Anecdote sur Bélisaire/Édition Garnier

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Anecdote sur BélisaireGarniertome 26 (p. 109-114).



ANECDOTE[1]
SUR BÉLISAIRE[2]
(1767)

« Je vous connais, vous êtes un scélérat. Vous voudriez que tous les hommes aimassent un Dieu, père de tous les hommes. Vous vous êtes imaginé, sur la parole de saint Ambroise, qu’un jeune Valentinien, qui n’avait pas été baptisé, n’en avait pas moins été sauvé. Vous avez eu l’insolence de croire, avec saint Jérôme, que plusieurs païens ont vécu saintement. Il est vrai que, tout damné que vous êtes, vous n’avez pas osé aller si loin que saint Jean Chrysostome, qui, dans une de ses homélies[3], dit que les préceptes de Jésus-Christ sont si légers que plusieurs ont été au delà par la seule raison : Præcepta ejus adeo levia sunt ut multi philosophica tantum ratione excesserint.

« Vous avez même attiré à vous saint Augustin, sans songer combien de fois il s’est rétracté. On voit bien que vous êtes de son avis quand il dit[4] : « Depuis le commencement du genre humain, tous ceux qui ont cru en un seul Dieu, et qui ont entendu sa voix selon leur pouvoir, qui ont vécu avec piété et justice selon ses préceptes, en quelque endroit et en quelque temps qu’ils aient vécu, ils ont été sans doute sauvés par lui.

Mais ce qu’il y a de pis, déiste et athée que vous êtes, c’est qu’il semble que vous ayez copié mot pour mot saint Paul dans son Épître aux Romains[5] : « Gloire, honneur, et gloire à quiconque fait le bien ; premièrement aux Juifs, et puis aux Gentils : car lorsque les Gentils, qui n’ont point la loi, font naturellement ce que la loi commande, n’ayant point notre loi, ils sont leur loi à eux-mêmes. » Et après ces paroles, il reproche aux Juifs de Rome l’usure, l’adultère, et le sacrilége.

« Enfin, détestable enfant de Bélial, vous avez osé prononcer de vous-même ces paroles impies sous le nom de Bélisaire : « Ce qui m’attache le plus à ma religion[6], c’est qu’elle me rend meilleur, et plus humain. S’il fallait qu’elle me rendît farouche, dur, et impitoyable, je l’abandonnerais, et je dirais à Dieu, dans la fatale alternative d’être incrédule ou méchant : Je fais le choix qui t’offense le moins. » J’ai vu d’indignes femmes de bien, des militaires trop instruits, de vils magistrats qui ne connaissent que l’équité, des gens de lettres malheureusement plus remplis de goût et de sentiment que de théologie, admirer avec attendrissement tes sottes paroles, et tout ce qui les suit.

« Malheureux ! vous apprendrez ce que c’est que de choquer l’opinion des licenciés de ma licence ; vous, et tous vos damnés de philosophes, vous voudriez bien que Confucius et Socrate ne fussent pas éternellement en enfer ; vous seriez fâchés que le primat d’Angleterre ne fût pas sauvé aussi bien que le primat des Gaules. Cette impiété mérite une punition exemplaire. Apprenez votre catéchisme. Sachez que nous damnons tout le monde, quand nous sommes sur les bancs ; c’est là notre plaisir. Nous comptons[7] environ six cents millions d’habitants sur la terre. À trois générations par siècle, cela fait environ deux milliards ; et en ne comptant seulement que depuis quatre mille années, le calcul nous donne quatre-vingts milliards de damnés, sans compter tout ce qui l’a été auparavant, et tout ce qui doit l’être après. Il est vrai que, sur ces quatre-vingts milliards, il faut ôter deux ou trois mille élus, qui font le beau petit nombre ; mais c’est une bagatelle, et il est bien doux de pouvoir se dire en sortant de table : « Mes amis, réjouissons-nous ; nous avons au moins quatre-vingts milliards de nos frères dont les âmes toutes spirituelles sont pour jamais à la broche, en attendant qu’on retrouve leurs corps pour les faire rôtir avec elles. »

« Apprenez, monsieur le réprouvé, que votre grand Henri IV, que vous aimez tant, est damné pour avoir fait tout le bien dont il fut capable ; et que Ravaillac, purgé par le sacrement de pénitence, jouit de la gloire éternelle : voilà la vraie religion. Où est le temps où je vous aurais fait cuire avec Jean Hus, et Jérôme de Prague, avec Arnauld de Bresse, avec le conseiller Dubourg, et avec tous les infâmes qui n’étaient pas de notre avis dans ces siècles du bon sens où nous étions les maîtres de l’opinion des hommes, de leur bourse, et quelquefois de leur vie ? »

Qui proférait ces douces paroles ? C’était un moine sortant de sa licence. À qui les adressait-il ? C’était à un académicien de la première Académie de France[8]. Cette scène se passait chez un magistrat homme de lettres que le licencié[9] était venu solliciter pour un procès, dans lequel il était accusé de simonie. Et dans quel temps se tenait cette conférence à laquelle j’assistai ? C’était après boire, car nous avions dîné avec le magistrat, et le moine avec les valets de chambre ; et le moine était fort échauffé.

« Mon révérend père, lui dit l’académicien, pardonnez-moi, je suis un homme du monde qui n’ai jamais lu les ouvrages de vos docteurs. J’ai fait parler un vieux soldat romain comme aurait parlé notre du Guesclin, notre chevalier Bavard, ou notre Turenne. Vous savez qu’à nous autres gens du siècle il nous échappe bien des sottises ; mais vous les corrigez, et un mot d’un seul de vos bacheliers répare toutes nos fautes. Mais comme Bélisaire n’a pas dit un seul mot du bénéfice que vous demandez, et qu’il n’a point sollicité contre vous, j’espère que vous vous apaiserez, et que vous voudrez bien pardonner à un pauvre ignorant qui a fait le mal sans malice.

— À d’autres, dit le moine ; vous êtes une troupe de coquins qui ne cessez de prêcher la bienfaisance, la douceur, l’indulgence, et qui poussez la méchanceté jusqu’à vouloir que Dieu soit bon. En vérité, nous ne vous passerons pas vos petites conspirations. Vous avez à faire au révérend P. Hayer, à l’abbé Dinouart[10], et à moi, et nous verrons comment vous vous en tirerez. Nous savons bien que dans le siècle où la raison, que nous avions partout proscrite, commençait à renaître dans nos climats septentrionaux, ce fut Érasme qui renouvela cette erreur dangereuse ; Érasme, qui était tenté de dire :Sancte Socrates, ora pro nobis ; Érasme, à qui on éleva une statue. Le Vayer, le précepteur de Monsieur, et même de Louis XIV, recueillit tous ces blasphèmes dans son livre de la Vertu des païens. Il eut l’insolence d’imprimer que des marauds tels que Confucius, Socrate, Caton, Épictète, Titus, Trajan, les Antonins, Julien, avaient fait quelques actions vertueuses. Nous ne pûmes le brûler, ni lui ni son livre, parce qu’il était conseiller d’État. Mais vous, qui n’êtes qu’académicien, je vous réponds que vous ne serez pas épargné. »

Le magistrat prit alors la parole, et demanda grâce pour le coupable. « Point de grâce, dit le moine ; l’Écriture le défend. « Orabat scelestus ille veniam quam non erat consecuturus[11] ; le scélérat demandait un pardon qu’il ne devait pas obtenir. » Oportet aliquem mori pro populo[12]. Toute l’Académie pense comme lui ; il faut qu’il soit puni avec l’Académie.

— Ah ! frère Triboulet, dit le magistrat (car Triboulet est le nom du docteur), ce que vous avancez là est bien chrétien, mais n’est pas tout à fait juste. Voudriez-vous que la Sorbonne entière répondît pour vous, comme le P. Bauny[13] se rendait pleige pour la bonne mère, et comme toute la Société de Jésus était pleige pour le P. Bauny ? Il ne faut jamais accuser un corps des erreurs des particuliers. Voudriez-vous abolir aujourd’hui la Sorbonne parce qu’un grand nombre de ses membres adhérèrent au plaidoyer du docteur Jean Petit, cordelier, en faveur de l’assassinat du duc d’Orléans ? parce que trente-six docteurs de Sorbonne, avec frère Martin[14], inquisiteur pour la foi, condamnèrent la Pucelle d’Orléans à être brûlée vive pour avoir secouru son roi et sa patrie ? parce que soixante et onze docteurs de Sorbonne déclarèrent Henri III déchu du trône ? parce que quatre-vingts docteurs excommunièrent, au 1er novembre 1592, les bourgeois de Paris qui avaient osé présenter requête pour l’admission de Henri IV dans sa capitale, et qu’ils défendirent qu’on priât Dieu pour ce mauvais prince ? Voudriez-vous, frère Triboulet, être puni aujourd’hui du crime de vos pères? L’âme de quelqu’un de ces sages maîtres a-t-elle passé dans la vôtre per modum traducis ? Un peu d’équité, frère. Si vous êtes coupables de simonie, comme votre partie adverse vous en accuse, la cour vous fera mettre au pilori ; mais vous y serez seul, et les moines de votre couvent (puisqu’il y a encore des moines) ne seront pas condamnés avec vous. Chacun répond de ses faits, et, comme l’a dit un certain philosophe[15], il ne faut pas purger les petits-fils pour la maladie de leur grand-père. Chacun pour soi, et Dieu pour tous. Il n’y a que le loup qui dise à l’agneau :

Si ce n’est toi, c’est donc ton frère[16].

« Allez, respectez l’Académie, composée des premiers hommes de l’État et de la littérature. Laissez Bélisaire parler en brave soldat et en bon citoyen ; n’insultez point un excellent écrivain ; continuez à faire de mauvais livres, et laissez-nous lire les bons. »

Frère Triboulet sortit, la queue entre les jambes ; et son adversaire resta la tête haute.

Quand le magistrat et le philosophe, ou plutôt quand les deux philosophes purent parler en liberté : « N’admirez-vous pas ce moine ? dit le magistrat ; il y a quelques jours qu’il était entièrement de votre avis. Savez-vous pourquoi il a si cruellement changé ? c’est qu’il est blessé de votre réputation.

— Hélas ! dit l’homme de lettres ; tout le monde pense comme moi dans le fond de son cœur, et je n’ai fait que développer l’opinion générale. Il y a des pays où personne n’ose établir publiquement ce que tout le monde pense en secret. Il y en a d’autres où le secret n’est plus gardé. L’auguste impératrice de Russie vient d’établir la tolérance dans deux mille lieues de pays. Elle a écrit de sa propre main : malheur aux persécuteurs[17] ! Elle a fait grâce à l’évêque de Rostou, condamné par le synode pour avoir soutenu l’opinion des deux puissances, et pour n’avoir pas su que l’autorité ecclésiastique n’est qu’une autorité de persuasion ; que c’est la puissance de la vérité, et non la puissance de la force. Elle permet qu’on lise les lettres qu’elle a écrites sur ce sujet important.

— Comme les choses changent selon le temps ! dit le magistrat.

— Conformons-nous aux temps[18], » dit l’homme de lettres.

FIN DE L’ANECDOTE SUR BÉLISAIRE.
  1. Tel est le titre de cet opuscule dans les Pièces relatives à Bélisaire (premier cahier). Les éditeurs de Kehl l’avaient intitulé Première Anecdote sur Bélisaire, parce qu’ils l’avaient placé immédiatement avant la Seconde Anecdote, qu’on verra à sa date. L’Anecdote sur Bélisaire est de la fin de mars, puisque d’Alembert en parle dans sa lettre du avril 1767. (B.)
  2. Par M. l’abbé Mauduit, qui prie qu’on ne le nomme pas. (Note de Voltaire.)
  3. IIIe Homélie sur la première épître de saint Paul aux Corinthiens. (Id.)
  4. Dans sa quarante-neuvième épitre : A Deo Gratias. (Id.)
  5. Chapitre ii, 10-14. (Note de Voltaire.)
  6. Celle qui annonce un Dieu propice, bienfaisant, et qui est la vraie religion. Voyez, dans Bélisaire, le fameux chapitre xv, qui n’a pas plus de 15 pages, tandis que la soporifique censure en a plus de cent quarante. (Cl.)
  7. Le compte des damnés est tout différent dans la première édition de l’Anecnote ; on y lit :

    « Nous comptons environ deux milliards d’habitants sur la terre : à trois générations par siècle, cela fait environ six milliards, et en ne comptant seulement que depuis quatre mille années, le calcul nous donne deux cent quarante milliards de damnés, sans compter tout ce qui l’a été auparavant et tout ce qui doit l’être après. Il est vrai que sur ces deux cent quarante milliards il faut ôter deux ou trois mille élus qui font le beau petit nombre ; mais c’est une bagatelle, et il est bien doux de pouvoir se dire en sortant de table : « Mes amis, réjouissons-nous, nous avons au moins deux cent quarante milliards de nos frères, etc. » (B.)

    — Voltaire avait, en 1746, donné un calcul encore différent ; voyez, tome VIII, une des notes du septième chant de la Henriade.

  8. Marmontel.
  9. Coger était licencié en théologie. Voyez la note, tome XXI, page 357.
  10. Rédacteur du Journal chrétien.
  11. « Orabat auteni hic scelestus Dominum a quo non esset misericordiam consecuturus. » (Mach., livre II, ix, 13.)
  12. « Expedit unum hominem mori pro populo. » (Jean, xviii, 14.)
  13. Ce n’est point le P. Bauny, mais le P. Barry, dont Voltaire a déjà parlé, tome XV, page 132, qui se rendait pleige pour la sainte Vierge.
  14. Voyez tome XXIV, page 499.
  15. Voltaire lui-même ; voyez tome XXV, pages 32 et 266.
  16. La Fontaine, Fables, I, x.
  17. Voyez, dans la Correspondance, sa lettre du 30 décembre 1766, vieux style, ou 9 janvier 1767.
  18. Voyez tome XXV, page 315.