Adelaïde

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Nouvelle revue française (p. 25-55).

Madame de Hautcastel arrangea commodément sa jolie tête sur le dossier de son fauteuil; chacun fit silence et le baron parla en ces termes:

L’année même où Frédéric Rothbanner sortit de l’Académie militaire pour entrer aux Chevau-légers, Elisabeth Hermannsburg le distingua. Ce fut une sorte de coup de théâtre. Rien n’avait préparé la société à une chose si singulière et, dans le premier moment, les clameurs furent infinies. Le gros Maëlstrom, soupirant déclaré de la comtesse depuis des années, et surtout Bernstein, dont les folies pour elle étaient si connues, folies qu’incontestablement elle avait encouragées, jetèrent feu et flamme et ne manquèrent pas de partisans. Le grand-duc lui-même se. laissa toucher par l’indignation générale et adressa à la coupable une épigramme si aiguë qu’elle aurait dû en rester transpercée; mais elle répondit vertement à Son Altesse Royale et, pourtant, sous une couverture tellement respectueuse, que les rieurs passèrent de son côté. Bref, ce qui était fut et resta tel sans qu’on y pût rien changer. Au bout de six mois tout le monde, sauf les deux transis évincés, en avait pris. l’habitude, et il n’en était plus question.

Cependant, en apparence, du moins, rien de plus absurde. Elisabeth avait trente cinq ans et était dans l’éclat parfait de sa beauté, avec une réputation d’esprit grandissant chaque jour et qu’il était impossible de surfaire. De son côté, Rothbanner, pour faire admettre son bonheur, n’exhibait que ses vingt deux ans, une jolie tournure et rien encore de cette valeur intrinsèque qu’on lui a reconnue depuis; mais alors ce joyau était caché dans sa coquille. Pour déterminer ce qui était arrivé, il avait fallu cette profondeur de réflexion et cette sagacité d’égoïsme, dons précieux de la comtesse, la plus accomplie des créatures en toutes choses et surtout dans cette sagesse des enfants du siècle qui mène ceux qui la possèdent à n’avoir pas volé la damnation éternelle. Elisabeth Hermannsburg avait pensé qu’au comble de sa gloire elle était bien voisine de la pente qui allait la conduire à en descendre. Elle avait monté dans les fleurs; il allait falloir bientôt descendre dans les ronces. Pour savoir ce qu’une femme adorée devient d’ordinaire, elle n’avait eu besoin que de jeter les yeux autour d’elle et les jardins d’Armide où elle régnait lui avaient montré en foule leurs gazons verdoyants peuplés de vieilles cigales dont les voix prophétiques n’étaient comprises de personne hormis d’elle-même. Elle examina l’une après l’autre la destinée de chacune de ces tristes métamorphosées et elle crut pouvoir admettre que la cause de leur malheur était à trouver dans l’insouciance avec laquelle chacune avait lié son bonheur à un homme qui le dominait, et qui, partant, le pouvait briser aussitôt que son cœur, à lui, conseillerait la désertion.

Elle se dit: je ferai un heureux. J’aurai un esclave qui me devra tout et le premier succès et le premier bonheur et la première gloire et la première expérience. Il m’adorera et si je l’adore, je ne le lui dirai pas comme je le sens, et je régnerai sur lui; je l’entraînerai où il me plaira qu’il aille et je le connaîtrai à fond, tête et cœur, bien et mal, vices et vertus; des premiers je flatterai ceux qui me serviront, des secondes, j’étoufferai celles qui pourraient se dresser contre moi. Je l’aurai tout à moi, d’abord, parce qu’il sera très jeune et qu’il se donnera sans réserve et je profiterai de ce moment pour le pétrir et le repétrir de telle sorte, que s’il songe jamais à se révolter, il n’aura plus ni nerfs ni muscles pour servir son intention; de cette façon-là, je réaliserai une des plus belles fictions des romans, j’aurai créé un des amours hypothétiques qui durent toujours, et, jusqu’à mon dernier soupir, si cela me plaît, je serai servie, je serai aimée, du moins le monde, et c’est l’essentiel, me croira telle; enfin, en admettant que ce soit là une chaîne propre à devenir lourde, moi et non pas lui, ma volonté et non la sienne, décidera de la rupture.

Quand elle vit Rothbanner pour la première fois, il lui plut assez pour qu’elle le marquât en sa pensée du signe de sa possession. Elle prit juste le temps de se convaincre qu’il avait du cœur et tout fut fait ainsi qu’elle l’avait décidé. Il va sans dire que Rothbanner se trouva d’autant plus heureux qu’il ne douta pas de l’avoir perdue et d’en avoir tout reçu.

Les choses marchèrent ainsi très bien pendant cinq ans et chacun peut porter témoignage que pas une distraction, pas une marque d’ennui ne furent surprises chez l’amant. Madame d’Hermannsburg avait alors quarante années échues et les choses allaient à merveille, quand, aussi sottement et mal à propos que tout ce qu’il avait fait dans sa vie, son mari s’avisa de mourir, ce qui fut le signal de la catastrophe, car il se découvrit des mystères que personne n’aurait jamais été soupçonner.

Au bout d’un an de deuil, la comtesse qui, depuis dix-huit mois environ, paraissait souvent préoccupée et d’une gaieté un peu extrême, pressa Rothbanner de reconnaître ce qu’elle avait fait pour lui, en mettant fin par un mariage, à l’irrégularité notoire de leur position. Rothbanner fut surpris et, ce qui n’était pas adroit, il faut en convenir, montrant plus de bonne foi que d’amour, il le laissa voir. Du reste il y avait de quoi s’étonner: la comtesse, de sa nature esprit fort, ne s’était jamais beaucoup préoccupée des questions au-dessous d’elle. Son rang dans le monde, son sang-froid, et, pour tout dire, son audace avaient toujours commandé et obtenu le respect, et il était convenu qu’on lui pouvait et devait passer beaucoup de choses. Rothbanner objecta à la fantaisie de la dame que sa délicatesse s’opposait absolument à satisfaire le désir exprimé; il était pauvre et il paraîtrait avoir abusé de son influence pour des motifs peu honorables; on le croirait d’autant mieux qu’en définitive une fort grande différence d’âge existait entre lui et la comtesse, et les unions contractées malgré de pareils empêchements donnent toujours à gloser. Ensuite, il était catholique, la comtesse protestante et sa famille à lui, qui passait sur beaucoup de choses, sous le manteau de la cheminée, trouverait certainement à redire et très fort à une sorte de renonciation publique à des principes héréditaires. Enfin, et c’était là son suprême argument, il répéta à satiété qu’il ne voyait pas pourquoi un bonheur si long, si soutenu, si exempt de nuages serait troublé, évidemment troublé, par la manie de changer le bien en mieux.

Tout cela fut bien dit, bien exposé; cependant la comtesse resta ferme dans sa proposition et ne daignant prendre au sérieux qu’une seule des objections, elle s’en alla, un matin, sans rien dire à Frédéric, trouver l’Evêque de B***. Elle fit part au prélat de son désir de se convertir. Le prélat qui n’y entendait pas malice, fut naturellement touché, enchanté. La néophyte avait justement le genre d’esprit qu’elle voulait avoir; elle alla au-devant de toutes les instructions, étourdit les abbés qu’on lui donna pour maîtres par la variété et l’orthodoxie de ses connaissances théologiques, et, ma foi, par un beau dimanche, le troisième après Pâques, je crois, elle fit tranquillement son abjuration dans la cathédrale de B*** à la stupéfaction profonde du public. Le lendemain, elle revint à la charge auprès de Rothbanner et le somma de l’épouser.

La conversation entre les deux contendants fut d’abord affectueuse et parfaitement tendre; puis elle devint un peu sèche et quand la comtesse se fut bien convaincue que la victoire ne viendrait pas toute seule, elle prit son parti et mit le fer sur la gorge de l’antagoniste.

— Ainsi, bien décidément, lui dit-elle, en le regardant avec des yeux dont il n’avait pas encore vu l’expression âpre et décidée, ainsi vous ne consentez pas ?

— Je ne peux pas.

— Vous ne pouvez pas ?

— Je vous l’ai expliqué.

— Eh bien, donnez-moi encore vos raisons !

Il énuméra de nouveau et non sans une nuance de colère, tout ce qu’il avait déjà répété vingt fois.

— Ce sont là vos raisons ?

— Vous le voyez bien.

— Pourquoi ne me donnez-vous pas la seule véritable ?

— Qu’entendez-vous par là ?

— Je vous demande pourquoi vous ne me dites pas franchement le motif sérieux qui vous empêche de me céder ?

— Je ne sais ce que vous entendez par là !

— J’entends votre liaison avec ma fille !

— Oh ! madame !

— Avec ma fille ! vous dis-je; nous voilà, enfin, en pleine bonne foi, et c’est ainsi que nous allons nous expliquer.

On peut s’imaginer l’attitude des deux lutteurs; car d’amants, il n’en était pas question dans ce moment-là. Elisabeth pâle de cette pâleur de l’homme de guerre causée uniquement par la rage de vaincre; Frédéric, pâle, mais de la pâleur de l’animal pris dans un piège dont il voit peu de chances de se tirer.

— Monsieur, dit la comtesse, je ne vous ferai pas de reproches; calmez-vous, rassurez-vous. Ce n’est pas moi qui puis être votre juge. J’en ai perdu le droit du moment que j’ai abdiqué toute dignité. C’est moi qui vous ai introduit dans cette maison, qui vous y ai fait régner, qui en vous accablant de tout pouvoir, vous ai donné toute licence. Il est naturel que vous en ayez abusé jusqu’au crime. Oh ! ne vous révoltez pas ! Au point où en sont les choses, si je puis et dois vous épargner les reproches, il est au moins naturel que vous consentiez à envisager la vérité en face. Si elle n’est pas belle, convenez que sur ce point du moins, ce n’est pas à moi qu’il faut s’en prendre. Vous avez trouvé une enfant toute jeune, incapable de rien comprendre, de rien savoir, de rien prévoir... Mais laissons le passé et songeons à l’avenir. Vous et moi nous avons donné tant de scandales au monde que je vous avoue mon impuissance à y en ajouter un nouveau. Peut-être auriez-vous la condescendance d’épouser mademoiselle d’Hermannsburg si je vous en pressais; mais notre relation a été si publique que la pensée seule d’une pareille monstruosité me fait horreur. Ce sont des arrangements assez ordinaires, je ne l’ignore pas; mais ils ne vont pas à mon tempérament et je ne vois qu’une chose à faire: régulariser notre position mutuelle d’abord; éloigner mademoiselle d’Hermannsburg pour quelque temps et la marier. De cette façon tout peut se réparer encore et je ne saurais imaginer qu’il puisse vous entrer dans l’esprit de refuser la seule réparation en votre pouvoir.

Dans ce que venait de dire Elisabeth et qui ne se coordonnait pas trop mal, il y avait du vrai, du douteux et du faux; c’est ce que l’entrée subite d’Adélaide Hermannsburg dans le boudoir de sa mère mit sous le jour le plus lumineux. Adélaide venait d’atteindre ses dix-huit ans. Elle était blonde extrêmement, blanche à éblouir, une taille de reine, des bras admirables, rien d’une jeune fille, beaucoup d’une impératrice, au grand moins l’esprit de sa mère, et son audace et sa hauteur implacable, et, en plus, ce qui n’était pas à dédaigner, le sentiment parfaitement défini qu’elle tenait le pas comme femme aimée vis-à-vis de celle qui ne l’était plus et comme beauté dans sa fleur vis-à-vis de la rose plus d’à demi effeuillée. Quant à une notion quelconque des rapports de fille à mère, pas l’ombre.

Il faut avouer qu’entre ces deux Olympiennes, le pauvre Frédéric Rothbanner, si doux, si poli, si affectueux toujours, si spirituel quand rien ne presse, ne faisait pas grande mine et je me l’imagine assez accoudé sur le marbre de la cheminée, dans son attitude toujours élégante, et correcte, mais ne trouvant pas le plus petit mot à dire.

Elisabeth fut un peu surprise de l’apparition de sa fille, et, par son hésitation, elle perdit l’avantage de l’attaque. D’ailleurs, elle ne savait pas ce que la jeune demoiselle avait dans l’esprit.

— Madame, dit mademoiselle d’Hermannsburg d’un ton froid et léger, je vous demande pardon d’entrer ainsi chez vous; mais comme je suppose que monsieur vous a déjà parlé, vous comprenez que la question m’intéresse et si j’ai sujet de me mêler de mes propres affaires. Depuis quinze jours déjà, M. de Rothbanner m’annonce son intention de vous demander ma main; j’y ai consenti, mais chaque matin et chaque soir il m’allègue quelque raison pour n’avoir rien fait encore. Je désire la fin de cette situation, et si monsieur vous a fait connaître nos intentions, je tiens à le savoir. S’il n’a rien dit, je désire qu’enfin il s’explique.

— Mademoiselle, répondit la comtesse, vous n’épouserez pas monsieur de Rothbanner.

— Pourquoi, madame ?

— Parce que M. de Rothbanner m’appartient et m’épouse.

— Répondez, Frédéric, dit Adélaïde en se tournant d’un air hautain vers le jeune homme. Celui-ci se trouva en face de deux paires d’yeux qui le tenaient en joue et on ne peut pas assurer qu’il fût à son aise. Il cherchait à condenser quelque chose de conciliant dans une phrase qui ne déterminât pas une explosion, quand la comtesse prit la parole.

— Mon Dieu ! je ne comprends pas très bien ce débat et il serait ridicule, il faut en convenir, si votre inexpérience ne l’excusait un peu. Rentrez chez vous et pensez à autre chose.

— Madame, reprit violemment Adélaïde, en croisant les bras sur sa poitrine et en portant alternativement sur sa mère et sur Frédéric des regards où la tempête éclatait, comme je n’ai rien à ménager, je demande ce qui m’appartient; et vous, parlez ! dit-elle en frappant du pied. Vous savez ce qu’il vous appartient de déclarer !

— Et moi encore mieux ! s’écria Elisabeth; tenez, finissons-en et pas de mélodrame ! J’ai l’horreur des scènes et du mauvais ton. Vous pouvez être assurés tous deux que je ne me laisserai écraser ni par l’un ni par l’autre, mais je vous écraserai l’un et l’autre peut-être. Vous, mademoiselle Hermannsburg, vous n’êtes pas majeure et je vous mettrai dans un couvent, en disant pourquoi; vous, M. de Rothbanner, vous vous débattrez avec l’opinion publique qui, peut-être, comprendra mal que dans une maison, la mienne, vous vous soyez permis tant de libertés. Je ne vous donne pas une heure pour choisir, je vous donne une minute. Ou moi, ou ce que je vous dis ! Répondez !

Adélaïde prononça les mots qui suivent en serrant les dents mais d’une manière fort distincte, et en même temps, elle regardait le jeune homme en face: le couvent, le déshonneur le plus complet, l’abandon de votre part, tout ! mais que cette femme ne triomphe pas !

La comtesse revint et la minute achevée:

— Hé bien ? murmura-t-elle.

Je ne dis pas que Frédéric joue ici un beau rôle; mais le sort ne donne pas toujours à choisir ce qu’on voudrait parmi les personnages de la comédie de la vie. Choisir ! C’était là fort mal aisé et je le donnerais en cent aux plus habiles; il était clair qu’en obéissant à Adélaïde, Frédéric n’avait ni la personne de la jeune fille, ni aucun des avantages de l’amour; mais, en désobéissant à la comtesse, il était déshonoré à tout jamais, perdu pour le monde, chassé certainement de l’armée, obligé de s’expatrier et il n’avait pas le sou, ce qui aggravait singulièrement la situation, ne perdez pas ce point-là de vue. Aussi sa perplexité peut-elle être peu héroïque, elle n’en est pas moins assez concevable.

Naturellement, ne sachant au monde quel parti prendre, il prit celui de perdre contenance et son nez rougit légèrement, ses yeux devinrent humides et il tira son mouchoir de sa poche pour se moucher. Ces différents symptômes produisirent sur les deux femmes des effets très contraires. Adélaïde sourit avec dédain et sortit de la chambre; la comtesse se posa en face de Frédéric et lui saisit la main.

— En retour, lui dit-elle, je vous pardonne tout, j’oublie tout, je ne vous retire rien du dévouement aveugle que depuis tant d’années je vous porte et que vous connaissez si bien ! je ne suis ni une sotte ni une bourgeoise. Eh ! mon Dieu, Frédéric, à mon âge on ne se sauve que par la bonté et l’indulgence. Vous étiez jeune... vous avez été entraîné autant qu’entraînant... tout s’oubliera.

Elle parla ainsi pendant une demi-heure sur le ton de l’affection la plus maternelle. Un autre genre de tendresse n’eût pas été de mise à ce moment et elle le comprenait comme elle comprenait tout. N’admirez-vous pas aussi avec quel art consommé elle avait supposé d’abord partie gagnée et ville conquise ? Frédéric eut bien l’idée de le contester, mais il perdit du temps à réfléchir à la meilleure manière d’essayer son opposition, et il se trouva, au bout d’un quart d’heure, si bien enguirlandé, paqueté, emballé, cloué dans sa caisse que... ce n’est pas qu’il n’eût par moments des spasmes et des soubresauts; mais rien de plus inutile ! Cet ange d’Elisabeth comprenait tout, excusait tout, ce n’était plus une amante irritée, ce n’était pas même une future épouse peu exigeante sur la théorie de ses droits, ce n’était pas une Ariane raccommodée avec Thésée par l’entremise de Bacchus, c’était une sœur de Charité ! Enfin, il n’y a qu’un mot qui serve: mademoiselle d’Hermannsburg qui, notoirement avait adoré son père, s’en alla passer trois mois chez une de ses tantes à l’époque du mariage de sa mère avec Rothbanner; mais comme il n’était pas moins notoire qu’elle adorait autant sa mère que son père, les trois mois n’étaient pas écoulés qu’elle remuait ciel et terre pour retourner auprès d’elle, ce qui, vu la résistance opposée à son désir, détermina l’ouverture d’une campagne stratégique auprès de laquelle les plus savantes manœuvres des généraux anciens et modernes ne sauraient que pâlir.

La comtesse disait à toutes ses bonnes amies:

— Ma fille est un prodige de dévouement et d’abnégation ! Qu’elle n’ait pas de goût pour son beau-père, je ne saurais le trouver mauvais et je lui en veux d’autant moins que, dans toutes les lettres qu’elle m’écrit, elle est parfaite à cet égard de convenance et de mesure; mais il ne m’est pas difficile de démêler sa pensée. Adélaïde est trop pure et trop naïve pour savoir dissimuler. Si elle insiste tant pour revenir auprès de moi, savez-vous la pensée qui la dirige ? Elle s’imagine que mon jeune mari ne me rendra pas heureuse et elle veut être là pour me consoler et me soutenir. Elle a conçu ce roman dans sa petite tête et n’en veut pas démordre jusqu’à présent; mais cette fantaisie passera et je tiens à ce qu’Adélaïde reste chez sa tante Thérèse jusqu’à l’époque de son mariage. Elle y est parfaitement heureuse; et vous comprenez que même ce qu’il y a de passion dans sa tendresse pour moi m’oblige à un sacrifice, le plus grand que je puisse faire, assurément ! celui de me séparer pour un temps d’une enfant si chère et qui jusqu’à présent ne m’avait jamais quittée !

De son côté, Adélaïde disait à qui voulait l’entendre: ma mère sera certainement malheureuse avec M. de Rothbanner; elle n’eût pas dû se remarier; mais ce n’est pas à moi, sa fille, qu’il appartient de la blâmer; je ne puis voir et je ne vois que ses périls ! C’est la meilleure des mères ! Quoi qu’elle fasse, par un sentiment exagéré de son affection, je sais que je lui suis indispensable. Je lui sacrifierai ma vie ! Je ne veux qu’elle ! je n’aime qu’elle ! Je retournerai auprès d’elle et je ne me marierai jamais !

Elle se mit en devoir de tenir parole. On lui présenta, vous vous en souvenez peut-être, Philippe de Rubeck: soixante mille florins de revenus en biens-fonds, beau nom, trente-cinq ans, jolie figure !. Elle le refusa. A la suite comparurent deux ou trois autres prétendants qui n’étaient guère moins convenables. Ils furent évincés de même. La grande-duchesse s’en mêla et fit venir Adélaïde pour la sermonner. Celle-ci pleura excessivement, demanda sa mère, voulut sa mère, eut une attaque de nerfs, si bien que notre excellente souveraine n’y voyant que du feu, se tourna tout entière au parti d’Adélaïde et dit à une ou deux reprises que madame de Rothbanner n’avait pas raison.

Celle-ci commença à se trouver dans un certain embarras, mais elle tomba bientôt dans une perplexité pire. Elle avait l’habitude assez judicieuse d’aimer à se rendre compte de tout. Les principes sont choses admirables; malheureusement, dans l’état d’imperfection où s’agite la nature humaine, ils nécessitent des applications rarement irréprochables. Il arrivait à Elisabeth d’exécuter des visites domiciliaires chez son mari pendant que celui-ci était dehors. Un beau jour, elle tomba sur un billet d’Adélaïde et bien que le texte fût insignifiant ou, pour mieux dire, incompréhensible, il en résultait que ce billet avait eu des frères aînés et aurait certainement des cadets en quantité inappréciable. Cette découverte conduisant Madame de Rothbanner à éclaircir de plus en plus près la conduite de Frédéric, elle ne fut pas tout à fait certaine que, sous prétexte d’affaires de service, il s’absentait de la ville, mais elle eut lieu de le soupçonner. Le fait est que les chevaux du mari étaient surmenés. De sorte que pressée de toutes parts, blâmée par la grande-duchesse, tenant avant tout à conserver sa position de mère incomparable, clef de la situation dans la manœuvre qu’elle suivait, se voyant tournée par l’ennemi, que dis-je ! soupçonnant cet ennemi d’avoir dans la place les plus belles intelligences, elle se décida à un changement de front, écrivit à Adélaïde que ses supplications l’avaient vaincue, l’alla chercher elle-même chez la tante Thérèse et la ramena en triomphe. Il n’en est pas moins vrai, qu’ayant gagné la première manche, elle venait de perdre la seconde et elle avait trop de sens pour chercher à se le dissimuler. Aussi ne montra-t-elle aucune humeur, ni en public, ni en particulier.

Mais je m’aperçois que me laissant trop entraîner par le courant des faits, je ne vous ai pas arrêté assez longtemps sur la personne même d’Adélaïde. Il est, cependant, essentiel de vous faire bien connaître cette remarquable créature, et pour la juste appréciation que vous pouvez désirer faire de ce que je viens d’avoir l’honneur de vous exposer, et pour celle de ce qui va advenir. Très belle, très intelligente et d’une intelligence aventureuse et sans scrupules aucuns, outrageusement gâtée par son imbécile de père, pour qui elle avait le plus souverain mépris, absolument abandonnée, même ignorée par sa mère, que des occupations de toute nature absorbaient, Adélaïde avait eu pour unique guide dans la vie sa gouvernante anglaise, Miss Dickson, très sentimentale, très adonnée à la philosophie nuageuse, aimant le sherry, ne détestant pas le grog et se saturant en secret le moral de romans français, capables de faire rougir des gendarmes et qu’elle avait grand soin de passer à sa pupille.

Dès l’âge de quatorze ans, Adélaïde avait su ce que M. de Rothbanner faisait dans la maison et comme Miss Dickson ne lui ménageait pas les commentaires sur ce point, ce que sa jeune tête n’eût pu encore concevoir lui était facilement élaboré et transmis dans sa réalité la plus authentique par les connaissances supérieures de la demoiselle anglaise. Supposons un instant que le docteur Gall eût pu interroger la tête charmante de mademoiselle d’Hermannsburg; je ne fais pas de doute qu’il y eût reconnu au degré suprême l’organe de la combativité et, en effet, l’amour de la lutte dominait de bien loin tous les autres penchants d’Adélaïde; et pendant la vie entière de cette héroïne, ces penchants étant, grâce à Dieu, devenus des passions, avec le temps l’amour de la bataille a chez elle prédominé sur tous les autres genres d’amour. Elle s’imagina vers sa seizième année que ce serait la plus belle chose du monde que de se jeter à la traverse des sentiments de sa mère et de détourner de son propre côté et à son profit exclusif ce qui devait avoir tant de valeur puisque l’on paraissait y tenir si fort. Outre ce qu’une conquête avait en elle-même de désirable et de glorieux, outre qu’il était à regretter qu’à seize ans, on n’eût pas encore pris garde à elle, outre que le bien d’autrui est nécessairement bien plus enviable que le bien qui n’appartient à personne, comme sa mère était, en définitive, l’être le plus puissant dont elle eût la notion, elle ne conçut rien de si chevaleresque, de si vaillant, de si hardi, de si digne d’admiration que d’affronter sa mère et, si elle pouvait, de la battre et de la dépouiller. Remplie d’un projet si généreux , elle ne perdit pas une minute à en poursuivre la réalisation et, subitement, sans transition aucune, Frédéric Rothbanner se vit l’objet des attentions passionnées et bientôt des déclarations brûlantes de ce petit monstre, la plus jolie, la plus spirituelle, la plus séduisante des filles de la Résidence.

Il en éprouva d’abord l’étonnement le plus prodigieux. Il refusa à y croire. Il chercha à fuir l’enchanteresse, mais la chose était difficile puisqu’il lui fallait passer sa vie dans la maison. Il aurait dû, peut-être, prévenir la Comtesse; mais il était si doux, si poli, si éloigné de tout ce qui ressemble à des violences qu’il lui eût été, dans tous les cas, fort difficile d’aborder une pareille démarche dont les conséquences l’épouvantaient. Epouvanté, il le fut bientôt plus encore quand aux attendrissements, aux regards profonds succédèrent des scènes pathétiques, et des menaces violentes de se tuer. Un soir, la comtesse qui avait dû rester très tard à la cour, à cause d’une réception d’un prince voyageur, rentra sans défiance et toutes les infortunes du monde étaient consommées. Frédéric s’était indignement conduit, son désespoir était sans bornes, il se condamnait sans ménagements; il comprenait très bien, trop bien, que ce n’était pas une excuse que de mettre au défi tous les patriarches de l’Ancien Testament et notamment le plus convenable de tous, d’avoir pu affronter une pareille aventure; le fait est qu’il avait tort. Mais s’il avait tort, impossible d’en revenir et, la faute commise, le remords; au lieu d’étouffer l’amour, donna des forces à ce qui n’avait presque pas même été une fantaisie, et si bien qu’il devint passionnément épris de l’ange de ténèbres dont la griffe tenait son cœur.

Et elle aussi, Adélaïde, devint éprise de lui à la rage. Vous pensez que je n’ai nulle intention de vous faire une apologie de ce petit Satan; mais il ne faudrait pas être injuste non plus. Détestablement élevée, complètement abandonnée dès sa petite enfance, n’ayant jamais trouvé en sa mère que l’indifférence la plus glacée et commençant à sentir que, dans la mesure où sa beauté se développait, elle allait y faire naître la haine, douée comme je l’ai dit, de la fureur des combats, fureur en soi admirable et qui n’est pas l’indice d’une âme vulgaire, elle n’avait rien fait jusqu’alors que de fort coupable sans doute, mais rien non plus qui fût de bas-lieu; si on avait pu lui donner Frédéric comme elle le voulait, certainement elle se serait mise à l’aimer tout de bon et je ne vois aucune raison pour penser qu’elle n’eût pu devenir une excellente et digne femme, si peu qu’elle eût été éloignée du milieu déplorable où elle avait vécu jusqu’alors. J’ajouterai, cependant, que la direction d’un mari sage, ferme et d’une âme grande n’eût pas été de trop pour ramener une nature aussi véhémente, et je ne connais personne à qui j’eusse conseillé d’entreprendre une telle éducation.

Cette observation nécessaire pourrait bien, je le sens trop, réduire à néant toute ma théorie. Rothbanner,nous le connaissons, est assurément ce qu’on appelle un homme distingué; les gens spéciaux, les militaires vous diront qu’il a introduit une amélioration notable dans la construction de la culasse des obusiers, il passe à bon droit pour bon administrateur; on l’aime fort dans le monde où il ne porte que les meilleures façons et le ton d’une bienveillance universelle. Mais avec tout cela, il me fait exactement l’effet d’un chapeau de Paris: c’est ravissant, bien chiffonné, d’un air exquis, ça coûte très cher et quand on analyse le fait, ça ne vaut pas quatre sous de bon argent. Les gens comme Rothbanner sont comme les vélocipèdes: ils ne roulent que sur les trottoirs. Hors des trottoirs, ça tombe. Moi, j’aime mieux les gens qui sont gênés sur les trottoirs, mais qui peuvent très bien marcher dans les bois.

Quoi qu’il en soit de ma digression, voilà Adélaïde revenue où elle voulait aller et installée au cœur de sa conquête. Elisabeth n’eut pas même deux heures devant elle pour organiser les barricades. Aussitôt qu’aux yeux de toute la maison attendrie les deux femmes se furent embrassées, Adélaïde suivit sa mère dans sa chambre, poussa le loquet, s’assit et fit le discours suivant:

— Madame, puisqu’il vous a plu de faire le malheur de ma vie, vous ne trouverez pas extraordinaire que je vous rende la pareille. Vous devez bien sentir que la partie n’est pas égale entre nous !

— Vous êtes la plus forte ?

— Assurément et je ne compte pas vous rien céder.

— Je m’y attendais et c’est pourquoi je vous cède tout. M. de Rothbanner est ici et je vais le faire appeler.

Le verrou ouvert, Elisabeth sonna, fit demander son mari, celui-ci se présenta. Elle sortit et le laissa seul avec Adélaïde. M. de Rothbanner prenant un air digne et froid rendit à la jeune demoiselle les lettres qu’il en avait reçues depuis le séjour chez la tante Thérèse et se jeta dans les considérations les plus vraies, les plus incontestables sur le présent et sur l’avenir. Il prouva sans peine que sa conscience d’honnête homme était engagée à mettre fin à une situation injustifiable à tous les égards; qu’il se considérerait comme le dernier des misérables s’il avait la faiblesse de dévier de son devoir si clair, si naturel, si nécessaire; il peignit vivement et avec sensibilité, la reconnaissance dont lui, le cadet sans ressources, était et devait être pénétré pour une femme qui avait fait sa fortune; il se condamna pour ce qui avait eu lieu et supplia Adélaïde de se marier. Il parla très bien, oh ! très bien ! Et quand il eut fini, il se leva et voyant qu’Adélaïde regardait fixement devant elle et ne répondait pas un mot, il sortit. Elle avait perdu la troisième manche.

Ma foi ! huit jours n’étaient pas passés que Christian Grünewald lui faisait la cour. Vous savez bien, ce petit Christian, mon cousin, qui a un si joli cheval provenant des haras du feu Roi de Wurtemberg ? Vous ne vous en rappelez pas ?... Enfin, cela importe peu; ce qui est certain, c’est qu’il se mit, comme je vous le disais, à lui faire la cour, et il fut très bien accueilli par elle. On commença à en parler partout. Chez madame de Stein on dit même que la corbeille avait été commandée à Paris. Madame de Rothbanner, discrètement interrogée, ne répondit pas précisément, mais laissa entendre qu’on ne lui parlait pas de choses impossibles. Ce que le monde voyait de la façon la plus claire, c’est que la santé d’Elisabeth assez chancelante depuis quelque temps se rétablissait à vue d’oeil, et l’air de félicité parfaite établi sur son visage était de nature à pousser toutes les femmes d’un certain âge à épouser des jouvenceaux. On était au plus fort de cette affaire qui intéressait la société entière quand le ministre de la Guerre donna son grand bal annuel.

Quelques personnes remarquèrent de bonne heure que Rothbanner, dans sa grande tenue d’aide de camp qui, par parenthèse, lui allait à merveille, ne sortait pas de l’embrasure d’une porte où il était à moitié caché par un rideau. Il était pâle comme un mort. Vers une heure du matin, Adélaïde, belle à tourner la tête à l’univers, d’une gaieté étourdissante, ayant semé à droite et à gauche mille mots charmants qu’on répétait, n’avait pas quitté une minute le bras de Christian fou, ivre, délirant de bonheur (le bonheur lui sortait par tous les pores, au brave garçon, et le camélia qu’il avait à la boutonnière semblait le respirer). Comme on venait de finir une valse, le couple heureux se promenant de droite et de gauche, recueillant partout des sourires, arriva à la porte où se tenait Rothbanner adossé contre la boiserie. Adélaïde s’arrêta devant cet homme qui de pâle devint livide. Elle le considéra un instant sans parler, puis d’une voix pénétrante, elle lui dit en le regardant dans le fond des yeux d’une façon singulière:

— Veux-tu que je le chasse ?

— Oui, répondit Frédéric.

Mon Dieu ! Ce n’est pas grand-chose qu’un oui, pas plus qu’un non, et il ne faut guère de temps pour émettre de pareils monosyllabes. Mais si vous voulez un peu vous représenter la nature pliante et molle de Frédéric, et ce qu’il lui avait évidemment fallu de tortures pour le hausser jusqu’à l’expression si nette et si absolue d’un désir, vous serez d’avis que jamais parole humaine n’a contenu plus de passion que ce oui-là.

Il était à peine prononcé que se tournant vers son partenaire et dégageant son bras du sien, mademoiselle d’Hermannsburg s’écria:

-Mon Dieu, mon cher Christian ! Comme vous me fatiguez ! Depuis un mois tout à l’heure, si je calcule bien, vous me répétez, chaque soir que Dieu fait la même chose ! Savez-vous ce qui en est résulté ? C’est, et je l’ai appris ce soir par hasard, qu’on prétend que je vous épouse ! Allons donc ! Faites-moi l’amitié désormais de me laisser tranquille et jusqu’à ce que ces bruits ineptes aient cessé tout à fait, je vous défends de me parler. Monsieur de Rothbanner, donnez-moi votre bras, s’il vous plaît.

Georges de Zévort se trouvait là et il entendit ces propos, avec vingt personnes aussi distinctement que je vous les dis; il n’eut que le temps tout juste d’étendre les bras pour y recevoir le pauvre Christian qui tomba comme foudroyé. On lui fit prendre un verre d’eau, on l’emporta chez lui; il en fit une maladie, je ne sais laquelle, et on prétend même qu’il en a contracté un tic nerveux incurable. Quand Madame de Rothbanner apprit les nouvelles, elle demanda de suite ce qu’était devenue sa fille, personne n’en savait rien. Seulement on l’avait vue prendre le bras de Frédéric. Ils n’étaient plus au bal ni l’un ni l’autre; le temps de s’en assurer, le temps d’appeler la voiture, le temps de la faire avancer à travers une queue interminable, tout cela dura et il se passa bien deux heures avant qu’Elisabeth exaspérée pût rentrer chez elle. Il lui fut impossible de savoir où était son mari, où était sa fille, toutes les portes étaient fermées à clef, excepté la sienne, et elle n’était pas femme à prendre ses domestiques pour confidents. Maintenant, je vous laisse vous la figurer, seule dans sa chambre, pendant cette nuit-là. Imaginez un peu l’état de cette âme toute domination, toute puissance, toute orgueil... Que de haine, n’est-ce pas ?

Le lendemain s’ouvrit, pour les deux coupables, un paradis d’enchantement. Toutes leurs passions satisfaites à la fois ! Victoire, vengeance, amour, bien-joué, tout cela formait la part d’Adélaïde; celle de Frédéric se composait d’une jalousie détruite, d’une atroce souffrance abolie, d’une passion arrivée par la résistance au dernier degré d’insanité et qui n’avait plus rien à souhaiter ! Nous ne pouvons guère nous représenter, nous autres gens paisibles, ce que peuvent être, ce que doivent être, ce que sont nécessairement les transports et les jouissances de fous pareils. Pour peu que les lois physiques s’appliquent à l’amour comme au reste des choses de ce monde, il est clair que la force d’expansion est en raison des obstacles qu’elle fait sauter et que la fille la plus aimante des romans bénins d’Auguste Lafontaine, le jour où elle épouse par-devant notaire le plus candide et le plus adoré des commis de Chancellerie, ne saurait l’aimer comme une Adélaïde ! Reste à savoir si l’amour d’une Adélaïde ne nous ferait pas nous-mêmes éclater comme une machine à vapeur mal construite. Du matin au soir, Frédéric et Adélaïde ne se quittaient plus. On les rencontrait dans les bois, pendus au bras l’un de l’autre. Cette fille singulière avait du goût pour tout, du talent pour tout. Elle lisait les vers comme personne, chantait comme autrefois la Sontag, donnait à la musique des sens que personne n’avait été chercher. De tout cela, après bien autres choses, elle grisait Frédéric et ils cueillaient ensemble des pervenches et des germandrées ! On rentrait tard pour dîner. On ne s’imposait aucune contrainte devant Elisabeth, et chacun sut par la ville que, décidément, cette chère Adélaïde s’était habituée à son beau-père; elle lui montrait beaucoup d’amitié; on félicita l’heureuse madame de Rothbanner qui, fière comme le cacique indien attaché par l’ennemi au poteau de torture, accueillait ces compliments avec le plus doux sourire.

Au bout d’un mois, la scène changea, Frédéric se dit à lui-même: je suis indigne de vivre

Entre nous, je crois qu’il était la machine à vapeur mal construite et pas trop capable de porter l’amour d’une Adélaïde. Il commença à devenir sombre. Peut-être avait-il dit à madame sa femme quelques mots offensants dans les jours de sa félicité. Il devint doux comme une fille. Il trouva sa victime angélique et fut remercié avec larmes. Adélaïde prit les choses de très haut et maltraita vivement l’un et l’autre. Ce n’était pas une nature à concessions. Ce que voyant, Frédéric formula quelques vérités morales d’une grande portée, d’où résulta une explication violente dans la chambre d’Adélaïde. De paroles en paroles on s’échauffa, et ce matin-là, Frédéric déjeuna en tête-à-tête avec Elisabeth. Il voulut, cependant, dans la journée, monter chez mademoiselle d’Hermannsburg pour lui faire apprécier un plan de conduite entièrement nouveau dont l’idée lui était venue, mais il apprit que sa belle-fille était allée passer la journée chez une de ses amies. Ce jeu-là continua pendant quatre ou cinq jours, Frédéric devint troublé et inquiet et Elisabeth, toujours résistant, toujours espérant, toujours luttant du moins, mais se sentant cruellement maîtrisée par le sort qu’elle s’était fait, continua en y usant les ressorts de sa volonté, à garder la couverture de mansuétude dans laquelle elle avait jugé indispensable de s’envelopper.

Le cinquième jour, la mère de l’amie d’Adélaïde demanda à madame de Rothbanner si elle agréerait la recherche que le comte de Potz, secrétaire de légation, se proposait de faire de sa chère fille. Depuis cinq jours, les jeunes gens se voyaient chez elle et paraissaient sympathiser. Elisabeth ne se trompa pas une minute sur le sens de ce nouvel intermède et elle eut le double courage et la prudence admirable, d’abord de témoigner des doutes quant à l’acquiescement de sa fille à un mariage, secondement de ne pas dire un mot à son mari. De cette façon, elle s’innocentait d’avance aux yeux du monde des extravagances qu’Adélaïde pouvait méditer et elle n’éveillait pas, elle-même, chez Frédéric cette jalousie qu’elle avait appris à connaître et dont elle savait d’avance les conséquences. Il est curieux que les passions de ce dernier ordre-là ont d’autant plus d’énergie et de cruauté que ceux qui les éprouvent sont plus faibles.

Le pendant exact de ce qui s’était produit avec Christian arriva avec M. de Potz, c’est-à-dire qu’Adélaïde s’attacha par les attentions les plus délicates à lui tourner absolument la tête et y réussit parfaitement. On parla de leur union comme d’une chose assurée. Rothbanner l’apprit et, pendant quelques jours, sembla disposé à y prêter les mains. Il en plaisanta avec Adélaïde elle-même. Cependant les deux femmes intéressées à suivre les mouvements de son cœur, le virent bientôt devenir sombre, inquiet, absorbé; l’une et l’autre, avec des sentiments, à coup sûr, bien différents, prévirent que sa maladie allait aboutir à une crise.

En effet, il entra un matin chez Adélaïde, s’assit à côté d’elle et lui prit la main. Elle se laissa faire et le regarda froidement.

— Me comprends-tu ? lui dit-il avec une douceur douloureuse.

— Parfaitement, répondit-elle; vous n’avez la force ni de me vouloir ni de renoncer à moi.

— Puis-je te vouloir ?

— Assurément non.

— Puis-je renoncer à toi ?

— Je puis renoncer à vous et je l’ai fait.

— Tu l’as fait ?

— Je me marie.

— Et c’est à moi que tu oses...

— D’abord vous savez qu’il ne m’est pas si difficile d’oser; vous, vous ne savez pas vouloir, moi j’ai cette science-là. Je me marie, vous dis-je, à un homme que j’estime, à un homme que j’aime et, tenez, au point où nous en sommes, je ne sais pourquoi je ne serais pas sincère, à un homme qui m’est plus cher que vous ne le fûtes jamais. Le mot est dit et je ne le retirerai pas.

En parlant ainsi, elle regarda fixement Frédéric, car le connaissant comme elle faisait, elle savait quel poignard elle lui enfonçait dans le plus profond du cœur. Ce coup-là le rétablit soudain en parfait équilibre avec lui-même. Jaloux, la passion dominante excitée le fit nager en pleine eau dans la volonté qu’elle suggérait et qu’il ne tirait jamais d’ailleurs. Furieux, il saisit Adélaïde par le bras:

— Aime-le, ne l’aime pas, si tu le revois, si tu le regardes, je le soufflette et je le tue !

— S’il se laisse tuer; mais de toutes manières il vaut mieux que vous. Pas de ces façons-là, M. de Rothbanner ! Que voulez-vous ? Avez-vous la prétention de me faire passer mon existence entière dans la position odieuse que nous nous sommes créée, vous et moi ? L’amour que j’ai eu pour vous, vous accorde-t-il cette prérogative inouïe de me condamner au malheur et à l’isolement éternels ? C’est là ce que vous appelez de l’amour ?

— Je n’ai rien à expliquer, rien à justifier... Tiens, Adélaïde, j’ai eu tort, je t’aime, je n’aime que toi, je ne peux pas, je ne veux pas te perdre ! Impose-moi telle condition que tu voudras, j’y souscris, je te jure que je la tiendrai !...

— Tu ne tiendras rien ! je ne veux pas te tromper, je t’ai menti, je n’aime pas cet homme ! Je n’aime que toi, je n’aimerai que toi, tant que je respirerai, tant que je vivrai, il n’y aura que toi au monde pour moi ! Mais je te méprise, entends-tu bien, autant que je t’aime ! Tu me trahiras, tu m’abandonneras, tu me vendras à cette femme que tu exècres autant que moi et cela non pas pour un bien, non pas pour une vertu... tu n’en as pas ! mais pour la peur honteuse de quelques phrases dont tu ne crois pas le premier mot ! Il te faut pourtant le savoir et j’aurai la triste et poignante joie de te le dire une fois dans ma vie: tu m’as perdue et tu as fait de moi ce que j’ai bien l’intelligence de connaître que je suis, non pas pour m’avoir prise, puisque c’est moi qui t’ai pris, mais pour n’avoir pas su me garder et tu vas me reprendre et tu me. rejetteras encore et tu me reprendras toujours et tu me rejetteras sans cesse et tout cela pour être honnête à tes propres yeux et tu n’es pas assez inepte pour pouvoir jamais croire l’être devenu !

— Je te jure !

— Ne jure rien ou jure tout ce que tu voudras. Tiens, Frédéric, tu n’es qu’un lâche, mais lâche comme tu es, je t’aime ! je me rends et me rendrai toujours !

Vous le devinez bien: la pauvre fille ne voyait que trop juste et ne disait que trop vrai. Cette scène-là, ce raccommodement fut suivi de dix scènes en sens contraire qui en amenèrent dix autres contrastantes. La maison était un enfer, bien que les apparences fussent gardées toujours. On se douta bien au-dehors de quelque chose et je n’aurais pas conseillé à des bourgeois de mener cette petite vie; mais comme il n’y eut pas d’éclat bien clair, la bonne compagnie protégea les siens et le grand-duc, qui avait assez aimé le feu comte d’Hermannsburg, ne voulut jamais souffrir le moindre propos contre sa fille. Madame de Rothbanner fut sublime dans son genre; elle céda, ne pouvant mieux faire, et ne se découragea jamais. Il en résulta quelque chose d’assez bizarre et qui aurait pu surprendre également les deux femmes; à force de lutter ensemble et de se trouver également inépuisables en ressources, en haine, en courage, elles prirent l’une pour l’autre cette estime secrète que l’énergie inspire aux gens énergiques même les plus ennemis et, en outre, elles se trouvèrent un beau matin absolument unies dans l’intensité du même mépris pour ce pauvre Rothbanner.

Je les ai tous connus dans un temps où le malheureux n’osait plus venir à table, encore bien moins paraître devant ses femmes à aucune heure du jour, et, quand il n’était pas de service, par conséquent forcé de passer le temps hors de chez lui, il s’arrangeait de façon à dormir toute la sainte journée et à n’être sur pieds que pendant que ces dames allaient dans le monde ou reposaient dans leurs lits. Il devint comme une espèce de spectre et c’est ainsi que les années de la jeunesse se passèrent pour lui et pour Adélaïde, absolument dégoûtée de son idole.

Si je vous détaillais un roman, je ferais tranquillement ici mourir l’un et l’autre d’épuisement, de confusion et de douleur. Il y aurait de quoi. Mais, pas du tout. Les choses n’ont guère de ces conclusions dans la vie réelle. Quand ce diable de Rothbanner eut attrapé quarante ans et un ventre assez respectable, et que, surtout, il eut inventé sa fameuse culasse à mortier, sa jalousie à l’endroit d’Adélaïde était devenue fort traitable. Quant à l’amour, depuis longtemps ce sentiment avait disparu pour lui comme pour elle. En somme, Madame de Rothbanner pouvait être considérée comme victorieuse sur toute la ligne; elle possédait, sans nul partage, un époux qui, désormais, ne valait ni plus ni moins qu’un autre. Je ne peux pas deviner par quelle fantaisie de vieille fille, Adélaïde voulut alors se marier. On lui fit épouser un chambellan, mais avant la fin de l’année, elle planta là son mari et revint vivre chez sa mère. Ces femmes avaient une telle habitude de se détester et d’employer l’esprit que le ciel leur a donné à aiguiser des mots sanglants l’une contre l’autre et à torturer Rothbanner d’un commun accord, dernière et unique marque d’attention qu’elles ne lui ont pas retirée, qu’on les voit décidément inséparables et telles gens qui disent s’aimer ne se tiennent pas de cette force.

J’ai dîné l’autre jour avec le colonel Rothbanner et la raison en est qu’il désire passionnément la croix de Louis le Pieux; je crois pouvoir la lui faire atteindre. C’est ce qui m’a remis toute cette affaire en mémoire et n’ayant rien de mieux à vous offrir, je vous l’ai racontée.

Pendant ce récit du baron, la ravissante Mme de Hautcastel avait, dans le fond de son fauteuil, pris une ou deux fois un air assez scandalisé; elle poussa alors un profond soupir et en manœuvrant son écran dans sa main divine, elle posa son petit pied sur le chenet, sans dire un mot. Georges de Hamann, regardant la pendule, s’aperçut qu’il était temps d’aller faire un tour chez la princesse Ulrique-Marie et après avoir donné un coup d’oeil à sa cravate, il sortit discrètement.

Quant à Monsieur de Hautcastel, il avait dormi pendant presque tout le temps; il se leva avec un effort marqué, et tira d’un trait la conclusion morale de ce qu’on vient de lire:

— Ce satané baron est bien la plus mauvaise langue que je connaisse ! Toutes ces balivernes n’empêchent pas Madame de Rothbanner d’être une personne charmante et elle joue au whist comme jamais femme n’y a joué !


Rio de Janeiro, 15 Xbre 1869.