Aller au contenu

Album primo-avrilesque

La bibliothèque libre.

ALPHONSE ALLAIS


Album Primo-Avrilesque
COMPOSÉ


1o D’une spirituelle préface par l’auteur ;

2o De sept magnifiques planches gravées en taille-douce et de différentes couleurs ;

3o D’une seconde Préface presque aussi spirituelle que la première,

Et enfin

D’une marche funèbre spécialement composée pour les funérailles d’un grand homme sourd.

PRIX : UN FRANC


Paris. PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR, 28 bis, que de Richelieu
PRÉFACE
Séparateur



C’était en 18… (Ça ne nous rajeunit pas, tout cela.)

Amené à Paris par un mien oncle, en récompense d’un troisième accessit d’instruction religieuse brillamment enlevé sur de redoutables concurrents, j’eus l’occasion de voir, avant qu’il ne partit pour l’Amérique, enlevé à coups de dollars, le célèbre tableau à la manière noire, intitulé :

COMBAT DE NEGRES DANS UNE CAVE, PENDANT LA NUIT[1]

L’impression que je ressentis à la vue de ce passionnant chef-d’œuvre ne saurait relever d’aucune description.

Ma destinée m’apparut brusquement en lettres de flammes.

— Et moi aussi je serai peintre ! m’écriai-je en français (j’ignorais alors la langue italienne, en laquelle d’ailleurs je n’ai, depuis, fait aucun progrès).[2]

Et quand je disais peintre, je m’entendais : je ne voulais pas parler des peintres à la facon dont on les entend le plus généralement, de ridicules artisans qui ont besoin de mille couleurs différentes pour exprimer leurs pénibles conceptions.

Non !

Le peintre en qui je m’idéalisais, c’était celui génial à qui suffit pour une toile une couleur : l’artiste, oserais-je dire, monochroïdal.

Après vingt ans de travail opiniâtre, d’insondables déboires et de luttes acharnées, je pus enfin exposer une première œuvre :

PREMIÈRE COMMUNION DE JEUNES FILLES CHLOROTIQUES
par un temps de neige

Une seule Exposition m’avait offert son hospitalité, celle des Arts incohérents, organisée par un nommé Jules Lévy, à qui, pour cet acte de belle indépendance artistique et ce parfait détachement de toute coterie, j’ai voué une reconnaissance quasi durable.

Si j’ajoutais un mot à ces dires, ce serait un mot de trop.

Mon ŒUVRE parlera pour moi !

ALPHONSE ALLAIS.









Marche Funèbre

Composée pour les
Funérailles d’un grand homme sourd
Précédée d’une Préface de l’Auteur
PRÉFACE
Séparateur



L’auteur de cette Marche funèbre s’est inspiré, dans sa composition, de ce principe, accepté par tout le monde, que les grandes douleurs sont muettes.

Les grandes douleurs étant muettes, les exécutants devront uniquement s’occuper à compter des mesures, au lieu de se livrer à ce tapage indécent qui retire tout caractère auguste aux meilleures obsèques.

A. A.



  1. On trouvera plus loin la reproduction de cette admirable toile. Nous la publions avec la permission spéciale des héritiers de l’auteur.
  2. Allusion, sans doute, à la fameuse parole : Anch’ io son pittore.