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René Crevel

Revue Dés n°1
(avril 1922)



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Celle qui les reçut, pour exagérer ainsi le plaquage des cheveux décolorés, la langueur des yeux noyés de fard, et le volume des pendants, avait, sans nul doute, lors d’une visite inaccoutumée en quelque exposition, subi l’irrésistible influence d’une révélation picturale. Mais tout en cherchant à donner du caractère à son visage banal de fille, elle ne négligeait rien toutefois pour atteindre à cette distinction dont jamais ne se doivent départir les femmes investies ici-bas de délicates missions. Une robe noire de coupe sévère, des gestes sobres ; aucune familiarité — suivant le plus grand de ses principes — et même un peu de protection dans ce sourire qu’elle prenait pour recevoir les visiteurs. « Si vous voulez bien vous asseoir dans le salon rouge. Vous nous excuserez. Trois de ces dames seulement pourront descendre. Nous avons tant d’amis qui passent nous dire un petit bonjour ».

Trois jeunes gens écoutent impassibles cette éloquence dont ils ne devinent pas les intentions cérémonieuses. Leur ivresse exubérante au dehors s’est effarouchée à la lumière du salon rouge et cligne de l’œil comme pour un inévitable sommeil. À les voir affalés sur le grand canapé, la maîtresse de maison redoutant la torpeur, interrompt très brusque pour demander d’un ton de commandement : « Du champagne ou du porto ? » Elle glisse quatre sous dans le piano qui grince un air à l’avant-dernière mode et dispensatrice de voluptés, ouvre la porte sur une apparition paradisiaque. Trois de ces dames sont là. « Les jolies filles », savoure l’hôtesse ; après avoir permis l’expansion d’un orgueil quasi maternel, très femme du monde, elle s’éclipse : « Je vous laisse faire connaissance. » Ces dames alignées sur un rang, leurs corps aux nudités flasques indécemment voilés d’écharpes transparentes, s’avancent au milieu du salon, guidés par la musique leurs pieds nus sautillent dans le velours noir des souliers. Sous les lumières du lustre, dont elles ne savent pas la cruelle franchise, elles ont l’impression de s’épanouir irrésistibles à la concupiscence des mâles.

Les trois jeunes gens restent immobiles sur le canapé. Ces dames échangent un regard où elles mettent leur mépris pour les visiteurs trop peu galants, et après un dernier tour savamment exécuté, s’en retournent à l’autre bout du salon. Le piano se tait. Gênées du silence qui, pour une minute, rend plus piètre tout ce qui les entoure, elles s’assirent. La spirituelle, avec un geste qui les désigne toutes trois, a encore le courage d’une plaisanterie : « Les trois grâces ».

Au seul son de sa voix, elle reprend confiance en elle, en sa valeur. Elle traverse le salon, impose son bras à un des messieurs et triomphe de son aboulie titubante. L’exemple est suivi, deux autres couples se forment.

La porte s’ouvre, et sur le seuil, l’hôtesse, comme pour une bénédiction, avec un air de vieille dame qui a efficacement protégé la légitime union d’amoureux, souhaite des extases profondes aux époux de dix minutes.