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Abrégé de la vie et des vertus de Monsieur le comte de la Garaye

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Anonyme
Abrégé de la vie et des vertus de
Mr le Comte de la Garaye

1756
manuscrit 2J 465 des Archives départementales d'Ille-et-Vilaine (du presbytère de Médréac)

Lettre pastorale de Monseigneur l’évêque de Saint Malo[modifier]

Jean Joseph de Fogasses de la Bastie, par la miséricorde de Dieu et l’autorité du Saint Siège apostolique, évêque et seigneur de Saint Malo, conseiller du roy en ses conseils au clergé séculier et régulier et à tous les fidèles de notre diocèse, Salut et bénédiction en notre seigneur.

Les évêques des premiers siècles, mes très chers frères, mettaient au nombre de leurs devoirs les plus importants le soin de manifester les merveilles dont le seigneur daignait honorer le temps de leur épiscopat. Ils savaient que s’il est nécessaire de tenir caché le secret des rois, il est utile et honorable de faire connaître les œuvres du seigneur par où il se plaît à rendre sensible sa puissance et sa miséricorde : ainsi lorsqu’il s’opérait dans leurs diocèses quelques miracles ou par la vertu immédiate du tout puissant ou par le ministère de ses serviteurs lorsque Dieu se communiquoit à quelques âmes saintes par des révélations particulières ; lorsqu’il découvrait les corps des martirs auparavant inconnus, les évêques après avoir pris les précautions nécessaires contre l’artifice et l’illusion se croyaient obligés de publier hautement ces graces spéciales, soit pour marquer à Dieu leur reconnaissance soit pour étendre la gloire de son nom jusqu’aux lieux et aux temps les plus reculés, soit pour ranimer la foy et piété des fidèles, soit enfin pour confondre les ennemis de la religion.

L’histoire ecclésiastique nous en fournit une infinité d’exemples. St Ciprien faisait part à son peuple des révélations qu’il recevait lui-même de Dieu et de celles dont plusieurs ames innocentes étaient favorisées. La révélation du corps de St Etienne a été très célèbre dans l’église et St Augustin entretenait son peuple des miracles que Dieu avait opéré dans son diocèse par la vertu de ces saintes reliques. St Ambroise avant lui publiait avec une sainte joie et une vive reconnaissance la grace que Dieu lui avait faite de découvrir les corps des saints Gervais et Protais et les merveilles par lesquelles il avait voulu glorifier ses serviteurs. St Cirille de Jerusalem se crut obligé de faire connaître à tout le monde l’apparition de cette croix miraculeuse dont il marque en détail toutes les circonstances dans la lettre qu’il écrivit sur ce sujet à l’empereur Constance. Personne n’ignore avec quel zèle le même Cirille et les autres évêques du même temps répandirent partout les prodiges par lesquels le Seigneur confondit les projets impies de Julien L’Apostat qui avait entrepris de rebatir le temple de Jerusalem pour rendre vaines s’il était possible les prédictions de J.C.

Mais de toutes les merveilles que Dieu ne cesse d’opérer dans son église pour réveiller de temps en temps par des événements extraordinaires la foi languissante des fidèles, celles qui doivent le plus nous toucher sont les prodiges de la grace. C’est principalement dans ses saints que Dieu se rend admirable. Rien n’est plus honorable à la religion, rien n’est plus propre à rendre ses dogmes croyables et ses préceptes aimables que les vertus éminentes qui éclatent dans les héros ecclésiastiques du christianisme. Aussi l’église a-t-elle toujours eu une attention particulière pour les tirer de l’obscurité où elles cherchent ordinairement à se cacher sous le voile d’une humilité profonde qui en est la fidèle gardienne.

Ceux qui ont quelque connaissance de l’histoire ecclésiastique savent avec quel soin les premiers chrétiens ramassaient et conservaient les actes des martirs, sans craindre les dangers ou ils s’exposaient, ni les dépenses qu’entraînaient nécessairement les recherches qu’ils étaient obligés de faire. Les souverains pontifs donnèrent l’exemple qui fut suivi dans les autres églises et nous devons à ce zèle également pieux et éclairé les monuments précieux, les actes authentiques qui nous restent et qui après les Saintes Ecritures sont la lecture la plus utiles et la plus édifiante.

On ne se contentait pas de recueillir les actes des martirs, on écrivait aussi la vie des personnes qui s’étaient rendues recommandables par une sainteté particulière.

St Athanase au milieu des occupations que lui donnaient les affaires les plus importantes qu’il y ait peut-être jamais eu dans l’église et dont il était l’ame au milieu des persécutions continuelles que lui attirait son zèle invincible pour la foy, employait les momens que ces occupations et ces persécutions lui laissaient libres, à écrire la vie de St Antoine afin de faire connaître ce patriarche des solitaires dont l’exemple a peuplé les déserts de tant de saints.

Theodoret malgré les embaras que lui causait la part qu’il eût aux troubles dont l’église fut agitée de son temps malgré le grand nombre d’ouvrages qu’il publiait, s’occupait cependant à rédiger les actions et les principales vertus des solitaires de son diocèse ou des environs.

Nous voyons dans chaque siècle les plus saints évêques faire consister une partie de leur sollicitude pastorale à travailler pour d’autres saints suivant l’expression dont se servit St Thomas d’Aquin lorsqu’il trouva St Bonnaventure occupé à écrire la vie de St François.

Les grands exemples de sainteté sont malheureusement devenus plus rares dans les derniers siècles. Les incrédules qui sentent combien de pareils exemples servent à acréditer la religion voudraient même faire croire qu’il ne s’en trouve plus aucun. Les mondains pour se tranquiliser dans leurs désordres tachent de se persuader que la sainteté chrétienne est une idée sans réalité, qui n’existe que dans l’imagination de quelques contemplatifs. Mais malgré la corruption générale, Dieu s’est réservé dans tous les temps et se réserve encore de nos jours des ames choisies dont la conduite entièrement conforme aux maximes de l’évangile suffirait pour rendre croyable tout ce que nous lisons de plus admirable touchant la perfection des premiers chrétiens.

Plus ces exemples deviennent rares plus il est important d’en conserver la mémoire et c’est dans cette vue M. T. C. F. que nous nous sommes crus obligés de rendre public cet abrégé de la vie et des vertus de Messire Marot, Comte de la Garaye, chevalier de l’ordre de St Lazare et ancien conseiller au parlement de cette province.

Nous sommes sans doute bien éloignée du mérite des grands évêques qui nous ont laissé la vie des héros chrétiens dont les vertus éminentes avoient illustrés leurs diocèses, mais nous ne craignons pas de dire que les vertus de M. le Comte de la Garaye ne sont en rien inférieures à celles que l’antiquité a comblé de tant d’éloges.

L’édification qu’il m’a donnée pendant plus de quarante ans à tout le royaume, à toute la province et surtout à notre diocèse ; les biens sans nombre et de tout genre qu’il n’a cessé d’y faire ; les charités immenses dont les monumens subsistent encore ; tout cela méritait bien cette faible marque de notre reconnaissance.

Mais des raisons plus importantes encore nous ont engagé à ce travail, si pourtant nous pouvons appeler travail une occupation si consolante pour nous et qui peut être si utile pour ranimer votre foi et votre piété dans un tems surtout où la sagesse céleste qui fait les saints paraît si fort avilie, oubliée et méprisée.

Nous vivons dans un siècle où la foy est attaquée dans ses fondemens ; on ne peut voir qu’avec la plus amère douleur les progrets rapides de l’incrédulité. Ce n’est pas seulement la foi vive et animée par la charité qui devient touts les jours plus rare, c’est cette foi qui quoique morte est pourtant réelle, qui se réveille quelquefois et qui allarme le pécheur au milieu de ses désordres ; c’est cette fois dis-je qu’on tache d’étouffer entièrement. On ne se contente pas de vivre d’une manière absolument contraire aux vérités que la religion enseigne, on s’élève contre cette divine religion dont les maximes contraignent trop l’amour des plaisirs et de l’indépendance. De là ce mépris si marqué pour les ministres et les pratiques de la religion ; de là cette désobéissance aux décisions les plus expresses et aux lois les plus formelles de l’église ; de là ces écrits sans nombre dont l’impiété et l’obscénité font tout le mérite ; de là ces discours licentieux dont la malignité attaque ce qu’il y a de plus sacré sur la terre et dans le ciel ; de là cette affreuse philosophie qui s’élève également contre les dogmes que nous croyons, contre les biens éternels que nous espérons, et si je l’ose dire contre le Dieu même que nous adorons et que nous aimons ;

qui met sa félicité et sa fin dernière dans les biens de la vie présente ;

qui se moque de la simplicité de ceux sur qui les promesses et les menaces de la vie future font encore quelqu’impression ;

qui traite d’esprits faibles et superstitieux ceux qui croyent qu’il y a un Dieu vengeur du crime ;

qui parmi les devoirs de la créature raisonnable ne compte pour rien le culte et l’amour qu’elle doit à son créateur ;

qui ne connaît de vertus que dans l’ordre de la société civile et qui en détruit l’unique fondement solide ;

qui malgré le zèle qu’elle affecte pour le bien public et pour la patrie n’aime rien hors de soi et rapporte tout uniquement à soi ;

qui fait consister toute la sagesse qu’elle vante tant dans une voluptée rafinée et qui après avoir élevé au dessus de la révélation la raison humaine, la dégrade et l’anéantit entièrement.

Tel est le sistème de cette philosophie si vantée, qui se répand et qui s’accrédite de plus en plus, qu’on insinue et qu’on dévelope plus ou moins, qu’on enseigne tantot à découvert tantot sous des voiles trop aisés à percer et qu’on trouve moyen de mêler jusques dans les matières les plus indifférentes. Tels sont les principes qui se débitent non plus en cachette et dans les ténèbres mais à découvert et en insultant hautement à la foy de nos pères ; non plus par un petit nombre d’hommes obscurs et sans conséquence, mais dans toutes sortes d’états et de conditions, non plus par les payens et les hérétiques ; mais par des personnes qui font profession de la religion chrétienne et qui en pratiquent même les exercices extérieurs avec plus ou moins d’exactitude.

On se trouve environné dans le sein même du christiannisme d’une infinité de personnes qui, par des voyes différentes, se font gloire de combattre cette divine religion. Les incrédules, les libertins, les mondains, les politiques s’unissent ensemble contre le Seigneur et contre son Christ et semble vouloir nous obliger à rejetter le joug aimable de sa loy et à nous débarasser des lieux qui nous tiennent encore à la religion.

Ce qu’il y a de plus déplorable, c’est que plusieurs de ceux qui témoignent un grand zèle pour cette religion et qui se flatent de la défendre contre ces différentes espèces d’incrédules leur fournissent cependant des armes contr’elle en rejettant ou en rendant inutile autant qu’il est en eux le moyen unique par où il a plu à Dieu de nous faire connaître la révélation. Les uns s’élèvent ouvertement contre l’autorité et l’infaillibilité de l’église, les autres en faisant profession d’avoir pour ses décisions le respect le plus sincère et la soumission la plus parfaite, refusent de reconnaître sa voix lorsqu’elle s’explique le plus clairement par les actes publics, par les déclarations authentiques, par le suffrage unanime du corps des premiers pasteurs.

Nous pouvons donc bien dire avec le St Roy David que les méchants nous ont entretenus de leurs vains discours. Jamais en effet ces discours des ennemis de la religion n’ont été plus communs, plus libres, plus répandus. On les entend partout ; on les entend tous les jours ; ils sont débités avec toute la confiance des vérités les plus évidentes, avec toutes les graces du langage, avec tous les ornemens de l’éloquence, avec tous les agrémens d’une sage modération et la séduction devient chaque jour plus commune et plus dangereuse.

Chargés par notre ministère de veiller à la conservation du sacré dépôt de la foi, quelle digue pouvons nous opposer à ce torrent d’incrédulité ? Rien ne nous paraît plus propre pour ramener ou confondre ceux qui s’y seraient laissé emporter, pour affermir et soutenir ceux qui seraient ébranlés, pour consoler et fortifier de plus en plus ceux qui demeurent fermes dans la foi, que de vous mettre devant les yeux les vertus héroïques non pas d’un solitaire ou d’un ecclésiastique, vous pourriez y soupçonner quelque hypocrisie ou quelque intérêt, non pas d’un saint des premiers siècles, l’éloignement détruirait ou du moins affaiblirait l’impression qu’on aurait droit d’en attendre, mais d’un homme du monde engagé dans le mariage et dans la société civile, que vous avez connu et avec qui vous avez vécut et dont la vie au milieu d’un siècle infidèle et corrompu n’a été qu’un exercice continuel de la foi agissante par la charité.

En considérant avec quelqu’attention la suite d’une vie toute consacré aux œuvres de la charité la plus parfaite et animée par la foi la plus vive, on ne peut s’empêcher d’admirer la sublimité, la douceur, les avantages inestimables de la loy de Dieu. On conçoit une sainte indignation à la vue des efforts qu’on ne rougit pas de faire pour détruire une religion si sainte, si bienfaisante et l’on s’écrie en comparant les discours frivoles des incrédules avec les actions d’un vrai chrétien. Les méchants ont voulu l’entretenir de leurs vains discours, mais que ces discours sont différents de votre loi ; narraverunt mihi iniqui fabulationes sed non ut textua.

La divinité de la religion chrétienne est appuyé sur des fondemens inébranlables, sur des démonstrations qui pendant dix sept siècles ont persuadés les grands, les petits, les savants, les ignorans, les rois, les sujets, les esprits simples et les plus grands génies et qui ont soumis à la foi l’univers entier, il suffira d’en indiquer ici quelques unes.

La suite majestueuse de la religion qui ayant commencé avec le monde a été transmise jusqu’à nous sans interruption et durera jusqu’à la consommation des siècles toujours la même dans ses différents états qui tiennent essentiellement l’un à l’autre, elle a vu et elle verra la naissance, les progrès et la chute des empires, les différentes révolutions des peuples, les vicissitudes des choses humaines, sans qu’elle éprouve aucun changement parce qu’elle participe à la stabilité et l’immutabilité de son autheur.

L’accomplissement des prophéties dont la première faite à l’homme immédiatement après son péché, s’est développée par degrés dans celles qui l’ont suivies jusqu’à l’avénement de Jesus Christ, unique objet de plusieurs de ces prophéties et fin principale de toutes en qui elles ont été éclaircies et parfaitement accomplies dans le plus grand détail, par les différentes circonstances de sa vie, de sa mort, de sa résurrection et pour l’établissement de son église que nous voyons de nos yeux et qui nous répond des événements prédits pour l’avenir.

Le grand nombre de miracles par lesquels Moyse, J.C. et les apôtres ont prouvé leur mission, miracle dont la certitude ne peut être révoquée en doute sans détruire celle de tous les faits qui sont le fondement de la société ; miracles qui dans leurs objets dans leur fin, dans toutes leurs circonstances ne tendent qu’au bien et à l’avantage des hommes ; miracles enfin plus que démontrés par l’effet qu’ils ont produit et qui serait lui-même au dessus de tous les miracles s’il était produit sans eux.

L’établissement de la foi chrétienne sur les ruines du paganisme malgré toute la puissance des empereurs, toute la subtilité des philosophes, toute l’éloquence des orateurs, tous les artifices des prêtres, des idoles et tous les préjugés des peuples, malgré les persécutions des tirans, les contradictions du monde, les oppositions de la nature corrompue ; malgré la pauvreté, l’obscurité, la grossièreté et tout l’extérieur méprisable des apôtres, c’est à dire malgré les obstacles humains réunis ensemble.

L’état actuel des juifs depuis tant de siècles haïs, méprisés, persécutés partout subsistent cependant et forment un peuple séparé de tous les autres ; peuple singulier qui dispersé par toute la terre et mêlé avec toutes les nations est cependant le seul qui ne se soit confondu avec aucune et qui par ses malheurs et par son aveuglement prédits l’un et l’autre par ses propres prophètes, est une preuve sensible toujours subsistante de la divinité et des écritures de l’ancien et du nouveau testament.

La sainteté de la morale et la sublimité des mistères que la religion enseigne ; sa morale pure et sans tâche est opposée en tout aux inclinations de la nature corrompue lex domini immaculata, mais à sa droiture inflexible est jointe une onction secrète qui répand dans le cœur de ceux qui l’observent la joie la plus pure et la plus douce consolation justicia domini recte laetificantes corda.

Ses mistères impénétrables à l’entendement humain exigent une foi humble et soumise, mais cette foi obscure est une source abondante de lumières. Elle étend, elle élève, elle fortifie la raison naturelle et l’expérience nous apprend que dans tous les temps et dans tous les lieux où cette fois n’est pas reçue, les vérités les plus évidentes sont ou ignorées ou contredites.

La victoire de l’église sur tous ses ennemis, attaquée au dehors par les plus violentes persécutions ; troublée au dedans par la désobéissance de ses enfants rebelles, ayant à combattre la fausse sagesse du siècle, la raison superbe des incrédules, les railleries impies des libertins, la violence et les artifices des hérétiques, le scandale et l’hypocrisie des pécheurs, cette arche mistérieuse toujours agitée par la tempête s’est vue plus d’une fois sur le point d’être entièrement submergée, mais il est écrit que les portes de l’enfer ne prévaudront jamais contre elle. L’on a vu et l’on verra s’accomplir dans tous les temps cette admirable prophétie d’Isaie montes commovebuntur et colles contremiscent misericordia autem mea non recedet ate… pauper cula tempestate convulsa ulla consolatione… omne vas quod fictum est contra te non dirigetur et omnem linguam resistentem tibi in judicio judicabis.

À ces preuves victorieuses que nous ne faisons que toucher et qu’on trouve développées dans un grand nombre d’excellents ouvrages qu’opposent aujourd’hui les incrédules ?

Des difficultés cent fois objectées par les anciens ennemis de la religion et cent fois détruites par les saints pères ; des sistèmes bizarres plus contraires à la raison que nos mistères les plus incompréhensibles ne sont au dessus d’elle ; un mépris affecté pour les vérités les plus terribles qu’ils craignent plus que personne et dont ils ne parlent si souvent avec un faux air de liberté que pour cacher s’il était possible la frayeur dont ils sont forcés d’admirer dans leur cœur la sagesse et la sainteté ; un athéisme grossièrement déguisé ; un pirrhonisme universel ; l’épicurisme le plus outré. Car voila dans l’exacte vérité tout ce que contiennent ces écrits si vantés qu’on débité avec tant d’ostentation et qu’on lit avec tant d’avidité.

Les efforts de ces prétendus philosophes si sages à leurs propres yeux, si fiers dans la supériorité prétendue de leur esprit, aboutissent enfin à anéantir toutes les lumières de la raison et à confondre l’erreur avec la vérité, la vertu avec le crime, l’homme avec la bête.

Nous pouvons donc bien dire avec le roy prophète que les témoignages du Seigneur ont plus de preuves qu’il n’en faut pour nous y attacher avec une foy ferme et entière testimonia tua credibilita faeta sunt nimis qu’il n’y a que des insensés qui puissent se refuser à la force et à l’évidence de ces preuves vir insipiens non cognoscet et flultus non intelliget hoec.

Des objections que le monde entier a méprisés pendant 17 siècles ne doivent pas faire beaucoup d’impression des difficultés qui n’ont pas empêché les plus grands esprits de croire à l’évangile lorsqu’il était universellement combattu, doivent être peu capables d’ébranler notre foy aujourd’huy qu’elle est confirmée par le consentement de tant de nations, et de tant de siècles les incrédules croient-ils pouvoir nous persuader que leur raisonnement ont acquis une nouvelle force par la conversion de l’univers ?

Mais quelque invicibles que soient les motifs de crédibilité comme les appellent les théologiens et quoiqu’ils soient plus que suffisans pour nous faire rejetter tous les doutes que l’obscurité des mistères et la subtilité des incrédules peuvent exciter dans l’imagination, il semble pourtant que la preuve que nous fournit la vertu héroïque des saints a quelque chose de plus frappant, de plus sensible, de plus à la portée de tout le monde. La constance invincible des martirs, la pénitence admirable des solitaires a peut-être attiré plus d’infidelles au christianisme que les écrits les plus forts composés pour sa défense. Toute l’histoire ecclésiastique est pleine de conversions qui n’étoient dues après l’opération de la grace qu’à la patience des martirs et lorsque la paix fut rendue à l’église, la vie plus qu’humaine et les austérités volontaires des saints moines produisaient le même effet que les souffrances des martirs. Combien ne pourrait-on pas en citer d’exemples ? Contentons-nous de vous rappeller le changement prodigieux qu’opéra sur deux courtisants la lecture de la vie de Saint Antoine faite par hazard ou plutôt par une secrète disposition de la providence.

L’exemple de ces courtisans ne fit pas moins d’impression sur St Augustin encore engagé dans les erreurs du manichéisme que celui de St Antoine en avait fait sur eux. Cet esprit si vaste, si profond, si juste, qui cependant ne s’était pas encore rendu aux raisonnemens les plus convaincans, fut touché de cet exemple à un point qu’il ne pût le dissimuler. Les ignorans dit-il en se tournant vers son ami Alipius gagnent le ciel et nous avec toute nôtre science nous restons enfoncés dans les plaisirs grossiers des sens et les sentiments qui marquaient si bien l’agitation de son ame le disposèrent à sa parfaite conversion qui suivit bientôt après.

Mais ce ne sont pas seulement les martirs et les solitaires dont les exemples sont des preuves vivantes de la religion, tout chrétien de quelque état et de quelque condition qu’il soit prouve la divinité de l’évangile lorsque sa vie est conforme aux maximes qui y sont enseignées.

St Athanase donne comme preuve des plus fortes de la vérité du christiannisme le grand nombre de personnes de l’un et l’autre sexe qui font profession de virginité hoc maximum est argumentum certam ac veram apud nos esse religionem.

St Augustin ne craint pas d’assurer que le désinteressement des apôtres et le mépris qu’ils faisaient paraître pour les richesses, a plus contribué à la conversion du monde que les miracles même qu’ils opéraient : mundus magis conversus est propter spietum diviliarum quam propter magnitudinem miraculorum.

Combien de martirs dont la constance invincible faisait embrasser la religion chrétienne à un grand nombre d’idolâtres et souvent même à leurs persécuteurs et à leurs boureaux, devaient eux mêmes leur conversion à l’innocence des fidèles dont ils avaient été témoins ? Combien de solitaires dont la pénitence admirable convertissait au christianisme des multitudes d’infidèles, avaient été convertis eux-mêmes par la charité sincère qu’ils avaient admiré dans les chrétiens ?

St Hilarion nous en fournit un exemple bien remarquable et qui est connu de tout le monde, et qu’on ne dise pas que les conversions opérées dans tous les temps par les grands exemples des vertus chrétiennes ont été l’effet d’une impression aveugle plutôt que d’une conviction solide !

Il est certain au contraire que ces vertus pratiquées dans un certain degré forment en faveur de la religion une démonstration à laquelle il est impossible de se refuser ; la parole de Dieu annoncée est toujours efficace parce que c’est Dieu qui parle par les prédicateurs qu’il envoit, la parole de Dieu pratiquée n’a pas moins de force parce que c’est Dieu qui agit dans ceux qui pratiquent sa loy.

C’est la pensée de St Chrisostôme et il ajoute que la pratique de la loy divine est une preuve plus sensible de l’opération du seigneur que la prédication ; en sorte que ceux qui refusent de reconnaître la voix de Dieu dans celles de ses ministres sont contraints de reconnaître sa puissance dans leurs vertus héroïques. Il est évident en effet que les vertus chrétiennes pratiquées dans le degré de perfection qui fait les saints sont au dessus des forces de l’homme, qu’elles ne peuvent être que l’ouvrage de la grace et de l’opération du Saint Esprit.

Nous en sommes nécessairement convaincus par un sentiment intime et par une expérience que nous ne pouvons révoquer en doute. L’hipocrisie se démasque toujours par quelqu’endroit. La philosophie est trop faible dans une infinité d’occasions. La raison humaine est à la fois la vérité suffisante pour nous faire acquérir des vertus morales, car il ne faut rien outrer et ce n’est pas en détruisant la raison et la liberté naturelle qu’on prouve la religion, mais ces vertus sont toujours très imparfaites ; ces actions vertueuses ne forment pas la suite de la vie. Elles sont mêlées d’une infinité d’autres que la seule raison condamne. L’on est surpris en lisant dans les histoires certaines actions de vertu qu’on ne peut pas admirer d’y voir les mêmes personnes donner dans des excès dont l’humanité rougit. Il n’y a que la religion surnaturelle et divine qui produise des vertus soutenues, des vertus à l’épreuve des tentations les plus fortes et les plus délicates, des vertus qui concilient tous les devoirs.

Et voilà ce qui donne tant de force à une vie véritablement chrétienne ! Voilà pourquoi les incrédules n’oublient rien pour la décréditer, pour l’obscurcir, pour persuader qu’elle n’existe pas et que ceux qui en font profession sont tout autres qu’ils ne paraissent.

Mais la preuve que fournit à la religion la pratique des vertus chrétiennes reçoit une nouvelle force et devient encore plus frapante quand ces vertus se trouvent dans une personne du monde, lorsqu’elles s’y soutiennent d’une manière toujours uniforme pendant le cours d’une longue vie, lorsque la diversité des événemens et des circonstances loin de les affaiblir, loin d’en diminuer la perfection ou d’occasionner quelques relachement, semble au contraire ne servir qu’à les faire paraître dans un plus beau jour qu’à leur donner des nouveaux accroissements et qu’à les mettre dans un plus haut degré de perfection.

L’incrédulité la plus opiniâtre ne saurait rien opposer à une sainteté de ce caractère. On peut attribuer aux efforts de la raison quelques actes passagers d’une vertu qui paraîtra même héroïque. On peut imaginer dans les religieux ou dans les ecclésiastiques des intérêts ou d’autres motifs humains, mais pratiquer ce qu’il y a de plus sublime dans les maximes de l’évangile, le pratiquer constamment pendant une longue suite d’années sans interruption et toujours avec la même ferveur ; avancer chaque jour à grand pas vers la perfection du christianisme et cela dans l’état du mariage au milieu du monde, au milieu des richesses et des soins qu’elles exigent, sans négliger les devoirs de la société civile ; faire servir à la vertu tout ce qui est ordinnairement un obstacle ; voilà ce qui ne peut être l’ouvrage de la nature, voilà à quoi toute la sagesse humaine ne parviendra jamais, voilà ce que l’hypocrisie la plus rafinée ne saurait contrefaire. Dieu seul peut être l’auteur d’une vertu si parfaite et d’une sainteté que le monde lui-même ne peut s’empêcher d’admirer a domino factum est istud et est mirabilé un oculis nostris, à la vue de ces miracles de la grace l’incrédule et le libertin est contraint de s’écrier avec encore plus de raison que les magiciens de pharaon à la vue des miracles que Moïse opérait dans l’ordre de la nature digitus dei est hic.

En un mot, je ne crains pas de le dire un chrétien tel que je viens de le représenter est une preuve invincible de la vérité de la religion et si ce chrétien existe, il ne peut plus rester aucun doute que la religion qu’il professe ne soit véritable.

Or M.T.C.F., cette expression vivante des maximes de l’évangile, cet ouvrage de la grace ou l’opération surnaturelle de Dieu se découvre d’une manière si manifeste, nous en avons tous été témoins, nous l’avons tous admiré dans Monsieur le Comte de la Garaye. Toute l’essence de la religion chrétienne se réduit à une foi vive qui opère par la charité et n’est-ce-pas ce qui a fait son caractère propre auquel toute sa conduite a été marquée ?

Sa charité est connue de tout le monde ; tous les jours, toutes les heures, tous les moments de sa vie ont été consacrés à cette vertu ; toutes ses pensées, tous ses projets, toutes ses actions n’avaient qu’elle pour fin, elle était en lui si abondante, si généreusement répandue sur tant de différentes personnes et s’étendant à tant de besoins différens que la mémoire ne s’en perdra jamais quand même contre toute espérance, le pieux établissement qu’elle lui a inspiré cesserait de subsister.

Mais quelques grandes, quelques admirables que soient ces œuvres extérieures qui ne sont ignorées de personne, ceux qui ont eu l’avantage de le connaître plus particulièrement, admiraient en lui des sentimens infiniment supérieurs aux effets qu’ils produisaient. Quelque sensible que fut naturellement M. de la Garaye aux misères des pauvres et à tous les besoins du prochain, ce n’était pas cette compassion naturelle qui le faisait agir ; c’était par les grands principes de la foi qu’il se conduisait. Il honorait dans ces pauvres si vils si dégoutans même quand on ne les considère que par les yeux de la nature corrompue, les membres les plus chers de J.C. et par qui ce divin sauveur veut que nous soyons reçu dans les tabernacles éternels. Animé des sentimens de cette foi vive, tout ce qu’il faisait pour eux et qui nous paraît comme il l’est en effet, digne des plus grands éloges et de la plus grande admiration, lui paraissait à lui très peu de choses.

Sa foi agissante par la charité se manifestait par les effets extérieurs de cette charité, mais elle ne pouvait se manifester qu’en partie parce qu’elle ne pouvait se satisfaire elle-même qu’en partie. L’ardeur de sa foi ne se bornait pas à lui rendre J.C. présent dans la personne des pauvres, elle s’étendait à toutes les vérités générales ou particulières spéculatives ou pratiques et l’on peut lui appliquer dans le sens le plus littéral et le plus étendu ces paroles de l’écriture « le juste vit de la foi ».

De là cette soumission parfaite à toutes les décisions de l’église, soumission entière sans ambiguité sans équivoque sans condition sans restriction, soumission humble et simple qui reconnaissait la voix de l’église dans les actes publics du corps des premiers pasteurs, qui ne cherchait point à pénétrer des motifs dont Dieu s’est réservé la connaissance, qui n’examinait point si ces premiers pasteurs étaient assemblés ou dispersés, si la matière de leur jugement était claire ou obscure, si les temps étaient tranquilles ou agités, si les décisions étaient plus ou moins déterminées. Soumission sincère qui ne se croyait pas permis de douter que les premiers pasteurs n’eussent employés les moyens nécessaires et la forme convenable dans les jugemens qu’ils portaient et auxquels ils obligeaient tous les fidèles sous les plus grandes peines de se soumettre de cœur et d’esprit, qui regardait comme une espèce d’idolatrie la conduite de ces contradicteurs perpétuels qui ne trouvent jamais de décision assez claire et assez précise à leur grée, qui osent même soutenir que l’église n’a point parlé par un décret que le corps des premiers pasteurs unis à leur chef a déclaré une infinité de fois et de la manière la plus authentique être une loy, un jugement dogmatique et irréformable de l’église universelle. Soumission ferme qui n’a jamais pu être ébranlée ou affaiblie ni par la régularité apparente de ceux qui combattent ces décisions ni par leur raisonnement les plus spécieux, ni par les qualités les respectables dans l’ordre de la société, ni par les efforts qu’ils ont fait de tems en tems ni par les tristes événemens qui en ont été les suites. Soumission accompagné d’un zèle ardent qui le mettait au dessus de toute crainte et de tout ménagement. Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans aucun détail, mais nous pouvons dire n’avoir guères remarqué en lui de vivacité que sur cet article et sur la charité pour les pauvres.

Combien de fois n’avons nous pas eu sujet de nous humilier et de nous confondre lorsqu’avec une simplicité qui n’est connue que des saints, il voulait bien nous communiquer les sentimens que sa foi lui inspirait sur l’un et sur l’autre.

Da là son respect pour les ministres de la religion, respect si peu connu aujourd’huy et cependant si intimement lié avec la véritable pitié ; de là l’intérêt vif et sensible qu’il prenait à tous les événemens qui regardaient les oints du Seigneur, l’avancement ou l’affaiblissement de la religion, indifférent à toutes les nouvelles de simple curiosité, personne ne prenait plus de part que lui à tout ce qui intéressait le bonheur de l’état ou la gloire de la religion ; de là la douleur amère dont il était pénétré à la vue du mépris et de l’avilissement où sont tombés les prêtres du très haut et le sacerdoce dont ils sont honorés ; de ces écrits licentieux malheureusement si répandus où la religion n’est pas plus ménagée que ceux qui en ont été établis les ministres et dont les autheurs semblent vouloir renouveller la forme de persécution inspirée par le démon aux empereurs payens et avoir pour objet de détruire entièrement la foy en décréditant dans l’esprit des peuples ceux qui sont chargés de l’annoncer.

De là le goût qu’il avait pour toutes les pratiques de piété authorisée par l’église. Jamais peut être dévotion n’a été plus éloignée de toute espèce de superstition que la sienne, mais il n’était pas moins éloigné de cette superbe délicatesse qui croit s’abaisser et s’avilir en s’appliquant aux exercices d’une piété qui convient à tout le monde, de ces singularités affectées où l’amour propre et la vanité ont plus de part que le désir de plaire à Dieu, de cette critique outrée plus propre à dessécher le cœur qu’à éclairer l’esprit, de cette timidité affectée qui craint où il n’y a nul sujet de craindre et qui ne craint que de condamner ce que l’église approuve. Personne ne savait mieux que lui en quoi consiste l’essentiel de la piété chrétienne et personne n’y était plus fidelle.

Nous l’avons déjà dit, son caractère spécial était la foi agissante par la charité, mais il savait aussi que cette foi et cette charité s’entretiennent, se fortifient, s’augmentent par des moyens extérieurs, par des pratiques sensibles, auxquelles Dieu attache sa grâce. Il savait que tout les saints ont estimé ces pratiques et employé ces moyens chacun suivant que les devoirs de son état et les circonstances où il se trouvait le lui permettait.

De là enfin cette sainte habitude de rapporter tout à Dieu, de considérer tout par rapport à Dieu, de n’envisager les divers événements de la vie que sous ce rapport, de se servir de toutes les créatures pour s’élever à Dieu et de sanctifier par des vues de foi tous les devoirs de la société civile, toutes les bienséances de son état, toutes les actions les plus communes et les plus ordinaires.

Ceux qui ont connu par eux-mêmes M. le Comte de la Garaye ne nous accuseront certainement pas d’exagération et l’abbrégé de sa vie suffira pour convaincre les autres. On ne doit pas s’attendre de trouver dans cette vie des événemens extraordinaires qui satisfassent la curiosité ; une foi toujours vive toujours animée toujours agissante, une charité toujours soutenue toujours bienfaisante, voilà, nous ne saurions trop le répéter, toute la vie de M. de la Garaye depuis le moment qu’il se donna entièrement à Dieu (. ?.)

Mais cette vie unie n’en n’est que plus propre à prouver l’opération de la grace. Les regards des hommes peuvent soutenir une vertu fragile dans les actions éclatantes, mais il n’y a que Dieu qui puisse conserver l’ardeur de la foi et la perfection de la charité dans une suite d’actions ordinaires et uniformes où la vanité et l’amour propre ne trouvent rien qui les flatent.

Un autre avantage de la sainteté qui consiste dans la perfection des actions ordinaires, c’est qu’elle peut être proposée à l’imitation du commun des fidèles. Les occasions de faire des grandes choses pour Dieu sont rares et ne se présentent presque jamais par rapport au plus grand nombre des chrétiens. Ils admirent dans les saints que Dieu a sanctifiés par ce moyen les merveilles de sa sagesse et de sa toute puissance, mais il n’y trouvent rien qu’ils puissent imiter. Les austérités incroyables des anciens pénitens, le courage intrépide de plusieurs martirs, les ouvrages admirables des docteurs de l’église, les travaux immenses des hommes apostoliques, sont hors de la portée de la plus part des fidèles.

Au contraire une vie où l’on ne voit rien de merveilleux et d’extraordinaire, qui n’est composée que d’actions communes, élevées et sanctifiées par les principes de la religion, est un modèle que chacun peut se proposer. Il n’y a ni orgueil ni singularité ni illusion à craindre et l’on peut arriver par là à une perfection aussi sublime que par les vertus les plus éclatantes.

Personne ne doute que la Sainte Vierge, mère de Dieu, ne soit sans comparaison la plus sainte de toutes les pures créatures, on ne voit rien cependant dans tous le cours de sa vie que tout le monde puisse imiter Talis fuit Maria ut unius vita omnium sit disciplina. Mais si ses actions étaient communes, les sentimens intérieurs qui les animaient leurs donnaient un prix et une perfection infiniment au dessus des œuvres les plus extraordinaires.

Vous trouverez peut-être M.T.C.F. que parmi les bonnes œuvres dont la vie de Mr. le Comte de la Garaye est remplie, il y en a plusieurs qu’on ne peut pas mettre au rang des actions communes et ordinaires et il faut avouer qu’en effet l’ardeur de sa foi et de sa charité lui ont inspiré bien des choses qu’il ne conviendrait pas à tout le monde d’imiter. La foi et la charité qui est la même dans tous les saints ne produit cependant pas dans chacun d’eux les mêmes effets : elle les applique à des œuvres très différentes suivant la diversité des temps, des lieux, des états, des facultés, des talents, des caractères et de mille autre circonstances.

Ainsi en vous proposant la vie de Mr. le Comte de la Garaye comme un modèle que la miséricorde divine a suscité elle-même de nos jours pour toute cette province et surtout pour ce diocèse, nous sommes très éloignés de vouloir vous engager à l’imiter. Il avait pour ces saints établissemens, pour ces pieux exercices, des moyens, des talents, des graces même qui ne sont pas données à tout le monde. Ce que nous devons imiter en lui, c’est cet esprit de foi et de charité qui l’animait et qui produira en nous les effets et œuvres proportionnées à notre condition et à nos facultés, dans les uns plus, dans les autres moins, dans les uns plus obscures, dans les autres plus éclatantes, dans les uns plus faciles dans les autres plus difficiles, mais dans tout des œuvres méritoires, des œuvres pleines, des œuvres de sanctification et de salut.

Etant donc environnée d’une si grande nuée de témoins, dégageons nous de tout ce qui nous appesantit et des liens du péché qui nous serrent et courrons par la patience dans la carrière qui nous est ouverte. Ce sont les paroles de l’apôtre St Paul qu’il adressait aux juifs convertis pour les exciter à la pratique des vertus chrétiennes par l’exemple des saints de l’ancien testament qu’il venait de leur mettre devant les yeux.

Ces grands exemples ne sont pas moins pour nous que pour les premiers fideles, ils doivent même faire sur nous d’autant plus d’impression qu’ils sont fortifiés par ceux d’une multitude inombrable de saints de la loi nouvelle de tout âge, de tout sexe, de tout état, de tout siècle, de toute nation et ce qui ne nous laisse aucune excuse, nous le voyons suivis de nous jours par des personnes qui n’ont ni plus de moyens de salut que nous, ni moins d’obstacles à surmonter ni de moindres difficultés à vaincre.

Que ces exemples raniment notre foi et l’affermissent contre les efforts de l’incrédulité ; Dieu répand ses dons dans son église pour nous convaincre qu’elle est son ouvrage et pour confondre ceux qui refusent de reconnaître qu’il habite au milieu d’elle : accepisti dona in hominibus et enim non credentes in habitare dominum deum. Or, continue St Paul, la foi est le fondement des choses que nous devons espérer et la conviction de celles que nous ne voyons point, qu’elle nous éloigne donc de cette philosophie prophane malheureusement si répandue qui ne connaît d’autres biens que ceux de la vie présente et de la société civile ; qu’elle nous détache de toutes les choses de la terre où à l’exemple des anciens patriarches nous devons nous regarder comme des étrangers et des voyageurs ; qu’elle nous inspire un désir ardent de notre céleste patrie, de cette cité céleste batie sur un ferme fondement dont Dieu même est l’architeque ; que le souvenir de cette Sainte Sion et l’espérance d’y être admis fasse toute notre consolation au milieu de ce que nous avons à souffrir sur les rivages de Babilone dans le lieu de notre exile et de notre captivité hélas !

C’est la réflexion de Saint Grégoire le Grand dans le tems que le monde était le plus florissant, les saints ont reconnus la vanité de tous les hommes, de tous les plaisirs et en ont détaché leur cœur : Comment pourions-nous l’aimer, lorsqu’on n’y éprouve que douleur et qu’affliction ? Cette réflexion est encore bien plus sensible aujourd’hui qu’elle ne l’était du temps de ce saint pape ; on n’entend parler de tous côtés que d’évenemens plus tristes les uns que les autres ; de tremblemens de terre, de tempêtes, d’inondations, d’incendies. La terre, la mer, l’air, le feu, tous les élémens semblent nous annoncer la consommation des siècles et si l’on joint à tous ces dérangements les bruits de guerres, les divisions intestines, l’affaiblissement trop visible de la foi et les progrès rapides de l’incrédulité, on conviendra qu’on a jamais vu un si grand nombre de signes de la fin prochaine du monde réunis ensembles. Quoiqu’il en soit il est certain qu’il finira bientôt pour nous et peut-être beaucoup plus tôt que nous ne pensons, serait-il possible que notre cœur demeurât attaché à un monde dont la figure passe si vite et qui ne conserve même plus l’apparence des biens qu’il nous promet ? Serait-il possible que nous préférassions je ne dis pas les plaisirs frivoles, des siècles, mais les peines de toutes espèces qui leur ont succédées aux joies ineffables du ciel et au bonheur inaltérable qui nous y est préparé ?

Ranimons notre espérance, élevons nos cœurs et nos désirs vers ces biens célestes, au moins tandis que le monde n’y oppose plus ses attraits trompeurs qui pouvaient auparavant nous séduire : mais souvenons-nous que ce n’est que par la charité que nous pouvons avoir entré dans ce séjour des bienheureux. Souvenons-nous que ce sont les pauvres à qui il a été donné de nous recevoir dans les tabernacles éternels, employons à nous en faire des amis et des protecteurs, des richesses qu’il nous faudra quitter, mesurons nos aumônes sur les besoins des pauvres et sur la misère qui augmente tous les jours.

Que la charité anime notre foi et fortifie notre espérance. C’est pas là que tous les saints ont mérité la gloire dont ils jouissent, c’est en particulier par l’exercice constant et continuel de ces trois vertus que Mr.le Comte de la Garaye est parvenu à cette perfection que nous admirons en lui. C’est le fruit que nous devons tous retirer d’un si grand exemple que la miséricorde de Dieu a suscité spécialement pour ce diocèse.

Donné à St Malo. 1756.

Abrégé de la vie et des vertus de Mr le Comte de la Garaye. Livre 1er.[modifier]

Messire Guillaume Marot, Comte de la Garaye, père de celui dont nous nous proposons d’écrire la vie, a vérifié en sa personne ces oracles du Saint Esprit : la mémoire du juste sera éternelle, il ne craindra pas qu’on parle mal de lui… il a répandu ses aumones et les a distribuées aux pauvres, sa justice demeure dans tous les siècles et il sera comblé de gloire. Le souvenir de ses vertus est encore récent, surtout à Dinan dont il est mort gouverneur et dans les environs on n’en parle que comme d’un parfait modèle de la piété la plus exemplaire, de l’application la plus exacte à tous les devoirs d’état et particulièrement de la charité la plus ardente et la plus industrieuse.

Il avait été reçu conseiller au Parlement de Bretagne en 1673, mais il se défit dans la suite de sa charge et devint gouverneur des villes et château de Dinan. Les habitans de cette ville trouvèrent en lui le père le plus tendre et le plus compatissant à tous leurs besoins.

La charité était en effet sa vertu favorite ; elle s’étendait aux pauvres de tout état et partout où il se trouvait des misérables ; mais les habitans de Dinan et ses vassaux de la Garaye, terre qui n’est éloignée de cette ville que d’environ une demie-lieu en était le principal objet.

Il s’informait exactement, il leur faisait connaître qu’il ne pouvait rien faire qui lui fut plus agréable que d’avoir recours à lui avec confiance. La manière généreuse dont il les soulageait prouvait assez qu’il éprouvait plus de satisfaction à donner que les pauvres n’en ont à recevoir. Il les cherchait dans ses sombres retraites où ils gémissent et n’oubliait rien pour les consoler et essuier leurs larmes.

Lorsqu’il apprenaît la mort de quelques habitans de Dinan, il allait voir la veuve, s’informait de l’état de ses affaires, du nombre de ses enfans et faisait suivant les besoins, des présents considérables, de trois, quatre, cinq cens et jusqu’à mille livres.

Il joignait à ses libéralités une attention ingénieuse pour ménager la délicatesse des personnes de famille qui se trouvent dans l’indigence et la honte qu’elles ont ordinairement de faire connaître leur pauvreté.

Quand il en trouvait qu’il voyait être sensible à cette espèce d’humiliation, il leur envoyait son aumône par quelque prêtre de confiance par qui il leur faisait dire en même tems que c’était une restitution. Il poussait même quelque fois cette attention jusqu’à en user ainsi avec des personnes qui ne le méritaient guères. On raconte à ce sujet un trait qui quoique peu de chose en lui-même prouve peut-être mieux que les aumones les plus abondantes le grand fond de charité dont son cœur était rempli. Se promenant un jour dans les avenues de son château, il vit un païsan qui émondait un chêne, il craignit de lui faire de la peine en se montrant, en sorte qu’il aima mieux se retirer et se cacher derrière un fossé, mais cet homme étant descendu de l’arbre, il l’envoya chercher et comme il s’excusait sur ce qu’il mourrait de froid, lui et sa famille sans pouvoir trouver de quoi se chauffer, "Que ne me demandez-vous du bois, lui répondit-il avec douceur, plutôt que de voler. Il lui envoya ensuite un demi cent de fagots en lui recommandant de ne plus voler et de demander pardon à Dieu.

C’était principalement quand il s’agissait d’empêcher que Dieu ne fut offensé et de prévenir les désordres auxquels la misère n’est que trop souvent exposée, que sa charité était plus prompte et plus abondante. Dans cette vue, il faisait apprendre des métiers, il dotait ou contribuait à doter des pauvres filles dont l’indigence mettait l’honneur en péril et il les retirait ainsi du danger de perdre leur innocence en les établissant dans le monde ou dans la religion.

Une charité si parfaite, animée par des motifs si chrétiens, recevait encore un nouveau mérite de la modestie de l’humilité qui l’accompagnaient.

Attentif, comme on vient de le voir, à prévenir tout ce qui pouvait faire souffrir la vanité des pauvres qu’il soulageait, il l’était encore plus à éviter tout ce qui aurait pu flater la sienne. Il ne recommandait rien tant que le secret, menaçant même de ne plus rien donner si on y manquait. L’on était si persuadé que ce serait lui faire une véritable peine de parler du bien qu’il faisait, que ses charités ont été pour la plus grande partie inconnues pendant sa vie et l’on en a eu connaissance qu’après sa mort par les pleurs et les gémissements de tous les habitans de Dinan et des pauvres en particulier qui le regrettaient comme leur père et dont chacun faisait le récit des biens qu’il en avait reçu.

Cette mort précieuse devant Dieu, comme il y a tout sujet de l’espérer, arriva à Coustance ou à Avranches en 1692, au retour d’un voyage qu’il avait fait à Paris pour traiter en faveur d’un de ses enfans d’une compagnie de cavalerie. Son corps fut porté à Dinan et inhumé dans l’église paroissiale de St Malo ; ses domestiques déclarèrent qu’on l’avait trouvé à sa mort couvert d’un cilice et la communauté de ville afin de donner des preuves publiques des sentimens dont elle était pénétrée pour son gouverneur et de conserver à la postérité le souvenir de ses vertus, lui fit faire un service solemnel pendant lequel le Père Clément capucin prononça son oraison funèbre.

Il avait épousé en 1669 Mademoiselle Françoise Marie de Marbœuf, fille aînée de Messire Guillaume de Marbœuf, fils aîné et héritier principal de Claude de Marbœuf président au Parlement et de Dame Jeanne Hay de Nétumières. Il eût de ce mariage quatre garçons et une fille. Cette dernière dont nous aurons l’occasion de parler fut élevée à la Visitation du Colombier de Rennes. Elle en sortit à l’âge de 14 ans et peu après en 1694, fut mariée à Joseph Dubreil, Comte de Pont Briand.

L’aîné des garçons, nommé comme son père Guillaume Marot, épousa en 1698 Melle du Louet de Coetgenval sœur cadette de Jeanne René de Coetgenval qui en 1683 avait épousé Mr. du Harlay premier président du Parlement de Paris. L’époux et l’épouse moururent dans l’année de leur mariage et laissèrent un fils posthume qui mourut aussi bientôt après, encore à la nourrice.

Le second est celui dont nous écrivons la vie.

Le 3ème est Mr de Blaison qui est mort quelques années avant son aîné. La terre du Vergé au Coq près Rennes, celle de Blaison à 3 lieues au dessus d’Angers et très seigneuriale, elles avaient été portées dans la maison de la Garaye par le mariage de Mr de la Garaye avec Mlle de Marbœuf.

Le quatrième enfin embrassa l’état ecclésiastique et mourût à l’âge de quinze ans.

Ils perdirent de très bonne heure leur mère qui mourut à l’âge de 26 ans dans sa 5ème couche et qui fut d’autant plus regrettée par son époux, que malgré sa jeunesse, elle l’imitait parfaitement dans ses vertus et ses bonnes œuvres.

Il chercha sa consolation dans les motifs que fournit la religion et s’appliqua à procurer à ses enfans une éducation chrétienne qui répondit à la tendresse qu’il avait pour eux.

Pour finir ce qui regarde Mr de la Garaye le père, nous ajouterons qu’il avait 9 sœurs religieuses en différens monastères de la province. Elles sont toutes mortes en odeur de sainteté après s’être distinguées par une régularité d’autant plus édifiante que la faiblesse de leur santé et la qualité de bienfaitrice qu’elles avaient dans leur convent semblait les autoriser à faire usage de quelques privilèges.

Outre ces neuf religieuses, il eût une autre sœur nommée Louise Marot et mariée à Mr le Président de la Cocquerie. Le nom de Mr de la Cocquerie était Petrus Bonnier et l’anagrame qu’on en fit interne probus est une preuve de sa réputation de probité.

Claude Toussaint Marot, second fils de Guillaume Marot Comte de la Garaye, naquit à Rennes le 27 octobre 1675 et fut baptisé le jour de la Toussaint suivant dans l’église de St Germain sa paroisse. Il fut envoyé encore fort jeune à Paris avec son frère aîné et on le mit d’abord dans une pension des mieux choisies en attendant qu’il fut en âge d’entrer dans le Collège d’Harcourt où il fit avec succès ses premières études malgré une migraine très violente et presque périodique à laquelle il était sujet dès l’âge de huit ans.

Au sortir du collège, il fut mis à l’académie où il s’appliqua à tous les exercices et y réussit parfaitement, il dansait avec grace, il montait à cheval aussi bien que les meilleurs escuyers ; en fait d’armes, il était plus fort qu’aucun maître, il est convenu depuis de les avoir tous battus aussi bien que leur prévôt de sale et il excellait dans tous les exercices de force et d’adresse.

Après avoir fait son académie avec son frère aîné, il entra encore avec lui aux mousquetaires où leur troisième frère les suivit bientôt. Ils étaient tous bien faits, d’une taille avantageuse, d’une belle figure forts et adroits. Ils se trouvèrent au siège de Namur et en différentes campagnes où ils se distinguèrent par leur bravoure ; celui dont nous parlons continuait à s’exercer aux armes et à monter à cheval, il était lié avec les personnes de son âge et de sa condition les plus renommés par la bravoure. On nomme entr’autre parmi ses intimes amis Mr le Comte de Keravion et Mr le Chevalier de Gravelles.

Il cherchait de tous côtés ceux qui avaient la réputation d’être plus forts et plus adroits que les autres pour combattre avec eux à la lutte, au poignet, à sauter, à élever de pesants fardeaux et il ne trouvait personne qui put lui résister. Mais sa passion dominante était la chasse et comme il entendait fort bien, il ne manquait guère les occasions de se satisfaire. Il se trouvait souvent à la chasse du Roi et il était presque toujours à la tête des picqueurs. Il lui est même arrivé quelquefois lorsque le cerf traversait une rivière de le suivre sur son cheval tandis que les picqueurs prenaient un grand détour pour rejoindre la chasse, ce qui faisait admirer son adresse et son intrépidité.

Mr de la Garaye passa ainsi ce temps critique que l’âge, l’exemple et la force des passions rendent si dangereux. Il menait une vie assez réglée suivant le monde, mais bien peu conformes aux maximes du Christianisme. La dissipation, l’amour des plaisirs que les honêtes gens du siècle se croyent permis, la complaisance pour des camarades aurait pu avoir des suites funestes pour son salut. C’est la Providence qui avait sur lui des vues particulières ne l’eût des lors arrêté dans certaines bornes par des moyens où il ne paraissait rien que du naturel mais qui était cependant des effets d’une miséricorde spéciale.

Dieu se servit de la violente migraine à laquelle nous avons dit qu’il était sujet pour l’empêcher d’être des parties de plaisir les plus dangereuses et on lui a souvent entendu dire qu’il avait bien des graces à rendre au Seigneur de cette indisposition qui le dégoutait du monde et des compagnies mondaines. Peut-être se serait-il laissé aller à la passion du vin, mais soit à raison de sa migraine habituelle, soit pour quelques autres causes, il s’en trouvait très incomodé. Il prit une si forte résolution d’éviter tous excès en ce genre qu’il ne lui est jamais arrivé d’y manquer. Il s’est vu par là bien des fois en état d’empêcher des affaires entre les jeunes gens de son âge. Il ne les quittait point qu’il ne les eût réconciliés par cet esprit de paix et d’équité qui faisait dès lors son caractère.

Mais cependant la mort de son père arriva, comme nous avons dit, en 1692 et celle de son frère aîné mort 7 à 8 ans après et qui fut suivie de celle d’un fils posthume qu’il avait laissé, mit Mr de la Garaye à la tête de sa maison. Il fit alors un séjour plus assidu en Bretagne et comme le tems de sa majorité approchait, on songea à le marier.

Il épousa en 1701, âgé de 26 ans et quelques mois, Marie Margueritte Picquet, fille de Mr La Motte Picquet, greffier en chef du Parlement de Bretagne, âgée d’environ 19 ans. L’Ecriture Sainte nous assure que les parens laissent leurs richesses à leurs enfans, mais qu’une épouse accomplie est un don spécial du Seigneur ; la suite de cette vie suffira pour prouver que Mr de la Garaye en épousant Mlle Picquet reçut de Dieu cette faveur particulière.

Mlle Picquet avait tous les talens, toutes les qualité du corps, de l’esprit et du cœur qui peuvent plaire dans le monde. Elle joignait à ses talens et à ses qualités dont la réunion est si rare, une complaisance constante pour toutes les inclinaisons de son époux.

Mais lorsque Mr de la Garaye eût pris le parti de se donner entièrement à Dieu et de se consacrer au service des pauvres, ce ne fut plus par une simple complaisance, mais de toute la plénitude de son cœur qu’elle imita un si grand exemple sans être arrêté ni par la diversité de caractère, ni par la vie retirée, si opposé à la façon de penser des dames de son âge, ni par les agrémens que tous lui promettait dans le monde. Jamais le sacrement n’a opéré une union plus parfaite et jamais l’oracle prononcée par Dieu même dans la première institution du mariage n’a été plus littéralement accompli:Quod deus conjunxit homo non separet.

Mr de la Motte Picquet engagea son nouveau gendre à acheter une charge de conseiller au Parlement qu’il exerça pendant quelque tems avec beaucoup de droiture et une équité srcupuleuse, mais la crainte de ne pas remplir pleinement les devoirs d’un état pour lequel il n’avait pas été levé, le détermina quelques années après à se défaire de cette charge. Il quitta donc la ville de Rennes et vint demeurer à la Garaye.

La chasse, les grandes compagnies, la bonne chère, les plaisirs, les divertissemens l’y occupait, lui et Madame de la Garaye depuis le commencement de l’année jusqu’à la fin. Mais la chasse était proprement la passion dominante ; il entretenait un grand nombre de chevaux et de chiens et prenait presque tous les jours ses plaisirs avec plusieurs amis et quantités d’autres personnes que la même passion attirait chez lui.

Madame de la Garaye, comme nous l’avons dit, faisait consister son principal devoir à entrer dans les inclinations de son époux et s’appliquait pour lui plaire à un exercice qui paraissait assez peu convenable à une personne de son sexe; élevée comme elle l’avait été, elle y excella bientôt au point qu’on l’a souvent vue habillée en amazone [qui] passait les passait les étangs et les rivières à la nage dans la poursuite de son gibier et qu’elle sautait à cheval des fossés que Mr de la Garaye, tout bon écuyer qu’il était, n’osait pas franchir.

Quand le tems n’était pas propre pour la chasse ou qu’on voulait délasser les équippage, la compagnie qui était toujours très nombreuse s’amusait à jouer au billard, au mail, à tirer aux oiseaux et à d’autres jeux de forces ou d’adresse.

Me et Mme de la Garaye se distinguaient toujours plus que tous les autres. Ils avaient d’ailleurs l’un et l’autre tout ce qu’on peut souhaiter pour s’attacher au monde et pour s’en faire aimer, naissance, richesses, jeunesses, humeur enjouée, manières nobles, affables et engageantes et comme on était sûr de trouver chez eux une bonne table, une grande compagnie et toutes sortes d’amusemens, on abordait de toutes parts à la Garaye.

Cette vie inutile, dissipée et par là même quand il n’y aurait rien de plus, si dangereuse pour le salut, fut interrompu par un voyage que des raisons particulières les obligèrent de faire à Paris en 1704.

Cependant la grace de Dieu commençait à préparer de loin Mr de la Garaye à la perfection où elle devait bientôt le conduire et la providence ménageait pour cet effet divers événemens qui les disposèrent peu à peu à une parfaite conversion.

Nous avons dit qu’il avait été très lié avec Mr le Comte de Keravion, il appris vers ce tems ci, la retraite de son ami à la trappe et quelque temps après sa mort précieuse devant Dieu. C’est Monsieur de Talhouette qui fit profession dans cette célèbre abbaye le 19 septembre 1703 sous le nom de Frère Palemon et qui mourut saintement le 2 de mars suivant 1704.

Cet exemple d’un homme du monde qui était aîné de sa maison, qui aimait les plaisirs et ce qu’on appelle la bonne compagnie toucha vivement Mr de la Garaye. Il sentit se réveiller en lui les principes de l’éducation chrétienne qu’il avait reçu et les impressions de charité pour les pauvres que les bonnes œuvres de Monsieur son père avaient profondément gravées dans son cœur, il en donna cette même année une preuve effective.

Allant aux eaux de Bourbon, il trouva en passant dans une ville de Bery un grand nombre de prisonniers moscovites qu’on y avait amené. Il fut curieux de les voir et les ayant trouvé presque tout nuds et sans chemises, il en acheta sur le champ et les distribua lui-même. De Bourbon, il prit la route de Paris où il se logea chez un habile apoticaire soit par curiosité soit pour se mettre en état d’exercer utilement la charité envers les pauvres malades. Il apprit la pharmacie et la chirurgie et sur ce qu’on lui dit des grands avantages de la chimie, il y prit goût et en fit un cours en son particulier sous le fameux Mr. L’Emery moyennant la somme de cinquante pistoles.

De retour à la Garaye, il commença à distribuer quelques remèdes aux pauvres de la campagne et quoiqu’il continua à peu près le même train de vie pour la chasse avec Mme de la Garaye, il vivait assez retiré et voyait peu de monde. Dans cette espèce de solitude, il faisait souvent ensemble des réflexions sur la vanité des plaisirs du siècle, sur le peu de cas qu’on doit faire des vertus apparentes, de ce qu’on appelle honnêtes gens dans le monde, sur l’inutilité de la vie qu’on y mène ordinairement, sur l’impossibilité de goûter une paix solide et un véritable bonheur ailleurs qu’au service d’un dieu qui peut seul remplir notre cœur et qui mérite seul et à tant de titres ce cœur tout entier.

Mr de la Garaye appliquait ces réflexions générales au genre de vie qu’il avait mené jusqu’alors et il disait souvent dans ses entretiens avec les personnes de confiance : « Suis-je donc sur la terre pour prendre des cerfs, pour tuer des loups et des sangliers ? À quoi me servira de passer ainsi ma vie dans des divertissemens qui absorbent tous mes revenus et qui me font perdre un temps précieux dont il me faudra rendre compte à Dieu ? ».

Ces pensées, comme il l’a dit depuis lui-même, lui revenaient sans cesse dans l’esprit et il s’en occupait devant Dieu, mais la passion de la chasse était si forte qu’elle empêchait l’effet de ces saintes inspirations. Cette passion prit de nouvelles forces dans un voyage qu’il fit en 1708, il fût à la chasse à la suite du Roi pendant le séjour que sa majesté fit à Fontainebleau. Son goût pour cet exercice se ranima plus que jamais. Il eût même le dessein d’acheter la charge du… qui l’eût entièrement lié à la cour et qui eût rendu sa passion incurable. Mais heureusement, la Providence ménagea je ne scais quel contre temps qui empêcha l’exécution de son dessein. Cette charge ne pouvant pas se vendre aussitôt qu’il l’avait cru, il revint en province.

Toutes les réflexions qu’il avait faites se renouvellèrent. Il sentit se former dans son cœur l’amour d’une vie retirée et consacrée au soulagement des pauvres. La grace continuait de le poursuivre malgré toutes les infidélités qu’il s’est si souvent reprochées. Enfin le temps arriva où elle triompha de sa résistance, elle détâcha entièrement son cœur des vains amusemens qui l’avait occupé jusqu’à lors pour l’attacher à Dieu sans réserve, sans partage et sans retour. Cette conversion qui marque peut-être plus la force et la douceur de la grace que celle des plus grands pécheurs s’opéra de la manière que nous allons voir.

Livre second[modifier]

(une précision en marge de la page 28 est de la main de la nièce du comte qui annote « la dernière lettre » reçue de son oncle et jointe au manuscrit), idem pages 31, 33.

Nous avons dit que Monsieur de la Garaye avait une sœur qui fut mariée en 1695 âgée d’environ 16 ou 17 ans à Monsieur le Comte du Breil Pont Briand. Elle avait été élevée d’une manière très chrétienne d’abord chez une de ses tantes nommée Madame de Halgouet et ensuite dans le monastère des religieuses de la Visitation du Colombier à Rennes. Elle avait même conçu le dessein de quitter le monde et d’embrasser l’état religieux et en attendant que ce dessein pût s’exécuter, elle avait fait vœu de chasteté.

N’étant encore âgé que de 13 à 14 ans, elle s’ouvrit trop tôt sur son dessein. Une de ses parentes à qui elle en fit part, tâcha de l’en détourner et voyant qu’elle ne pouvait y réussir par les raisons dont on a coutume de se servir en pareilles occasions, elle s’avisa de lui dire que son frère aîné s’entendait avec les religieuses pour l’engager à prendre le parti du cloître afin de profiter de son bien et de s’établir lui-même plus avantageusement. Ce discours fit d’abord assez peu d’impression sur Mademoiselle de la Garaye, mais Monsieur son frère à qui elle communiqua sa résolution quelque tems après lui ayant marqué de joie ayant tâché de l’y confirmer, elle ne douta plus que ce que sa parente lui avait dit ne fut exactement vrai et il n’en fallut pas davantage pour lui faire perdre toutes ses idées de religion.

Elle s’en expliqua même à Monsieur son frère en des termes qui durent d’autant plus le surprendre qu’il n’avait jamais eu selon les apparences les vues intéressés qu’on lui prêtait. Ce qu’il y a de plus surprenant, c’est qu’elle se maria sans faire la moindre attention au vœu de chasteté qu’elle avait fait et dont elle se souvint que 4 ans après.

Un mariage ainsi contracté, quoique d’aileurs tout se convint ( ?) parfaitement de part et d’autre, n’annonçait pas des suites bienheureuses et l’on craignit en effet dans les commencemens que l’union entre les deux époux ne fut pas de longue durée.

Madame de Pont Briand fâchée de vivre à la campagne et par un reste d’enfance plus que par malice faisait tout ce qu’il fallait pour indisposer son mari. Elle le contredisait en tout, elle tâchait de tourner en ridicule tout ce qu’il disait et tout ce qu’il faisait. Elle a depuis avouée qu’elle ne savait pas comment Mr de Pont Briant avait pu supporter des manières si peu convenables. La chose alla si loin que les parens (Mr le Président de Marbeuf,…) de Mme de Pont Briant se crurent obligés de lui faire à ce sujet des représentations. Ils étaient témoins ainsi que les étrangers et les domestiques de ce qui se passait et ils admiraient tous la patience de Mr de Pont Briant qui semblait seul ne pas s’en apercevoir. Mais cette patience même leut faisait craindre à l’avenir les suites les plus désagréables pour Mme de Pont Briant. Ils la prièrent d’y faire attention et de les prévenir par un entier changement de conduite.

En renonçant au dessein d’être religieuse, elle avait conservé un fond de piété et même de délicatesse de conscience qu’elle tâchait cependant de concilier avec les plaisirs et les amusemens du siècle. Les avis qu’elle reçut de sa famille la touchèrent. Son confesseur à qui elle en parla lui confirma qu’un des principaux devoirs de son état était la complaisance pour son mari et que loin de le contrarier, comme elle le faisait, elle devait autant qu’il était possible alle au devant de ses inclinations ; qu’en un mot elle ne pouvait sans offenser Dieu continuer d’agir avec lui comme par le passé. Elle profita de ses instructions et Mr de Pont Briand s’en apperçut bientôt.

Il vit avec plaisir ce changement qui augmenta beaucoup l’estime et l’amour qu’il avait pour elle. Mais sur cet article, elle ne se contenta pas de s’être corrigée, elle s’appliqua avec un nouveau soin à établir et maintenir l’ordre dans son domestique. Elle vint à bout par sa vigilance et par son exemple de régler sa maison d’une manière véritablement chrétienne. Elle faisait elle-même la prière commune, elle avait soin que personne ne manquât aux erxercices de la religion. Elle ne pût cependant vaincre son inclination pour le jeu où elle perdait beaucoup de temps ou plutôt elle le regardait comme un amusement innocent dont elle ne faisait point de scrupule.

Elle vécût ainsi plusieurs années avec Mr de Pont Briand dont elle eut 10 enfans. La plupart vivent encore et le plus grand nombre s’est consacré à Dieu, ou dans la religion ou dans l’état ecclésiastique. Il semble que les ecclésiastiques surtout aient hérité d’elle la charité dont elle a donné dans toute la suite de sa vie des exemples si admirables.

Tout le monde connaît l’établissement pour les pauvres ouvriers savoyards… dont on est redevable à Mr l’abbé de Pont Briand, abbé de St Mariane à Auxère. J’en ai vu moi-même les commencemens à Paris qui supposaient dans cet abbé un grand zèle et une charité à l’épreuve des contradictions et des difficultés de toutes espèces auxquelles il devait s’attendre et qu’il a essuiées en effet. Rien n’a été capable de rallentir son zèle animé par les besoins spirituels et temporels de ces pauvres presqu’entièrement abandonnés surtout pour le spirituel. Le Seigneur a répandu sa bénédiction sur ses travaux et par son secours, il est enfin venu à bout de leur procurer d’une manière stable et solide tout les secours nécessaires.

Son frère, évêque de Québec depuis 1740, a travaillé et travaille encore dans un autre gendre mais avec un égal succès à la gloire de Dieu et au salut des ames dans ce vaste diocèse où le travail est d’autant plus grand que les secours y sont plus rares et qu’on y est soutenu par aucune consolation humaine. Mais il trouve moyen de suffire à tout. Sa foi, son zèle, sa charité lui donnent des forces et lui font trouver dans ses plus grandes fatigues une consolation bien au dessus de toutes celles que le monde peut donner.

Cette disgrésion, si c’en est une, est d’autant plus excusable que Mr l’Evêque de Québec étant encore chanoine et grand vicaire de St Malo, était intimement lié avec Mr de la Garaye son oncle qui lui servait de père et qui a beaucoup contribué à lui faire accepter cet évêché et que depuis qu’il est évêque, il a toujours conservé une liaison très étroite avec lui.

Pour revenir à Madame de Pont Briand, quoiqu’au temps dont nous parlons, elle ne fut pas encore à beaucoup près dans l’état de perfection où elle est arrivée depuis, elle menait pourtant avec son mari une vie très régulière et ils avaient même fait le projet de se retirer du grand monde et de vivre en continence. Il coutait de prendre sur cela des mesures efficaces lorsque la mort de Mr de Pont Briand arrivée en 1710 changea l’état de son épouse.

La maladie dont Mr de Pont Briand parut d’abord peu considérable ; la veille du jour de sa mort et le 4ème de sa maladie, le médecin assurait encore qu’il n’y avait aucun danger. Cependant on s’apperçut le même jour qu’il y avait plus à craindre qu’on avait crû et le malade se sentait lui-même en sorte qu’il demanda un confesseur. On cachait son état à Mme de Pont Briand avec d’autant plus de soin qu’elle avait accouché depuis deux jours seulement et qu’elle était d’elle-même assez mal.

Mais quand on aime, on s’inquiète aisément. Elle se douta, par le silence qu’on gardait, que le mal de Mr de Pont Briand était plus grand qu’on ne le faisait et qu’il n’était plus peut-être en vie. Son inquiétude alla si loin que malgré l’état où elle se trouvait elle-même, elle voulait absolument aller le voir dans son appartement et s’assurer de la vérité des espérances qu’on s’efforçait de lui donner. Mr de Pont Briand qui en fut informé se fit porter auprès de son lit, il lui prit une faiblesse et il mourut quelques heures après, n’ayant été que 5 jours malades.

Personne ne voulut se charger d’annoncer à Mme de Pont Briand une nouvelle si accablante surtout dans la situation où elle était. On eut recours à un religieux en qui elle avait confiance, le Révérend Père Trotier prieur de l’abbaye de St Jegu qui venait souvent au chateau. Il accepta avec peine une commission si triste, mais il trouva dans cette dame plus de vertu qu’on ne croyait et qu’elle ne croyait elle-même. Les ménagemens qu’il crut devoir garder furent inutiles. Elle comprit d’abord à quoi conduisait le discours qu’il avait commencé et l’interrompant d’une voix entrecoupée de sanglots : « Ah ! s’écria-t-elle, mon mari est mort et on me l’a caché ». Ces paroles furent accompagnées d’un torrent de larmes et dans les premiers mouvemens de sa douleur, elle laissa échapper quelques plaintes sur la séparation de deux personnes si unis par les sentimens du cœur encore plus que par les liens du mariage "et dans un temps où vous saviez, ô mon Dieu, disait-elle, que nous avions résolus ensemble, il n’y a pas 15 jours, de vous servir mieux que nous n’avions faits.

La religion prit un moment après le dessus et la ranima à la soumission la plus parfaite aux ordres de la providence. Elle continua de pleurer amèrement celui qu’elle se croyait obligé d’aimer tendrement. Son affliction augmenta ses maux et la mit dans un grand danger. Mais elle fit le sacrifice à Dieu de tout ce qu’elle avait de plus cher ; elle entra dans les vues du Seigneur et prit dès lors la résolution de se détâcher de tout ce que la mort nous peut enlever pour se consacrer à Dieu entièrement et sans réserve et ne vivre désormais que pour lui.

Ce ne fut pas seulement une résolution telles qu’on en voit que trop, qui ne durent qu’autant que la maladie ou l’affliction. Dieu lui ayant rendu la santé, elle mit sérieusement la main à l’œuvre. Toute sa vie ne fut plus employée que dans les exercices de l’amour de Dieu et du prochain. Après les soins qu’elle devait à ses enfans, elle se consacra tout entière au soulagement des pauvres et elle termina sa vie à l’hopital de Josselin qu’elle avait fondé et où l’on ne parle encore que de sa sainteté et de ses vertus héroïques.

Mr de la Garaye ne profita pas moins que sa sœur d’un événement qui dans toutes ses circonstances paraissait n’avoir rien que d’affligeant, mais que Dieu n’avait permis que pour en tirer sa gloire en le faisant servir à la sanctification du frère et de la sœur et de tous ceux que leurs exemples et leurs soins charitables ont fait entrer dans la voie du salut.

Mr et Mme de la Garaye étaient au château de Pont Briand quand cette mort arriva. Il s’y était rendu pour nommer avec Mlle de St Vallay l’enfant de Mme de Pont Briand. La mort de son mari l’y retint pour consoler la veuve dans son affliction et pour l’aider dans toutes les affaires de la maison qu’on imagine aisément être en grand nombre dans pareille circonstance.

Pendant le séjour qu’il y fit, il lia connaissance avec le religieux dont nous avons parlé et qui avait été chargé d’annoncer à Mme de Pont Briand la mort de son mari.

Mr de la Garaye avait été pénétré de cette mort, elle avait fait des plus fortes impressions sur son esprit et la mort d’un beau-frère qui lui était cher à la fleur de son âge après 5 jours seulement de maladie, dans le temps qu’on si attendait le moins, sans qu’il eût en (sic) de se reconnaître ni même de recevoir les derniers sacremens. Tout cela ne pouvait manquer de faire faire des réflexions à un esprit aussi solide que celui de Mr de la Garaye et de toucher vivement un cœur aussi sensible que le sien. D’un autre côté, la tristesse, le trouble et le dérangement qu’il voyait que ce triste événement causait dans la maison de Pont Briand produisaient en lui quelque chose de semblable à ce qu’il voyait.

Pénétré de ces sentimens et se trouvant seul un jour (3ème février 1710) avec le religieux :

« Vous êtes bienheureux vous autres ! lui dit-il, d’un ton de voix qui marquait assez qu’il se passait dans son cœur quelque chose d’extraordinaire, » Vous vous jouez du monde, vous le méprisez, vous êtes au-dessus de tous les revers de la fortune, rien ne vous attriste, rien ne vous inquiète, la mort de vos proches et de vos amis, les plus fâcheux accidents ne troublent même pas votre paix et votre tranquillité « . C’est à peu près le discours que tinrent aux deux saints macaires, deux officiers de l’armée de l’empereur qui passait avec eux le Nil dans un bateau, et le religieux fit à Monsieur de la Garaye la même réponse à peu près que ces anciens solitaires leur avaient fait : » Il est vrai, lui dit-il, que nous sommes heureux et notre bonheur, comme vous le remarquez, consiste en ce que nous nous jouons du monde, au lieu qu’il se joue de vous. Mais ce bonheur peut vous être commun avec nous, il n’est pas nécessaire pour cela de se renfermer dans une solitude ou dans un cloître, chacun peut en jouir dans l’état où la Providence la placé. Tout le secret consiste à vouloir ce que Dieu veut, ce n’est que dans cette soumission et cette conformité à la volonté divine que l’homme peut trouver un véritable repos, dès qu’il s’en écarte tout devient pour lui un sujet de trouble, de chagrin et de tristesse".

On se sépara après s’être ainsi entretenu quelque temps et comme Mme de Pont Briand était hors de danger et qu’ainsi rien ne retenait ce bon religieux au Pont Briand, il retourna chez lui, mais il fut bien surprit de voir le jour suivant dès les 5 heures du matin un laquais qui lui dit que Mr le Comte de la Garaye le priait de revenir au Pont Briand et souhaitait de lui parler. Il s’y rendit sans différer et à peine fut-il arrivé que Mr de la Garaye l’invita de faire avec lui un tour dans les avenues du chateau. Etant donc sorti tous deux, « Je vous ai prié de revenir, dit-il, pour vous communiquer un dessein de conséquence, mais avant que de vous en faire part répondez moi sincérement:Croyez-vous réellement qu’il y a un Dieu ? ».

On juge aisément combien une pareille question dut surprendre ce bon religieux surtout de la part d’une personne comme Mr de la Garaye. Ne sçachant donc à quoi elle tendait, « Non seulement, lui répondit-il, je crois qu’il y a un Dieu, mais j’en suis convaincu, persuadé jusqu’à l’évidence. C’est de toutes les vérités la plus universellement connues ; toutes les créatures l’enseignent dans un langage que personne ne peut ignorer ; elle est gravée en caractères ineffaçables dans tous les cœurs ».

« Vous croyez donc fermement qu’il y a un Dieu, répliqua Mr de la Garaye, pour moi, je vous avoue que jusqu’à présent, je ne l’ai pas crû ou du moins je n’y ai pas pensé et j’ai vécu comme si je ne l’avais pas cru ; car quelqu’aveugle que je sois, je conçois très bien que s’il y a un Dieu, il mérite d’être servi, aimé, obéit. Ainsi puisqu’il est certain qu’il y a un Dieu, je veux avec le secours de sa grace le servir tout le reste de ma vie et je vous prie de m’aider en cela de vos prières et de vos conseils. Or voici, continua-t-il, quel est mon dessein, j’ai résolu de renoncer entièrement au monde, à tous ses plaisirs, à toutes ses vanités, de vendre ma vaisselle, mes chevaux, mes chiens et les meubles dont je puis me passer ; de congédier tous mes domestiques à l’exception de ceux qui voudront rester pour m’aider à servir les pauvres à qui je veux désormais donner tous mon revenu et avec qui je veux vivre en les servant le reste de mes jours. Faut-il ô mon Dieu, s’écria-t-il ensuite, que je ne vous ai pas plutôt connu ? Faut-il que j’aie perdu le temps à la recherche des créatures, qui ne sont que vanité et mensonge, tandis que je vous oubliais vous, ô mon Dieu qui êtes mon créateur et mon souverain bien. Ah ! Seigneur, ne rejettez pas un cœur contrit et humilié. Maintenant que vous m’avez fait la grace de vous connaître, je veux vous aimer et vous servir, je mets en vous toutes mon espérance, ne permettez pas que je sois confondu ».

La manière animée dont il parlait et les larmes qu’il répandait en abondance étaient une opération sensible des effets de la grace. Le religieux qui en était le témoin ne crut pas devoir l’interompre, mais après qu’il fut un peu revenu, il lui représenta que les sentimens qu’il venait de lui communiquer étaient très louables et qu’il ne fallait rien précipiter dans un projet de cette conséquence ; qu’il était à propos d’y bien penser auparavant ; de consulter le Seigneur par des prières ferventes afin d’obtenir de lui les lumières et les graces nécessaires ; qu’on se trompait si l’on se croyait convertit parce qu’on sentait quelques bons mouvemens et quelques désirs de se donner à Dieu ; qu’après avoir vécu comme il l’avait fait une pareille entreprise ferait un trop grand éclat ; qu’on lui susciterait de toutes parts bien des obstacles et que s’il n’était pas bien affermi dans la résolution de soutenir vigoureusement ces attaques des ennemis de son salut qui se ligueraient tous ensemble contre lui, il donnerait au public une scène très facheuse pour sa réputation qui affligerait tous les gens de biens et et qui réjouirait les libertins; qu’enfin il ne savait pas si Mme son épouse s’accomoderait de cette manière de vivre et que si elle n’y consentait pas son dessein s’évanouirait".

« J’avoue, répondit Monsieur de la Garaye, que si ce dessein n’est pas du goût de ma femme, je ne pourrai pas l’exécuter et en cas, nous en chercherons quelqu’autre qui puisse lui convenir ; mais quelque chose qu’il arrive, je veux travailler sérieusement à mon salut, car enfin il faut absolument se sauver. Il y a un Dieu et je veux quoiqu’il m’en puisse couter l’aimer et le servir tout le reste de ma vie ». Il était tout en feu, en disant ces paroles, et ses larmes recommencèrent:« Au reste, ajouta-t-il, après s’être un peu remis, Mme de la Garaye est ici et si vous voulez venir avec moi, il sera aisé de savoir ses sentimens ».

Il le ramena tout de suite au chateau. Etant entré avec lui dans l’apartement de Mme de la Garaye, il en fit sortir tous les domestiques et ferma la porte au dedans. Mme de la Garaye dût être surprise de cette façon d’agir, mais il ne la laissa pas longtemps dans l’incertitude. « Madame, lui-dit-il, Dieu m’a inspiré cette nuit un dessein que j’ai communiqué au religieux que vous voyez présent, mais nous ne pouvons rien décider que nous ne sachions si ce dessein vous convient. Ainsi je viens vous en faire part et voici de quoi il s’agit. Je suis entièrement et absolument résolu de travailler sérieusement à mon salut, que j’ai eu le malheur de négliger jusqu’à présent ; je veux quoiqu’il en coute servir Dieu de toutes mes forces, l’aimer de tout mon cœur et préférablement à tout ; je ne crois pas pouvoir exécuter cette résolution tandis que je serai engagé dans le commerce du monde. Mon intention est donc d’y renoncer tout-à-fait. Pour cela je voudrais congédier tous mes domestiques, retrancher tout mon train, vendre mes meubles, mon équipage, ma vaisselle, faire un hopital de ma maison, y nourrir, penser, traiter, servir les pauvres et employer tout mon revenu à leur soulagement. Voyez, Madame, si ce dessein est de votre goût ; mais surtout parlez-moi avec franchise et sans gêner en rien vos inclinations. Ce n’est pas ici une affaire d’un jour, il faut de la résolution et de la persévérance. Je veux avec la grâce de Dieu me sauver à quelque prix que ce soit et prendre pour cela des moyens sûrs et efficaces, mais si celui que je vous propose ne vous convient pas, nous tâcherons de concert d’en trouver quelqu’autre dont vous puissiez vous accomoder ».

Madame de la Garaye ne répondit d’abord à ce discours que par ses larmes. Elle en versait si abondamment qu’il lui était impossible de dire un seul mot. Le religieux s’en apperçut et ne douta point que ses larmes ne vinssent de la peine qu’elle avait d’apprendre que son mari eut conçu un dessein si extraordinaire et si contraire à la vie qu’ils avaient mené. Il tâcha donc de la consoler en lui disant qu’elle ne devait pas s’affliger ; que ce que Mr le Comte lui proposait n’était rien moins une chose arrêtée ; qu’il ne voulait la gêner en rien et qu’il se déterminerait à aucun partie que de concert avec elle.

« Ne m’en dites pas davantage, répondit Mme de la Garaye, mes larmes ne viennent nullement de tristesse, comme vous vous l’imaginez, Dieu m’est témoin que je n’ai jamais appris de nouvelles qui me causaient plus de joie. Vous savez, Monsieur, continua-t-elle en s’adressant à son mari, que voulant faire quelque réforme dans votre train et dans votre équipage, je vous sollicitai longtems de ne le point faire à demy, en vous représentant que lors qu’on voulait se donner à Dieu, il fallait le faire tout de bon et sans partage. Ainsi me voilà grace à Dieu au comble de mes souhaits. Je vous dirai même, et ceci vous surprendra sans doute et vous prouvera en même temps que c’est un coup de la Providence miséricordieuse de Dieu sur nous, je vous dirai que j’ai été occupé toute la nuit du même dessein que vous me proposez et ce n’est que la timidité et la crainte de vous causer de la peine qui m’a empêché de vous en parler. Ainsi, ajouta-t-elle en l’embrassant toute baignée de larmes, je consens du meilleur de mon cœur à votre projet; je suis toute disposé à vous suivre et à concourir avec vous autant que j’en serai capable au soulagement des membres de notre Divin Maître et je souscrirai à ce que vous me proposez de mon sang même, si cela était nécessaire, pour le rendre plus ferme ».

Monsieur de la Garaye se tourna alors vers le religieux qui croyait à peine ce qu’il voyait et qui admirait en secret l’opération de la grace:« Vous voyez, lui dit-il quels sont les sentimens de Mme de la Garaye. À quoi, tient-il donc que nous n’exécutions sans retardement le dessein que Dieu nous a inspiré. Hélas ! Je n’ai que trop résisté jusqu’à présent aux bons mouvemens que le Seigneur me donnait, je veux désormais être fidelle. Oui mon Dieu, je me jette sans balancer entre les bras de votre miséricorde. Je veux dès ce moment et jusqu’au dernier soupir de ma vie vous aimer et vous servir ».

Ces paroles étaient accompagnées de larmes dont il n’était pas le maître, Mme de la Garaye continuait aussi à en répandre d’abondantes et le religieux témoin d’un si touchant spectacle ne pût retenir les siennes, ensorte qu’ils furent quelque temps tous les trois sans pouvoir faire autre chose que pleurer. Cependant il fit un effort pour représenter à Monsieur de la Garaye que l’exécution d’un pareil dessein était une chose trop importante et dont les suites pouvaient être trop considérables pour l’entreprendre ainsi sur le champ sans aucune autre préparation.

« J’ai eu l’honneur, lui dit-il, de vous faire observer et je suis bien aise de vous le répéter devant Madame votre épouse, que si vous venez jamais à abandonner un pareil dessein, vous vous exposeriez à une confusion qui rejaillirait en quelque sorte sur la religion. Au reste vous ne devez nullement compter sur vos forces dans une semblable entreprise, mais sur le secours de Dieu et la grace de J.C.. Or c’est par des prières humbles et ferventes qu’on obtient cette grace. Ainsi puisque vous me faîtes l’honneur de vouloir bien prendre mon conseil dans l’affaire présente, le meilleur que je puisse vous donner, c’est de faire chacun une bonne retraite et de choisir quelque personne éclairé pour vous y conduire. Vous commencerez par lui ouvrir votre cœur en faisant une bonne confession générale; après vous être purifiés devant Dieu par le sacrement de pénitence, vous peserez mûrement toutes choses avec celui à qui vous aurez donné votre confiance, mais surtout vous attirerez par vos prières les graces qui vous sont nécessaires. C’est dans la retraite, loin du tumulte des affaires et des embarras du siècle que l’esprit Saint se communique à l’homme et qu’il lui parle au cœur. C’est là qu’il vous fera connaître sa volonté et qu’il vous fera prendre les moyens les plus efficaces non seulement pour commencer à exécuter votre projet, mais pour persévérer constamment dans une entreprise si grande, si louable, si généreuse et si chrétienne. »

Monsieur de la Garaye lui proposa de vouloir bien être cette personne sous la conduite de qui il lui conseillait de faire une retraite. Il en fit d’abord quelques difficultés, mais ayant cédé à ses empressemens, il fut convenu que dès le jour même après diner, ils iraient ensemble dans son monastère. "Pour moi, dit alors Mme de la Garaye, ne pouvant vous y suivre, je partirai pour St Malo où il y a actuellement une retraite pour les femmes. On convient de tenir le tout secret et de se rassembler au bout de 8 jours pour conferrer encore une fois ensemble, avant que de retourner chez eux et de mettre leur projet en exécution. Cela fait, on se sépara et l’après diner, Mr et Mme de la Garaye se rendirent chacun dans le lieu de leur retraite.

Livre Troisième[modifier]

On juge aisément par les dispositions que Monsieur de la Garaye porta dans la solitude, avec quelle ferveur, il s’acquitta des exercices de la retraite. Il voulut être logé dans une chambre de religieux toute simple, sans aucune distinction et il suivit tous les exercices de la communauté du jour et de la nuit avec tant d’exactitude, d’humilité, d’ardeur et de piété, que tous ceux qui en étaient témoins étaient pénétrés de sentimens d’admiration. Il commença par repasser dans l’amertume de son cœur, toutes les années de sa vie passée et après un examen exact, il fit une confession générale de tous ses péchés. Sa confession fut accompagné de la douleur la plus vive et la plus sincère et d’une ferveur et d’une ferme résolution non seulement de ne plus retomber dans le péché, mais de punir avec sévérité ceux qu’il avait commis et de réparer le temps perdu par son assiduité et sa ferveur au service de Dieu et des pauvres.

Pour cet effet, il se fit prescrire un règlement de vie par son confesseur. Ce règlement contenait toutes les pratiques de dévotion, le temps de ses confessions, de ses communions, de ses prières, de ses lectures, de son travail, de ses pénitences. La suite a prouvé combien combien ces résolutions furent fermes et efficaces. Mais il ne voulut pas que ses aumones fussent réglées à une certaine somme, résolut de n’y mettre aucune borne. « J’ai fait jusqu’à présent, disait-il, un très mauvais usage des richesses que Dieu m’a donné en les employant en bonne chères, en ameublemens superflus, en train d’équipage, en chiens et en chevaux, et en mille autres vaines dépenses. Je veux désormais avec la grace de Dieu, les faire servir au soulagement des membres de mon Divin Maître. Je ne refuserai aucun pauvre tant qu’il me restera la moindre chose ; je me dépouillerai moi-même pour leur donner et enfin, si je n’ai plus rien, j’irai vivre avec eux à l’hopital ».

Mais, avant que de mettre en exécution ce projet d’une charité si généreuse, il crut devoir satisfaire à une obligation de justice ou que la délicatesse de sa conscience lui fit regarder comme tel ; il avait toujours eu grand soin de recommander à ses gens de ne faire aucun tort dans les lieux où il chassait et il avait la même attention à l’égard des personnes qui chassaient avec lui. Cependant dans la crainte que malgré ces précautions, il n’eût causé quelque dommage aux pauvres gens de la campagne, il écrivit aux recteurs de toutes les parroisses où il avait coutume de chasser et les pria de publier au prône de la grande messe que si quelqu’un s’était apperçu qu’on lui eût causé quelque dommage qu’il eût à déclarer à son recteur à quoi se montait ce dommage, voulant que chacun fut cru sur sa bonne foi et qu’aussitot on leur ferait tenir l’argent qui serait du pour ce sujet. Cette publication ne produisit aucun effet et personne ne se plaignit. Mais cela ne rassura pas entièrement Monsieur de la Garaye et il envoya des aumônes dans ces paroisses.

Après sa confession générale et son règlement de vie, ce qui occupa principalement Mr de la Garaye dans sa retraite fut le dessein qui l’y avait conduit : il le recommanda à Dieu par des prières humbles et ferventes, par des jeunes et autres mortifications et il n’oublia rien pour attirer la bénédiction du Seigneur sur son entreprise et pour en obtenir la force et la persévérance. « Tout le monde, disait-il, va dire que je suis devenu fou, mais qu’importe, j’aime mieux être haï et méprisé du monde que d’en être aimé et estimé et je serai ravi que désormais il ne pense plus à moi que je veux penser à lui. »

Tout étant ainsi réglé, Monsieur de la Garaye, communiqua son dessein à Monseigneur Vincent François Desmarets alors évêque de St Malo. Ce prélat eut beaucoup de peine dans ces commencemens à l’approuver parce qu’il trouvait que les deux époux était encore trop jeunes pour entreprendre un genre de vie si peu conforme aux voyes ordinaires. Mais comme ce genre de vie ne demandait aucune permission particulière, Mr de la Garaye, plein de confiance en Dieu, résolut de commencer sans délai l’exécution du projet qu’il ne pouvait douter être l’ouvrage de la grace. Il revint donc au Pont Briand avec le religieux qui lui servait de directeur, Mme de la Garaye, qui de son côté avait fait retraite avec une égale ferveur, s’y rendit aussi. Comme on en était convenu, on se rassembla et après une assez longue conférence, il fut résolu que Mr et Mme de la Garaye partiraient le lendemain après le service de Mr de Pont Briand pour aller commencer l’exécution de leur projet.

Il n’en firent plus dès lors un mistère et ils déclarèrent hautement la résolution qu’ils avaient prises de se donner entièrement à Dieu, de travailler sérieusement à leur salut, de renoncer pour cet effet à toutes les vanités du siècle et de consacrer leurs biens et leurs personnes au service des pauvres. Ils en conférèrent surtout plusieurs fois avec Mme de Pont Briant qui de son côté pensait dès lors, comme on l’a vu, à entrer dans les voyes de la perfection et l’on juge aisément combien ils durent s’animer les uns les autres à persévérer dans leurs bons desseins.

Une conversion si parfaite devint bientôt l’entretient du public ; chacun en parlait selon ses dispositions et par conséquent d’une manière bien différente ; les mondains et les meilleurs amis de Mr de la Garaye ne pouvaient s’imaginer que cette réforme subsistat longtems et ils se préparaient à le railler quand il reviendrat à sa première vie. Les gens de biens louaient le Seigneur et faisaient des vœux au ciel pour la persévérance des deux époux. Mr de la Garaye s’était attendu à tous ces discours, il n’en fut surpris ni ébranlé : « J’aurai, disait-il, bien des assauts à soutenir pendant un mois, mais après ce temps vous verrez qu’on me laissera en repos. » Ainsi plein de confiance dans la grace de celui qui lui avait inspiré une résolution si généreuse et sans s’embarasser de ce que le monde en dirait ou en penserait, il se rendit au jour fixé à la Garaye avec Mme son épouse, pour mettre tout de bon la main à l’œuvre.

Sur le bruit qui s’était répandu de la conversion de Monsieur et Mme de la Garaye et de la résolution où ils étaient d’employer leurs grands biens au service des pauvres. Ces derniers s’étaient asssemblés de toutes parts et étaient allés les attendre en foule à la porte du chateau. De si loin que les époux les apperçurent, ils mirent pieds à terre et leur foi leur faisant envisager dans la personne de ces misérables la personne de J.C. même, ils les embrassèrent, leurs distribuèrent des aumônes, les invitèrent le lendemain à diner avec eux en leur recommandant d’y amener ceux qui sauraient être dans l’indigence.

Après les avoir ainsi congédiés, ils entrèrent dans le chateau et ayant assemblé après souper tous ses domestiques, leur parla ainsi : « Mes enfans, je vous ai regardé jusqu’à présent comme mes serviteurs, mais il ne tiendra qu’à vous de devenir désormais mes frères et d’être traités comme moi-même. Je ne vous demande pour cela que m’aider à servir les pauvres qui sont les membres de J.C., car je vous dirai que par la grace de ce divin Maître, je suis résolu d’employer les biens qu’il m’a donné non pas en folles dépenses comme j’ai fait par le passé, mais à nourrir les pauvres, à traiter les malades, à penser les blessés, à soulager en tout ce que je pourrai les misérables. C’est à vous à voir si vous voulez partager cet honneur avec moi. Je ne prétends point vous donner aucun gage, mais seulement vous nourrir et entretenir généralement de tout sains et malades. Cependant comme je puis mourir avant vous et qu’il serait fâcheux que vous n’eussiez rien amassé à un certain âge, je m’engagerai par écrit à faire 100 livres de rentes viagère à commencer du jour de mon décès à ceux qui voudront rester avec moi pour m’aider à servir les pauvres. Voyez si ces conditions vous conviennent, je vous donne pour y penser jusqu’à demain huit heures du matin. »

Après ce discours, chacun se retira assez tristement. Le lendemain, les domestiques se disposant à rendre à leur maître leurs services ordinaires, furent bien surpris de voir que Madame de la Garaye était déjà levée et occupée à ballayer les salles et les escaliers de la maison et que Monsieur de la Garaye de son coté fendait du bois, tirait de l’eau, arrengeait les tables pour les pauvres qu’il avait invités. C’était un spectacle bien touchant de les voir ainsi occupés aux offices les plus bas et les plus pénibles avec un air content, un visage riant qui annoncaient la satisfaction intérieure qu’ils ressentaient tandis que leurs domestiques au nombre de 18 ou 20 se retiraient chacun à l’écart pour y répandre des larmes et soulager leur douleur par leurs cris et leurs consolations.

Leur maître les ayant tous fait venir devant lui pour sçavoir leur résolution, il n’en trouva que trois qui eurent assez de courage et de fermeté pour s’attacher à lui et suivre son exemple et il congédia tous les autres après les avoir largement récompensés de leurs services.

Parmi les trois qui étaient restés, il en choisit un pour mettre à la porte de son chateau avec ordre de laisser entrer tous les pauvres sans distinction et de les traiter avec beaucoup de douceur et d’humanité ; quant aux autres personnes qui se présenteraient, il lui prescrivit de leur tenir à tous le langage suivant : « J’ai ordre de vous dire de la part de mon maître que si vous venez pour lui rendre visitte, il n’est pas en état de vous recevoir parce qu’il est occupé à servir les pauvres, ainsi ne trouvez pas mauvais que je vous refuse l’entrée, mais si c’est pour avoir l’honneur de les servir avec lui et l’encourager dans le dessein où il est de s’occuper toute sa vie à cet exercice, vous pouvez entrer et être assuré que vous serez bien reçu ».

Plusieurs de ses amis jugeant qu’il n’était pas possible que Monsieur et Madame de la Garaye suivissent longtems un genre de vie si extraordinaire, crurent devoir par amitié se hâter de venir les en détourner afin de leur épargner la confusion qui leur en reviendrait infailliblement, une pareille entreprise ne pouvant selon eux que leur faire un grand tort dans l’esprit du public qui la regarderait comme la marque certaine d’un esprit faible et altéré. Ils se présentèrent donc au chateau, mais ils furent bien surpris du compliment que leur fit le nouveau suisse et encore plus lorsqu’ils virent que malgré toutes les instances, il ne voulut jamais leur permettre d’entrer ; ils furent donc contraints de se retirer confus et indigné, mais se promettant bien d’avoir leur revanche lorsque, disaient-ils au portier, le premier feu de la dévotion de son fou maître sera passé, ce qui ne pouvait manquer, ajoutait-il, au bout de quelques mois tout au plus.

Cependant la manière dont ils avaient été reçus s’étant répandue, éloigna bientôt toutes sortes de compagnies ; on craignit de s’exposer à un pareil refus et voyant la fermeté de Monsieur de la Garaye dans sa résolution, on le laissa bientôt tranquille comme il l’avait prévenu et on ne vit plus à la Garaye que les personnes qui venaient si édifier et pratiquer à l’exemple du maître de la maison, l’humilité et la charité, en servant les pauvres. Monseigneur l’Evêque de Saint Malo voulut être témoin par lui-même de tout ce qui se pratiquerait à la Garaye et il en fut extrêmement édifié.

Monsieur de la Garaye ainsi débarassé de la foule importune de ses anciens amis et parfaitement affermi dans sa résolution, s’appliqua tout entier à l’exécution ; son dessein était d’avoir chez lui une espèce d’hopital où les pauvres seraient logés et où ils pourraient s’occuper suivant ses désirs à les servir sans interruption, mais il fallait pour cela mettre les lieux en état, ce qui demandait du temps. Pendant qu’il y travaillait et en attendant que tout fut disposé, il ne crût pas devoir différer de se donner au soulagement des pauvres d’autant plus que la disette était cette année 1710.

Il venait de congédier ses domestiques, il avait donné à Monsieur son frère son carosse et son équipage, il s’était défait de presque tous ses chevaux et ses chiens, et quoique Madame de la Garaye dans la crainte d’un changement si subit, ne nuisit à sa santé, eût été d’avis qu’il en retint quelques uns afin de se dissiper de tems en temps par un exercice que la longue habitude lui avait rendu presque nécessaire. Tout ce qu’elle put obtenir fut qu’on conserveroit quelques chiens pour la chasse du loup dans la vue d’empêcher les dommages que ces animaux causaient aux pauvres de la campagne. Il vendit aussi son argenterie et la plus grande partie de ses meubles.

Tout ces retranchemens joints à la vie et pénitence à laquelle il s’était réduit, lui fournir le moyen de satisfaire l’amour qu’il avait pour les pauvres et le désir de les soulager. Il mit donc les tables dans sa maison pour plus de deux ou 300 pauvres, il coupait le pain pour la soupe et faisait les portions et il recevait avec joie tous les pauvres qui se présentaient soit de Dinan ou des environs, soit les étrangers que la disette avait obligé de quitter leur province et pendant le diner il leur faisait le catéchisme, joignant ainsi la nourriture spirituelle à la corporelle. Outre cela il distribuait une fois la semaine des aumônes en argent à un très grand nombre de pauvres de la ville et de la campagne. Il en avait fait un catalogue sur les attestations de Messieurs les recteurs et il proportionnait ses charités à leurs misères et au nombre de leurs enfans.

La véritable charité n’a point de bornes et s’étend généralement à tous ceux qui sont dans la besoin. Monsieur de la Garaye en donna dans les premières années de sa conversion une preuve qui devint en même temps pour lui l’occasion d’une tentation bien délicate.

Il y avait à Dinan un grand nombre de prisonniers anglais qui furent attaqués d’une fièvre dont la malignité était si grande que Mr de Beauvais, lieutenant de Roy dans cette ville et le plus ancien médecin qui avaient déjà été les visiter en moururent. Après leur mort, Monsieur de la Garaye alla voir ces pauvres prisonniers et il reconnut que la malpropreté et le défaut de linge était la principale cause du progrès de la maladie. Il en écrivit à Mr de Pont Chartrain dont il était connu et lui représenta aussi qu’il était impossible que des médecins qui n’entendaient pas la langue des malades pussent bien connaître leur maladie et ordonner en conséquence les remèdes raisonnables. Il ajouta qu’il y avait dans la ville un habile médecin irlandais qui savait fort bien l’anglais et qui pourrait être d’un grand secours en cette occasion. Mr de Pont Chartrain eût égard à ses représentations, écrivit à Dinan qu’on suivit les vues de Mr de la Garraye.

Le médecin irlandais fut chargé de voir les prisonniers malades. Mr de la […] (4 pages manquantes)

[…] qu’il a trouvées depuis ne lui étant pas encore connues, qu’il en fut très dangereusement malade au point qu’on désespérat de sa vie. Dieu lui rendit la santé et il s’en servit pour reprendre ses travaux de charité. Comme il fallait du temps pour établir une pharmacie telle qu’il la souhaitait, il entretenait une boëte pleine de toutes sortes de remèdes chez un maître apoticaire de Dinan qui les distribuaient aux pauvres suivant les ordonnances des médecins ; cette boëte fut entretenue jusqu’en 1715. Qu’ayant enfin chez lui une grande quantité de toutes sortes de remèdes, il les distribuait lui-même sans en refuser à aucun pauvre de la ville et de la campagne.

Quelques affaires l’attirèrent à Paris vers la fin de 1714, mais ce qui le détermina principalement à faire ce voyage, fut le désir de se mettre plus en état de soulager les pauvres malades, il passa environ 5 mois à Paris et il fit un nouveau cours de chirurgie, d’anatomie, de botanique et de chimie ; il était continuellement à l’hotel Dieu et à la Charité et ne manquait point de se trouver à toutes les opérations qui s’y faisaient toujours accompagné d’un habile médecin.. Cette application constante le perfectionna tellement dans la chirurgie qu’il fut en état de conduire les chirurgiens et de faire lui-même les opérations les plus délicates. Mme de la Garaye le suivit partout et profitait de tout ce qu’elle voyait dans les mêmes vues.

Au milieu de cette vie tout occupé en faveur des pauvres, il ne négligeait pas le soin de sa propre sanctification. Il aspirait sans cesse à un genre de vie plus parfait. Les idées de retraite qu’il avait eues dans tous les temps et même parmi les amusemens auxquels il s’étaient livré avant sa conversion lui revinrent plus fortement dans l’esprit et lui semblait qu’en supposant le consentement de Mme de la Garraye sur lequel il pouvait assez compter, ce serait une chose plus agréable à Dieu et qu’il lui fournirait des moyens de salut plus assurés ; de quitter entièrement le monde et après avoir donné aux pauvres ce qu’il pourrait leur donner, de se retirer dans une entière solitude où il ne serait occupé que de sa propre sanctification.

Il avait consulté sur ce sujet en différent temps plusieurs saints prêtres et religieux, mais il voulait profiter du séjour qu’il faisait à Paris pour consulter encore Mr Gourdan, chanoine de St Victor, si renommé par sa sainteté. Il en reçut la même réponse que tous les autres lui avaient faite, c’est-à-dire qu’il devait continuer ce qu’il avait commencé sans s’arrêter aux pensées d’une plus grande retraite.

Livre Quatrième[modifier]

Ce fut à son retour de Paris que Mr de la Garraye donna à son hopital la forme qu’il a toujours eu depuis : un exemple de charité si parfaite et peut-être l’unique dans ce genre, qui a subsisté pendant plus de 40 ans sans autres changemens que ceux que les circonstances ont rendues nécessaires et qui subsistent encore aujourd’hui par les soins charitables de Mme de la Garraye ; qui a fait l’édification du diocèse, de toute la province et même de tous le royaume. Un tel exemple, dis-je, mérite d’être conservé à la postérité par une description un peu détaillée.

En se consacrant tout entier au service des pauvres, Mr de la Garraye, résolut de faire servir à la charité les objets de la plus forte passion. Telle est ordinairement la conduite de la grace et rien n’est plus juste, comme dit St Paul, que d’employer à la pénitence et au service de Dieu, les mêmes choses qui ont servi au péché. Dans cette vue, Mr de la Garraye destina [à] l’hopital des pauvres qu’il voulait avoir chez lui les batimens qui servaient auparavant à loger le plus grand nombre de chevaux et des chiens qu’il entretenait pour la chasse.

Il fit donc arranger un grand batiment qui est dans l’avant cour du chateau et qui servait d’écurie. On y disposa différentes salles dans lesquelles il fit mettre 40 lits. Au bout d’une des salles, on construisit une chapelle et dans un pavillon, on plaça l’apoticairerie. Le cheni était un appartement assez vaste dans le derrier du chateau, il fut changé dans un laboratoire pour toutes les opérations de chirurgie.

Toutes sortes de malades étaient bien reçu dans cet hopital et les plus dégoutants étaient ceux que Mr et Mme de la Garraye s’attachaient d’avantage. Ils faisaient leurs lits et les y portaient quand ils ne pouvaient marcher. À leur arrivée, ils leur rendaient toutes sortes de services, leur lavaient les pieds et les mains. Ils voulaient même par respect pour les membres de J.C. et par mortification baisser leurs playes et leurs ulcères avant que de les avoir nétoyées et l’on eût beaucoup de peine à les en empêcher. « Si J.C. », disaient-ils, était présent et affligé de pareils playes, trouverait-on à reprendre que nous nous prosternerions à ses pieds adorables et que nous baissassions ses playes ? Or c’est lui certainement que nous avons l’honneur de servir dans ses membres puisqu’il nous en assure lui-même."

Telle est la grandeur et la vivacité de leur foi, ils se rendirent cependant aux représentations qu’on leur fit sur le soin qu’ils devaient prendre de leur santé pour être en état de servir continuellement les pauvres.

La première chose qui occupa Mr de la Garraye quand les batimens furent en état et qu’il y eut assemblé les pauvres malades, fut de faire pour ce nouvel hopital des règlemens afin que tout s’y fit avec ordre comme dans les hopitaux les mieux réglés. Il aimait l’arrangement en toutes choses et il en sentait la nécessité pour l’avantage des pauvres au service desquels il s’était consacré. Il crut donc ne pouvoir entrer dans un trop grand détail touchant la manière de recevoir les malades qui se présentaient, touchant les habits, hardes et argent qui pouvaient porter avec eux, touchant les visites ordinaires et extraordinaires qu’on leur faisait, touchant leur nourriture dans les différents états de leurs maladies, touchant le soin du linge et de la vaisselle à leur usage, touchant la propreté des salles et des lits, touchant les saignées, les médecines et autres remèdes, touchant la différente manière de soigner les diverses maladies à leur prompte et parfaite guérison, à prévenir les accidens toujours à craindre dans certaine maladie et à y remédier lorsqu’on n’avait pu les prévenir.

Il ne se contenta pas d’avoir fait ces règlemens fondé sur une grande téorie et sur une longue pratique, il tint la main à ce qu’ils fussent éxécutés et il en était lui-même très exacte observateur. S’il ne pouvait se rendre au son de la cloche […] (manquent pages 83-84)


[…] qu’il se faisait aider dans ce travail par des très habiles médecins avec lesquels il avait souvent de longues conférences. Il avait fait plus d’un cour de chimie et de pharmacie chez un des apoticaires de Paris le plus estimé. Tout cela l’avait mis en état de traiter lui-même avec succès les maladies de son hopital. Mais il s’appliqua principalement à la chirurgie et son application joint à l’expérience l’y rendit très habile. Pendant qu’il se porta bien, il faisait lui-même, comme nous l’avons dit, la plupart des opérations surtout les plus délicates : celles de la taille lui donnèrent une année tant de peine qu’il en fut très dangereusement malade. Au reste malgré la théorie et la pratique qu’il avait de cet art, lorsqu’il devait faire les opérations de quelque conséquence, il relisait les auteurs qui en traitent, « parce que, disait-il, l’homme oublie toujours quelque chose et les fautes qu’on fait en ce genre par défaut d’attention ou de prévoyance au préjudice du malade sont souvent irréparables ».

Madame de la Garraye s’appliquait particulièrement aux maladies des yeux, à baisser les cataraques, à faire l’opération de la fistule lacrimale et à tout ce qui regarde cette partie si nécessaire et si délicate. Elle avait trouvée des moyens d’opérer plus court, plus facilement douloureux et elle y réussissait si parfaitement que les occulistes de Paris lui envoyaient des personnes qu’ils avaient abandonnés ou qu’ils ne voulaient pas entreprendre.

Si Monsieur de la Garraye était le premier médecin chirurgien de ses pauvres, il était aussi le principal gardien et infirmier. Il avait dans son hopital plusieurs gardiennes entretenues et dont les fonctions étaient détaillées par le règlement dont nous avons parlé. Mais ces fonctions à l’égard des pauvres sont trop précieuses et trop estimables aux yeux de la foi pour qui ne les exerçat pas lui-même autant qu’il étaient possible. C’était lui avec Madame de la Garraye faisait les portions des malades et les leur portaient. On l’a vû surtout dans les premières années passer les nuits entière à veiller. Il avait donné ordre de l’avertir la nuit à quelqu’heure que ce fut lorsqu’il survenait quelqu’accident aux malades et il se levait sur le champ, ce qui lui est arrivé dans certaines occasions deux ou trois fois dans une même nuit. Il faisait prendre aux malades les remèdes qui leur était nécessaires, adoucissant leurs maux par son air de bonté et leur rendant avec joie les services les plus bas.

Les cures admirables qui se faisaient journellement à la Garaye mirent cet hopital dans une si grande réputation, il y venait de toutes part des malades presqu’entièrement désespéré. On y voyait une affluence d’hommes et de femmes avec des cancers affreux dans les différentes parties du corps, des membres gangrenés à couper, des hydropiques et une infinité d’autres malades qui tous étaient reçus avec joie et habillés ainsi que nourris, soignés jusqu’à leur parfaite guérison sans que les ulcères les plus dégoutans et les maladies les plus contagieuses fussent capables de rebuter ces imitateurs de la charité de J.C.

Ce n’étaient pas seulement les pauvres malades des environs qui avaient recours à la charité de Monsieur de la Garraye, la réputation de sa charité lui en attirait des extrémités du royaume et même des pays étrangers. Il lui en est venu plusieurs d’Angleterre et il a eu la consolation d’en convertir quelques-uns qui n’ont pas craint, pour conserver le trésor de la foi qu’il venait de recevoir, d’abandonner leur patrie et les biens qu’ils y possedaient.

On juge bien que Monsieur de la Garraye ne bornait pas tellement ses soins au soulagement des pauvres qu’il oublia les secours spirituels plus nécessaires dans le temps de la maladie que dans tous les autres, surtout lorsque les maladies sont dangereuses.

Il avait un chapelain expressément chargé à ce que les malades ne manquassent d’aucun des secours que la religion fournit : il disait tous les jours la Sainte Messe dans une chapelle pratiquée, comme on l’a dit ci-dessus, au bout d’une salle et dans laquelle Monsieur l’Evêque de St Malo avait permis de donner la communion. Il faisait tous les matins le catéchisme aux pauvres et on avait une grande exactitude à l’avertir toutes les fois que quelque malade demandait à parler à son confesseur. On l’avertissait aussi dès qu’un malade était reçu, surtout si la maladie était dangereuse et à plus forte raison avant que de commencer les opérations où il y avait quelqu’accident à craindre. Il était encore chargé de régler sur l’avis des médecins le temps où les malades en danger devaient recevoir le St Viatique ou l’extrême onction.

Au reste quelque confiance qu’eût Mr de la Garaye dans son chapelain, elle ne l’empêchait point de joindre la miséricorde spirituelle à la temporelle et de travailler par lui-même, autant que son état le lui permettait, au salut des malades que la providence lui addressait. Le même esprit de charité qui le portait à rendre en personne aux pauvres malades tous les services corporels dont il était capable le portait aussi à procurer par tous les moyens qui dépendaient de lui pour leur avantage spirituel ; il profitait de la confiance que ces pauvres gens ne pouvaient s’empêcher d’avoir en lui pour leur parler de Dieu et de leur salut, pour les instruire et les exhorter, pour les consoler, pour leur apprendre à faire un saint usage de leurs maladies et de leurs souffrances, et pour les disposer à recevoir avec fruit les sacremens. Outre l’instruction que les chapelains avaient ordre de faire aux pauvres, il y avait une lecture pendant le diner et le souper que Mr de la Garraye faisait souvent lui-même.

Il a aussi fait pendant plusieurs années tous les dimanches et toutes les fêtes, une instruction aux pauvres à laquelle assistait aussi les domestiques de la maison. Le sujet de cette instruction était ou le mistère ou l’évangile du jour et l’idée lui en était venu de ce que lui dirent de jeunes gens qui sortaient de l’abbaye de la Trappe. L’un deux avait été à son service et l’autre était chirurgien, ainsi il les retint chez lui et comme il s’entretenait souvent avec eux de la réforme admirable de cette Sainte Maison et des exercices qui s’y pratiquent, ils lui dirent qu’on y faisait tous les dimanches une demie heure de conférence spirituelle sur l’évangile du jour.

Il voulut introduire cette pratique dans son hopital, on l’écoutait avec une très grande attention, mais il trouvait que ce qu’il disait dans ses conférences lui étaient aussi utile qu’à ceux qui l’écoutaient par les réflexions qu’il [était] obligé d’y faire avant et après, soit dans ses conférences soit dans les exhortations particulières qu’il faisait aux malades.

Ces paroles dictées par le zèle le plus pur étaient pleines d’onction et enflâmé par l’ardeur de la charité et si dieu répandait souvent sa bénédiction sur le soin qu’il prenait des corps par la guérison des maladies désespérées, il bénissait aussi […] (manquent pages 93-94).

[…] elle y fit sa première communion, elle y reçut la confirmation. Mr de la Garraye l’adressa ensuite à Paris et la mit chez une personne sûre qui la fit reconduire chez sa mère.

Cette bonne œuvre fut l’occasion d’une autre dans laquelle la providence miséricordieuse de Dieu se manifesta d’une manière particulière. Un jeune homme de la même troupe qui jouait le rôle d’arlequin vint trouver Mr de la Garraye pour lui porter une lettre de la femme de l’opérateur au sujet de la jeune fille dont nous venons de parler. Mr de la Garraye reconnut pour ce qu’il était et lui fit une si forte remontrance sur le danger manifeste de son salut, que ce jeune homme lui répondit sur le champ qu’il quitteroit volontiers ce métier s’il trouvait quelqu’un qui eût la charité de lui tendre la main et de l’aider à se retirer et il ajouta in te Dominé Speravi, non confundar in eternum. « Eh bien ! lui-dit Mr de la Garraye, c’est moi qui vous tend la main ; si vous parlez sincérement, entrez dans la première église que vous trouverez, priez Dieu de vous confirmer dans vos bonnes résolutions et revenez ». Ce jeune homme était instruit et avait fait ses études au collège de Besançon. Il revint le lendemain, et comme il s’entendait en chirurgie, il fut reçu au nombre des chirurgiens de la maison auquel il fut défendu ainsi qu’aux chirurgiens externes de lui parler jamais du métier qu’il avait exercé. On lui fit la même défense à lui-même et on lui ordonna de se conduire comme s’il n’avait jamais monté sur le théatre. Ce qu’il exécuta ponctuellement. Il fut envoyé en retraite

au couvent des capucins de Dinan où il fit une confession générale et après 10 mois d’une vie très édifiante qu’il passa à la Garrais, il mourut muni de tous ses sacremens et dans les sentimens d’un vrai chrétien. Il avait fait sa communion pascale le dimanche de la resurrection, avait assisté aux divins offices et au sermon avec une dévotion si tendre et si sensible que tous les assistans s’en étaient apperçus. Le mercredi suivant, il tomba malade d’une fièvre maligne qui l’emporta en très peu de temps.

Nous ne pouvons obmettre la charité que témoigna Mr de la Garraye à l’égard d’un pauvre gentilhomme qu’il avait reçu dans son hopital et qui souffrait véritablement beaucoup, mais dont la vivacité et l’impatience surpassait les souffrances. Il ne trouvait rien de bien fait dans l’abscence de Mr de la Garraye. Il l’envoyait chercher plusieurs fois le jour et surtout lorsqu’il fallait le mettre sur son matelas pour faire son lit. Mr de la Garaye ne refusait jamais de lui rendre ce service pour le lever et le rapporter, cependant il l’exhortait à demander à Dieu la patience. Enfin il vint à bout de le déterminer à faire une confession générale et depuis il se fit un changement merveilleux dans le malade qui pendant plus de trois mois qu’il vécût encore fût un modèle et mourut en presdestiné.

On pourrait, comme nous avons remarqué, rapporter une infinité de pareilles exemples, mais outre que ces répétitions deviendraient ennuyeuses, si l’on fait attention que Mr de la Garraye a continué pendant environ 40 ans l’exercice de sa charité et de son zèle envers les pauvres ; si l’on considère que pendant tout ce temps là il n’a pas eu moins de soin de procurer le salut de leurs ames que la santé de leur corps, on comprendra sans peine que les effets de sa charité n’ont pas étés par raport au spirituel que par raport au temporel.

Parmi ce nombre prodigieux de malades qui ont passé à la Garraye, combien, qui par les secours spirituels qu’ils y ont trouvés et dont, selon toutes les apparences, ils auraient été privés ailleurs, ont obtenu la grace d’une bonne mort ? Combien qui y ont commencé une vie nouvelle et véritablement chrétienne qu’ils ont ensuite constamment continué après leur guérison ? Combien qui y ont appris l’art si nécessaire, si peu connu de sanctifier leurs souffrances et de les faire servir à mériter un bonheur éternel ? Combien d’enfans y ont reçu l’instruction si souvent négligée et pour qui ces instructions ont été pendant tout le reste de leur vie un préservatif contre la corruption du siècle ? Enfin combien de personnes de tout sexe, de toute condition, que la curiosité ou le désir de s’édifier amenaient à la Garraye y ont puissé les principes de foi, de religion et de charité, de toutes les vertus en un mot dont ils avaient le model devant leurs yeux et qu’ils ont tâché d’imiter avec le secours de la grace d’une manière plus ou moins parfaite.

La charité de Monsieur de la Garraye ne se bornait pas à son hopital. Tandis qu’il s’appliquait avec un zèle infatigable à soulager de tout son pouvoir les pauvres malades, il continuait les distributions de grain et d’argent dont nous avons parlé. Outre ces distributions réglées, il ne refusait aucun pauvre passant, « de peur, disait-il, que celui qu’on aurait refusé, ne fut J.C. lui-même » et sa réputation attirait à la Garraye, une quantité prodigieuse de pauvres des pays même les plus éloignés. Il occupait même presque continuellement un tailleur et une couturière à faire des habits de toute espèce qu’il distribuait ensuite et faisait distribuer aux pauvres de toutes les parroisses du voisinage qui en avaient besoin. Il leur fournissait aussi deslits pour empêcher que les pères et mères ne couchassent avec leurs enfans ainsi que les frères et sœurs.

Il mettait en nourrice à ses frais plusieurs enfans que leurs mères étaient hors d’état de nourrir. Il payait pour faire entrer au Bon Pasteur des pauvres pénitentes. Il fournissait à plusieurs demoisselles leurs pensions au couvent ; il en aidait d’autres à se faire religieuse.

Il contribuait à réparer les églises, à les fournir d’ornemens. Il avait toujours une table pour recevoir les pauvres gentilshommes qui allaient aux Etats et les priait de repasser chez lui en revenant. Il faisait acheter du coton pour donner de l’ouvrage aux pauvres filles à qui il faisait apprendre à filer par des maîtresses qu’il payait. Il fournissait des métiers aux tisserants qui en manquaient.

Enfin il n’y avait point d’espèce de besoin auquels il ne pourvut autant qu’il dépendait de lui ; point d’espèce de charité qu’il ne fit abondamment ; point d’espèce de bonne œuvre dans laquelle il n’entrat plus ou moins selon que la nécessité était plus ou moins pressante. Quoiqu’il jouit d’un revenu assez considérable et qu’il ait reçu de temps en temps, comme nous le dirons bientôt, des gratifications qui étaient toutes employées pour les pauvres, il serait difficile à concevoir comment il pouvait suffire à tout si on ne scavait avec quel soin il évitait les dépenses inutiles, ou plutôt celles que tout autres auraient jugé les plus nécessaires, quand elles ne regardaient que lui et si d’ailleurs, une expérience constante n’apprenait qu’une charité chrétienne est un fond dont les revenus sont inépuissables et qui s’augmentent par l’abondance même des aumônes.

Nous parlerons dans le livre suivant de divers établissemens dont on lui est redevable, mais nous devons ajouter ici qu’un des premiers objets de sa charité et qu’il a continués jusqu’à sa mort fut des pansements journaliers des enfans affligés de la teigne et en a eu dans son hopital jusqu’à 30, sans compter un grand nombre d’externes, et l’on ne scait si en cela son humilité n’a pas été aussi admirable que sa charité.

Livre Cinquième[modifier]

[mot ajouté par sa nièce dans le premier paragraphe] [pages 127 à 130 coupées, et remplacées par la même main]

Les exercices de charité qui occuppait Mr de la Garraye joins à cette variété prodigieuse des bonnes œuvres, de veilles, devait, ce semble, suffire pour satisfaire l’amour qu’il avait pour les pauvres, mais le caractère propre de la charité chrétienne est de n’avoir ni borne ni mesure plus forte que la mort et que l’enfer suivant l’expression de l’écriture, elle ne dit jamais c’est assez et cela ne doit pas moins s’entendre de l’mour du prochain que de l’amour de Dieu, ces deux amours appartenant à la même vertu étant inséparable.

Il ne faut donc pas s’étonner si Monsieur de la Garraye cherchait toujours de nouvelles occasions d’exercer la charité. Nous allons en rapporter quelques exemples parmi lesquels il s’en trouvera où Dieu s’est contenté de sa bonne volonté, mais nous n’avons pas crû que ce fut une raison de les omettre.

Il y avait déjà quelques années que Monsieur de la Garraye vivait dans la retraite uniquement occupé de son salut et du service des pauvres, lorsqu’on a appris en Bretagne le fléau terrible dont la provence fut affligée en 1720. Rien n’était plus touchant que les relations qu’on en recevait tous les jours. Mais si la description des effets funestes de la peste avait de quoi toucher les cœurs les plus dur et les plus insensibles, l’exemple que donna Mr de… Castelmoron, évêque de Marseille, était bien capable d’édifier les plus indifférent et d’animer les plus tièdes. Monsieur de la Garraye fut d’autant plus sensible aux besoins de cette province et à la désolation où elle était réduite, que la foi qui animait sa charité, lui faisait regarder les plus éloignées comme présentes et que cette charité vraiment chrétienne s’étendait à tous ceux qui étaient dans la nécessité. Il crut donc que Dieu lui offrait une occasion de l’exercer et comme elle ne se bornait jamais en lui en une compassion stérile, il écrivit à M. l’évêque de Marseille pour lui faire offre de ses services, lui marquant qu’il amènerait avec lui 3 personnes qui était dans les mêmes dispositions de se sacrifier au service des pestiférés sous les ordres d’un prélat si respectable. Mr de la Garaye était alors âgé de 46 ans et ceux qui l’ont connu ne doutèrent pas que ces [ ? ] fussent très sincères et que l’effet n’eut bientôt suivi. Mais l’évêque de Marseille ne crut pas devoir les accepter : il lui répondit de la manière du monde la plus gracieuse en faisant de grands éloges de son zèle et de sa charité et lui marquant en même temps qu’il espérait de la bonté Divine, que ce fléau dont sa ville était affligée, cesserait dans peu.

Mr de la Garraye se dedommagea d’avoir perdu une si belle occasion de satisfaire son désire ardent de servir les pauvres par une nouvelle ferveur dans les exercices de charité quelque multipliés qu’ils furent. Il n’occupait point son temps et il voulait que tous les instants de sa vie fussent employés au soulagement des pauvres. Pour cet effet, dans les intervales que le soin de son hôpital et des autres bonnes œuvres lui laissait libre, il s’appliqua à la chimie qu’il avait étudié avec assez de soin dans la vue de chercher par le moyen de cet art, des remèdes plus efficaces, plus facile et moins désagréables pour les différentes maladies. Ces recherches ne furent pas inutiles et Dieu bénit ses intentions charitables, à force de travailler dans son laboratoire, il parvint à donner des secrets dont les pauvres profitaient en plus d’une manière et dont nous parlerons tout de suite, quoiqu’il ait fait ces découvertes en différents temps, à fin de n’y plus revenir.

Une des premières et des plus utiles fut un dissolvant universel par le moyen l’eau mise dans un grand mouvement et sans l’aide du feu ni d’aucun autre caustique. Par le secours de ce dissolvant si simple, il tirait les sels essentiels des végétaux, des minéraux et de tous les mixtes. Ces sels essentiels concentrent sous un très petit volume, les principes les plus actifs et toutes les vertus des corps dont ils sont extraits. Ils ne portent dans le temps aucun principe de feu, ils conviennent aux estomach délicats en leur épargnant la peine de digérer les parties terrestres qui en sont séparées. Ils entrent plus promptement dans la circulation du sang, ils se prennent avec plus de facilité et agissent d’une manière aussi salutaire que les autres remèdes sans en avoir le désagrément.

Cette méthode, dit un académicien des sciences dans le rapport qu’il en fit à l’académie, a fournit des remèdes inusités jusqu’à lors, qui sous quelque noms qu’on les désigne n’en sont pas moins estimables, comme l’heureuse expérience qu’on en a fait le prouve incontestablement.

Les malades, ajoutent-ils, dont Mr de la Garraye s’était composée une espèce de famille était d’abord les seuls qui participassent aux avantages de ces utiles découvertes, mais bientôt elles parvinrent aux oreilles du Roi et excitèrent la tendresse et la libéralité de sa majesté dont le cœur ne se dément jamais. Le Roy voulut que ces secrets trouvés et distribués, pour ainsi dire dans le silence, fussent rendus publics et acquis par ses bienfaits le droit précieux de répandre sur son peuple et sur le genre humain des secours jusqu’à lors réservé à un petit nombre de personnes.

Sa Majesté avant que de rendre publique cette admirable découverte, désira que Mr de la Garaye en fit lui-même l’épreuve en sa présence. Il se rendit donc à la cour en 1731 et passa quelque jour à Marly à extraire ces sels essentiels en présence du Roy, de Mr le Cardinal de Fleuri, du premier médecin et de quelques autres. Le Roy goutait chacun de ces sels en le portant à sa bouche et reconnaissait d’où il avait été extrait au gout et à l’odeur qu’il conserve parfaitement.

Pour témoigner la satisfaction à Monsieur de la Garraye pour le dedommager de la dépense que cette recherche avait occasionnée et pour le mettre en état d’augmenter ses charités, Sa Majesté lui fit toucher cinquante mille livres et cependant lui défendit de rendre son secret public jusqu’à [ce] qu’on en eût fait beaucoup d’épreuves. Ce n’est qu’en 1746, après un grand nombre d’expérience, la chimie et la médecine furent enrichie de cette nouvelle méthode. Le Roy ayant alors permis de rendre public ce nouveau secret, Mr de la Garaye fit imprimer un livre intitulé « La Chimie hydraulique ». Il y explique parfaitement tout ce qu’y y a rapport à cette découverte avec des estampes qui représentent son laboratoire et tous les instrumens dont on se sert. Son unique vue dans l’impression de ce livre fut de laisser à la postérité le fruit de ses travaux afin de concourir autant qu’il se pouvait, même après sa mort, au soulagement des pauvres.

Madame de la Garraye, avait suivi son mari dans ce voyage, elle s’y lia avec les personnes les plus recommandables par leur piété et celles surtout qui s’adonnaient aux exercices de la charité. Elle voyait souvent Mr le Curé de Saint Sulpice qui l’engagea à venir voir les demoiselles établie par ce respectable pasteur aux Filles de l’Enfant Jésus à l’instar des Demoiselles de St Cir. Madame de la Garraye admira l’ordre, l’arrengement qui régnait dans cette maison et le moyen qu’on a trouvé de soulager une infinité de pauvres filles en leur fournissant du travail qui leur procure leur subsistance proportionnée à leur état et préserve leur innocence contre les dangers de l’indigence et de l’oisiveté. Mme de la Garaye prit tant de goût à cette maison qu’elle y venait très souvent et s’occupait à y travailler avec les demoiselles. Entr’autres ouvrages, elle y fit une toilette qu’on lui conseilla de faire présenter à la Reine. Cette princesse avait déjà entendu parler d’elle et lui fit dire par Mme la Princesse de Leon qu’elle désirait la voir. Elle s’excusa sur la simplicité de son habillement bien différent de l’habit de cour, sans lequel, on ne peut se présenter devant sa majesté. Mais la Reine témoigna qu’elle voulait la voir de quelque façon qu’elle fut. Elle lui fut donc présenté par Mme la Princesse de Leon et en fut reçue avec tous les témoignages de bontés. La Reine l’embrassa, lui fit des reproches de n’être pas venu plutôt, la pressa de lui dire en quoi elle pourrait lui faire plaisir et sur la réponse de Mme de la Garraye, pleine d’humilité et de désintéressement, elle ajouta qu’elle voulait son portrait pour se ressouvenir d’elle.

Le Roy envoya effectivement l’année suivante son portrait et celui de la Reine à Monsieur et Madame de la Garraye. Toute la cour suivit l’exemple de leur majesté, les princes, les seigneurs, les ministres, tous s’empressaient de voir Monsieur de la Garraye, de faire connaissance avec lui et de rendre à sa vertu les honneurs qu’elle méritait d’autant plus qu’elle était jointe avec l’humilité la plus sincère.

Cependant le succès des premières découvertes qu’avaient fait Monsieur de la Garraye l’engagea à continuer ses recherches. On conçoit aisément dit l’académicien que nous avons cité, quels effets, ces heureux événemens produisirent sur un homme tel que Mr de la Garraye pénétré des sentimens les plus vifs. Il redoubla ses efforts pour faire de nouvelles découvertes encore plus importantes que les premières s’il était possible et il y réussit. Son laboratoir et son infirmerie l’ont encore aussi utilement servi une seconde fois pour trouver de nouveaux remèdes et pour en constater les vertus. Ces nouveautés interessées, ajoute-t-il, viennent d’être offertes à la protection du Roy par un seigneur ami généreux des savants, souvent leur guide et toujours leur protecteur. Dans les rands élevés où l’on plaçait la naissance et les dignités, il trouve une satisfaction bien digne d’un cœur tel que le sien à se rendre le médiateur des entreprises utiles. C’est par les soins que la bonté et la libéralité du Roy ont cette nouvelle occasion de se signaler et que le public va recueillir une seconde fois le fruit du zèle et des travaux de Monsieur de la Garraye.

On peut voir dans le mémoire de cet habile académicien le détail de ces nouvelles découvertes que fit Monsieur de la Garraye par la dissolution des substances métaliques sans autre agent que les sels neutres les plus doux, secondés uniquement de la chaleur de l’air. Cette dissolution avec les autres préparations qu’on lira avec plaisir dans le mémoire, a produit un grand nombre d’excellents remèdes soit intérieurs soit extérieurs dont l’expérience a démontré les vertus qui sont détaillées et expliquées dans le dit mémoire.

Nous nous contenterons d’extraire ici ce qu’on y lit touchant ce que Mr de la Garraye appelle la quintessence minérale. Cette liqueur très chargée de mars est ainsi nommée parce que si on n’en mêle 30 ou 40 goutes dans une peine d’eau commune, elle lui donne les principales propriétés d’une eau minérale ferrugineuse telle par exemple que celle de Dinan à laquelle Mr de la Garraye l’a toujours comparé.

Un nombre plus que suffisant d’observations faites par Mr de la Garraye et par plusieurs médecins forts éclairés a constaté de la manière la plus certaine que cette liqueur est un médicament très efficace dans la jaunisse, les pâles couleurs, les obstructions, certains vices de la digestions, en un mot dans toutes les maladies pour la guérison desquelles on se sert avec succès des eaux ferrugineuses. La réputation de cette nouvelle eau minérale artificiele est même déjà si établie en Bretagne qu’un très grand nombre de personnes les mettent au dessus de celles de Dinan les meilleures et les plus usitées de la province. L’auteur du mémoire dont nous tirons ce détail est Mr Macquer, docteur régent de la faculté de médecine de Paris, de l’académie des sciences, qui s’est appliqué par goût d’une manière particulière à la chimie et qui a publié plusieurs livres très estimés en ce genre.

Le Roy informé des nouvelles découvertes de Mr de la Garraye parut désirer qu’il vint en faire l’épreuve devant lui comme il l’avait fait des premières. Mais l’âge avancé et les infirmités de Monsieur de la Garraye ne lui permettait plus de faire ce voyage. Il fit agréer ses excuses et il proposa que sa majesté envoya à la Garraye un médecin chimiste avec qui il conférerait de toutes ses découvertes et devant qui on ferait l’épreuve afin qu’après avoir été examinées éprouvées, elles fussent rendues publiques.

Mr Macquer fut choisi pour aller à la Garraye et sa façon de penser étant la même que Monsieur de la Garraye, ils furent très content l’un et l’autre. Mr Macquer admirait dans Mr de la Garraye l’étendue des connaissances que le travail et l’expérience lui avait acquises dans un art assez éloigné de sa profession. Mr de la Garraye admirait dans Mr Macquer une charité et un désinterressement bien au-dessus de toutes les sciences. Il ne lui câcha rien ett lui communiqua sans réserve toutes ses découvertes. L’estime que celui-cy avait conçue pour Mr de la Garraye ne l’empêcha pas d’examiner avec tous les soins et toute l’attention qu’exige de nouveaux remèdes qui décident souvent de la santé, de la vie des hommes. Il s’occupa pendant le temps qu’il passa à la Garraye à dresser ses mémoires sur les conférences qu’il avait avec Mr de la Garraye et sur les expériences qu’il faisait avec lui et il aurait pu sur tout ce qu’il voyait à la Garraye en emporter d’autres tout différents, à son frère, et très proportionné au genre d’étude auquel il s’appliquait.

De retour à Paris, Mr Marquer rendit compte au Roy de tout ce qu’il avait vu et fait. Sa Majesté lui ordonna de travailler sur cela à St Germain sous les yeux de Monsieur le Maréchal de Noailles dans un laboratoire qui était abandonné depuis quelque temps, mais qu’on fit réparer pour cet effet. Après bien des épreuves et des expériences, il lut à l’académie des sciences le mémoire si souvent cité. Il le finit en promettant un second sur les dissolutions des autres métaux et de l’or en particulier qui exigent, dit-il, qu’on fasse encore quelques expériences pour les biens connaître.

Monsieur de la Garraye avait effectivement travaillé sur ce métal et avait trouvé le moyen de le dissoudre de la même manière que les autres sans le secours de la chaleur du feu. Il avait encore trouvé le secret d’une eau stryptique pour arrêter le sang dans les hemoragies et il s’en servait avec succès dans les amputations en mettant sur les playes une compresse imbibée dans cette eau, ce qui épargnent de grandes douleurs.

Nous avons dit que toutes ces découvertes de Monsieur de la Garraye étaient consacrées au profit des pauvres. Outre le soulagement qu’ils en recevaient dans leurs maladies, les gratifications dont il a plu au roy de récompenser le travail de Mr de la Garraye n’étaient employées que pour eux. Sur le rapport de Mr Macquer, Sa Majesté ordonna qu’on délivrat à Mr de la Garraye, un contract de 25 000 livres sur les Postes et il fut appliqué sur le champ à l’établissement des Filles de la Sagesse à Dinan.

Les Filles de la Sagesse ont été instituées par Mr Grignon de Montfort, prêtre du diocèse de St Malo et célèbre missionnaire. La fin de leur institution et à peu près la même que celle des Sœurs de la Charité : elles se consacrent au service des pauvres et des malades, soit dans les hôpitaux, soit ailleurs. La quantité de pauvres dont la ville de Dinan est remplie, fit juger à Monsieur de la Garraye que l’établissement de ces filles était un des plus nécessaires. Il en fonda 4, fit pour elles, l’acquisition d’une maison et jardin qu’il mit en état et qu’il fit meubler. Il y ménagea une apoticairerie qu’il fournit des meilleurs remèdes ; apprit à ces filles la manière de les composer et de les appliquer, leur donna la recette de sa quintessence minérale dont le débit se fait avec succès et leur produit un bénéfice assez considérable. Moyennant tous ces secours et les charités des Dames de la Congrégation de cette ville, ces filles entretiennent une marmitte pour fournir des bouillons et de la viande aux pauvres et aux malades et surtout aux pauvres honteux chez qui elles le porte et l’on ne peut exprimer le bien qu’elles font dans cette ville et les avantages temporels et spirituels qu’elles procurent aux pauvres. Pour rendre cet établisement stable, il obtint des lettres patentes qu’il fit homologuer au Parlement avec les règlemens qu’il joignit à l’acte de fondation.

Monsieur de la Garraye, plusieurs années auparavant, avait fait à Dinan une autre fondation dont le bien n’est pas si étendu, mais n’en est pas moins utile parmi les malades qui lui venaient de tous côtés. Il en trouva plusieurs dont les maladies étaient incurables et qu’on refusait par cette raison de recevoir dans les hopitaux. Il ne pouvait pas non plus les admettre dans le sien parce qu’ils auraient occuppés pendant plusieurs années des lits destinés à d’autres malades et dont on pouvait espérer la guérison et qu’on aurait été obligé de refuser. Il n’est même que trop commun de voir les personnes affligées de ces maladies abandonnées de leur famille et même de leur propres enfans. Ainsi il se trouve qu’un grand nombre de malades sont privés de tous secours par la raison même qu’ils en ont un grand besoin. Mr de la Garraye pénétré d’une tendre compassion se détermina à fonder plusieurs lits pour eux dans une maison dépendante de l’hopital de Dinan où ils recoivent tous les soulagemens qui leur sont nécessaires, où ils sont à portée des secours spirituels et où ils éprouvent que si leurs maladies corporelles sont incurrables, il y a toujours des remèdes assurés contre celle de l’ame quand on ne rejette pas la grace médecinale de J.C. et qu’on se laisse conduire par ce Médecin Céleste qui a composé de son propre sang un remède souverain contre toutes nos infirmités spirituelles. Mr de la Garraye employa à cette fondation une partie des cinquante mille livres dont nous avons dit que le Roi l’avait gratifié en faveur de sa première découverte.

En procurant ainsi aux pauvres de la ville de Dinan des soulagemens si utiles, Mr de la Garraye ne négligeait rien pour les personnes de sa parroisse de Taden. Il y a fondé en 1728, trois sœurs de la Société des Ecoles charitables dont l’institut est à peu près le même que celui des Filles de la Sagesse et des Sœurs de la Charité. Leur instituteur est Monsieur l’Abbé de la Villauchevin, recteur de Plérin dans le diocèse de St Brieuc et depuis mort en Canada. Leur emploi dont elles s’acquittent parfaitement à Taden est de tenir l’école aux jeunes filles et d’avoir soin des malades de la parroisse et des environs. Pour les rendre plus capables, il les faisait venir alternativement tous les jours assister aux pansemens des malades de l’hopital de la Garraye ; elles lui rendaient compte des malades qu’elles avaient ou le consultaient sur la manière de les traiter. Il leur fournissait les remèdes nécessaires et leur apprenait la façon de les préparer. Elles ont pratiquées avec tant de succès ce qu’elles avaient appris à la Garraye que n’ayant lorsqu’elles vinrent à Taden que leur seule maison de Plérin, elles ont depuis été choisies par préférence pour les établissemens charitables qui ont été faits à Nantes, Vannes et Quimper et dans quatre ou cinq autres endroits. En 1733, Monsieur de la Garaye fit encore pour les pauvres de la paroisse de Taden une fondation de quarante boisseaux de bled noir qui leur sont distribué chacque année.

Une autre bonne œuvre attira l’attention de Mr de la Garaye, et s’il n’est pas le premier et le principal auteur de l’établissement dont nous alons parler, il y a du moins beaucoup contribué de plus d’une manière.

Mr l’Abbé de Kergus, aisné de la maison et jouissant d’une fortune assez considérable, résolut d’employer son tems, ses soins et ses revenus à l’avantage du prochain, s’était fixé à un objet d’autant plus intéressant que la pauvreté sy honorable dans les principes de la religion s’y trouvait jointe à la noblesse sy estimable dans l’état. Il voyait avec douleur que la pauvre noblesse très comune en Bretagne était hors d’état de recevoir une éducation convenable à sa naissance. Il gémissait des suites funestes que produisait ce deffaut d’éducation et il crut ne pouvoir rien faire de mieux que de former un établissement pour l’éducation des enfans des pauvres gentis-hommes de la province par le moyen de laquelle on put espérer de voir revivre en eux les vertus de leurs ancêtres. Il n’y a personne qui ne sentent les avantages d’un pareil projet, rien n’est sy grand, sy beau, sy utile et si chrétien.

Cependant il trouva des oppositions, non seulement parce que toutes les entreprises qui viennent de Dieu sont marqués du sceau des désaprouvemens, parce qu’en effet celle-cy considéré sous certains points de vue ne laissait pas d’être sujette à bien des difficultés et des inconvénients. D’ailleurs quel fond pouvait-on faire sur celui qui projettait cet établissement. Quelque bonne volonté qu’eut Mr l’Abbé de Kergus, on sent assez que les revenus d’un particulier, fussent-ils beaucoup au-dessus de ceux de cet abbé ne peuvent avoir aucune proportion avec un sy grand établissement. À ne juger des choses que suivant les lumières de la prudence humaine, il n’y avait que trop de lieu de craindre que les tentatives de Mr l’Abbé de Kergus n’aboutissent qu’à ruiner la famille sans pouvoir seulement comencer l’établissement qu’il projettait.

Il s’y conduisit par des voix d’une prudence supérieure et il ne fut point rebuté des obstacles qui se multipliaient tous les jours. Ne croyant pas devoir s’en raporter à luy seul, il comuniqua ses idées à Mr de la Garaye qui les examina, non pas suivant les règles d’une sagesse timide et craintive, mais par les principes d’une sagesse surnaturelle qui raporte tout à Dieu et qui met toute sa confiance en lui seul. Il encouragea Mr de Kergus, l’exorta à ne se pas laisser vaincre aux difficultéz, l’assura que Dieu soutiendrait cet ouvrage et lui promit de l’aider en tout ce qui dépendrait de luy. Ces promesses ne furent pas stériles et étant convenu avec Mr de Kergus qu’il était important d’engager les états à prendre cet établissement sous leur protection. Ils travaillèrent ensemble aux projets et règlemens et aux mémoires qui devaient leur estre présentés. Monsieur de la Garaye écrivit à Mr le Duc de Pintièvre et à quantité d’autres personnes en place pour les engager à favoriser cet établissement, pour rendre ses sollicitations plus efficaces. Il comença par donner l’exemple et fonda une place. Enfin il n’omit rien pour le succès de cette bonne œuvre.

Ce serait s’écarter du dessein de cet ouvrage de nous étendre d’avantage sur cet article, nous dirons seulement que Mr de Kergus animé par les conseils, les exhortations et les exemples de Mr de la Garaye s’appliqua avec un nouveau zelle à faire réussir son projet ; qu’il vint enfin à bout de vaincre toutes les difficultéz et de surmonter tous les obstacles qui s’y opposaient et que l’on doit en partie à Mr de la Garaye l’état où se trouve aujourd’huy un établissement sy honorable à la province et qui a peut estre donné l’idée de l’école militaire dont l’époque ne sera pas moins glorieux au règne du Roy que celle de l’établissement des invalides à celui de son auguste bisayeul. Ces deux établissements seront des monuments toujours subsistants de la grandeur des deux monarques et encore de leur humanité et de leur amour pour leurs sujets.

La guerre contre les anglois en 1744 donna à Mr de la Garaye, une nouvelle occasion d’exercer sa charité et luy fit naitre la pensée d’un établissement qui n’eut pas lieu à la vérité, mais dont il n’a pas perdu le mérite devant Dieu.

Une maladie contagieuse s’étant mise parmis les prisonniers anglais qui étaient en grand nombre à Dinan, ils furent transféré du chateau à l’hopital. La contagion augmenta au point qu’on eut lieu de craindre qu’elle se répandit par toute la ville. Les deux médecins, les Sieurs Muslet Grubusson et Escalot, qui voyaient les malades, gagnèrent le mal et en moururent. Celui de Mr de la Garaye engagea à les vissiter ensuite, et le Sieur Courant y contractère une maladie qui dura six mois et dont ils furent à l’extrémité. Le chirurgien major de la Garaye, l’apoticaire et les garçons chirurgiens moururent de ce mal. Des demoiselles de Saint Thomas qui ont soin de l’opital, les unes moururent et les autres très mal. En sorte que personne ne voulait plus approcher de l’hopital. Cependant les pauvres malades, sans médecins sans remèdes sans linges, trois ou quatre dans un lit et si proche l’un de l’autre, qu’il s’ensuivait une infection affreuse. Dans cet état, il n’est pas surprenant qu’il en mourut une quantité étonnante.

Mr de la Garraye en fut informé et déclara qu’il voulait être leur médecin. Plusieurs personnes ne manquèrent pas de lui faire à ce sujet les représentations les plus fortes sur le danger auquel il s’exposait. On le pria de considérer que pour secourir des hérétiques, il risquait de priver ceux qui ont le bonheur de professer la véritable religion des secours que lui seul pouvait donner. Mme de la Garraye joignit ses prières aux différentes sollicitations qu’on lui faisait et lui dit tout ce qu’elle pût pour l’arrêter. Mais rien ne fût capable de lui faire changer de résolution : « Ce sont nos frères, disait-il, quoique dans l’erreur ils ont plus besoin que personne de notre compassion ». Il alla donc les visiter se faisant suivre d’un interprète, ordonna pour chacun ce qu’il jugeait convenable, envoya les remèdes nécessaires, fit distribuer des lits pour séparer les malades et fit donner du linge. Son exemple engagea un médecin à aller les voir, comme ce médecin s’en est expliqué lui-même et continua depuis les visites. C’est le même qui y contracta cette maladie si longue et si dangereuse dont nous avons parlé cy-dessus.

Cependant Mr de la Garraye pensait à prévenir dans la suite la contagion qui venait de faire un si grand ravage. Pour cela il imagina de faire construire dans le champ de Dinan du côté du chateau, un batiment capable de loger 100 prisonniers malades et il aurait été très facile de les transporter du chateau dès qu’ils seraient attaqués de la maladie. Outre l’avantage que cette espèce d’infirmerie devait procurer aux prisonniers, l’hopital y trouvait aussi son profit : ce batiment en temps de paix pourrait être loué environ 200 livres dont l’hopital aurait profité et en temps de guerre, les prisonniers anglais auraient été séparés des malades de la ville, ce qui était très à désirer pour les uns et pour les autres et qui allait encore à la décharge de l’hopital.

Mr de la Garraye écrivit à Mr de Maurepas pour lui proposer ce projet et offrit d’y contribuer d’une somme de 15 000 livres. Ce ministre donna ordre à Mr Guillot, commissaire de la Marine, d’en conférer avec lui. Ce dernier, si connu par son inclination bienfaisante et charitable, ne demandait pas mieux que d’entrer dans les vues de Mr de la Garaye, mais le mal présent demandait des remèdes plus prompt : on se contenta donc de faire accomoder de grandes mansardes à l’hopital général pour y placer les prisonniers anglais et les séparer des autres malades. On prit des mesures pour que les uns et les autres ne manquassent d’aucun secours et la paix qui se conclut quelques semaines après fit perdre de vue le projet de batiment.

Un obstacle d’une nature différente s’opposa à une autre fondation que Monsieur de la Garraye avait résolu de faire. Il avait un fond d’une somme considérable dont la rente devait être employée à habiller chaque année les pauvres des parroisses à 3 lieues aux environs de son chateau. Il avait fait tous les arrangemens de manière que chaque paroisse devait avoir une somme annuelle proportionnée au nombre des pauvres et qui aurait été employée par MM. les Recteurs à les habiller suivant l’intention des fondateurs. L’édit de 1749 touchant les acquisitions de gens de main morte dérangea son projet et en empêcha l’exécution, mais sa charité n’y perdit rien. Ne pouvant faire une fondation perpétuelle comme il le désirait, il prit le parti de faire distribuer aux pauvres des mêmes paroisses le fond dont il leur destinait la rente.

Je ne parle point de plusieurs autres fondations qu’il a faites en tout ou en partie. Il a fondé à la Grande Visitation de Rennes un salut pour la dévotion au Sacré Cœur de Jésus. Il a contribué à l’achât d’une maison dans la même ville pour les petites écoles. Il a donné un fond pour faire le catéchisme aux prisonniers de Dinan et pour leur distribuer du linge, il a fait aussi un fond pour le linge des prisonniers de Rennes. Fort peu de temps avant sa mort, M. le Marquis de Bois de la Motte ayant fondé à Trigavou deux sœurs de la Sagesse dans les mêmes vues que celle de Dinan, Mr de la Garraye voulut avoir part à la bonne œuvre en en établissant une troisième. On ne finirait pas si on voulait suivre le détail de toutes les bonnes œuvres où il est entré.

Nous finissons tout ce qui regarde ses idées de charité par une dernière qui quoique sans effet marque cependant de quel esprit il était animé.

Il avait été reçu en 1725 dans l’ordre de Saint Lazare ; en 1729, Monseigneur le Duc d’Orléans l’honora de la dignité de grand hospitalier de l’ordre royal et militaire de Notre Dame du Mont Carmel de St Lazare de Jérusalem dans la province de Bretagne. Plusieurs chevaliers et commandeurs de l’ordre l’engagèrent un ans ou deux après à faire un voyage à Paris pour une affaire de conséquence qui regardait l’ordre touchant St Jacques de l’hopital où il fut nommé par M. le Duc d’Orléans un des commissaires dans l’examen de cette affaire. Il se servit de la confiance qu’on lui témoignait pour proposer à S. A. S. l’établissement d’un hopital de l’ordre, il lui représenta que ce serait un moyen d’occuper utilement les chevaliers ; qu’ils pourraient y servir les pauvres par quartier ou autrement il s’offrit de le meubler et d’y passer un an. Le prince gouta le projet et admira la charité qui en était le principe mais ce projet est resté sans exécution par des raisons qui ne sont pas de notre sujet.

Livre Sixième[modifier]

Quelqu’occupé que parut être et que fut en effet Mr de la Garraye du soin de son hopital et de la multiplicité de tant de bonnes œuvres si différentes, il ne négligeait pas sa propre sanctification. L’amour qu’il avait pour les pauvres ; les services qu’il leur rendait, n’étaient pas en lui l’effet d’une compassion naturelle ou d’une vertu purement humaine, c’était la charité chrétienne qui l’animait. C’était pour Dieu et en vue de Dieu qu’il avait consacré son temps, son bien, son repos et sa santé au soulagement des misérables qu’il regardait ainsi qu’ils sont en effet comme les membres de J.C. C’était dans cette vue qu’il traitait tous les malades avec un soin, une attention, une douceur dont les médecins et les gardes les plus affectionnés n’approchèrent jamais et cela sans distinction parce qu’il ne considérait en eux que la personne de J.C. Aussi quand les malades après leur guérison venaient le remercier et prendre congé de lui : « Retournez, leur disait-il, dans votre paroisse et sitôt que vous serez rendu, allez dans l’église remercier Dieu, car c’est à cause de lui que vous avez été reçu ici ». Sa charité pour les pauvres n’était donc qu’une suite de son amour pour Dieu. Or cet amour ne scaurait subsister dans une âme sans lui inspirer un zèle ardent pour sa propre conversion et perfection et pour se rendre de jour en jour plus agréable à l’objet unique de son amour.

La vie de Mr de la Garraye était assez unie ; les exercices de la journée étaient réglés et il n’y avait en apparence rien que de commun et ordinaire, mais rien n’était moins commun que les sentimens qui animaient ses actions communes et qui leur donnaient aux yeux de Dieu un prix que les actions éclatantes n’ont pas toujours.

Il se levait ordinairement à 5 heures et demi et se retirait tout de suite dans son cabinet où il faisait ses prières et travaillait ensuite à ses affaires jusqu’à la prière commune pour les gens de la maison qui se faisait sur les 7 heures et à laquelle il assistait très exactement.

S’il y avait dans son hopital quelque malade en péril de mort ou à qui on dut faire quelque opération dangereuse, la première chose qu’il demandait en se levant était comment ils avaient passés la nuit et dans quel état ils se trouvaient. Après la prière commune, il se rendait à l’hopital et était toujours présent aux pansemens des malades à moins que la maladie et quelqu’autres affaires très pressées ne l’en empêchassent. Il entendait ensuite la messe qui se disait à la chapelle de l’hopital et qui était suivie d’une lecture de piété. Le reste de la matinée était employée à faire des opérations ou à donner des consultations aux malades. Il en avait quelquefois une si grande affluence qu’à peine trouvait-il le temps de diner. Quoique le temps de ce repas ne fut qu’environ une demie heure, on y faisait pendant la plus grande partie de ce temps une lecture spirituelle. Le diner des pauvres précédait sur les onze heures. Mr de la Garraye y disait toujours comme au souper la bénédiction et les grâces. Il faisait lui-même les portions avec Mme et les portaient souvent.

Il montait assez régulièrement à cheval environ une heure après midi, à l’exception des fêtes ou des dimanches et allait dans son parc voir les ouvriers, ce qui l’occupait une partie de l’après diné. Lorsque le temps ou d’autres raisons ne lui permettaient pas cette espèce de récréation, il s’occuppait à la lecture ou à l’étude de la chirurgie ou de la chimie. Il revenait sans manquer à l’hopital sur les 5 heures où l’on disait le chapellet, il servait ensuite le souper aux pauvres, leur faisait la prière du soir, leur portait dans leurs lits de l’eau bénite et leur faisait répéter les actes de foi, d’espérance et de charité. Ces exercices pour lesquels Mme de la Garraye suppléait à son absence en cas de maladie ou d’affaires pressantes finissait sur les six heures et demie et étaient suivies du souper de la maison qui ne durait qu’un bon quart d’heure. Après souper, il se retirait dans son cabinet où il s’arrêtait avec Mme de la Garraye à faire quelque lecture ou quelque conversation pieuse. À sept heures et demi, les domestiques étant rassemblés, on leur faisait pendant une demie-heure une lecture de la vie des Saints, la prière ensuite et le sujet de méditation pour le lendemain. Ces lectures finies, Mr de la Garraye, donnait ses ordres aux chirurgiens pour les malades et chacun se retirait en silence.

Tel était l’ordre des exercices de la journée exactement observé dans cette sainte maison pendant environ 40 ans. Il y a eu de temps en temps quelques changemens que les circonstances ou les infirmités ont rendu nécessaires, mais ces changemens ne regardaient que les heures ou tout au plus quelques exercices peu essentiels. Le fond a toujours été le même et Mr de la Garraye a toujours été si exact que les visites qu’il recevait quelque fois des personnages les plus respectables ne le dérangeaient point de ses exercices.

Sa piété n’avait rien de singulier, il suivait les pratiques les plus usitées dans l’église, mais il les sanctifiait par l’esprit de foi et d’amour qui l’accompagnait partout pendant plusieurs années depuis sa retraite. Il s’approchait de la communion tous les dimanches et fêtes et deux autres jours de la semaine. Depuis il fut assez longtems sans s’en approcher plus souvent que tous les 15 jours : la crainte de fatiguer les confesseurs qui venaient à la Garraye et un excès d’humilité lui avaient fait ainsi diminuer le nombre de ses communions. Mais les pères Capucins de Dinan à qui il s’adressait ordinairement pour la confession, lui firent sentir le tort qu’il avait de ne pas s’approcher plus souvent d’un sacrement si propre à nourrir, à fortifier, à perfectionner la charité et plusieurs années avant sa mort, il se remit dans l’usage de communier tous les huit jours et quelque fois plus souvent.

Pendant que sa santé le lui a permis, il assistait régulièrement à la grand’messe dans sa paroisse, quoiqu’éloignée d’une grande demie lieue de son chateau, mais il savait que la solide dévotion consiste à remplir d’abord ce qui est du devoir et que la peine et l’incommodité qui peut s’y trouver attachée doit être regardée comme la pénitence la plus nécessaire. Il s’était fait recevoir dans les pieuses confréries établies à Dinan et il en suivait les principaux exercices. Le jour de la procession des confrères de la Croix, il s’y rendait avec Mme de la Garraye qui portait la croix à la tête des femmes comme lui à la tête des hommes. Outre les exercices de piété qui se faisaient à l’hopital et où il ne manquait guère de se trouver, il s’acquittait régulièrement des prières auxquelles il était tenu à raison des confrairies dont il était. Il adjoutait à ses prières les sept psaumes de la Pénitence qu’il a réitéré exactement tous les jours à genoux jusqu’à ce qu’il se fut rendu aux sollicitations qu’on lui fit d’entrer dans l’ordre de St Lazare. Depuis ce temps là, il n’a jamais manqué de dire l’office de la Sainte Vierge et c’était une des principales raisons qui l’engagea à entrer dans cet ordre. La dévotion qu’il avait pour la Très Sainte Vierge lui faisant regarder comme un grand bonheur l’obligation qu’il contractait par là de réciter tous les jours son petit office. Il le disait tout entier à genoux à moins que la maladie ne l’empêcha et alors il se le faisait lire et le répétait tout haut, ce qu’il a continué jusqu’à l’avant veille de sa mort.

Il joignait à la prière une lecture assidue des livres spirituels de l’Ecriture Sainte. Il faisait de cette lecture sa principale occupation dans le temps que les exercices de piété et de charité lui laissaient libre et il y employait quelquefois trois ou quatre heures dans la journée.

Plus il lisait ces divins livres, plus il les admirait, il y trouvait toujours des nouvelles beautés qu’il croyait n’avoir jamais remarquées et il les possèdait si parfaitement, surtout le nouveau testament, qu’il s’appercevait si les citations qu’on en faisait n’étaient pas justes. Après l’Ecriture Sainte, il avait un attrait particulier pour les vies des Saints, parce qu’on y voyait, disait-il, le chemin de la perfection chrétienne frayé et battu par les personnes du tempéramment le plus faible et le plus délicat. C’était aussi les livres qu’il lisait le plus souvent avec Mme de la Garraye et qui servaient pour la lecture commune où tous les domestiques assistaient. Il se faisait à lui-même l’application de ce qu’il lisait et l’on jugeait aisément par ses discours et par ses actions qu’elles avaient été les matières de ses lectures. Ses prières et ses saintes lectures faites dans l’esprit de la foi, augmentaient, fortifiaient, perfectionnaient en lui ce même esprit qui l’accompagnait partout et qui animait toutes ses pensées, tous ses sentimens, toutes ses paroles, toutes ses actions ; qui lui fournissait des règles certaines pour toute la conduite de sa vie et qui faisait son caractère propre.

Cet esprit de foi lui avait inspiré un grand respect et une grande soumission pour les décisions de l’église. Il disait souvent que la branche ne pouvait vivre que tant qu’elle demeure attachée à la tige ; que l’obéissance est le partage et la marque distinctive du chrétien. Il gémissait sur l’aveuglement de ceux qui refusent de se soumettre aux dernières décisions de l’église et notamment à la Constitution Unigenitus et il ne craignait point de dire qu’on devait les regarder comme des hérétiques avec qui les véritables fidèles devaient avoir le moins de commerce qu’il était possible. Il en donna lui-même l’exemple dans une occasion qui fit quelque bruit. S’étant trouvé en 1718 ou 1720, seul dans l’église de St Sulliac à 5 heures du matin, un prêtre nommé Mr Jamet lui demanda s’il voulait bien lui répondre la messe. Après un moment de réflexion, Mr de la Garraye qui avait des soupçons trop bien fondés sur la manière de penser de ce prêtre, ayant voulu s’en éclaircir et ayant sçu de lui-même qu’il avait appellé de la Bulle Unigenitus : "Trouvez bon, lui dit-il, que je ne vous serve pas la messe. Il n’y avait aucun témoin de ce qui se passait, mais le prêtre l’ayant dit à son recteur, celui-ci en informa M. l’Evêque de St Malo qui écrivit à Mr de la Garraye sur le scandale qu’il avait donné. Mais ce prétendu scandale produisit au contraire un très grand bien:un an après, ce prêtre vint parler à Mr de la Garraye, lui parut fort touché d’avoir appellé et lui demanda de qu’elle manière il pourait réparer sa faute. Mr de la Garraye lui dit qu’il devait faire une rétractation en forme et la faire signifier à l’officialité. Sur ce que le prêtre répliqua qu’il n’avait pas le moyen de payer les frais qu’il en gouterait pour cette signification, Mr de la Garraye lui prêta trente ou 40 livres et l’on assure que la rétractation fut faite et que ce bon prêtre fut depuis très soumis à cette loy de l’église universelle.

Il ne fut pas le seul que Mr de la Garraye ramena à la soumission. Parmi plusieurs exemples qu’on pourait citer, celui de Mr Charles est un des plus remarquables. C’était un prêtre appellant qui passait pour très sçavant et très zélé. Il logea pendant quelque temps au chateau de la Garraye, je ne scais à quelle occasion. Mr de la Garraye lui faisait lire les principaux ouvrages qui paraissaient sur les matières du temps et surtout les mandemens et instructions pastorales des évêques, car il avait soin de se procurer ces écrits aussitôt qu’ils paraissaient et il les lisait avec soin soit pour se confirmer dans la foi et dans l’obéissance due aux décisions de l’église, soit pour être en état d’y confirmer les autres ou de les faire revenir de leurs préventions. Après que Mr Charles eût lû ces différentes instructions, ils en conférèrent souvent ensemble. Dieu bénit le zèle de Mr de la Garraye ; ces lectures et ces conférences dissipèrent les préjugés de Mr Charles. Il reconnut et détesta sincèrement ses erreurs ; rétracta son appel ; donna un acte de sa soumission pardevant notaire et répara dans la suite par une humble et parfaite soumission le scandale de sa désobéissance.

Ceux qui ont pratiqué Monsieur de la Garraye scavent de quelle manière il pensait par rapport à ce qui se passe depuis quelques années au sujet des affaires de l’église. Je ne sçais si l’on trouverait dans le royaume un évêque dont le zèle soit plus ardent qu’était le sien, il avait beaucoup de peine à ne pas condamner les ménagemens que les plus décidés se croyaient obligés de garder pour éviter des plus grands maux. Il comparait aux apôtres, les prélats qui souffraient pour une cause qui intéresse si fort la religion. Il était pénétré des maux que souffrait l’église mais il disait hautement que l’unique remède à ces maux était une fermeté à l’épreuve de tout et une disposition à tout souffrir plutot que de molir et de céder à l’orage. C’est ainsi que qu’il s’exprimait dans les lettres que j’en ai reçues et dans les conversations que j’ai souvent eû avec lui sur ce sujet.

La religion est une suite nécessaire de la foy et elle est d’autant plus parfaite que cette dernière vertu est plus vive. Il n’est donc pas étonnant que Monsieur de la Garraye fit paraître sa religion dans tous les actes qui y ont raport et que son extérieur répondit aux sentimens intérieur dont il était pénétré. On a vu avec quel respect, il récitait ses prières, avec quelle modestie et quelle humilité, il se confondait dans la pratique de piété avec le peuple fidèle et nous pouvons ici ajouter un trait qui prouve combien il était pénétré de la grandeur du Dieu que nous servons et combien il était persuadé que devant cette majesté Souveraine et dans les choses qui regardent le Culte Divin, il n’y a aucune distinction qui ne doive disparaître. Se trouvant un jour à l’église paroissiale de Taden où devait se faire une procession du St Sacrement, le bedau présenta deux flambeaux à deux notables de la paroisse et ensuite il alla en présenter deux autres, l’un à Mr de la Garraye et l’autre à l’un de ses laquais, Mr de la Garraye ne parut pas faire attention à cette bêtise, il prit le flambeau, le porta à côté de son laquais pendant toute la procession, peut-être même ne fit-il réellement aucune attention, la présence de J.C. occuppant toutes ses pensées et ne lui permettant point d’en avoir d’autres.

Mais en quoi, il faisait principalement paraître sa religion, il gémissait de voir le mépris et l’avilissement où ils sont tombés et ne voulait avoir aucun commerce avec ceux qui en parlait d’une manière contraire à ce qui est du aux oints du Seigneur. Il avait très mauvaise opinion de la foy de ceux qui tenaient ces sortes de discours par rapport aux prêtres en général et surtout par rapport aux premiers pasteurs. Il n’est pas aisé en effet de concilier ce que la foi nous enseigne touchant la dignité éminente du sacerdoce avec le méprise de ceux qui en sont honorés. L’expérience a toujours montré qu’une partie essentielle de la véritable piété consistait dans l’honneur qu’on rend aux prêtres et cette même expérience avait appris à Mr de la Garraye que tous ceux qui témoignaient si peu de respect pour eux, n’avaient pas plus de soumission pour les décisions et les loix de l’église. Il était surtout plein de la plus profonde vénération pour le Souverain pontif qu’il regardait toujours comme le vicaire de J.C. Il poussait même sur cet article la délicatesse à un point où bien des gens trouveront de l’excès, mais c’est que la plupart des personnes mêmes pieuses ne sont pas accoutumées comme lui à régler leurs pensées et leurs sentimens par les seules lumières de la foi. Ayant demandé au chapelain de son hopital s’il n’avait pas quelques livres où se trouvassent les actes des martirs des premiers siècles, celui-ci lui répondit qu’il n’avait que l’histoire ecclésiastique de Mr Fleuri, qu’il avait copié tout au long plusieurs de ses actes authentiques. C’est un méchant livre, répondit Mr de la Garraye, je l’avais autrefois, mais je m’en suis défait parce qu’il ne parle pas avec assez de respect du chef de l’église. Nous croyons pouvoir placer ici les grâces particulières qu’il a reçu du St Siège ; Notre St Père le Pape Benoit XIV informé de son grand âge et de ses infirmités, lui envoya une permission spéciale de faire gras les jours d’abstinences et sur le mémoire qui lui fut présenté par le Révérend Père Aimé de Lambale, procureur et difiniteur général de l’ordre des Capucins, ledit mémoire contenant l’éloge des vertus admirables de Mr de la Garraye et en particulier de son zèle pour les dernières décisions de l’église sur lesquelles Dieu avait répandu sa bénédiction s’étant servi de lui pour ramener plusieurs personnes à la soumission qui lui est due; le Souverain Pontif ayant égard au contenu dans ledit mémoire et au désir qu’avait Mr de la Garraye de participer à l’indulgence que les papes accordent pour l’article de la mort, la lui accorda par une réponse au bas du mémoire signé et écrit en entier de sa propre main, ce qui, comme tout le monde le sçait, est une faveur très rare.

L’effet le plus naturel d’une foi vive, mais en même temps le plus rare est le détachement de toutes les choses de la terre et de la vie même : détachement qui non seulement fait accepter la mort avec patience et résignation, mais qui la fait désirer comme le moyen unique de parvenir à la Vie Bienheureuse qui est le terme de notre espérance et qui devrait être l’unique objet de tous les mouvemens de notre cœur. Cette disposition si rare et si parfaite était celle de Mr de la Garraye : plein de confiance en la bonté et en la miséricorde de Dieu, il ne concevait pas qu’un chrétien qui tâche de pratiquer les devoirs de sa religion put craindre la mort. « Au contraire, disait-il, il doit la souhaiter puique c’est le moyen de voir Dieu et de le glorifier éternellement ».

Quelques jours avant sa mort, trouvant que son poulx était dans son état naturel, il en témoigna quelque peine. On lui dit que c’était un mal de moins de n’avoir pas la fièvre et qu’il fallait en remercier Dieu. Mais, répondit-il, on ne meurt pas sans fièvre et on ne voit point Dieu sans mourir. Ce désir de posséder Dieu l’occupait tout entier : un médecin lui disant que sa maladie était une maladie de vieillesse que selon les apparences serait la dernière ; « Tant mieux, répliqua-t-il, j’espère de la miséricorde de Dieu que je le verray plutôt ».

Ces sentimens, quand ils sont aussi sincères qu’ils l’étaient dans Monsieur de la Garraye supposent une charité parfaite qui exclut toute contrainte. L’amour de Dieu était en effet sa grande vertu, comme elle devrait l’être de tous les chrétiens ; c’était le mobile de toute sa conduite et si les œuvres, suivant la pensée de St Grégoire, sont la preuve de l’amour, il est aisé de conclure de tous ce que nous avons dit qu’elle était la perfection de l’amour que Mr de la Garraye avait pour Dieu. Cependant tout ce qu’il faisait ne paraissait rien à la grandeur de son amour : « Nous répétons sans cesse, disait-il, que nous aimons Dieu, mais l’amour opère de grandes choses et moi je ne fais rien. Je voudrais bien et je ne sçais comment marquer à Dieu mon amour ». La joie qu’il faisait paraître dans ses aumônes et dans les services qu’il rendait aux pauvres, était encore une preuve plus certaine du principe qui l’animait parmi ses charités. Il avait plusieurs années avant sa mort, fait une grande provision d’habillemens pour tous les pauvres qui en manquaient. Plus ils s’en présentaient, plus sa joie était sensible ; il allait lui-même leur chercher les habits qui leurs étaient destinés et quand il les voyait en grand nombre : « Voilà qui va bien, disait-il, nous aurons soin que les habits ne nous manquent point. Donnons, ajoutait-il, et donnons largement suivant la nécessité des pauvres, soit à ceux de notre hopital, soit à tous les autres. Dès qu’il était averti qu’il paraissait un pauvre, nulle occupation, nulle compagnie ne l’arrêtait. Il courrait ou plutôt il volait. Le nombre des malades ne le rebutait et ne le fatiguait jamais parce qu’il avait toujours dans l’esprit et très souvent dans la bouche les paroles de J.C. : » J’ai été pauvre, malade, nud, etc."

Mais ce qui montre encore mieux que toutes ses bonnes œuvres avaient pour principe l’amour de Dieu, c’est qu’il était autant et plus sensible au besoin spirituels des pauvres qu’à leurs besoins corporels. Les prières, les lectures, les catéchismes qu’il leur faisait faire, les exhortations qu’il leur faisait souvent lui-même, soit en général, soit en particulier, soit pour les engager à s’approcher des sacremens, soit pour les porter à faire un bon usage de leurs souffrances, l’attention qu’il avait de profiter de tous pour les élever à Dieu, découvrait les sentimens dont son cœur était rempli et le désir ardent qu’il avait de faire aimer celui qu’il aimait lui-même uniquement.

Ce désir qu’il avait du salut des pauvres, lui faisait craindre quelquefois de favoriser par ses aumônes, l’oisiveté de certains fainéants et vagabonds, mais d’un autre côté, il en coutait trop à son cœur et à sa foi pour refuser ceux en qui il considérait la personne de J.C. Il disait quelquefois que ce serait un grand bien et une charité d’occuper tous les pauvres parce que l’homme est né pour le travail et que l’oisiveté est la mère de tous les vices et lorqu’il se présentait à lui des pauvres qui lui paraissait pouvoir vivre du travail de leurs mains, il leur représentait tout doucement que celui qui ne travaille point ne doit point manger. Ces pauvres lui répondaient comme ils font d’ordinaire qu’ils n’avaient point de travail et il leur en donnait. C’est par ce motif qu’il établit à Dinan, comme nous l’avons dit, une espèce de manufacture pour filer du coton et les filles qui ne scavaient pas le filer, l’apprenaient par d’autres, préposées à cet effet. C’est par les mêmes motifs qu’il faisait travailler à bien des choses qui lui étaient assez inutiles. Il lui paraissait cependant que ce n’était pas la meilleure manière de faire l’aumône parce que souvent on se recherchait autant ou plus que le soulagement des pauvres. Quand l’ouvrage qu’il avait donné à faire était fini : « Me voilà bien payé, disait-il, du plaisir que j’ai fait à ces gens. Je n’en ai pas grand mérite devant Dieu. Il aurait été mieux de leur donner purement pour l’amour de J.C. l’argent qu’ils ont gagnés ».

On peut dire que sur cet article, Mr de la Garraye, n’a jamais été parfaitement tranquille et je ne puis omettre à ce sujet une conversation que j’eus avec lui quelques années avant sa mort : nous nous entretenions ensemble des moyens de rendre l’aumône plus méritoire pour celui qui la fait et plus utile à ceux qui la recoivent ; il était difficile d’être queleque tems avec lui sans que la conversation tomba sur ce sujet et il parlait encore alors de l’abondance de son cœur. Je lui disais que le plaisir de soulager les pauvres serait parfait, s’il ne s’en trouvait plusieurs qui abusent des aumônes qu’on leur fait pour mener une vie fainéante et libertine, qu’à la vérité la charité chrétienne ne voulait pas qu’on examinât scrupuleusement ceux à qui l’on donne mais que cependant il était fâcheux d’entretenir l’oisiveté et le libertinage des mauvais pauvres qui sont ordinairement plus importuns que les autres : « Puisque nous sommes sur cet article, me dit-il, je veux vous consulter sur une peine que j’ai depuis longtems ». Il se présente ici un nombre prodigieux de pauvres passants qui viennent à toutes les heures du jour et ils s’en trouvent beaucoup qui paraissent très en état de gagner leur vie par le travail. Je savais que bien des gens et surtout ceux qui regardent l’aumône moins comme un acte de charité chrétienne que comme un acte de police, disait assez hautement que les grandes charités de M. de la Garraye faisaient plus de mal que de bien parce qu’elles attiraient des paroisses éloignées quantité de pauvres fainéants qui restaient ensuite dans le pays et qu’ils diminuaient les aumônes qui auraient dues être réservés aux véritables pauvres des lieux. Ainsi je lui répondis que je ne voyais pas grand mal à renvoyer des passants inconnus ; que le peu qu’on leur donnait ne pouvait pas leur être d’un grand secours ; que cependant ce peu, par le grand nombre, montait à des sommes considérables qui pouvaient être employées beaucoup plus utilement ; qu’il devait avoir moins de scrupule qu’un autre de renvoyer ces passans parce qu’on ne pouvait pas l’accuser de chercher par là un prétexte de ne pas faire l’aumône ou de la faire moins abondante ; que d’ailleurs on était bien aise d’avoir quelque tems à soi ; que le sien était précieux par l’employ qu’il en faisait. Il m’arrêta à ces paroles : « Vous n’avez point entendu, me dit-il, en quoi consiste ma peine. Je n’ai garde de plaindre ni le temps que j’employe à écouter les pauvres ni l’aumône que je leur fais. Dès qu’il s’en présente, je quitte tout pour aller leur parler et je n’en refuse aucun, mais je me laisse aller quelquefois à ma vivacité : avant que de leur donner, je les gronde de ne pas travailler ; je leur reproche leur fainéantise et il me semble que je fais mal en cela ; que je devrais commencer par leur faire l’aumône et leur donner ensuite avec douceur les avis que je croirais nécessaires ».

J’avoue qu’un pareil scrupule me confondit et je ne pus m’empêcher de le lui temoigner. « Au reste, ajoutai-je, quand on pousse la charité pour les pauvres à cette délicatesse de sentimens, on peut sans craindre suivre ce qu’elle inspire ; une charité aussi parfaite est toujours accompagné de la prudence nécessaire ; elle a aussi sa vivacité et ses reproches qui loin d’en diminuer le prix, la rendent encore plus méritoire ». En effet, malgré ce que les gens du monde et les politiques en ont pu penser, malgré les inquiétudes que Mr de la Garraye a eû lui-même quelquefois, personne n’a mieux que lui sçu concilier dans la distribution de ses aumônes, la simplicité et la prudence. Il s’était fait une loi de ne refuser personne et l’exemple de tous les saints le justifie assez sur ce point, mais il donnait peu à ceux qu’il ne connaissait pas et qui pouvaient suppléer par leur travail à la modicité de l’aumône qu’on leur faisait. Il réservait l’abondance de ses charités pour un vrai besoin, donnant toujours la préférence à ceux qui étaient plus pressants et aux personnes qui en étaient le plus dignes par la régularité de leur conduite. Tout ce que nous en avons dit en est une preuve plus que suffisante. Nous ajouterons seulement qu’il craignait si fort d’authoriser l’oisiveté qu’il donnait toujours quelques occuppations aux pauvres malades de son hopital lorqu’il n’y avait aucun danger qu’elle retarda leur guérison. D’ailleurs, une des choses qu’il avait principalement en vue dans ses aumônes, c’était d’empêcher, autant qu’il pouvait, que Dieu ne fut offensé. C’est pour cela qu’ayant appris que dans les paroisses de Taden et de Quévert, les enfans de différents sexes quoique d’un âge raisonnable, couchaient ensemble faute de lits, et même avec leur père et mère, il en fit distribuer une grande quantité.

C’est encore pour cela qu’il donnait aux pauvres de quoi acheter du bois afin qu’ils ne fussent pas tenté d’en voler. Quelquefois comme Mr son père, il se détournait de son chemin pour n’être pas apperçu de ceux qui coupaient de ses bois, mais il en avait ensuite du scrupule et leur faisait donner de quoi en acheter : "Ce n’est pas, disait-il, que je m’embarasse beaucoup du bois qu’ils me prennent ; ils m’en ont pris de tout temps et je n’en suis pas moins riche, mais ils pechent et nous sommes obligés autant que nous pouvons d’empêcher que Dieu ne soit offensé.

Sa charité pour le prochain ne se bornait pas aux pauvres, elle s’étendait généralement à tout le monde et le portait principalement à empêcher l’offense de Dieu qui est en même temps le plus grand mal de l’homme. Ainsi il ne craignait point de parler des vérités de l’Evangile devant les personnes du monde et de reprendre dans les occasions tout ce qui y était contraire. Quelqu’un s’étant apperçu qu’il était très circonspect à interroger certaines personnes, lui demanda la raison de cette grande réserve qui ne laissait pas de mettre une espèce de contrainte dans la conversation : « C’est, lui répondit-il, que je crains de leur donner occasion de mentir ». C’était surtout par rapport à ses domestiques et autres personnes qui dépendaient de lui, qu’il se croyait obligé de veiller à ce que Dieu ne fut point offensé. Il reprenait en particulier ceux de ses domestiques qui étaient tombés en quelques fautes considérables, mais c’était toujours par des motifs de religion et avec une tendresse de père qui forçait en quelque sorte d’aimer ses répréhensions : s’ils se corrigeaient, il n’en n’était plus parlé ; s’ils continuaient, il les mettait dehors, surtout lorsqu’il s’agissait de galanterie. À l’égard de ceux qui étaient sujet à s’enyvrer, il leur ordonnait quelque pénitence comme de ne point boire de cidre pendant un certain temps : lorsqu’ils se soumettaient, il les gardait tant qu’il y avait lieu d’espérer qu’ils se corrigeraient, mais il les congédiaient lorsqu’après quelques épreuves il voyait qu’ils étaient incorrigibles. On l’a vu mettre dehors de ses maiteries des fermiers quoiqu’ils payassent fort bien et qu’il ne fut pas facile d’en trouver dont on fut aussi sur parce qu’ils menaient une vie peu chrétienne et il menaça d’en faire autant à quelques autres qui firent des pileris au son des instrumens. Cette sévérité n’avait dans le fond d’autres principes que la charité, aussi personne n’était plus indulgent que lui dès qu’il était question de fautes où Dieu n’était point offensé. Il faisait semblant de ne pas s’appercevoir et ne voulait pas que les autres le relevassent et cela lors même que par bêtise ou par maladresse ses fautes l’incomodaient beaucoup. Mr de la Garraye s’appercevant dans sa dernière maladie que ceux qui le servaient, augmentaient ses souffrances par leur peu d’adresse, leur recommandaient d’avoir plus d’attention à ce qu’ils faisaient : « Laissez-les, disait-il, ils font très bien ». Cette indulgence venait de la considération de la bonté de Dieu à son égard et il avait coutume de dire que la vue de nos misères doit nous inspirer une grande douceur pour le prochain.

On a toujours remarqué que cette douceur pour les autres était ordinairement accompagné d’une grande sévérité pour soi-même. Mr de la Garraye nous en fournit un exemple qui sans avoir rien de frapant et de singulier ne laissait pas d’être un modèle d’une mortification universelle d’autant plus agréable à Dieu que que la charité se trouvait jointe à la pénitence. On lui a trouvé des ceintures de fer et l’on sçait qu’il s’en servait. Il ne couchait que sur la flèche qui est une espèce de glajeul qui vient dans les bois un peu aquatiques et il ne voulut jamais même dans ses plus grandes maladies recevoir à cet égard aucun adoucissement.

Outre les jeunes de l’église qu’il jeunait très austèrement, ne mangeant à sa colation que deux onces de pain, il jeunait encore tous les vendredis et les samedis et il a continué cette pratique tant que ses infirmités les lui ont permis ; il s’abstenait en tout temps de dessert, souvent de gibier et même de volaille, disant qu’il aimait le bœuf et que c’était assez pour se nourrir ; il deffendait d’acheter pour sa table du poisson frais lorsqu’il était cher, disant qu’un plat retranché pouvait faire vivre une famille pauvre pendant une semaine. Le même esprit lui avait fait retrancher les ragouts et les entremets lorsqu’il n’avait point d’étrangers.

La charité lui faisait pousser la mortification à des privations dans des choses assez légères, mais dont ceux qui en ont fait l’expérience sentent la difficulté souvent beaucoup plus grande que les austérités et les macérations extraordinaires. En 1743, la rareté du blé ayant beaucoup multiplié le nombre des pauvres, il s’abstint de prendre du tabac et comme on lui représentait que quand on en avait pris l’habitude, il était dangereux de le quitter : « Je puis, disait-il, absolument m’en passer et les pauvres ne sauraient se passer de pain ». Par la même raison, il portait des habits très simples et souvent rapiécés pour avoir de quoi donner davantage ; il aimait naturellement les nouvelles, mais il s’en privait souvent pour plusieurs années parce qu’il en coutait pour les avoir : "Or, disait-il, c’est une dépense inutile et il vaut mieux donner cet argent aux pauvres.

Avec une partie de cet esprit de mortification, non seulement les riches du siècle qui ne craignent pas de dire qu’ils n’ont point de superflus, mais les personnes de la plus médiocre fortune, auraient abondamment de quoi faire l’aumône. C’était le secret qu’avait trouvé Mr de la Garraye d’augmenter son revenu dont il ne se regardait que comme l’économe pour le faire valoir pour le profit des pauvres. C’était l’unique vue qu’il se proposait dans l’administration de son bien : il entreprit dans les premières années de sa retraite de faire enclore un terrain d’environ deux lieues de circonférence à une petite distance de son chateau et d’en faire un parc. Cet ouvrage répandit beaucoup d’argent dans le païs, occupa pendant du temps grand nombre de pauvres et leur donna moyen de vivre avec leur famille : c’était l’objer principal qui le lui avait fait entreprendre.

Quelques années après il imagina une autre entreprise qui devait produire les mêmes effets pour le soulagement des pauvres et qui lui parut d’ailleurs devoir procurer un grand avantage : ce fut de faire des salines à peu près comme à Guerrande. Les difficultés qu’on lui fit naître ne le rebutèrent point. Il affeagea du seigneur de Chateau-Neuf un grand terrain nommé les marais de la Goaste à côté de Saint Suliac et où la mer monte toute les marées. Il fit travailler aux digues nécessaires et son projet a parfaitement réussi. Les dépenses inséparables d’une pareille entreprise se répandoit sur quantité de pauvres ouvriers et lui procurèrent dans la suite un revenu considérable qui était aussi employé en d’autres bonnes œuvres.

Pour revenir à sa mortification, elle s’étendait à tous ses sens et à toutes ses pensions : il ne prenait presque jamais aucune récréation ; il n’avait jamais aimé le jeu, ainsi il n’est point étonnant qu’il ne jouât point aux cartes et autres jeux semblables qu’il n’avait jamais appris, ne s’étant appliqué qu’aux jeux d’exercices, mais il s’était même interdit ces derniers depuis sa retraite, il n’y suppléait pas même pour le plaisir de la conversation. Il n’aimait point les plaisanteries, les discours de badinage et ce qu’on appelle des propos pour rire. Il regardait toutes ses sortes d’entretiens comme du temps perdu et des paroles au moins inutiles : « Or, disait-il, il faudra rendre compte au jugement de Dieu de l’un et de l’autre ».

On juge aisément combien il était éloigné des médisances, des paroles équivoques et de tout ce qui pouvait interresser la religion ; jamais, même avant sa conversion, on entendit sortir de sa bouche aucune de ces paroles ; ses entretiens les plus ordinaires étaient alors de la chasse, mais depuis ils n’étaient plus que de Dieu et des choses qui ont rapport à Dieu. Il est naturel qu’avant et après sa conversion, sa bouche parla de l’abondance du cœur ; son tempérament l’aurait assez porté à la colère, mais il sçavait la réprimer et on ne la jamais vu se laisser aller à cette passion, il avait surtout une aversion extrême pour les juremens et elle allait si loin qu’il aimait mieu xcéder ce qui était à lui que de jurer même en justice. Le danger auquel la charité est exposée dans les procès, les lui faisait éviter avec le plus grand soin, mais s’il était obligé d’en soutenir quelqu’un, il le faisait d’une manière si désintéressé qu’il ne voulait pas même la solliciter, s’en rapportant à la justice de son droit et à l’intégrité des juges et il avait le même scrupule pour les autres, en sorte qu’il n’écrivait aucune lettre de sollicitation. Il recommandait pourtant quelquefois les pauvres et même dans certaines occasions prenait fait et cause pour eux et se chargeait de tous les frais. La même charité qui lui faisait haïr les procès où il pouvait être interressé, lui faisant pour ainsi dire adopter ceux des pauvres, mais auparavant il n’obmettait rien pour les accomoder à l’amiable et il réussissait le plus souvent dans cette œuvre de miséricorde spirituelle et temporelle. Il crut pourtant devoir écrire à plusieurs membres du Parlement en faveur du recteur de… dont il connaissait l’innocence pour balancer le crédit que donnait à ses accusateurs la haine dont tant de gens se glorifient contre les prêtres.

Une passionà laquelle on accuse les personnes qui font profession de piété, d’être autant et plus sujet que les autres, c’est le ressentiment et le désir de vengeance. Mr de la Garraye ne donna jamais dans cette illusion, il doit paraitre assez surprenant que faisant du bien à tout le monde, il se soit trouvé quelqu’un à l’égard de qui il ait eû occasion de pratiquer le précepte de l’amour des ennemis et du pardon des injures, précepte qui fait tant d’honneur au christianisme et qui est comme la pierre de touche à laquelle on reconnaît les véritables chrétiens. Mais St Paul l’a prédit et l’expérience a vérifiée dans tous les temps sa prédiction : « Tous ceux qui veulent vivre avec piété en J.C. souffriront persécution ». Mr de la Garraye a donc essuié des contradictions de plus d’une espèce et souvent ses vertus et ses bonnes œuvres en étaient l’unique cause. Sa maxime était qu’il ne fallait se souvenir des sujets de plaintes qu’on pouvait avoir, que lorsqu’il se présentait quelques occasions de rendre service aux personnes qui avaient cherché à nous faire de la peine. Ceux qui l’ont connu pourrait citer bien des exemples qui prouveraient combien sa pratique était conforme à cette maxime, mais on ne sçaurait sur cela entrer en aucun détail, sans rendre publique des choes qu’il a eues très grand soin de cacher. Ainsi il suffira de rapporter ici deux ou trois traits ou personne n’est plus interressé et qui montreront qu’elle était la perfection de sa charité pour ceux qui se déclaraient ses ennemis.

Longtemps avant sa conversion, trois ou quatre ans avant son mariage, il fut attaqué avec Monsieur son frère par deux jeunes gens à Paris sur le Pont Neuf. Il mit l’épée à la main contre le premier qui se présenta à la portière du carrosse, mais cet homme était si bouré que lui ayant porté plusieurs coups, l’épée pliait. Ceux qui s’en apperçurent crièrent que c’était un assassin et offrirent à Mr de l’arrêter et de la mener au commissaire, mais il pria de n’en rien faire et de le laisser aller, faisant déjà par grandeur d’âme et une générosité naturelle ce qu’il devait faire dans la suite par des motifs bien plus relevés. Il avait parfaitement oublié cette affaire, lorsqu’environ 18 ans après, il reçut une lettre de cet homme qui la lui rappellait en lui marquant qu’il était hermite dans un lieu qu’il désignait et en lui demandant pardon avec les sentimens les plus humbles et les plus chrétiens. On conçoit aisément combien Monsieur de la Garraye fut touché de cette lettre, avec quelle effusion de cœur, il répondit. Il joignit à sa réponse une cinquantaine d’écus dont il jugea que l’hermite pouvait avoir besoin.

En 1737 étant à Paris, il fut averti de prendre garde à lui et qu’on cherchait à l’assassiner. L’effet que produisit en lui un pareil avis n’est pas commun : il alla consulter en Sorbonne s’il ne serait pas plus parfait de ne pas se deffendre. Heureusement, il ne fut pas attaqué, soit que ceux qui avait donné l’avis eussent été mal informés, soit que ceux qui avaient conçus un dessein si noir n’eussent pas trouvé l’occasion de l’exécuter ou qu’ils eussent changé de volonté.

Par tout ce que nous avons dit des sentimens et de la conduite de Monsieur de la Garraye, on voir aisément combien il était éloigné de l’esprit et des maximes du monde. En les quittant, il y mourut entièrement et il en conçut une haine et un mépris qui augmentaient toujours en lui à proportion que l’esprit de foi si fortifiait. Il avait souvent à la bouche ces paroles : « Le monde est l’ennemi capital de J.C. Fuiez le monde et ce qui est dans le monde, on ne peut servir Dieu et le monde ». Mais elles étaient encore plus profondément gravées dans son cœur et il ne craignait point de dire hautement ce qu’il pensait sur ce sujet aux personnes les plus mondaines quand il en trouvait l’occasion : « Il est certain, leur disait-il, que ceux qui vivent selon les maximes du monde ; s’ils n’en font une sincère pénitence, ne peuvent prétendre au bonheur éternel et comment, ajoutait-il, pour peu qu’on soit un peu instruit de la religion, peut-on penser que les plaisirs, les jeux, le luxe, la danse, la bonne chère, peuvent tous nous conduire au ciel ». Une dame de condition qui soutint un jour malgré tout ce qu’il put lui dire, que le bal et la comédie étaient des amusemens auxquels une femme chrétienne pouvait se prêter. Il n’en fallu pas davantage pour l’obliger à n’avoir plus aucun commerce avec elle et pour lui faire dire lorsqu’elle revint une seconde fois, qu’il ne pouvait la voir.

Une vertu si pure, si exacte, si conforme en un mot à l’évangile, ne pouvait être du goût de ceux qui sont livrés à un esprit tout opposé. Ils ne manquèrent pas d’accuser Mr de la Garraye d’impolitesse, mais un pareil reproche le touchait fort peu et il renonçait volontiers à cette fausse politesse qui ne peut se consilier avec les devoirs du christianisme. Sa piété cependant n’avait rien de rebutant et ils sçavait parfaitement l’accorder avec la véritable politesse. Il aimait la retraite : c’est un goût que la piété chrétienne inspire naturellement, mais lorsque la bienséance l’obligeait à recevoir des personnes mêmes de la plus haute considération, personne ne faisait mieux que lui les honneurs de sa maison. On trouvait chez lui toutes les attentions qu’on pouvait désirer, sans contrainte, sans embaras et avec un aire de franchise et de cordialité dont on était plus satisfait que de toutes ces cérémonies et ces fades complimens où le plus souvent le cœur n’a aucune part. C’est le jugement qu’en portèrent un grand nombre de personne de la première distinction que la réputation de Mr de la Garraye attira chez lui. C’est en particulier le jugement qu’en porta Monseigneur le Duc de Penthièvre qui en 1746 passa quelques jours à la Garraye avec beaucoup de plaisir et d’édification : loin de trouver mauvais que Mr et Mme de la Garraye ne se dérangeassent pas des exercices accoutumées de leur hopital. S. A. S. voulut les y suivre : elle servait les pauvres, visitait les malades dans leurs lits, les interrogeait avec bonté, leur disait quelque chose de consolant ; en un mot, s’il fut édifié de tout ce qu’il voyait à la Garraye, on peut dire qu’on y fut guerre moins édifié de lui.

Quelque temps avant cette visitte, sur la nouvelle qu’on eût de la descente que les anglais avaient fait à Lorient et que la Noblesse s’y rendait en grand nombre pour la deffense de la patrie, Mr de la Garraye dit qu’il se sentait assez de force pour faire le voyage et assez de courage pour partager les dangers de ses compatriotes. On eût beau lui représenter que son âge et ses infirmités le mettaient hors d’état de soutenir cette fatique, rien ne put le retenir et il fit voir à cette occasion que la piété loin de diminuer le courage, l’augmente au contraire et que les véritables serviteurs de Dieu sont aussi les meilleurs serviteurs du Roi. Il partit donc bien armé et amena avec lui 5 ou 6 domestiques aussi très bien armés. Il fit offre de ses services en arrivant et sur ce qu’on lui dit qu’il n’y avait rien à faire pour le présent, il ne voulut pas s’éloigner si tôt de ces cantons. Il alla à Auray où il logea chez les Capucins, vécut comme eux et paya toute leur dépense pendant son séjour. Il s’y occupait à panser des malades qui lui venaient de toutes parts jusqu’à ce que, les anglais s’étant rembarqués et tout étant tranquille, il revint chez lui reprendre ses exercices accoutumés.

C’est ainsi que comme l’enseigne l’apôtre, la piété est utile à tout et concilie tous les devoirs à l’égard de Dieu, du Prince, de la Patrie et de la Famille. Quelqu’étendue, quelque généreuse que fut la charité de Mr de la Garraye pour les pauvres, elle ne lui fit point oublier ce qu’il devait à sa famille. Il en a donné des preuves dans un grand nombre d’occasions par les arrangemens sages qu’il a faits en différens temps et dont elle ressent encore aujourd’hui les avantages.

Livre Septième[modifier]

manque p. 195-196

Nous avons dit que Mr de la Garraye avait été sujet dans sa jeunesse à des violentes migraines. Cette incomodité lui dura toute sa vie, et quoique d'un tempérament très fort, il s'y joignit en différens tems de fréquentes et dangereuses maladies auxquelles il est étonnant qu'il y ait pu résister. Quelque bon usage qu'il fit de sa santé. je ne crains pas de dire que sa foi et sa charité paraissaient encore avec plus d'éclat dans la manière dont il souffrait ses maladies. Celle qu'il eût en 1712 fut occasioné par son application aux opérations ordinaires de chimie qui se font par le feu, la méthode qu'il a trouvé depuis ne lui étant pas alors connue. A ce travail, il joignait en même temps l'établissement d'une pharmacie qui demandait beaucoup de soin. Il succomba à la fatigue et fut si dangereusement malade qu'on désespéra pendant quelques tems qu'il en revint. Dieu lui rendit la santé et exauça les prières des pauvres et de tous les gens de bien qui admiraient la ferveur avec laquelle il commençait à marcher dans les voyes de la perfection et qui jugeaient par ces commencemens des progrès admirables qu'il y ferait avec la grâce de Dieu.

En 1732, les fréquentes opérations de la Piere qu'il faisait lui causèrent un abcès considérable au bras, qui le fit d'autant plus souffrir qu'il fallût faire plusieurs incisions très douloureuses ; mais à peine donna-t-il quelque signe de la douleur qu'il ressentait. Il fut obligé quand il fut guéri de se rendre aux sollicitations qu'on lui fit et de se résoudre à ne plus faire les opérations de la taille. Mais ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'il y consentit et pour ne pas laisser sans soulagement les pauvres attaqués d'un mal si terrible, il leur procurait, lorsqu'il s'en présentait quelqu'un, les secours nécessaires pour se rendre à Paris où il les faisait recevoir à l'hotel Dieu ou à la Charité ; il envoyait quelques uns à Pontorson.

Pendant l'intervalle de ces deux maladies et depuis la dernière, il en eût beaucoup d'autres. Les plus ordinaires étaient des accès de goutte qui, le plus souvent, n'étaient pas bien longs, mais extrêmement douloureux. Sa patience et sa résignation à la volonté de Dieu étaient admirables dans ses plus grandes souffrances ; il n'était pas besoin de l'y exhorter, il le faisait lui-même par l'exemple de Notre Seigneur et par les endroits de l'Ecriture les plus touchans qu'il se rappellait sans cesse, surtout les versets 5 - 6 et suivant du chapitre 12 de l'Epître aux hébreux.

Mais ce n'était pas assez pour lui de supporter avec patience les douleurs les plus vives, il les souffrait avec joie, avec reconnaissance, parce que l'ardeur de la foi lui en faisait goûter les avantages cachés aux esprits qui ne se conduisent que par les impressions des sens ou qui n'ont qu'une foi faible et languissante. Il ne pouvait se lasser d'admirer et de faire admirer aux autres la bonté de Dieu qui nous donne le moyen d'expier sur la terre par des peines passagères, les péchés que nous avons commis et que nous commettons tous les jours, plutôt que d'attendre à nous en punir dans l'autre vie ; ainsi dans ses maladies les plus violentes, son occuppation continuelle était de le remercier de cette grace.

Cependant ces maladies qui revenaient souvent et qui étaient plus fréquentes et plus longues à mesure qu'il avançait en âge, joint à la vie laborieuse, appliquée et mortifiée qu'il n'avait jamais discontinué depuis sa conversion, affaiblirent son tempérament. Il devint sujet à un grand nombre d'infirmitées qui aboutirent enfin à la maladie qu'il eût en 1752 et qui le réduisit à l'extrémité, ensorte qu'il reçut le St Viatique et l'Extrême Onction et qu'il n'en revint que par un espèce de miracle, Dieu voulant nous le conserver encore quelque temps pour notre édification, pour achever de le purifier et pour augmenter ses mérites par la vie souffrante qu'il mena depuis.

Sa guérison ne fit en effet qu'éloigner le danger et ne lui laissa pendant ses deux dernières années que d'assez courts intervalles de santé mais si l'homme intérieur ne se ressentait point de cette deffaillance et se renouvellait de jour en jour. Jamais sa charité pour les pauvres ne fut plus vive et sa foi plus animée. Malgré les nuits douloureuses qu'il passait presque sans dormir, il se levait exactement à 6 heures pour aller après la prière au pansement des malades. Ne pouvant plus marcher librement à cause de ses fréquentes oppressions et d'une grande faiblesse dans les jambes, qui étaient des restes de sa maladie, il fit faire une petite voiture trainée par un cheval pour se rendre à l'hopital où il se trouvait régulièrement tous les matins ; y restait quelquefois des heures entières debout, faisant lui-même ou aidant aux chirurgiens à faire les opérations. Il en a fait un mois et même 8 jours avant sa mort sans craindre la fatigue, quoique beaucoup au-dessus de ses forces ensorte qu'il ne put s'empêcher de dire aux chirurgiens qu'il n'en pouvait plus.

Il assistait aussi exactement à la messe, au chaplet et se trouvait au diner des pauvres pour les servir et comme on lui représentait qu'il devait se ménager, il répondait qu'il ne pouvait mieux faire que de continuer ses exercices à l'hôpital et qu'il désirait d'y mourir et sa plus grande peine quand ses maux augmentèrent à un certain point était de ne pouvoir y aller aussi souvent qu'il l'aurait voulu.

Le service et le soulagement des pauvres étaient la seule chose qui interrompit son recueillement, si pourtant l'on peut regarder les actes d'une charité si généreuse comme une interruption du recueillement de l'âme et de son union à Dieu. Il ne voulait plus voir que les pauvres et quand il survenait d'autres visittes, il ne se trouvait point. Il se retirait le plus ordinairement dans une chapele qui est au haut de la maison ou dans son cabinet et là, seul avec Dieu et dans un silence universel, il répandait son cœur en sa présence, lui offrait ses souffrances et sa vie en sacrifice, et qui peut dire ce qui se passait entre lui et Dieu infiniment libéral dans ses intimes communications. Il est certain que 6 mois avant sa mort, il assura qu'il ne passerait pas l'année et l'on appercevait visiblement que lorsque le danger paraissait plus prochain, loin de s'en allarmer, il en recevait une très grande consolation.

Sa prière presque continuelle était soutenue par la lecture de l'Ecriture Sainte et de l'Imitation de Notre Seigneur qu'il se faisait faire pendant environ 3 heures par intervalle et où il puisait ces sentimens admirables qui faisaient l'édification de tous ceux qui en étaient témoins : "Je suis bienheureux, écrivait-il, à un de ses amis en 1753, que le Seigneur m'ait envoyé quelques incommodités pour les unir à celles qu'il a soufferte pour moy".

Enfin la maladie se déclara vers la fin d'octobre 1754 ou plutôt, aux maux qu'il souffrait déjà, il s'en joignit beaucoup d'autres dont la complication augmentait la douleur et le danger : les principaux étaient un gros rhume accompagné d'une toux violente ; il s'y mettait de tems en temps des accès de goutte très violents et un mal de tête accablant qui ne le quittait point ; il avait aussi des contractions et de tiraillemens de nerfs avec des secouses si fortes qu'il en tressaillait fort haut et que quatre personnes avait peine à le tenir debout. Enfin pour ne rien dire de plusieurs autres incommodités, il lui survint un prurit universel ou une démangeaison sur toute la superficie de la peau qui l'obligeait à se faire frotter très rudement.

Ces infirmités réunies ne lui permettaient pas de rester longtems au lit et le tenait toujours dans une attitude très gênante toute la journée, tantôt sur un fauteuil tantôt sur un petit lit de repos et le plus souvent à genoux sur une chaise la tête appuyée sur le dossier. Mme de la Garraye lui lisait quelques livres de piété selon son goût et ces lectures occuppaient à différentes reprises la plus grande partie de la journée, mais la nuit était bien plus douloureuse que le jour : il dormait d'abord ou restait tranquille environ deux ou trois heures, obligé ensuite de se lever, il passait le reste de la nuit à genoux sur un petit tabouret et la tête contre le chevet du lit et couché sur l'estomac, sans cesse agiter et souffrant tout ce qu'on peut s'imaginer. Dans cet état, il adressait ses souffrances [...] (page 195 manquante)

[...] me l'a-t-on amené". Une heure avant sa mort, il demandait ancore à Madame de la Garraye s'il venait des pauvres demander des habits et sur ce qu'elle lui répondit qu'on en avait habillé et qu'on avait donné des habits aux Sœurs de la Sagesse pour les pauvres de Dinan : "Cela est bien, répliqua-t-il avec douceur, il ne faut pas se vanter".

Cependant les douleurs et la faiblesse augmentaient tous les jours ; il alla pour la dernière fois à l'hopital le 1er juin où il fit encore avec Mme de la Garraye les portions pour le diner des pauvres. Quelque tems après son mal de tête augmenta à un point qu'il ne pouvait presque plus entendre parler.

Ainsi il s'entretenait lui-même par des élévations continuelles à Dieu. Pendant sa maladie, il communiait environ tous les 8 jours comme à son ordinaire et il aurait fait plus souvent si sa toux le lui avait permis. Le 30 juin 1755, il lui prit une grande faiblesse sur les 2 heures après midy. On envoya chercher le chapelain pour lui administrer l'extrême Onction ; le chapelain le trouva revenu de sa faiblesse et lui demanda s'il ne désirait pas de communier en viatique. Il répondit qu'il le désirait de tout son cœur et sur ce que le chapelain ajouta qu'il allait de ce pas à Taden pour lui porter le St Sacrement : "Ne soyez donc pas longtems, lui dit-il". Il eût donc le bonheur de recevoir le St Viatique avec une entière présence d'esprit et avec des sentimens qu'on conçoit bien plus facilement qu'on ne peut les exprimer, on lui administra tout de suite l'Extrême Onction.

Le Mardy 1er juillet, il fut très abbatu toute la journé, mais la nuit suivante tous ses maux redoublèrent jusqu'au matin qu'il se trouva dans un calme et une tranquillité admirable. On en fut d'autant plus surpris qu'on si attendait moins. Comme il avait toujours l'esprit très présent, on lui demanda s'il souffrait beaucoup et il répondit qu'il ne souffrait point. Cet état dura jusqu'à 5 ou 6 heures du soir qu'il parut s'endormir, mais il entrait en agonie. Le Père Clément ... de Capucin, son confesseur, fit les prières des agonisants avec plusieurs personnes et à peine s'apperçut-on de son dernier soupir qu'il rendit alors dans la paix du Seigneur le Mercredi 2 juillet, fête de la Visitation de la Très Sainte Vierge et dan la 81e année de son âge.

Il fut inhumé comme il l'avait ordonné par son testament dans le cimetière de l'église parroissiale de Taden, mais il ne fut pas possible d'exécuter tout ce que son humilité lui avait désirer. Malgré la simplicité que Mme de la Garraye voulut qu'on observa pour se conformer aux intentions du cher et respectable défunt, jamais obsèques ne furent plus honorables, même aux yeux des hommes . On y vit plus de 100 prêtres qui s'y rendirent de tous les environs, même d'assez loin, publiant hautement qu'ils venaient remplir le triste devoir que leur imposaient les grands biens que Monsieur de la Garraye avait fait dans leurs paroisses. L'affluence extraordinaire des pauvres et les larmes qu'ils répandaient du fond de leurs cœurs, honorait la mémoire de Mr de la Garraye d'une manière bien plus réelle et plus flatteuse que tout ce que la vanité des grands a pu inventer pour la magnificence des pompes funèbres et que tous ces ornemens lugubres qui peuvent flatter l'orgueil des vivans, mais qui sont très inutiles aux morts. La multitude des prières et des sacrifices qui furent offerts pour lui était bien capable d'ailleurs de procurer à tous ceux qui lui étaient attaché la plus solide consolation. On avait tout lieu d'espérer, et jamais confiance ne fut mieux fondée, que ces prières et ces sacrifices achèveraient de purifier son âme de toutes les souillures dont les plus justes ne sont jamais tout-à-fait exempts et que rien n'empêcherait les pauvres dont il s'était fait par ses aumônes un si grand nombre d'amis, de le recevoir, suivant la parole de J.C., dans les Tabernacles Eternels.

Ainsi-soit-il.

Sit! nomen domini benedictum

Amante deus meus

Mon Seigneur mon Dieu, faites donc que je vous aime comme vous voulez vous-même que je vous aime.

Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie

que mon dernier soupir soit un acte de votre amour.