Annibal mourant (O. C. Élisa Mercœur)

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Œuvres complètes d’Élisa MercœurMadame Veuve Mercœur (p. 155-159).


ANNIBAL MOURANT.
ODE.

 

Le sort me foudroya prés d’atteindre les cieux.
...............
Qui s’élève plus haut, tombe avec plus de bruit !

Élisa Mercœur.
 

Le ciel n’a pas voulu, qu’achevant mon dessein,
Rome en cendre me vît expirer dans son sein.

(Mithridate.)
 

Rêve d’un cœur bouillant, idole du courage,
Gloire, dieu de mon âme ! ai-je assez fait pour toi ?
Destin, toi qui veillas sur l’enfant de Carthage,
Ton livre inexplicable est-il fermé pour moi ?
Touché-je ici, grands dieux ! à l’heure où tout s’oublie ?
Ma tâche sur la terre est-elle enfin remplie ?
L’avenir saura-t-il mon passage ici-bas ?
Ce pied qui du pouvoir osa toucher le faîte

Sur le sol de l’exil et se traîne et s’arrête ;
Devait-il donc ainsi marquer son dernier pas ?

Quoi ! celui qui tremblait que pour son char rapide
Il fût trop peu d’espace en ce vaste univers,
Sur ses derniers instans lorsque Rome décide,
Serait enfin meurtri par l’empreinte des fers ?
Annibal courberait le genou comme esclave ?
Non ! je l’emporte encor, rivale que je brave !
J’expire sans défense, et meurs en t’échappant.
Vainqueur du vent fougueux qui l’agita sans cesse,
Pour jeter sur ton front une ombre vengeresse,
S’élève malgré toi mon laurier triomphant !

La mort en vain commande, et son muet abîme
Vainement sous mes pas s’entr’ouvre dévorant ;
À ce monde surpris je laisse un nom sublime,
Au-delà du Cocyte Alexandre m’attend.
Pardonne, ciel vengeur, à cet orgueil suprême ;
Pardonne à ce regard qui tombe sur moi-même.
Déjà, siècles futurs, de vos lointaines voix
J’entends les sons divins consacrer ma mémoire ;
Je meurs environné de mille aspects de gloire,
Des flots de souvenirs m’inondent à la fois !

J’ai voulu, j’ai marché ; réalisant naguères
De mon âme hardie un songe audacieux,

Je m’élançai vainqueur loin des routes vulgaires ;
Le sort me foudroya près d’atteindre les cieux.
Seul j’ai rivalisé le héros du Granique,
Et je meurs ; l’avenir, comme un écho magique
Qu’une jalouse voix en vain étoufferait,
Redira le serment d’une immortelle haine,
La rive du Tésin, et Canne, et Trasymène,
Redira… Mais d’où vient tout à coup qu’il se tait ?

Dieux ! qu’il n’achève pas ! voluptés de Capoue,
Sommeil de mon courage un instant amolli,
Lâche et fatal repos qu’Annibal désavoue,
Qu’on livre ton image aux serres de l’oubli.
Loin de moi ces instans ! qu’ils meurent pour l’histoire.
Les jours où de son fils s’éloignant la victoire,
Mon glaive inoccupé fut pesant pour mon bras !
Où m’endormant bercé par un songe frivole,
Le tonnerre tomba, lancé du Capitole,
Sur celui qui jadis méprisait ses éclats !

Du joug de son effroi que Rome enfin soit libre,
Assez de mes succès l’univers fut rempli ;
Assez j’ai fait pencher l’incertain équilibre,
Sous un bras de géant maintenant affaibli.
Je meurs, dernier flambeau qui brille sur Carthage,
À ses lâches enfans je ferme le passage
Que m’ont frayé la haine, et l’audace, et l’honneur ;
Carthage aux pieds de Rome ose prier tremblante,

Sa liberté chancelle et pâlit expirante,
Ma gloire à mon nom seul demande mon vengeur.

Fille de Tyr ; adieu ! sur le brûlant rivage
Où ta main s’appuyait sur le sceptre des mers,
Vont descendre bientôt la honte et l’esclavage ;
Ton souvenir fuira loin de tes murs déserts.
Lâche patrie, adieu ! des nuages de flamme
Vont couvrir tes vaisseaux que l’abîme réclame,
Qu’attend de tes revers l’inévitable écueil.
L’ennemi te foulant sous son char de victoire
N’aura plus rien de toi, plus rien !… que ma mémoire
À jamais échappée à l’avide cercueil.

Le sommet et l’abîme ! étrange destinée !
Sort funeste et bizarre, où m’auras-tu conduit ?
La terre de ma chute est encore étonnée ;
Qui s’élève plus haut, tombe avec plus de bruit !
Ah ! que chaque sentier qu’a frayé mon audace
Conserve de mes pas l’ineffaçable trace,
Semblable au sol noirci quand le foudre est éteint.
Au lieu de vains regrets, la mort veut un sourire ;
La gloire est le seul but où le soldat aspire,
Qu’importe ce qu’il souffre à celui qui l’atteint !

Dieux d’Amilcar, enfin je comble ma vengeance.
Je redeviens moi-même en ce sublime instant.

Le trépas s’approchait, Annibal le devance :
Le héros le prévient, quand l’esclave l’attend.
À son noble serment, à sa haine fidèle,
Rome, ton ennemi pour la rendre immortelle,
Ressaisit l’existence au moment de sa mort.
Sa poitrine brûlante enferme un souffle à peine…
La vie et le poison luttent dans chaque veine…
Rome ! Carthage ! adieu ! j’expire… libre encor !!!


(Juin 1837.)