100%.png

Annales de l’Empire/Édition Garnier/Robert

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
◄   Venceslas Josse   ►



ROBERT,
comte palatin du rhin,
trente-cinquième empereur.

1400. Robert, comte palatin du Rhin, est élu à Rentz par les quatre mêmes électeurs. Son élection ne peut être du 22 août[1], comme on le dit, puisque Venceslas avait été déposé le 20, et qu’il avait fallu plus de deux jours pour choisir le duc de Brunsvick, préparer son couronnement, et l’assassiner.

Robert va se présenter en armes devant Francfort, suivant l’usage, et y entre en triomphe au bout de six semaines et trois jours ; c’est le dernier exemple de cette coutume.

1401. Quelques princes et quelques villes d’Allemagne tiennent encore pour Venceslas, comme quelques Romains regrettèrent Néron. Les magistrats de la ville libre d’Aix-la-Chapelle ferment les portes à Robert quand il veut s’y faire couronner. Il l’est à Cologne par l’archevêque.

Pour gagner les Allemands, il veut rendre à l’empire le Milanais, que Venceslas en avait détaché. Il fait une alliance avec les villes de Suisse et de Souabe, comme s’il n’était qu’un prince de l’empire, et lève des troupes contre les Viscontis. La circonstance était favorable. Venise et Florence s’armaient contre la puissance redoutable du nouveau duc de Lombardie.

Étant dans le Tyrol, il envoie un défi à Galéas : « À vous Jean Galéas, comte de Vérone ; » lequel lui répond : « À vous Robert de Bavière, nous duc de Milan par la grâce de Dieu et de Venceslas, etc. ; » puis il lui promet de le battre. Il lui tient parole au débouché des gorges des montagnes.

Quelques princes qui avaient accompagné l’empereur s’en retournent avec le peu de soldats qui leur restent, et Robert se retire enfin presque seul.

1402-1403. Jean Galéas reste maître de toute la Lombardie, et protecteur de presque toutes les autres villes, malgré elles.

Il meurt, laissant, entre autres enfants, une fille mariée au duc d’Orléans, source de tant de guerres malheureuses.

À sa mort, l’un des papes, Boniface, qui n’est ni affermi dans Rome, ni reconnu dans la moitié de l’Europe, profite heureusement de la haine que les conquêtes de Jean Galéas avaient inspirée, et se saisit, par des intrigues, de Bologne, de Pérouse, de Ferrare, et de quelques villes de cet ancien héritage de la comtesse Mathilde que le saint-siége réclame toujours.

Venceslas, éveillé de son sommeil léthargique, veut enfin défendre sa couronne impériale contre Robert. Les deux concurrents acceptent la médiation du roi de France Charles VI, et les électeurs le prient de venir juger à Cologne Venceslas et Robert, qui seraient présents, et s’en rapporteraient à lui.

Les électeurs demandaient vraisemblablement le jugement du roi de France parce qu’il n’était pas en état de le donner. Les accès de sa maladie le rendaient incapable de gouverner ses propres États ; pouvait-il venir décider entre deux empereurs ?

Venceslas, déposé, comptait alors sur son frère Sigismond, roi de Hongrie ; Sigismond, par un sort bizarre, est déposé lui-même, et mis en prison dans son propre royaume.

Les Hongrois choisissent Ladislas, roi de Naples, pour leur roi ; et Boniface, qui ne sait pas encore s’il est pape, prétend que c’est lui qui donne la couronne de Hongrie à Ladislas ; mais à peine Ladislas est-il sur les frontières de Hongrie que Naples se révolte. Il y retourne pour éteindre la rébellion.

Qu’on se fasse ici un tableau de l’Europe. On verra deux papes qui la partagent ; deux empereurs qui déchirent l’Allemagne ; la discorde en Italie après la mort de Visconti ; les Vénitiens s’emparant d’une partie de la Lombardie, Gênes d’une autre partie ; Pise assujettie par Florence ; en France, des troubles affreux sous un roi en démence ; en Angleterre, des guerres civiles ; les Maures tenant encore les plus belles provinces de l’Espagne ; les Turcs avançant vers la Grèce, et l’empire de Constantinople touchant à sa fin.

1404. Robert acquiert du moins quelques petits terrains qui arrondissent son palatinat. L’évêque de Strasbourg lui vend Offembourg, Celle, et d’autres seigneuries. C’est presque tout ce que lui vaut son empire.

Le duc d’Orléans, frère de Charles VI, achète le duché de Luxembourg de Josse, marquis de Moravie, à qui Venceslas l’a vendu. Sigismond avait vendu aussi le droit d’hommage. Par là le duché de Luxembourg et le duché du Milanais sont regardés par leurs nouveaux possesseurs comme détachés de l’empire.

1405. Le nouveau duc de Luxembourg et le duc de Lorraine se font la guerre, sans que l’empire y prenne part. Si les choses eussent continué encore quelques années sur ce pied, il n’y avait plus d’empire ni de corps germanique.

1406. Le marquis de Bade et le comte de Virtemberg font impunément une ligue avec Strasbourg et les villes de Souabe contre l’autorité impériale. Le traité porte que « si l’empereur ose toucher à un de leurs priviléges, tous ensemble lui feront la guerre ».

Les Suisses se fortifient toujours. Les seuls Bâlois ravagent les terres de la maison d’Autriche dans le Sundgau et dans l’Alsace.

1407-1408. Pendant que l’autorité impériale s’affaiblit, le schisme de l’Église continue. À peine un des anti-papes est mort que son parti en fait un autre. Ces scandales eussent fait secouer le joug de Rome à tous les peuples si on eût été plus éclairé et plus animé, et si les princes n’avaient pas toujours eu en tête d’avoir un pape dans leur parti, pour avoir de quoi opposer les armes de la religion à leurs ennemis. C’est là le nœud de tant de ligues qu’on a vues entre Rome et les rois, de tant de contradictions, de tant d’excommunications demandées en secret par les uns, et bravées par les autres.

Déjà l’Église pouvait craindre la science, l’esprit, et les beaux-arts ; ils avaient passé de la cour du roi de Naples Robert, à Florence, où ils établissaient leur empire. L’émulation des universités naissantes commençait à débrouiller quelques chaos. La moitié de l’Italie était ennemie des papes. Cependant les Italiens, plus instruits alors que les autres nations, n’établirent jamais de secte contre l’Église. Ils faisaient souvent la guerre à la cour romaine, non à l’Église romaine. Les Albigeois et les Vaudois avaient commencé vers les frontières de la France. Wiclef s’éleva en Angleterre. Jean Hus, docteur de la nouvelle université de Prague, et confesseur de la reine de Bohême, femme de Venceslas, ayant lu les manuscrits de Wiclef, prêchait à Prague les opinions de cet Anglais. Rome ne s’était pas attendue que les premiers coups que lui porterait l’érudition viendraient d’un pays qu’elle appela si longtemps barbare. La doctrine de Jean Hus consistait principalement à donner à l’Église les droits que le saint-siége prétendait pour lui seul.

Le temps était favorable. Il y avait déjà, depuis la naissance du schisme, une succession d’anti-papes des deux côtés ; et il était assez difficile de savoir de quel côté était le Saint-Esprit.

Le trône de l’Église étant ainsi partagé en deux, chaque moitié en est rompue et sanglante. Il arrive la même chose à trente chaires épiscopales. Un évêque, approuvé par un pape, conteste à main armée sa cathédrale à un autre évêque confirmé par un autre pape.

À Liége, par exemple, il y a deux évêques qui se font une guerre sanglante. Jean de Bavière, élu par une partie du chapitre, se bat contre un autre élu ; et comme les papes opposés ne pouvaient donner que des bulles, l’évêque Jean de Bavière appelle à son secours Jean, duc de Bourgogne, avec une armée. Enfin, pour savoir à qui demeurera la cathédrale de Liége, la ville est saccagée et presque réduite en cendres.

Tant de maux, auxquels on ne remédie pour l’ordinaire que quand ils sont extrêmes, avaient enfin produit un concile à Pise, où quelques cardinaux retirés appelaient le reste de l’Église. Ce concile est depuis transféré à Constance.

1409. S’il y avait une manière légale et canonique de finir le schisme qui déchirait l’Europe chrétienne, c’était l’autorité du concile de Pise.

Deux anti-papes, successeurs d’anti-papes, prêtent leur nom à cette guerre civile et sacrée. L’un est ce fier Espagnol Pierre Luna ; l’autre, Corrario[2], Vénitien.

Le concile de Pise les déclare tous deux indignes du trône pontifical. Vingt-quatre cardinaux, avec l’approbation du concile, élisent, le 17[3] juin 1409, Philargi, né en Candie. Philargi, pape légitime, meurt au bout de dix mois. Tous les cardinaux qui se trouvaient alors à Rome nomment, d’un commun consentement, Balthasar Cossa, qui prend le nom de Jean XXIII. Il avait été nourri à la fois dans l’Église et dans les armes, s’étant fait corsaire dès qu’il fut diacre. Il s’était signalé dans des courses sur les côtes de Naples en faveur d’Urbain. Il acheta depuis chèrement un chapeau de cardinal, et une maîtresse, nommée Catherine, qu’il enleva à son mari. Il avait, à la tête d’une petite armée, repris Bologne sur les Viscontis. C’était un soldat sans mœurs ; mais enfin c’était un pape canoniquement élu.

Le schisme paraissait donc fini par les lois de l’Église ; mais la politique des princes le faisait durer, si on appelle politique cet esprit de jalousie, d’intrigue, de rapine, de crainte, et d’espérance, qui brouille tout dans le monde.

Une diète était assemblée à Francfort en 1409. L’empereur Robert y présidait ; les ambassadeurs des rois de France, d’Angleterre, de Pologne, y assistaient. Mais qu’arrive-t-il ? L’empereur soutenait une faction d’anti-pape ; la France, une autre. L’empereur et l’empire croyaient que c’était à eux d’assembler les conciles. La diète de Francfort traitait le concile de Pise, assemblé sans les ordres de l’empire, de conciliabule ; et on demandait un concile œcuménique. Il était donc arrivé que le concile de Pise, en croyant tout terminer, avait laissé trois papes à l’Europe au lieu de deux.

Le pape canonique était Jean XXIII, nommé solennellement à Rome. Les deux autres étaient Corrario et Pierre Luna : Corrario, errant de ville en ville ; Pierre Luna, enfermé dans Avignon par l’ordre de la cour de France, qui, sans le reconnaître, conservait toujours ce fantôme, pour l’opposer aux autres dans le besoin.

1410. Tandis que tant de papes agitent l’Europe, il y a une guerre sanglante entre les chevaliers teutons, maîtres de la Prusse, et la Pologne, pour quelques bateaux de blé.

Ces chevaliers, institués d’abord pour servir des Allemands dans les hôpitaux[4], étaient devenus une milice comme celle des mameluks.

Les chevaliers sont battus, et perdent Thorn, Elbing, et plusieurs villes qui restent à la Pologne.

L’empereur Robert meurt le 18 mai à Oppenheim. Venceslas se dit toujours empereur sans en faire aucune fonction.


  1. L’Art de vérifier les dates, et la Biographie universelle, citent même le 21 ; mais le Moreri de 1759, article Allemagne, cite le 10 septembre avec plus de vraisemblance. (Cl.)
  2. Il avait succédé, en novembre 1406, sous le nom de Grégoire XII, à Cosme Meliocati, Innocent VIII.
  3. Le 26, selon l’Art de vérifier les dates. Philargi est connu sous le nom d’Alexandre V. (Cl.)
  4. Voyez années 1192 et 1225.