Albert (trad. Bienstock)/Chapitre3

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 5p. 105-109).
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III

Quelque chose d’étrange se passait en tous les assistants, et quelque chose d’étrange se sentait dans le silence de mort qui suivit le jeu d’Albert. C’était comme si chacun voulait et ne pouvait exprimer ce que signifiait tout cela. Qu’est-ce que cela signifie ? une salle claire et chaude, des femmes capiteuses, l’aube derrière les fenêtres, le sang ému et l’impression pure des sons ? Mais personne n’essayait de dire ce que signifiait cela. Au contraire, presque tous, ne se sentant pas la force de se mettre tout à fait hors de ce que leur avait fait découvrir la nouvelle impression, se révoltaient contre elle.

— En effet, il joue vraiment bien, dit l’officier.

— Admirable ! répondit Delessov ; en cachette il essuyait ses joues avec sa manche.

— Cependant, messieurs, il est temps de partir, fit en se ressaisissant un peu, celui qui était couché sur le divan. Il faudrait lui donner quelque chose, messieurs. Faisons une quête. Albert était alors assis seul dans l’autre chambre, sur le divan. Les coudes appuyés sur ses genoux osseux, ses mains sales en sueur, il frottait son visage, ébouriffait ses cheveux, et se souriait d’un sourire heureux. La collecte était fructueuse. Delessov se chargea de la lui remettre.

En outre, l’idée était venue à Delessov, sur qui la musique avait produit une impression forte, inaccoutumée, de faire du bien à cet homme. Il avait songé à le prendre chez lui, à le vêtir, à lui trouver une position quelconque, enfin à l’arracher à sa pénible situation.

— Quoi, vous êtes fatigué ? demanda-t-il en s’approchant de lui. Albert sourit.

— Vous avez un vrai talent. Vous devriez vous occuper sérieusement de la musique, jouer en public.

— Je boirais volontiers, dit Albert comme s’éveillant.

Delessov apporta du vin ; le musicien en but avidement deux verres.

— Quel bon vin ! dit-il.

— Cette Mélancolie, quel beau morceau ! dit Delessov.

— Oh ! oui, oui, répondit en souriant Albert. Mais permettez… je ne sais pas à qui j’ai l’honneur de parler, peut-être êtes-vous comte ou prince, ne pourriez-vous pas me prêter un peu d’argent ? Il se tut un moment. — Je n’ai rien… — je suis pauvre… je ne pourrai vous le rendre.

Delessov rougit ; il se sentait gêné et se hâta de remettre au musicien l’argent recueilli.

— Je vous remercie beaucoup, fit Albert en saisissant l’argent. Et maintenant allons faire de la musique, je jouerai tant que vous voudrez, seulement donnez-moi quelque chose à boire, à boire, ajouta-t-il en se levant.

Delessov lui apporta encore du vin et l’invita à s’asseoir près de lui.

— Excusez-moi, si je vous parle franchement, dit Delessov. Votre talent m’a tant intéressé. Il me semble que vous êtes dans une situation pénible ?

Albert regardait tantôt Delessov, tantôt la maîtresse du logis qui venait d’entrer dans la chambre.

— Permettez-moi de vous offrir mes services, continua Delessov. Si vous avez besoin de quelque chose… je serais très heureux si, provisoirement, vous vous installiez chez moi ; je suis seul et peut-être pourrais-je vous être utile.

Albert sourit et ne répondit rien.

— Pourquoi ne remerciez-vous pas ? intervint la maîtresse du logis. C’est donc un bienfait pour vous, seulement je ne vous y engage pas, continua-t-elle en s’adressant à Delessov, et en hochant négativement la tête.

— Je vous suis très reconnaissant, dit Albert, en serrant dans ses mains humides la main de Delessov. Mais, maintenant, je vous prie, allons faire de la musique.

Les hôtes étaient déjà près de partir et, malgré toutes les exhortations d’Albert, ils sortirent dans l’antichambre.

Albert dit adieu à la maîtresse du logis, prit son chapeau usé à larges bords, une vieille almaviva d’été, son seul manteau d’hiver, et avec Delessov sortit sur le perron.

Quand Delessov s’assit avec sa nouvelle connaissance dans la voiture et sentit cette odeur repoussante de vin et de crasse dont le musicien était imprégné, il commença à regretter son acte, se reprocha la douceur enfantine de son cœur et son manque de raison. En outre tout ce que disait Albert était si sot et si banal, et à l’air il était devenu si ivre, que Delessov ressentit du dégoût : « Que ferai-je de lui ? » pensa-t-il.

Au bout d’un quart d’heure, Albert se tut, son chapeau tomba à ses pieds, lui-même s’affalait dans le coin de la voiture, et commençait à ronfler. Les roues grinçaient avec régularité sur la neige, la lumière faible de l’aube traversait à peine les vitres gelées de la voiture.

Delessov regarda son voisin. Le long corps enveloppé du manteau gisait inerte près de lui. Il semblait à Delessov qu’une tête allongée, avec un grand nez noir, se balançait sur ce corps. Mais en regardant de plus près, il vit que ce qu’il prenait pour le nez et le visage, était les cheveux, et que le vrai visage était plus bas. Il s’inclina et distingua les traits du visage d’Albert. Alors la beauté du front et de la bouche fermée, calme, le frappa de nouveau. Sous l’influence de la fatigue, des nerfs, de l’heure avancée sans sommeil, et de la musique entendue, Delessov, en regardant ce visage, se transportait de nouveau dans ce monde béni, entrevu cette nuit. De nouveau il se rappelait le temps heureux et magnanime de la jeunesse et il cessait de regretter son acte. À ce moment il aimait Albert sincèrement, ardemment, et se promettait fermement de lui faire du bien.