Album de vers et de prose (Verlaine)

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Album de vers et de proseLibrairie Nouvelle ; Librairie Universelle (Anthologie Contemporaine. vol. 58) (p. 1-12).



PAUL VERLAINE
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Album de Vers et de Prose
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MON RÊVE FAMILIER

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon cœur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? — Je l’ignore.
Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L’inflexion des voix chères qui se sont tues.

(Poèmes Saturniens).


LES INGÉNUS

Les hauts talons luttaient avec les longues jupes,
En sorte que, selon le terrain et le vent,
Parfois luisaient des bas de jambe, trop souvent
Interceptés ! — et nous aimions ce jeu de dupes.


Parfois aussi le dard d’un insecte jaloux
Inquiétait le col des belles sous les branchés,
Et c’étaient des éclairs soudains de nuques blanches,
Et ce régal comblait nos jeunes yeux de fous.

Le soir tombait, un soir équivoque d’automne :
Les belles, se pendant rêveuses à nos bras,
Dirent alors des mots si spécieux, tout bas,
Que notre âme depuis ce temps tremble et s’étonne.

(Fêtes galantes).


LE FAUNE

Un vieux faune de terre cuite
Rit au centre des boulingrins,
Présageant sans doute une suite
Mauvaise à ces instants sereins.

Qui m’ont conduit et t’ont conduite,
Mélancoliques pélerins.
Jusqu’à cette heure dont la fuite
Tournoie au son des tambourins.

(Fêtes galantes).


L’AMOUR PAR TERRE

Le vent de l’autre nuit a jeté bas l’Amour
Qui, dans le coin le plus mystérieux du parc
Souriait en bandant malignement son arc,
Et dont l’aspect nous fit tant songer tout un jour !

Le vent de l’autre nuit l’a jeté bas ! le marbre
Au souffle du matin tournoie, épars. C’est triste
De voir le piédestal, où le nom de l’artiste
Se lit péniblement parmi l’ombre d’un arbre,

Oh ! c’est triste de voir debout le piédestal,
Tout seul ! et des pensers mélancoliques vont
Et viennent dans mon rêve où le chagrin profond
Evoque un avenir solitaire et fatal.

Oh ! c’est triste. — Et toi-même, est-ce pas ? est touchée
D’un si dolent tableau, bien que ton œil frivole
S’amuse au papillon de pourpre et d’or qui vole
Au-dessus des débris dont l’allée est jonchée.

(Fêtes galantes).


En robe grise et verte avec des ruches,
Un jour de juin que j’étais soucieux,
Elle apparût souriante à mes yeux
Qui l’admiraient sans redouter d’embûches ;

Elle alla, vint, revint, s’assit, parla,
Légère et grave, ironique, attendrie :
Et je sentais en mon âme assombrie,
Comme un joyeux reflet de tout cela ;

Sa voix, étant de la musique fine,
Accompagnait délicieusement
L’esprit sans fiel de son babil charmant
Où la gaîté d’un cœur bon se devine.

Aussi soudain fus-je après le semblant
D’une révolte aussitôt étouffée,
Au plein pouvoir de la petite Fée
Que depuis lors je supplie en tremblant.

(La bonne chanson).


Le foyer, la lueur étroite de la lampe ;
La rêverie avec le doigt contre la tempe
Et les yeux se perdant parmi les yeux aimés ;
L’heure du thé fumant et des livres fermés ;
La douceur de sentir la fin de la soirée ;
La fatigue charmante et l’attente adorée
De l’ombre nuptiale et de la douce nuit,
Oh ! tout cela, mon rêve attendri le poursuit
Sans relâche, à travers toutes remises vaines,
Impatient des mois, furieux des semaines !

(La bonne chanson).


Donc, ce sera par un clair jour d’été :
Le grand soleil, complice de ma joie,
Fera, parmi le satin et la soie,
Plus belle encore votre chère beauté ;

Le ciel tout bleu, comme une haute tente,
Frissonnera somptueux à longs plis
Sur nos deux fronts heureux qu’auront pâlis
L’émotion du bonheur et l’attente ;


Et quand le soir viendra, l’air sera doux
Qui se jouera, caressant dans vos voiles,
Et les regards paisibles des étoiles
Bienveillamment souriront aux époux.

(La bonne chanson).


Il pleut doucement sur la ville.

(Arthur Rimbaud).

Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville,
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur ?

O bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un cœur qui s’ennuie
O le chant de la pluie !

Il pleure sans raison
Dans ce cœur qui s’écœure.
Quoi ! nulle trahison ?
Ce deuil est sans raison.

C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi,
Sans amour et sans haine,
Mon cœur a tant de peine !

(Romances sans paroles).


GREEN

Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches,
Et puis voici mon cœur, qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches,
Et qu’à vos yeux si beaux l’humble présent soit doux.

J’arrive tout couvert encore de rosée
Que le vent du matin vient glacer à mon front.
Souffrez que ma fatigue, à vos pieds reposée,
Rêve des chers instants qui la délasseront.

Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête
Toute sonore encor de vos derniers baisers ;
Laissez-la s’apaiser de la bonne tempête,
Et que je dorme un peu puisque vous reposez.

(Romances sans paroles).


Sagesse d’un Louis Racine, je t’envie !
O n’avoir pas suivi les leçons de Rollin,
N’être pas né dans le grand siècle à son déclin,
Quand le soleil couchant, si beau, dorait la vie,


Quand Maintenon jetait sur la France ravie,
L’ombre douce et la paix de ses coiffes de lin,
Et royale abritait la veuve et l’orphelin,
Quand l’étude de la prière était suivie,

Quand poète et docteur, simplement, bonnement,
Communiaient avec des ferveurs de novices,
Humbles servaient la Messe et chantaient aux offices,

Et, le printemps venu, prenaient un soin charmant
D’aller dans les Auteuils cueillir lilas et roses
En louant Dieu, comme Garo, de toutes choses !

(Sagesse).


Gaspard Hauser chante :

Je suis venu, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles.
Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m’ont pas trouvé malin.

A vingt ans un trouble nouveau
Sous le nom d’amoureuses flammes
M’a fait trouver belles les femmes !
Elles ne m’ont pas trouvé beau.

Bien que sans patrie et sans roi
Et très brave ne l’étant guère,
J’ai voulu mourir à la guerre :
La mort n’a pas voulu de moi,

Suis-je né trop tôt ou trop tard ?
Qu’est-ce que je fais en ce monde ?
O vous tous, ma peine est profonde :
Priez pour le pauvre Gaspard !

(Sagesse).


ART POÉTIQUE

De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Il faut aussi que tu n’ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l’Indécis au Précis se joint.

C’est des beaux yeux derrière des voiles,
C’est le grand jour tremblant de midi,
C’est, par un ciel d’automne attiédi.
Le bleu fouillis des claires étoiles !

Car nous voulons la Nuance encor.
Pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !

Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L’Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l’Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine !

Prends l’éloquence et tords-lui son cou !
Tu feras bien, en train d’énergie.
De rendre un peu la Rime assagie,
Si l’on n’y veille, elle ira jusqu’où ?

O qui dira les torts de la Rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d’un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ?

De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée
Vers d’autres cieux à d’autres amours.

Que ton vers soit la bonne aventure
Éparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym....
Et tout le reste est littérature.

(Jadis et naguère).


PARSIFAL

Parsifal a vaincu les Filles, leur gentil
Babil et la luxure amusante — et sa pente
Vers la Chair de garçon vierge que cela tente
D’aimer les seins légers et ce gentil babil ;

Il a vaincu la Femme belle, au cœur subtil,
Étalant ses bras et sa gorge excitante ;
Il a vaincu l’Enfer et rentre sous la tente
Avec un lourd trophée à son bras puéril,

Avec la lance qui perça le Flanc suprême !
Il a guéri le roi, le voici roi lui-même,
Et prêtre du très saint Trésor essentiel.

En robe d’or il adore, gloire et symbole,
Le vase pur où resplendit le Sang réel.
— Et, ô ces voix d’enfants chantant dans la coupole !

(Amour).


Extrait du Poème LUCIEN LÉTINOIS

La Belle au Bois dormait. Cendrillon sommeillait.
Madame Barbe-bleue ? elle attendait ses frères ;
Et le petit Poucet, loin de l’ogre si laid,
Se reposait sur l’herbe en chantant des prières.

L’Oiseau couleur-de-temps planait dans l’air léger
Qui caresse la feuille au sommet des bocages
Très nombreux, tout petits, et rêvant d’ombrager
Semaille, fenaison, et les autres ouvrages.


Les fleurs des champs, les fleurs innombrables des champs,
Plus belles qu’un jardin où l’Homme a mis ses tailles,
Ses coupes et son goût à lui, — les fleurs des gens ! —
Flottaient comme un tissu très fin dans l’or des pailles,

Et, fleurant simple, ôtaient au vent sa crudité,
Au vent fort mais alors atténué, de l’heure
Où l’après-midi va mourir. Et la bonté.
Du paysage au cœur disait : Meurs ou demeure !

Les blés encore verts, les seigles déjà blonds
Accueillaient l’hirondelle en leur flot pacifique.
Un tas de voix d’oiseaux criait vers les sillons
Si doucement qu’il ne faut pas d’autre musique…

Peau-d’Ane rentre. On bat la retraite — écoutez ! —
Dans les états voisins de Riquet-à-la-Houppe,
Et nous joignons l’auberge, enchantés, esquintés,
Le bon coin où se coupe et se trempe la soupe !

(Amour).


Le petit coin, le petit nid
  Que j’ai trouvés,
Les grands espoirs que j’ai couvés,
  Dieu les bénit.
Les heures des fautes passées
  Sont effacées
Au pur cadran de mes pensées.

L’innocence m’entoure et toi
  Simplicité.
Mon cœur par Jésus visité
  Manque de quoi ?
Ma pauvreté, ma solitude,
  Pain dur, lit rude,
Quel soin jaloux ! l’exquise étude !

L’âme aimante au cœur fait exprès.
  Ce dévouement,
Viennent donner un dénouement
  Calme et si frais
A la détresse de ma vie
  Inassouvie
D’avoir satisfait toute envie !

Seigneur, ô merci N’est-ce pas
  La bonne mort ?
Aimez mon patient effort
  Et nos combats.
Les miens et moi, le ciel nous voie
  Par l’humble voie
Entrer, Seigneur, dans Votre joie.

(Amour)


J’ai la fureur d’aimer. Mon cœur si faible est fou.
N’importe quand, n’importe quel et n’importe où,
Qu’un éclair de beauté, de vertu, de vaillance
Luise, il s’y précipite, il y vole, il s’y lance,
Et, le temps d’une étreinte, il embrasse cent fois
L’être ou l’objet qu’il a poursuivi de son choix ;
Puis, quand l’illusion a replié son aile,

Il revient triste et seul bien souvent, mais fidèle,
Et laissant aux ingrats quelque chose de lui,
Sang ou chair. Mais, sans plus mourir dans son ennui.
Il embarque aussitôt pour l’île des Chimères
Et n’en apporte rien que des larmes amères
Qu’il savoure, et d’affreux désespoirs d’un instant,
Puis rembarque.
Puis rembarque. — Il est brusque et volontaire tant
Qu’en ses courses dans les infinis il arrive,
Navigateur têtu, qu’il va droit à la rive,
Sans plus s’inquiéter que s’il n’existait pas
De l’écueil proche qui met son esquif à bas.
Mais lui, fait de l’écueil un tremplin et dirige
Sa nage vers le bord. L’y voilà. Le prodige
Serait qu’il n’eût pas fait avidement le tour,
Du matin jusqu’au soir et du soir jusqu’au jour,
Et le tour et le tour encor du promontoire,
Et rien ! Pas d’arbres ni d’herbes, pas d’eau pour boire,
La faim, la soif, et les yeux brûlés du soleil,
Et nul vestige humain, et pas un cœur pareil !
Non pas à lui, — jamais il n’aura son semblable —
Mais un cœur d’homme, un cœur vivant, un cœur palpable,
Fût-il faux, fût-il lâche, un cœur ! quoi, pas un cœur !
Il attendra, sans rien perdre de sa vigueur
Que la fièvre soutient et l’amour encourage,
Qu’un bateau montre un bout de mât dans ce parage,
Et fera des signaux qui seront aperçus,
Tel il raisonne. Et puis fiez-vous là-dessus ! —
Un jour il restera non vu, l’étrange apôtre.
Mais que lui fait la mort, sinon celle d’un autre ?
Ah, ses morts ! Ah, ses morts, mais il est plus mort qu’eux !
Quelque fibre toujours de son esprit fougueux
Vit dans leur fosse et puise une tristesse douce ;
Il les aime comme un oiseau son nid de mousse ;
Leur mémoire est son cher oreiller, il y dort,
Il rêve d’eux, les voit, cause avec et s’endort
Plein d’eux que pour encor quelque effrayante affaire
J’ai la fureur d’aimer. Qu’y faire ? Ah ! laisser faire !

(Amour).



Mémoires d’un Veuf

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NUIT NOIRE



Le boulevard Sébastopol bruit et poudroie dans le soleil d’une belle après-midi de janvier.

Le froid est vif. Collets de fourrures et cache-nez se dressent et s’enroulent autour des cous masculins.

Les femmes bien mises sont très malheureuses avec leurs manchons de poupées et leurs Gainsboroughs sans voilettes. L’ouvrière et la bonne vieille se sont serré sur la nuque la capeline réputée laide mais prouvée commode. Le gamin bat du pied et le cocher des bras. Il fait bon marcher après déjeuner en humant un cigare bien sec. Délicieux ce temps-là.

Mais que de pauvres, donc ! Des tas de culs-de-jatte à grosse moustache goguenarde, des bonnes aventures de toute couleur à leur boutonnière, rampent et glapissent, une flotte d’Italiens mâles et femelles rougoie et pue au son de la cornemuse et du violon, les manchots traditionnels et les estropiés de tous les membres possibles ou autres fourmillent et encombrent.

Que ces pauvres sont insolents ! Sans exception ! Et qu’ils seraient effrayants si l’on n’était sceptique en diable et un parisien pour de bon !

Le Veuf ainsi s’exclame et serre son porte-monnaie d’ailleurs assez plat sur sa poche de pantalon, à travers son ulster pelucheux et un veston de chez un Godchau, cette Cour-des-miracles circulante ne lui disant rien qui vaille, et il continue sa course. Soudain son regard tombe dans une porte-cochère surmontée d’un ou plusieurs Weill, Lévy, Mayer, en lettres d’or longues comme la barbe d’Aaron, flanquée de panonceaux flambants et de menus à la craie sur des demi-cylindres en tôle noire. — Ô douceur ! un petit garçon d’à-peu-près dix ans, d’un blond faible sous sa casquette bien brossée, pâle et rose au possible, et que drape, ou presque, sa blouse noire très propre, tant le pauvre enfant est maigre, là se tient assis les pieds dans une chancelière vieille, avec une timbale d’étain dans ses mains chaussées de moufles. Un écriteau suspendu sur sa poitrine de poitrinaire porte, hélas ! Aveugle depuis deux ans par suite de maladie.

Quoi, la chétive créature aux traits honnêtes, à la mise qui indique les soins d’une veuve incapable elle-même de travailler mais encore et pour toujours douée de ce cornélien amour-propre de l’amour maternel qui ne veut pas d’autre enseigne d’infirmité ni de pauvreté pour son fils que le trop véridique écriteau et le témoignage cruel des yeux sans regards, — quoi, ce petit a vu la lumière il n’y a pas encore longtemps, comme tant d’autres et tant de millions et de milliards d’autres il a vu le soleil, les étoiles, les nuages, les arbres, des joujous, des passants, des régiments, sa mère !

Et le Veuf s’arrête, infiniment ému. Il fouille dans sa maigre poche, opération lente à cause de l’ulster et du veston à retrousser, et de gants fourrés du Louvre à défaire, et c’est d’une main presque tremblante, en poire (telle celle d’une vraie dévote dans l’aumônière de Monsieur le Curé) qu’il dépose en quelque sorte au fond de la timbale d’étain, comme par crainte d’offenser la fierté des yeux morts pourtant du seul vrai pauvre d’entre cette foule de pauvres, une petite pièce, — d’or ou d’argent, sa main gauche ne le sait pas…

Ceci si doucement fait, si discret, et avec une fuite si glissante et comme pudique, que le petit aveugle s’écrie d’une voix cassée, mais combien pénétrante :

— Merci, madame !



NUIT BLANCHE


Deux ombres fort élégantes se sont rencontrées dans le clair-de-lune d’une nuit de janvier dernier.

Très élégantes, ces ombres, il faut y insister, mais un peu titubantes. Hautes d’ailleurs et même hautaines. Mais un peu titubantes, là !

L’ivresse ? Certes ! l’orgueil, oui-dà ! Tort d’une part, ô évidemment. Mais si, mais tant, mais tellement raison de l’autre part.

Et d’un parisien, ces ombres ! (Car nous avons décidément affaire à des fantômes. Être un fantôme, pas facile, mais très bien porté dans cette flemme actuelle).

L’un des spectres est maigre. L’autre aussi. L’un imberbe, chauve, sans sourcils ni cils et la tête nue avec un capuchon tombant derrière de côté, le capuchon de son camail à tout petits boutons déboutonnés. Costume collant sous des plis, roussâtre. Souliers trop longs peut-être éculés.

L’autre, chevelure grise et toute jeune et abondante sous un haut-de forme à la soie vaguement en coup-de-vent, barbe n’importe comme, un peu effilée ; humide d’absinthe et de baisers.

Des spectres pas comme d’autres, ô que nenni !

Ne pas oublier leurs yeux superbes comme on n’en voit plus assez.

La rencontre a commencé par n’être pas cordiale. Même des coups ont plu.

« Le théâtre représente » la place de Grève, à deux heures et demie du matin, alors que la brasserie elle-même du square Saint-Jacques vient de prier les derniers noctambules du quartier de s’en aller, et l’ombre de galbe moyen-âge a demandé, avec quelque chose de pointu dans la main, quelque chose comme la bourse ou la vie à l’ombre chic Louis-Philippe.

D’où rixe, — puis une explication ensuite de laquelle, bras-dessus, bras-dessous, François Villon et Alfred de Musset arpentent à loisir les alentours du machin trop blanc où il y a des grands hommes dans des niches lourdes, sur des noms et sous des dates en caractères laids.

— À propos, maître, dit feu Musset en mâchonnant une ombre de cigare éteint à moitié, que dites-vous de cette bâtisse-ci ?

— Je dis, très doux fils, qu’elle est bien neuve et peu traditionnelle pour un Parloir, même moderne, aux bourgeois.

— C’est que, vous savez, la Politique l’a dernièrement passée au feu, qu’ils ont dû la reconstruire, et que, pierre nouvelle manque de patine, et non sans quelque raison pour cela.

— Sous réserve d’une nouvelle flambée patinatoire, sans doute.

— Aucun. Mais enfin, moi, tout de même, d’un mal je vois sortir un bien et je trouve çà sous la nuit, lunaire, et par le soleil, grec en diable.

— Moi je ne trouve çà ni comme ci ni comme çà, excusez la brutalité. Je n’aimais point trop l’autre Parloir qui était monotone comme cigale et plat comme punaise. Encore avait-il son histoire, niaise un grand tantinet, mais sanglante assez et même tumultuaire trop. Celui-ci…

— Attendez encore un petit, bon Villon…

— Ça c’est juste… Mais j’ai peur d’un incendie qui finirait tout avant que rien n’ait commencé.

Hic jacet lepus en effet. Laissez-moi nonobstant, père, penser qu’au moins la face centrale de l’absurde édifice n’est pas plus mal que çà, avec ces vitres de taverne et ses chevaliers en or, rappel de priviléges précieux même à ces gens-ci.

— Oui, oui, d’accord de tout mon cœur. D’ailleurs je me rigole un peu de ces statues sans nombre de Parisiens où vous n’êtes pas, Musset.

— Et moi, Villon, j’enrage et je m’esclaffe aussi de ne vous y pas voir non plus. Quand à moi, pauvre mauvais rimeur…

— Tû, tû, tû, tû !

— Non là, vrai !

— Dites, vous devez connaître de bons coins nocturnes. Conduisez-m’y, voulez-vous ?

— En route alors !…

Et, après passablement de hautes aventures, les deux bons poètes finirent leur nuit au poste, comme il fallait.



BALLADE
POUR NOUS ET NOS AMIS


Quelques-uns dans tout ce Paris,
Nous vivons d’orgueil et de dèche.
D’alcool bien que trop épris
Nous buvons surtout de l’eau fraîche
En cassant la croûte un peu sèche.
A d’autres la truffe et les vins
Et la beauté jamais revêche.
Nous sommes les bons écrivains.

Phœbé quand tous les chats sont gris
Profile de sa pointe rêche
Nos corps par la gloire nourris
Qui s’effilent en os de seiche
Et Phœbus nous lance sa flèche.
La nuit nous berce en songes vains
Sur des lits de noyaux de pêche.
Nous sommes les bons écrivains.

Beaucoup de beaux esprits ont pris
L’enseigne de l’homme qui bêche
Et Lemerre tient les paris.
Plus d’un encore se dépêche
D’essayer d’entrer par la brêche,
Mais Vanier, à la fin des fins,
Eut seul de la chance à la pêche.
Nous sommes les bons écrivains


— ENVOI —

Rien que la bourse chez nous pêche,
Princes, régnons doux et divins.
Quoi que l’on pense ou que l’on prêche,
Nous sommes les bons écrivains.

Paul Verlaine.