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Alix, légende

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Alix, légende
Revue des Deux Mondes, période initialetome 22 (p. 169-200).

ALIX.
LÉGENDE.

PERSONNAGES.
OTTOCAR D’ALTENA, comte de Franconie. HEINRICH FRITZLAIR, conjurés.
ULRIC, jeune étudiant. RANUCE DE BYZANCE,
ALIX, sa maîtresse. MUNIUS, juif.
MANSFELD, conjurés. MUZEDDIN, envoyé de la Porte.
SALADO, Conjurés, Condottieri, Pages.
La scène se passe à Nuremberg chez Ulric. Une petite chambre avec deux fenêtres dont les parois extérieures sont tapissées de pampres. Au fond, à droite, un sombre escalier en spirale qui se perd dans le plafond. Alix travaille près d’une fenêtre. Entre Ulric.
ALIX, se levant.

Eh bien ?

ULRIC.

Eh bien ! chère conjurée, ce sera bientôt.

ALIX.

Quand ?

ULRIC.

Bientôt.

ALIX.

Oui, l’éternelle réponse. (Elle se rassied et reprend son ouvrage.)

ULRIC.

T’ai-je dit que j’attends ce soir Mansfeld ?

ALIX.

Je ne sais.

ULRIC.

Il revient de Prague. Quoique tu ne le connaisses pas, fais-lui bon accueil, Alix. C’est mon meilleur ami. C’est une ame austère et bonne, une ame antique avec la tendresse chrétienne.

ALIX.

Il suffit. S’il apporte du courage ici, il est le bienvenu : j’aime le nouveau.

ULRIC, souriant.

Tu me boudes, Alix, depuis quelques jours. Tu es une enfant. Il s’agit d’une affaire de vie et de mort pour toute une ville, pour tout un peuple, et cette jolie fille trouve là un sujet de bouderie.

ALIX.

Oui, je boude, parce que tous tes conjurés sont des lâches. Cette ville de Nuremberg est peuplée de valets. Il n’y a dans toute la Franconie qu’un homme, et c’est le comte, qui a osé vous juger à votre valeur, qui vous a asservis avec une poignée de bandits italiens, et qui vous fait courber la tête jusqu’au ruisseau quand il vous regarde. Voilà dix ans enfin que vous souffrez cela, dix ans qu’il vous conduit comme sa meute avec un fouet et un sifflet. Je ne sais comment ces hommes sont faits. Moi, quand je l’entends seulement passer chantant et sifflant au milieu de la foule qui se tait et fait place, j’étouffe de honte. Non, je ne sais pas comment vous êtes faits. N’y a-t-il pas un an que vous conspirez et que tu rentres chaque jour avec ce refrain sur les lèvres : Bientôt ? Des hommes ! Vraiment, oui ! Si tu m’avais laissée conspirer seule à ma guise, il y a un an que vous auriez tous été affranchis par la main de cette jolie fille qui boude.

ULRIC.

Vraiment ?

ALIX.

Je l’aurais attendu en bas, devant la porte, à son retour de la chasse ; d’une main j’aurais pris la bride de son cheval, et je lui aurais mis de l’autre un couteau dans le cœur. Un de ces jours, l’ennui et le dégoût me prendront si fort, que je ferai ce que j’aurais dû faire, et ce ne sera pas plus tard que demain, Ulric, si tu souris encore.

ULRIC.

Soit. Mais réfléchis un peu. Tu n’as jamais voulu voir le comte ; je suppose qu’au moment de le frapper, l’air de son visage te surprenne, ou que tu sois saisie de pitié au regard tendre ou fier de ses yeux. Songes-tu à cela ? Comme toutes les femmes, tu te représentes l’objet de ta haine sous quelque aspect étrange et hideux : je gage que seulement en voyant au comte des traits humains, en trouvant un homme bien fait à la place du monstre que tu imagines, tu sentirais l’attendrissement te gagner et ta belle main trembler.

ALIX.

Tu crois cela ? Tu verras.

ULRIC.

Ainsi, Alix, tu hais le comte ; voilà tout le fond de ton cœur. Pourvu que le comte meure, tout est bien. Tu ne m’aimes plus.

ALIX.

Je t’aime encore, Ulric, mais je me sens à la veille de te mépriser, et c’est pourquoi je voudrais mourir ce soir. Mais toi qui parles, où est ton amour ? As-tu seulement de la pitié pour moi ? Que la honte de ton pays et ta propre honte ne te touchent pas, que tu voies sans colère ce comte infâme porter une main dédaigneuse sur l’honneur, sur les libertés, sur les têtes de ses concitoyens, je crois que je te le pardonnerais encore ; mais ce comte a fait mourir mes deux frères, mais j’ai trompé, j’ai quitté pour toi ma mère en deuil de ses fils, et elle est morte en me maudissant. Venge mes frères, ma mère me pardonnera, c’est tout ce que je veux. Tu me l’as promis d’ailleurs ; sans cela, est-ce que je vivrais ? As-tu de la mémoire au moins ? Il y a un an, le jour où ma mère est morte du chagrin que je lui avais fait, j’ai bien compris que je n’avais plus de repos à espérer en ce monde ni dans l’autre ; alors la pensée m’est venue de tuer le meurtrier de mes frères, et de rendre du même coup la Franconie libre. Je connaissais ma mère ; elle aurait tout pardonné à qui aurait vengé ses fils, et puis c’était une noble femme qui ne pouvait souffrir la honte ni dans sa maison ni dans son pays. Je me souvenais qu’elle avait elle-même armé les mains de ses fils pour la révolte… Oui, je suis sûre que son ame aurait volé au-devant de la mienne, si j’avais accompli ce que je méditai ce jour-là !… Mais tu me dis que tu t’en chargeais, toi, qu’il fallait des hommes pour une œuvre semblable ; tu parus comme inspiré d’une révélation soudaine. Ton œil élincelait, tes lèvres tremblaient en prononçant de grandes paroles. Je te crus. Je consentis à vivre, à remettre en tes mains, bien aimées alors, le soin de délivrer ma patrie de sa misère et moi de mes remords. Il y a un an de cela, Ulric. Eh bien ! il semble que ton ardeur, au lieu de s’accroître, s’éteigne de jour en jour ; depuis un mois, je n’ose même plus t’interroger, tant j’ai peur de trouver un lâche ou un traître dans mon amant.

ULRIC, souriant.

Patience, belle enfant.

ALIX.

Toujours ce mot ! Encore ce sourire !… Tiens, je n’ai plus qu’une chose à te dire, ensuite ce sera fini.

ULRIC.

Parle, parle.

ALIX.

Le comte m’a écrit.

ULRIC.

À toi ? le comte ? quelle histoire !

ALIX.

Il y a deux heures, comme il passait sur la place, j’étais assise où je suis ; une bourse pleine de florins est tombée à mes pieds avec ce billet. Lis.

ULRIC, lisant le billet.

« Ma gracieuse fille, s’il vous plaisait d’être comtesse suzeraine une couple d’heures, je suis votre homme. — Ottocar. » C’est d’un cœur à la fois respectueux et bien épris. Lui as-tu répondu ?

ALIX.

Mais, voyons ! es-tu fou ? Je ne t’ai jamais vu ainsi… Jamais je ne t’ai vu ce calme et ce sourire ?

(Sept heures sonnent à une église voisine. Ulric paraît compter les coups de la cloche ; après le septième, il se lève.)
ULRIC, prenant la main d’Alix.

Je suis calme et je souris, mon amour, parce que l’aurore de demain blanchira sur la tombe du comte ou sur la mienne.

ALIX.

Quoi ! que dis-tu ?

ULRIC.

J’ai voulu, chère enfant, te sauver les inquiétudes d’un pareil instant. J’ai voulu, pour toi comme pour moi, qu’il fût aussi court que possible. Nous avons une demi-heure à nous. À sept heures et demie, je vais rejoindre mes amis. Demain, nous serons libres. Cette nuit, je tue le comte.

ALIX.

Mon Dieu !… mon Dieu !… ne t’es-tu pas trop pressé ? Es-tu sûr de tes amis ? Cette nuit ? mais elle vient déjà, la nuit. C’est donc tout de suite ?…

ULRIC.

Sois tranquille, Alix. Tous sont prêts et fidèles. Il ne s’agissait pas seulement de tuer un homme, mais bien de soulever un peuple. C’est ce qui a pris du temps. Toutes les villes où le comte a des baillis, Furth, Bamberg, Wurtsbourg, Anspach, feront chez elles à l’heure dite ce que nous allons faire chez nous. Demain, la Franconie se réveillera libre dans son lit d’esclave ; ma patrie morte ressuscitera à la lumière du ciel en secouant sa chaîne brisée. Ceux qui verront cela seront heureux ! Si je conçois, Alix, deux spectacles également splendides et faits pour l’œil de Dieu, c’est la création d’un monde et le réveil d’un peuple.

ALIX, l’embrassant.

Je t’aime, mon Ulric. (Elle le force de s’asseoir, et se met à ses pieds.) Quand j’y pense, tu es leur chef, toi, le plus jeune ! Sans toi, rien ne se ferait… Que je suis heureuse ! Écoute, je vais te dire quelque chose en secret : — Tu es beau comme un roi, tu es grand comme un empereur… ; mais voici ce qui va arriver : demain, tu seras connu et admiré de tous, des femmes aussi. Il n’y aura personne qui ne te répète ce que je te dis seule aujourd’hui. Souviens-toi que je te l’ai dit avant elles, moi, avant tout le monde ; n’est-ce pas, Ulric ?

ULRIC.

Oui, oui, enfant.

ALIX.

D’abord, si tu en aimais une autre, elle te tromperait, et très aisément. Tu as étudié les hommes, Ulric ; tu es digne d’être le chef d’une nation, tu es un savant et un philosophe ; mais les femmes, vois-tu, tu ne connais rien aux femmes ; elles te tromperaient très aisément.

ULRIC, riant.

Qu’en savez-vous ? Vous m’avez donc trompé ?

ALIX.

Certainement. Par exemple, je te trompe en ce moment, car je ris, cela te fait sourire, et tu ne vois pas que j’ai envie de pleurer… Je parle, je parle pour m’étourdir ; mais, si tu n’étais pas là, je ne ferais que pleurer.

ULRIC.

Alix, n’as-tu pas appelé de tous tes vœux l’heure où nous sommes ?

ALIX.

Malheureuse que je suis ! Cela est vrai ! (Elle pleure.) Pardonne-moi, pardonne-moi.

ULRIC.

Que je te pardonne, chère enfant ?

ALIX.

Si tu meurs, je t’aurai tué. C’est moi, c’est ma folle haine qui t’a jeté dans cette entreprise terrible.

ULRIC.

Je t’en remercie, ma bien-aimée. Il est vrai, et je m’en accuse, qu’avant d’être éclairé par ta généreuse colère, je n’osais élever ma pensée jusqu’à cette sainte conjuration. Maintenant, que je vive ou que je meure, je laisserai, grace à toi, un nom que les opprimés prononceront tout bas avec attendrissement, et les tyrans avec pâleur. Merci, mon Alix. Ne te trouble pas, au reste, plus que de raison ; j’ai bon espoir de survivre au comte.

ALIX.

L’espères-tu un peu ?… Non, tu me trompes, tu ne l’espères pas… Oh ! Dieu, si j’avais pu l’oublier !… Il y a dans les faubourgs, sur le bord de l’eau, il y a des petites maisons solitaires au fond des jardins ; nous aurions pu vivre là heureux pendant des siècles sans savoir seulement s’il y avait des tyrans dans le monde… Le mal, c’est que nous ayons demeuré ici, sur cette place, sur son passage… Cette idée se représentait chaque jour ; j’avais la tête en feu ; mon pauvre cœur est plein de tempêtes. Ulric, j’ai des pensées effrayantes ; je ne sais si toutes les femmes sont tourmentées comme moi… Je ne puis te dire toutes mes pensées ; j’en ai de terribles… Toutes les femmes aussi n’ont pas été maudites par leurs mères.

ULRIC.

Assez, je t’en prie.

ALIX.

Causons gaiement. Te souviens-tu de la soirée où nous nous vîmes tous deux pour la première fois ?

ULRIC.

Je m’en souviens. C’était sur les bords du petit lac qu’on appelle la Mare aux Hérons. Le soleil se couchait à droite, derrière le coteau de la Werra. Tu descendais du coteau donnant le bras à ta mère.

ALIX.

Je descendais donnant le bras à ma mère, et toi tu montais dans le même sentier. Comme tu te rangeais dans les vignes pour nous laisser passer, ma mère dit : Voilà un jeune homme qui a du respect pour les vieilles gens ; il aura une bonne vieillesse.

ULRIC.

Oui, ensuite je m’assis à la place où je vous avais rencontrées, et j’y restai jusqu’à la nuit. Le lendemain, j’eus soin d’y revenir à la même heure. Je vous y trouvai encore. Ta mère me reconnut et me salua ; mais, toi, tu n’eus pas l’air de me reconnaître.

ALIX.

Je n’eus pas l’air de te reconnaître, parce que je t’aimais.

(On frappe à la porte ; Alix va ouvrir ; entre Mansfeld.)
ULRIC.

Mansfeld ! Que Dieu soit loué qui t’amène à temps ! C’est pour cette nuit.

MANSFELD.

Que Dieu soit loué ! (Alix s’est remise au travail.) Quelle est cette jeune fille ?

ULRIC.

C’est Alix. N’as-tu pas reçu les lettres où je te parlais d’elle ?

MANSFELD.

Je ne l’imaginais pas si jeune.

ULRIC.

Elle a le courage d’un lion. Ses yeux bleus éclairent comme le feu du ciel, quand elle parle de ses frères.

MANSFELD.

Elle est ta femme, n’est-ce pas ? Sa mère demeure avec vous ?

ULRIC.

Sa mère est morte.

MANSFELD.

La jeune fille eût mieux fait de rester près de sa mère.

ULRIC.

Mansfeld !

MANSFELD.

Elle eût mieux fait de rester près de sa mère et de ne pas venger ses frères.

ULRIC.

Mansfeld, regarde-la.

MANSFELD.

Oui, elle a la grace et la force ; mais je n’aime pas à côté de celui qui marche au martyre une image si douce de la vie.

ALIX, s’approchant vivement.

Cela serait bon à dire, maître, si je ne devais pas le suivre.

MANSFELD.

Bien répondu, ma fille. Votre main. Quel est ce bruit ?

(Tumulte d’une foule sur la place. Approche d’une cavalcade. Le bruit cesse tout à coup, et au milieu du silence on entend un homme siffler une ariette.)
ULRIC.

C’est le comte qui revient de la chasse.

MANSFELD.

En est-il venu là ? Dans sa patrie, dans sa ville natale ! Le misérable soufflète sa mère ! Et pas une fenêtre ne s’ouvre pour répondre à son défi de palefrenier ! Ulric, tu t’es trompé. Il est trop tard, ou il n’est pas temps encore.

ULRIC.

Les nuées se recueillent avant de lancer la foudre. Patience. (La cavalcade passe devant la maison. Alix s’élance à la fenêtre.) Que fais-tu là, Alix ? N’as-tu pas juré d’éviter la vue de cet homme ?

ALIX.

Je puis le regarder maintenant, puisqu’il va mourir. Je veux le voir une fois.

ULRIC.

Lève-t-il les yeux ? Dis-moi s’il lève les yeux sur toi ?

ALIX, à la fenêtre.

Comme il est pâle ! On dirait la statue de son tombeau. Se peut-il qu’il soit jeune encore ? Il y a si long-temps qu’il fait le mal ! Non, il ne lève pas les yeux ; il joue avec son lévrier ; il se retourne sur son cheval… Sainte Vierge ! quel regard ! (Elle se retire de la fenêtre toute tremblante et tombe sur une chaise.)

ULRIC.

Chère enfant, cette vue t’a fait mal ?

ALIX.

Ce n’est rien. J’avais les yeux fixés sur sa housse couleur de sang, quand tout à coup j’ai senti son regard sur moi.

ULRIC.

Le regard avec le billet, Alix, il paiera tout à la fois.

MANSFELD, qui est demeuré pensif.

Ulric, malheur aux peuples qui ne pratiquent pas l’ingratitude ! Le père de cet homme avait bien mérité de son pays. Il n’était, comme chacun de nous, que le citoyen d’une ville libre, le plus riche seulement. Dans une année de disette, il épuisa sa fortune à nourrir Nuremberg et toute la Franconie. Sans lui, nos pères à nous seraient morts de faim. Il vendit toutes les terres qu’il avait en Souabe et en Livonie. Nos pères furent reconnaissans ; ils lui donnèrent des priviléges. Ils lui bâtirent ce château d’où le fils exige violemment aujourd’hui tout l’arriéré de notre dette. La reconnaissance des peuples, ami, est un crime envers la liberté. La race des grands citoyens devrait être vouée à l’exil comme celle des criminels. Summa injuria, summum jus. Ce ne sont pas, j’espère, des gens du pays qui servent de courtisans à ce traître ?

ULRIC.

La plupart sont des Italiens, des capitaines de sa garde.

MANSFELD.

Oui, ce qui l’a perdu, c’est l’Italie. Il a séjourné plus de six ans au milieu de ces pirates beaux-esprits et de ces féroces comédiens que les Italiens appellent leurs princes. Je me souviens de l’avoir vu avant son voyage, quoique je fusse bien jeune alors. Il rougissait comme une jeune fille en nous adressant des paroles gracieuses. Il était frêle et maladif. Un jour il sauva au péril de sa vie un enfant qui se noyait dans la Pegnitz, et, comme la mère lui embrassait les mains sans pouvoir dire un mot, il éclata en sanglots et se sauva en grande hâte. Cela me frappa. C’était une jeunesse qui promettait.

ULRIC.

Maintenant il fait pleurer les mères et rougir les filles. Quant à lui, c’est un impassible visage que le sang ne tache pas et que la débauche ne peut rider. Je ne sais si l’éclair même d’une dague menaçant sa gorge pourrait creuser un pli sur son masque italien. C’est ce que je verrai du reste avant peu.

MANSFELD.

C’est toi qui le frappes ?

ULRIC.

C’est moi. Tous nos amis l’ignorent encore. J’ai voulu garder ce secret jusqu’au dernier moment. À sept heures et demie, ils nous attendent dans les ruines de Saint-Étienne pour convenir des mesures suprêmes.

MANSFELD.

Le comte est soupçonneux et bien gardé.

ULRIC.

Je le sais. Je sais aussi que son pourpoint est doublé de lames d’acier ; mais je garde là-haut, dans une cassette, comme un joyau sans égal, un talisman devant lequel tomberont tous les obstacles. C’est une lettre de notre ancien maître, le docteur Staumer, adressée au comte. Staumer était mourant à Vienne, il y a cinq mois, quand le comte le fit mander instamment. Le comte souffre d’un mal intérieur qui lui ronge la poitrine, et dont son père a été guéri par Staumer. Staumer était un dieu pour lui. J’ai reçu en même temps la nouvelle de la mort du docteur et une lettre par laquelle il me recommande au comte comme le meilleur de ses élèves. Devant le médecin, tu conçois que le pourpoint aux lames d’acier s’ouvrira. Du même coup, je le guérirai de ses maux, et nous des nôtres.

MANSFELD.

C’est bien, la nuit tombe ; n’est-ce pas le moment de votre rendez-vous ?

ULRIC.

Oui, partons. (Il se retourne vers Alix, qui dort la tête dans sa main). Cette émotion l’a brisée. Hélas ! je ne la verrai plus ni dormir ni veiller.

MANSFELD.

Viens.

ULRIC, regardant Alix avec émotion.

Je rentrerai pour prendre la lettre.

MANSFELD.

Tu ferais mieux de la prendre maintenant.

ULRIC.
Non, je rentrerai, c’est plus sûr. Allons.
(Ils sortent.)
II.
Une salle souterraine dans les ruines du couvent de Saint-Étienne. Plusieurs rangs de stalles en pierre, une chaire adossée au mur en face des stalles. Au-dessus de la chaire un christ sculpté en demi-relief sur la muraille. Des torches brûlent dans des anneaux de fer scellés aux parois. Une vingtaine de conjurés, quelques-uns masqués, occupent une partie des stalles. Il en arrive de nouveaux qui prennent place silencieusement après avoir donné le mot d’ordre à un homme qui se tient sur le seuil, une épée nue à la main. Entrent Ulric et Mansfeld.
MANSFELD.

Quels sont les trois qui ont des capuces blancs comme le tien ? Les autres chefs ?

ULRIC.

Oui. Celui qui est le plus près de nous, le plus gros, est le syndic de la corporation des drapiers, maître Heinrich Fritzlar. Nous tenons par lui la bourgeoisie. Il est riche, et il a deux filles d’une grande beauté : à ces deux titres, il est l’ennemi du comte.

MANSFELD.

Et celui qui se tient courbé en deux dans sa stalle ?

MANSFELD.

C’est le banquier Munius.

MANSFELD.

Un juif ?

MANSFELD.

Oui, un juif ; mais il hait le comte, son maître en usure. Il nous donne tout le quartier des juifs. Le troisième, ce grand maigre, est une espèce d’aventurier qui traîne à sa suite tous les fainéans de mauvaises mœurs. Nous l’avons pour qu’il ne soit pas contre nous. C’est un homme de sac et de corde, bon pour un coup de main. J’espère qu’il se fera tuer avec la plus grande partie de sa bande. Il se nomme Ranuce de Byzance.

MANSFELD.

De Byzance ? Je n’aime point cela. Et quel est ce personnage qui se tient à l’écart et qui a sur les talons deux spectres immobiles ?

MANSFELD.
Salado, un étudiant, tête à l’évent, mais cœur loyal. Je ne connais pas ses deux acolytes.
(Tous les conjurés sont entrés. La porte est fermée.)
ULRIC, montant à la chaire.

Amis, s’il y en a parmi vous qui sentent en face de l’heure décisive la faiblesse entrer dans leur cœur, ou le scrupule leur venir à l’esprit, qu’ils le disent ; je jure que leur vie sera respectée. Jusqu’à demain seulement ils seront tenus prisonniers dans cette salle. Il vaut mieux être faible que traître ; qu’ils y songent : j’attends. (Silence.) Maintenant, au nom de vous tous, moi, votre chef librement élu, je déclare traître quiconque de nous, au moment du danger, parlerait ou n’agirait point, et je donne pouvoir à chacun de nous de le frapper de mort comme traître.

LES CONJURÉS.

Ainsi soit-il.

ULRIC.

Vous savez que nos frères de Furth, de Wurtsbourg, de Bamberg, comptant sur notre foi, se lèveront cette nuit et chasseront de leurs villes les baillis du comte. Si nous différions d’un seul jour, nous les livrerions lâchement à la mort. Nous allons donc accomplir cette nuit l’acte pour lequel nous nous sommes fraternellement conjurés.

TOUS.

Ainsi soit-il.

ULRIC.

Que chacun des chefs dise maintenant ce qu’il a résolu de faire. Je parlerai ensuite pour les étudians et pour moi.

(Heinrich Fritzlar monte à la chaire et se recueille, les mains croisées sur son ventre.)

SALADO, bruyamment.

Ah ! ah ! on n’entend pas ! plus haut !

FRITZLAR, dédaigneux et solennel.

Dignes frères…

SALADO.

Très bien !

FRITZLAR.

Tout le monde sait que maître Salado, autrement dit vide-bouteille, me poursuit de ses impertinences, depuis qu’il a rôdé six mois durant sous les fenêtres de mes filles, sans pouvoir obtenir d’elles la plus légère faveur.

SALADO.

Un mot vous confondra, bonhomme. Vos aimables filles, d’un père charmant rejetons plus charmans encore, comme dit Flaccus, m’ont jeté un soir, je ne dirai pas un bouquet, mais tout un arbuste en fleurs ; ah !

FRITZLAR.

Oui, avec le pot ! Vous oubliez le pot, mon jeune ami.

SALADO.

Un arbuste ne croît pas dans le creux de la main : en disant arbuste, je croyais suffisamment dire pot. Le pot était une faveur de plus.

ULRIC.

Messieurs !

FRITZLAR.

Je ferai, quant à moi, ce que j’ai promis. Aussitôt que les portes du château seront forcées, pas une minute avant, le beffroi sonnera. Les corps de métiers en armes se réuniront sur la place du marché, et les syndics dans la grande salle. Nous rédigerons une adresse à l’empereur pour implorer sa protection et reconnaître sa suzeraineté, moyennant la conservation de nos priviléges.

SALADO.

Excellent, mais contradictoire.

FRITZLAR, s’animant.

Toutefois, je crois devoir le dire, si Heinrich Fritzlar conserve voix au chapitre, la commune de Nuremberg décrétera sa première loi de police contre cette classe turbulente de jeunes insolens, qui, sous prétexte de se livrer à des études dont l’importance est loin d’équivaloir à l’inconvénient que le séjour…

(Murmures sur une partie des stalles.)
SALADO.

Laissez ! laissez ! je le défie de finir sa phrase ; continue, puits de science.

(Fritzlar descend de la chaire au milieu des rires.)
MUNIUS, de sa place humblement.

Dignes maîtres, j’ai si peu de chose à dire…

SALADO.

À la chaire !

MUNIUS.

Je n’ai que deux paroles…

SALADO.

C’est trop d’une. À la chaire !

Munius monte à la chaire.

Je n’ai qu’un mot à dire.

SALADO.

Dites-le.

MUNIUS.

Qu’il me tombe un œil de la tête à chaque mensonge que je dirai ! Nous marcherons, mes frères et moi, au secours des braves étudians et des braves corps de métiers de la respectable ville de Nuremberg. Mais, que je meure à l’instant et plutôt deux fois qu’une, si la pure vérité ne sort pas de mes lèvres : nous sommes de pauvres gens qui mourrons de faim avec nos pauvres enfans, si on vient à piller nos pauvres maisons.

SALADO.

Thésaurus linguæ ! trésor d’éloquence ! et veritatis, et de vérité ! Poursuivez, vierge de Sion.

MUNIUS.

C’est pourquoi nous voudrions être assurés d’une bonne protection pour nos logis pendant notre absence.

RANUCE DE BYZANCE, d’une voix de Stentor.

Je m’en charge ! (Il s’élance vers la chaire ; Munius en descend précipitamment. Ranuce continue dans la chaire.) Je me charge, dis-je, de veiller avec mes hommes sur les demeures des Juifs. Je compte, du reste, veiller un peu partout. J’ai l’intention de me couvrir de gloire des pieds à la tête d’ici au lever du soleil. Mon plan est fort simple ; le voici. — Je place cent de mes drôles sur les derrières du château ; à peine s’aperçoivent-ils que le tumulte est au comble dans l’intérieur, ils s’élancent, achèvent la garnison et renversent les murailles dans les fossés. Cent autres de mes pendards, répandus avec discipline dans le quartier des juifs, se présenteront tour à tour sur le seuil de chaque porte qu’on aura pris soin de laisser ouverte. Ils parcourront les maisons au pas militaire pour s’assurer que tout est tranquille et principalement que les femmes obtiennent tous les égards désirables. Pendant ce temps, je fonds moi-même, à la tête de deux cents moustaches de choix, sur les quatre coins de la ville, une torche d’une main et de l’autre cette épée. Ayant un peu guerroyé çà et là dans ma vie et ayant assisté à mainte prise de ville, où, pour ainsi dire, nous avions, hommes et chevaux, du sang jusqu’aux genoux, il n’est pas à craindre que je manque de résolution. Il faut écumer le pot qui bout. C’était l’avis de ma grand’mère, c’est aussi le mien. Ennemis ou amis, je ne reconnais personne ! Est-ce celui-ci ou celui-là ? Je ne sais. Se nomme-t-il de tel nom ou de tel autre ? Je l’ignore. En de tels instans, on n’est plus un homme, on est le tranchant d’une lame. Le feu à ce toit ! un coup de pique à ce bourgeois ! Çà ! çà ! à moi ! Ranuce ! Ranuce ! tue ! pille ! à sac ! à sac !

VOIX NOMBREUSES.

À bas le soudard !

RANUCE, s’essuyant le front.

Quoi ? que disent ces marchands ?

LES CONJURÉS.

Allez au diable avec vos moustaches de choix !

RANUCE.

Ah çà ! mes maîtres, je ne vous comprends pas ! Va-t-on se battre, oui ou non ? Se bat-on d’usage avec des édredons et des coiffes de vieille femme ? Moi, j’ai cru qu’on allait se battre.

ULRIC.

Messieurs, Ranuce est un soldat : il s’est mal expliqué. Il a voulu dire seulement qu’il serait sans pitié pour les partisans du comte.

RANUCE.

Sans doute.

MUNIUS.

Si les gens du capitaine Ranuce entrent dans notre quartier, nous y resterons pour défendre nos femmes et nos biens.

RANUCE.

Juif, c’est m’insulter que d’insulter mes hommes.

MUNIUS.

C’est un pillard, mes bons seigneurs. Il me doit deux cents florins qu’il m’a empruntés sur de fausses hypothèques.

RANUCE.

Juif, tu es un traître félon.

MUNIUS.

Il vole dans les rues la nuit.

RANUCE.

On avouera que ceci est insupportable.

(Il dégaîne sa longue épée et saute à bas de la chaire.)
ULRIC, se jetant au-devant de lui.

Ranuce, et toi, juif, voulez-vous nous perdre par vos misérables querelles ? Avez-vous une ame ? Songez-vous à l’heure où nous sommes ? Juif, ne crains rien. Je te réponds de tes biens sur mon honneur. Tu entends, Ranuce. Il y a plus d’une façon de trahir, camarade. La plus grande trahison envers la liberté, c’est un crime commis en son nom, une lâcheté couverte de son égide. Ranuce, embrasse le juif.

RANUCE.

Oublions tout, digne Munius. (Il l’embrasse.)

MUNIUS.

À l’aide ! il m’étouffe !

RANUCE.

Vous vous trompez, Munius, sur le sens de mon étreinte.

MANSFELD, bas à Ulric.

Crois-moi, nous ferions mieux de partir et d’aller vivre loin d’ici.

ULRIC.

Il est trop tard. Sois sûr, ami, que toutes ces mesquines discussions céderont tout-à-l’heure au sentiment d’un devoir commun et d’un danger présent.

SALADO, de sa place.

Messieurs et frères.

FRITZLAR.

À la chaire !

SALADO.

C’est inutile. Je n’ai que quelques paroles d’encouragement à vous adresser.

FRITZLAR.

À la chaire ! à la chaire !

SALADO.

Volontiers. (Il monte dans la chaire suivi des deux masques qui n’ont pas quitté ses côtés durant toute la séance.) Frères, si quelque chose est capable de troubler un esprit vaillant, c’est sans doute l’image d’un trépas prochain, surtout quand ce trépas se présente avec l’appareil d’une torture raffinée. Ma faible chair frémit malgré moi, lorsqu’en vous considérant tous tant que vous êtes, je me dis : Ainsi donc ces visages, dont la plupart me sont familiers, les uns ovales, les autres ronds, tous animés des couleurs de la santé, seront tous dans quelques instans des masques également livides, tous également contractés par la surprise d’une mort violente. (Murmures.) Voici donc des êtres vivans et bien conformés qui viennent de souper paisiblement en famille, qui marchent et qui digèrent, dont tous les organes enfin jouent d’un jeu sain et régulier, et qui, demain matin, seront uniformément couchés sur la poudre, masses inertes et pénibles à voir même pour les yeux de leurs proches. (Murmures plus violens.) En un tour de main, toutes ces têtes auront quitté toutes ces épaules. (Assez ! assez !) Les dents serrées, les lèvres hideusement béantes, les muscles retirés, les yeux ternes ou injectés de sang, elles auront roulé pèle-mèle avec des corps agités d’effroyables convulsions sur l’herbe humide de la rosée nocturne, au chant matinal des oiseaux. La sensibilité survit-elle à la décollation ?… (Tempête de cris : À bas ! à bas !)

MANSFELD.

Monsieur, perdez-vous la tête ?

SALADO.

Non, monsieur ; mais je la perdrai dans peu, ainsi que vous la vôtre. Je conçois, du reste, l’impatience des braves qui m’interrompent, et je leur pardonne de s’être mépris sur mes intentions. J’étais à peine au tiers de mon exorde. Après avoir fait allusion au sort qui nous attend, je comptais, par une transition brusque, démontrer la grandeur de l’homme qui sait dompter ses instincts les plus vifs, et les museler en quelque façon par le frein des sentimens généreux. J’avais cru devoir présenter sous de fortes couleurs le tableau de nos dangers, afin de relever d’autant plus le courage de ceux qui les affrontent. C’était un plan comme un autre. On ne veut pas m’écouter, n’en parlons plus.

FRITZLAR.

C’est un traître ! les deux inconnus qui l’accompagnent sont des espions du comte !

SALADO.

Je vous attendais là, syndic rancunier. Ces deux hommes sont en effet des recrues de ma façon. Depuis long-temps il me paraissait désirable qu’il y eût dans notre société deux membres au moins dont la fidélité ne fût point douteuse. Je les ai trouvés, frères, et je vous les présente. On tirerait ces deux cavaliers à quatre chevaux, qu’on ne saurait leur arracher un fétu touchant la conspiration. Je n’hésite pas à dire que je suis plus sûr d’eux que d’aucun de vous et de moi-même. Ils ont l’avantage discret d’être sourds et muets de naissance.

(Hilarité et murmures. Salado descend triomphalement de la chaire. Ulric y monte à sa place.)
ULRIC.
Est-ce ici une assemblée d’hommes qui préparent la liberté à leur pays sous l’œil du Dieu vivant ? Ou sommes-nous dans l’antichambre du tyran au milieu de bouffons qui raillent et de valets qui se disputent ? Il y en a un ici devant qui nous devons tous rougir ; car, par pitié pour nous, par pitié pour nos mères, pour nos sœurs, pour nos enfans, il a résolu de se dévouer seul, de prendre pour lui l’acte décisif de la lutte, la mort du comte, ne laissant aux autres que le danger médiocre de massacrer ou de recevoir à merci des hommes privés de leur chef. Celui-là seul, que sa main le trahisse ou le serve bien, celui-là doit mourir. Autant que vous, plus que vous peut-être, il tenait à la vie par des liens doux et puissans ; eh bien ! voilà l’encouragement que nous lui donnons à son heure suprême ! Pour épargner un déchirement à nos cœurs, il déchire le sien de sa main, et voilà notre adieu à cette victime ! Celui-là, amis, je le connais, j’étais près de lui tout à l’heure ; je tenais sa main, je l’ai sentie trembler. Avait-il peur ? Non, il doutait, son ame était navrée ; en entendant à pareil moment vos indignes débats, il doutait de votre cause sacrée, il doutait de son sang, qu’il va répandre pour elle… Osez-vous blasphémer autour d’un ami mourant… Vous êtes au pied de son lit d’agonie ; il vous tend la main, il vous dit par ma voix : Mes amis, détournez de mes lèvres cette coupe trop amère ; prenez mon ame en miséricorde, rendez-lui la foi. Ne me laissez pas mourir en désespéré, mourir incrédule, aux noms pour lesquels je meurs, incrédule à la patrie, à la liberté, à la sainte fraternité humaine !… Amis, frères, exauçons cette voix que nous n’entendrons plus ; si vous avez un cœur, tous tant que vous êtes, je vous en adjure à genoux ; demandons pardon à Dieu d’avoir jeté à cette heure solennelle des doutes si impies dans l’ame d’un martyr !
(Il s’agenouille.)
LES CONJURÉS, tombant à genoux.

Vive Ulric ! à mort le comte ! vive la patrie !

ULRIC.

Merci, merci pour lui. Voici l’heure ; n’avons-nous pas un prêtre ici ? (Un conjuré s’avance entre la chaire et les stalles.) Mon père, cette nuit, va mourir le comte Ottocar d’Altena, se disant faussement comte suzerain de Franconie. Il nous a dépouillés par la violence de la liberté que Dieu nous avait donnée ; au nom de Dieu, nous lui reprendrons notre bien par la violence. Votre place, mon père, n’est pas dans le combat. Vous prierez toute la nuit devant ce christ pour l’ame du comte. Il y a impiété à se laisser dépouiller de la sainte liberté qu’on tient du ciel ; mais la vie aussi est chose sainte, et il faut se mettre à genoux devant Dieu quand on tue, même un tyran. Vous prierez en même temps, mon père, pour celui qui doit frapper le comte.

LE PRÊTRE.

Son nom, mon fils ? (Frémissement et murmures parmi les conjurés.)

ULRIC s’agenouille et semble prier ; se relevant :

C’est moi.

SALADO.

Bravo !

ULRIC.

Mes amis entoureront le château, et, au premier cri d’alarme, ils forceront la garde. Il serait bon qu’un de vous eût le courage d’entrer à ma suite pour donner le signal du dedans. Qui me suivra ?

MANSFELD.

Moi.

SALADO.

Monsieur, je vous salue.

ULRIC.

Maintenant, amis, à vos postes. Dans un quart d’heure, si je ne suis pas au château, appelez-moi traître. Viens, Mansfeld.

(Les conjurés se séparent.)
SALADO, courant après lui.

Tu m’as traité de haut en bas dans ta philippique ; c’est égal, permets-moi de t’embrasser.

ULRIC.

Laisse-moi.

(Il le repousse.)
SALADO.

Eh bien ! tu t’en repentiras ; tu t’en mordras les pouces singulièrement.

(Il s’en va.)
III.
Chez Ulric. Entrent Ulric et Mansfeld. Alix se lève vivement et demeure debout toute tremblante, la main appuyée sur le dossier d’un fauteuil. Ulric s’approche d’elle, la regarde un moment en silence, puis l’embrasse sur le front avec émotion.
ALIX.

C’est maintenant ?

ULRIC.

Mansfeld vient avec moi. Nous nous aiderons ; Dieu nous aidera. Ne crains rien.

ALIX.

À quelle heure ?

ULRIC.

Tout de suite. Allons ! allons ! veux-tu que ma main soit ferme, ne tremble pas. (À Mansfeld.) Je vais chercher la lettre de Staumer là-haut.

(Il monte l’escalier en spirale et disparaît.)
MANSFELD.

Jeune fille, soyez ferme, au nom de Dieu. Dans une seule larme de femme, il y a souvent, ma fille, l’honneur d’un homme, et quelquefois la destinée d’un peuple.

(Alix prend sans répondre la main de Mansfeld. Au même instant, on entend un cri dans la chambre au-dessus. Ulric descend l’escalier en courant, pâle et les cheveux en désordre.)
ALIX.

Mon Dieu ! qu’y a-t-il donc ?… Ulric, qu’as-tu ?

ULRIC.

La lettre ! la lettre n’y est plus ! la cassette est vide !… Alix, on est entré ici. Quelqu’un est venu, dis ? Tu as laissé la porte ouverte en sortant, malheureuse !

ALIX.

Est-ce possible ?… Mais non,… je ne me souviens pas,… et puis, dans quel intérêt ce vol ? N’as-tu pas caché à tout le monde l’existence de cette lettre ?… Qui l’aurait prise ?… As-tu bien cherché ?

ULRIC.

Cherché ! je te dis que la cassette est vide ! Miséricorde ! c’est un malheur irréparable. Comment approcher du comte maintenant ? quel prétexte ? quel moyen ? Il me recevrait au milieu de sa garde, sa cuirasse sur la poitrine. C’est impossible ! je suis perdu !

MANSFELD.

Où était la clé de la cassette ?

ULRIC.

À mon cou, à cette chaîne ; la serrure est forcée !

MANSFELD.

C’est étrange. Et tu n’avais confié à personne le secret de cette lettre ?

ULRIC.

À personne ! jamais. Alix, es-tu sortie ce soir ?

ALIX.

Quelques minutes seulement ; le temps d’aller à Sainte-Claire, d’allumer un cierge et de revenir. Je suis sûre d’avoir fermé la porte.

ULRIC.

Dieu ! mon Dieu !… (Il court à une des fenêtres.) Qui a brisé cette vitre ? Est-ce toi ?

ALIX.

Une vitre brisée ! je ne l’avais pas vue… Non, ce n’est pas moi, j’en suis certaine.

MANSFELD.

Et voici au dehors des branches de vigne rompues. Quelqu’un est venu ou s’en est allé par là.

ULRIC.

Oui ! c’est cela ! pendant son absence !… Oh ! Seigneur ! et moi qui ai promis, qui ai juré… Certainement, ils ne me croiront pas ; ils diront que j’ai faussé ma parole, forfait à mon serment, que j’ai eu peur… Que faire ! que faire maintenant !

(Il se tord les mains avec désespoir.)
MANSFELD.

Une seule chose : avertir les conjurés sans perdre un instant. Sauvons au moins leurs têtes.

ULRIC.

Et ceux de Bamberg ? et ceux de Wurtsbourg ? et toute la Franconie, vas-tu l’avertir aussi ? Le comte vivant, leur révolte n’aura servi qu’à lui désigner des victimes… Ils ont cru à ma parole, eh bien ! ils mourront à cause de cela ! Oh ! misérable !… et, c’est vrai, je les trahis ; j’aurais dû avoir plusieurs moyens… Oh ! Dieu,… mon Dieu !… j’ai livré, j’ai livré mes frères… Ce n’est pas Brutus qu’on t’appellera, pauvre garçon, c’est Judas ! (Il cache sa tête dans ses mains.) Voilà comme je te venge, mon Alix… Tu avais bien raison de me mépriser, va… Qui est-ce qui saura même si elle a jamais existé cette lettre ?… J’ai menti, mes amis, il n’y a jamais eu de lettre… Tiens, Mansfeld, va-t’en. Dis-leur ce que tu voudras… Il faut que j’en finisse avec ce tourbillon que j’ai dans la tête.

(Il tire violemment son poignard.)
ALIX, lui arrêtant la main.

Donne-le-moi. Rejoins tes amis, et tiens-toi prêt. Je vais tuer le comte.

ULRIC.

Tu es folle, Alix.

ALIX.

Tu serais déshonoré, tu l’as dit ; tu serais infâme. Je ne le veux pas, et je veux que mes frères soient vengés. J’ai ouvert ta Bible tout à l’heure. Dieu m’a mis sous les yeux l’histoire de Judith. Ce qu’elle fit pour son peuple, je vais le faire pour le mien. Le billet que le comte m’a jeté tantôt me suffira pour entrer.

ULRIC.

Non, non, je ne puis souffrir cette pensée.

ALIX.

Qu’y a-t-il de changé ? Croyais-tu m’avoir trompée ? Tu ne pouvais survivre à ton dévouement, je le savais. Ne devions-nous pas mourir tous deux cette nuit ? Qu’importe le reste ? Laisse-moi partir, mon bien-aimé.

ULRIC.

Hélas ! c’est une affreuse pensée ! Mansfeld, est-ce que je dois le souffrir ?

MANSFELD.

Tu le dois.

ULRIC.

Eh bien ! Alix… Oh ! pourquoi t’ai-je connue ? pourquoi t’ai-je aimée ?…

ALIX.

L’heure avance ; laisse-moi dégager ta foi.

ULRIC.

Est-il bien vrai, mon Dieu ! qu’il n’y ait pas d’autre moyen ?

MANSFELD.

II n’y en a pas.

ULRIC.

Eh bien ! qu’elle parte… Une minute seulement, donnez-moi une minute. Si je retrouvais cette lettre… Je ne vous demande qu’une minute.

(Il monte précipitamment les degrés de l’escalier.)
MANSFELD.

Tout à l’heure j’ai douté de vous, jeune fille ; je vous demande pardon. Si vous m’en croyez, partez sans le revoir.

ALIX.

Oui, maître, oui, vous avez raison… mais il faudrait cependant… Je suis tout en désordre… Il faut que ce comte me trouve belle. Ah ! je connais près d’ici une vieille juive qui fait commerce de parures… Je vais entrer un moment chez elle… Adieu.

MANSFELD s’incline et baise la main d’Alix.

Adieu. (Elle sort.) Je voudrais être mort avant qu’il revienne.

(Ulric redescend.)
ULRIC.

Rien, rien. Où est Alix ?

MANSFELD.

Elle est partie.

ULRIC.

Partie ? Comment ! tu l’as laissé partir ?

MANSFELD.

Je l’en ai priée.

ULRIC.

Certes, l’idée ne lui en serait pas venue… Mais tu as eu tort, Mansfeld. Je veux lui parler, je veux la revoir.

MANSFELD.

Ulric, sois homme.

ULRIC.

Je ne veux pas l’arrêter, mais je veux la revoir… Quel chemin a-t-elle pris ? Dis-le-moi, bon Mansfeld.

MANSFELD.

Je ne sais.

ULRIC.

Prends garde ; je suis résolu à la revoir. Je vais courir jusqu’au château, et j’attendrai devant la porte.

MANSFELD.

Tu ne feras pas cela.

ULRIC.

Je le ferai, sur mon honneur ! Tu n’as donc jamais rien aimé ? Tu crois qu’il est possible que je me sépare d’elle ainsi ! Il faut que tu l’aies jetée dehors par violence !… Mais, Dieu merci ! elle n’aura pas le courage… Elle va revenir.

MANSFELD.

Non.

ULRIC.

Eh bien ! je vais la retrouver.

MANSFELD.

Ulric, c’est maintenant que tu vas devenir vraiment un traître.

ULRIC.

Tu te trompes, te dis-je. Tu crois que je veux la retenir… je ne veux que la voir et l’embrasser une dernière fois… Tu ne comprends rien.

MANSFELD.

Si tu la revois, tu ne la laisseras pas achever.

ULRIC.

Eh bien ! c’est vrai ; je la frapperai, je me frapperai ensuite, et il arrivera ce qui pourra. Je ne veux pas que le comte la possède. Je suis un traître ! peu m’importe ! Je l’aime, je suis son amant. Je serais un misérable si je la livrais à un autre. Laisse-moi passer.

MANSFELD.

Ulric, quand tu parlais de liberté et de patrie, tu mentais donc impudemment ?

ULRIC.

Tu es cruel ! tu es cruel ! Tu sais bien que j’étais décidé à mourir et à la perdre ; mais la jeter dans les bras d’un autre, c’est ce qui dépasse mes forces… Quand j’y pense seulement, il me semble que mon cœur va s’arrêter. Je ne puis pas t’expliquer comment je l’aime ; tout le sang de mes veines est plein d’elle. Comprends cela ! il me semble que son haleine ardente court dans mes os et les embrase. Je l’aime ! Laisse-moi passer !

MANSFELD.

Non.

ULRIC.

Sang du Christ ! laisse-moi passer, Mansfeld !

MANSFELD.

Non. (Il tire son épée.)

ULRIC, saisissant son épée sur la table.

Ah ! c’est ainsi ! ah ! tu le veux !

MANSFELD.

La trahison ne passera pas ce seuil tant que je serai vivant.

ULRIC.

Meurs donc !

(Ils se battent. Mansfeld tombe la poitrine traversée et meurt. Ulric repousse le cadavre du pied et s’élance hors de la chambre.)
IV.
Une salle du château du Richsveste, résidence du comte. Au milieu de la salle, une table chargée de vaisselle d’or. Le comte achève de souper.
OTTOCAR D’ALTENA, MUZEDDIN, envoyé de la Porte, Pages, un Capitaine de la garde italienne.
OTTOCAR.

Sans compliment, vous parlez l’allemand en puriste, seigneur. Ainsi vous retournez à Constantinople. Si vous avez par là un médecin qui se connaisse aux maladies de poitrine, envoyez-le-moi. J’en avais un très savant dont mon père s’était bien trouvé ; mais on dit qu’il est mort, ce qui m’ôte toute confiance en lui.

MUZEDDIN.

Je le conçois.

OTTOCAR.

Vous le concevez ? Il y a de la finesse dans votre réponse. Un autre eût dit : Sans doute, puisqu’il est mort. Vous, vous dites : Je le conçois. C’est une finesse, une nuance. Vous possédez fort bien l’allemaud, je le répète.

MUZEDDIN.

Votre altesse est trop bonne.

OTTOCAR.

Non pas, non pas. Ainsi l’empereur vous a fait un accueil distingué ?

MUZEDDIN.

Assez distingué.

OTTOCAR.

Assez distingué seulement ? Encore une nuance ! La diplomatie ne vit que de nuances, seigneur. Une nuance vaut un coup de canon en politique. Pour une nuance mal saisie ou mal rendue, le monde s’ébranle et les peuples s’égorgent.

MUZEDDIN.

Dieu est grand.

OTTOCAR.

Et les hommes sont petits. J’achève votre pensée ; vous permettez ? Je nourris ma conversation des miettes de la vôtre. Il faut bien vous avouer que voici le plus agréable souper dont j’aie mémoire. Vous avez eu une idée charmante de vous détourner un peu de votre chemin pour venir me voir. Je vis fort solitaire, à cause de la disette des gens d’esprit qui se fait remarquer depuis quelques années ; aussi me voyez-vous la bouche béante quand vous parlez, comme si j’entendais un cygne. Croiriez-vous, seigneur, que j’ai été jadis sur le point de prendre le turban ?

MUZEDDIN.

Le turban ?

OTTOCAR.

Le turban. Non pas précisément à cause du turban en lui-même, mais à cause des femmes. Combien avez-vous de femmes, mon cher seigneur ?

MUZEDDIN.

Soixante, altesse.

OTTOCAR.

Soixante seulement ? Salomon en avait, si je ne me trompe, onze cents. C’était un sage. On le serait à moins.

MUZEDDIN.

Ainsi votre altesse a véritablement failli prendre le turban ?

OTTOCAR.

Il n’a tenu à rien, seigneur Muzeddin. Je me faisais une image charmante de vos harems. Je me représentais sous un ciel toujours pur et au milieu de jardins aromatiques, de grandes volières en treillage de fil d’or pleines d’oiseaux chantans, de fontaines murmurantes et de femmes paresseuses aux yeux grands comme des portes. Je me voyais moi-même court vêtu, je veux dire légèrement habillé, au sein de cet agréable chaos. Vous offrirai-je un sorbet ?

MUZEDDIN.

Et comment ce tableau, si vif qu’il me transporte sur le Bosphore comme si j’y étais, ne vous décida-t-il pas, seigneur comte ?

OTTOCAR.

J’ai réfléchi. J’aurais été malheureux ; j’aurais passé ma vie à convoiter les harems de mes voisins ; je me serais fait des affaires. Nous avons en ce pays un précepte qui dit : Il faut aimer ce qu’on a et se passer de ce qu’on n’a pas. Je le pratique sens dessus dessous. Je me passe volontiers de ce que j’ai, mais ce que je n’ai point est pour moi le nécessaire.

MUZEDDIN.

Ah ! ah ! ah !

OTTOCAR.

Vous riez ? Je m’en félicite. Quand on parvient à dérider un homme d’esprit, il y a apparence qu’on n’est pas soi-même une bête.

MUZEDDIN.

Sans doute.

OTTOCAR.

Vous me comblez. Il y a quelque chose en vous qui rappelle le Grec du Bas-Empire ; vous savez flatter avec adresse. Je compare les flatteurs délicats aux rosiers qui vous caressent naturellement de leurs parfums, sans avoir l’air d’y penser.

MUZEDDIN.

En effet, en effet.

OTTOCAR.

N’est-ce pas ? Je passe ma vie, seigneur, à formuler ainsi en maximes plus ou moins heureuses toutes les choses que j’ai observées. Vous paraissez surpris ! Je vois que vous vous faisiez de moi l’idée d’un tyran brutal et point lettré. Je vous dirai que j’exerce la tyrannie par une raison philosophique. J’ai trouvé partout dans la nature une loi immuable, à savoir le droit du fort sur le faible. Les grands arbres étouffent les petits, le lion règne dans les forêts par le droit de sa griffe et de ses muscles sans égaux. La nature dit aux forts : À vous l’empire ; celui qui se sent fort, et qui ne le prend pas, est un sot. Le dernier des marmitons qui se plaignent de mon despotisme écrase, à chacun de ses pas, des milliers d’êtres vivans qui font retentir leurs imperceptibles royaumes de cris de détresse et de malédiction contre cet infâme marmiton qui est leur tyran. Il y a, soyez-en sûr, dans les archives de la moindre taupinière qu’on voit à fleur de terre, des piles de volumes constatant que, telle année de la fondation de ladite taupinière, la moitié d’un peuple libre a péri par l’invasion brutale d’un despote inconnu, et cette année n’est que la minute où le pied d’un laveur de vaisselle s’est appuyé là par mégarde. Tel est l’ordre de la nature, seigneur. Chaque degré de l’échelle infinie des êtres pèse sur le degré qui suit. Remarquez bien, Muzeddin ; où commence l’oppression, où finit-elle ? M’avoir créé, sans me laisser le choix d’être ou de n’être pas, voilà qui constitue déjà un abus de pouvoir inoui. L’oppression, c’est le conseil que nous donnent toutes les voix de l’univers, c’est l’exhortation que les victimes se transmettent d’échelon en échelon. Si demain un plus fort que moi me renversait de mon fauteuil souverain et y prenait ma place, mon dernier mot serait que le drôle a raison. Qu’avez-vous à dire à cela, seigneur ?

MUZEDDIN.

Rien, sur ma foi.

OTTOCAR.

Eh bien ! sur ma foi, il y a cependant beaucoup de choses qu’on pourrait riposter, sans être un prodige de science ; mais vous aimeriez mieux, je le vois bien, passer toute votre vie pour un âne, que de manquer un seul instant de courtoisie. (À un page qui entre :) Qu’y a-t-il là ?

LE PAGE.

Monseigneur, ce sont quatre inconnus, se disant habitans de Nuremberg, qui demandent à révéler à votre altesse des secrets de vie et de mort.

OTTOCAR.

Que le plus âgé entre d’abord. (Le page sort.) Seigneur étranger, vous pouvez demeurer ; votre esprit curieux et observateur trouvera peut-être ici de quoi butiner.

(Entre Heinrich Fritzlar pâle et tremblant.)
OTTOCAR.

Il me semble que je connais ce visage. Qui êtes-vous ?

FRITZLAR.

Noble comte, je me nomme Heinrich Fritzlar.

OTTOCAR.

C’est cela. Vous avez deux filles. Je vous en fais compliment. Que me voulez-vous ?

FRITZLAR.

Seigneur comte, je viens me jeter à vos genoux miséricordieux. Vos jours sont menacés. Une conspiration tramée contre votre personne sacrée doit éclater cette nuit même. Les rebelles s’assemblent déjà aux portes de la ville. Tous vos baillis vont être attaqués dans vos forteresses.

OTTOCAR.

Oui-dà. Êtes-vous certain de ce que vous dites, bonhomme ?

FRITZLAR.

J’en réponds sur ma tête, seigneur.

OTTOCAR.

Écoute, Azo. (Il parle bas au capitaine de garde, qui sort aussitôt.) Maintenant, maître, me direz-vous de quelle espèce de pendards se compose la bande ?

FRITZLAR.

En majeure partie d’étudians, monseigneur. Leurs deux chefs principaux sont Salado et Ulric, deux vauriens, le premier surtout.

OTTOCAR.

Ulric ? Je ne suis pas surpris de celui-là. Le nom des autres chefs ?

FRITZLAR.

Les chefs secondaires sont Ranuce de Byzance et le juif Munius.

OTTOCAR.

Comment êtes-vous si bien instruit, maître syndic ?

FRITZLAR.

Je baise humblement les pieds de votre altesse. Qu’elle daigne conserver un père aux deux enfans qu’elle a eu la bonté royale de remarquer.

OTTOCAR.

Ah ! ah ! c’est bon. Allez-vous-en. Vous demeurez en face Saint-Ægidius, n’est-il pas vrai ? J’irai goûter votre bière un de ces jours. Laissez ma main, laissez ma main, monsieur. Bonsoir à ces demoiselles. (Fritzlar sort avec le page.)

MUZEDDIN, joignant les mains.

Allah !

OTTOCAR.

Vous vous étonnez pour peu, seigneur. (Entre Munius conduit par le page.)

MUNIUS.

Noble prince, sérénissime burgrave, je tombe à vos pieds.

OTTOCAR.

Ah ! vraiment, c’est ce fidèle Munius !

MUNIUS.

On conspire contre votre altesse.

OTTOCAR.

Je sais cela. Le nom des chefs seulement ?

MUNIUS.

Le premier, le plus acharné de tous, est le capitaine Ranuce. En seconde ligne viennent l’étudiant Ulric et le drapier Fritzlar.

OTTOCAR.

Vous êtes modeste, Munius, vous n’aimez pas à parler de vous. Combien estimez-vous votre tête, entre nous, mon ami ?

MUNIUS.

Ma tête, seigneur ? par Abraham et tous les saints patriarches ! c’est le hasard seul qui m’a appris… Ma tête ? je ne saurais vous dire.

OTTOCAR.
Pure modestie de votre lpart. Je l’estime, moi, trois cent mille florins de bon or. Holà ! qu’on garde précieusement ces trois cent mille florins, je veux dire cet excellent Munius. (Des gardes emmènent le juif.)
MUZEDDIN.

Allah ! allah !

OTTOCAR.

N’arrachez pas un seul poil de votre barbe à ce propos, mon cher Muzeddin, ou je croirai que les choses les plus simples vous abasourdissent, en d’autres termes, que vous êtes étranger à la connaissance du cœur humain, dont je vous jugeais si profondément imbu. (Entre Ranuce de Byzance.) Quel est ce grand corps ?

RANUCE.

Altesse, je baise la semelle auguste de vos pantoufles.

OTTOCAR.

Mes pantoufles vous le rendent, monsieur. Le fils de votre père ne se nomme-t-il pas Ranuce ?

RANUCE.

De Byzance. Se peut-il que j’aie l’agrément honorifique d’être connu de votre altesse ?

OTTOCAR.

L’agrément est pour moi, seigneur Ranuce, et l’honneur est partagé. J’aime les gens d’épée et m’honore de leur commerce.

RANUCE.

Seigneur, je craignais que le juif Munius ne m’eût desservi auprès de vous.

OTTOCAR.

C’est une erreur, seigneur cavalier.

RANUCE.

Seigneur, c’est qu’il est mon ennemi. Ce mécréant, secondé par deux fous, l’étudiant Ulric et le bourgeois Fritzlar, devait cette nuit assassiner votre altesse et brûler Nuremberg.

OTTOCAR.

En vérité, je vous sais gré de m’en prévenir. Vous êtes un bon serviteur.

RANUCE.

Non pas, je suis un grand coupable.

OTTOCAR.

Est-il possible ? À qui se fier désormais ? Si la franchise qui respire sur ce visage militaire n’est que mensonge, si les lignes loyales de cette main musculeuse ne sont que duperie, je vous dis, Ranuce, que toute science d’observation est vaine, et que ma main gauche doit se méfier de ma main droite.

RANUCE.

Seigneur, j’étais un des chefs du complot.

OTTOCAR.

Non, non, par la croix sainte ! Vous vous jouez de ma crédulité ! ou, si cela est, je n’ai plus qu’à me couvrir la face de mon manteau, comme l’empereur César, et à dire : Tu quoque.

RANUCE.

Seigneur, j’ai un défaut : j’aime le danger.

OTTOCAR.

C’est le défaut du lion, camarade.

RANUCE.

Quand gronde l’orage, je choisirai de préférence pour abri ces arbres élevés dont la cime est plus voisine de la foudre. Tel est mon tempérament. Aussi, lorsque d’autres ne voyaient dans la conspiration qu’un moyen de se gorger de butin, j’y voyais uniquement, moi, l’occasion de braver mille fois la mort en peu d’instans.

OTTOCAR.

Voilà véritablement un vaillant.

RANUCE.

C’était à moi, seigneur, qu’on avait réservé naturellement les épreuves les plus périlleuses de l’entreprise. Ainsi, je devais soutenir le choc de vos gardes, m’engager de ma personne au plus fort de la mêlée, et, si j’ose le dire, m’y mesurer avec votre altesse elle-même.

OTTOCAR.

Par ma foi, vous allez me donner d’amers regrets. Et par quelle singularité, frère, avez-vous, à l’heure du danger, courbé vos impétueux instincts sous la loi du devoir ?

RANUCE.

Seigneur, j’ai d’abord rougi de marcher à l’ordre d’un impur juif contre le plus noble prince de la chrétienté. Puis, venant tout à coup à me représenter le deuil où j’allais plonger cette ville, le sang coulant à flots dans les rues, les cris des femmes et des enfans, et en général toutes les horreurs qui allaient sortir de cette nouvelle boîte de Pandore, à savoir le fourreau de mon épée, j’ai senti mon cœur s’émouvoir. Peut-être verrez-vous là de la faiblesse.

OTTOCAR.

Point. Je n’y vois qu’une mâle générosité.

RANUCE.

Je suis venu alors vers votre altesse, seul et désarmé.

OTTOCAR.

Cette confiance achève de vous peindre.

RANUCE.

Je crois n’avoir fait que mon devoir. Aussi ne demanderai-je rien en retour, si ce n’est un tiers dans la confiscation des biens du juif Munius et de ses complices.

OTTOCAR.

Un tiers vous suffira ?

RANUCE.

J’ai des goûts simples. Je tiens à la disposition de votre altesse, en échange de ce don, une liste sur laquelle j’ai inscrit depuis le premier jusqu’au dernier les noms des rebelles.

MUZEDDIN.

Allah ! allah ! allah !

OTTOCAR.

Êtes-vous né d’hier, bon Muzeddin ? (À Ranuce.) Mon ami, est-ce bien tout ce que vous avez à me demander ? Ne me cachez rien ; je suis, comme vous le voyez de reste, un homme naïf ; je prends les choses comme on me les donne, sans y chercher finesse. Si vous vous attendez à me voir voler au-devant de vos désirs secrets, vous êtes loin de votre compte. Ainsi, mettez de côté toute délicatesse et expliquez-vous librement.

RANUCE.

Seigneur, je ne veux pas une épingle de plus.

OTTOCAR.

Vous entendez, Muzeddin ? Peut-être vous imaginiez-vous que le ciel, en distribuant à Ranuce tant d’éminentes qualités, avait omis le désintéressement ? Point du tout. Ce trésor de vertus est au complet. C’est pourquoi, bon Muzeddin, comme il est d’usage qu’un prince fasse à son hôte un présent rare et inestimable, comme vous êtes mon hôte, et comme enfin je ne connais pas d’objet plus précieux sur mon domaine ni même sur la terre que ce modèle de perfections qui a nom Ranuce, je vous le donne, seigneur.

RANUCE.

Miséricorde ! (Il s’agenouille.)

OTTOCAR.

Je le réintègre avec votre aide dans son fief de Byzance, et n’y mets qu’une condition, c’est qu’aussitôt arrivée, votre seigneurie voudra bien le faire empaler, non en sa qualité de double traître, mais en sa qualité de mauvais plaisant qui semble croire depuis un quart d’heure qu’il a affaire à une oie, quand il me parle. Qu’on ôte de ma vue ce misérable. (On entraîne Ranuce évanoui.) Remettez-vous, bon Muzeddin. Le labeur presque ignominieux de certaines expériences ne décourage point un véritable amant de la science. L’homme d’étude se penche sans dégoût sur le vase fétide au fond duquel s’élabore une vérité ; il cherche sans horreur, dans les entrailles des plus impurs reptiles, les secrets que la nature se laisse arracher par le génie. C’est pourquoi, en notre double qualité d’hommes d’état et de philosophes, continuons courageusement de déchiffrer sur ces pâles faces humaines le grimoire de l’humaine perversité. Comptons en souriant l’infinie variété des masques que peut revêtir la trahison pour tromper les autres et se tromper elle-même.

MUZEDDIN.

À quoi bon, seigneur, une science qui attriste l’homme et le rend pire ?

OTTOCAR.

C’est parler en père de l’église, seigneur turc ; mais vous oubliez qu’il faut vivre au milieu de cette canaille-là. (Entre Salado.) Voyez celui-ci : qui ne s’y tromperait ? Il est à peine dans l’âge où l’on se délie des hommes, et déjà il les trahit. Oui, c’est à peine si à cet âge on trompe les femmes, et lui trompe des hommes. Quel âge as-tu, jeune maître ?

SALADO.

Vingt-cinq ans, monseigneur.

OTTOCAR.

Que viens-tu faire ici ?

SALADO.

Noble seigneur, souffrez que je m’approche en suppliant…

OTTOCAR.

Je sais ce que tu vas dire. Retire-toi. Cette salle pue la trahison. Assez. As-tu une mère ? va la retrouver. Tu as le visage d’un enfant. Je te traite en enfant. Mais pas un mot de trahison, ou je te traite en homme. Voyons, tu es un débauché. Tu as des dettes, n’est-ce pas ? Tu voulais tuer tes créanciers pendant l’émeute, hé ? Et puis, au moment, le cœur t’a manqué, et maintenant tu viens dénoncer tes amis pour que je paie tes créanciers ?

SALADO.

Seigneur, j’ai des créanciers, il est vrai ; mais je ne les hais pas assez pour les tuer, ni ne les aime assez pour les payer : — ils me sont indifférens. Voici mon histoire : M’étant fourvoyé d’aventure au milieu de l’assemblée des conjurés, je feignis, pour n’être pas mis à mort, de m’attacher à leur cause. Je viens livrer aux mains de votre altesse tous les fils de cet exécrable écheveau.

OTTOCAR.

C’est bon ; va-t’en ; je sais tout.

SALADO.

Je ne crois pas, monseigneur. Certains détails sont connus d’un très petit nombre d’entre nous, et, par exemple, la façon dont votre altesse doit être assassinée.

OTTOCAR.

N’est-ce pas au milieu du combat ?

SALADO.

Point du tout. Un des conjurés a imaginé un expédient pour frapper votre seigneurie dans son fauteuil ; ce sera le signal de l’attaque.

OTTOCAR.

Un des conjurés ?

SALADO.

Un étudiant.

OTTOCAR.

Ulric ?

SALADO.

Non, Salado.

OTTOCAR.

Je connais déjà ce nom, et comment s’y doit-il prendre ?

SALADO.

Comme cela.

(Il frappe violemment le comte à la poitrine. On voit un stylet planté dans le pourpoint. Le comte tombe renversé, mais il se relève aussitôt. Le stylet glisse à terre. Muzeddin, les gardes et les pages se sont jetés sur Salado.)
OTTOCAR.

Ne lui faites pas de mal.

SALADO.

Comment, diable, monsieur ! vous êtes vivant ? Vous avez donc un matelas de curé sur l’estomac ?

OTTOCAR.

Ne lui faites pas de mal. Qu’on le garde seulement. Allez.

SALADO.

Vous pouvez vous vanter d’être plus difficile à percer qu’une poutre. Si Ulric est pris, qu’on lui dise ce que j’ai fait. Je ne demande rien de plus, et bonsoir.

(On l’emmène.)
MUZEDDIN.

Que pense de celui-là votre altesse ?

OTTOCAR.

Hum !

MUZEDDIN.

Qu’en ferez-vous, seigneur ?

OTTOCAR.

Je le ferai décapiter demain matin. Ne vous y trompez pas, au reste, Muzeddin, je me connais en physionomies. Ce garçon a celle d’un brave débauché que l’ennui pousse à la recherche d’émotions extraordinaires. Son action est plutôt la gageure d’un fou blasé que le dévouement d’un citoyen. Il a voulu me tuer pour ne pas se suicider. De ce que la vertu est une folie, il ne s’ensuit pas que la folie soit une vertu. Je souhaiterais de pouvoir vous montrer, comme terme de comparaison, cet Ulric dont nos trois traîtres ont prononcé le nom en hésitant. Vous verriez un honnête visage d’homme ; j’ai rencontré maintes fois son regard sur mon passage, un regard plein d’une colère franche et loyale qui ne prenait pas la peine de se cacher. Je n’ai pu m’empêcher de demander le nom du compagnon. Je suis moi-même, seigneur Muzeddin, un homme difficile à amuser, pour avoir épuisé beaucoup de plaisirs : j’ai des instans d’ennui ; vous n’êtes pas toujours là. J’ai, dis-je, des instans de lassitude, où je souhaiterais à ce peuple de Franconie moins de résignation et à mon fauteuil une assiette moins paisible. Eh bien ! quand le dégoût de ne sentir qu’un cadavre inerte sous mon pied me saisit trop fort, j’évoque l’image de mon Ulric, et il me semble alors qu’un cœur frémit dans la poitrine du cadavre, que ce cadavre remue, et qu’il va se ranimer terriblement ; cela me distrait.

UN PAGE, entrant.

L’étudiant Ulric demande à révéler sans retard à votre altesse le secret d’un complot.

MUZEDDIN.

Allah Kerim.

OTTOCAR.

Ulric ? Ulric ? Ne te trompes-tu pas, enfant ?

LE PAGE.

Il est là.

MUZEDDIN.

Votre altesse est soucieuse.

OTTOCAR.

Il doit avoir une arme cachée. L’a-t-on fouillé ?

ULRIC, se précipitant dans la salle.

Non, je n’ai pas d’armes, monseigneur ! Ne craignez rien. Laissez-moi vous parler sans témoins. Sur mon honneur, sur mon ame, je n’ai pas de mauvais desseins.

OTTOCAR.

De ma vie je n’éprouvai pareille surprise. Laissez-nous, messieurs. Vous le voyez, Muzeddin : quand il s’agit des hommes, le mépris et le doute sont toujours trop timides. À demain, mon cher seigneur.

(Muzeddin, les gardes et les pages se retirent.)
OTTOCAR, ULRIC.
OTTOCAR.

Parle maintenant, jeune homme, parle ; donne à ce visage sur lequel ont dû s’arrêter tant de fois en rêvant les doux regards des mères, des sœurs et des vierges qui passaient, donne à ce visage et à celui qui l’a fait un audacieux démenti : parle, trompe, trahis, renie ; je t’écoute.

ULRIC.

Seigneur, je ne viens trahir que moi : je me mets à genoux devant vous ; je suis votre mortel ennemi. Depuis un an, j’ai conspiré nuit et jour votre ruine et votre mort. Prenez ma vie, monseigneur, mais ne prenez que ma vie, et mes dernières paroles salueront en vous un ennemi généreux.

OTTOCAR.

Ne fais pas le magnanime ; avoue que tu es un lâche.

ULRIC.

Je n’avouerai pas cela, seigneur. Si Dieu ne m’avait imposé une épreuve plus douloureuse que les tortures du corps, ni vous ni moi ne serions vivans à cette heure. Seigneur, prenez ma vie, mais soyez généreux. S’il faut m’avilir plus encore, s’il faut vous livrer un à un tous mes complices, je le ferai, mais ne prenez que ma vie, épargnez mon ame. Si vous vous souvenez, monseigneur, d’avoir aimé un être vivant, fût-ce un chien, ayez pitié de moi.

OTTOCAR.

Il y a une femme dans l’affaire ? Le jour où l’amour entre dans un cœur, l’honneur fait ses paquets. Il y a une femme, dis ?

ULRIC.

Écoutez, altesse. J’avais une lettre du docteur Staumer, qui me recommandait à vous comme le plus habile de ses élèves. Je devais me présenter ce soir au château, cette lettre à la main ; vous auriez ouvert votre cuirasse pour laisser à nu sous l’oreille du médecin votre poitrine malade, et je vous aurais frappé au cœur.

OTTOCAR.

Infaillible remède.

ULRIC.

Cette lettre m’a été volée ce soir même. Je n’avais plus aucun moyen de pénétrer jusqu’à vous ; j’allais manquer à la foi jurée. Une femme s’est offerte à ma place : dans le mouvement irréfléchi de mon désespoir, j’ai accepté son dévouement.

OTTOCAR.

Une femme ?

ULRIC.

Une femme à qui vous avez écrit deux mots d’amour. Cette nuit, elle doit se livrer à vous et vous tuer.

OTTOCAR.

Est-ce une fille brune que j’aperçois quelquefois de loin à une fenêtre sur la place du marché ?

ULRIC.

C’est Alix, oui, seigneur.

OTTOCAR.

Elle est ta maîtresse ? Tu l’aimes ?

ULRIC.

Seigneur, vous voyez.

OTTOCAR.

Et tu t’es repenti de ton sacrifice ?

ULRIC.

J’ai couru dans toute la ville sans pouvoir la retrouver.

OTTOCAR.

Et te voilà. Que demandes-tu ?

ULRIC.

Pour moi justice et respect pour elle.

OTTOCAR.

Ulric, sais-tu bien ce que tu fais ? Tu étais le chef du complot, c’est toi qui as allumé cet incendie, et tu viens me livrer le sang dans lequel je vais l’éteindre.

ULRIC.

Seigneur, ayez pitié de moi, respectez-la.

OTTOCAR.

Est-ce ton premier amour ?

ULRIC.

Dès le premier jour que je l’ai vue, il m’a semblé que j’avais bu un philtre ; je ne me suis plus appartenu. J’ai cru aimer mon pays, c’était elle que j’aimais ; j’ai cru vous haïr, je l’aimais.

OTTOCAR.

Non, sur mon honneur, tu ne t’abusais pas, tu étais né vertueux ; mais il y a un moment de la vie, Ulric, où tout ce qu’on a dans le cœur de futur héroïsme s’appelle amour et appartient à une femme. C’est ton premier amour, avoue-le ?

ULRIC.

Oui, seigneur, oui, je n’ai pas envie de le nier. Quand sa main touche la mienne, je crois sentir la foudre traverser mon corps.

OTTOCAR.

Et t’aime-t-elle de même ?

ULRIC.

Elle a quitté pour moi sa mère.

OTTOCAR.

Ah ! tu n’as jamais été trompé, dis ?

ULRIC.

Non, jamais. La trahison est un art que personne ne m’a appris, quoique je le pratique si bien. Je l’avais naturellement dans l’ame. (Il cache sa tête dans ses mains et pleure.) Excusez-moi, monseigneur, je suis brisé.

OTTOCAR.

À propos, où était cette lettre de Staumer ?

ULRIC.

Dans une cassette, chez moi. Quelqu’un est entré par la fenêtre et a forcé la serrure pendant qu’Alix était à Sainte-Claire. La vigne était froissée au dehors et il y avait une vitre en morceaux ; c’est ce qui m’a fait découvrir le vol.

OTTOCAR.

Voilà qui est bien inventé.

ULRIC.

Seigneur, je n’invente rien.

OTTOCAR.

Je ne dis pas cela. (À un page qui entre.) Qu’y a-t-il ?

LE PAGE.

Une jeune fille est là qui fait remettre ce billet à son altesse.

ULRIC.

C’est elle, monseigneur. Épargnez-moi.

OTTOCAR.

Faites venir la jeune fille. Ulric, place-toi derrière cette portière. (Il lui désigne une tapisserie qui recouvre une porte derrière lui.) As-tu une arme ?

ULRIC.

Non. Pourquoi ? Monseigneur, que méditez-vous ?

OTTOCAR.

Prends ma dague. Tiens, cela peut servir. Va.

(Ulric soulève la portière et disparaît. Entre Alix.)
OTTOCAR.

Approchez, ma belle fille. Regardez-moi en face. De quelle couleur sont vos yeux ? Hé ! vraiment, mademoiselle, je n’y vois que du feu !

ALIX.

Monseigneur, ne me traitez pas avec mépris ; je ne suis pas ce que vous croyez.

OTTOCAR.

Ma foi, je le croyais. Si je me suis trompé, tant pis, car vous êtes singulièrement belle. Tant mieux d’un autre côté, car, en vous voyant entrer, je m’étais dit : Voilà des yeux qui vont fondre en lingots tout mon service de table.

ALIX.

Ce n’est pas là ce que je veux de vous.

OTTOCAR.

Que voulez-vous donc ? car, en vérité, ma vaisselle est ce que j’ai de mieux. Vous ne l’avez peut-être pas bien regardée.

ALIX.

Je veux que vous m’écoutiez sans dérision, car ce que j’ai à vous dire peut exciter la pitié ou l’horreur, mais point le dédain.

OTTOCAR.

Je vous écoute comme si j’avais l’honneur dangereux d’être votre confesseur.

ALIX.

Il y a long-temps, monseigneur, que votre nom a commencé de jeter le désordre dans mon esprit. Tous les miens vous ont haï mortellement. Chaque jour je vous entendais nommer avec terreur ; je me signais quand on parlait de vous. Il y a deux ans, mes frères ont péri par votre ordre. Ma pensée, à partir de ce moment, a été plus invinciblement attachée sur vous : vous étiez le souci de mes veilles, le rêve de mes nuits ; votre image odieuse troublait toutes les heures de ma vie. Je n’avais jamais voulu vous regarder, de peur d’accroître encore l’importunité de cette vision. Enfin ma haine devint si forte, que je résolus de vous perdre. Je versai toute ma colère dans le cœur d’un jeune homme qui m’aimait. C’est un étudiant nommé Ulric. Poussé sans relâche par moi, il a réuni contre vous les fils d’une puissante conspiration dont vous deviez être victime cette nuit. Ulric devait s’introduire près de vous au moyen d’une lettre du docteur Staumer et vous frapper. Eh bien ! ce soir j’ai volé honteusement cette lettre, et je me suis proposée pour remplacer mon amant. Comprenez-vous, altesse ?

OTTOCAR.

Assurément : je comprends que, voyant la mort d’Ulric non moins sûre que la mienne, tu as mieux aimé sauver ton amant que de me perdre, et tu viens me demander sa grâce.

ALIX.

Non, monseigneur, non ! C’est qu’en vous voyant passer tantôt, j’ai reconnu une étrange vérité ; j’ai eu le secret de tous les orages de mon ame : j’ai reconnu que, si vous mouriez, je ne pouvais plus vivre, et que depuis des années, avec toute l’ardeur de ma prétendue haine, seigneur comte, je vous aimais.

(On entend derrière la portière un cri étouffé, puis le bruit sourd d’un corps qui tombe sur le parquet.)
OTTOCAR.

Voyez donc, mon enfant, ce qui se passe derrière cette tapisserie. (Alix soulève la portière et voit Ulric baigné dans son sang. Elle tombe évanouie.) Holà ! (Entrent des gardes.) Emportez dans un des caveaux de ma chapelle ce cadavre et cette femme évanouie ; déposez-les côte à côte et murez la porte.


Octave Feuillet.