Anna Karénine (trad. Bienstock)/III/21

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 16p. 153-164).


XXI

— Justement, je venais te chercher, dit Petritzkï. Ta lessive a duré bien longtemps, aujourd’hui. As-tu terminé ?

— C’est fini, lui répondit Vronskï, le regard souriant.

Tout en parlant, il tiraillait doucement les bouts de ses moustaches, comme s’il eût craint, d’un mouvement trop brusque ou trop vif, de détruire l’ordre qu’il avait si péniblement mis dans ses affaires.

— Ce travail te réussit toujours à l’égal d’un bain, dit Petritzkï. Je viens de chez Gritzka (c’était le nom qu’il donnait au commandant de leur régiment). On t’attend là-bas.

Vronskï regardait son camarade, sans répondre, pensant à tout autre chose.

— Ah ! c’est donc chez lui cette musique ? dit-il ; — les échos lointains de polkas et de valses parvenaient en effet jusqu’à eux. — En quel honneur cette fête ?

— Pour l’arrivée de Serpoukhovskoï.

— Ah ! dit Vronskï, je ne savais pas.

Ses yeux brillèrent d’un éclat plus vif.

Ayant pris ou plutôt s’étant imposé la résolution de sacrifier son ambition au bonheur que lui procurait son amour, Vronskï ne pouvait se montrer jaloux de Serpoukhovskoï, ni lui en vouloir de n’être pas venu tout d’abord chez lui ; en somme, c’était un bon camarade et il était heureux de le revoir.

— Vraiment, j’en suis très heureux, ajouta-t-il.

Le colonel Démine occupait une grande maison de campagne. Au moment où ils arrivèrent, toute la société se trouvait sur le balcon, très large, du premier étage. Dans la cour, Vronskï remarqua tout d’abord les chanteurs en costumes de treillis, réunis autour d’un petit fût d’eau-de-vie, puis le colonel, un homme à la puissante carrure et au teint réjoui, qui se tenait au milieu du cercle des officiers. Il était sur les premières marches de la terrasse et d’une voix qui dominait l’orchestre en train de jouer un quadrille d’Offenbach, il donnait, en agitant les mains, des ordres à un groupe de soldats, qui se tenait un peu en côté. Quelques soldats, le vaguemestre et plusieurs sous-officiers, s’approchèrent de la terrasse en même temps que Vronskï. Le colonel, qui était retourné à table, revint sur le perron, une coupe à la main, et porta ce toast :

— À la santé de notre ancien camarade, le valeureux général, prince Serpoukhovskoï. Hourra !

Serpoukhovskoï, tenant également une coupe, s’avança derrière le colonel.

— Tu rajeunis tous les jours, Bondarenko, dit-il, s’adressant à un soldat qui, le teint coloré, se trouvait devant lui.

Vronskï n’avait pas vu Serpoukhovskoï depuis trois ans. Son allure lui sembla plus martiale, sans doute à cause de ses favoris qu’il avait laissé pousser, toutefois il était toujours aussi élégant ; au reste, c’était moins sa beauté que la douceur et la noblesse de son visage ou la majesté de sa stature que l’on admirait en lui.

Une seule transformation frappa Vronskï, c’était l’apparition de ce sourire plein de douceur qui se fixe invariablement sur le visage de tout homme que le succès favorise et qui devient un objet d’admiration pour tout le monde. Vronskï avait déjà eu l’occasion de constater sur d’autres visages cette expression qu’il remarquait ce jour-là sur celui de Serpoukhovskoï.

Comme il descendait le perron, Serpoukhovskoï aperçut Vronskï. Un sourire joyeux éclaira son visage. Il fit un signe de tête à son ami, leva sa coupe en lui envoyant un salut, voulant par là lui faire comprendre qu’il devait d’abord s’approcher du vaguemestre qui, dans une attitude respectueuse, se préparait déjà à recevoir l’accolade.

— Eh bien ! le voilà ! s’écria le colonel. Et Iachvine prétendait que tu étais dans les humeurs noires !

Serpoukhovskoï donna l’accolade au brave vaguemestre, et essuyant sa bouche avec son mouchoir, s’approcha de Vronskï.

— Comme je suis heureux ! dit-il en lui serrant la main et l’entraînant à l’écart.

— Occupez-vous de lui ; cria le colonel à Iachvine en désignant Vronskï ; et il descendit vers les soldats.

— Pourquoi n’es-tu pas venu aux courses, hier ? Je comptais t’y rencontrer, dit Vronskï en regardant Serpoukhovskoï.

— J’y suis allé, mais fort tard, dit-il ; puis, s’adressant à un aide de camp :

— Yeuillez partager cela entre les soldats.

Il tira hâtivement de sa poche trois billets de cent roubles qu’il remit en rougissant à l’officier.

— Vronskï, désires-tu boire ou manger ? demanda Iachvine. Hé ! donnez donc quelque chose à manger au comte. Tiens, bois cela, en attendant.

La fête se prolongea longtemps chez le colonel : on but beaucoup. On porta en triomphe Serpoukhovskoï et le colonel. Après quoi, ce dernier et Petritzkï dansèrent devant les chanteurs. Puis le colonel, se sentant un peu las, s’assit sur un banc, dans la cour, et entama avec Iachvine une conversation tendant à prouver la supériorité de la Russie sur la Prusse, notamment dans les charges de cavalerie ; la gaieté s’apaisa pour un moment. Serpoukhovskoï entra dans la maison et alla se laver les mains dans le cabinet de toilette. Il y trouva Vronskï. Celui-ci, s’étant débarrassé de son uniforme de coutil, se versait de l’eau sur la tête et sur le cou et sa peau rougissait sous la friction de sa main. Ayant terminé ses ablutions, Vronskï s’assit près de Serpoukhovskoï, sur un petit divan, et la conversation prit un tour intéressant pour tous deux.

— Je n’ai jamais cessé, grâce à ma femme, d’être au courant de tes affaires, dit Serpoukhovskoï. Je suis très heureux que tu l’aies vue souvent.

— Elle est très amie avec Varia, et ce sont les seules femmes de Pétersbourg avec qui j’aie du plaisir à me trouver, répondit en souriant Vronskï.

L’agréable sujet sur lequel il prévoyait que la conversation allait s’engager, était en réalité la cause de ce sourire.

— Les seules ? demanda Serpoukhovskoï, en souriant également.

— Oui, répondit Vronskï ; de mon côté je n’ai pas manqué de nouvelles de toi, mais ce n’est pas ta femme qui me les fournissait ; j’ai été très heureux de tes succès, cependant ce n’était pas pour me surprendre ; j’attendais même davantage de toi.

Serpoukhovskoï parut satisfait. Cette opinion, évidemment, lui était agréable, et il ne trouvait pas nécessaire de s’en cacher.

— Pour ma part, j’avoue franchement que j’ai surpassé mes espérances ; mais je suis heureux, très heureux : je suis ambitieux, c’est mon faible, pourquoi ne le pas dire ?

— Tu ne l’avouerais peut-être pas si tu avais moins de succès.

— Je ne pense pas, dit Serpoukhovskoï en souriant de nouveau. Je n’irai pas jusqu’à prétendre que c’est l’unique raison d’être de l’existence, néanmoins, je reconnais que sans cela la vie serait fastidieuse. Je me trompe peut-être, je crois pourtant pouvoir dire que je suis doué d’aptitudes spéciales pour le genre d’activité que je me suis choisi et que le pouvoir entre mes mains, quel qu’il soit, sera mieux placé qu’entre celles de beaucoup de personnes que je connais ; c’est pourquoi je me sens d’autant plus heureux que je me vois plus proche du pouvoir, dit Serpoukhovskoï, et il était aisé de s’apercevoir qu’il avait conscience de sa valeur.

— Ce que tu dis là peut être vrai pour toi mais non pour tout le monde. J’étais de ton avis autrefois, mais depuis j’ai vécu et j’ai acquis la certitude qu’il y a autre chose dans la vie.

— Nous y voilà ! fit en riant Serpoukhovskoï. Je t’ai déjà dit que j’avais entendu parler de toi ; j’ai donc eu connaissance de ton refus… Certes, je suis loin de te désapprouver, mais il est des façons d’agir, et si je juge ton acte bon au fond, j’en condamne d’autre part la mauvaise exécution.

— Ce qui est fait est fait. Vois-tu ? Je n’ai pas coutume de regretter mes actes. Et, somme toute, je m’en trouve très bien.

— Pour l’instant, je n’en doute pas ; mais tout a une fin. Je ne parle pas de ton frère… C’est un bon enfant, comme notre hôte, du reste. L’entends-tu ? ajouta-t-il ; on percevait à ce moment de joyeux hourras ! Il est gai. Il s’amuse, mais il te faut autre chose à toi.

— Je ne dis pas le contraire.

— En outre, des hommes comme toi sont nécessaires…

— À qui ?

— Tu le demandes ? Mais à la société, à la Russie. La Russie a besoin d’hommes, il lui faut un parti, autrement tout ira de mal en pire.

— Que veux-tu dire ? Le parti de Barténiev contre les communistes russes ?

— Non, dit Serpoukhovskoï avec une grimace de dépit à l’idée qu’on pût le soupçonner d’une bêtise pareille. Tout cela, c’est une blague. Cela a toujours été et sera toujours ainsi. Au fond il n’y a pas de communistes, mais bien des hommes qui ont besoin d’inventer des intrigues et d’imaginer un parti dangereux. C’est vieux jeu. Non, à l’heure présente, la Russie a besoin d’un parti d’hommes indépendants comme toi et moi.

— Mais pourquoi ? — Ici Vronskï cita les noms de quelques personnalités en vue. — Pourquoi, poursuivit-il, ceux-là ne sont-ils pas indépendants ?

— Mais parce qu’ils n’ont pas ou n’avaient pas dès leur naissance l’indépendance inhérente à la fortune. Il leur a manqué de naître comme nous près du soleil. Ceux-là, on peut les acheter avec de l’argent ou avec des honneurs ; pour se maintenir ils ont besoin d’inventer une opinion, et cette opinion à laquelle eux-mêmes ne croient pas, cette opinion pernicieuse au premier chef est en réalité leur seul moyen d’existence. C’est par elle qu’ils obtiennent d’être logés et payés par l’État. Cela n’est pas plus fin que cela, quand on regarde bien dans leur jeu. Il se peut que je sois pire ou plus bête qu’eux, bien que je ne voie pas trop pourquoi ; nous n’en avons pas moins toi et moi, une énorme supériorité sur ces gens-là : c’est qu’il est infiniment plus difficile de nous acheter. Et de pareils hommes sont plus nécessaires que jamais.

Vronskï écoutait attentivement son ami, mais le sens même des paroles l’intéressait moins que la portée des vues de Serpoukhovskoï. Ce dernier se voyait déjà en train de lutter contre le pouvoir et il se sentait à l’avance, dans ce milieu, des sympathies et des antipathies ; pour Vronskï, au contraire, rien n’existait au-delà des intérêts de son escadron. À vrai dire il reconnaissait à Serpoukhovskoï une grande capacité de réflexion et une remarquable subtilité de compréhension ; il admirait également son esprit et son éloquence, qualités si rares dans leur milieu, et, quelque honte qu’il en éprouvât, il n’était pas sans en ressentir un sentiment d’envie.

— Oui, mais il me manque pour cela la chose principale, répondit-il, il me manque l’amour du pouvoir. Je l’ai eu autrefois mais maintenant c’est bien fini.

— Permets-moi de te dire qu’il n’en est rien, dit Serpoukhovskoï en souriant.

— Non, c’est vrai, c’est très vrai ! Pour le moment, du moins, à parler franchement.

— Que ce soit vrai pour le moment, cela est possible ; mais pour le moment ne veut pas dire toujours.

— Peut-être.

— Tu dis peut-être, continua Serpoukhovskoï, comme s’il devinait ses pensées, et moi je dis sûrement. Au reste c’est pour cela que je voulais te voir. Tu as agi comme il fallait, et je suis le premier à t’approuver, mais tu ne dois pas t’entêter. Donne-moi seulement carte blanche. Je ne t’offre pas ma protection… Cependant pourquoi ne le ferais-je pas ? Ne m’as-tu pas souvent protégé, toi ? Et notre amitié ne doit-elle pas être au-dessus de cela ? Oui, reprit-il avec une tendresse presque féminine, en lui souriant, donne-moi carte blanche, sors du régiment et je t’entraînerai sans que tu t’en aperçoives.

— Mais comprends donc que je n’ai besoin de rien hormis d’une seule chose : ne rien changer à ma situation présente, dit Vronskï.

Serpoukhovskoï se leva et vint se placer en face de lui.

— Ne rien changer à ta situation présente, je comprends ce que tu entends par là, mais écoute-moi, nous sommes du même âge, peut-être as-tu connu plus de femmes que moi — le léger sourire qui s’esquissait sur le visage de Serpoukhovskoï prévenait Vronskï qu’il ne devait pas appréhender la façon dont il toucherait le point sensible — mais je suis marié, moi, or j’affirme, et du reste quelqu’un l’a dit, que celui qui possède une femme et qui l’aime vraiment, connaît mieux la femme que celui qui en a possédé des milliers…

— Nous venons tout de suite ! cria Vronskï à un officier qui entrait dans la chambre pour les prévenir que le colonel les appelait.

Vronskï était maintenant curieux d’entendre Serpoukhovskoï et de voir où il voulait en venir.

— Voici franchement mon opinion : la femme est l’obstacle principal à la carrière de l’homme. Il est difficile de mener de front une entreprise quelconque et l’amour d’une femme. Le seul moyen d’éviter cela est le mariage. De quelle façon pourrais-je le mieux te faire saisir ma pensée ? dit Serpoukhovskoï qui aimait les comparaisons. Attends ! Attends ! Oui, c’est cela… Il est impossible si l’on porte un fardeau de faire usage de ses mains, à moins que le fardeau ne soit lié sur le dos ; il en est ainsi du mariage ; et je n’ai pas tardé à m’en apercevoir. Mes mains, tout d’un coup, sont devenues libres. Si au contraire on s’embarrasse d’un fardeau en dehors du mariage, on s’emprisonne les mains et on devient incapable de faire quoi que ce soit. Regarde Mazankov, regarde Kroupov… Ils ont gâché leur carrière ; et d’où vient le mal, sinon des femmes ?

— Mais quelles femmes ! dit Vronskï, se rappelant l’aventurière française et l’actrice auxquelles étaient liés ces deux hommes.

— Plus la position sociale de la femme est élevée, plus le danger est grand. Il ne s’agit plus en effet de traîner un fardeau avec les mains, mais bien de l’arracher à un autre.

— Tu n’as jamais aimé ! dit Vronskï en regardant devant lui et en songeant à Anna.

— Peut-être, mais souviens-toi de ce que je te dis. Sache encore que toutes les femmes sans exception sont plus matérielles que les hommes. La conception que nous avons de l’amour est grandiose, la leur au contraire est terre à terre.

— Tout de suite, nous venons tout de suite ! fit-il au valet qui entrait.

Mais celui-ci ne venait pas les appeler de nouveau comme il le pensait, il apportait un billet à Vronskï.

— C’est un domestique qui l’a remis pour vous de la part de la princesse Tverskaïa.

Vronskï décacheta la lettre et subitement son visage s’empourpra.

— Je me sens mal à la tête, je vais rentrer, dit-il à Serpoukhovskoï.

— Eh bien, alors, au revoir. Me donnes-tu carte blanche ?

— Nous en recauserons. Je te reverrai à Pétersbourg.