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Andromaque/Édition Girard, 1668/Acte IV

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Th. Girard (p. 61-78).
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ACTE IV.



Scène première.

ANDROMAQVE, CEPHISE.

CEPHISE.


Ah ! je n’en doute point. C’eſt voſtre Eſpoux, Madame,
C’eſt Hector qui produit ce miracle en voſtre ame.
Il veut que Troye encor ſe puiſſe releuer,
Auec cét heureux Fils, qu’il vous fait conſeruer.
Pyrrhus vous l’a promis. Vous venez de l’entendre,
Madame, il n’attendoit qu’vn mot pour vous le rendre.
Croyez-en ſes tranſports. Pere, Sceptre, Alliez.
Content de voſtre cœur, il met tout à vos pieds.
Sur luy, ſur tout ſon Peuple il vous rend Souueraine.
Eſt-ce là ce Vainqueur digne de tant de haine ?
Déja contre les Grecs plein d’vn noble courroux,
Le ſoin de voſtre Fils le touche autant que vous ;

Il preuient leur fureur, il luy laiſſe ſa Garde,
Pour ne pas l’expoſer luy-meſme il ſe hazarde.
Mais tout s’apreſte au Temple. Et vous auez promis…


ANDROMAQVE.

Ouy, je m’y trouuerai. Mais allons voir mon Fils.


CEPHISE.

Madame, qui vous preſſe ? Il ſuffit que ſa veuë
Deſormais à vos yeux ne ſoit plus deffenduë.
Vous luy pourrez bien-toſt prodiguer vos bontez,
Et vos embraſſements ne ſeront plus contez.
Quel plaiſir ! d’éleuer vn Enfant qu’on voit craiſtre,
Non plus comme vn Eſclaue éleué pour ſon Maiſtre,
Mais pour voir auec luy renaiſtre tant de Rois.


ANDROMAQVE.

Cephiſe, allons le voir pour la derniere fois.


CEPHISE.

Que dites-vous ? ô Dieux !


ANDROMAQVE.

Que dites-vous ? ô Dieux !Ô ! ma chere Cephiſe,
Ce n’eſt point auec toy que mon cœur ſe déguiſe.
Ta foy dans mon malheur s’eſt montrée à mes yeux.
Mais j’ay crû qu’à mon tour tu me connoiſſois mieux.
Quoy donc as-tu penſé qu’Andromaque infidelle,
Pûſt trahir vn Eſpoux qui croit reuiure en elle,

Et que de tant de Morts réueillant la douleur,
Le ſoin de mon repos me fiſt troubler le leur ?
Eſt-ce là cette ardeur tant promiſe à ſa cendre.
Mais ſon Fils periſſoit, il l’a falu défendre ?
Pyrrhus en m’épouſant s’en déclare l’appuy.
Il ſuffit. Je veux bien m’en repoſer ſur luy.
Ie ſçays quel eſt Pyrrhus. Violent, mais ſincere,
Cephiſe, il fera plus qu’il n’a promis de faire.
Sur le courroux des Grecs, je m’en repoſe encor,
Leur haine va donner vn Pere au Fils d’Hector.
Ie vais donc, puiſqu’il faut que je me ſacrifie,
Aſſurer à Pyrrhus le reſte de ma vie.
Ie vais en receuant ſa foy ſur les Autels,
L’engager à mon Fils par des nœuds immortels.
Mais auſſi-toſt ma main, à moy ſeule funeſte,
D’vne infidelle vie abbregera le reſte,
Et ſauuant ma vertu, rendra ce que je doyi
À Pyrrhus, à mon Fils, à mon Eſpoux, à moy.
Voila de mon amour l’innocent ſtratagéme,
Voila ce qu’vn Eſpoux m’a commandé luy-méme.
I’iray ſeule rejoindre Hector, & mes Ayeux.
Cephiſe, c’eſt à toy de me fermer les yeux.


CEPHISE.

Ah ! ne pretendez pas que je puiſſe ſuruiure.


ANDROMAQVE.

Non, non, je te deffends, Cephiſe, de me ſuiure.
Ie confie à tes ſoins mon vnique treſor,
Si tu viuois pour moy, vy pour le Fils d’Hector.
De l’eſpoir des Troyens ſeule dépoſitaire,
Songe à combien de Roys tu deuiens neceſſaire.
Veille auprès de Pyrrhus. Fais-luy garder ſa foy.
S’il le faut, je conſens que tu parles de moy,

Fais-luy valoir l’hymen, où je me ſuis rangée ;
Dy-luy, qu’auant ma mort je luy fus engagée,
Que ſes reſſentimens doiuent eſtre effacez,
Qu’en luy laiſſant mon Fils, c’eſt l’eſtimer aſſez.
Fay connoiſtre à mon Fils les Heros de ſa Race ;
Autant que tu pourras, conduy-le ſur leur trace.
Dy-luy, par quels exploits leurs noms ont éclaté,
Plûtoſt ce qu’ils ont fait que ce qu’ils ont eſté.
Parle luy tous les jours des Vertus de ſon Pere,
Et quelquefois auſſi parle luy de ſa Mere.
Mais qu’il ne ſonge plus, Cephiſe, à nous vanger,
Nous luy laiſſons vn Maiſtre, il le doit ménager ;
Qu’il ait de ſes Ayeux vn ſouuenir modeſte,
Il eſt du ſang d’Hector, mais il en eſt le reſte.
Et pour ce reſte enfin j’ay moy-meſme en vn jour
Sacrifié mon ſang, ma haine, & mon amour.


CEPHISE.

Helas !


ANDROMAQVE.

Helas !Ne me ſuis point, ſi ton cœur en allarmes
Preuoit qu’il ne pourra commander à tes larmes,
On vient. Cache tes pleurs, Cephiſe, & ſouuiens-toy
Que le ſort d’Andromaque eſt commis à ta foy.
C’eſt Hermionne. Allons, fuyons ſa violence.


Scène II.

HERMIONNE, CLEONNE.

CLEONNE.


Non, je ne puis aſſez admirer ce ſilence.
Vous vous taiſez, Madame, & ce cruel mépris
N’a pas du moindre trouble agité vos eſprits ?
Vous ſouſtenez en paix vne ſi rude attaque ?
Vous qu’on voyoit fremir au ſeul nom d’Andromaque ?
Vous qui ſans deſeſpoir ne pouuiez endurer
Que Pyrrhus d’vn regard la vouluſt honorer ?
Il l’épouſe. Il luy donne ayec ſon Diadême
La foy, que vous venez de receuoir vous-même ;
Et voſtre bouche encor muette à tant d’ennuy,
N’a pas daigné s’ouurir pour ſe plaindre de luy ?
Ah ! que je crains, Madame, vn calme ſi funeſte !
Et qu’il vaudroit bien mieux…


HERMIONNE.

Et qu’il vaudroit bien mieux…Fais-tu venir Oreſte !


CLEONNE.

Il vient, Madame, il vient. Et vous pouuez juger,
Que bien-toſt à vos pieds il alloit ſe ranger.
Preſt à ſeruir toûjours ſans eſpoir de ſalaire,
Vos yeux ne sont que trop aſſurez de luy plaire.
Mais il entre.


Scène III.

ORESTE, HERMIONNE, CLEONNE.

ORESTE.

Mais il entre.
Ah Madame ? Eſt-il vray qu’vne fois
Oreſte en vous cherchant obeïſſe à vos lois ?
Ne m’a-t-on point flatté d’vne fauſſe eſperance ?
Auez-vous en effet ſouhaitté ma preſence ?
Croiray-je que vos yeux à la fin déſarmez,
Veulent…


HERMIONNE.

Veulent…Ie veux ſçauoir, Seigneur, ſi vous m’aimez.


ORESTE.

Si je vous aime ? Ô Dieux ! mes ſerments, mes parjures,
Ma fuite, mon retour, mes reſpects, mes injures,
Mon deſeſpoir, mes yeux de pleurs toûjours noyez,
Quels témoins croirez-vous, ſi vous ne les croyez ?


HERMIONNE.

Vangez-moy, je croy tout.


ORESTE.

Vangez-moy, je croy tout.Hé bien allons, Madame :
Mettons encore vn coup toute la Grece en flame.
Prenons, en ſignalant mon bras, & voſtre nom,
Vous la place d’Helene, & moi d’Agamemnon.
De Troye en ce pays réueillons les miſeres,
Et qu’on parle de nous, ainſi que de nos Peres.
Partons, je ſuis tout preſt.


HERMIONNE.

Partons, je ſuis tout preſt.Non, Seigneur, demeurons,
Ie ne veux pas ſi loin porter de tels affrons.
Quoy de mes ennemis couronnant l’inſolence,
I’irois attendre ailleurs vne lente vengeance,
Et je m’en remettrois au deſtin des combats,
Qui peut-eſtre à la fin ne me vangeroit pas ?
Ie veux qu’à mon départ toute l’Epire pleure.
Mais ſi vous me vangez, vangez-moy dãs vne heure.
Tous vos retardemens ſont pour moy des refus,
Courez au temple. Il faut immoler…


ORESTE.

Courez au temple. Il faut immoler…Qui ?


HERMIONNE.

Courez au temple. Il faut immoler… Qui ?Pyrrhus.


ORESTE.

Pyrrhus, Madame ?


HERMIONNE.

Pyrrhus, Madame ?Hé ! quoy ? voſtre haine chancelle ?
Ah ! courez, & craignez que je ne vous rappelle.
N’alleguez point des droits que je veux oublier.
Et ce n’eſt pas à vous à le juſtifier.


ORESTE.

Moy, je l’excuserois ? Ah ! vos bontez, Madame,
Ont graué trop auant ſes crimes dans mon ame.
Vangeons-nous, j’y conſens. Mais par d’autres chemins.
Soyons ſes Ennemis, & non ſes Aſſaſſins.
Faiſons de ſa ruine vne juſte Conqueſte.
Quoy pour réponſe aux Grecs porteray-je ſa teſte ?
Et n’ay-je pris ſur moy le ſoin de tout l’Eſtat,
Que pour m’en acquitter par vn Aſſaſſinat ?
Souffrez, au nom des Dieux, que la Grece s’explique.
Et qu’il meure chargé de la haine publique.
Souuenez-vous qu’il regne, & qu’vn front couronné…


HERMIONNE.

Ne vous ſuffit-il pas que je l’ay condamné ?
Ne vous ſuffit-il pas que ma Gloire offenſée
Demande vne Victime à moy ſeule adreſſée ;
Qu’Hermionne eſt le prix d’vn Tyran opprimé,
Que je le hais, enfin, Seigneur, que je l’aimay ?
Ie ne m’en cache point. L’ingrat m’auoit ſçeu plaire,
Soit qu’ainſi l’ordonnaſt mon amour, ou mon Pere,
N’importe. Mais enfin reglez-vous là-deſſus.
Malgré mes vœux, Seigneur, honteuſement deceûs,

Malgré la juſte horreur que ſon crime me donne,
Tant qu’il viura, craignez que je ne luy pardonne.
Doutez juſqu’à ſa mort d’vn courroux incertain,
S’il ne meurt aujourd’huy, je puis l’aimer demain.


ORESTE.

Hé bien, il faut le perdre, & préuenir ſa grace.
Il faut… Mais cependant que faut-il que je faſſe ?
Comment puis-je ſi-toſt ſeruir voſtre courroux ?
Quel chemin iuſà luy peut conduire mes coups ?
À peine ſuis-je encore arriué dans l’Epire,
Vous voulez par mes mains renuerſer vn Empire.
Vous voulez qu’vn Roy meure, & pour ſon chaſtiment,
Vous ne donnez qu’vn jour, qu’vne heure, qu’vn moment.
Aux yeux de tout ſon Peuple il faut que je l’opprime ?
Laiſſez-moy vers l’Autel conduire ma Victime.
Ie ne m’en défens plus. Et je ne veux qu’aller
Reconnoiſtre la place où je dois l’immoler.
Cette Nuit je vous ſers. Cette Nuit je l’attaque.


HERMIONNE.

Mais cependant ce Iour il épouſe Andromaque.
Dans le Temple déja le trône eſt éleué.
Ma honte eſt confirmée, & ſon Crime acheué.
Enfin qu’attendez-vous ? Il vous offre ſa Teſte.
Sans Gardes, ſans défenſe il marche à cette Feſte.
Autour du Fils d’Hector il les fait tous ranger.
Il s’abandonne au bras qui me voudra vanger.
Voulez-vous, malgré luy, prendre ſoin de ſa vie ?
Armez auec vos Grecs, tous ceux qui m’ont ſuivie.
Souleuez vos Amis. Tous les miens ſont à vous.
Il me trahit, vous trompe, & nous mépriſe tous.

Mais quoy ? Déja leur haine eſt égale à la mienne.
Elle eſpargne à regret l’Eſpoux d’vne Troyenne.
Parlez. Mon Ennemy ne vous peut échapper.
Ou plûtoſt, il ne faut que les laiſſer frapper.
Conduiſez, ou ſuiuez vne fureur ſi belle.
Reuenez tout couuert du ſang de l’Infidelle.
Allez, en cet eſtat ſoyez ſeûr de mon cœur.


ORESTE.

Mais, Madame, ſongez…


HERMIONNE.

Mais, Madame, ſongez…Ah ! c’en eſt trop, Seigneur.
Tant de raiſonnemens offenſent ma colere.
I’ay voulu vous donner les moyens de me plaire,
Rendre Oreſte content. Mais enfin je voy bien,
Qu’il veut touſiours ſe plaindre, & ne meriter rien.
Partez. Allez ailleurs vanter voſtre conſtance,
Et me laiſſez icy le ſoin de ma vangeance.
De mes laſches bontez mon courage eſt confus,
Et c’eſt trop en vn jour eſſuyer de refus.
Ie m’en vais ſeule au Temple, où leur hymen s’apreſte,
Où vous n’oſez aller meriter ma conqueſte.
Là, de mon Ennemy je ſçauray m’approcher.
Ie perceray le Cœur, que je n’ay pû toucher.
Et mes ſanglantes mains ſur moy-meſme tournées,
Auſſi-toſt, malgré luy, joindront nos deſtinées,
Et tout Ingrat qu’il eſt, il me ſera plus doux
De mourir auec luy, que de viure auec vous.


ORESTE.

Non, je vous priueray de ce plaiſir funeſte,
Madame. Il ne mourra que de la main d’Oreſte.

Vos Ennemis par moy vont vous eſtre immolez.
Et vous reconnoiſtrez mes ſoins, ſi vous voulez.
Mais que dis-je ? Ah plûtoſt ! permettez que j’eſpere.
Excuſez vn Amant, que trouble ſa miſere,
Qui tout preſt d’eſtre heureux, enuie encor le ſort
D’vn Ingrat, condamné par vous-meſme à la mort.


HERMIONNE.

Allez. De voſtre ſort laiſſez-moy la conduite.
Et que tous vos Vaiſſeaux ſoient preſts pour noſtre fuite.


Scène IV.

HERMIONNE, CLEONNE.

CLEONNE.


Vous vous perdez, Madame. Et vous deuez ſonger…


HERMIONNE.

Que je me perde, ou non, je ſonge à me vanger.
Ie ne ſçay meſme encor, quoy qu’il m’ait pû promettre,
Sur d’autres que ſur moy, ſi je doy m’en remettre.
Pyrrhus n’eſt pas coupable à ſes yeux comme aux miens,
Et je tiendrois mes coups bien plus ſeûrs que les ſiens.
Quel plaiſir de vanger moy-meſme mon injure !
De retirer mon bras teint du ſang du Parjure,
Et pour rendre ſa peine & mes plaiſirs plus grands,
De cacher ma Riuale à ſes regards mourans.
Ah ! ſi du moins Oreſte, en puniſſant ſon crime,
Luy laiſſoit le regret de mourir ma Victime.
Va le trouuer. Dy-luy qu’il apprenne à l’Ingrat,
Qu’on l’immole à ma haine, & non pas à l’Eſtat.
Chere Cleonne cours. Ma vangeance eſt perduë,
S’il ignore, en mourant, que c’eſt moy qui le tuë.


CLEONNE.

Ie vous obeïray. Mais qu’eſt-ce que ie voy ?
Ô Dieux ! Qui l’auroit crû, Madame ? C’eſt le Roy.


HERMIONNE.

Ah ! cours aprers Oreſte, & dy-luy, ma Cleonne,
Qu’il n’entreprenne rien ſans reuoir Hermionne.


Scène V.

PYRRHVS, HERMIONNE, PHOENIX.

PYRRHVS.


Vous ne m’attendiez pas, Madame, & ie voy bien
Que mon abord icy trouble voſtre entretien.
Ie ne viens point armé d’vn indigne artifice
D’vn voile d’équité couurir mon injuſtice.
Il ſuffit, que mon cœur me condamne tout bas,
Et ie ſoûtiendrois mal ce que ie ne croy pas.
I’épouſe vne Troyenne. Oüy, Madame, & j’auouë
Que ie vous ay promis la foy, que ie luy vouë.
Vn autre vous diroit, que dans les champs Troyens
Nos deux Peres ſans nous formerent ces liens,
Et que ſans conſulter ny mon cœur ny le voſtre.
Nous fuſmes ſans amour engagez l’v à l’autre.
Mais c’eſt aſſez pour moy que ie me ſois ſoûmis.
Par mes Ambaſſadeurs mon cœur vous fut promis.
Loin de les reuoquer, ie voulus y ſouſcrire.
Ie vous vis auec eux arriuer en Epire.
Et quoy que d’vn autre œil l’éclat victorieux
Euſt déja préuenu le pouuoir de vos yeux ;
Ie ne m’arreſtay point à cette ardeur nouuelle.
Ie voulus m’obſtiner à vous eſtre fidelle.
Ie vous receûs en Reine, & iuſques à ce jour,
I’ay cru que mes ſermens me tiendroient lieu d’amour.

Mais cét amour l’emporte. Et par vn coup funeſte,
Andromaque m’arrache vn cœur qu’elle déteſte.
L’vn par l’autre entraiſnés, nous courons à l’Autel
Nous jurer, malgré nous, vn amour immortel.
Apres cela, Madame, éclatez contre vn Traiſtre,
Qui l’eſt auec douleur, & qui pourtant veut l’eſtre.
Pour moy, loin de contraindre vn ſi iuſte courroux,
Il me ſoulagera peut-eſtre autant que vous.
Donnez-moy tous les noms deſtinez aux Parjures.
Ie crains voſtre ſilence, & non pas vos injures,
Et mon Cœur ſouleuant mille ſecrets teſmoins,
M’en dira d’autant plus que vous m’en direz moins.


HERMIONNE.

Seigneur, dans cét aueu deſpoüillé d’artifice,
I’aime à voir que du moins vous vous rendiez juſtice,
Et que voulant bien rompre vn nœud ſi ſolennel,
Vous vous abandonniez au crime en criminel.
Eſt-il juſte apres tout, qu’vn Conquerant s’abaiſſe
Sous la ſeruile loy de garder ſa promeſſe ?
Non, non, la Perfidie a dequoy vous tenter.
Et vous ne me cherchez que pour vous en vanter.
Quoy ? Sans que ny ſerment, ny deuoir vous retienne,
Rechercher vne Grecque, Amant d’vne Troyenne ?
Me quitter, me reprendre, & retourner encor
De la Fille d’Helene, à la Veuue d’Hector ?
Couronner tour à tour l’Eſclaue, & la Princeſſe,
Immoler Troye aux Grecs, au Fils d’Hector la Grece ?
Tout cela part d’vn cœur touſiours maiſtre de ſoy,
D’vn Heros qui n’eſt point Eſclaue de ſa foy.

Pour plaire à voſtre Eſpouſe, il vous faudroit peut-eſtre
Prodiguer les doux noms de Parjure, & de Traiſtre.
Voſtre grand cœur ſans doute attend apres mes pleurs,
Pour aller dans ſes bras joüir de mes douleurs ?
Chargé de tant d’honneur il veut qu’on le renuoye ?
Mais, Seigneur, en vn iour ce ſeroit trop de joye.
Et ſans chercher ailleurs des titres empruntez,
Ne vous ſuffit-il pas de ceux que vous portez ?
Du vieux Pere d’Hector la valeur abbattuë
Aux pieds de ſa Famille expirante à ſa veuë,
Tandis que dans ſon ſein voſtre bras enfoncé
Cherche vn reſte de ſang que l’âge auoit glacé ;
Dans des ruiſſeaux de ſang Troye ardante plongée,
De voſtre propre main Polyxene eſgorgée
Aux yeux de tous les Grecs indignez contre vous,
Que peut-on refuſer à ces genereux coups ?


PYRRHVS.

Madame, ie ſçay trop, â quel excez de rage
L’ardeur de vous vanger emporta mon courage.
Ie puis me plaindre à vous du ſang que i’ay verſé,
Mais enfin ie conſens d’oublier le paſſé.
Ie rends graces au Ciel, que voſtre indifference
De mes heureux ſoûpirs m’aprenne l’innocence.
Mon cœur, ie le voy bien, trop prompt à ſe geſner,
Deuoit mieux vous cõnoiſtre, & mieux s’examiner.
Mes remords vous faiſoient vne injure mortelle,
Il faut ſe croire aimé, pour ſe croire infidelle.
Vous ne prétendiez point m’arreſter dans vos fers.
I’ay craint de vous trahir, peut-eſtre ie vous ſers.
Nos Vœurs n’eſtoient point faits dépendans l’vn de l’autre.
Ie ſuivois mon deuoir, & vous cediez au voſtre.

Rien ne vous engageoit à m’aimer en effet.


HERMIONNE.

Ie ne t’ay point aimé, Cruel ? Qu’ay-je donc fait ?
I’ay deſdaigné pour toy les vœux de tous nos Princes,
Ie t’ay cherché moy-meſme au fond de tes Prouinces.
I’y ſuis encor, malgré tes infidélitez,
Et malgré tous mes Grecs honteux de mes bontez.
Ie leur ay commandé de cacher mon injure,
I’attendois en ſecret le retour d’vn Parjure,
I’ay creu que toſt ou tard à ton deuoir rendu,
Tu me rapporterois vn Cœur qui m’eſtoit dû.
Ie t’aimois inconſtant, qu’aurois-je fait fidelle ?
Et meſme en ce moment, où ta bouche cruelle
Vient ſi tranquillement m’annoncer le treſpas,
Ingrat, ie doute encor, ſi ie ne t’aime pas.
Mais, Seigneur, s’il le faut, ſi le Ciel en colere
Réſerue à d’autres yeux la gloire de vous plaire,
Acheuez voſtre hymen, j’y conſens. Mais du moins
Ne forcez pas mes yeux d’en eſtre les teſmoins.
Pour la derniere fois ie vous parle peut-eſtre,
Differez-le d’vn iour, demain vous ſerez maiſtre.
Vous ne reſpondez point. Perfide, ie le voy,
Tu contes les momens que tu perds auec moy.
Ton cœur impatient de reuoir ſa Troyenne,
Ne ſouffre qu’à regret qu’vn autre t’entretienne,
Tu luy parles du cœur, tu la cherches des yeux.
Ie ne te retiens plus, ſauve-toy de ces lieux.
Va luy jurer la foy, que tu m’auois jurée,
Va profaner des Dieux la Majeſté ſacrée.
Ces Dieux, ces juſtes Dieux n’auront pas oublié,
Que les meſmes ſermens auec moy t’ont lié.

Porte aux pieds des Autels ce Cœur qui m’abandonne.
Va, cours. Mais crains encor d’y trouver Hermionne.



Scène VI.

PYRRHVS, PHOENIX.

PHOENIX.


Seigneur, vous l’entendez. Gardez de négliger
Vne Amante en fureur, qui cherche à ſe vanger.
Elle n’eſt en ces lieux que trop bien appuyée,
La querelle des Grecs à la ſienne eſt liée.
Oreſte l’aime encore. Et peut-eſtre à ce prix…


PYRRHVS.

Andromaque m’attend. Phœnix, garde ſon Fils.


Fin du quatriéme Acte.