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Anna Karénine (trad. Bienstock)/II/19

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 15p. 368-373).


XIX

Le jour des courses à Krasnoié-Sélo, Vronskï vint plus tôt que d’habitude manger son bifteck dans la salle à manger commune des officiers de son régiment. Il n’avait pas besoin d’un entraînement sévère, il avait juste le poids fixé, quatre pouds et demi, mais il lui importait de ne pas grossir, c’est pourquoi il évitait les farineux et le sucre. En veston déboutonné et gilet blanc, il était assis, les deux bras accoudés sur la table, attendant son bifteck, et il regardait un roman français posé sur son assiette. Il regardait le livre uniquement pour ne pas parler aux officiers qui entraient et sortaient. Il pensait.

Il pensait au rendez-vous qu’Anna avait promis de lui donner après les courses ; il ne l’avait pas vue depuis trois jours et, en raison du retour de son mari de l’étranger, il ne savait pas si oui ou non le rendez-vous serait possible aujourd’hui, mais il n’avait aucun moyen de se renseigner.

Il l’avait vue pour la dernière fois dans la villa de sa cousine, la princesse Betsy ; il allait le plus rarement possible à la villa des Karénine. Ce jour-là, cependant, il voulait y aller et se demandait quel motif il aurait de s’y présenter.

« Je dirai que Betsy m’a envoyé lui demander si elle a l’intention d’aller aux courses. Oui, c’est cela », résolut-il, en relevant la tête de dessus son livre. Et se représentant vivement le bonheur de la voir, son visage devint rayonnant.

— Envoie chez moi, et qu’on attelle au plus vite la troïka, dit-il au domestique qui lui remit le bifteck sur un plat d’argent très chaud.

Il commença à manger.

De la salle de billard voisine arrivait le bruit du jeu, des conversations et des rires. À la porte d’entrée parurent deux officiers, l’un très jeune, au visage malingre, fin, arrivé récemment du corps des pages au régiment, l’autre, un vieil officier, gros, les yeux boursouflés, un bracelet au bras.

Vronskï, en les apercevant, fronça les sourcils, et feignant de ne pas les voir, jeta un regard oblique vers le livre et se mit à manger et à lire à la fois.

— Eh bien ? Tu prends des forces ? lui demanda le gros officier en s’asseyant près de lui.

— Tu le vois, répondit Vronskï en fronçant les sourcils et s’essuyant la bouche, sans le regarder.

— Et tu n’as pas peur de grossir ? reprit l’autre en avançant une chaise pour le jeune officier.

— Comment ? fit sèchement Vronskï avec une grimace de dépit qui laissa voir ses dents serrées.

— Tu n’as pas peur de grossir ?

— Garçon, du xérès ! commanda Vronskï sans répondre, et mettant son livre de l’autre côté, il continua de lire.

Le gros officier prit la carte des vins, et s’adressant à son jeune compagnon :

— Choisis toi-même ce que nous boirons, lui dit-il en lui tendant la carte et le regardant.

— Du vin du Rhin, si tu veux, dit le jeune officier en jetant un regard timide sur Vronskï, et tâchant de saisir dans ses doigts ses moustaches naissantes.

Voyant que Vronskï ne se retournait pas, le jeune officier se leva.

— Allons dans la salle de billard, dit-il.

Le gros officier se leva obéissant, et ils se dirigèrent là-bas.

À ce moment, entra dans la salle le grand et élégant capitaine Iachvine ; il gratifia d’un signe de tête hautain les deux officiers et s’approcha de Vronskï.

— Hein ? Voilà où il est ! cria-t-il en lui frappant fortement l’épaule de sa large main.

Vronskï se retourna fâché, mais aussitôt son visage s’éclaira du sourire calme et assuré qui lui était propre.

— C’est bien, Aliocha ! fit le capitaine de sa haute voix de baryton. Tu as raison, mange et bois un petit verre.

— Mais je ne veux pas manger.

— Voilà les inséparables ! ajouta Iachvine en regardant d’un air moqueur les deux officiers qui entraient en ce moment dans la salle. Et il s’assit près de Vronskï.

— Pourquoi n’es-tu pas venu au théâtre de Krasnoié-Sélo ? Madame Numérov n’était pas mal du tout. Où étais-tu ?

— Je suis resté longtemps chez les Tverskoï, dit Vronskï.

— Ah ! fit le capitaine.

Iachvine, joueur, noceur, homme sans principes ou plutôt à principes immoraux, était, au régiment, le meilleur ami de Vronskï. Celui-ci l’aimait pour sa force physique extraordinaire et surtout pour sa capacité de boire comme un tonneau sans qu’il y paraisse, pour la grande force morale qu’il montrait dans ses rapports envers ses chefs et ses camarades, et qui lui valait la crainte et le respect de tous ; il menait le jeu par dizaines de mille roubles, et, malgré le vin qu’il buvait, il jouait avec tant de finesse et d’adresse qu’on le regardait comme le meilleur joueur du club anglais. Vronskï le respectait et l’aimait surtout parce qu’il sentait que Iachvine, en dehors de son nom et de sa fortune, l’aimait pour lui-même. Et de tous les hommes, il était le seul à qui Vronskï eût désiré parler de son amour. Il sentait que Iachvine seul, bien qu’il semblât mépriser tout sentiment, pouvait comprendre cette forte passion qui maintenant remplissait toute sa vie.

En outre il était convaincu, qu’ennemi des potins et du scandale, il comprendrait parfaitement son amour et ne le traiterait pas en plaisanterie, comme un simple passe-temps, mais comme une chose sérieuse et importante.

Vronskï ne lui avait jamais parlé de son amour, mais il savait qu’il ne l’ignorait pas, qu’il comprenait tout comme il le fallait, et il avait du plaisir à le voir dans ses yeux.

— Ah oui ! fit-il quand Vronskï lui répondit qu’il était resté chez les Tverskoï, et ses yeux noirs brillèrent ; il prit sa moustache gauche et, par mauvaise habitude, se mit à la mordiller.

— Eh bien ! et toi, qu’as-tu fait hier ? As-tu gagné ? demanda Vronskï.

— Huit mille roubles, mais tous ne sont pas bons, je ne les recevrai pas.

— Eh bien ! alors, tu peux perdre sur moi aussi, dit Vronskï en riant (Iachvine avait parié une forte somme sur Vronskï).

— Je ne perdrai jamais autant. Makhotine seul est dangereux.

Et la conversation tourna sur les courses du jour, la seule chose à quoi pouvait maintenant penser Vronskï.

— Allons, j’ai fini, dit Vronskï ; et il se dirigea vers la porte. Iachvine se leva aussi en écartant ses longues jambes et en inclinant son large dos.

— C’est encore trop tôt pour moi de dîner, dit-il, mais je vais boire. Je viendrai tout à l’heure. Hé ! du vin ? cria-t-il de sa forte voix, célèbre dans tout le régiment, et qui faisait trembler les vitres. Non ! n’apportez rien ! cria-t-il aussitôt. Tu vas chez toi, alors je t’accompagne.

Et tous deux sortirent.