Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Auguste Vacquerie

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur** 1818 à 1841 (p. 45-54).

AUGUSTE VACQUERIE

1819


Auguste Vacquerie, a débuté comme poète en 1840, par l’Enfer de l’Esprit. Il a débuté comme journaliste en 1848. Le spectacle de la vie tumultueuse fit honte au rêveur, ou, plutôt, la vocation du véritable poète se confirma par la révolte du patriote.

Il s’écria :


J’aurai, mon grand Paris, un cœur digne du tien,
Je sens dans le songeur éclore un citoyen.


Depuis 1848, sous la réaction et sous l’Empire, à travers les persécutions, les procès, les amendes, la prison, l’exil, Auguste Vacquerie est resté le citoyen, le journaliste militant et le poète infatigable.

Ses volumes de prose, Profils et Grimaces, Miettes de l’Histoire, Aujourd’hui et Demain, sont d’une verve critique et d’une saveur littéraire qui seraient des titres à l’Académie, s’il n’était aussi résolu à ne pas faire de visites pour devenir académicien quil est décidé à n’affronter aucune réunion électorale pour devenir député.

Sa fonction de journaliste, sa gloire de poète et d’auteur dramatique lui suffisent. Polémiste toujours au rempart, poète insoumis toujours en éveil, il n’a pas fait, depuis 1840, une concession à la vulgarité du style, et, depuis 1848, une concession aux ennemis de la liberté.

Ce n’est pas qu’il entremêle ses œuvres littéraires de thèses politiques ; ce n’est pas qu’il discute poétiquement ses adversaires prosaïques. Il ensemence deux sillons sans se tromper de grain. Je ne veux pour preuve de cet hommage rendu à son double talent que ses volumes de poésies, depuis l’Enfer de L’Esprit jusqu’à Mes Premières années de Paris, ses drames d’une si grande vaillance littéraire en même temps que d’une si parfaite observation, et que cette polémique quotidienne du Rappel, si logique, si nette, si parfaite de forme et de fond.

Indépendamment de ses six pièces, dont trois ont été des coups d’éclat et trois des succès incontestés, Tragaldabas, Souvent homme varie, les Funérailles de l’Honneur, Jean Baudry, le Fils, Formosa, Auguste Vacquerie a réussi, en collaboration avec Paul Meurice, cette belle reconstitution antique d’Antigone et ces adaptations romantiques de Shakespeare, Falstaff, Paroles, qui ont donné la preuve de son érudition classique en même temps que de son initiation au génie du plus grand poète dramatique du monde et de tous les temps.

L. Ulbach.



LE BRIN D’HERBE



Demi-nu sur le gazon
Un enfant joue. Un garçon
            Fort, superbe ;
Quatre ans ; il en vivra cent.
Ce bel enfant florissant
            Cueille une herbe.

Il la met entre ses dents.
Juin rit dans les cieux ardents.
            L’enfant joue

Et chante en mordant sa fleur.
… Qu’as-tu donc ? Quelle pâleur
            A ta joue !

Tout à coup on voit l’enfant,
Livide et comme étouffant,
            Bouche amère,
Sueur au front, se rouler
Et, frissonnant, appeler…
            Pauvre mère !

Dépêche-toi d’accourir
Pour voir ton enfant mourir !
            Le cher être,
Qui, lui, n’était pas méchant,
Ne soupçonnait pas qu’un champ
            Est un traître.

Cette herbe était un poison.
Quel vide dans la maison !
            Ah ! nature !
Ah ! tes produits, les voilà !
Création qui hais la
            Créature !





Un autre petit enfant,
Livide, et comme étouffant,
            Bouche amère,
Sueur au front, s’affaiblit…
Demain on fera son lit
            Dans la terre.


Mères ! le bonheur est court.
Le médecin ! il accourt !
            Il commande
Pour le cher être abattu
Une herbe dont la vertu
            Est très grande.

On a le flacon d’un bond !
Mais le petit moribond,
            Que dégoûte
L’aspect seul de la cuiller,
Refuse d’en avaler
            Une goutte.

Il s’obstine et se roidit.
Le docteur, dont il maudit
            La visite,
Entre ses dents qu’il défend
Fourre la cuiller… L’enfant
            Ressuscite !

Il se refait par degrés.
Et bientôt vous le verrez
            Fort, superbe ;
Il expirait en naissant ;
Quatre ans ; il en vivra cent…
            Et cette herbe

Qui rouvre ainsi ses doux yeux
À la lumière des cieux,
            Chose étrange,
Cet aide du médecin,
Est justement l’assassin
            De l’autre ange !





La nature alors parla :
« Oui, c’est vrai, l’herbe qui l’a
            Arrachée,
La douce proie, au trépas,
Oui, c’est l’herbe que tu m’as
            Reprochée.

« Un peu de son suc ami
Refait de l’enfant blêmi
            L’enfant rose ;
Mais il faut savoir comment,
Et l’apprêt, et le moment,
            Et la dose.

« Il faut savoir ! C’est le mot.
Je vous aime, mais il faut
            Que l’on m’aide.
La science, elle, m’absout.
Hommes, rien n’est poison, tout
            Est remède.

« Tout est bon pour le savant.
La même plante est, suivant
            L’occurrence,
Le meurtre ou la guérison.
Il n’existe qu’un poison,
             L’ignorance. »




LEUR MARIAGE




Ainsi, c’était pour lui que tu venais au monde !
C’était pour lui ta grâce et ta beauté profonde
                   Et les dons par monceau

Dont, en leur qualité de fée et de génie,
Ton père glorieux et ta mère bénie
                    Ont doté ton berceau !

C’est pour Charles, — tu vois aussi comme il t’adore ! —
C’est pour lui que l’amour avait, dès leur aurore,
                    Dans la première fleur
De leur Avril, à l’âge où l’âme ouvre son aile,
Marié pour toujours au plus grand la plus belle,
                    La meilleure au meilleur !

C’est à mon Villequier qu’il t’avait destinée !
Oh ! comme le printemps sera beau cette année !
                    Comme, sous ton regard,
Tout va fleurir autour de la douce demeure !
Et comme l’hirondelle accourra de bonne heure
                    Et nous quittera tard !

Oh ! le jardin, le parc, la colline, la plaine,
Les sentiers, les oiseaux dont la feuillée est pleine,
                    Comme ils t’attendent tous !
Avec quelle fierté d’être à jamais ton hôte
Le bois va dire au fleuve et la rive à la côte :
                    « Sais-tu qu’elle est à nous ? »

Comme ils seront tous fiers de leur jeune maîtresse !
Comme le fleuve va vous inviter sans cesse
                    Aux courses en bateau,
Et, quand il te tiendra, de quelle lèvre tendre
Il baisera la main que tu laisseras pendre
                    Dans la fraîcheur de l’eau !

Arrive, et tu vas voir quelle reconnaissance !
Car tu vivais ici dans la magnificence
                    Des fêtes de l’esprit ;

Paris est plus Paris pour toi que pour une autre ;
La maison qu’aujourd’hui tu quittes pour la nôtre
                    Est celle dont s’éprit

L’art souverain, par qui tout s’éternise ; celle
Où ce grand conducteur de l’âme universelle
                    Allume son flambeau ;
C’est la maison élue où, criant d’allégresse,
Il rapporte, pareil aux demi-dieux de Grèce,
                    La toison d’or du beau !

Cette maison, et tout avec elle, bals, fêtes,
Bruit, serrement des mains illustres des poètes,
                    Théâtres éclatants,
L’orgueil d’entendre dire en passant : « C’est sa fille ! »
Et, partout où tu vas, de voir ton nom qui brille
                    Aux yeux des assistants,

Paris pour te garder t’offrait toutes ces choses,
Et, dans le flamboiement de ces apothéoses,
                    Dans l’éternel plein jour,
Entre ce fier Paris, parrain de ton baptême,
Qui t’acclame et t’admire, et Villequier qui t’aime,
                    Tu préfères l’amour !

Va, ne regrette rien, — que ton père et ta mère.
Va, la splendeur du nom est la grande chimère,
                    Mais la réalité
C’est l’amour ! Et d’ailleurs, jeune astre qui te voiles,
Les plus divins rayons du ciel, ceux des étoiles,
                    Sont faits d’obscurité.




CINQ MOIS APRÈS



Que t’avions-nous donc fait pour nous les prendre, ô fleuve ?
Pour être réveillés ainsi, car nous dormions,
Tant nous étions peu prêts à cette dure épreuve,
Que t’avions-nous donc fait, ô fleuve ? Nous t’aimions.

Hélas ! c’est donc la loi maudite de ce monde
Que toujours nous soyons par notre amour perdus,
Et qu’à toute tendresse une haine réponde,
Et que tous nos baisers soient sûrs d’être mordus ?

Avec quelle ferveur — ô profonde ironie
De l’être inexpliqué sous lequel nous plions ! —
Nous avons désiré qu’elle lui fût unie !
Dieu les a mariés plus que nous ne voulions.

De quoi nous plaignons-nous ? Nous bornions notre rêve
Au lit de noce : ils sont ensemble dans le lit
D’où jamais avant l’autre un époux ne se lève.
Les hommes font des vœux, et Dieu les accomplit.

Heureux, trempant leurs mains dans le flot qui les porte,
Par un temps calme, gais et confiants, Seigneur,
Ils ne te demandaient qu’une brise plus forte.
Tu ne leur as pas fait grâce de ce bonheur.

La mort se plaît chez nous. À peine si l’on sèvre
Les deux petits jumeaux, que, pour le noir monceau,
Le destin nous les vient arracher de la lèvre
Et nous fait deux cercueils avec un seul berceau !


Puis, leur père est parti, jeune et fort ; puis, mon père,
Si bon, appartenant toujours à tous, content
De ses fatigues. Tous voulaient porter sa bière,
Et les durs matelots suivaient en sanglotant.

Nous t’avions encor, Charle, et toi, sa douce femme.
Comme une fleur qui reste à l’arbre foudroyé,
Leur frais amour poussait au bois mort de notre âme ;
Nous revivions : un coup de vent a tout broyé !

Ils avaient avec eux dans leur barque ravie
Mon oncle et mon petit cousin, mousse aguerri ;
Adolescents, vieillard, enfant, toute la vie ;
Adolescents, vieillard, enfant, tous ont péri !

Comme un vase brisé notre maison s’épanche.
En combien peu de temps combien de coups reçus !
Ne me demandez pas pourquoi mon front se penche,
Puisque j’ai plus d’amis sous terre que dessus.

Me voici devenu le chef de la famille.
Ô maison où riait hier leur jeune hymen !
Où l’oiseau niche ! où l’aube à la façade brille !
Le faiseur de cercueils en saura le chemin.

Et trois femmes en noir la font plus solitaire.
Comme leurs jours sont longs, et tristes leurs repas !
Quand je tâche de les distraire et de les faire
Sourire, ma sœur dit : « Alors ne pleure pas. »

Et ma mère répond : « C’est ma fosse qu’on creuse. »
Et l’autre mère : « Morte ! ah ! le sort est mauvais !
Quoi ! j’ai pu quelquefois me croire malheureuse
Pendant que je l’avais ! pendant que je l’avais ! »


Car c’est l’iniquité de l’humaine souffrance
Que l’on n’est pas heureux même à tout posséder.
Tous ne suffisent pas à remplir l’existence,
Et le départ d’un seul suffit à la vider !