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Texte établi par Association de La Salle, Éditeurs Dussault & Proulx (p. 61-64).

LETTRE DE M. J.-ED. MIGNAULT, 15 novembre 1920.


Avant d’envoyer nos enfants aux écoles est-il bon de leur apprendre un peu à parler les deux langues ? Quelques témoignages autorisés.

La Patrie, 15 novembre 1920


Au sujet de l’enseignement de l’anglais aux tout jeunes enfants, examinons d’abord ce qui se fait au sommet de l’échelle sociale. Nous y voyons les fils de famille initiés de bonne heure à parler plusieurs langues vivantes. N’avons-nous pas été émerveillés, l’an dernier, par exemple, de voir le prince de Galles parler si bien notre belle langue française ? Les gouverneurs anglais du Canada, n’ont-ils pas été presque tous parfaitement familiers avec le langage des Canadiens français ? « Voyez ces hommes instruits qui nous arrivent d’Angleterre, » disait l’autre soir l’honorable L.-A. Taschereau à l’Académie Commerciale, « voyez ces hommes instruits et qui parlent un français si pur, leur langue maternelle en a-t-elle souffert ? » « je connais, » dit l’honorable juge E. Fabre-Surveyer, « un consul de France dont les enfants, tout jeunes encore, parlent le français, l’anglais et l’allemand avec une remarquable correction. »

« En France », dit à son tour M. C. Dulong, (un français d’expérience), « il est d’usage courant, dans les familles aisées, de prendre une jeune fille anglaise, à laquelle on donne le titre de gouvernante, et qui doit constamment parler aux enfants dans sa langue maternelle. De cette façon les jeunes enfants apprennent les deux langues sans aucun préjudice pour l’une ou pour l’autre. »

Mais n’est-ce pas ce qui se fait couramment même dans notre province de Québec ? Nous connaissons une foule d’hommes de professions qui en agissent ainsi. On m’a même assuré qu’à Québec, il y a quelques années, une personne distinguée s’était employée à placer des orphelines anglaises dans nos meilleures familles.

Je ne vois pas en quoi l’anglais que j’enseigne à mes enfants puisse compromettre le travail fondamental de leur éducation. Nous connaissons ici un juge — « un représentant de la plus pure essence canadienne » — qui a appris à lire en anglais avant de l’apprendre en français et cela ne l’empêche pas d’être une des gloires de notre magistrature.

M. Amédé Monet, M.P.P., affirme connaître « des petits Italiens de sept ans, qui pensent en italien, en français et en anglais, parce que à la maison et sur la rue, ils ont acquis intuitivement le mécanisme de ces trois langues. Cela s’est fait sans effort et sans heurt. »

Les Canadiens français seraient-ils donc inférieurs en intelligence, au point de ne pouvoir apprendre à parler deux langues vivantes dès leur bas âge, alors que les enfants d’autres nationalités en apprennent trois ? Ce serait sûrement dénigrer notre race que de le prétendre. Nos petits compatriotes des États-Unis parlent couramment le français et l’anglais dès l’âge de 6 ans, et — quand ils ont des prêtres et des instituteurs de leur race — ils n’en sont pas moins fiers de leur langue française et de leur origine. J’en appelle aux curés canadiens-français de la Nouvelle-Angleterre.

Il y a seulement deux ans, une discussion comme celle-ci n’aurait pas été soutenable. Tous les Canadiens français éclairés se déclaraient carrément pour le bilinguisme, et pour un bilinguisme pratique tel que défini par le Congrès de la langue française. C’est ainsi que Paul-Émile Lamarche dans le plan de programme d’études primaires qu’il avait élaboré sur la demande de M. Gaspard Desserre, mettait l’étude de l’anglais à l’école élémentaire, et dès la première année, tout comme les professeurs laïcs de Montréal l’entendent, aujourd’hui, et cette proposition du brillant, patriote nationaliste ne souleva aucune récrimination, bien que l’ensemble de son projet fût vivement discuté.

D’où est donc venue cette espèce d’évolution à recul de l’école nationaliste ? Il paraît que le mauvais coup de barre a été donné dans l’Action Française du mois d’août 1919, par le R. P. Dugré. s. j. Son article, subtil comme un beau sophisme bien brossé, a fait son petit tour de presse, et le truc était joué. Il s’agissait, assure-t-on, de mousser un peu les affaires des « irréductibles tenants de la vieille culture classique. » Sans faire semblant, de rien, le Père disait en passant : « un grand nombre d’éducateurs, surtout dans les collèges commerciaux, ont résolument sacrifié, par inconscience ou parti pris, une part considérable de la tradition française. » Ouvrons ici, une petite parenthèse.

« L’inconscience, » dont parle le R. P. n’est pas l’apanage exclusif des éducateurs des collèges commerciaux… Il appert que les illuminés de l’Action Française en sont abondamment pourvus, à moins que ce soit le « parti pris » de la mauvaise foi comme il paraît bien dans leur édition d’octobre 1920, où, tout en protestant que leur mémoire au Conseil de l’Instruction publique ne contenait aucune attaque contre les Frères, ils reproduisent ce mémoire où l’on montre les collèges commerciaux de nos grands centres accomplissant une œuvre déplorable et, se faisant l’agent de la corruption de notre langue… Puis, dans une autre page ils recommandent fortement à leurs lecteurs l’élucubration que M. Asselin a commise dans « La Rente » du 1er octobre. Si, en bon français, cela ne s’appelle pas de la mauvaise foi, je n’y entends plus rien…

Et donc, depuis le mois d’août 1919, le bilinguisme est en baisse dans l’école nationaliste. On ne s’y déclare pas ouvertement opposé ; on se contente de dire que si les firmes canadiennes-françaises veulent des employés parlant la langue de Shakespeare pour plaire à leurs clients anglais, ils n’ont qu’à se procurer des employés anglais ou irlandais ; et que les établissements anglais n’auront qu’à agir d’une manière analogue pour servir leur clientèle canadienne-française. — Comme utopie, c’est un beau modèle.. Quelle maison sérieuse se souciera des services d’un employé qui ne sera pas familier avec la langue de l’établissement ?…

On ne s’oppose pas, par ailleurs, à l’étude de la langue anglaise à l’école : on daignera l’agréer au cours moyen… Ce qui signifie que la moitié, au moins de nos enfants n’en auraient aucune notion et que les autres, comme dit La Bruyère, « consumeraient à la recherche de cette langue le même temps qui devrait être consacré à l’usage que l’on doit en faire. »

Dans une de ses chroniques, M. Léo-Paul Desrosiers, disait il y a quelques semaines, que ce qui nous manque le plus à l’heure actuelle, ce sont des professeurs de fierté nationale. J’abonde absolument en son sens ; mais je comprends cette fierté-là à la manière du Congrès du Parler français, de Mgr Pâquet et de Paul-Émile Lamarche, et non comme l’entendent les éteignoirs qui sont en train de convaincre leurs admirateurs que l’acquisition de la langue anglaise est un fruit défendu au nom de la race et de la religion.

J.-E. Mignault.