Agrippa d'Aubigné - Œuvres complètes tome troisième, 1874/Stances/XIII

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Agrippa d'Aubigné - Œuvres complètes tome troisième, 1874/Stances
Œuvres complètes de Théodore Agrippa d’AubignéAlphonse Lemerre éd.3 (p. 97-98).

XIII.

Citadines des mons de Phocide, aportez
L’espaule audacieuse à ma fiere entreprise,
Et si vostre fureur un coup me favorise,
Je brusleray ma plume à voz divinitez.
J’enflamme ce labeur d’un œuvre si superbe
Que dés le commancer je me trouve au milieu.
Fortune aide aux rameaux qui grimpent en hault lieu
Et trepigne à ses piedz l’humidité de l’herbe.
Non, je n’escriray point, il suffist que mes yeulx,
Mes sens, mes voluntez & mon ame ravie
Osent vous admirant, ma bienheureuse vie,
Il vault mieux dire un peu & pencer beaucoup mieux.
C’est le riche subjet qui me donne courage,
Sur qui je n’entreprens rien temerairement,
Mais mon stile ne peut orner son argument,
Il fault que le subjet soit honneur du langage.
O que si tant de vers tous les jours avortez
Qui portent peinte au front la mort de leur naissance,

Si ces petits escrits, bastardeaux de la France,
Eussent donné telle ame aux vers qu’ils ont chantez,
L’honneur de ceux qu’on loue eust rendu par eschange
A ces poetes menteurs ce qu’il eust reçeu d’eux :
Quant à moy vostre gloire est commune à nous deux,
Car en vous adorant je me donne louange.
Mais ceux qui, eschauffans sur un rien leurs escris,
Barbouillent par acquit les beautés d’une face
D’une grandeur obscure & d’une fade grace,
D’un crespe de louange habillent leur mespris,
Outre plus d’entamer ce qu’on ne peut parfaire,
Cacher ce qui doibt estre eslevé au plus hault,
Ne loüer la vertu de la sorte qu’il fault,
II vaudroit beaucoup mieux l’admirer & se taire.
Je me tais, je l’admire, & en pensant beaucoup,
Je ne puis commencer, car tant de graces sortent,
Se pressant sans sortir, qu’en poussant elle emportent
Mon esprit qui ne peult tout porter en un coup.
Vous avez ainsi veu un vaze de richesse
Ne pouvoir regorger alors qu’il est trop plain,
Et par un huis estroit s’entrepousser en vain
Un peuple qui ne peult ressortir pour la presse.
Parainsi en craignant que vostre œil n’excusant
Ce qui menque à mes vers, veille nommer offence
L’erreur & appeller un crime l’impuissance,
Je vous metz jusqu’aux Cieux, je loue en me taisant,
Je tairay pour briser les coups de la mort blesme,
Pour targuer vostre nom à l’injure des Cieux,
Pour surmonter l’oubly & le temps envieux,
Vostre vertu qui est sa louange elle mesme.