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Affaires de Rome

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Affaires de Rome
Revue des Deux Mondes3e période, tome 81 (p. 815-853).
AFFAIRES DE ROME

Il y a aujourd’hui neuf ans, j’assistais dans la chapelle Sixtine à l’exaltation de Léon XIII. On avait longtemps balancé entre deux projets : un couronnement dans Saint-Pierre, avec toute la solennité et l’apparat des anciens jours, ou une modeste cérémonie dans l’étroite chapelle du Vatican. Au dernier moment, on s’était résigné à la seconde solution, comme à la plus convenable au malheur des temps. Et tout semblait donner raison aux conseillers timides. Quelques jours auparavant, l’Italie venait d’ensevelir au Panthéon le roi qui l’avait faite. C’était la prise de possession suprême de la capitale ; la douleur nationale respirait l’orgueil du triomphe. Rome était tout attentive au bruit de ces magnifiques obsèques ; on pouvait la croire indifférente à la fête domestique du Vatican ; à l’avènement de ce vieillard d’une réputation discrète, que rien encore n’avait ébruitée. D’autres vieillards l’apportèrent sur la sedia gestatoria ; ils se serraient autour de lui dans l’enceinte exiguë de la Sixtine. C’était une pompe sourde et morne. Quelques fidèles, quelques curieux, des reporters anglais et américains qui dessinaient sur leurs calepins. Du haut de la voûte, d’autres spectateurs regardaient, sévères et presque irrités, ceux-là : Michel-Ange leur a donné toute la tristesse de sa pensée. Les Sybilles, les Prophètes semblaient jeter des prédictions mélancoliques au cortège qui troublait leur repos ; ombres pâlies que chaque jour décolore, leur témoignage avertissait ces ombres vivantes que le temps n’épargne aucune grandeur. Les cloches ne sonnaient pas ; c’était mieux ; si elles avaient parlé, on eût attendu d’elles un bruit de glas. Beaucoup d’entre nous se demandaient s’ils n’assistaient pas à une fin plutôt qu’à un commencement ; plus d’un infidèle était venu là en se disant : « Ne manquons pas d’aller voir, c’est peut-être le dernier. »

Je reviens à Rome, après ces neuf années ; et ce que j’aperçois tout d’abord sur l’horizon de la ville éternelle, c’est la figure démesurément grandie de ce vieux prêtre. Dans toutes les paroles qui tombent des bouches les plus graves, il n’est question que du pape, de son pouvoir, de sa signification européenne. Il suffit d’ouvrir un journal ou de traverser un salon politique, pour comprendre que le Vatican est à cette heure l’un des principaux centres diplomatiques de l’Europe, celui auquel viennent aboutir le plus d’affaires et des plus considérables. Un envoyé du pape arrive de Berlin, du lieu où la destinée a aujourd’hui ses grand ateliers ; il en arrive comblé d’honneurs, fort de toutes les caresses que les forts lui ont prodiguées ; tous les yeux sont fixés sur cet ambassadeur d’un trône anéanti. L’Italie subit en ce moment une crise gouvernementale des plus laborieuses ; à peine si cette crise détourne l’attention des observateurs étrangers, celle même des hommes d’état du royaume ; elle préoccupe surtout les esprits par ses rapports étroits avec la partie engagée d’une rive du Tibre à l’autre.

Duel silencieux, patient, duel ecclésiastique et italien. Aucun éclat brutal ne le trahit à une vue superficielle ; mais pour peu qu’on en connaisse les péripéties, on le retrouve au fond de toutes les questions. Alors le regard qu’on promène sur Rome, des hauteurs du Pincio, s’attache invinciblement à ces deux palais, Quirinal et Vatican, affrontés sur leurs collines respectives. Charmes et souvenirs de la noble ville, tout s’efface devant l’intérêt du drame invisible. On croit entendre la sape souterraine, cheminant de l’une à l’autre de ces deux lourdes citadelles, les contre-mines et les retours offensifs de l’assiégé, acculé là-bas entre le fleuve et la montagne, à l’ombre de Saint-Pierre. On croit voir les deux adversaires échanger leur défi muet, durant leurs promenades solitaires sur ces terrasses d’où ils peuvent s’entre-regarder, de la loge du Belvédère aux jardins du Quirinal. Les pierres de ces palais ont une singulière éloquence, car elles personnifient deux forces, deux mondes opposés. L’une de ces forces est toute morale, faite de je ne sais quoi qui vaut le canon ; c’est par cela surtout que le drame nous passionne, en dehors même de toute attache de foi. Nous autres gens de France, du moins, nous n’assistons jamais sans passion à la lutte d’une idée pure contre les faits matériels ; alors même que le principe ne nous agrée pas, qu’il s’agisse de l’erreur d’un savant ou du rêve fou d’un révolutionnaire, nous reconnaissons dans cette façon de combattre quelque chose de fraternel.

C’est une raison de plus d’en parler à des lecteurs français. On ne saurait entretenir trop souvent notre pays de ces affaires catholiques, ce qui veut dire universelles. Indifférente ou mal renseignée, l’opinion vulgaire n’y voit que des querelles de sacristie. C’est un grand tort. Ces affaires touchent à nos intérêts les plus immédiats, et, par-delà les intérêts nationaux, à l’avenir du monde civilisé. D’ailleurs, tout ce qu’on voit, tout ce qu’on entend aujourd’hui à Rome ramène la pensée à ces problèmes : les conditions présentes de la papauté, les lendemains probables de l’institution. Entre tant de pages d’histoire qui se lèvent vivantes du sol romain, l’esprit revient sans cesse à cette page mystérieuse, il s’emplit des réflexions qu’elle suscite. Je me hasarde à proposer quelques-unes de ces réflexions. Je n’ignore pas ce que le sujet comporte de délicat. Il commande le respect dans la façon de dire, la prudence dans la façon de juger des personnes et des traditions très augustes. J’espère ne m’écarter ni de l’un ni de l’autre. Mais je n’eusse pas abordé cette étude, si je n’étais certain d’y apporter une indépendance absolue, une pensée dérobée à toute discipline de paroisse ou de parti.


I

Nos compatriotes ont quelque peine à se bien représenter les conditions du conflit entre la papauté et l’Italie. Ceux du camp religieux sont sujets à tomber dans une erreur historique, ceux du camp irréligieux dans une erreur d’optique.

Pour les premiers, la dépossession du saint-siège, consommée en 1870, est une abomination unique, un de ces cataclysmes qui interrompent la suite de l’histoire et marquent l’avènement de l’esprit de ténèbres. L’Italien le plus dévoué à la cause pontificale ne saurait ressentir d’aussi grands mouvemens de surprise et d’indignation. Il est mieux préparé à comprendre que la chute du pouvoir temporel fut le dernier épisode, le plus considérable si l’on veut, de l’évolution qui a noyé les petits états féodaux dans les grandes agglomérations nationales. Comme l’a dit M. A. Leroy-Beaulieu, « l’effondrement de la petite monarchie papale, que Pie IX et l’épiscopat dénonçaient aux politiques, aussi bien qu’aux croyans, comme un fait inouï et sans précédens, n’était qu’un cas particulier d’une loi générale, inflexiblement appliquée à toute l’Europe, à Cologne et à Liège, comme à Avignon et à Rome. La sécularisation des états de l’église a naturellement suivi la sécularisation des évêchés ou des abbayes, partout achevée dès les premières années du siècle. » Cette façon de voir, difficile à faire accepter chez nous aux consciences catholiques, s’accorde dans la péninsule avec une conception du principat romain très ancienne, plus familiale peut-être, mais moins surhumaine que la nôtre. Pour ses voisins immédiats et pour ses sujets, le domaine de l’église n’a jamais en le caractère sacré, inviolable, que la piété lui prête au nord des Alpes. Tandis que nous négligions volontiers la nationalité de ce domaine pour ne considérer que le fief de Saint-Pierre, dérobé à toutes les vicissitudes politiques par une appropriation mystique, l’Italie voyait avant tout dans le patrimoine ecclésiastique une terre italienne, dans le prince des Romains un prince italien, au même titre que les autres. Jadis, Rome avait fait partie de la fédération guelfe, comme les principautés ou les républiques similaires ; depuis que la fédération s’est amalgamée en un seul état, cette province doit suivre le sort commun. L’Italie estime de bonne foi que son droit historique est absolu, supérieur au droit contingent des suzerains pontificaux.

Autre est l’erreur des radicaux français. S’ils, avaient le bonheur de tenir un pape prisonnier, ce serait moins le roi que le prêtre qu’ils poursuivraient de leur colère ; ils croiraient n’avoir rien fait en le dépossédant du temporel, leur passion continuerait à s’acharner contre le représentant du principe spirituel ; et ils prêtent leurs sentimens aux Italiens. Or, je ne vois rien de pareil chez ces derniers. Ils sont antipapistes, ils ne sont pas antipapistes. Ils ont accompli un acte politique qu’ils jugeaient nécessaire, mais ils ne le compliquent pas d’une croisade confessionnelle. A part quelques groupes avancés et la canaille de Rome, qui insulta les restes de Pie IX, les Italiens ne font guère ce qu’on appelle chez nous de l’anticléricalisme ; en tout cas, le gouvernement n’en fait pas, sauf par manière de représailles contre le Vatican, et la majorité du pays ne l’y pousse jamais. Bien au contraire, ce peuple fin et sensé comprend que la papauté est une de ses grandes forces et sa plus belle parure ; il cherche le moyen d’enchâsser ce diamant de famille dans le nouveau diadème, il serait désolé de le perdre ou d’en ternir l’éclat. On le vit bien aux craintes manifestées par le ministère royal en 1878, quand le conclave fit mine de vouloir émigrer. L’Italie et la papauté rappellent un de ces couples d’étoiles, faites des mêmes élémens et gravitant dans la même orbite, qui s’attirent et se repoussent longtemps avant de se souder l’une à l’autre.

Cette situation singulière assure au saint-siège de grands avantages, dans une lutte en apparence si inégale. Il est dans la dépendance matérielle de son adversaire, mais ce dernier est dans sa dépendance morale. Le pape embarrasse également cet adversaire par l’attaque ouverte, par l’inertie, par les avances paternelles. Léon XIII emploie tour à tour ces armes avec une habileté consommée, et chaque jour fortifie sa position défensive. Telle est du moins l’opinion des esprits réfléchis dans le camp italien ; c’est uniquement sur leurs aveux que j’ai voulu fonder mes dires, pour cette partie de mon exposé. Le pape désagrège lentement les forces de l’ennemi sur le terrain électoral. Il se garde bien de lever officiellement l’interdiction du vote, signifiée aux catholiques par son prédécesseur ; les votes catholiques, ce sont des munitions douteuses, mais d’un grand effet moral, qu’il tient en réserve comme une menace ; dans la pratique quotidienne, ces munitions sont prêtées à tous les alliés dont on peut attendre quelque service. On sait quelle est l’influence du clergé sur les populations rurales dans la péninsule. Ce clergé n’est jamais encouragé à susciter des candidatures d’opposition déclarée ; mais presque partout les candidats de toutes nuances ont besoin de son appui ; et cet appui se paie par des accommodemens, par une modération relative vis-à-vis du chef de l’église.

Ce n’est point d’ailleurs dans la composition du parlement que cette action du clergé se fait le plus vivement sentir ; bien qu’on ait vu arriver naguère à Rome un député des Calabres, porté par une fort belle majorité « cléricale, » avec un programme de conciliation entre le saint-siège et le royaume ; et, chose piquante, ce député est un ancien garibaldien. C’est sur les élections des municipalités provinciales que se concentre jusqu’ici l’effort de l’église. Les « municipes » représentent, au point de vue qui nous occupe, les tendances les plus conciliantes. Ce serait trop de dire qu’ils sont acquis aux intérêts du souverain pontife ; mais l’esprit provincial est hostile à toute nouvelle entreprise contre ce pontife, et désire qu’on lui fasse la vie plus douce. Cette réaction favorable est très compréhensible. Après la chaleur du combat et la victoire définitive, le peuple italien s’est retrouvé avec ses traditions séculaires ; il a eu un retour de tendresse pour une institution désormais inoffensive et dont on ne se rappelle plus que les bons côtés. Si les Romains proprement dits sont encore animés de quelque défiance envers leur ancien maître, c’est plutôt le sentiment contraire qu’on trouverait à Tarin, à Florence, à Naples, dans ces villes décapitées et mal consolées de l’être. Les serviteurs du royaume ajoutent, avec raison sans doute, qu’il ne faut pas s’exagérer l’efficacité d’un courant de réaction encore très platonique ; mais ils en avouent l’existence, et c’est beaucoup. Ce courant portera peut-être un jour sur les bancs du parlement un parti organisé ; il suffit, en attendant, pour gêner et modérer les politiciens de Monte-Citorio, les diplomates de la Consultà.

Tandis qu’elle accroît ses forces pour l’offensive, la papauté demeure inexpugnable dans ses retranchemens. Elle ignore volontairement la loi des garanties, tout en bénéficiant avec sécurité de cette loi, sauf pour les clauses pécuniaires ; des motifs d’amour-propre et de nécessité plus forts que tous les engagemens réciproques imposent au gouvernement italien le respect de ce contrat unilatéral. La situation peut se résumer en deux mots : la papauté n’a jamais besoin de ce gouvernement ; il a besoin d’elle à toute heure et en tout lieu. A l’intérieur, le concours du clergé est indispensable à l’autorité civile dans toutes les grandes cérémonies, sous peine de blesser les habitudes dévotes des populations. On sait quels furent les embarras du Quirinal au moment de la mort de Victor-Emmanuel ; sans la condescendance de Pie IX, les obsèques royales eussent été un scandale pour l’Italie. L’an passé, les régimens ont reçu de nouveaux drapeaux ; cette solennité militaire eût manqué tout son effet sur les recrues italiennes, si les étendards ne s’étaient inclinés sous les bénédictions du clergé. Dans les provinces, la chose ne souffrit pas de difficultés ; on se trouva plus empêché pour la brigade de Rome, réunie autour du souverain excommunié. Il fallut négocier une fois de plus avec le chef de l’église, qui ferma les yeux, et la cérémonie religieuse eut tout l’éclat désirable. Ce désir mutuel d’apaisement vient encore de se manifester dans les fêtes du Dôme à Florence ; la vieille cathédrale n’eût pas reçu plus solennellement un roi protecteur de l’église.

Mais c’est surtout à l’extérieur, depuis que l’Italie ambitionne de devenir une grande puissance colonisatrice, qu’elle a un besoin constant de son avant-garde cléricale. Une attitude hostile du patriarcat et des couvens italiens eût rendu impossible le voyage récent du prince de Naples à Jérusalem. Il y avait cependant un intérêt majeur, pour le prestige de l’Italie en Orient, à ne pas laisser aux seuls princes autrichiens l’avantage des honneurs qui leur sont rendus en pareil cas par des sujets de la maison de Savoie. Encore une prière à adresser au Vatican ; il s’exécuta de bonne grâce, et ces honneurs furent accordés à l’héritier du royaume. En Afrique, l’Italie a essayé d’agir à Tunis, elle agit sur d’autres points, elle combat à Massaouah ; le concours de ses prêtres et de ses moines, anciennement établis sur tout le littoral africain, lui est partout nécessaire ; dans certaines régions, c’est là son principal, pour ne pas dire son seul instrument de règne. Le revers douloureux qui l’a si profondément émue lui commande aujourd’hui de faire appel à toutes ses forces morales, à tous les ressorts du patriotisme ; il eût été déplorable pour elle que son clergé catholique, au dedans et au dehors, ne s’associât pas à cette émotion, Évêques et prêtres ont noblement fait leur devoir de citoyens ; les églises retentissent de prières et d’oraisons funèbres en l’honneur des braves soldats tombés à Dogali. A lire le discours de l’évêque de Crémone, on ne se douterait guère qu’il existe un dissentiment grave entre ce prélat et la patrie si chaleureusement glorifiée. Mais cette explosion d’enthousiasme n’était possible qu’avec la complicité du chef des évêques. Il serait oiseux de multiplier, ces exemples. La vie quotidienne, on le voit, est faite de compromis tacites entre l’église et l’état ; celui-ci demande des services, celle-là va parfois au-devant, l’état est toujours l’obligé. Il est lentement emprisonné dans ce réseau de concessions et d’avances : toile d’araignée, si l’on veut, mais tissée avec trop de patience pour ne pas devenir chaque jour plus gênante. Le royaume et la papauté forment un de ces mauvais ménages obligés de vivre sous le même toit ; l’homme a des torts brutaux, la femme beaucoup de prises sur lui et beaucoup d’adresse à s’en servir ; soit lassitude, respect humain ou horreur du tracas, le seigneur et maître, désarmé devant cette faiblesse obstinée, finit généralement par céder.

Ainsi notre enquête nous amène d’abord à constater la solidité des positions défensives occupées par le souverain pontife, l’habileté tactique avec laquelle il les étend. Ce qu’il est moins facile d’expliquer, mais ce qu’on sent très bien à Rome quand on y observe l’ensemble des affaires publiques, c’est l’intensité du malaise résultant pour le jeune état de cette situation fausse ; c’est la subordination constante de ses autres intérêts politiques à la difficulté principale qui les domine tous.

Une seconde question se pose aussitôt. Quel est l’objectif réel du Vatican ? A quelles conditions désarmera-t-on des deux parts ? Sur cette question si souvent agitée, les conjectures varient à l’infini et sont purement hypothétiques. On affirme qu’il existe dans le sacré-collège trois groupes distincts, auxquels peuvent se rattacher la plupart des dignitaires de l’église, sauf à tenir compte d’un certain nombre d’opinions intermédiaires ou insuffisamment fixées. Le premier comprend les anciens conseillers de Pie IX, intransigeans sur les droits historiques du saint-siège. Le second réunit les esprits plus politiques ou plus hésitans, disposés à chercher une transaction et à se contenter d’un minimum de domaine temporel ; ce serait Rome pour les uns, un quartier de Rome pour les autres, la fameuse bande de terre du Vatican à Ostie, ou toute autre combinaison ; de ce côté, autant de solutions que d’imaginations en branle. Le troisième groupe se résignerait à accepter la loi des garanties ; on range dans ce parti quelques prélats assez hardis pour faire bon marché de tout le passé, en se ralliant aux idées du père Curci ; et, d’autre part, quelques vieillards faibles ou besogneux, las de batailler contre l’adversité, irrésistiblement tentés par les stipulations financières de la loi italienne. — Il est impossible de calculer la force respective de ces trois groupes ; nous avons affaire à des personnes très secrètes, la plupart ne se déclareraient qu’après l’événement. Je crois pourtant que la seconde catégorie est de beaucoup la plus nombreuse.

Au surplus, les sentimens de l’entourage pontifical n’ont à cette heure qu’une importance accessoire ; la pensée de Léon XIII est surtout à considérer. Mais cette pensée est trop prudente, trop maîtresse d’elle-même, pour livrer jamais le fond de ses résolutions ou de ses irrésolutions. Chacun s’efforce de la deviner, car on sent bien que pour elle le non possumus est désormais une formule de protocole, encore obligatoire dans les encycliques et les allocutions consistoriales, mais qui ne clôt pas la porte aux négociations et aux espérances modérées. Les vitrines des libraires romains s’emplissent de brochures à sensation sur ce sujet ; elles témoignent de la préoccupation publique. Une de ces brochures, la Pensée intime de Léon XIII confiée à son successeur présumé [1], passe pour refléter des vues en faveur au Vatican. L’auteur suppose un colloque entre le pape et le cardinal destiné à lui succéder. Léon XIII fait un tableau attristé du relâchement de la foi, du progrès des doctrines subversives dans la chrétienté et particulièrement en Italie ; il déplore la lutte politique, legs de son prédécesseur, qui détourne le pasteur du souci exclusif des âmes et le met en opposition avec une partie de son troupeau ; il expose son idéal, une étroite union entre le pouvoir spirituel et les pouvoirs temporels pour refréner les passions anarchiques ; il déclare que le bonheur de sceller l’alliance entre ces deux pouvoirs sur le sol italien ne lui est pas réservé, que son pontificat est encore condamné au non possumus, les temps et les esprits n’étant pas mûrs pour le sacrifice ; mais il exhorte son successeur à faire vaillamment ce sacrifice, pour grouper autour de la papauté toutes les forces morales et conservatrices d’un monde qui menace ruine. Une publication récente de M. de Cesare conclut à peu près dans le même sens ; cet écrivain attend la conciliation d’un parti conservateur qui se reformerait dans le parlement, qui rendrait une retraite plus facile au souverain pontife, devenu le protecteur moral de la royauté et de la patrie italienne [2].

Je dirai plus loin combien ces façons de voir me semblent insuffisantes, et pourquoi elles me paraissent à côté de la véritable question catholique. En ce moment, je me borne à recueillir les opinions et à les exposer. Sans attacher plus d’importance qu’il ne convient aux brochures soi-disant inspirées, il faut les rapprocher de certains actes et de certaines paroles du saint-père, il faut tenir compte du sentiment régnant dans les divers milieux romains. D’après tous les indices, au cours de ces dernières années, le temps opérait sur l’esprit de Léon XIII ; cet esprit de tant de ressources cherchait peut-être une transaction honorable, il l’eût du moins envisagée sans révolte si on l’avait proposée. Sans doute, et pour me servir du langage théologique qui eût couvert la retraite, le pape n’aurait pas abandonné la thèse, la revendication intégrale du pouvoir temporel ; mais il eût discuté l’hypothèse, c’est-à-dire une transformation de ce pouvoir. En dehors des points de dogme, la chancellerie pontificale est accommodante sur le fond des choses, pourvu qu’on ne touche pas à son vocabulaire consacré. Une combinaison, — per combinazione, on sait quel rôle ce mot joue dans le parler et dans l’esprit d’un Italien, — n’était pas impossible à imaginer : co-souveraineté, investiture, ou toute autre formule respectueuse qui eût laissé au roi les réalités concrètes, au pape l’illusion et la majesté des mots. J’indique seulement le champ infiniment large des suppositions ; l’atmosphère en est saturée à Rome, elles ont dû passer par-dessus les murailles du Vatican, elles y mûrissaient peut-être, quand un incident imprévu a soudain rouvert les anciens horizons, relevé les courages fléchissans, ranimé chez le pontife les longs espoirs et les vastes pensées. L’Allemagne est entrée en scène dans la question romaine.


II

C’est le plus grand fait de ces dernières années et le chef-d’œuvre d’un maître ouvrier. La stupéfaction qu’il a provoquée au premier instant, dans les organes les plus graves de notre presse, avait quelque chose de bien triste ou de bien réjouissant, selon l’humeur qu’on apporte au spectacle des affaires humaines. Cette stupéfaction prouvait, d’une part, combien la préoccupation exclusive des intérêts matériels a diminué chez nous le sens des grandes forces morales, de leur rôle dans le monde ; et, d’autre part, combien nous connaissons imparfaitement le génie de M. de Bismarck, malgré l’étude constante que nous en faisons. Cet homme est un maitre dans son art, parce qu’il s’applique, comme tous les grands artistes, à l’imitation exacte de la nature. La nature ne laisse aucune force inutilisée pour le gouvernement de l’univers ; elle les soumet toutes à ses fins, elle les dirige, elle les oppose, et l’univers se maintient par l’équilibre toujours changeant de ces énergies contraires. Notre admirable adversaire procède comme elle dans le gouvernement diplomatique du monde. Sa chancellerie est un laboratoire où il ne cesse de capter les forces de toute espèce, soit pour les employer directement à son œuvre, soit pour les neutraliser les unes par les autres. On voit les gens de la politique, en d’autres pays, dresser tout d’abord la liste des idées et des hommes qu’il leur faudra combattre ; si on les interrogeait sur les motifs de leurs exclusions, ils n’auraient rien à répondre, sinon qu’ils jouent la partie d’échecs avec les pièces blanches et qu’ils doivent exterminer les pièces noires, ou réciproquement. Le plus souvent, leur antipathie porte bien moins sur les idées adverses que sur les hommes qui représentent ces idées, et avec lesquels il est messéant de se rencontrer. M. de Bismarck ignore ces raideurs et ces dégoûts. Il ne combat qu’à la dernière extrémité, et, dans le moment même qu’il combat, il rêve aux moyens d’apprivoiser son ennemi pour en faire un serviteur. Comme le charmeur hindou, il ne se lasse pas de siffler aux serpens ; il sait que les plus méchantes bêtes se résoudront à ramper vers lui, fascinées par la jatte de lait qu’il leur tend. Nous l’avons vu adapter successivement à sa main tous les ressorts de notre époque, ceux mêmes qui avaient blessé cette main et qui devaient être les plus odieux à son tempérament. Voici qu’en dernier lieu il rouvre son pays aux ordres monastiques. Mais il excepte les jésuites ; d’où la foule conclut qu’il ne peut pas les souffrir. J’imagine que cette milice avisée n’est pas très inquiète d’une exception si flatteuse. M. de Bismarck sait qu’aujourd’hui comme au temps de Montaigne, « c’est merveille combien de part ce collège tient en la chrétienté ; » il n’ignore pas le parti qu’on peut tirer de cette église dans l’église, puissance subordonnée, mais distincte. S’il se réservait de traiter séparément avec elle pour l’intéresser dans ses desseins, bien naïf qui s’étonnerait de cette acquisition d’une force nouvelle ; il faudrait plutôt s’étonner que l’infatigable collectionneur n’y eût pas pensé.

Revenons à la papauté. Le chancelier s’est aperçu que la première force religieuse du monde était disponible, sans emploi temporel ; elle pouvait le servir au dehors et au dedans ; depuis longtemps, peut-être même au plus fort de la querelle, il a dû se dire : « Elle sera mienne. » Et il a saisi la première occasion favorable pour le transport de cette force dans son laboratoire. Une difficulté se présentait, qui eût arrêté un politique vulgaire ; M. de Bismarck avait pour d’autres fins un besoin égal de l’Italie. L’opération simple eût été de choisir entre ces deux élémens, réfractaires l’un à l’autre. Le chancelier a préféré l’opération complexe et doublement avantageuse : réunir ces élémens dans sa main, les tenir d’autant mieux par une émulation de craintes ou d’espérances. Si nous avions sous les yeux les négociations échangées entre les deux chancelleries de Rome et celle de Berlin, nous n’y trouverions qu’une paraphrase sérieuse de la scène immortelle entre Célimène et les marquis. Plus on étudie la politique actuelle sur les deux bords du Tibre, plus on la voit tout absorbée dans un même effort des deux rivaux. Le Vatican sollicite une promesse formelle de l’Allemagne pour le rétablissement du pouvoir temporel, et comme il espère cette promesse, il s’engage. Le Quirinal demande l’assurance contraire, et comme il se flatte de l’obtenir, il s’engage. A ces importunités, chaque jour plus pressantes, la réponse amicale est toujours la même :


Mon Dieu ! que cette instance est là hors de saison,
Et que vous témoignez tous deux peu de raison !
Je sais prendre parti sur cette préférence…


Hâtons-nous d’ajouter que la poursuite de la grandeur temporelle ne suffit pas à expliquer l’empressement de la curie vis-à-vis des avances de l’Allemagne. Avant tout, et personne n’a le droit d’en douter, le Père des fidèles a vu dans cette bonne fortune le bien d’une partie de son troupeau. Qui oserait le blâmer de s’être montré pacifique et déférent ? La discussion de ce qu’on appelle déjà « la politique allemande de l’église » ne peut porter que sur une question de mesure. Cette mesure n’a-t-elle pas été dépassée ? N’est-il pas à craindre que l’amitié du pontife, trop bien servie par ses négociateurs, ne prenne une apparence de docilité ? J’en appelle à tous ceux qui ont suivi les affaires de Rome depuis quelques mois, à ceux-là surtout qui les ont suivies à Rome, qui ont surpris l’allégresse et les espérances de certains conseillers, magnétisés par les promesses ou par les aigles rouges du grand enchanteur. Tous m’accorderont que le courant nouveau emporte la barque de saint Pierre avec une rapidité croissante. Vers quels écueils ? Je ne veux répondre qu’en résumant les objections formulées par de très bons esprits. A leur estime, si M. de Bismarck a fait un peu de chemin vers Canossa, les nonces en ont fait davantage vers Varzin.

Une alliance intime entre la papauté et l’empire allemand ne peut être qu’un accident. Cette alliance n’est justifiée ni par une longue tradition dans le passé, ni par l’espoir de créer cette tradition dans l’avenir. Pour le passé, toute l’histoire répond clairement ; le saint-siège s’est appuyé tour à tour sur le roi très chrétien et sur le roi catholique, jamais sur le César germanique. Bien au contraire, le pape fut toujours le chef et le défenseur naturel du monde guelfe contre l’empire gibelin. Chaque fois qu’il a transigé avec ce dernier, son prestige et ses intérêts en ont souffert. Sans doute, les querelles du moyen âge ne sont plus que des souvenirs archéologiques ; mais une institution comme le pontificat romain doit compter plus que toute autre avec la majesté des souvenirs et la perpétuité des maximes. Ce rapprochement, qui n’a pas eu de veille, n’aura pas de lendemain. Il serait absurde d’attendre que l’Allemagne protestante fit du soutien de la papauté un des dogmes de sa politique nationale, une de ces obligations aux racines profondes, parce qu’elles sont tirées d’un sentiment populaire ou d’un intérêt permanent. Ce n’est que l’intermède imaginé par la fantaisie d’un homme de génie ; et cet homme est septuagénaire, le décret commun ne lui permet plus de longs engagemens. Lui disparu, les fils de Luther retomberont dans leur indifférence, pour ne pas dire leur prévention, à l’égard de ce que leur père appelait la Babylone romaine. Le saint-siège aura-t-il du moins retiré des avantages durables de ces bonnes grâces d’un instant ? Il en a d’abord espéré le rôle magnifique d’arbitre international. Plût au ciel que cet espoir se réalisât ! ce serait le plus grand progrès accompli depuis longtemps dans le monde. Mais les temps ne semblent pas venus. Le cas particulier qui devait faire précédent, le litige entre l’Allemagne et l’Espagne, était peut-être le seul ou cet arbitrage pût s’exercer. Le pape offrirait inutilement ses bons offices à la république française, possédée de la manie anticléricale, à l’Italie, qui récuserait un adversaire, à l’Angleterre, si ombrageuse pour son église établie, à la Russie schismatique, à la Turquie musulmane. Sur tous les points où des complications sont le plus à craindre, je ne vois que des états hostiles à l’église romaine, peu désireux de grandir son influence ; la seule annonce d’une intervention pareille soulèverait le sentiment national et religieux, à Londres, à Moscou, à Stamboul ; à Berlin, il a fallu l’omnipotence du chancelier pour faire taire ce sentiment. En second lieu, le souverain-pontife a compté sur l’appui de l’empire pour ses revendications contre l’Italie. Il s’est flatté que le nouveau Charlemagne allait venir le protéger contre un autre Didier. M. de Bismarck ne fait jamais métier de protecteur, pas même d’arbitre ; il est courtier de son état, c’est lui qui le dit. Ses courtages ne réussissent pas toujours, mais il les fait toujours payer comptant. On a vu plus haut quelle est sa situation réelle vis-à-vis des deux cliens qui plaident devant lui. Il tient la balance par le centre du fléau, il borne son action à des pressions alternatives sur les deux bras de ce fléau, pour maintenir l’équilibre ; il n’aura garde de charger brusquement l’un des plateaux. Cependant, le temps presse ; si le chancelier ne donne pas une sanction effective à ses bonnes paroles, ce n’est point l’Allemagne qui se souciera de les ratifier après lui. Pense-t-on que, d’ici à quelques années, sa politique générale lui permette de sacrifier l’Italie pour restaurer le trône pontifical ? Si ce miracle doit s’accomplir, nos défiances sont bien injustes. Nous l’attendons. S’il ne s’accomplit pas, le plus clair bénéfice de l’intervention allemande aura été d’envenimer les rapports entre la papauté et le royaume, de retarder et de rendre plus difficile la réconciliation de famille, l’accord direct dont on envisageait la possibilité au début de cette étude.

Reste la considération déterminante pour le cœur du saint-père, la pacification de l’église d’Allemagne. Ici, il faut se rendre, le résultat est obtenu. Mais ne l’eût-il pas été sans les démarches complaisantes de la curie romaine ? M. de Bismarck était arrivé à un de ces tournans de sa politique parlementaire où il a besoin à tout prix de l’appoint d’un groupe malmené jusque-là. Cette fois, il s’agissait du groupe catholique. On peut croire que le chancelier était décidé d’avance à lui céder dans la mesure nécessaire pour s’assurer le vote du septennat. Si, par impossible, la papauté n’existait pas, si M. Windthorst n’était que le chef d’une secte presbytérienne assez forte pour envoyer cent députés au Reichstag, M. de Bismarck n’en eût pas moins négocié directement avec ses adversaires, comme il l’a fait tant de fois ; il eût consenti les mêmes concessions, sans prendre la peine d’aller les faire viser à Rome. Nous ne sachons pas qu’il ait coutume de s’informer du nom du marchand quand il a quelque chose à acheter. Il a mis la papauté en tiers dans le contrat parce qu’il lui convenait, pour mille raisons, d’acquérir cette force, parce qu’elle lui facilitait le marché ; peut-être eût-il cédé davantage à la résistance têtue des catholiques allemands. Je veux bien que, pour faire acte de courtoisie, il ait accordé quelques points secondaires aux négociateurs du saint-siège ; c’est là une menue monnaie diplomatique ; mais sur le fond du débat, avec ou sans intervention du pape, les catholiques avaient gain de cause du jour ou le chancelier s’était promis d’obtenir leur vote ; ce jour-là, les lois de mai furent biffées dans son esprit. Si ce raisonnement est fondé, on ne voit pas bien ce que la papauté a gagné en se substituant aux députés du centre pour défendre, vis-à-vis de leur souverain, des droits qu’ils eussent reconquis tout seuls ; on voit très bien ce qu’elle y a perdu.

Elle s’est jetée dans ce qu’on appelle « l’arène parlementaire » pour faire rendre à César 172 millions de marks et 47,000 recrues. La manœuvre était hardie ; elle a scandalisé les libéraux de tous les pays, effrayé tous les gouvernemens qui comptent des électeurs de la religion romaine ; d’autre part, elle a frappé les imaginations, elle pouvait rehausser le prestige de la puissance pontificale. Ce sont des inconvéniens et des avantages sujets à discussion. Une immixtion de l’église dans la politique, sous forme de conseils donnés à ses enfans, n’a rien qui nous choque en principe ; l’église est une grande association, nous lui souhaitons les mêmes droits qu’aux autres, ses membres ont toute licence de consulter leurs chefs spirituels. Seulement on eut voulu qu’elle choisît un autre terrain pour frapper ce coup d’éclat ; il est fâcheux que son premier acte de cette nature ait eu toute l’apparence d’un marché. Enfin, cet acte ne pouvait se justifier que par un succès d’obéissance foudroyant.

C’est toujours chose hasardeuse de mettre à l’épreuve cette arme imposante, mais d’effet incertain, une grande autorité morale dont on vous fait crédit. Jusqu’à ces derniers mois, nous tenions les catholiques allemands pour les plus soumis des fils de l’église ; nous eussions répondu de leur déférence empressée à tous ses conseils, aussi bien que de leur obéissance passive à ses prescriptions dogmatiques. Il faut rabattre un peu de cette opinion après expérience faite. L’obéissance religieuse reste entière ; la déférence politique a été molle, languissante, point du tout unanime. Encore quelques essais pareils, et ces troupes sacrifiées pourraient bien lâcher pied. Quel accueil les nonces rencontreraient-ils à la porte du chancelier, le jour où ils s’y présenteraient les mains vides et sans amener des soldats ? On a mortifié les chefs du centre, ces vieux combattans qui portaient depuis quinze ans le poids du jour et de la chaleur ; on a traité par-dessus leurs têtes. Ce sont des hommes ; il est à craindre que leurs cœurs blessés s’ouvrent à un sentiment bien humain : celui d’une armée qui voit des négociateurs de cour arriver à la dernière heure, recueillir le fruit de ses fatigues, rester sourds à ses plaintes, et réserver toutes les prévenances pour l’ennemi de la veille. Ce grand parti du centre estime qu’il aura encore bien des batailles à livrer pour ses intérêts particuliers ; on lui donne congé, on le laisse en l’air, en lui signifiant qu’un traité de paix si profitable à Rome doit suffire à le contenter. Sinon dans les actes solennels, du moins dans les confidences et les publications inspirées, on se déclare satisfait de la condition faite aujourd’hui aux catholiques en Allemagne. Qu’on prenne garde aux mauvais argumens de tribune que cette satisfaction pourrait suggérer ailleurs. Il existe, en dehors de l’Allemagne, des gouvernemens qui luttent à grand’peine, et sans beaucoup de conviction, pour maintenir des concordats ; si quelque ministre facétieux allait prendre au mot la cour de Rome et lui dire : « C’est donc là votre idéal ? Que ne le disiez-vous, au lieu de nous laisser user notre popularité à défendre vos droits ? Nous allons vous octroyer la liberté comme en Prusse ; sachez-nous autant de gré qu’à M. de Bismarck. »

Et ce ne sont là que les moindres dangers parmi ceux auxquels la nouvelle politique du saint-siège l’expose. Le plus menaçant, c’est l’engrenage, qu’on me passe le mot. On ne sait jamais jusqu’où l’on sera tiré quand on a mis sa main dans la main du chancelier ; elle est de fer, comme tout l’homme. Depuis que les envoyés du Vatican courent les routes d’Allemagne, ils doivent bien connaître les légendes de ce pays ; ils ont pu méditer le grand mythe du moyen âge, l’aventure du docteur Faust ; il demanda à Méphistophélès de lui rendre pour un jour la jeunesse et la force ; de service en service, le vieil homme vendit au terrible compagnon toute son âme, pour la vie terrestre et pour la vie éternelle. On peut déjà mesurer avec quelle désinvolture et quelle rapidité M. de Bismarck compromet son allié dans la plus haute question de doctrine politique, celle où le choix de la papauté aura des conséquences infinies, comme j’espère le démontrer par la suite. Le 23 mars, le chancelier disait dans le parlement : « Pour moi, les tendances subversives se ressemblent absolument, qu’elles viennent du côté de l’église ou du côté du monde, qu’elles soient répandues par des socialistes laïques ou par des démocrates en soutane. Le pape et l’empereur ont à cet égard les mêmes intérêts. Ils doivent résister de concert à l’anarchie, d’où qu’elle vienne. » Le 21 avril, l’orateur est plus catégorique et plus tranchant ; après quelques mots flatteurs à l’adresse du pape, a cet homme honnête et puissant qui réside à Rome, » il formule tout un programme en deux lignes : « Je me réjouis de voir les deux autorités, l’autorité temporelle et l’autorité spirituelle, combattre d’un commun accord la démocratie. » Vous lisez bien, il ne s’agit plus de « tendances subversives », « d’anarchie ; » c’est le combat contre la démocratie, sans phrases avec la complicité de l’église. Et l’on n’a pas protesté à Rome contre cette parole, la plus grave qui puisse tomber à cette heure sur les degrés du trône de saint Pierre. Au point de vue des rapports internationaux, la partie liée avec l’empire allemand ne serait pas moins périlleuse, si l’on s’y engageait trop avant. Cet empire exerce dans le monde une hégémonie incontestée, il l’exerce durement ; par cela même, quiconque se laisse entraîner dans son orbite se condamne à froisser beaucoup d’intérêts. Est-ce là une perspective enviable pour le père commun, pour celui qui a besoin de tous et dont tous ont besoin ? Depuis quelque temps surtout, l’état de l’Europe est si précaire, les divisions et les défiances se sont tellement envenimées, qu’une puissance neutre comme celle de l’église ne saurait pencher d’un côté sans déchaîner contre elle les suspicions et les ressentimens. De mauvais bruits ont couru ; l’église aurait été sollicitée d’employer son influence à germaniser certaines provinces récalcitrantes sur la Vistule ou sur le Rhin. Nous voulons tenir ces rumeurs pour absurdes ; la prudence et l’équité de Léon XIII nous sont garantes qu’il n’ira jamais jusqu’à s’entremettre dans ces expériences ethnographiques, qui doivent se poursuivre librement, à l’abri de toute ingérence extérieure. Mais c’est déjà trop que de pareils bruits aient pu trouver créance. Toutes les nations sont intéressées à l’exacte neutralité du saint-siège ; l’une d’elles, la France, y est doublement attentive. Nous avons prouvé assez clairement notre volonté de vivre dans d’honnêtes rapports avec l’Allemagne, pour qu’il soit inutile de recourir à des hypocrisies de langage qui ne trompent personne : tant que la situation actuelle ne sera pas détendue, les amis trop intimes de notre voisine nous seront quelque peu suspects. Ceci d’ailleurs n’est point particulier au temps présent et à nos deux nations ; c’est l’ABC de la diplomatie de se tenir en garde contre les voisins, et, par voie de conséquence, contre les trop grands amis des voisins. Si la cour de Rome se plaçait dans cette dernière catégorie, si quelque grief positif coïncidait avec cette attitude, comme cela a failli se produire dans le différend de Chine, quelles armes l’église ne donnerait-elle pas à tant d’ennemis qui la guettent chez nous ? Jusqu’ici, devant sa politique conciliante et irréprochable, ils ont été réduits à des criailleries stupides, à un voltairianisme d’estaminet. Le jour où par mégarde elle blesserait la fibre nationale, il n’y aurait plus qu’un sentiment dans ce pays ; derrière la France de 1793, Rome trouverait la France de 1682.


III

Dès qu’on est amené à toucher les rapports de l’église avec notre pays, une objection se lève, et j’en reconnais toute la force. La cour de Rome, en tant qu’elle agit comme puissance politique, doit-elle encore se préoccuper de la France ? Peut-elle espérer de vaincre l’hostilité systématique des pouvoirs actuels ? Toujours dupe de sa longanimité vis-à-vis de nous, n’a-t-elle pas le droit et le devoir de chercher ailleurs le bon vouloir que nous lui refusons ?

Certes, la fille aînée de l’église ne donne pas beaucoup d’agrément à sa mère. Nous reprochons à cette mère d’être sensible aux caresses des autres, et nous n’avons à lui offrir que des coups. Ceux qui la conjurent de patienter sont réduits à la leurrer d’espérances qu’ils ne partagent guère ; attendez, disent-ils, ce pays ne peut manquer de nous revenir, nous restaurerons tous les bons principes, nous ramènerons dans vos bras une fille repentante. Je crois voir le fin sourire des Italiens quand on leur propose ce billet à La Châtre. Je ne veux pas plaider notre cause avec d’aussi pauvres argumens. Non, rien ne fait prévoir la conversion de la France, si l’on entend par là un retour aux traditions du passé ; l’esprit sectaire et taquin ne semble pas près de disparaître dans la majorité de nos assemblées, dans les conseils de nos gouvernans. Tout présage à la religion de nouvelles épreuves. Avant de demander compte à l’église de sa politique, il n’est que juste de désavouer bien haut les erreurs de la nôtre. Si je ne m’arrête pas à cet examen de conscience, c’est qu’il a été fait bien des fois à cette place, et tout dernièrement encore par M. E. Lamy, dans un de ces écrits qui ne laissent rien à dire [3]. Je m’approprie les conclusions de son travail. Mais après avoir déploré avec lui ces folies, après en avoir prévu la continuation, j’estime qu’on peut encore montrer le lien traditionnel qui enchaîne les destinées de l’église et celles de notre pays.

Il est un premier point sur lequel tout le monde est d’accord. Dès que la France se répand hors de chez elle, elle redevient l’armée de l’église ; soldats révoltés dans la caserne, excellens au feu de l’ennemi. Et nul ne peut nous remplacer dans ce service. J’ai vu longtemps à l’œuvre, dans le Levant, les missionnaires de toute nationalité ; je viens de consulter des observateurs impartiaux, très informés du mouvement religieux dans le monde entier ; l’avis est unanime. D’autres communions chrétiennes font de louables efforts ; des catholiques d’autres races pénètrent chez les infidèles et essaient de rivaliser avec nous ; le Français seul- réussit pleinement. Je n’hésite pas à reproduire une comparaison familière que j’ai entendue ; elle rend énergiquement l’idée, c’est le principal : « Le missionnaire français, me disait-on, supplante les autres comme le lapin supplante le lièvre. » Pourquoi ? C’est qu’alors même qu’il ne prêche pas une doctrine religieuse, le Français a le don inné de l’apostolat. Nous avons été colonisateurs : je ne sais si nous le sommes encore, je crains bien qu’il ne faille pencher pour la négative ; mais nous sommes missionnaires, nous avons le génie du prosélytisme. Qu’il porte au dehors une marchandise, une idée politique ou une foi religieuse, le Français n’a pas d’égal pour la propager. Dans nos colonies, d’autres introduisent le capital, l’industrie, le travail agricole, et se substituent promptement à nous au cœur de nos conquêtes. Nous n’y portons que nos idées, notre langue, et neuf fois sur dix, ce sont nos prêtres qui s’en chargent. Il est ingrat, sans doute, ce métier d’éducateurs ; mais elle est belle, la ruche d’abeilles où depuis tant de siècles nous faisons pour d’autres la cire qui éclaire le monde et le miel qui le nourrit.

Au cours de ces dernières années, après l’expulsion des ordres religieux, nos missions un moment languissantes ont été revivifiées. Elles recueillaient les bannis qui apportaient la sève de l’arbre à ces branches lointaines. Dans le Levant, en Afrique, dans l’extrême Orient, nos grand’gardes ont doublé, elles ont conquis les meilleures positions. Je sais bien qu’il est question d’une loi meurtrière, qui tarirait le recrutement de ces éclaireurs pour reverser dans le rang quelques conscrits médiocres. On se refuse à penser que cette faute puisse être commise. Les expériences du Tonkin et de l’Annam nous ont appris qu’un missionnaire, avec ses néophytes et son école, vaut parfois un régiment en temps de guerre. En temps de paix, il assimile ces peuples mieux que tous les bureaux coloniaux, par la persuasion et souvent par la leçon du martyre. Plus d’un Anamite ou d’un Chinois s’est dit sans doute, en retournant le mot fameux : « J’en crois des témoins que j’égorge. » Et là-bas, qui devient chrétien devient Français. Je n’insiste pas : ici encore j’ai été devancé par un collaborateur d’une haute compétence, qui traçait naguère le tableau de notre situation en Chine, pour arriver à cette conclusion : « La colonie française est infime en Chine, et la majeure partie du commerce, fort important du reste, que nous y faisons, est entre les mains des maisons étrangères. Heureusement nous avons les missionnaires ; si nous ne les avions pas, notre pays ne tiendrait pas en Chine une plus grande place que les puissances européennes de second ordre [4]. »

L’église connaît bien que notre concours lui est indispensable ; plutôt que d’en troubler le fonctionnement, elle vient de renoncer avec sagesse, dans cette même Chine, à une intervention directe qui lui tenait pourtant fort à cœur. Elle soit que partout, prêtre ou laïque, le Français qui ouvre une école au dehors travaille pour l’évangile, c’est-à-dire pour elle ; qu’il le veuille ou non, sa langue et les idées qu’elle exprime font cette besogne divine, alors même qu’il la réprouve ; comme un vase où l’on peut mettre tous les poisons, mais qui répand partout où on le porte l’ancien parfum dont il est imprégné. L’église a profité de cette alliance dans le passé, elle en profite dans le présent ; elle en aura un besoin plus impérieux encore dans l’avenir, on le comprendra tout à l’heure, quand je traiterai de l’expansion du catholicisme. Même réconciliée avec l’Italie, l’église ne trouverait pas dans les missionnaires italiens des instrumens aussi efficaces, aussi universels que ceux dont la France dispose ; à moins qu’elle ne se résigne à être plus italienne que catholique, et nous allons voir combien son mouvement général l’emporte dans un sens contraire. L’église ne voudra pas refroidir ses auxiliaires à la veille d’une entrée en campagne.

Ces raisons ne suffiraient peut-être pas pour convaincre la cour de Rome, si elle était un état comme les autres, traitant ses intérêts au comptant d’après le principe do ut des. Tel n’est pas le cas. L’église est de sa nature un état mystique, elle se conduit par des vues pénétrantes qui embrassent l’avenir au-dessus du présent ; on ne risque pas de l’étonner en lui demandant de négliger les effets contradictoires pour remonter jusqu’à l’unité de cause. On peut lui dire hardiment que si la France lui est indispensable en tant que missionnaire du catholicisme, elle lui sera nécessaire en tant que missionnaire de la démocratie, comme le levain est nécessaire au boulanger. Je crois à l’identité des grandes lois qui régissent le monde de la matière et le monde moral ; je crois qu’il faut appliquer à la philosophie de l’histoire ces lois que la science vient de généraliser pour les organismes physiques. On ne guérit plus un mal par les contraires, ou par la saignée ; on le guérit en lui demandant à lui-même son propre remède. Nous sommes malades, je n’ai garde d’y contredire, mais nous le sommes comme le sujet de clinique, dévoué par une destination mystérieuse au service de tous ; nous le sommes afin de fournir au vaccinateur le virus dont il a besoin pour ses inoculations sur tous ceux que notre maladie menace. De ce point de vue seulement, nous pourrons enfin découvrir une théorie raisonnable de la révolution que nous avons déchaînée sur le monde et de ses conséquences dernières. La maudire est un plaisir stérile et bien usé ; voilà cent ans qu’on le fait à Rome, cela n’a pas avancé beaucoup. Il serait temps de se demander si toutes les erreurs révolutionnaires furent autre chose que de l’évangile aigri, « la vérité dont on abuse, » comme disait ce grand voyant ; il serait temps de chercher avec l’église, non plus les moyens de barrer le torrent, mais ceux de lui rendre sa limpidité et sa vertu bienfaisante. Je ne veux pas pousser des idées qui ne sont pas mûres. Mettez encore des tombes, beaucoup de tombes ; ceux qui regarderont par-delà apercevront un jour la relation entre le développement du christianisme et la révolution française, comme nous l’apercevons entre la fièvre éruptive d’un jeune corps et la croissance nécessaire de ce corps. Seule, aujourd’hui, l’église est inspirée d’assez haut pour discerner cette unité de cause dans les transformations qui renouvellent la France, le monde et l’institution catholique : transformations dont l’initiative est partie de chez nous. Notre chère France royale a servi le christianisme, souvent à son insu, et en poursuivant d’autres intérêts ; notre chère France nouvelle le servira de même. La première devait fouler le monde de son épée, pour y porter la croix ; la seconde a eu commission de révolutionner ce monde, comme le laboureur de défoncer le champ, pour qu’après lui quelqu’un passe et sème. L’église, qui garde la semence, ne doit pas perdre de vue le laboureur. Mais oublions notre pays. Considérons l’évolution politique de l’église. Ceci exige quelques développemens.

Les sociétés civilisées sont travaillées à l’heure présente par un double mouvement, qui les égalise au dedans, qui les dissémine au dehors. Elles deviennent démocratiques et cosmopolites. Avec plus ou moins d’intensité et de vitesse suivant les pays, les masses populaires font la conquête de l’Europe, l’Europe fait la conquête du globe. Au-dessus de toutes les agitations secondaires, ces deux mouvemens bien caractérisés donneront aux historiens futurs la physionomie de ce grand siècle. Car c’est un très grand siècle, n’en déplaise à tous les cœurs qu’il a froissés dans de chères habitudes ; bien aveugles ceux qui le quitteront sans être fiers d’y avoir vécu ! Toutes les inventions merveilleuses de notre époque sont accommodées à ces deux exigences : elles servent les besoins et ajoutent à la force du plus grand nombre ; elles suppriment l’espace et le temps. La démocratie, à travers ses incertitudes et ses mécomptes, tend vers une fin unique : rendre les conditions de vie plus faciles et plus équitables pour la multitude des hommes. Durant la première période de son développement, on l’a amusée avec le libéralisme parlementaire ; elle est lasse aujourd’hui de ce jeu de son enfance ; elle découvre son véritable objet et n’a plus qu’un souci : la question sociale. Le mélange des peuples européens et leur expansion sur le globe tendent vers une autre fin : répandre sur toute la planète la civilisation supérieure dont nous sommes dépositaires. A l’inverse de la démocratie, qui voit clairement son but, mais qui ignore les moyens de l’atteindre, le mouvement expansif, — appelons-le cosmopolitisme, faute d’un meilleur mot, — demeure en général indifférent à sa fin dernière, qui lui est voilée par des intérêts particuliers ; mais il la sert par des moyens connus et d’une efficacité certaine.

Jamais peut-être l’humanité ne fut employée simultanément à deux tâches plus belles et plus dignes de son effort ; jamais elle n’en poursuivit d’aussi dangereuses. La démocratie, impatiente du but et ignorante des moyens, risque de détruire les sociétés qu’elle veut améliorer ; c’est une question de savoir si elle ne sombrera pas dans la barbarie avant d’avoir touché son idéal. Le cosmopolitisme ruine irréparablement l’idée de patrie, en mêlant partout les races et les intérêts ; embarrassés par leurs acquisitions lointaines, les vieux états restent affaiblis pour la défense du foyer, ce sont des pères qui s’exténuent pour élever leurs enfans. Chacun voit ces périls, mais les deux courans sont irrésistibles, une main cachée nous y pousse ; ceux qui luttent sont emportés misérablement ; l’immense majorité s’y abandonne, les uns avec enthousiasme, les autres avec résignation, tous avec le sentiment d’obéir à un arrêt supérieur, pour notre salut ou pour notre perte.

Que fait l’église devant ces nouvelles directions des peuples ? Elle ne serait plus elle-même si elle y demeurait étrangère. Pour prouver qu’elle est éternelle, ses apologistes louent de préférence son immutabilité ; ils nous persuaderaient encore mieux en faisant valoir sa puissance de transformation. Fixe sur la doctrine, elle ploie avec une admirable souplesse son gouvernement et son action humaine à toutes les nécessites des temps ; on lui voit toujours l’habit et l’arme du siècle. Que de fois elle a changé d’aspect sans changer de maximes ! A peine apparue pour recueillir l’héritage de l’empire romain, elle s’adapte à l’organisme administratif auquel le monde avait coutume d’obéir ; c’est un des points les mieux élucidés par notre école historique, depuis quelques années, cette substitution insensible du pape à César, d’un moteur à un autre, dans la forte machine qui continue l’œuvre romaine. Elle est bien symbolique, cette statue de saint Pierre qui surmonte la colonne Trajane : la longue spirale des légionnaires, traînant les captifs barbares, vient aboutir au prince des apôtres ; il recueille le fruit des victoires impériales. Arrive le moyen âge féodal ; l’église se modèle sur le nouvel état social, elle prend l’humeur de cette rude époque ; ses prélats et parfois ses papes combattent à la tête de leurs vassaux, la mouvance du Latran fonctionne comme celle de la tour du Louvre. Avec la renaissance, elle est savante, lettrée, artiste ; les peuples retrouvent à Rome leur idéal du moment, une académie épicurienne. Durant les deux siècles qui suivent, la petite cour pontificale ne peut plus rien par les armes contre les grands états qui se constituent ; mais les négociations politiques absorbent l’Europe, c’est par là qu’il faut la ressaisir ; le sacré-collège devient une école supérieure de diplomatie, et la plupart des cabinets sont dirigés par des princes de l’église. Enfin une société issue de la révolution s’engoue du libéralisme ; elle défie le pontificat romain de revêtir cet affublement ; pourtant c’est à la voix d’un pape que l’Italie se réveille, et l’on proclame Pie IX le plus libéral des souverains de son temps.

La cour de Rome renoncerait donc à toutes ses traditions, si elle hésitait à suivre le monde dans les deux voies où il s’engage. Vis-à-vis d’une démocratie cosmopolite, elle ne saurait rester ce que les derniers siècles l’avaient faite, un collège de diplomates italiens. Et par une disposition vraiment providentielle, le monde ne lui demande plus à cette heure de contrevenir à l’esprit et aux origines de l’institution chrétienne, comme aux époques où elle devait prendre les mœurs de la féodalité, celles des monarchies absolues ; il l’invite au contraire à revenir à cet esprit, à ces origines, en se refaisant plus populaire, plus franchement universelle. Tout lui est facile dans la métamorphose si difficile aux états laïques ; tout ce qui est pour eux affaiblissement et danger, dans les voies nouvelles où ils sont entraînés, devient pour l’église une source de force et de sécurité. Les mots eux-mêmes, ces témoins incorruptibles, déposent en sa faveur. Ce mot de révolution, toujours sinistre pour nous, reprend sa valeur étymologique aussitôt qu’on l’applique à l’église, il signifie alors : « retour sur soi-même. » Et tandis que nous sommes embarrassés pour nommer cette force centrifuge qui menace de ruine nos patries terrestres, tandis que nous inventons des vocables fâcheux et barbares, cosmopolitisme, internationalisme, décentralisation, — l’église a depuis le premier jour un mot qui dit les mêmes choses, qui les dit mieux, avec une confiance superbe : Catholicisme. Voilà des rencontres surprenantes, bien faites pour nous jeter dans une profonde considération.

L’église est catholique, « selon tous ; » sa patrie est dans tout lieu où deux de ses fils récitent son symbole ; en étendant ses prises sur le globe, elle se fortifie, bien loin de s’affaiblir comme nous ; à l’image de son Dieu, elle est le fameux cercle dont le centre est partout, la circonférence nulle part. A ce seul point de vue, il semble que notre siècle travaille pour elle, quand il unifie le monde, comme la Rome impériale travailla jadis. Mais l’église est aussi démocratique par essence ; en épousant la cause des multitudes, en se faisant la tutrice et l’avocate des intérêts populaires, elle remonte à ses époques héroïques, et par-delà, aux leçons et aux exemples de son Maître ; elle applique son code, l’évangile. Je ne veux pas insister sur une vérité évidente, banale à force d’avoir été démontrée ; je l’appuierai seulement d’une de ces réflexions qui naissent ici du spectacle des choses. Quand on regarde la Rome monumentale, on est frappé par un fait d’abord inexplicable : la prédominance de de l’apôtre saint Pierre, qui opprime, qui écrase l’apôtre saint Paul. Pierre trône partout, il emplit l’horizon et le ciel, Paul est relégué dans une basilique lointaine, isolée, on en fait peu d’état. Cela confond les données historiques que nous avons sur les deux fondateurs du christianisme. Paul est un très grand génie, il a l’intelligence profonde, la chaleur du cœur, les œuvres actives ; c’est lui qui a converti à la doctrine presque tous les pays essentiels du monde antique, parce qu’il possédait l’instrument approprié, le grec, la langue ailée et prosélytique. Au contraire, Pierre est un caractère ordinaire, un esprit moins brillant, humainement parlant ; il se fait connaître à nous par trois défaillances et par d’assez naïves questions d’enfant sur les places dans le ciel. Pourquoi donc est-ce lui qui devient la pierre d’angle, aux dépens de son incomparable rival ? Pourquoi l’église a-t-elle choisi comme ferait le suffrage universel, qui préférerait certainement Pierre à Paul ? Précisément, parce que ce pêcheur est peuple et rien que peuple, tandis que Paul est un philosophe, un esprit rare, un de l’élite. Le triomphe du premier marque tout de suite, en politique, le caractère populaire du christianisme aussi bien que l’exigence fondamentale de la doctrine religieuse, l’humiliation du sage devant le simple, du raisonnement devant le sentiment.

L’église sait tout cela mieux que nous ; des signes nombreux nous annoncent qu’elle est en travail, qu’elle commence sa double révolution, du romanisme vers une catholicité [5] plus large, de la diplomatie de cabinet vers l’apostolat démocratique. Dans le premier ordre d’idées, l’église n’avait qu’à suivre sa pente ; dès qu’une porte, fermée auparavant, s’entr’ouvre devant elle, elle y passe. On a vu, depuis quelque temps, ses nonces introduits chez les puissances infidèles ou séparées de Rome ; partout elle noue des liens nouveaux, elle rattache les anciens qui s’étaient rompus. Pie IX avait restauré l’épiscopat catholique en Angleterre, aux États-Unis, en Bulgarie ; son successeur a relevé la primatie d’Afrique, il s’efforce de susciter l’église catholique slave dans les pays du Danube. Je cite quelques exemples entre cent de cette activité partout en éveil. Toutefois, l’impulsion partie de Rome ne justifierait qu’à demi mes pronostics ; elle garde une allure diplomatique et un esprit d’extrême centralisation qui paraissent peu conformes aux exigences de l’avenir. Les grands progrès du catholicisme seront signalés par la renaissance spontanée, avec une certaine indépendance, de ces illustres provinces ecclésiastiques qui eurent autrefois leur vie propre, les églises d’Afrique, d’Orient, d’Angleterre ; par la naissance d’églises semblables dans les nouveaux mondes, en Amérique, en extrême Orient. Or, ce ne sont point là des espérances platoniques ; ce sont des réalités que les yeux inattentifs peuvent seuls ignorer. Si l’on compare la situation du monde catholique à ce qu’elle était il y a cent ans, on est surtout frappé par la recrudescence de l’énergie vitale sur les confins éloignés de ce monde. Le cœur souffre d’une certaine atonie, le sang a reflué aux extrémités. Dans nos vieux pays latins, il faut bien le reconnaître, la religion traverse une phase ingrate. Elle se conteste de défendre des positions très menacées ; elle n’envahit pas l’imagination des hommes par des manifestations éclatantes ou originales, par la maîtrise des idées, par le bruit des gloires individuelles. En dehors de quelques exceptions honorables, on cherche vainement les grands hommes d’église, les prédicateurs éloquens, les œuvres puissantes et nouvelles. Pour la grande masse des indifférens, la voix de la religion est une voix politique ; ils ne l’entendent guère que mêlée aux luttes des partis ; et, dans ces luttes, elle joue trop souvent le rôle de comparse. Presque muette en Espagne et en Italie, cette voix semble couverte ailleurs par les revendications intéressées qui se servent d’elle. Le langage commun, — c’est souvent un miroir fidèle, — ne dit plus : la communion catholique, il dit : le parti catholique. Je ne prétends pas que le jugement de la masse soit fondé, je sais par combien de faits consolans ces indications sont contredites ; mais ils ne prévalent pas contre l’impression d’ensemble qui se dégage pour les indifférons, et je crois la résumer fidèlement.

Si nous reportons nos regards sur les rivages extrêmes de cette mer un peu stagnante, nous y retrouvons le mouvement et la vie. Là les populations catholiques sont restreintes comme nombre, mais il n’y a pas de non-valeurs dans ces petits effectifs ; tandis que chez nous des chiffres considérables ne représentent le plus souvent qu’une classification d’état civil. Là nous rencontrons les grandes figures ecclésiastiques de ce temps ; et, puisque les idées viennent toujours se personnifier dans quelques hommes, il faut bien mesurer la force des idées à la taille des hommes qu’elles suscitent. Il ne convient point de prononcer des noms, l’acception de personnes est chose malséante quand on parle du sacerdoce ; tous ceux qui suivent le mouvement religieux au dehors connaissent ces noms. Ils décorent l’église française d’Afrique, qu’il faut citer tout d’abord et avec orgueil ; l’église de Croatie, où un prélat de génie a su se créer une véritable souveraineté ; la vaillante église arménienne de Turquie, où j’ai vu accomplir, pendant une suite d’années difficiles, des prodiges d’énergie dignes des premiers siècles du christianisme ; les églises de Prusse, d’Angleterre et surtout d’Amérique. .Je m’arrêterai un instant sur cette dernière ; elle est la moins connue, elle offre le type achevé de ces grandes provinces autonomes que le catholicisme doit s’efforcer de reconstituer ; enfin, elle vient de donner le branle aux esprits dans la plus importante des questions.

Les États-Unis comptent 10 millions de catholiques sur 50 millions d’habitans. Pour se représenter la signification du chiffre, déjà respectable par lui-même, il faut savoir qu’aucune des communions protestantes n’en approche, et que la force d’attraction de ce noyau est en raison de sa densité, par rapport aux sectes désagrégées qui l’entourent. Il faut se dire que ce ne sont pas là des adhérens nominaux, faisant nombre sur une feuille de statistique ; mais des catholiques pratiquans, soumis à leurs pasteurs, des catholiques jusqu’au fond de la bourse, ce qui est en dernière analyse l’épreuve de la foi. Partout des cathédrales s’élèvent et sont desservies avec les subventions volontaires des fidèles. La ville de Saint-Paul, qui comptait il y a quarante ans 800 habitans, bâtit une église sur un devis de 500,000 dollars, près de trois millions de francs. Soixante-quinze archevêques ou évêques dirigent ce troupeau ; ils se réunissent fréquemment dans des conciles nationaux ; les États-Unis sont peut-être aujourd’hui le seul pays où rien ne vienne entraver de semblables réunions. J’ai eu l’honneur de m’entretenir avec les chefs du clergé américain, lors de leur récent passage en Europe ; je ne saurais rendre l’impression de force tranquille et de largeur dans les idées que m’ont laissée ces hommes éminens. J’en demande pardon à leur modestie, mais nous vivons à une époque où tout ce qui peut servir doit se dire très haut. L’un d’eux, un apôtre et un penseur, fait comprendre les conquêtes des grands évêques du IVe et du Ve siècle, pionniers de l’église chez des races neuves ; il fait comprendre aussi le mot des pèlerins d’Emmaüs : « Notre cœur était ardent tandis qu’il parlait. » Les Américains le reconnaîtront sans peine. Tout est bien du Nouveau-Monde dans les sentimens et les discours de ces prélats. Ils respirent le contentement du présent, la confiance dans l’avenir ; ils chérissent leur pays, leur gouvernement, leur temps ; ils parlent avec un respect sincère des droits de leurs concitoyens d’une autre foi, avec enthousiasme des progrès de la science laïque ; ils trouvent tout possible, tout facile. L’épiscopat américain va fonder à Washington une université catholique ; il se propose d’y instituer des chaires d’assyriologie, d’égyptologie, pour éclairer l’exégèse biblique ; il projette d’y appeler un des professeurs anglais les plus notoirement dévoués aux idées de Darwin. Quand on presse les paroles de ces Anglo-Saxons, qui apportent dans les choses religieuses l’audace et le sens pratique de leur race, on découvre au fond de leur pensée une pointe d’ironie contre les gens du vieux monde, qui ne savent ni s’accommoder aux circonstances ni les accommoder à leur volonté. Et l’on ne peut s’empêcher de songer que la réforme, dans ce qu’elle eut de légitime et de nécessaire, a trouvé après (rois siècles son accord avec l’autorité traditionnelle dans ces esprits si librement soumis. Par d’autres côtés, ils nous ramènent à la primitive église. Un de ces évêques exposait ses hésitations sur le type architectural à adopter pour les édifices religieux d’Amérique. « Chez nous, disait-il, chacun veut entendre la parole de l’orateur et voir l’autel du sacrifice ; il ne faudrait ni bas-côtés plongés dans l’ombre, ni hautes voûtes qui dispersent la voix ; je crois que nous devrons revenir aux dispositions de la basilique. » Voilà un rapprochement, entre bien d’autres, qui contraint l’esprit à d’infinies méditations. Tout ce que ces hommes racontent de leur église nous conduit à la même conclusion : c’est quelque chose qui commence en continuant. Après ces trop courtes indications, on comprendra mieux l’attitude prise par le clergé américain dans la question sociale. Ceci nous ramène à la seconde des évolutions que nous étudions dans l’église.


IV

Quand cette question sociale s’est dressée devant elle, l’église a pu balancer un instant ; protectrice des misérables, sa mission séculaire l’obligeait envers eux ; mais une partie de sa clientèle conservatrice lui demandait secours contre le monstre et le dénonçait à ses anathèmes. Les autorités religieuses se renfermèrent d’abord dans leur réserve habituelle ; elles se bornèrent à condamner en termes généraux les mauvaises doctrines, à recommander plus vivement l’assistance et la charité. Bientôt quelques esprits prévoyans comprirent que ces déclarations vagues étaient insuffisantes et qu’il fallait serrer de plus près la question, pour se préparer au rôle d’arbitre naturellement dévolu à l’église. Mgr de Ketteler, l’illustre évêque de Mayence, attacha son nom à cette initiative. D’autres l’imitèrent ; ses disciples sont nombreux aujourd’hui dans les rangs du clergé et des laïques. Le mouvement d’études sociales a gagné le monde catholique en Allemagne, en Belgique, en France, avec une tendance chaque jour plus marquée à faire la part plus large aux vœux de la classe ouvrière. Aux congrès de Breslau et de Liège, Mgr Korum reprenait les idées de l’évêque de Mayence ; M. l’abbé Winterer, le vaillant député de Mulhouse, disait dans un de ses discours : « La question sociale est intimement unie à la question religieuse. L’église n’a jamais ignoré la question sociale. Elle ne l’a pas ignorée, quand la question sociale s’appelait la question de l’esclavage. Elle ne l’a pas ignorée, quand la question sociale s’appelait la question du servage. Elle ne peut pas l’ignorer maintenant que la question sociale s’appelle la question du salariat, la question des classes moyennes, la question agraire ; maintenant, dis-je, que la question sociale s’appelle la question du socialisme. Pour faire ignorer à l’église la question sociale, il faudrait effacer de l’évangile la parole ineffaçable : Misereor super turbam. »

Chez nous, des voix éloquentes s’élevaient sur le même thème. Pourtant ces généreux efforts n’ont pas entamé les masses, malgré le talent et le zèle de ceux qui s’y consacraient ; les socialistes chrétiens prêchaient, non pas précisément dans le désert, mais dans de très petites oasis. Cette avant-garde isolée n’était suivie que de loin par le gros de l’armée catholique. Les remèdes qu’ils proposaient paraissaient trop timides à des imaginations saturées de théories plus radicales ; mais surtout, le malheur des temps était contre eux. Dans nos vieux pays, on n’a rien épargné pour enraciner dans le peuple le préjugé anti-religieux ; en outre, ces pays sont profondément divisés par des ressouvenirs ou des aspirations politiques. Le peuple industriel se porte tout entier d’un côté, il s’y porte avec la haine d’un passé qu’on lui a dépeint sous de sombres couleurs. Les catholiques sont en général du côté opposé. Quand ils parlent au peuple de ses intérêts sociaux, ce peuple, déjà prévenu contre leur religion, les soupçonne par surcroît de nourrir des arrière-pensées politiques contraires aux siennes ; il se bouche les oreilles. C’est trop de vouloir vaincre chez des hommes passionnés deux défiances d’un seul coup. C’est trop de vouloir les enrégimenter sous un drapeau qu’ils repoussent et sous une bannière de confrérie qu’ils ridiculisent. Pour en apprivoiser quelques-uns, il faudrait choisir entre ces deux signes de ralliement, suivant qu’on tient plus à l’un ou à l’autre. Pour en gagner beaucoup, je crois bien qu’il faudrait ne leur montrer ni drapeau ni bannière, mais seulement un dévouement désintéressé à leurs droits et à leurs peines ; en leur expliquant ensuite que la loi du Christ donne seule la mesure raisonnable de ces droits et la vraie consolation de ces peines.

C’est en procédant de la sorte que l’un des chefs du socialisme chrétien en Suisse, M. Decurtins, a pu prendre une part prépondérante dans la direction du mouvement ouvrier et faire accepter ses idées à des alliés qui n’ont pas sa foi. Mais il était réservé aux évêques américains de donner la véritable formule de l’action catholique. L’affaire qu’ils viennent de porter devant le saint-siège touche au cœur de mon sujet, car c’est aujourd’hui l’une des plus grosses affaires de Rome. Par une de ces coïncidences merveilleuses qui montrent brusquement la main divine dans l’histoire, ces prêtres du nouveau monde élevaient la voix dans Rome à l’heure même où légats et ambassadeurs négociaient l’affaire d’Allemagne ; l’attention publique, partagée entre ces deux intérêts, sentait confusément la solennité de la rencontre : le passé et l’avenir s’étaient donné rendez-vous dans la ville éternelle, pour y plaider leur cause devant le vicaire du Christ.

Je rappelle l’incident qui a provoqué cet acte mémorable. On sait qu’il existe aux États-Unis, entre tant d’autres associations ouvrières, une fédération puissante qui s’intitule l’Ordre des chevaliers du travail. Elle comptait naguère plus de sept cent mille adhérens ; les dernières estimations portent ce chiffre à un million. On peut juger du programme de la société par les maximes que le fondateur, Uriah Stephens, inscrivait dans les statuts ; ceux mêmes qui les trouveraient déplaisantes n’en sauraient méconnaître l’élévation. « Le travail est noble et sain. Il faut le protéger contre l’ignorance et l’avidité sans scrupules. Le capital est organisé dans la multitude des branches de l’activité humaine. Qu’il le veuille ou non, il détruit les légitimes espérances du travail et courbe la pauvre humanité dans la poussière. Nous ne voulons créer aucun conflit avec les entreprises légitimes, aucun antagonisme avec le capital nécessaire ; mais les hommes, dans leur égoïsme, violent les droits des faibles. Il faut soutenir la dignité du travail et lui assurer une juste part dans la valeur qu’il crée. Il faut mettre toutes, nos forces au service des lois destinées à harmoniser les intérêts du capital et du travail et à alléger le poids du labeur quotidien. Unir, combiner, organiser la grande armée de la paix et de l’industrie, c’est le plus haut et le plus noble devoir de l’homme envers lui-même, ses semblables et son créateur. » Les deux tiers des Chevaliers du travail appartiennent à la religion romaine. Le grand maître actuel, Terrence Powderly, est un catholique zélé. L’ordre tombait-il sous le coup des censures ecclésiastiques contre les affiliations secrètes ? On en jugea ainsi au Canada, où il fut condamné. Aux États-Unis, l’épiscopat délibéra en commun sur cette question. A la presque unanimité, — 70 sur 75, — les archevêques et évêques de l’Union refusèrent la condamnation. Ils déléguèrent à Rome quelques-uns d’entre eux pour exposer leurs raisons. C’est ce plaidoyer que le cardinal Gibbons a rédigé dans un mémoire présenté au saint-siège et publié à la fin de mars par le Moniteur de Rome. Je crois qu’il faudrait remonter très haut dans l’histoire de l’église pour trouver un document de plus de conséquence ; il marquera une date dans cette histoire. Je constate avec affliction qu’à l’heure où j’écris, aucun organe de la presse n’a encore reproduit ce document dans notre pays de France : nos portes ne s’ouvriraient-elles plus toutes grandes à toutes les idées ? Il reste inconnu, grâce à la timidité des journaux catholiques, à l’indifférence des autres. Pourtant on n’avait même pas l’excuse d’hésiter devant une traduction ; le mémoire original est écrit en français. Je suis fort embarrassé pour en parler ; on ne résume pas un manifeste de cette importance, où chaque mot porte et parle une langue nouvelle ; il faudrait tout citer.

« Je suis profondément convaincu, dit en commençant le cardinal, de la vaste importance des conséquences qui se rattachent à cette question, laquelle ne forme qu’un anneau dans la grande chaîne des problèmes sociaux de nos jours, et spécialement de notre pays. » — Il démontre d’abord, par des argumens de droit canon, qu’on ne saurait confondre l’ordre des Chevaliers du travail avec les affiliations secrètes visées par les censures ecclésiastiques ; puis il entre dans le vif de sa thèse, il dépeint en termes énergiques les souffrances des travailleurs et la nécessité d’y porter remède. « L’avarice sans cœur qui, pour gagner plus, écrase impitoyablement non-seulement les ouvriers de plusieurs métiers, mais spécialement les femmes et les jeunes enfans à leur service, fait comprendre à tous ceux qui aiment l’humanité et la justice que ce n’est pas seulement le droit des travailleurs de se protéger, mais l’obligation du peuple entier de les aider, en trouvant un remède pour les dangers dont la civilisation et l’ordre social sont menacés par l’avarice, l’oppression et la corruption. » — Remarquez bien %quel sens le prélat donne à ces mots « l’ordre social. » Pour lui, les menaces contre cet ordre viennent de l’injustice d’en haut plus que des violences d’en bas. A ceux qui lui objectent ces violences, il répond plus loin qu’on doit tout faire pour les prévenir, mais qu’elles sont inévitables. « Je répète que dans une telle lutte des grandes masses contre le pouvoir armé, qui, on le reconnaît, leur refuse souvent les simples droits de la justice et de l’humanité, il est inutile d’espérer que toute erreur et tout excès de violence puissent être évités ; c’est ignorer la nature et les forces de la société humaine dans les circonstances de nos jours, que de rêver que cette lutte puisse être empêchée, ou que nous puissions persuader aux multitudes de ne pas s’organiser, seul moyen pratique de succès. » — Mgr Gibbons dessine alors à grands traits le rôle de l’église. « Ma connaissance intime de la condition sociale de notre pays me rend profondément convaincu que nous touchons ici une question qui ne concerne pas seulement les droits des classes ouvrières, qui doivent être spécialement chères à l’église, envoyée par notre divin sauveur pour évangéliser les pauvres, mais une question dans laquelle sont compris les intérêts les plus fondamentaux de l’église et de la société humaine pour l’avenir… Quiconque médite bien les voies par lesquelles la divine providence guide l’histoire contemporaine ne peut pas manquer de reconnaître la part importante qu’y prend à présent, et que doit y prendre dans le futur, le pouvoir du peuple… Et puisqu’il est reconnu de tous que les grandes questions de l’avenir ne sont pas des questions de guerre, de commerce ou de finance, mais les questions sociales, les questions qui touchent à l’amélioration de la condition des grandes masses populaires, et spécialement des classes ouvrières, il est d’une importance souveraine que l’église soit trouvée toujours et fermement rangée du côté de l’humanité, de la justice envers les multitudes qui composent le corps de la famille humaine. » — Le cardinal est d’avis qu’il faut appliquer ces principes dans l’espèce aux Chevaliers du travail, bien que cette association ne soit pas sous le contrôle direct de l’église. « Mais, dit-on, ne pourrait-on pas substituer à une telle organisation des confréries qui réuniraient les ouvriers sous la conduite des prêtres et sous l’influence directe de la religion ? Je réponds franchement que je ne le crois ni possible ni nécessaire dans notre pays. J’admire sincèrement les efforts de ce genre qu’on fait dans les pays où les ouvriers sont égarés par les ennemis de la religion ; mais, grâce au bon Dieu, nous n’en sommes pas là. Nous trouvons que, chez nous, la présence et l’influence explicite du prêtre ne seraient pas à conseiller là où les citoyens, sans distinction de croyance religieuse, se rassemblent pour ce qui touche seulement à leurs intérêts industriels. » — On voit où Mgr Gibbons se sépare des socialistes catholiques d’Europe ; je crains bien qu’il n’ait raison contre eux. Enfin, il montre les dangers qui résulteraient d’une condamnation. Écoutez ces paroles apostoliques : « Premièrement, il y a le danger évident que l’église ne perde, dans l’appréciation populaire, son droit d’être considérée comme l’amie du peuple. La logique du cœur des multitudes va vite à ses conclusions ; et ce serait une conclusion funeste pour le peuple et pour l’église. Perdre le cœur du peuple, ce serait un dommage que l’amitié du petit nombre des riches ou des puissans ne compenserait pas. » — Maintenant, écoutez ces paroles américaines : « Vouloir écraser par une condamnation ecclésiastique une organisation qui a déjà une place si respectable et si universellement reconnue dans l’arène politique, cela serait regardé par le peuple américain, à parler franchement, comme aussi ridicule que hardi… Il faut le reconnaître, dans notre siècle et dans notre pays, l’obéissance ne peut pas être aveugle. Ce serait se tromper gravement que de s’y attendre. Nos ouvriers catholiques croient sincèrement qu’ils ne cherchent que la justice, et par les voies légitimes. Une condamnation serait regardée comme fausse et injuste et ne serait pas acceptée. Nous pourrions bien leur prêcher l’obéissance et la confiance dans l’église ; mais ces bonnes dispositions ne pourraient pas aller si loin. Ils aiment l’église et ils veulent sauver leurs âmes ; mais aussi il leur faut gagner leur vie ; et le travail est maintenant organisé de telle sorte que, si l’on n’appartient pas à l’organisation, on a très peu de chances de gagner sa vie. » — L’auteur du mémoire jette négligemment à la fin un dernier argument : « Les revenus de l’église, qui, chez nous, viennent entièrement des offrandes libres du peuple, souffriraient immensément, et ce serait la même chose pour le denier de saint Pierre. » — On n’ignore pas que les États-Unis fournissent une large part dans cette contribution volontaire de la catholicité.

Les Américains ont eu gain de cause. Non-seulement la Propagande n’a pas insisté pour la condamnation des Chevaliers du travail, mais elle a invité l’archevêque de Québec à suspendre les censures qui avaient déjà frappé l’ordre au Canada. Je laisse à deviner l’effet produit par cette irruption du Nouveau-Monde dans le milieu de la prélature romaine, peu préoccupée jusqu’ici des questions sociales. Le mot de révolution n’est pas excessif. On a senti le vent de demain qui soufflait, on a connu sa force. Les esprits concilians se sont tirés d’affaire en décidant que ces idées étaient bonnes pour l’Amérique et discutables pour l’Europe. Ce raisonnement est fondé quand il s’applique à des constitutions politiques, appropriées à des races différentes ; il est peut-être moins solide quand on le transporte à des souffrances et à des besoins universels, à des idées justes et nécessaires indépendamment du temps et du lieu, à des règles morales édictées pour tous les hommes par le même évangile. Aujourd’hui surtout, les idées générales ont des ailes très fortes, il est difficile de rabattre leur vol derrière l’Atlantique.

Elles l’ont déjà passé. Sans parler du clergé d’Irlande, dont les sentimens sont connus, l’épiscopat catholique d’Angleterre n’a pas voulu être en reste sur ses neveux d’Amérique. Le cardinal Manning a hautement souscrit au Mémoire, dans une lettre rendue publique : « J’ai lu avec un assentiment complet le document du cardinal Gibbons sur la question des Chevaliers du travail. Le saint-siège sera, j’en suis sûr, convaincu de sa justesse ; et cet exposé de l’état de notre Nouveau-Monde ouvrira, je l’espère, un champ nouveau à la pensée et à l’action… Comme notre divin Sauveur vivait parmi les gens du peuple, ainsi vit son église. » Et l’archevêque de Westminster ajoute : « Jusqu’ici, le monde a été gouverné par des dynasties : désormais, le saint-siège a à traiter avec le peuple ; et il a pour cela ses évêques, en rapports étroits, quotidiens et personnels avec le peuple. Plus on reconnaîtra ceci clairement et pleinement, plus l’exercice de l’autorité spirituelle sera fort. » Voilà une parole qui semble répondre à celle de M. de Bismarck, citée plus haut. Entre les conseils opposés du cardinal anglais et du chancelier allemand, l’église doit faire son choix. Tout récemment, Mgr Manning est revenu à la charge dans un article de journal ; car les princes de l’église d’Angleterre ne craignent pas de défendre leurs doctrines dans le journal. « La puissance du capital peut être appréciée par ce fait que sur plus de cent grèves, il n’y en a que cinq ou six qui aient tourné en faveur des travailleurs. Leur dépendance est si complète, la faim et les souffrances de leurs familles, composées de faibles femmes et d’enfans, sont si intolérables et si impérieuses, que le conflit entre le capital vivant et le capital mort est des plus inégaux ; et la liberté du contrat dont l’économie politique se glorifie n’existe pour ainsi dire pas. En de telles circonstances, assurément, le rôle de l’église est de protéger les pauvres, les travailleurs qui ont accumulé les richesses communes de l’humanité [6]. » Quand ces phrases tombent d’une plume laïque, les personnes respectueuses des choses établies les traitent de déclamations. Le mot leur brûlera les lèvres devant la signature d’un cardinal. Elles se contenteront de le penser.

Mais je n’ai pas qualité pour discuter ces thèses économiques, et ce n’est point ici le lieu. Je voulais seulement montrer l’étendue et la violence du courant qui emporte l’église, à la suite de la société civile, dans une direction de plus en plus démocratique. Il vient battre les vieilles murailles du Vatican ; il y trouve un pontife qui n’est certes pas indifférent à ces questions. Son grand esprit les apercevait, alors qu’étant encore archevêque de Pérouse, il écrivait dans sa lettre pastorale de 1877 : « En présence de ces êtres épuisés avant l’heure par le fait d’une cupidité sans entrailles, on se demande si les adeptes de cette civilisation en dehors de l’église et sans Dieu, au lieu de nous faire progresser, ne nous rejettent pas de plusieurs siècles en arrière, nous ramenant à ces époques de deuil où l’esclavage écrasait une si grande partie de l’humanité, et où le poète s’écriait tristement : le genre humain ne vit que pour quelques rares privilégiés ; humanum paucis vivit genus. » Depuis qu’il a ceint la tiare, le cardinal Pecci n’a pas cru devoir accélérer le mouvement, et d’autres soucis l’absorbent. Mais il est impossible de ne pas prévoir le jour où le courant portera sur le trône de saint Pierre un pape animé des sentimens du cardinal Gibbons, du cardinal Manning. Ce jour-là, l’église se dressera dans le monde comme la plus formidable puissance qu’il ait jamais connue. Nos fils sont peut-être appelés à voir renaître les grandes luttes du moyen âge entre la papauté et les pouvoirs laïques ; mais, cette fois, la papauté s’appuierait sur un peuple innombrable et sur l’interprétation irréfutable de l’évangile dont elle est gardienne. Je ne pense pas qu’il faille redouter cette évolution ; je pense qu’il faut la désirer. Tous ceux qui regardent devant eux sont persuadés que rien ne peut préserver le monde de la crue démocratique et du socialisme qui l’accompagne ; on chercherait vainement en dehors de l’église une force capable de limiter cette crue et de la diriger. Mais l’église ne pourra la diriger qu’en redevenant la chose du peuple, en se mettant à sa tête ; le peuple ne se réconciliera avec elle que le jour où il la sentira bien à lui, toute à lui.

Ces assertions auraient bien peu de valeur, s’il n’y avait derrière elles que l’opinion d’un publiciste irresponsable. Je ne fais que répéter ce que viennent de dire tout haut le primat de l’église d’Amérique, le primat de l’église d’Angleterre ; ce qu’on murmure plus timidement dans beaucoup de maisons épiscopales, en Allemagne, en Belgique, en Suisse.


V

Le pouvoir temporel, la réconciliation avec l’Italie, les négociations avec l’Allemagne, ce sont là aujourd’hui les affaires de Rome, et j’en devais parler tout d’abord ; mais nous venons de voir combien ces intérêts éphémères perdent d’importance et reculent au second plan, quand on passe aux affaires de demain, aux affaires du catholicisme. Nous sommes maintenant en mesure d’examiner les chances de relèvement du pouvoir temporel ; l’opinion qu’on peut s’en faire dépend de la réponse donnée à cette question : Est-il indispensable au catholicisme ? Est-il du moins en harmonie avec l’évolution probable de l’église ? Une loi commune à tous les êtres veut qu’un organe particulier s’étiole et disparaisse dès qu’il n’est plus nécessaire aux fonctions générales de l’organisme. Je crois sincèrement que cette loi vient d’atteindre le pouvoir temporel des papes, et qu’il n’est plus qu’un grand souvenir.

Les pierres en témoignent à Rome, et il faut toujours écouter leur langage. Regardez cette ville, vous y verrez l’histoire marcher comme un être vivant, avec sa lente et cruelle puissance de métamorphose, son indifférence implacable pour les plus belles formes, quand leur heure est venue de céder la place à d’autres. Les magnificences de la Rome papale sont encore debout ; mais elles s’enfoncent dans le passé, elles se confondent presque avec celles de la Rome antique d’où elles étaient sorties, et l’on saisit mieux l’étroite parenté de cette agonisante avec cette morte, car deux cadavres se ressemblent encore plus que deux vivans. Cette multitude somptueuse d’églises et de palais, qui est la Rome des Médicis, des Aldobrandini, des Borghèse, perd peu à peu la physionomie d’un organisme en activité, pour passer à l’état monumental, à l’état de musée. Une Rome laïque, industrielle, affairée, une ville d’ateliers et de fabriques, croit et végète autour de ce musée, l’écornant à tous les angles. La cité nouvelle ne reflète plus les goûts fastueux d’un patriciat ecclésiastique ; c’est la chose du peuple, modelée sur la condition médiocre, laide et pénible du grand nombre. Le spectacle est désolant pour l’artiste, et celui qui n’est qu’artiste le maudit. Mais il est d’un intérêt poignant pour celui qui pense. C’est le trait commun à tous les spectacles que ce temps nous donne. L’œil voit disparaître la beauté plastique et poétique, il a peine à en faire son deuil ; la pensée se console avec une beauté plus cachée, tout abstraite et métaphysique, la beauté des idées en travail dans l’histoire. L’esthétique de l’artiste, avec ses grandeurs visibles, est sacrifiée à l’esthétique du géomètre ou de l’astronome ; celle-ci a moins de charme, peut-être plus de grandeur.

Si nous reportons nos regards des pierres sur les faits, de Rome sur le monde, la leçon est la même. L’église universelle perd et perdra chaque jour davantage ses attaches avec les domaines terrestres, avec les royaumes de ce monde ; elle redevient une association d’âmes, un empire vraiment œcuménique et tout spirituel. Ici encore, toutes les transformations de notre temps conspirent pour elle ; les dispositions providentielles dont je parlais tout à l’heure lui promettent un pouvoir supérieur à celui qu’elle eut comme état temporel. Par suite du double mouvement démocratique et cosmopolite, il se fait un notable déplacement de la puissance publique. Les pouvoirs d’opinion, les pouvoirs internationaux grandissent aux dépens des pouvoirs officiels et limités dans un lieu : ainsi la presse, les grandes banques européennes, les vastes fédérations ouvrières. Si l’on pouvait doser comme une quantité pondérable la somme de puissance publique existante dans le monde, on trouverait que la franc-maçonnerie, la Bourse de Paris, ou le Times, par exemple, détiennent à des degrés divers une portion de cette puissance égale à celle que détenaient, il y a deux siècles, telle principauté, tel royaume secondaire. D’autre part, l’effet inéluctable de la démocratie est d’avilir les charges publiques, de relever par contre-coup les charges morales et intellectuelles, que l’opinion seule a conférées. Dans la hiérarchie établie par le sentiment général et qui passe peu à peu dans nos mœurs, un grand savant, un grand poète, ont la préséance sur le fonctionnaire officiel, sur le ministre, — qui n’est que ministre. En deux mots, ils ont plus de prestige et plus d’autorité. C’est une des curieuses différences entre notre siècle et ceux qui l’ont précédé, ce changement dans les plateaux de la vieille balance : la grandeur de chair descend, parce qu’elle n’est plus héréditaire, ni même viagère, mais accidentelle ; la grandeur de l’esprit remonte.

Tout cela conspire pour l’église. Incarnée dans le chef suprême qui la représente, elle est la première personne morale et intellectuelle de ce monde. Le pape gagnera tout ce que les rois perdront. Elle est de beaucoup la plus nombreuse et la plus disciplinée des associations internationales ; pour peu qu’elle plonge ses racines dans le sentiment populaire, elle sera le premier pouvoir d’opinion dans l’univers. Elle offre d’avance le type supérieur de gouvernement rêvé par les idéalistes, elle a réalisé depuis longtemps ce qui sera peut-être le dernier terme des évolutions politiques de l’Europe, une république internationale. Il ne tient qu’à elle d’accaparer la plus grande part de cette force insaisissable que la démocratie a sinon créée, du moins centuplée en lui subordonnant toutes les autres, — la force de l’opinion.

Dans ces conditions, que pourrait lui ajouter la possession matérielle d’une ville, d’une province ? Rien, ou un talon d’Achille. Cette possession lui fut jadis nécessaire, parce qu’il n’y avait pas de pouvoir sans terre. Aujourd’hui, la terre de l’église ne serait plus qu’un gage de saisie, une bonne prise pour ces pouvoirs officiels qui resteront chaque jour plus désarmés devant sa puissance morale. Le gouvernement temporel de son état l’exposerait de nouveau aux attaques de ses détracteurs. Maîtresse de cet état romain, elle continuerait d’être ce collège de diplomates italiens qui ne se conçoit plus à la tête de la future église catholique, dans un monde transformé. Même dans une alliance avec le royaume d’Italie, phase inévitable par laquelle la papauté passera tôt ou tard, je vois un danger pour son action catholique ; elle restera trop exclusivement italienne. Je n’ai garde de méconnaître la place que tient dans le monde cette illustre nationalité. Mais considérez ce que sera le monde dans un demi-siècle, un rien de durée pour une institution comme l’église.

Il y aura dans cinquante ans, les calculs les plus modérés de la statistique l’établissent, 125 millions d’habitans dans l’Union américaine, sans parler du Canada qui peut s’y rattacher, et au moins autant dans la Russie. Ces deux états réunissent ensemble 35 millions de kilomètres carrés, terres neuves et pour une bonne part nourricières inépuisables, alors que la superficie de notre continent sans la Russie n’atteint pas 5 millions. Le nombre et la rapidité croissante des moyens de communication amènent ces deux colosses-sur nous. La pauvre petite Europe, déjà incapable de soutenir contre eux la concurrence économique, impuissante à nourrir sans eux ses populations, usée par la tension de son travail, déchirée par ses luttes intestines, accablée par des armemens trop lourds, — la vieille petite Europe, perdue entre ces masses compactes dans l’univers renouvelé, n’y tiendra guère plus de place qu’un noyau desséché dans la pulpe d’un gros fruit. Nous avons vu tout à l’heure comment l’Europe était employée dans notre siècle à faire la conquête du globe ; les conquérans ne travaillent jamais pour eux-mêmes ; au siècle où nous allons entrer, l’Europe va diminuer d’importance et pour ainsi dire se dissoudre dans sa conquête ; son âme, cette âme supérieure de l’humanité que nous étions habitués à localiser sur ce coin de la planète, va se répartir sur des étendues qui modifieront radicalement l’ancienne optique de l’histoire. Et il n’y a point à nous leurrer des souvenirs de l’antiquité, à espérer que nous maintiendrons l’équilibre par une civilisation supérieure, comme la Grèce vis-à-vis des masses barbares. Rien de pareil n’est possible aujourd’hui, avec la suppression des distances et l’unité de civilisation. Dans la lutte pour la vie, telle qu’elle est organisée chez les peuples modernes, l’Amérique est en avance sur nous, la Russie ne tardera pas à nous rattraper. On peut juger quelle sera la vanité de l’Europe sur la mappemonde au prochain siècle. Ceci n’est point un roman d’imagination, c’est l’état auquel nous arriverons fatalement, avec une certitude mathématique, à moins d’un cataclysme géologique ; et nous y arriverons dans quarante ou cinquante ans, — les enfans d’aujourd’hui le verront.

Que deviendra l’église catholique, dans cette rénovation de l’univers ? Il semble qu’énoncer le problème, c’est le résoudre, puisque les deux géans, maîtres de l’avenir, sont séparés de la communion de cette église. On aurait tort, cependant, de conclure aussi vite. Nous avons déjà constaté les progrès considérables du catholicisme dans le nouveau-monde anglo-saxon ; il n’y trouve aucune tradition gênante, aucune haine séculaire, religieuse ou nationale ; il s’y détache sur les sectes émiettées comme un monument de granit sur le sable ; sa force d’attraction est incalculable, au milieu de ces âmes toujours en mouvement, promptes à changer de symbole, très sensibles aux courans mystiques. D’autre part, la Russie est travaillée par une angoisse religieuse que j’ai bien souvent signalée ; là aussi, les sectes pullulent, beaucoup de consciences étouffent dans le formulaire matériel de la dévotion byzantine. Si la cour de Rome persiste dans la voie intelligente où des conseillers malavisés s’efforcent en ce moment de l’arrêter, si elle rend aux Slaves catholiques leur liturgie nationale, le rapprochement ébauché en 1439 entre les deux grandes communions chrétiennes pourra être tenté de nouveau ; il est difficile, je le reconnais, il n’est pas absolument chimérique. Cette question de liturgie jouera le rôle principal dans le succès de l’action romaine sur le monde slave, elle se posera peut-être dans le monde anglo-saxon ; on se refuse à croire que pour reconquérir ces deux grandes races, Rome hésite à leur faire des concessions qu’elle accorde sans difficulté aux petits groupes arabes, coptes, arméniens. — Quoi qu’il en soit, l’église va rencontrer, au seuil du siècle qui vient, la plus solennelle épreuve de sa pérennité. La portion du monde qu’elle avait façonnée se dérobera sous elle, des mondes de création étrangère s’empareront de l’histoire ; l’église va engager avec eux, sous les yeux de nos fils, la partie la plus grandiose qui puisse être offerte à l’admiration des hommes. Il faut souhaiter qu’elle gagne, la vénérable mère de la civilisation, parfois un peu lente à suivre les témérités de son enfant, mais au demeurant la meilleure éducatrice et la plus sûre amie de cet enfant. Elle ne pourra gagner une partie aussi disproportionnée qu’en devenant de plus en plus catholique, « selon tous, » de plus en plus démocratique, comme les peuples auxquels elle s’adressera. — Que signifieront, pour ces peuples lointains, la nationalité italienne d’une fraction de la prélature, la politique italienne du saint-siège ? Que représentera pour eux la possession de quelques arpens de terre aux bords du Tibre ? Quel souci prendra-t-on, dans l’Oural ou dans les Montagnes-Rocheuses, des rapports existans entre le pontife universel et le gouvernement civil de l’Italie, gouvernement dont la forme à cette époque reste très conjecturale ? Il suffit de poser ces questions, en regard du tableau que j’ai esquissé, pour montrer leur parfaite insignifiance.

Je dois borner ces réflexions. Je n’ai pas en la prétention d’embrasser avec méthode un aussi vaste sujet, encore moins celle de n’y point commettre d’erreurs. Mon unique ambition est de faire méditer sur ces graves matières ceux qui auront bien voulu me suivre, et de leur suggérer d’autres réflexions, peut-être plus justes que les miennes. Les âmes timorées me reprendront sur beaucoup de points. Je leur demande seulement de ne pas voir l’impertinence d’un donneur de conseils là où je n’ai fait que reproduire l’opinion des autorités les plus respectables, là où j’ai usé du droit qu’a tout historien, celui de prévoir les conséquences des actes et de déterminer la direction des courans humains, sans préjudice de ce que chacun accorde, dans le for intérieur de ses convictions, à l’intervention divine. Je leur demande de ne point abuser des gros mots sans nuances, de ne pas me faire appeler « un pape socialiste. » La sagesse et la lenteur d’évolution du souverain pontificat nous garantissent assez contre l’application brusque des principes ; il ne peut être question à ces hauteurs que d’une marche prudente vers les nouveaux horizons. Quant à ceux que scandaliserait la liberté de mon langage, je les rappelle à la tradition française ; elle est bien oubliée, cependant on la retrouverait partout, dans les lettres de nos rois, les dépêches de nos ministres, les édits de nos parlemens, les écrits de nos polémistes. Nos pères n’eussent rien compris à ces deux excès fréquens aujourd’hui : un ministre qui monte à la tribune pour gloser sur des points de dogme, un publiciste catholique qui garde un silence dévot lorsque la politique romaine se méprend sur les intérêts de notre pays. Quand les Français d’autrefois avaient affaire au double prince de Rome, leur pratique était constante : ils se courbaient sous la main du prêtre et se relevaient pour parler au roi. Mais qu’importent les interprétations fâcheuses ? Il faut dire comme un de ces évêques d’Amérique, qui engageait devant nous des laïques à rechercher le terrain d’accord entre la science et la foi ; on lui objectait les chances d’erreur et la vigilance des censeurs ecclésiastiques ; il répondait : « Lorsque Christophe Colomb a découvert notre terre, il a aventuré quelques petits bateaux ; s’ils avaient incliné plus au sud, ils étaient perdus ; c’était une chance à courir : on ne découvre et l’on ne gagne rien sans risquer quelques petits bateaux. »

Je veux dire encore une dernière réflexion ; je crois bien que celle-là s’est égarée de l’esprit dans le cœur. Un de ces jours passés, j’étais dans la basilique de Saint-Paul hors les murs. Sur la frise qui court au-dessus des colonnes, autour de la nef centrale et dans les nefs latérales, un long ruban de petits médaillons se déroule ; ce sont les effigies de tous les papes, depuis saint Pierre jusqu’à Léon XIII, avec le chiffre d’années du règne au-dessous du portrait. Il y en a deux cent soixante-trois. Sous le dernier portrait, celui du pape régnant, l’inscription fatidique demeure en blanc : rappel sévère de la commune échéance, qui n’est pas pour effrayer un prêtre. Jusqu’à l’extrémité de la frise, il reste vingt-cinq places à prendre ; elles sont creusées d’avance dans le marbre, logis vides qui attendent leurs hôtes. Mon regard errait sur ces trous noirs, cherchant à deviner l’histoire qu’ils dérobent, histoire voilée à nos yeux, déjà écrite quelque part. Quelles figures surgiront sur ce mur ? Vraisemblablement, elles ne seront pas toutes italiennes ; la coutume récente qui restreint à l’Italie le choix des conclaves n’aura plus de sens dans le catholicisme élargi, le trône pontifical redeviendra comme autrefois un siège accessible à tout l’épiscopat, sans acception de races ni de pays. Un des prochains médaillons recevra donc « un pape étranger, » comme on dit à Rome, — et ces mots sont un non-sens : — un pape allemand, slave, anglais, un américain peut-être. Cette dernière hypothèse étonne encore ; pour triompher de nos étonnemens, il faut toujours se représenter ceux qui eussent saisi nos devanciers, s’ils avaient vu tant de choses qui nous paraissent toutes simples. J’allais naguère saluer le cardinal-archevêque de Baltimore dans le vieux séminaire de Saint-Sulpice ; qu’on imagine la confusion d’esprit de M. Olier, sous Louis XIV, si on lui eût dit que sa maison recevrait un cardinal américain. Notre surprise sera moins grande le jour où l’on en verra un sur la sedia gestatoria. Toutefois, ce n’étaient point ces figures que ma pensée évoquait sur la frise de Saint-Paul. J’y cherchais une des figures françaises tant de fois reproduites sur les médaillons plus anciens. Je songeais que cette dernière gloire nous est peut-être encore due : un de ces missionnaires de France, grandi dans la loi des anciens jours et dans l’esprit des temps nouveaux, un fils de notre démocratie qui porterait son génie dans l’église, et qui sortirait du conclave, la tiare au front, pour sceller la réconciliation de cette église et des peuples modernes, pour réaliser dans la chaire du Pêcheur toute la vérité de ce beau titre : Vicaire de la justice divine sur la terre.


EUGÈNE-MELCHIOR DE VOGÜÉ.

  1. Il pensiero intimo di S. S. Leone XIII, confidato al presunto suo successore. Roma, 1887 ; Tipografia Metastasio.
  2. R. de Cesare, l’Évolution historique de la papauté et de l’Italie, dans la Revue internationale du 25 mars 1887.
  3. La Politique religieuse du parti républicain, par M. E. Lamy, dans la Revue du 15 janvier 1887.
  4. Les Missions catholiques en Chine et le protectorat de la France, dans la Revue du 15 décembre 1886.
  5. Pour éviter tout malentendu dans ces matières délicates, je prie le lecteur de prendre ces mots dans leur sens géographique, politique, et d’écarter les acceptions théologiques qu’ils comportent en d’autres cas.
  6. The Tablet, 30 april 1887, p. 683.