Actes et paroles/Depuis l’exil/1879

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Depuis l’exil 1876-1885
1879





I DISCOURS POUR L’AMNISTIE[modifier]

SÉANCE DU SÉNAT DU 28 FÉVRIER 1879


Le 28 janvier 1879, Victor Hugo avait déposé au Sénat une proposition d’amnistie pleine et entière, ainsi conçue :

« Les soussignés,

« Voulant effacer toutes les traces de la guerre civile, ont l’honneur de présenter la proposition suivante :

« Article premier.-Sont amnistiés tous les condamnés pour actes relatifs aux événements de mars, avril et mai 1871. Les poursuites, pour faits se rapportant aux dits événements, sont et demeurent non avenues.

« Art. 2.-Cette amnistie pleine et entière est étendue à toutes condamnations politiques prononcées depuis la dernière amnistie de 1870.

« Ont signé : MM. Victor Hugo, Schoelcher, Peyrat, Corbon, Laurent-Pichat, Scheurer-Kestner, Barne, Ferrouillat, Romet, Massé, Demôle, Lelièvre, Combescure, Ronjat, Tolain, Griffe, Ch. Brun, La Serve. »

Le gouvernement proposa par contre une amnistie partielle.

Le projet de loi vint en discussion à la séance du 28 février.

Victor Hugo prit la parole :

J’occuperai cette tribune peu d’instants. Tout ce qui pouvait être dit pour ou contre l’amnistie a été dit. Je n’ajouterai rien. Je ne répéterai rien de ce que vous avez entendu.

Le pouvoir exécutif intervient cette fois, et il vous dit : La grâce dépend de moi, l’amnistie dépend de vous. Combinez ces deux solutions ; faites des catégories : ici les amnistiés ; là les commués ; au fond, les non graciés. La peine d’un côté, l’effacement de l’autre.

Messieurs, composez ainsi le pour et le contre ; vous verrez tous ces demi-pansements s’irriter, toutes ces plaies saigner, toutes ces douleurs gémir. La question se plaindra jusqu’à ce qu’elle revienne.

Si, au contraire, vous acceptez la grande solution, la solution vraie, l’amnistie totale, générale, sans réserve, sans condition, sans restriction, l’amnistie pleine et entière, alors la paix naîtra, et vous n’entendrez plus rien que le bruit immense et profond de la guerre civile qui se ferme. ( Applaudissements. )

Les guerres civiles ne sont finies qu’apaisées.

En politique, oublier c’est la grande loi.

Un vent fatal a soufflé ; des malheureux ont été entraînés, vous les avez saisis, vous les avez punis. Il y a de cela huit ans.

La guerre civile est une faute. Qui l’a commise ? Tout le monde et personne. ( Bruits à droite. ) Sur une vaste faute, il faut un vaste oubli.

Ce vaste oubli, c’est l’amnistie.

Vous êtes un gouvernement nouveau, établissez-vous par des actes considérables. Faites voir aux vieux gouvernements comment vous montez pendant qu’ils descendent ; enseignez-leur l’art de sortir des précipices.

Quel précipice fut plus profond que le vôtre ? quelle sortie est plus éclatante ? Continuez cette sortie admirable. Montrez comment un peuple magnanime sait préférer à la haine la fraternité, à la mort la vie, à la guerre la paix.

Il est bon qu’après tant de luttes et d’angoisses, une puissante nation sache prouver au monde qu’elle répond par la grandeur de ses actes à la grandeur de ses institutions.

Quel mal y aurait-il à ce qu’on pût dire : La France a eu un moment terrible ; il y avait d’un côté la commune, menaçant la magnifique fondation de 93, l’unité nationale ; il y avait de l’autre côté trois monarchies et le pouvoir clérical ; ces forces obscures se sont livré bataille… Vous êtes alors intervenus ; vous avez saisi les deux forces et les avez brisées l’une sur l’autre, et vous en avez extrait la clémence, la vraie clémence,-l’oubli. Et c’est ainsi que, dans l’ombre et dans la nuit, la république, la république souveraine, la république toute-puissante, a su, du choc de deux blocs de ténèbres, faire jaillir la lumière. ( Applaudissements à gauche. )

II DISCOURS SUR L’AFRIQUE[modifier]

Le dimanche 18 mai 1879, un banquet commémoratif de l’abolition de l’esclavage réunissait, chez Bonvalet, cent vingt convives.

Victor Hugo présidait. Il avait à sa droite MM. Schoelcher, l’auteur principal du décret de 1848 abolissant l’esclavage, et Emmanuel Arago, fils du grand savant républicain qui l’a signé comme ministre de la marine ; à sa gauche, MM. Crémieux et Jules Simon.

On remarquait dans l’assistance des sénateurs, des députés, des journalistes, des artistes.

Il y a eu un incident touchant. Un nègre aveugle s’est fait conduire à Victor Hugo. C’est un nègre qui a été esclave et qui doit à la France d’être un homme.

Au dessert, M. Victor Schoelcher a dit les paroles suivantes :

Cher grand Victor Hugo,

La bienveillance de mes amis, en me donnant la présidence honoraire du comité organisateur de notre fête de famille, m’a réservé un honneur et un plaisir bien précieux pour moi, l’honneur et le plaisir de vous exprimer combien nous sommes heureux que vous ayez accepté de nous présider. Au nom de tous ceux qui viennent d’acclamer si chaleureusement votre entrée, au nom des vétérans anglais et français de l’abolition de l’esclavage, des créoles blancs qui se sont noblement affranchis des vieux préjugés de leur caste, des créoles noirs et de couleur qui peuplent nos écoles ou qui sont déjà lancés dans la carrière, au nom de ces hommes de toute classe, réunis pour célébrer fraternellement l’anniversaire de l’émancipation,-je vous remercie d’avoir bien voulu répondre à notre appel.

Vous, Victor Hugo, qui avez survécu à la race des géants, vous le grand poète et le grand prosateur, chef de la littérature moderne, vous êtes aussi le défenseur puissant de tous les déshérités, de tous les faibles, de tous les opprimés de ce monde, le glorieux apôtre du droit sacré du genre humain. La cause des nègres que nous soutenons, et envers lesquels les nations chrétiennes ont tant à se reprocher, devait avoir votre sympathie ; nous vous sommes reconnaissants de l’attester par votre présence au milieu de nous.

Cher Victor Hugo, en vous voyant ici, et sachant que nous vous entendrons, nous avons plus que jamais confiance, courage et espoir. Quand vous parlez, votre voix retentit par le monde entier ; de cette étroite enceinte où nous sommes enfermés, elle pénétrera jusqu’au cœur de l’Afrique, sur les routes qu’y fraient incessamment d’intrépides voyageurs, pour porter la lumière à des populations encore dans l’enfance, et leur enseigner la liberté, l’horreur de l’esclavage, avec la conscience réveillée de la dignité humaine ; votre parole, Victor Hugo, aura puissance de civilisation ; elle aidera ce magnifique mouvement philanthropique qui semble, en tournant aujourd’hui l’intérêt de l’Europe vers le pays des hommes noirs, vouloir y réparer le mal qu’elle lui a fait. Ce mouvement sera une gloire de plus pour le dix-neuvième siècle, ce siècle qui vous a vu naître, qui a établi la république en France, et qui ne finira pas sans voir proclamer la fraternité de toutes les races humaines.

Victor Hugo, cher hôte vénéré et admiré, nous saluons encore votre bienvenue ici, avec émotion.

Après ces paroles, dont l’impression a été profonde, Victor Hugo s’est levé et une immense acclamation a salué longtemps celui qui a toujours mis son génie au service de toutes les souffrances.

Le silence s’est fait, et Victor Hugo a prononcé les paroles qui suivent :

Messieurs,

Je préside, c’est-à-dire j’obéis ; le vrai président d’une réunion comme celle-ci, un jour comme celui-ci, ce serait l’homme qui a eu l’immense honneur de prendre la parole au nom de la race humaine blanche pour dire à la race humaine noire : Tu es libre. Cet homme, vous le nommez tous, messieurs, c’est Schoelcher. Si je suis à cette place, c’est lui qui l’a voulu. Je lui ai obéi.

Du reste, une douceur est mêlée à cette obéissance, la douceur de me trouver au milieu de vous. C’est une joie pour moi de pouvoir presser en ce moment les mains de tant d’hommes considérables qui ont laissé un bon souvenir dans la mémorable libération humaine que nous célébrons.

Messieurs, le moment actuel sera compté dans ce siècle. C’est un point d’arrivée, c’est un point de départ. Il a sa physionomie : au nord le despotisme, au sud la liberté ; au nord la tempête, au sud l’apaisement.

Quant à nous, puisque nous sommes de simples chercheurs du vrai, puisque nous sommes des songeurs, des écrivains, des philosophes attentifs ; puisque nous sommes assemblés ici autour d’une pensée unique, l’amélioration de la race humaine ; puisque nous sommes, en un mot, des hommes passionnément occupés de ce grand sujet, l’homme, profitons de notre rencontre, fixons nos yeux vers l’avenir ; demandons-nous ce que fera le vingtième siècle. ( Mouvement d’attention. )

Politiquement, vous le pressentez, je n’ai pas besoin de vous le dire. Géographiquement,-permettez que je me borne à cette indication,-la destinée des hommes est au sud.

Le moment est venu de donner au vieux monde cet avertissement : il faut être un nouveau monde. Le moment est venu de faire remarquer à l’Europe qu’elle a à côté d’elle l’Afrique. Le moment est venu de dire aux quatre nations d’où sort l’histoire moderne, la Grèce, l’Italie, l’Espagne, la France, qu’elles sont toujours là, que leur mission s’est modifiée sans se transformer, qu’elles ont toujours la même situation responsable et souveraine au bord de la Méditerranée, et que, si on leur ajoute un cinquième peuple, celui qui a été entrevu par Virgile et qui s’est montré digne de ce grand regard, l’Angleterre, on a, à peu près, tout l’effort de l’antique genre humain vers le travail, qui est le progrès, et vers l’unité, qui est la vie.

La Méditerranée est un lac de civilisation ; ce n’est certes pas pour rien que la Méditerranée a sur l’un de ses bords le vieil univers et sur l’autre l’univers ignoré, c’est-à-dire d’un côté toute la civilisation et de l’autre toute la barbarie.

Le moment est venu de dire à ce groupe illustre de nations : Unissez-vous ! allez au sud.

Est-ce que vous ne voyez pas le barrage ? Il est là, devant vous, ce bloc de sable et de cendre, ce monceau inerte et passif qui, depuis six mille ans, fait obstacle à la marche universelle, ce monstrueux Cham qui arrête Sem par son énormité,-l’Afrique.

Quelle terre que cette Afrique ! L’Asie a son histoire, l’Amérique a son histoire, l’Australie elle-même a son histoire ; l’Afrique n’a pas d’histoire. Une sorte de légende vaste et obscure l’enveloppe. Rome l’a touchée, pour la supprimer ; et, quand elle s’est crue délivrée de l’Afrique, Rome a jeté sur cette morte immense une de ces épithètes qui ne se traduisent pas : Africa portentosa ! ( Applaudissements. ) C’est plus et moins que le prodige. C’est ce qui est absolu dans l’horreur. Le flamboiement tropical, en effet, c’est l’Afrique. Il semble que voir l’Afrique, ce soit être aveuglé. Un excès de soleil est un excès de nuit.

Eh bien, cet effroi va disparaître.

Déjà les deux peuples colonisateurs, qui sont deux grands peuples libres, la France et l’Angleterre, ont saisi l’Afrique ; la France la tient par l’ouest et par le nord ; l’Angleterre la tient par l’est et par le midi. Voici que l’Italie accepte sa part de ce travail colossal. L’Amérique joint ses efforts aux nôtres ; car l’unité des peuples se révèle en tout. L’Afrique importe à l’univers. Une telle suppression de mouvement et de circulation entrave la vie universelle, et la marche humaine ne peut s’accommoder plus longtemps d’un cinquième du globe paralysé.

De hardis pionniers se s’ont risqués, et, dès leurs premiers pas, ce sol étrange est apparu réel ; ces paysages lunaires deviennent des paysages terrestres. La France est prête à y apporter une mer. Cette Afrique farouche n’a que deux aspects : peuplée, c’est la barbarie ; déserte, c’est la sauvagerie ; mais elle ne se dérobe plus ; les lieux réputés inhabitables sont des climats possibles ; on trouve partout des fleuves navigables ; des forêts se dressent, de vastes branchages encombrent çà et là l’horizon ; quelle sera l’attitude de la civilisation devant cette faune et cette flore inconnues ? Des lacs sont aperçus, qui sait ? peut-être cette mer Nagaïn dont parle la Bible. De gigantesques appareils hydrauliques sont préparés par la nature et attendent l’homme ; on voit les points où germeront des villes ; on devine les communications ; des chaînes de montagnes se dessinent ; des cols, des passages, des détroits sont praticables ; cet univers, qui effrayait les romains, attire les français.

Remarquez avec quelle majesté les grandes choses s’accomplissent. Les obstacles existent ; comme je l’ai dit déjà, ils font leur devoir, qui est de se laisser vaincre. Ce n’est pas sans difficulté.

Au nord, j’y insiste, un mouvement s’opère, le divide ut regnes exécute un colossal effort, les suprêmes phénomènes monarchiques se produisent. L’empire germanique unit contre ce qu’il suppose l’esprit moderne toutes ses forces ; l’empire moscovite offre un tableau plus émouvant encore. À l’autorité sans borne résiste quelque chose qui n’a pas non plus de limite ; au despotisme omnipotent qui livre des millions d’hommes à l’individu, qui crie : Je veux tout, je prends tout ! j’ai tout ! -le gouffre fait cette réponse terrible : Nihil. Et aujourd’hui nous assistons à la lutte épouvantable de ce Rien avec ce Tout. ( Sensation.)

Spectacle digne de méditation ! le néant engendrant le chaos.

La question sociale n’a jamais été posée d’une façon si tragique, mais la fureur n’est pas une solution. Aussi espérons-nous que le vaste souffle du dix-neuvième siècle se fera sentir jusque dans ces régions lointaines, et substituera à la convulsion belliqueuse la conclusion pacifique.

Cependant, si le nord est inquiétant, le midi est rassurant. Au sud, un lien étroit s’accroît et se fortifie entre la France, l’Italie et l’Espagne. C’est au fond le même peuple, et la Grèce s’y rattache, car à l’origine latine se superpose l’origine grecque. Ces nations ont la Méditerranée, et l’Angleterre a trop besoin de la Méditerranée pour se séparer des quatre peuples qui en sont maîtres. Déjà les États-Unis du Sud s’esquissent ébauche évidente des États-Unis d’Europe. ( Bravos. ) Nulle haine, nulle violence, nulle colère. C’est la grande marche tranquille vers l’harmonie, la fraternité et la paix.

Aux faits populaires viennent s’ajouter les faits humains ; la forme définitive s’entrevoit ; le groupe gigantesque se devine ; et, pour ne pas sortir des frontières que vous vous tracez à vous-mêmes, pour rester dans l’ordre des choses où il convient que je m’enferme, je me borne, et ce sera mon dernier mot, à constater ce détail, qui n’est qu’un détail, mais qui est immense : au dix-neuvième siècle, le blanc a fait du noir un homme ; au vingtième siècle, l’Europe fera de l’Afrique un monde. ( Applaudissements. )

Refaire une Afrique nouvelle, rendre la vieille Afrique maniable à la civilisation, tel est le problème. L’Europe le résoudra.

Allez, Peuples ! emparez-vous de cette terre. Prenez-la. À qui ? à personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes, Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-la. Où les rois apporteraient la guerre, apportez la concorde. Prenez-la, non pour le canon, mais pour la charrue ; non pour le sabre, mais pour le commerce ; non pour la bataille, mais pour l’industrie ; non pour la conquête, mais pour la fraternité. ( Applaudissements prolongés.)

Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires. Allez, faites ! faites des routes, faites des ports, faites des villes ; croissez, cultivez, colonisez, multipliez ; et que, sur cette terre, de plus en plus dégagée des prêtres et des princes, l’Esprit divin s’affirme par la paix et l’Esprit humain par la liberté !

Ce discours, constamment couvert d’applaudissements enthousiastes, a été suivi d’une explosion de cris de : Vive Victor Hugo ! vive la république !

M. Jules Simon, invité par l’assemblée à remercier son glorieux président, s’est acquitté de la tâche dans une improvisation, d’abord familière et spirituelle, et qui s’est élevée à une vraie éloquence lorsqu’il a dit que c’était aux émancipés, qui avaient tant souffert du préjugé et de l’oppression, à combattre plus que personne à l’avant-garde de la vérité et du droit.

III LA 100e REPRÉSENTATION DE NOTRE-DAME DE PARIS[modifier]

— 13 OCTOBRE-


Extrait du Rappel :

La centième représentation de Notre-Dame de Paris a eu l’éclat de la première. On savait que Victor Hugo y assisterait, et la foule était accourue au théâtre des Nations avec un double empressement pour le drame et pour le poète. Les artistes ont joué avec leur talent, et on peut dire de tout leur cœur. Jamais Mme Laurent n’avait été plus tragique dans la Sachette, jamais Mlle Alice Lody plus charmante dans la Esmeralda, jamais Lacressonnière plus profondément touchant dans Quasimodo. Après le dernier acte, la toile s’est relevée, tous les acteurs de la pièce, petits et grands, étaient en scène, et Mme Laurent a dit ces beaux vers de Théodore de Banville :

    O peuple frissonnant, ému comme une femme
    Heureux de savourer la douleur et l’effroi.
    Tu vins cent fois de suite applaudir notre drame
    Où l’âme de Hugo pleure et gémit sur toi.

    Esmeralda, si belle en sa parure folle
    Que les anges du ciel la regardent marcher,
    Domptant les noirs truands par sa douce parole
    Et dévorant des yeux Phoebus, le bel archer ;

    Esmeralda, rayon, chant, vision, chimère !
    Jeune fille sur qui la lumière tombait,
    Et qu’un bourreau vient prendre aux baisers de sa mère
    Pour l’unir, éperdue, avec l’affreux gibet !

    Le prêtre méditant son infâme caresse,
    Et le pauvre Jehan brisé comme un fruit mûr ;
    Quasimodo tout plein de rage et de tendresse,
    Masse difforme ayant en elle de l’azur ;

    Et les cloches d’airain chantant dans les tourelles,
    Pleurant, hurlant, tonnant, gémissant dans les tours
    D’où s’enfuit à l’aurore un vol de tourterelles,
    Et disant tes ardeurs, tes labeurs, tes amours ;

    Tu ne te lassais pas de ce drame qui t’aime,
    Et qui semble un miroir magique où tu te vois,
    O peuple ! car Hugo le songeur, c’est toi-même,
    Et ton espoir immense a passé dans sa voix.

    C’est lui qui te console et c’est lui qui t’enseigne.
    Sans le lasser, le temps a blanchi ses cheveux.
    Peuple ! on n’a jamais pu te blesser sans qu’il saigne.
    Et quand ton pain devient amer, il dit : J’en veux !

    Lui ! le chanteur divin béni par les érables
    Et les chênes touffus dans la noire forêt,
    Il dit : « Laissez venir à moi les misérables ! »
    Et son front calme et doux comme un lys apparaît.

    Il vient coller sa lèvre a toute âme tuée ;
    Il vient, plein de pitié, de ferveur et d’émoi,
    Relever le laquais et la prostituée,
    Et dire au mendiant : « Mon frère, embrasse-moi. »

    O Job mourant, sa bouche a baisé ton ulcère !
    Et cependant un jour, parmi les deuils amers,
    L’exil, le noir exil l’emporta dans sa serre
    Et le laissa, pensif, au bord des sombres mers.
    Il méditait, privé de la douce patrie ;
    Et, lui que cette France avait vu triomphant,
    Il ne pouvait plus même, en son idolâtrie,
    S’agenouiller dans l’herbe où dormait son enfant !

    À ses côtés pourtant, invisible et farouche,
    Némésis, au courroux redoutable et serein,
    Épouvantant les flots du souffle de sa bouche,
    Crispait ses doigts sanglants sur la lyre d’airain

    Mais, le jour où la Guerre entoura nos murailles,
    Où le vaillant Paris, agonisant enfin,
    Succombait et sentait le vide en ses entrailles,
    Il revint, il voulut comme nous avoir faim !

    Quand sur nous le Carnage enfla son aile noire,
    Quand Paris désolé, grand comme un Ilion,
    Proie auguste, servit de pâture à l’histoire,
    On revit parmi nous sa face de lion.

    Et puis enfin l’aurore éclata sur nos cimes !
    Le rêve affreux s’enfuit, par le vent emporté,
    Et, frémissante encor, de nouveau nous revîmes
    Fleurir la poésie avec la liberté.

    Et ce fut une joie immense, un pur délire,
    Et sur la scène, hier morne et déserte, hélas !
    Reparurent divins, avec leur chant de lyre,
    Hernani, Marion de Lorme, et toi, Ruy Blas !

    Et nous-mêmes, dont l’âme à la Muse se livre,
    Apportant nos efforts, nos cœurs, nos humbles voix,
    Nous avons évoqué le drame et le grand livre
    Que tu viens d’applaudir pour la centième fois.

    O peuple, que la foi, la vertu, la bravoure,
    Charment, quand ton Orphée, avec ses rimes d’or,
    Te prodigue l’ivresse adorable, savoure
    Cette ambroisie, et toi, poète, chante encor !

    Homère d’un héros vivant, plus grand qu’Achille,
    Sous le tragique azur empli d’astres et d’yeux,
    Chante ! et console encor ton Prométhée, Eschyle,
    Sur le rocher sanglant où l’insultent les dieux !
    Parle ! toi qui toujours soutenant ce qui penche,
    Opposas la Justice à la Fatalité,
    Toi qui sous le laurier lèves ta tête blanche,
    Génie entré vivant dans l’immortalité !

Une demi-heure après, la fête était au Grand-Hôtel, où un souper réunissait les artistes et les représentants de la presse théâtrale, sans distinction d’opinion.

Au dessert, le directeur du théâtre des Nations, M. Bertrand, a remercié en paroles émues l’auteur de Notre-Dame de Paris.

Mme Laurent a dû redire les vers de Théodore de Banville.

Alors Victor Hugo s’est levé et a dit :

Je ne dirai que peu de mots.

Tous les remerciements, c’est moi qui les dois. Je ne suis pas l’auteur du drame, je ne suis que l’auteur du livre.

Mon âge accepte ; l’acceptation est une forme de la déférence. Cette grande poésie qu’on vient d’entendre, cette affection dont on m’a donné tant d’éloquents témoignages, j’accepte tout, et je m’incline. Mais acceptez aussi mon émotion et ma reconnaissance. Je les offre à votre cordialité, messieurs ; je les dépose à vos pieds, mesdames.

Je rends à mon admirable ami Paul Meurice ce qui lui est dû.

Chers confrères, chers auxiliaires, donnons à tout ce qui est en dehors de nous le spectacle utile et doux de notre union profonde. Cela apaise les colères de voir des sourires.

Qu’au-dessus et au delà des discussions religieuses et des haines politiques on sente notre intime fraternité littéraire. Nous faisons de la civilisation.

Il existe une tradition, la plus antique de toutes, ce n’est pas ici le lieu de la critiquer, mais, dans tous les cas, cette tradition est un beau symbole, la voici : Le Verbe a créé le monde. Eh bien, s’il est vrai, comme on l’a dit, et comme je le crois, que Dieu et le Peuple soient d’accord, la littérature est le verbe du peuple.

Insistons-y, c’est la littérature qui fait les nations grandes. Trois villes, seules dans l’histoire, ont mérité ce nom : urbs, qui semble résumer la totalité de l’esprit humain à un moment donné. Ces trois villes sont : Athènes, Rome, Paris. Eh bien, c’est par Homère et Eschyle qu’Athènes existe, c’est par Tacite et Juvénal que Rome domine, c’est par Rabelais, Molière et Voltaire que Paris règne. Toute l’Italie s’exprime par ce mot : Dante. Toute l’Angleterre s’exprime par ce mot : Shakespeare. Saluons ces résultats superbes ; ce que le verbe a commencé, la littérature le continue. Après le fait créateur, constatons le fait civilisateur.

Je bois à la santé de vous tous, c’est-à-dire je bois à la littérature française.