Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Sutter-Laumann

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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 32-37).




SUTTER-LAUMANN


1852




Sutter-Laumann, né à Paris, est cependant saisi de la nostalgie de la mer. Dans les rues, dans les salles de rédaction, son œil contemple partout l’immensité verte. Cela ne l’empêche pas d’avoir sous la plume une spirituelle gaieté et quelques-uns de ces mots dont le Parisien — et surtout le Parisien de Montmartre — est si avide. Mais si les riants propos trouvent accès auprès de lui, et s’il sait fort bien leur donner la réplique, on sent qu’il ont aimé avant tout à entendre les sanglots de la côte bretonne et normande et à réfléchir dans son imagination la solitude désolée de l’Océan

Quoi qu’il fasse, M. Laumann a presque toujours une mélancolie découragée jusque dans son sourire. Mais ce n’est pas précisément le rire qui entretient le génie ; la vraie poésie, n’est-ce pas une plante qui naît et se développe surtout dans les larmes, dans les sources amères.

Il reste à M. Laumann d’avoir adoré la mer avec sa grande tristesse mieux peut-être qu’aucun de nos contemporains. Il lui a voué un culte d’autant plus profond que la lamentation des flots répond davantage à l’état de son propre cœur. Nul n’a rendu avec plus d’émotion et de talent l’éternel gémissement qui soulève le sein de l’Atlantique.

M. Laumann, auteur de nouvelles et de romans fort remarqués, a publié en 1886, chez A. Lemerre, un volume de poésies : Par les Routes.

E. Ledrain.




ÉPAVE




Sur le sable où la mer roule de lourds galets,
Sur les rocs tapissés d’algues rousses et vertes,
Le soleil fait glisser de curieux reflets.
La chaleur a rendu toutes choses inertes.

Piqué dans la falaise, un jonc marin en fleur
Berce ses grappes d’or à chaque coup de brise.
L’aile d’une mouette étale sa pâleur
Sur la mer qu’un rayon soudainement irise.

Verts, bleus ou violets, parfois roses, les flots,
Qui portent à leur crête une frange d’écume,
Se brisent avec bruit sur de maigres îlots
Où tout oiseau de mer a perdu de sa plume.

Et tous les flots du large en mourant ont laissé
De minces flaques d’eau sur la plage dorée,
Où s’endort au soleil le crabe cuirassé
Auprès d’un coquillage à la conque nacrée.

L’Océan bat son plein sous l’éclatant azur.
Comme un baiser d’amour la brise vous caresse,
On ne saurait jamais rêver bonheur plus pur :
Il semble que dans l’air passe un chant d’allégresse.

Et pourtant, je vois poindre, encor dans le lointain,
Quelque chose de noir que chaque flot délave.
Une rude tempête a soufflé ce matin ;
D’un navire est-ce là quelque sinistre épave ?


Alors plein de dégoût et d’horreur, tout tremblant,
Bientôt je reconnais dans l’épave un cadavre,
Secoué par le flot, sur les galets roulant,
Qui lentement s’échoue en un tout petit havre.





TROIS OMBRES




Le vent était froid, le ciel noir,
Et, sous ta fenêtre, hier soir,
D’une amoureuse et chère antienne
Mon âme triste se berçait...
Sur la vitre une ombre passait :
          C’était la tienne !

Maudit soit l’odieux pouvoir
Du jaloux désir de savoir !
Je vis, malgré la persienne,
— Oh ! combien mon cœur s’oppressait !
Une autre ombre qui t’embrassait :
          C’était la sienne !

Alors, morne de désespoir,
Immobile sur le trottoir,
— Que jamais il ne m’en souvienne ! —
Une autre ombre encor m’apparaît...
L’ombre lugubrement pleurait :
          C’était la mienne.





LE QUINZIÈME PRÉLUDE DE CHOPIN




Ami, quand l’instrument devient voix, quand il vibre,
Lorsque sur lui tes doigts prennent leur vol léger,
De mon être je sens tressaillir chaque fibre
Et le monde réel me devient étranger.

Alors, par le torrent de ces ondes sonores
Qui, de la tête aux pieds, m’ont tout enveloppé,
Je me vois transporté sous les frais sycomores
De quelque coin charmant du vallon de Tempé ;

Elles sont à mes sens d’une douceur si grande
Qu’il me semble voir fuir le spleen, cruel moqueur.
Ah! que cette douceur surnaturelle rende
Et le calme à mon âme et la paix à mon cœur !

C’est, dirait le croyant, une chanson divine,
Un chœur de séraphins, écho du paradis,
Qui traverse l’espace afin que l’on devine
Quels seront les bonheurs refusés aux maudits

Mais bientôt à ce chant aussi doux que la joie
Succède un air plaintif, entrecoupé d’un glas.
Au fond de sa douleur, alors, mon cœur se noie,
Et je voudrais mourir, tellement je suis las.

Oui, très las et meurtri, brisé par l’existence,
— La coupe trop amère où trop longtemps j’ai bu, —
Ce qui me fait chercher quelle est bien la distance
Qui me reste à franchir pour atteindre le but.


Aussi je me complais dans la triste harmonie,
Harmonie où Chopin frissonnant a noté
Les affres, les tourments d’un homme à l’agonie
Qui, lui, craint ce sommeil fait de l’éternité.

Je vois le moribond étendu sur sa couche,
Le front déjà teinté de tons cadavéreux,
Et je l’entends râler ! et je vois que sa bouche
Se crispe sous l’ effort des soupirs douloureux...

Dans son âme, Espérance, on croirait que tu passes,
Que le mal a cessé de torturer sa chair,
Quand l’accompagnement terrifiant des basses
S’apaise pour laisser entendre un plus doux air.

Alors, le malheureux, dans les lointains du rêve,
Aperçoit un jeune homme alerte, plein d’entrain,
Femme au bras, dans un bois, aux champs, sur quelque grève,
Et ce jeune homme chante un amoureux refrain.

C’est lui, que ce mourant voit, dans sa remembrance,
S’agiter et marcher, fier, amoureux et beau !
Il oublie un instant son atroce souffrance,
Et les bons souvenirs lui cachent le tombeau.

Mais, hélas ! de nouveau le sinistre glas tinte :
Le mourant est saisi par des frissons plus froids...
La musique s’est tue, et la vie est éteinte
Avec les longs sanglots, les plaintes, les effrois.

. . . . . . . . . . . . . . . . . .


Eh bien, lorsque j’entends cette sombre musique,
Je me fais à l’idée affreuse de la mort,
Et je n’éprouve plus qu’une douleur physique
Qui me racle les nerfs, les déchire, les tord.

Quand pour moi sonnera l’heure, que rien n’élude,
D’aller moisir entre des planches de sapin,
Je veux entendre, ami, le terrible prélude,
Ce chant de mort noté par l’immortel Chopin.