Amours, galanteries, intrigues, ruses et crimes des capucins et des religieuses/23

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Anonyme, Par un R. Père.
(p. 150-156).
Tome 2. Chapitre XXIII.



CHAPITRE XXIII.

Lorenzo découvre l’intrigue de sa
sœur Agnès.


Cependant, cet inconnu que Lorenzo avait vu continua d’avancer en marchant sur le bout des pieds. À la fin, Lorenzo le vit tirer de sa poche une lettre et la placer avec beaucoup de promptitude au bas du piédestal d’une statue colossale du grand saint Dominique, qui se trouvait sur un des côtés de la nef. Se retirant alors précipitamment, il alla se cacher dans un lieu obscur de l’église, à une assez grande distance de la statue.

Voici, dit en lui-même Lorenzo, si je ne me trompe, quelque intrigue amoureuse. Ne prévoyant pas que je puisse être d’aucune utilité à ces pauvres amants, je ferai aussi bien de m’en aller.

Comme il descendait l’escalier de l’église, une personne qui les montait le heurta avec tant de violence que tous les deux furent presque renversés du coup. Lorenzo mit l’épée à la main.

— À quel propos, monsieur, venez-vous vous jeter sur moi avec tant de violence ?

— Ah ! c’est vous, Medina, dit l’autre, qu’à sa voix Lorenzo reconnut pour être don Christoval ; félicitez-vous, mon cher, de n’avoir pas encore quitté l’église. Entrons, entrons, elles vont venir toutes, et nous les verrons.

— Elles vont venir ; et qui donc ?

— La vieille poule et ses petits poulets sont en chemin ; rentrons, vous dis-je, et je vais vous expliquer tout cela.

Ils rentrèrent l’un et l’autre dans l’église et allèrent se cacher précipitamment derrière la statue de saint Dominique.

— À présent, dit Lorenzo, puis-je prendre la liberté de vous demander ce que signifient cette grande précipitation, ces transports ?

— Une aventure délicieuse. L’abbesse de Sainte-Claire et tout son jeune troupeau sont en chemin pour se rendre ici. Vous devez savoir que le très-dévot Ambrosio a fait vœu, ce dont le ciel soit loué, de ne jamais sortir des murs de son couvent. Cependant, tous nos couvents de femmes les plus distingués le veulent pour confesseur. Les religieuses sont donc obligées de se rendre aux Dominicains ; car il faut bien, si la montagne ne veut pas s’approcher de Mahomet, que Mahomet s’approche de la montagne. Mais pour échapper aux regards indiscrets des curieux, tels que vous et moi, la prieure de Sainte-Claire ne mène ses religieuses à confesse que la nuit. Elles vont être introduites par une porte particulière, qui donne dans la chapelle de la Vierge, et que vous voyez ici. De là elles se rendront dans une autre chapelle, où se trouve le confessionnal d’Ambrosio. La vieille portière de Sainte-Claire, qui m’honore d’une amitié spéciale, vient de m’assurer qu’elles allaient arriver dans l’espace de quelques minutes. N’est-ce point là une bonne aventure pour vous, monsieur l’amoureux ? Nous allons voir quelques-uns des plus jolis minois qui soient dans Madrid. — Vous allez voir, Christoval, que vous ne verrez rien ; car les religieuses de Sainte-Claire sont toujours voilées.

— Excepté, mon cher, quand elles entrent dans une église ; alors elles ôtent leur voile par respect pour la sainteté du lieu ; et l’église est à ce moment assez éclairée pour que nous puissions les voir bien distinctement. Croyez que je suis mieux instruit que vous. Silence, les voici. Voyez vous même et soyez convaincu.

— Fort bien, se dit en lui-même Lorenzo, je découvrirai peut-être à qui s’adressent les vœux de ce mystérieux étranger.

Don Christoval avait à peine cessé de parler, lorsque l’abbesse de Sainte-Claire parut suivie d’une longue file de religieuses. Toutes en entrant levèrent leurs voiles. L’abbesse traversa la nef les mains croisées sur sa poitrine, et fit une grande révérence comme elle passait devant la statue de saint Dominique, patron de cette église. Les autres nonnes l’imitèrent, et plusieurs passèrent sans satisfaire la curiosité de Lorenzo. Il commençait à désespérer de voir ses doutes éclaircis, lorsqu’une jeune religieuse qui se trouvait dans les derniers rangs, en se prosternant devant saint Dominique, feignit de laisser tomber son rosaire ; mais en le ramassant elle tira avec beaucoup de dextérité la lettre de dessous le pied de la statue, la cacha dans son sein et reprit son rang à la procession.

— Elle est jolie, dit tout bas Christoval, qui, à l’aide d’un rayon de lumière, avait pu voir son visage, et je suis bien surpris s’il n’y a pas ici quelque amourette sous jeu.

— C’est Agnès, par le ciel ! s’écria Lorenzo.

— Quoi ! votre sœur ? ah, diable ! l’affaire devient plus grave que je ne l’imaginais.

— Une intrigue clandestine avec ma sœur ! J’espère que quelqu’un va m’en rendre raison à l’instant même.

L’honneur espagnol ne pardonne pas une offense de cette nature. Toute la procession étant entrée dans la chapelle du confessionnal, l’inconnu sortant alors du lieu où il était caché gagnait promptement le portail ; mais avant qu’il pût l’atteindre il se sentit arrêté par Médina, qui s’était porté sur son passage. Il fit un pas en arrière en enfonçant son chapeau sur ses yeux.

— Ne cherchez pas à m’éviter, s’écria Lorenzo, je veux savoir qui vous êtes et quel est le contenu de cette lettre.

— Le contenu ? reprit l’inconnu ; et de quel droit me faites-vous cette question ?

— Je vous le dirai une autre fois. En ce moment répondez à ma demande ou mettez-vous en garde.

— J’aime mieux accepter votre dernière proposition, dit l’autre ; allons, monsieur, je suis en garde.

Tous les deux avaient en effet mis l’épée à la main, et Lorenzo attaquait en furieux. Mais Christoval, qui était plus de sang-froid, se précipita entre eux et les sépara en s’écriant :

— Arrêtez, Médina, arrêtez. Y songez-vous ? Est-ce ici le lieu de vider votre querelle ? Voulez-vous donc vous battre dans une église ?

L’inconnu resserra son épée.

— Médina ! dit-il du ton de la surprise ; grand Dieu ! est-il possible ? auriez-vous, Lorenzo, totalement oublié Raymond de Las Cisternas ?

Lorenzo, également surpris, avait peine à reconnaître son ami, et, dans l’incertitude, refusait de lui donner la main. Il le reconnut enfin.

— Quoi ! marquis, dit-il, vous à Madrid ! que veut dire tout ceci ? Comment se fait-il que vous vous trouviez engagé dans une correspondance clandestine avec ma sœur, dont les affections…

— Se sont depuis longtemps déclarées en ma faveur, reprit Raymond en l’interrompant. Mais ce lieu-ci n’est pas convenable pour une explication. Veuillez, Lorenzo, m’accompagner à mon hôtel, et là je vous raconterai toutes mes aventures. Quelle est la personne qui vous accompagne ?

— Un homme, répondit Christoval, que vous vous rappellerez peut-être avoir vu autrefois, mais ailleurs qu’à l’église. — C’est, je crois, le comte d’Ossorio. — Précisément, marquis.

— Vous pouvez nous accompagner, don Christoval ; je suis tout disposé à vous mettre dans la confidence, bien assuré de votre discrétion.

— Vous avez de moi trop bonne opinion ; mais j’évite autant que je puis de me charger du poids d’une confidence. Allez donc sans façon de votre côté et je vais aller du mien. Veuillez seulement me dire votre demeure.

— Comme de coutume, à l’hôtel de Las Cisternas ; mais ressouvenez-vous que je suis à Madrid incognito, et que, si vous désirez me voir, vous devez me demander sous le nom d’Alphonse d’Alvarada.

— Fort bien. Adieu, messieurs, dit en les quittant don Christoval.

— Alphonse d’Alvarada, reprit d’un air étonné Lorenzo ; quoi, marquis, vous portez ce nom ?

— Oui, Lorenzo, et vous avez raison d’en être surpris ; mais si votre sœur ne vous a rien appris de ses aventures et des miennes, j’ai à vous raconter des choses qui vous surprendront encore davantage. Venez donc à mon hôtel à l’instant même.

Les religieuses devant retourner à leur couvent par la porte de la chapelle, le portier des dominicains se disposa à fermer les portes pour la nuit ; Raymond et Lorenzo se retirèrent et prirent le chemin du palais de Las Cisternas ;


FIN DU DEUXIÈME VOLUME.