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Alexandre le Grand (Luzel)

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Alexandre le Grand
Mélusine, III, 1886-1887



ALEXANDRE-LE-GRAND.


CONTE POPULAIRE DE LA BASSE-BRETAGNE.




Le titre est impropre, mais je le conserve tel qu’il m’a été donné par le conteur.

L’Alexandre-le-Grand de l’histoire, le fils de Philippe de Macédoine, n’a rien de commun avec le héros ignorant et grossier de ce conte assez décousu, composé d’épisodes empruntés à différentes fables et maladroitement juxtaposés, plutôt que liés ensemble. Un souvenir vague de Gargantua paraît sensible, dans quelques passages. — F.M.L.

[Ce mélange d’épisodes de diverses provenances donne justement son principal intérêt à ce conte : on y voit en effet, mieux qu’ailleurs, comment les contes sont souvent formés de traits et d’incidents divers, réunis par la mémoire ou par l’esprit inventif d’un conteur. — H. G.].

Il y avait une fois deux époux riches, au château du Pont-Blanc, en Plouaret. Ils n’avaient qu’un fils, qui n’était pas arrivé des premiers à la distribution de l’intelligence, mais il était très fortement constitué. Il s’appelait Fanch. À l’âge de quatorze ans, il ne savait encore ni pater ni noster, ni même faire le signe de la croix. Il avait pourtant été baptisé.

Un dimanche, il alla au bourg et, en voyant les paroissiens entrer dans l’église, il demanda : — Que vont faire ces gens-là dans cette grande grange ?

— C’est l’église, lui répondit-on, et ils vont à la messe.

— Qu’est-ce que c’est que l’église et la messe ? demanda-t-il encore.

Il entre aussi dans l’église et, en voyant le prêtre à l’autel et les fidèles qui s’agenouillent, se lèvent, font le signe de la croix et chantent, il se met à rire bruyamment et dit : — Tous ces gens sont sans doute ivres ou fous.

De retour à la maison, il raconta ce qu’il avait vu et demanda à sa mère : — Qu’est-ce que tout cela signifie ?

— C’est une église, mon enfant, où l’on célébrait la sainte messe. Il faut que je t’apprenne le catéchisme et que tu fasses aussi tes pâques.

— Pourquoi diable ? dit le père, en entendant cela. Fanch était emporté et violent et il battait et maltraitait les enfants qu’il rencontrait et même les grandes personnes.

Le dimanche suivant, il alla encore au bourg et entra dans l’église, à cheval. Plusieurs crurent que c’était le diable en personne et s’enfuirent saisis de frayeur. — C’est cet imbécile de Fanch du Pont-Blanc, qui ne respecte rien, dirent ceux qui le connaissaient. Le recteur vint à lui et lui dit : — Respecte au moins la maison de Dieu, malheureux ! Va-t’en !

— La maison de Dieu ? dit Fanch, je ne connais pas. Le recteur, comprenant qu’il n’obtiendrait rien de cette brute par la raison et en lui parlant sévèrement, s’adoucit et lui dit : — Allez chez moi, au presbytère, mon ami, et dites de vous servir à manger et à boire ; j’arriverai aussi bientôt.

Et Fanch alla au presbytère et dit à la servante du recteur de lui donner à manger et à boire. Mais la servante lui répondit qu’elle ne le connaissait pas et qu’elle ne lui donnerait ni à manger ni à boire, avant l’arrivée de son maître. Fanch l’appelle vieille sorcière, lui donne un coup de pied au derrière, puis ouvre les buffets et les armoires, prend tout ce qu’il y trouve de nourriture et de boisson et se met à l’œuvre. Le domestique accourt aux cris de la servante et, voyant ce qui se passait : — Vous n’êtes pas ici dans une auberge, dit-il, et vous allez sortir immédiatement, ou j’appelle les archers pour vous mettre en prison.

Pour toute réponse, Fanch lui donne un coup de pied dans le derrière et l’envoie dans la cour par la fenêtre. On le laissa tranquille alors, et il mangea et but tout ce qui lui tomba sous la main et s’enivra.

Le recteur se hâta de dire sa messe et accourut aussitôt. Il se mit à sermoner Fanch, paternellement, lui disant : — Mon pauvre enfant, j’ai pitié de toi ; tes parents ne t’ont donné nulle instruction religieuse et ne t’ont jamais parlé de Dieu ; tu ne sais même pas faire le signe de la croix !… Il lui parla longuement de cette façon et Fanch, qui avait le vin tendre et n’était pas méchant au fond, l’écoutait en silence et finit par pleurer et demander à se confesser.

Le prêtre le confessa et lui dit qu’il ne pouvait pas lui donner l’absolution et qu’il fallait aller trouver le pape, à Rome.

Fanch retourne à la maison, tout triste.

— D’où reviens-tu de la sorte ? lui demanda son père.

— Du bourg, de chez le recteur.

— Comment, tu as été chez le recteur ?

— Oui, mon père, et à l’église aussi, à cheval.

— Comment, tu es entré à cheval dans l’église !

Ah ! la bonne farce ; mon fils est allé à cheval dans leur église !…

Et le vieux seigneur riait et était fier de son fils.

— Vous m’avez mal élevé, mon père, vous m’avez mis dans une mauvaise voie, mais je veux l’abandonner, dès aujourd’hui. Je me suis confessé au recteur et il m’envoie à Rome demander l’absolution de mes péchés, car le pape seul peut me la donner, paraît-il. Je veux partir immédiatement.

— Que diable me contes-tu là ? dit le vieux seigneur, tout ébahi d’entendre un pareil langage, dans là bouche de son fils. Tu plaisantes, sûrement, mais je te défends de remettre les pieds chez le recteur.

— Je parle sérieusement, mon père, et la preuve en est que je pars dès demain matin pour Rome.

— Mille malédictions ! Je te tuerai plutôt ?

Les imprécations et les menaces ne purent rien contre la résolution bien arrêtée de Fanch, et il partit le lendemain, après avoir pris congé du recteur et reçu sa bénédiction. Il marche jour et nuit, toujours à pied, ne vivant que d’aumônes, car il n’avait pas emporté d’argent de la maison, et couchant à la belle étoile. À force de marcher, il finit par arriver à Rome, dans un état pitoyable, presque nu et maigre comme un squelette. Des enfants le suivent en criant et en lui jetant des pierres et des ordures. Un vieillard l’accoste et lui demande :[1]

— Vous êtes étranger, mon pauvre homme ?

— Oui, répondit-il, je viens de la Basse-Bretagne.

— Qu’êtes-vous venu chercher ici ?

— Je suis venu pour me prosterner aux pieds de Notre-Saint-Père le pape et lui demander l’absolution de mes péchés, car je suis un grand pêcheur.

Le vieillard le protège contre les gamins de la ville et le conduit jusqu’à la porte du palais du pape.

Il est introduit en la présence du Saint-Père, qui reçoit sa confession et l’envoie pour huit jours à la chambre de pénitence avec un peu de pain et une cruche d’eau. On le descend dans un souterrain obscur et humide, où on l’oublie. Ce ne fut qu’au bout de un an et un jour que le pape, ayant un nouveau pénitent à envoyer à la chambre de pénitence, se souvint enfin de Fanch. Le pauvre homme y sera sans doute mort, se dit-il.

On alla chercher le mort en procession, afin de lui rendre les derniers devoirs. On le trouva encore en vie, et tout le monde cria au miracle.

— Comment avez-vous vécu jusqu’aujourd’hui, mon pauvre homme ? lui demanda le pape.

— Un ange venait tous les jours m’apporter à manger et à boire.

— C’est un miracle visible de la part de Dieu : désormais vous resterez près de moi et ne me quitterez plus.

— L’ange qui m’apportait à manger et à boire m’a aussi dit que je connaîtrais désormais le présent et l’avenir.

Et, en effet, il pouvait prédire l’avenir, dès sa sortie de la chambre de pénitence, mais il n’en disait rien à personne.

Au bout d’une année passée auprès du Saint-Père, il voulut-retourner dans son pays.

— Reste avec moi, lui dit le pape.

— Non, je veux retourner auprès de mon père.

Le pape lui donne un cheval et de l’argent et il se met en route.

Il arrive à Paris et se rend au palais du roi. Il rencontre dans la cour du palais un monsieur de son pays, qui était député et ami du roi : — Je voudrais, lui dit-il, parler au roi et à la reine.

— C’est très bien, mais je t’ai connu un terrible gars, au pays, et je crains que tu ne commettes quelque incongruité. Que veux-tu leur dire ?

— La vérité et rien que la vérité, car je la connais. On le présente au roi et il lui dit :

— Sire, je voudrais vous dire quelque chose qui vous intéresse fort.

— Qu’est-ce donc ? parlez.

— Vous avez une femme comme il n’en existe pas une autre au monde.

— Comment cela ?

— Elle est enceinte depuis sept mois, et elle portera encore sept ans dans son sein l’enfant qui doit naître d’elle, et il viendra au monde avec une épée nue dans la main droite, et il criera aussitôt : — À téter ?

— Comment savez-vous cela ? demanda le roi, étonné.

— Je l’ai lu sur l’oreille d’une souris.

— Vous vous moquez de moi.

Et Fanch fut jeté en prison.

Un an après, une servante, en balayant la chambre de la reine, amena avec son balai une chauve-souris de dessous son lit : — Tiens ! dit-elle, une chauve-souris qui se cachait sous le lit de la reine ; ses oreilles brillent comme l’or et il me semble qu’il y a quelque chose d’écrit dessus.

Et elle y lut en effet ce qui suit : « La reine accouchera, après l’avoir porté sept ans et sept mois dans son sein, d’un enfant qui remplira le monde de sa renommée et sera appelé Alexandre-le-Grand. Il naîtra avec une épée nue à la main droite et, dès qu’il verra le jour, il criera : à téter ! » — Jésus, mon Dieu ! s’écria la servante. Et elle courut vers le roi et lui dit :

— Venez vite, Sire, venez voir ?

— Qu’est-ce donc ? demanda le roi.

— Une merveille, un miracle !

Et le roi ayant lu l’inscription sur l’oreille de la chauve-souris, en fut aussi très étonné et dit : — Eh bien ! il y a un an qu’un inconnu m’a prédit ce que je vois et d’autres choses plus étonnantes encore, et je l’ai fait jeter en prison.

Il donna l’ordre aussitôt de lui amener le prisonnier.

— Je regrette, mon brave homme, lui dit-il, de n’avoir pas cru à vos paroles et de vous avoir traité comme je l’ai fait. Demandez-moi ce que vous voudrez et je vous l’accorderai.

— Je demande seulement que vous me fassiez député ; je vous ai dit la vérité et je continuerai de vous la dire.

— Je vous fais député, lui dit le roi, et vous resterez toujours près de moi.

La reine se trouvait souvent indisposée. Le roi ne lui avait rien dit de ce qu’il savait, pour ne pas l’effrayer.

Quand les sept ans et sept mois furent accomplis, elle donna le jour à un enfant d’une dimension et d’une force prodigieuses, qui, aussitôt né, sauta d’un bond au milieu de la chambre, brandissant de sa main droite une épée nue et cria d’une forte voix : — À téter, ma mère !

— Jésus ! s’écria la reine effrayée, que signifie ceci ? Jamais on n’a vu pareille chose.

On lui fit venir une nourrice. Mais il la repoussa en disant : — Je ne veux pas de vous, c’est ma mère elle-même qui me donnera à téter. Et il faisait le diable et demandait toujours sa mère. On le conduit à sa mère : — C’est vous, lui dit-il, qui me nourrirez de votre lait, car je n’en veux d’aucune autre.

Sa mère lui donna à téter. Au bout de huit jours, il était si grand et si fort qu’on le sevra.

Il avait deux frères aînés, nommés Charles et Henry, et dont l’un avait douze ans et l’autre dix. Alexandre les maltraitait souvent et ils ne l’aimaient pas. Ils complotèrent de le tuer. Un jour, ils coururent sur lui, leurs épées nues à la main. — Allons ! les enfants, leur dit tranquillement Alexandre, il ne faut pas essayer de jouer à ce jeu-là avec moi. Et il se contenta de leur tirer les oreilles. D’autres fois, il les prenait et les soulevait de terre, un de chaque main, et les choquait l’un contre l’autre. Un jour, voyant un soldat en faction près du palais de son père, il lui demanda : — Que fais-tu là ?

— Je monte la garde, répondit le soldat.

Il voulut lui enlever son fusil, mais le soldat le piqua avec sa bayonnette et Alexandre le prit alors par le fond de la culotte et le jeta dans les douves du château. Une autre fois, il enfonça la porte du magasin d’un marchand de vin et saoula toute la garnison. Les plaintes arrivaient de tous côtés au roi et il était fort embarrassé et ne savait que faire. Charles et Henry lui déclarèrent, un jour, qu’ils ne pouvaient plus vivre à la cour avec Alexandre, et qu’ils voulaient voyager au loin. Alexandre manifesta le désir de partir avec eux. — Non, lui dit son père, puisqu’ils s’en vont parce qu’ils ne peuvent plus vivre avec vous.

— Je les suivrai quand même, répondit-il.

On l’enferma dans une tour de pierre, sur laquelle il y avait douze portes de fer. On lui jetait à manger, du haut de la tour, car personne n’osait l’approcher.

Un matin, comme Charles et Henry étaient à cheval, dans la cour, et faisaient leurs adieux à leur père et à leur mère, avant de partir, Alexandre parut tout à coup (il avait brisé les douze portes de fer de sa prison), et cria :

— Attendez-moi un peu, je veux partir avec vous, comme je vous l’ai déjà dit.

Il fallut le laisser faire à sa tête, puisqu’on ne pouvait l’en empêcher. Ils partent donc tous les trois ensemble. Ils marchent et marchent. Ils arrivent à la mer.

— Allons sur mer, dit Alexandre.

— Comment ? puisque nous ne voyons aucune embarcation, dirent les deux autres.

— Il y a des arbres ici, et nous ferons un radeau.

Et le voilà qui se met à arracher des arbres, aussi facilement que si c’eût été du chanvre. Ils construisent un radeau et s’embarquent avec des provisions pour sept ans et de la toile à voile, car l’argent ne leur manquait pas. Après une longue et périlleuse navigation, ils débarquèrent dans une île, au milieu de laquelle s’élevait une haute montagne. Henry gravit la montagne pour aller chercher des provisions, car ils en manquaient.

Parvenu au sommet, il y trouve une grande plaine, au milieu de laquelle est un beau château. Un géant vient à lui et lui demande :

— Que viens-tu chercher par ici, ver de terre ?

— Je viens chercher des provisions.

— Attends, je vais t’en donner, des provisions.

Et il le prend, le met sous son bras et va avec lui à un grand étang, où dix mille hommes étaient attachés tout nus à autant de piliers de pierre, avec de l’eau jusqu’aux aisselles. Il l’y attache aussi à un pilier, comme les autres.

Cependant, voyant qu’Henry ne revient pas, Alexandre dit à Charles de gravir à son tour la montagne, à sa recherche. Charles obéit et il est aussi pris par le géant, qui le lance contre la porte du château, où il s’aplatit et adhère comme une pomme cuite.

Alexandre gravit à son tour la montagne. Il voit le géant, et, sans s’effrayer, il va droit à lui et lui demande :

— N’avez-vous pas vu mes deux frères par ici ?

— Si ; je vais t’envoyer les rejoindre.

Mais, au moment où le géant allait mettre sa grande main sur lui, il sauta par dessus sa tête.

— Tu as de la souplesse et de l’agilité, lui dit le monstre, mais tu seras bien malin, si tu m’échappes. Et ils dégainèrent et fondirent l’un sur l’autre. Alexandre tue le géant. Puis il pénètre dans la cour du château. Il reconnaît à peine son frère Charles, collé comme une pomme cuite contre la porte, puis Henry, attaché, comme tant d’autres, à un pilier de pierre, dans l’étang. Il brise leurs liens et les délivre. C’étaient des princes, venus là de tous les pays du monde. Ils le remercient et s’empressent de s’en retourner chez eux. Charles et ses frères restent. Ils pénètrent dans le château, visitent les salles et les chambres et ne rencontrent personne, nulle part.

Ils voient une armoire remplie de petits pots avec des étiquettes, et sur une de ces étiquettes ils lisent : « Onguent pour ressusciter les morts, s

— À merveille ! dit Alexandre. Et il prend le pot, court à la porte contre laquelle était aplati Henry, et le ressuscite.

— Comme j’ai dormi ! dit-il.

Ils retournent alors tous les trois à leur radeau, avec des provisions, qu’ils trouvent dans le château, et remettent à la voile pour aller plus loin.

Ils arrivent en Autriche. Il y avait grand deuil, dans ce pays.

— Qu’y a-t-il ? demande Alexandre.

— Hélas ! lui répondit-on, nous avions un géant qui défendait notre pays, et il a été tué, et à présent, notre roi ne sait comment se défendre contre ses ennemis.

— S’il n’y a que cela, le mal n’est pas grand.

— Il y a pis encore : le roi a une pierre ronde de cinq mille livres, que le géant lançait si haut en l’air qu’elle mettait deux heures à tomber sur la terre ; si l’on trouve quelqu’un pour la lancer aussi haut, le roi lui accordera la main de sa fille unique.

— C’est bien ; on finira bien par trouver quelqu’un. Tous les jours, il venait de tous les pays des princes, des ducs, des comtes et d’autres, pour tenter l’épreuve ; mais c’était en vain.

Alexandre dit à Henry :

— Va aussi voir ce que c’est que cette pierre.

— À quoi bon ? répondit-il, je ne pourrais même pas la soulever de terre.

— Va toujours, nous verrons après. Mais si le roi t’invite à dîner, n’accepte pas.

Henry se présente pour tenter l’épreuve. La princesse était à sa fenêtre. Il lance la pierre si haut, qu’elle met un quart d’heure à tomber à terre,

— Ce n’est pas mal, dit le roi, reste à dîner avec moi.

— Excusez-moi, sire, il m’est impossible de rester. Et il s’en retourna.

— Eh bien, qu’est-ce que c’est que cette pierre ? lui demanda Alexandre.

— C’est une forte pierre, et je n’ai pas pu la lancer bien haut.

— Il faut que tu ailles aussi essayer, demain, Charles, dit Alexandre à son second frère ; mais ne reste pas à dîner avec le roi et reviens aussitôt que la pierre sera retombée à terre.

Charles lança la pierre si haut, qu’elle mit une demi-heure à retomber à terre.

— Tu es un homme, toi, lui dit le roi, reste à dîner avec moi.

Mais il s’excusa aussi et revint auprès de ses frères. Le lendemain, Alexandre alla à son tour.

— Ah ! le bel homme ! dit en le voyant la princesse, qui assistait aux épreuves, de sa fenêtre.

— C’est là la pierre ? demanda Alexandre.

— Oui, lui répondit-on, c’est là la pierre.

— Eh bien, je m’en vais vous l’envoyer dans le royaume des cousins, et vous ne la reverrez plus.

— Vantard ! lui répondit le roi.

Il prit la pierre et la lança si haut, si haut, qu’elle ne retomba plus, on eut beau l’attendre.

— À toi ma fille ! lui dit le roi, en lui frappant dans la main.

Et le mariage fut célébré, dans la huitaine, et il y eut, à cette occasion, de grands festins et des réjouissances publiques.

Cependant le roi ne pouvait se consoler d’avoir perdu son géant, et il en parlait souvent.

— C’est moi qui ai tué le géant, lui dit Alexandre, et je le remplacerai avec avantage, soyez tranquille à ce sujet.

Quelque temps après, le roi de Tartarie déclara la guerre au roi d’Autriche. Les Tartares étaient des sauvages féroces et velus comme des bêtes fauves.

— Nous sommes perdus, s’écria le roi d’Autriche. Je n’ai plus mon géant.

— Ne vous tourmentez donc pas ainsi, beau-père, lui dit Alexandre, et ayez confiance en moi.

— Je te donne le commandement de mes armées.

— Gardez vos soldats, je n’en ai aucun besoin, laissez-moi seulement emmener tous les boiteux, borgnes et bossus de votre capitale ; c’est avec cette armée-là que je veux marcher contre vos ennemis.

Avant de partir, Alexandre recommanda à ses frères de bien veiller sur sa femme et de ne jamais la laisser aller se promener seule en ville.

Le roi de Tartarie avait tout le corps couvert de poil ou plutôt de soie, comme un sanglier, et il ne possédait qu’un œil, au milieu du front.

— Où est ton armée ? demanda-t-il à Alexandre.

— La voilà ! lui répondit celui-ci, en lui montrant ses boiteux, ses borgnes et ses bossus.

— Çà, une armée ! Te moques-tu de moi ?

Alexandre, sans plus attendre, déchargea un vigoureux coup d’épée sur la tête du barbare et le fendit en deux, lui et le cheval qu’il montait, et entailla même un rocher à fleur de terre sur lequel ils se trouvaient. Puis il fondit sur l’armée et en tailla une partie en pièces et mit le reste en déroute.

Il retourna alors tranquillement à la maison.

Un jour que ses deux frères se promenaient sur les quais de la ville, avec la femme d’Alexandre, ils s’arrêtèrent pour regarder des bâtiments étrangers qui venaient d’y arriver et interroger le capitaine sur les pays qu’il avait visités. Ils étaient tout attentifs à ce qu’il leur disait, et leur belle-sœur en profita pour se dérober. Quand ils se détournèrent, elle était partie. Cependant ils purent encore l’apercevoir qui descendait dans un trou sous terre.

— Hélas ! elle est perdue ! s’écrièrent-ils.

Et les voilà bien embarrassés et bien inquiets.

Quand Alexandre revint, il demanda d’abord des nouvelles de sa femme. Ils lui racontèrent ce qui était arrivé.

— Montrez-moi le trou ! leur dit-il, en colère. Il lui firent voir le trou, un vieux puits dont on ne voyait pas le fond, et il dit à Henry d’y descendre. Henry entra dans un panier, auquel était attachée une longue corde, et on le descendit dans le puits. Mais bientôt, effrayé par toutes sortes de reptiles venimeux qu’il apercevait autour de lui, il cria de le remonter. On le hissa et Charles prit sa place dans le panier ; mais bientôt il cria aussi de le hisser. Alors Alexandre descendit, à son tour. Lui aussi était assailli de tous côtés par des serpents et d’autres reptiles venimeux, mais il s’en défendait avec son épée, et il descendait, descendait, sans trouver le fond. Il descend tout le jour, puis toute la nuit, puis encore un autre jour et une autre nuit, puis toute la semaine, et il ne touchait toujours pas le fond. Les soldats se relayaient pour le faire descendre, au moyen d’un treuil, et toutes les cordes de la ville y passèrent. Il descendait, descendait toujours… C’était effrayant. Enfin il toucha le fond, le quinzième jour, au moment où la corde allait manquer.

Il se trouva dans un autre monde, tout différent de celui qu’il venait de quitter. C’était un autre ciel, une autre lumière, d’autres arbres, d’autres animaux, d’autres habitants. Il marchait de surprise en surprise. Il aperçoit un château magnifique, et, au pied des murs, un vieux cordonnier, dans son échoppe. Il va droit au cordonnier et lui dit :

— Bonjour, mon brave homme. Celui-ci s’effraye, comme à la vue d’un monstre, et veut fuir. Alexandre le rassure et lui demande :

— Qu’est-ce que c’est que ce château et qui l’habite ?

— Ce château est habité par douze sorciers méchants et une vieille sorcière, à elle seule plus méchante que les autres.

— Et ne peut-on le visiter ?

— On peut bien y aller, mais je n’en ai jamais vu personne revenir.

Alexandre veut y aller, quand même. Il entre et voit tout d’abord sa femme. La vieille sorcière vient au-devant de lui et lui dit, de sa plus douce voix :

— Te voilà, mon fils ? Sois le bienvenu ; reste avec nous et ne crains rien ; tu seras bien ici.

Il répondit qu’il n’avait pas peur et qu’il resterait volontiers.

Quand sa femme put lui parler, elle lui dit :

— Tu es mal tombé ici et tu auras bien de la peine à en sortir en vie. La vieille sorcière sera aimable avec toi, te fera visiter son château et t’en montrera toutes les curiosités. Il y a surtout une armoire à musique et, quand elle t’y mènera, prends bien garde à toi. Cette musique endort tous ceux qui l’entendent. Puis elle te fera voir une belle chambre et t’invitera à y entrer le premier. Mais garde-t’en bien, car les tapis recouvrent un gouffre, au fond duquel est un moulin à rasoirs, qui moud et met en pâte et en poussière tout ce qui y tombe. Si tu pouvais y faire tomber la sorcière elle-même, tout irait bien.

La sorcière lui fait en effet visiter son château. Il résiste à la vertu soporifique de sa musique, et se contente d’admirer sa belle chambre, du seuil de la porte, sans vouloir y entrer ; mais il ne peut réussir à l’y faire entrer elle-même.

Le soir, avant de se mettre à table, sa femme trouve encore l’occasion de lui parler et lui dit :

— Après souper, au moment de te coucher, tu entendras encore la musique et tu t’endormiras profondément et la sorcière enverra alors ses fils pour te tuer. Je serai dans la chambre qui est au-dessous de la tienne. Donne-moi ton épée et, par un trou que je ferai au plafond, je te piquerai les pieds et te tiendrai éveillé.

On se met à table, la vieille et ses douze fils, Alexandre et sa femme. On soupe bien, on conte des histoires plaisantes, puis chacun monte à sa chambre, pour se coucher.

Aussitôt, la musique se fait entendre. Alexandre s’endort, mais sa femme le réveille avec son épée. La vieille dit à ses fils :

— Il dort, à présent. Montez à sa chambre et faites-lui son affaire.

Les douze géants montent et entrent dans la chambre d’Alexandre. Il les attendait et les jeta par la fenêtre dans la cour.

— Partons, à présent ! dit-il alors à sa femme.

— Non, lui répondit-elle. La vieille sorcière reste encore. Tiens, voilà ton épée pour te défendre contre elle, car elle va monter, à l’instant. Et en effet, elle arriva presque aussitôt.

— Ah ! s’écria-t-elle, furieuse, c’est ainsi que tu traites mes fils ; attends un peu, tu vas avoir affaire à moi.

Mais Alexandre, sans plus attendre, la transperça de son épée, lui coupa la tête et la jeta dans une chaudière d’eau bouillante, qui était sur le feu, dans la cuisine.

Puis sa femme et lui partirent, après avoir rempli leurs poches d’or et de pierres précieuses. Ils se rendent au puits par où ils sont descendus. Alexandre tire sur la corde, qui fait sonner une cloche à l’ouverture du puits. C’était le signal convenu pour faire hisser le panier. Il fait entrer d’abord sa femme dans le panier et on la hisse. Le panier redescend et il y fait entrer la femme de chambre de sa femme, que l’on hisse également. Mais le panier ne redescend plus ; la corde est même coupée. Ses frères croyaient se défaire de lui de cette façon.

Alexandre, ne sachant que faire, va trouver le vieux savetier et lui conte son embarras.

— Il vous faudra, lui dit celui-ci, passer par le château du frère de la vieille sorcière, le géant Flandrinas. Son haleine attire tout ce qui l’approche, à cinquante pas, et vous courez grand risque d’être avalé par lui.

Alexandre ne s’effraie pas de ces paroles et il se rend au château de Flandrinas. Il le voit qui se promène, dans une grande avenue de vieux chênes, et, à mesure qu’il approche de lui, il se sent attiré par une force irrésistible. Il disparaît dans la gueule du géant. Mais il a son épée, et il s’en fait une ouverture et sort du ventre du monstre, puis il le tue.

Mais il fallait passer encore par un autre château, habité par trois autres géants, frères de Flandrinas. Il tue assez facilement le plus jeune et le puîné ; mais il ne peut venir à bout de l’aîné, qui était invulnérable au fer et à l’acier. Il le trouve endormi, la tête appuyée sur une grosse pierre ronde, en guise d’oreiller. Il prend une autre pierre énorme et lui écrase la tête. Puis il court encore à l’ouverture du puits. Il y trouve le Diable-Boîteux, qui lui dit : — Demande-moi tout ce que tu voudras et je te l’accorderai.

— Eh bien, lui répond-il, ramène-moi dans le monde d’en haut, sur la terre des hommes.

— Monte sur mon dos.

Il monta sur son dos et fut promptement rendu en haut.

Quand il y arriva, sa femme, qui ne comptait plus le revoir, allait se remarier. Il l’apprend et dérobe tout le vin, les bœufs et les autres provisions destinées au repas de noces. Le roi le fait arrêter et jeter en prison et il est condamné à être pendu, le lendemain.

Comme on le conduisait à la potence, il rompit ses liens, tomba sur les hommes qui l’escortaient et les extermina. On envoya alors contre lui un détachement de cent cinquante soldats, et il en tua aussi la moitié et mit les autres en fuite.

Le roi, qui assistait au combat, s’écria :

— Il n’y a qu’Alexandre pour se comporter de la sorte !

— Oui, dit-il alors, je suis Alexandre, votre gendre.

Tout le monde se réjouit de son retour, hors ses frères, qui quittèrent aussitôt le pays, et il y eut, à cette occasion, de grands festins. — Le vieux roi mourut, peu de temps après, et Alexandre lui succéda sur le trône.

Conté par Lafontaine, secrétaire de la mairie
à Plouaret, 1869.

Recueilli et traduit par F.-M. Luzel.

  1. Tout ce qui précède ressemble à la légende de Robert le-Diable.