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Allocution prononcée au festival organisé en l’honneur de Victor Hugo

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Allocution prononcée au festival organisé en l'honneur de Victor Hugo par la société des universités populaires et les universités populaires de Paris et de la banlieue, salle du Trocadéro, le dimanche 2 Mars 1902.


Citoyennes et citoyens,

Le 1er juin 1885, un cercueil déposé sous l’Arc de Triomphe était conduit au Panthéon par tout le peuple de Paris et par les représentants de la France et du monde pensant. Sur les voies suivies par le cortège funèbre et triomphal, la flamme des lanternes tremblait au jour sous un crêpe ; des mâts, plantés d’espace en espace, portaient des écussons sur lesquels on lisait des inscriptions, et ce n’était point des noms de batailles, c’était des titres de livres. Car les honneurs jusque-là réservés aux rois et aux empereurs, aux souverains et aux conquérants, la foule émue les décernait à un homme de travail et de pensée, qui n’avait exercé de puissance que par le langage.

« Au Penseur ! » Ce mot revenait sans cesse sur les bannières qui marchaient derrière le mort glorieux. Et ces funérailles instituées, non par un décret des pouvoirs publics, mais par un mouvement superbe de l’instinct populaire, marquaient une ère nouvelle de l’humanité. L’appareil pompeux, qui depuis un temps immémorial honorait la force et la violence, on le voyait pour la première fois accompagner la douce puissance de l’esprit et célébrer une gloire innocente. Funérailles éloquentes, symbole magnifique de l’idée révolutionnaire : à ce signe, il apparaissait que le peuple substituait désormais dans son cœur au dogme la pensée libre, au pouvoir absolu la liberté, aux images de la force les marques de la raison, à la guerre la justice et la paix, à la haine l’amour et la fraternité.

Comme le peuple qui, un siècle auparavant, avait pris la Bastille, le peuple qui fit l’apothéose de Victor Hugo sentit confusément ce qu’il faisait, et qu’il honorait moins un poète, tout grand qu’était celui-là, que la poésie et la beauté, et que, s’il célébrait le vieillard qui avait jeté au monde tant de pensées et de paroles, c’était afin de reconnaître en lui la souveraineté de la parole et de la pensée.

C’est dans ce même esprit, c’est avec ce même cœur, citoyens, que nous célébrons aujourd’hui le centenaire de Victor Hugo. Certes, nous ne ferons pas du poète un dieu, et nous nous garderons de toutes les idolâtries, même de la plus excusable, de l’idolâtrie des grands hommes. Nous nous garderons d’opposer aux vieux dogmes un dogme nouveau, et de substituer à l’autorité du théologien et du prêtre l’autorité du penseur et du poète.

Nous savons que tous les hommes sont faillibles, sujets à l’erreur, qu’ils ont tous leurs jours de trouble et leurs heures de ténèbres. Nous ne refuserons point aux plus grands et aux meilleurs le droit sacré aux faiblesses de l’esprit et aux incertitudes de l’intelligence. Les plus sages se trompent. Ne croyons à aucun homme.

Victor Hugo, moins qu’un autre, peut fournir matière à une doctrine et donner les lignes d’un système politique et social. Sa pensée, à la fois éclatante et fumeuse, abondante, contradictoire, énorme et vague comme la pensée des foules, fut celle de tout son siècle, — dont il était, il l’a dit lui-même, un écho sonore. Ce que nous saluons ici avec respect, ce n’est pas seulement un homme, c’est un siècle de la France et de l’humanité, ce dix-neuvième siècle dont Victor Hugo exprima plus abondamment que tout autre les songes, les illusions, les erreurs, les divinations, les amours et les haines, les craintes et les espérances.

Enfant quand la monarchie fut rétablie sur la France épuisée par la guerre, il fut royaliste sous deux rois ; puis il se sentit après la révolution de Juillet monarchiste et impérialiste libéral. Mais dès lors une vive sympathie l’entraînait vers le peuple. Et il put dire plus tard, en forçant un peu le terme, qu’il avait été socialiste avant d’être républicain. Il devint républicain en 1850. Ce progrès de son esprit, peut-être n’en découvrait-il pas lui-même toutes les raisons. Voici celle qu’il en a donnée plus tard :

« La liberté m’est apparue vaincue. Après le 13 juin, quand j’ai vu la République à terre, son droit m’a frappé et touché d’autant plus qu’elle était agonisante. C’est alors que je suis allé à elle. »

A compter de ce jour, il la défendit ardemment par ses actes et ses paroles. En 1850, M. de Falloux, ministre de l’instruction publique, présenta à l’Assemblée législative un projet de loi qui livrait l’instruction publique au clergé. C’est ce que les cléricaux appelaient, comme aujourd’hui, assurer la liberté de l’enseignement. Victor Hugo, membre de l’Assemblée, combattit cette loi qu’il dénonçait comme un « traquenard clérical caché sous un beau nom » . Il faut rappeler quelques mots de ce discours :

Victor Hugo y disait aux cléricaux :

« … Il n’y a pas un poète, pas un écrivain, pas un philosophe, pas un penseur que vous acceptiez. Et tout ce qui a été écrit, trouvé, rêvé, déduit, illuminé, imaginé, inventé par les génies, le trésor de la civilisation, l’héritage séculaire des générations, le patrimoine commun des intelligences, vous le rejetez !

… Et vous réclamez la liberté d’enseigner ! Tenez, soyons sincères, entendons-nous sur la liberté que vous réclamez : c’est la liberté de ne pas enseigner.

Ah ! vous voulez qu’on vous donne des peuples à instruire ! Fort bien.— Voyons vos élèves. Voyons vos produits. Qu’est-ce que vous avez fait de l’Italie ? Qu’est-ce que vous avez fait de l’Espagne ?… »

Citoyens, si, parmi les idées politiques de Victor Hugo, je choisis, pour vous les rappeler, celles de 1850, c’est parce que 1902 (puissent votre sagesse et votre énergie détourner ce présage ! ) ressemble en quelque chose à 1850. La ressemblance serait plus fâcheuse encore si 1902 avait, comme 1850, une chambre cléricale et réactionnaire.

Voilà comment de force et brusquement le souvenir de Victor Hugo nous ramène à l’heure présente, à cette heure trouble où les ennemis de la République démocratique et de la justice sociale s’efforcent de restaurer l’autorité de l’Église et le règne du privilège. Aujourd’hui comme à la veille du coup d’État, toutes les réactions violentes ou sournoises, ralliées autour des moines et des prêtres, arment contre la liberté le mensonge, la calomnie et la corruption. Et, comme en 1850, comme toujours, les ennemis de la liberté se réclament de la liberté. C’est en son propre nom qu’ils prétendent l’étrangler. Ainsi que ce prophète voilé que personne n’aurait cru si l’on avait vu son visage, ils cachent leur vrai nom sous celui de libéraux.

Citoyens, c’est à vous de démasquer les fourbes et les hypocrites et de sauver la République, la République que nous défendons non pour ce qu’elle est, mais pour ce qu’elle peut et doit être, la République que nous voulons garder comme instrument nécessaire de réformes et de progrès, la République qui sera demain la République démocratique et sociale, et qui nous acheminera vers cette République universelle, la République future que Victor Hugo, dans sa vieillesse auguste, a magnifiquement annoncée :

« Aux batailles, a-t-il dit d’une voix prophétique, succéderont les découvertes ; les peuples ne conquerront plus, ils grandiront et s’éclaireront ; on ne sera plus des guerriers, on sera des travailleurs ; on trouvera, on instruira, on inventera ; exterminer ne sera plus une gloire. Ce sera le remplacement des tueurs par les créateurs. »

Citoyens, cette République annoncée par le grand poète dont nous célébrons aujourd’hui le centenaire, cette République idéale et nécessaire, il vous appartient d’en préparer, d’en hâter l’avènement en combattant partout l’esprit d’égoïsme et de violence et en travaillant sans cesse pour la justice sociale et pour la liberté véritable, celle-là qui ne reconnaît point de liberté contre elle.

TOME II