Agrippa d'Aubigné - Œuvres complètes tome troisième, 1874/Stances/VI

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

I. II. III. IV. V. VI. VII. VIII. IX. X. XI. XII. XIII. XIV. XV. XVI. XVII. XVIII. XIX. XX.

Agrippa d'Aubigné - Œuvres complètes tome troisième, 1874/Stances
Œuvres complètes de Théodore Agrippa d’AubignéAlphonse Lemerre éd.3 (p. 86-87).

VI.

Pressé de desespoir, mes yeux flambans, je dresse
A ma beauté cruelle & baisant par trois fois
Mon pougnard nud, je l'offre aux mains de ma deesse,
Et laschant mes soupirs en ma tremblante voix,
Ces mots coupez je presse :
Belle, pour estancher les flambeaux de ton yre,
Prens ce fer en tes mains pour m’en ouvrir le sein,
Puis mon cueur haletant hors de son lieu retire,
Et le pressant tout chault, estouffe en l’autre main
Sa vie & son martire.

Ha Dieu ! si pour la fin de ton yre ennemye
Ta main l’ensevelist, un sepulchre si beau
Sera le paradis de son ame ravie,
Le fera vivre heureux au milieu du tumbeau
D’une plus belle vie !
Mais elle fait secher de fievre continuë
Ma vie en languissant & ne veult toutefois,
De peur d’avoir pitié de celuy qu’elle tuë,
Rougir de mon sang chault l’yvoire de ses doitz
Et en troubler sa veuë.
Aveugle ! quelle mort est plus doulce que celle
De ses regards mortels & durement gratieux
Qui derobent mon ame en une aise immortelle ;
J’ayme donc mieux la mort sortant de ses beaux yeux
Et plus longue & plus belle !