’activité du prince Henri, devenu régent pendant la minorité d’Alphonse v son neveu, soutenait et réparait tout. Il peupla les îles Açores, découvertes par Gonsalez Velho. On trouva dans Corvo, l’une de ces îles, une statue équestre couverte d’un manteau, la tête nue, qui tenait de la main gauche la bride du cheval, et qui, de la droite montrait l’occident. On a prétendu que ce signe de la main indiquait l’Amérique. Le commerce d’or et de Nègres qui commençait à s’établir aux îles d’Arguin, fit naître l’idée d’y bâtir un fort, qui fut achevé en 1461. C’est en 1462 qu’un Génois, nommé Antonio de Noli, célèbre navigateur, envoyé par sa république au roi Alphonse, découvrit les îles du cap Vert, ainsi nommées parce qu’elles sont situées à cent lieues du cap à l’occident. Enfin la même année on alla jusqu’à Sierra Leone, qui fut le terme de la navigation portugaise du vivant du prince Henri, comme l’année suivante fut celui de sa vie. Les voyages entrepris sous les auspices de ce prince, qu’on regarde comme l’auteur et le mobile de toutes ces découvertes qu’on a faites depuis à l’est et au sud, s’étendirent depuis le cap Non jusqu’à Sierra Leone, du 22e degré de latitude nord au 8e, l’espace d’environ 600 lieues de côtes.

On commençait à fonder de grandes espérances sur le commerce de Guinée, puisqu’en 1449 il était affermé cinq cents ducats pour l’espace de cinq ans, somme légère en elle-même, mais considérable pour des entreprises dont on n’avait encore recueilli que des travaux et des dangers. En 1471, Jean de Santaren et Pedro de Escovar arrivèrent sous le 5e. degré de latitude nord, à un endroit qu’ils nommèrent la Mina, à cause de ses nombreuses mines d’or ; ils passèrent même la ligne, et allèrent jusqu’au cap qui fut nommé Sainte-Catherine, trente-sept lieues au delà du cap de Lopez Consalvo, 2° 30′ de latitude méridionale. Fernando Po donna son nom à l’île, qu’il avait d'abord appelée Hermosa ou la Belle. On découvrit les îles de San-Thomé, Anno Bon et do Principe. Mais une époque plus importante fut l’établissement à la Mina sur la Côte-d’Or, qui signala le nouveau règne de Jean ii. Il y fit élever, en 1481, un fort qui devint le principal boulevart de la puissance portugaise en Afrique, et le canal des richesses de cette nation. On fit un traité avec le roi du pays, qui se nommait Cara Manza. Le roi de Portugal prit le titre de seigneur de Guinée. Diégo Cam remonta la rivière de Congo, que les habitans nomment Zaïre, et engagea le roi à se faire baptiser. Le roi de Benin, qui entendit parler du commerce de ses voisins avec le Portugal, crut y trouver aussi des avantages, et envoya demander des missionnaires. Barthélémy Diaz pénétra jusqu’au 26e. degré de latitude méridionale, et relâcha dans une île qu’il nomma Santa-Cruz, d’une croix qu’il éleva sur un roc[2]. Il passa même de plus de cent lieues le cap de Bonne-Espérance, mais sans l’apercevoir. Il ne le découvrit qu’à son

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retour, et le nomma cap des Tempêtes[3], parce qu’il y en avait essuyé une très-violente. Le roi Jean ne trouva pas ce nom de bon augure, et y substitua, celui de cap de Bonne-Espérance, qui est demeuré, et qui semblait déjà annoncer les Indes. C’était alors le grand objet des courses des navigateurs portugais. Le chemin qu’on avait fait autour de l’Afrique, dans l’Océan atlantique, faisait soupçonner le passage, qu’on trouva, bientôt après, et indiquait, la route qui menait aux Indes par la mer en naviguant au sud, puis remontant vers l’orient. Jean ii essaya d’en trouver un par terre. On pouvait, en effet, aller par la Méditerranée dans la Syrie et dans la Perse qui touche aux Indes. Mais cette route pénible, même pour un voyageur, était impraticable pour le commerce. On pouvait encore, si l’on eût été maître de l’isthme de Suez, descendre par la mer Rouge dans la mer des Indes. Cette route, infiniment plus courte, aurait convenu d’autant mieux à Jean ii, qu’il désirait vivement de pénétrer dans l’Abyssinie, et la mer Rouge pouvait l’y conduire. Ce pays excitait alors une grande curiosité. Son roi, nommé le Négus ou le Prêtre-Jean, était chrétien, c’est-à-dire, d’un rite grec mêlé de judaïsme, et passait pour le plus puissant roi de l’Afrique. Un franciscain, qu’on chargea de faire ce voyage, alla jusqu’à Jérusalem ; mais, ne sachant pas l’arabe, il désespéra du succès, et revint en Portugal. Il fut remplacé par un gentilhomme nommé Covilham, qui eut ordre aussi de découvrir les états du Prêtre-Jean, et de prendre des informations sur le commerce de l’Inde et sur les pays d’où venaient les drogues et les épices qui avaient fait la fortune des Vénitiens. Covilham se rendit à Alexandrie, et de là au Caire. Une caravane de Maures de Fez le conduisit à Tor, sur la mer Rouge, au pied du mont Sinaï, où il acquit quelques lumières sur le commerce de Calicut. Il fit voile à Aden, à Cananor, à Goa. La mer des Indes vit pour la première fois un Portugais. Il reprit sa route par Sofala, sur la côte orientale d’Afrique, pour y visiter les mines d’or. Il revint à Aden, remonta jusqu’à l’entrée du golfe Persique, s’arrêta quelque temps à Ormuz, et, retournant par la mer Rouge, arriva dans les états du Prêtre-Jean. Il fut retenu dans cette cour jusqu’à l’arrivée d’un ambassadeur de Portugal. Le roi d’Abyssinie, de son côté, en fit partir un pour Lisbonne. Mais cette correspondance n’eut point de suites. La découverte du cap de Bonne-Espérance avait fait naître d’autres idées. On avait déjà un commerce d’or, d’ivoire et d’esclaves avec les peuples du Sénégal, de Tocrour et de Tombouctou ; un comptoir à Ouadem à l’est d’Arguin, et des liaisons établies sur toute la côte de Guinée. Maîtres de la côte, les Portugais n’avaient plus qu’à franchir ce cap des Tempêtes, cette barrière qui épouvantait les plus intrépides. Emmanuel, successeur de Jean ii, suivit avec ardeur les projets de son père. Jean avait eu la précaution de faire assurer au Portugal, par une donation du saint siége, toutes les terres nouvelles qui seraient découvertes par les Portugais, ou même par les autres nations, en allant du couchant à l’est. Les termes de cette donation n’étaient pas trop bien conçus. On ne songeait pas qu’on pouvait faire des découvertes du levant à l’occident, comme de l’occident au levant, et se rencontrer au même lieu par des chemins très-différens[4].

Ce temps était celui des grandes entreprises. Colomb venait de découvrir l’Amérique, que l’on nommait alors les Indes occidentales. Il était venu même, au retour de cette expédition fameuse, à la cour du roi Jean, qui le traita avec toute sorte de distinction, quoique peut-être il eût pu le voir avec quelque peine, ayant refusé autrefois les offres de service de ce célèbre Génois, qui s’était tourné depuis du côté des Espagnols. Quelques courtisans lui proposèrent de le faire périr, comme si le prince n’avait pas eu assez de reproches à se faire d’avoir méconnu un grand homme et perdu un monde, sans qu’il fallût y joindre encore le remords d’un crime !

Emmanuel, résolu de faire un dernier effort pour s’ouvrir la route des Indes, jeta les yeux sur Vasco de Gama, gentilhomme de sa maison. Il fit présent au nouvel amiral du pavillon qu’il devait arborer, sur lequel était la croix de l’ordre militaire du Christ ; et c’est sur cette croix que Gama fit serment de fidélité. Il reçut du roi des lettres pour divers princes de l’Orient, entre autres pour le samorin de Calicut ; et, partant de Bélem, il mit à la voile, le 8 juillet 1497, avec trois vaisseaux et cent soixante hommes. Les moindres détails acquièrent un degré d’intérêt dans un voyage devenu si célèbre, et l’une des grandes époques de la navigation. Les trois vaisseaux se nommaient le Saint-Gabriel, le Saint-Raphaël et le Berrio. Les deux capitaines qui accompagnaient l’amiral étaient Paul de Gama son frère, et Nicolas Nugnez. Son pilote, Pedro de Alanguez, avait fait la route avec Diaz. Ils étaient suivis d’une grande barque chargée de provisions, commandée par Gonzale Nugnez, et d’une caravelle qui allait à la Mina sous le commandement de Barthélémy Diaz. Une tempête les sépara de l’amiral à la vue des Canaries. Ils se rejoignirent huit jours après au cap Vert. Le lendemain ils jetèrent l’ancre à San-Iago, l’une des îles du cap, et prirent quelques jours pour radouber leurs vaisseaux. Diaz reprit la route du Portugal, et la flotte reprit la sienne. On souffrit beaucoup de mauvais temps, jusqu’à perdre souvent toute espérance. Le 4 novembre, Gama découvrit une terre basse qu’il côtoya pendant trois jours. Le 7, il entra dans une grande baie qu’il nomma Angra de Santa-Helena. Il ne put tirer aucune lumière des habitans de la côte sur la distance où l’on pouvait être du cap de Bonne-Espérance. Il fut même attaqué par les Nègres , et eut quelques soldats blessés. Il remit à la voile le 16, et le 18 au soir il découvrit le cap ; mais le vent, venant du sud-est, était absolument contraire. Il devint un peu plus favorable pendant la nuit. On continua de faire voile jusqu’au 20, et dans cet intervalle on doubla le cap. Les Portugais découvrirent au long de la côte une grande abondance de bestiaux, et dans l’éloignement des habitations qui leur parurent couvertes de paille ; mais ils n’en virent aucune sur le rivage. Le pays leur parut beau, couvert d’arbres, et entrecoupé de rivières. Le 24, ils arrivèrent à Angra de San-Blas[5], soixante lieues au delà du cap. Gama fit venir les Nègres au bruit des sonnettes, et leur donna quelques bonnets rouges pour des bracelets d’ivoire. Ils lui amenèrent des bœufs et des moutons quelques jours après, et commencèrent à jouer de quatre flûtes qu’ils accompagnaient de la voix. L’amiral fit sonner ses trompettes, et tous, Nègres et Portugais, se mirent à danser ensemble, tant la musique a de pouvoir pour unir les hommes ! De San-Blas on arriva jusqu’à l’embouchure d’une rivière qui fut nommée de los Reyès, parce qu’on était au jour de l’Épiphanie. En général, presque tous les noms européens donnés à ces nouveaux pays étaient ceux des saints que l’on fêtait le jour où l’on prenait terre.

On serrait le rivage d’assez près pour s’apercevoir que plus on avançait le long de la côte, plus les arbres étaient grands et touffus, plus le pays s’embellissait dans la perspective. On descendait de temps en temps à terre, mais avec précaution. Un roi du pays vint visiter Gama sur son bord. On relâcha quelque temps dans une contrée fort peuplée, que les Portugais nommèrent la terre du Bon Peuple, tant ils furent satisfaits des traitemens qu’ils y reçurent. Ils avaient avec eux un interprète nommé Martin Alonzo, qui savait plusieurs langues nègres, et qui leur servait à lier commerce avec les naturels du pays. Ils passèrent le cap de Corientes, ou des Courans, cinquante lieues au delà de Sofala, sans avoir aperçu cette ville. Le 24 janvier, ils remontèrent la rivière, qu’on nomma Rio de buenos Sinays, ou rivière des Bons Signes. Les bords en sont charmans, les habitans doux et civilisés, et assez instruits dans la navigation pour conduire leurs barques avec des voiles faites de feuilles de palmier. Les Portugais ne furent pas si bien reçus à Mozambique, ville riche et commerçante, située au 15e. degré de latitude méridionale, et l’un des meilleurs ports qui soient dans ces mers. Cette ville est remplie de marchands maures qui vont à Sofala, dans la mer Rouge et dans l’Inde, faire le commerce d’épices, de pierres précieuses et d’autres richesses. Ils ont de grands vaisseaux qui n’ont pas de pont, et qui sont bâtis sans clous. Le bois dont ils sont composés n’est lié qu’avec des cayro, c’est-à-dire, avec des cordes faites d’écorce d’arbre, et leurs voiles sont d’un tissu de feuilles de palmier. Ils connaissaient la boussole et les cartes de mer. Les Maures de Mozambique crurent d’abord que les Portugais étaient des Turcs, ou d’autres Maures d’Afrique, et s’empressèrent d’aller les visiter à la rade. Mais, dès qu’ils les eurent reconnus pour des chrétiens, ils conspirèrent leur perte, et employèrent tour à tour les mauvais traitemens et les embûches. La flotte manquait d’eau. Des chaloupes entrèrent dans le port et en firent leur provision tandis que l’artillerie tenait les Maures en respect. On fut même obligé de tirer sur la ville. Deux pilotes maures, que Gama avait demandés et obtenus dans les premiers pourparlers, firent tous leurs efforts pour engager la flotte dans des lieux fort dangereux, dont heureusement elle fut repoussée par l’impétuosité des courans. On ne s’aperçut de leur perfidie qu’à l’île de Monbassa, habitée aussi par les Maures, dont le terroir est agréable et fertile, et le port très-commerçant. Le roi de l’île fit offrir à Gama de faire charger ses vaisseaux de marchandises du pays, d’or, d’argent, d’épices et d’ambre. Gama, quoique déjà instruit à se défier des Maures, était cependant prêt à entrer dans le port, lorsqu’on vit tout à coup les deux pilotes s’élancer dans l’eau et nager de toute leur force vers la ville, où les Maures les attendaient. Gama ne put obtenir qu’on les lui rendît. Il fit mettre à la torture deux Maures qui étaient venus de Monbassa sur la flotte, et ils avouèrent que les pilotes n’avaient pris la fuite que dans la crainte d’être découverts ; qu’ils étaient de complot avec le roi de Monbassa pour faire périr les vaisseaux portugais, et qu’on avait appris dans l’île les violences commises à Mozambique, dont le schah de Monbassa cherchait à tirer vengeance. On arrêta même, la nuit suivante, plusieurs Maures qui étaient à la nage autour du vaisseau, et qui s’efforçaient d’en couper les câbles, afin qu’il pût être poussé sur le rivage. D’autres avaient eu la hardiesse de s’introduire dans un bâtiment où ils s’étaient cachés entre les agrès du grand mât. Ils se précipitèrent dans l’eau dès qu’on les aperçut, et rejoignirent des barques qui n’étaient pas loin.

Gama mit à la voile le 13, et rencontra, sur la route de Mélinde, deux sambucques, ou bâtimens légers, qui croisent ordinairement sur les côtes. Il en prit une qui portait dix-sept Maures, et une assez grande quantité d’or et d’argent. Ce fut le premier butin que l’Europe ait fait dans la mer de l’Inde. On arriva le même jour devant Mélinde, à dix-huit lieues au nord de Monbassa. Les Portugais admirèrent la beauté des rues et la régularité des maisons bâties de pierres, à plusieurs étages, avec des plates-formes et des terrasses. On crut voir une ville d’Europe. La beauté des femmes de Mélinde était passée en proverbe dans le pays. La ville est peuplée de Maures d’Arabie, et des marchands de Cambaye et de Guzarate y apportent des épices, du cuivre, du vif-argent et des calicots, qu’ils échangent pour de l’or, de l’ambre, de l’ivoire, de la poix et de la cire. Le mahométisme est la religion dominante. Le millet, le riz, la volaille, les bestiaux et les fruits sont en abondance et à vil prix. On vante surtout les oranges de Mélinde pour la grosseur et le goût. La flotte fut visitée par des chrétiens de l’Inde venus de Cranganor. Le roi de Mélinde vint lui-même dans une grande barque, avec sa cour magnifiquement vêtue, et ses musiciens qui jouaient de leurs instrumens. L’amiral portugais alla au-devant de lui dans sa chaloupe, avec douze de ses principaux officiers. Il passa dans la barque royale, sur l’invitation du prince, qui le reçut avec de grands honneurs, et lui fit beaucoup de questions sur le pays d’où il venait, sur le roi qui l’avait envoyé, et sur le motif qui l’amenait dans ces mers. Gama le satisfit sur tous ces objets, et le roi lui promit un pilote pour le mener à Calicut. Il parut très-content de lui et des Portugais, et prit un grand plaisir à se promener sur sa barque, entre leurs vaisseaux, dont il admirait la forme, et surtout l’artillerie. On en fit plusieurs décharges, qui redoublèrent son étonnement. Il aurait voulu, disait-il, avoir des Portugais pour l’aider dans ses guerres. On conclut avec lui un traité d’alliance, et Gama lui remit généreusement les prisonniers qu’il avait faits sur la sambucque. Le prince et lui se firent des présens mutuels ; mais jamais Gama ne voulut consentir à entrer dans la ville, quelque instance qu’on lui en fît, tant les Maures lui avaient inspiré de défiance. On lui mena cependant un pilote indien, nommé Kanaka, gentil de Guzarate, très-habile dans la navigation. On lui montra un astrolabe. Il y fit peu d’attention, comme accoutumé à se servir d’instrumens plus considérables. En effet, il connaissait parfaitement l’usage de la boussole, des cartes marines et du quart de cercle. C’est sous la conduite d’un pilote indien que Gama, après avoir reconnu toute la partie de la côte orientale d’Afrique que l’on nomme Zanguebar, traversa ce grand golfe, de plus de sept cents lieues, qui sépare l’Afrique de la péninsule de l’Inde. On avait suivi les côtes jusqu’à Mélinde ; mais alors il fallut s’abandonner à l’étendue de l’Océan. On était parti le 22 d’avril. La traversée fut heureuse et s’acheva en vingt-cinq jours. Le vendredi 17 mai, les Portugais découvrirent la terre de huit lieues en mer. On tira un peu vers le sud, et l’on s’aperçut le jour suivant, aux petites pluies qui commençaient à se faire sentir, que l’on approchait de la côte de l’Inde, où l’on était alors dans la saison de l’hiver. Le 20 mai 1498, on découvrit les hautes montagnes qui sont au-dessus de Calicut. La joie fut universelle. Gama donna une fête à toute sa flotte, et récompensa libéralement le pilote indien. Il jeta l’ancre à deux lieues de Calicut, dans une rade ouverte, parce que la ville n’a ni port ni abri. Il y avait treize mois qu’il était parti de Lisbonne.

Calicut est situé sur la côte de Malabar, qui contenait alors sept petits royaumes ou principautés : Cananor, Cranganor, Cochin, Perka, Coulan, Travankor et Calicut. Cette dernière ville était le plus fameux marché de la côte pour les épices, les drogues, les pierres précieuses, les soies, les calicots, l’or, l’argent, et pour toutes sortes de richesses. C’était l’état le plus puissant du Malabar ; tous les autres princes étaient tributaires du samorin ou empereur de Calicut, et frappaient leur monnaie à son coin.

Le spectacle des vaisseaux portugais, dont la forme était inconnue dans ces mers, excita d’abord l’étonnement et la curiosité des Indiens. Quatre de leurs almadies, chargées de pêcheurs, servirent de guides aux Portugais jusqu’à la barre de Calicut, où l’on jeta l’ancre. Un des malfaiteurs qu’on avait embarqués pour les exposer aux épreuves périlleuses eut ordre de descendre à terre, et d’observer l’accueil et les dispositions du peuple de Calicut. Il se vit entouré et assailli de questions auxquelles il ne put répondre, ne sachant ni l’indien ni l’arabe. Cependant on le conduisit chez un Maure qui heureusement savait l’espagnol. Il s’appelait Bentaybo. Il avait connu des Portugais à Tunis, d’où il était venu aux Indes par la route du Caire, et ne pouvait comprendre comment la flotte de Gama avait pu venir de Lisbonne à Calicut par mer. Il offrit à manger au Portugais, et le pria de le conduire à son général. En approchant de la flotte, il se mit à crier en espagnol : « Bonnes nouvelles, bonnes nouvelles ! des rubis, des émeraudes, des épices, des pierreries, toutes les richesses de l’univers ! » Gama et les siens entendant parler la langue de leur pays, pleurèrent de joie. L’amiral embrassa Bentaybo, qu’il prenait pour un chrétien. Le Maure le détrompa ; mais il offrit ses services aux Portugais auprès du samorin. Il se chargea d’aller lui-même à Panami, où était ce prince, à cinq lieues de Calicut, pour lui annoncer l’arrivée des Portugais ; mais la renommée l’y avait déjà devancé. On savait qu’il était arrivé des hommes inconnus sur des vaisseaux d’une forme extraordinaire. Bentaybo confirma cette nouvelle en y joignant des détails qui devaient flatter le samorin. Un roi chrétien lui envoyait, de l’extrémité du monde, un ambassadeur, avec des lettres et des présens, pour lui demander son amitié. La réponse fut aussi favorable qu’elle pouvait l’être. On assurait Gama qu’il serait très-bien reçu, et on lui envoyait un pilote pour le conduire à la rade de Padérane, où ses vaisseaux seraient en sûreté, et d’où il pouvait se rendre par terre à Calicut. L’amiral suivit le pilote ; mais, dans la crainte de quelque trahison, il refusa de s’engager trop avant dans le port de Padérane. Le samorin, sans s’offenser de cette défiance, lui fit dire, par le catoual ou principal ministre, qu’il était le maître de débarquer où il voudrait. Gama déclara aux siens qu’il voulait descendre lui-même à terre, et aller proposer au samorin un traité d’alliance et de commerce. Tout le conseil combattit cette résolution. On lui représenta que le succès du voyage et le salut de la flotte dépendaient de sa vie ; mais Gama, jaloux d’achever lui-même son ouvrage, persista dans son dessein. Il ordonna seulement que, s’il lui arrivait quelques disgrâces, on mît sur-le-champ à la voile pour aller porter dans sa patrie l’heureuse nouvelle de la découverte de l’Inde.

Le lendemain, 28 de mai, il se mit dans sa chaloupe avec quelques petites pièces d’artillerie et douze de ses plus braves soldats, enseignes déployées et trompettes sonnantes. Le catoual l’attendait sur le rivage, accompagné de deux cents naïres ou gentilshommes du pays, et d’une foule de peuple. Le catoual et lui entrèrent dans des palanquins où ils furent portés avec beaucoup de vitesse à épaules d’hommes, tandis que le reste du cortége suivait à pied. On s’arrêta en chemin pour entrer dans un temple des Malabares, aussi grand qu’un monastère. Il faut observer ici que, suivant le récit des historiens qui ont écrit l’expédition de Gama, cet amiral croyait que les Indiens de Calicut étaient chrétiens ; ce qui paraît bien extraordinaire, après l’entretien qu’il avait eu avec Bentaybo. Gama avait-il négligé de s’informer de la religion du pays ? avait-il pu omettre cette question, l’une des premières qui se présentaient, et l’une des plus importantes, surtout pour des Portugais ? ou bien Bentaybo avait-il cru devoir le laisser sur cet article dans l’erreur ordinaire aux catholiques de ce temps-là, qui croyaient volontiers leur religion dominante dans tous les pays où il y avait quelques chrétiens ? Quoi qu’il en soit, si Gama était dans cette erreur, ce qu’il vit dans le temple malabare pouvait l’y entretenir. Sept cloches pendaient sur la porte, et vis-à-vis était un pilier de la hauteur d’un mât, au sommet duquel tournait une girouette. L’intérieur du temple était rempli d’images. Des hommes nus de la ceinture en haut, couverts de calicot jusqu’aux genoux, avec une espèce d’étole à leur cou, passée en sautoir, secouaient sur ceux qui entraient une éponge trempée dans une fontaine, et leur donnaient ensuite de la cendre. Ils virent au sommet d’une petite tour une image que les Indiens appelèrent devant eux Marie. Ils se prosternèrent aussitôt, croyant honorer la mère de Jésus-Christ ; mais un Portugais, nommé Juan de Sala, qui ne voulait rien faire légèrement, dit tout haut en se mettant à genoux : « Au moins, si c’est la figure du diable, mes adorations ne s’adressent qu’à Dieu ; » ce qui fit beaucoup rire Gama.

Pendant toute la route, l’amiral portugais avait été suivi d’une multitude extraordinaire d’Indiens ; mais elle n’approchait pas de celle qui vint à sa rencontre aux portes de la ville. La foule était si prodigieuse, que Gama ne put s’empêcher d’en marquer son étonnement ; et la presse était si forte, qu’on ne pouvait plus avancer sans risquer d’être étouffé. Le catoual le fit entrer dans une maison où il trouva son frère et plusieurs naïres envoyés par le samorin pour diriger et faciliter la marche. Elle commença par les trompettes. Quoique la foule ne fût pas diminuée, à peine le frère du catoual eut-il paru avec l’ordre du samorin, qu’elle se retira en arrière aussi respectueusement que si ce prince eût paru lui-même. L’amiral se remit en marche avec un cortége de trois mille hommes armés. Il disait à ses compagnons, dans le transport de sa joie : « On ne s’imagine guère en Portugal qu’on nous fasse ici tant d’honneur. »

Il ne restait guère qu’une heure de jour lorsqu’il arriva au palais du samorin. Cet édifice, quoique bâti de terre, était fort spacieux, et formait une perspective agréable par la beauté des jardins et des fontaines dont il était environné. Un grand nombre de caïmals et d’autres seigneurs indiens se présentèrent devant le palais pour recevoir l’ambassadeur de Portugal : c’est sous ce titre qu’il était annoncé partout. À la dernière porte, il trouva le grand-prêtre, chef des bramines du roi, qui vint l’embrasser. Ce vieillard introduisit Gama et tous ses gens dans le palais ; mais la presse fut alors si violente, par le désir qu’on avait de voir le roi, qui se montrait rarement en public, qu’il y eut quantité d’Indiens écrasés, et que deux Portugais faillirent d’avoir le même sort.

La grande salle du palais où l’amiral fut introduit était entourée de siéges en forme d’amphithéâtre, et couverte d’un grand tapis de velours vert. Les murs étaient tendus de riches tapisseries de soie de diverses couleurs. Au fond de la salle paraissait le samorin, élevé sur une estrade richement ornée, à quelque distance de ses courtisans, qui étaient debout. Son habillement a été décrit par les historiens. Peut-être ces détails ne sont-ils pas fort attachans par eux-mêmes ; mais, dans ces premiers momens d’une grande découverte, tous les usages d’un pays lointain intéressent la curiosité du nôtre. On veut avoir une idée de la magnificence indienne, qui depuis a tant ajouté à celle de l’Europe. Cette description d’ailleurs tient à la connaissance des arts de la main qui exerçaient l’industrie de ces peuples, et des richesses que produisait leur sol. Nous dirons donc que l’habit du samorin était une robe courte de calicot, enrichie de branches et de roses d’or battu. Les boutons étaient de grosses perles, et les boutonnières de traits d’or. Au-dessous de l’estomac il portait une pièce de calicot blanc qui tombait jusque sur ses genoux. Sur la tête il avait une espèce de mitre couverte de perles et de pierres précieuses. Ses oreilles et les doigts de ses pieds et de ses mains étaient aussi chargés de perles et de diamans, et ses bras et ses cuisses, qu’il avait nus, l’étaient de bracelets d’or, il avait près de lui, sur un guéridon d’or, un bassin du même métal, où était le bétel qu’un de ses officiers lui servait, préparé avec de la noix d’arek. Il crachait dans un vase d’or, et prenait de l’eau dans une fontaine d’or pour se laver la bouche, après avoir pris le bétel. Tous les assistans se couvraient la bouche de leur main gauche, de peur que leur haleine n’allât jusqu’au roi, devant qui c’était un crime d’éternuer ou de cracher.

L’amiral, approchant du samorin, fit trois révérences, et leva les mains au-dessus de sa tête suivant l’usage du pays. Ce prince jeta sur lui un coup d’œil gracieux, le salua d’un signe de tête imperceptible, et le fit asseoir lui et les siens. On leur servit des rafraîchissemens. Ensuite l’interprète vint dire à Gama qu’il pouvait déclarer les motifs de son voyage aux officiers du prince, qui auraient soin de l’en informer. L’amiral répondit qu’il ne pouvait sans déshonneur renoncer au droit qu’avaient en Europe tous les ambassadeurs de parler aux souverains, qui daignaient les écouter eux-mêmes, en présence de leurs plus intimes conseillers. Cette réponse ne déplut point au samorin. Il fit conduire l’amiral dans un autre appartement ; il y passa suivi de son interprète, du chef des bramines, du contrôleur de sa maison, et de l’officier qui lui servait le bétel. Là, s’étant assis sur une estrade, et s’adressant directement à l’amiral, il lui demanda de quel pays il venait, et quels avaient été les motifs de son voyage. Gama répondit « qu’il était ambassadeur du roi de Portugal, le plus grand prince de l’Occident par ses richesses et par sa puissance ; que ce prince, informé qu’il y avait aux Indes des rois chrétiens, dont le roi de Calicut était le chef, avait jugé à propos de lui témoigner par une ambassade le désir qu’il avait de faire avec lui un traité d’alliance et de commerce ; que les rois ses prédécesseurs s’étaient efforcés depuis soixante ans de s’ouvrir par mer une route aux Indes, sans qu’aucun de leurs amiraux eût réussi jusqu’alors dans ce grand projet ; qu’il était chargé de deux lettres du roi de Portugal pour le roi de Calicut ; mais que, le jour étant si avancé, il remettrait ce devoir au lendemain ; qu’il avait ordre d’assurer sa majesté que le roi de Portugal était son ami, son frère, et se flattait qu’elle enverrait un ambassadeur en Portugal pour établir une amitié mutuelle et une correspondance inaltérable entre les deux couronnes. »

Le monarque indien répondit qu’il acceptait volontiers la qualité de frère et d’ami du roi de Portugal, et qu’il lui enverrait des ambassadeurs. Il s’informa ensuite de la distance du Portugal à Calicut, et de la durée du voyage. Bentaybo eut ordre de pourvoir au logement et à tous les besoins des Portugais. Gama fut reconduit avec le même cortége. Le lendemain, il pria le catoual et Bentaybo d’examiner les présens qu’il destinait au samorin. C’étaient quatre pièces d’écarlate, six chapeaux, quatre branches de corail, du cuivre, du sucre, de l’huile et du miel. Tous deux sourirent à la vue de ces présens, et déclarèrent qu’on ne pouvait les offrir au samorin ; qu’il n’en recevait point qui ne fût d’or ou de quelque matière aussi précieuse. L’amiral, un peu choqué, répondit que, s’il était venu pour commercer, il aurait apporté de l’or ; qu’il offrait des présens d’ambassadeur en son propre nom, et nullement au nom du roi son maître, qui, ne connaissant point le samorin[6], n’avait pu lui envoyer des présens ; mais qu’au retour de la flotte en Portugal, apprenant que Calicut était gouverné par un grand roi, il ne manquerait pas de lui envoyer par d’autres vaisseaux l’or et l’argent qu’on devait lui présenter. Enfin il demanda qu’il lui fût permis d’offrir ses présens tels qu’ils étaient, ou de les renvoyer à son vaisseau. Le catoual l’assura qu’il était libre de renvoyer ses présens ; mais qu’il ne l’était pas de les offrir au samorin. L’amiral, irrité, protesta qu’il s’en expliquerait avec ce prince. Ses deux guides parurent approuver son dessein, et le quittèrent en le priant d’attendre leur retour, parce qu’il ne convenait pas qu’il parut sans eux devant le samorin. Le jour se passa sans qu’on les vît paraître. Le ministre était déjà gagné par une faction très-puissante qui méditait la ruine des Portugais. Les Maures d’Afrique et de la Mecque, qui commerçaient avec les Indes par l’Égypte et par la mer Rouge, avaient appris des facteurs qu’ils avaient à Mozambique, à Monbassa, à Mélinde, qu’une nation riche et puissante parcourait ces mers pour s’ouvrir une route à Calicut et aux autres contrées de l’Inde. La jalousie du commerce, espèce d’avarice plus forte que toutes les autres, parce qu’il s’y mêle beaucoup d’orgueil et d’ambition, avait armé par avance les négocians maures, établis en grand nombre à Calicut, contre ces nouveaux concurrens, qui leur venaient des extrémités du monde. Bentaybo, en leur disant que les Portugais apporteraient de l’or dans les Indes pour l’échanger contre des épices, n’avait fait que redoubler leurs alarmes. Ils craignaient que l’opulence et l’activité réunies ne donnassent trop d’avantage aux Portugais, et que l’Europe ne s’emparât de tout le commerce des Indes. Ils résolurent donc de perdre ces nouveaux venus dans l’esprit du samorin, et les moyens ne leur manquaient pas. Les violences que les Portugais avaient exercées sur les côtes d’Afrique, attestées par les facteurs maures, étaient un beau prétexte pour les peindre au roi de Calicut comme des pirates, dont le chef, sous le nom spécieux d’ambassadeur, ne cherchait que l’occasion de nuire et de piller. La pauvreté des présens qu’ils apportaient était une raison décisive aux yeux des Indiens, à qui la magnificence extérieure en impose plus qu’à tout autre peuple, et devait surtout blesser le samorin , qui s’attendait à un don considérable : car l’avidité est un des caractères du despotisme oriental. Aussi Gama fut-il fort mal reçu à sa seconde audience. On le fit attendre trois heures, et le samorin lui demanda d’un air irrité comment l’ambassadeur d’un monarque que l’on disait riche et puissant pouvait apporter de si chétifs présens. L’amiral allégua les mêmes raisons qu’il avait déjà données au ministre, et produisit les lettres de son maître. Bentaybo les interpréta. Elles finissaient par la promesse d’envoyer à Calicut les marchandises du Portugal, ou de l’or et de l’argent, suivant le choix du samorin. L’idée d’un commerce avantageux qui pouvait augmenter ses revenus, dont la plus grande partie consistait dans les droits d’entrée et de sortie, adoucit l’avare despote. Il demanda quelles étaient les marchandises du Portugal. Gama lui en fit un long détail. Il ajouta qu’il en avait des essais sur sa flotte, et offrit d’aller les chercher, en laissant quelques-uns des siens pour otages. Le samorin n’en exigea point, et lui permit de faire débarquer ses marchandises et de les vendre aussi avantageusement qu’il le pourrait. Le catoual eut ordre de le reconduire à son logement.

Ce ministre, absolument vendu aux Maures, lui préparait bien des traverses. À peine Gama était-il parti pour Padérane, que les Maures, qui craignaient de perdre l’occasion de s’en défaire, déterminèrent le catoual à le retenir prisonnier, s’engageant même à excuser cette conduite auprès du roi. En effet, le catoual rejoignit Gama sur la route, et lorsqu’ils furent arrivés le soir à Padérane, il l’exhorta par toutes sortes de raisons à attendre jusqu’au lendemain pour rejoindre ses vaisseaux, que peut-être il ne trouverait pas aisément dans l’obscurité. Gama s’obstinant à vouloir partir, et demandant une barque, le catoual feignit de céder à son empressement, mais donna des ordres secrets pour faire éloigner toutes les barques. L’amiral fut obligé de passer la nuit à Padérane. Le lendemain, le catoual lui proposa de faire approcher ses vaisseaux ; Gama refusa nettement de donner cet ordre. Alors le ministre lui déclara que, s’il ne le donnait pas, il n’aurait pas la liberté de rejoindre sa flotte ; et comme l’amiral menaçait d’en porter des plaintes au roi, on ferma les portes de sa maison, et l’on mit autour une garde de naïres l’épée nue. Gama ne dut peut-être la vie qu’au nom du samorin, qu’il répétait souvent, et qui retenait ces perfides dans le respect. Le catoual espérait par cette violence forcer Gama de faire approcher sa flotte. Les Maures se proposaient de la détruire et d’exterminer tous les Portugais, de manière qu’il n’en restât pas un pour aller dire en Portugal où était situé Calicut. Le catoual, de moment en moment, redoublait les menaces et les instances. C’est au milieu de ces agitations que Gama eut assez d’adresse et de présence d’esprit pour envoyer un Portugais avertir Coëllo, l’un des principaux officiers de la flotte, qu’il se gardât bien de faire approcher les chaloupes du rivage. Il était temps que cet ordre arrivât ; elles approchaient, et le catoual, qui en était informé, avait dépêché plusieurs barques armées pour les saisir. La nuit suivante tous les Portugais furent renfermés, et leur garde fut doublée. Il leur vint à l’esprit que peut-être le catoual ne les traitait si mal que pour leur arracher un présent. Gama le fit assurer que son dessein était de lui offrir quelques raretés de l’Europe. Cette proposition parut le rendre plus traitable. Il répondit que, si l’amiral ne voulait pas faire approcher ses vaisseaux, il pouvait au moins envoyer ses ordres pour qu’on débarquât ses marchandises, comme il l’avait promis au roi, et que, dès que ses marchandises seraient à terre, il aurait la liberté de retourner sur sa flotte. Gama y consentit à condition qu’on fournirait des barques pour le transport : elles partirent avec une lettre de Gama pour son frère et deux de ses gens. Il lui ordonnait d’envoyer une partie de sa cargaison au rivage, ajoutant que, si le catoual, après avoir obtenu cette satisfaction, le retenait encore à Padérane, il fallait croire que c’était par ordre du samorin, et pour donner le temps d’armer quelques vaisseaux et d’attaquer la flotte ; qu’en conséquence il fallait mettre à la voile sur-le-champ, et revenir avec des forces capables de faire respecter le nom portugais dans l’Inde. Paul de Gama ne balança point à livrer les marchandises ; mais il répondit à son frère qu’il ne partirait point sans lui, et qu’il se sentait assez fort, avec son artillerie, pour faire trembler Calicut et en imposer à son perfide monarque.

Les marchandises débarquées, Gama fut libre et se rendit à sa flotte. Les Maures ne pouvant pas lui faire d’autre mal, s’efforcèrent de nuire au débit de ses marchandises et d’en rabaisser le prix. Gama prit le parti d’informer le samorin, par Diego Diaz, son facteur, de tous les outrages qu’il avait reçus du catoual et des Maures, et demanda la permission de transporter ses marchandises à Calicut, où il espérait les vendre avec plus d’avantage. Le prince lui promit de punir les coupables, et ne les punit pas ; mais il permit le transport des marchandises à Calicut, et en fit lui-même les frais. La vente fut libre, et les habitans vinrent en foule sur les vaisseaux de Gama, ou par curiosité, ou pour y vendre des provisions. Tout fut calme jusqu’au 10 d’août, que, la saison propre au retour des Indes commençant à s’approcher, l’amiral dépêcha son facteur Diaz avec quelques présens, pour annoncer son départ au samorin ; l’exhorter, s’il voulait envoyer un ambassadeur en Portugal, à ne pas différer l’exécution de ce dessein ; et lui demander un bahar de cannelle ou de girofle, et un d’épices, se proposant de les présenter à son maître comme des témoignages certains du succès de son voyage. Il offrait de les payer sur les premières marchandises qui seraient vendues par les deux facteurs qu’il laisserait à Calicut, si le samorin le permettait.

Mais ce prince avait bien d’autres desseins. Les Maures étaient auprès de lui dans la plus haute faveur, et lui avaient persuadé, non sans quelque raison, que les Portugais n’étaient venus que pour observer les forces de son empire, et qu’ils reviendraient avec une flotte plus puissante pour le piller et s’en rendre les maîtres. Il comptait attirer peu à peu tous les Portugais à Calicut, les faire périr, ou attendre l’arrivée des vaisseaux de la Mecque qui, réunis avec les siens, détruiraient la flotte du Portugal ; c’est du moins ce que l’interprète Bentaybo, un esclave nègre de Diaz, et deux Malabares vinrent dire à Gama, soit que ce rapport fût conforme à la vérité et dicté par un intérêt qu’on a quelque peine à comprendre, en faveur d’étrangers qu’ils ne devaient pas préférer à leurs compatriotes, soit qu’ils n’eussent d’autres desseins que de précipiter le départ de Gama, d’intimider les Portugais, et de les dégoûter de semblables voyages. Quoi qu’il en soit, il refusa de voir les présens, et répondit que Gama partirait quand il voudrait, mais qu’il fallait que les facteurs payassent pour les droits du port six cents scharafans[7]. En même temps il les fit arrêter pour sûreté de cette somme, et mit des gardes à la porte de leur magasin. On défendit, sous peine de mort, à tous les habitans de Calicut d’aller sur la flotte de Gama. L’amiral fut instruit par Bentaybo de tout ce qui se passait ; et cependant il négligea de se rendre maître d’une barque qui portait quatre Indiens qui étaient venus pour vendre des pierres précieuses. Ces quatre Indiens pouvaient être les cautions de ses deux agens ; mais il comptait sur des prises plus importantes : c’était compter sur une imprudence grossière de la part du samorin, et cependant il ne se trompait pas. Ce prince jugea par cette conduite de l’amiral qu’il ignorait la détention des siens à Calicut ; et, pour l’entretenir dans cette confiance, il continua d’envoyer sur sa flotte des seigneurs de sa cour. Gama en arrêta six avec treize Indiens de leur suite. Il en renvoya deux au catoual, avec une lettre en langue malabare, où il demandait qu’on lui rendît ses deux facteurs. L’ordre fut donné de les délivrer ; mais, comme il ne s’exécutait pas assez promptement, l’amiral mit à la voile le 23, et alla se placer à quatre lieues au-dessous de Calicut. Il y resta trois jours, et, ne voyant paraître personne, il continua de s’éloigner, et commençait à perdre de vue les côtes, lorsqu’il vit arriver une barque avec quelques Indiens chargés de lui dire que les deux prisonniers étaient dans le palais du roi et lui seraient renvoyés le lendemain. Gama répondit qu’il voulait les recevoir sur-le-champ ; que, si la barque revenait sans eux, il la coulerait à fond ; et que, si elle ne revenait pas, il ferait couper la tête à tous ses prisonniers. Aussitôt il se rapprocha de la côte, et vint jeter l’ancre vis-à-vis de Calicut. Sept barques parties de la ville s’approchèrent de son vaisseau, mirent les deux facteurs dans la chaloupe, et, se retirant avec quelque apparence de crainte, elles attendirent la réponse de l’amiral. Les facteurs étaient chargés d’une lettre du samorin pour le roi de Portugal, écrite sur une feuille de palmier et signée de sa main : elle est d’un laconisme remarquable, » Vasco de Gama, gentilhomme de ta maison, est venu dans mon pays ; son arrivée m’a fait plaisir. Mon pays est rempli de cannelle, de girofle, de poivre et de pierres précieuses ; ce que je souhaite d’avoir du tien, c’est de l’or, de l’argent, du corail et de l’écarlate. » Gama, pour toute réponse, lui renvoya ses naïres, mais retint les gens de leur suite en échange des marchandises qu’il abandonnait. Il fit remettre au samorin une pierre gravée aux armes de Portugal, que ce prince lui avait fait demander par ses facteurs. Il avait aussi demandé une statue dorée qui représentait la Vierge Marie, et qu’il croyait d’or ; mais Gama répondit qu’elle avait servi à le garantir des périls de la mer, et qu’il ne pouvait consentir à s’en défaire. Comme il allait partir, Bentaybo vint lui demander un asile sur ses vaisseaux ; le catoual l’avait dépouillé de ses biens, l’accusant d’être l’espion des Portugais. Cette disgrâce de Bentaybo prouverait plus que tout le reste que ce n’était pas sans fondement qu’il avait alarmé les Portugais sur les pernicieux projets du roi de Calicut. Ce qui acheva de les manifester, c’est que, le calme ayant retenu la flotte pendant deux jours à la vue des côtes, le samorin envoya soixante tonys ou barques armées pour l’attaquer ; mais l’artillerie et le vent qui commençait à souffler donnèrent aux Portugais les moyens de prendre le large. Comme ils continuaient leur route le long des côtes, ils mirent quelques hommes à terre pour couper du bois de cannelle. Pendant ce temps un matelot découvrit du haut d’un mât huit gros bâtimens indiens qui s’avançaient à pleines voiles : l’amiral alla au-devant d’eux ; ils prirent aussitôt la fuite, et tournèrent vers le rivage. On en prit un qui était chargé de cocos et de mélasse, et qui portait quantité d’armes. On apprit des habitans du pays que cette flotte indienne était venue de Calicut. Il paraît qu’on avait déjà senti la supériorité des européens, puisque huit vaisseaux prirent la fuite devant trois.

Gama passa dix jours aux îles Laquedives pour réparer ses vaisseaux. Il brûla celui qu’il avait pris. Il fallait toucher à Mélinde pour y prendre un ambassadeur que le roi du pays avait promis d’envoyer en Portugal. La route devint pénible et dangereuse. Les tempêtes, les vents contraires, les calmes, l’insupportable excès de la chaleur dans le voisinage de la ligne, tous les maux qui sont la suite d’une longue navigation, et qui rappellent à l’homme toute sa faiblesse au milieu de ses plus grands efforts, se réunirent pour accabler les Portugais. Les maladies désolaient l’équipage. L’enflure des jambes et des gencives, causée par le scorbut, des tumeurs dans toutes les parties du corps, suivies d’une diarrhée virulente, réduisirent à l’état le plus déplorable ces tristes vainqueurs des mers. Trente hommes furent emportés en peu de jours. Tout le reste languissait, ou tombait dans le désespoir. On se persuadait que ces mers exhalaient en tous temps des vapeurs contagieuses. La consternation la plus profonde avait succédé à l’ivresse de la gloire et des succès. Chacun se regardait comme une victime dévouée à la mort. Gama s’efforçait en vain de relever leur courage et leurs espérances. On était en mer depuis quatre mois. Il n’y avait pas seize hommes sur chaque vaisseau en état de faire le travail. L’abattement était si grand, que les deux capitaines qui accompagnaient l’amiral voulaient retourner dans l’Inde au premier vent qui pourrait les y conduire. Il s’en éleva un plus favorable qu’ils n’osaient l’espérer. On découvrit la terre, et tout fut oublié.

On était devant Magadoxa, qui n’est qu’à cent lieues de Mélinde , sur la côte d’Ajan. Magadoxa est habitée par les Maures mahométans. L’amiral, pour leur imposer, fit faire une décharge de son artillerie en rangeant la côte. Il arriva peu de jours après au port de Mélinde, et fut très-bien reçu du roi. Il prit son ambassadeur à bord ; et, après avoir employé cinq jours à se rafraîchir, il remit à la voile, et arriva peu de jours après à la baie de Saint-Raphaël. Là, le petit nombre de matelots qui lui restait lui fit prendre le parti de brûler un de ses vaisseaux. Ce fut le Saint-Raphaël. Il se trouva le 20 février à la vue de l’île de Zanzibar. Elle est, ainsi que celles de Pemba et de Monsia, qui en sont voisines, fertile et habitée par des Maures, qui commercent avec les Indiens de Sofala, de Monbassa et de Madagascar. Le 20 mars, la flotte doubla le cap de Bonne-Espérance, et le vent ne cessant pas d’être favorable, elle arriva vingt jours après aux îles du cap Vert. Là, pendant que l’amiral était occupé à faire radouber son vaisseau à San-Iago, Coëllo, qui en montait un meilleur, se déroba la nuit, jaloux de porter au roi de Portugal la première nouvelle de la découverte des Indes, et arriva le 10 juillet à Cascaës. Gama fut encore arrêté à Tercère par la maladie et la mort de son frère, qui succomba aux fatigues d’un si long voyage. Enfin il prit terre à Bélem, au mois de septembre de l’année 1499, deux ans et deux mois après son départ de l’Europe. De cent huit hommes qui l’avaient accompagné, il n’en ramena que cinquante en Portugal. Malgré tant de disgrâces, son retour ne pouvait manquer d’être éclatant. Le roi envoya au-devant de lui un seigneur de sa cour, suivi d’un nombreux cortége. Son entrée dans Lisbonne fut un triomphe. Il marchait au bruit des applaudissemens. Il obtint le titre de don pour lui et ses descendans, une pension annuelle de trois mille ducats, et la permission de porter dans ses armes deux biches, qu’on appelle en portugais gamas. Coëllo fut anobli et eut une pension de mille ducats. Le roi de Portugal prit le titre de seigneur de la conquête et de la navigation d’Éthiopie, d’Arabie, de Perse et des Indes ; titre précoce et fastueux, qui pourtant parut justifié par les succès qui suivirent, mais qui annonçait un excès de confiance et d’orgueil que la fortune ne tarda pas à humilier.



  1. Ce nom revient souvent dans nos histoires modernes. Il mérite quelque explication. Les Maures, proprement dits, sont les peuples de la Mauritanie Tingitane, ancienne province des Romains en Afrique, aujourd’hui l’empire de Maroc, Tunis, Alger, Tripoli, jusqu’au mont Atlas. Ce pays fut soumis par les Arabes mahométans, et c’est de là qu’ils se répandirent en Europe par le détroit de Gibraltar. Les Européens les appelèrent Maures. D’autres Arabes commercèrent dans l’Inde par la mer Rouge, et les Indiens les appelèrent Maures de la Mecque ou des détroits. Enfin ils nommaient indistinctement Maures les conquérans arabes et turcs qui avaient pénétré dans l’Inde par la Perse, et qui avaient formé des établissemens.
  2. C’était l’usage d’en élever une dans toutes les terres que l’on découvrait. Jean ii changea cette méthode, et voulut qu’on portât de grosses pierres où étaient écrits son nom, celui du capitaine, et l’année de l’expédition.
  3. Cabo Tormentoso.
  4. C’est précisément ce qui arriva quand les Espagnols vinrent du continent de l’Amérique dans l’Archipel indien, comme nous le verrons dans la suite.
  5. C’est en cet endroit que l’auteur de l’Histoire des Voyages dit qu’on trouva une grande quantité de loups marins, animaux si furieux, qu’ils se défendent contre ceux qui les attaquent. Cette phrase est bien extraordinaire.
  6. Il a bien fallu rapporter cette réponse de Gama telle qu’elle est dans les historiens ; mais au fond, elle paraît un peu étrange. Gama pouvait, sans inconvénient, dire que son maître était le plus grand roi de l’Occident . On connaît le proverbe : À beau mentir qui vient de loin. Mais comment pouvait-il dire que son maître ne connaissait pas le samorin ? Quoi ! il ne le connaissait pas assez pour lui envoyer des présens, lorsqu’il lui écrit pour lui demander son alliance ? Le ministre indien ne devait pas être plus content des raisons de Gama que de ses présens.
  7. Six cents écus.