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Antichambres et salons

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Nouvelle Bibliothèque Populaire à 10 Cent.

Mme DE STAAL-DELAUNAY


ANTICHAMBRES
ET SALONS
Édité par
HENRI GAUTIER
55.Quai des Grands Augustins.55
PARIS
240
Il paraît un volume par semaine
Directeur littéraire de la Nouvelle Bibliothèque Populaire
M. CHARLES SIMOND

MADAME DE STAAL-DELAUNAY


Marguerite-Jeanne Cordier, tel est le vrai nom de Mme de Staal. Sa mère, qui lui donna le jour à Paris le 30 août 1684, lui fit porter son nom. Des relations de famille que Mme de Staal a définies dans ses Mémoires avec une précision qui n’est peut-être pas de la sincérité, lui permirent de recevoir une éducation brillante, mondaine, futile, qui aurait donné à une personne moins droite, moins ferme, le goût du superflu et le mépris du travail.

Mlle Delaunay était sans fortune, sans parents, sans espérance, et au sortir du pensionnat, elle n’avait à compter que sur les promesses vagues des protecteurs qu’avait intéressés son esprit, son bon sens. Elle le savait et cultiva d’avance son esprit, se fit un caractère, un plan de vie par des lectures scientifiques et philosophiques. Elle était dès lors en état de demander aux lettres le pain quotidien. C’eût été encore une rude épreuve pour une jeune personne ; heureusement la duchesse de la Ferté s’était mis en tête, par caprice et par obstination plus que par affection, de la faire réussir dans le monde, et elle y parvint. Elle la plaça dans la maison de la duchesse du Maine, sans savoir que sa protégée y serait une domestique, et fort éloignée, par ses fonctions, de la petite cour que tenait la princesse. Ce premier succès avait quelque chose d’humiliant, mais Mlle Delaunay était trop raisonnable pour ne pas le regarder comme le point de départ d’une fortune médiocre et assurée. Elle finit par se faire apprécier de la princesse, et devint l’ordonnatrice des fêtes de Sceaux. Elle eut une part modeste à la politique, et on lui fit l’honneur de l’emprisonner lors de la conspiration de Cellamare. Elle resta deux ans à la Bastille. Elle en sortit pour se voir proposer le mariage par l’helléniste Dacier ; elle refusa pour garder sa place auprès de la duchesse du Maine, qui l’en récompensa en la mariant au baron de Staal, officier des gardes suisses. Elle mourut le 16 juin 1750, laissant des Mémoires, imprimés cinq ans après sa mort, avec les comédies qu’elle avait composées pour le théâtre de Sceaux. Ses Mémoires lui assurent une place parmi les écrivains et les observateurs, bien qu’on y sente la domesticité humiliée, quelque jalousie à l’égard d’une société où elle voudrait sa place et la remplirait dignement.

On consultera sur elle Sainte-Beuve qui, dans ses Derniers portraits littéraires, admire la netteté de son style et la sincérité de ses récits.

Charles Simond.

ANTICHAMBRES ET SALONS


J’attendais le moment de me rendre à Paris. C’était à peu près le temps que madame de Grieu devait y arriver, et que je voulais m’y rendre. Mesdemoiselles de Neuville m’offrirent de me mener avec elles. Je n’approuvais pas leur voyage ; mais, ne pouvant les en détourner, je profitai de l’occasion. Nous partîmes ensemble, et nous débarquâmes au petit hôtel de Châtillon, où elles me ménagèrent un logement.

Me voilà donc à Paris, sans savoir ce que je deviendrais. J’allai me présenter chez plusieurs personnes pour lesquelles on m’avait donné des lettres de recommandation, afin qu’elles me cherchassent ce qui s’appelle une condition. Mes plus hautes espérances étaient de trouver une place de gouvernante d’enfant dans une maison considérable. Heureusement j’avais du goût pour cet emploi, et je croyais que le goût indiquait le talent. C’était se voir étrangement réduite, pour quelqu’un qui avait vécu comme j’avais vécu.

Peu de jours après mon arrivée à Paris, M. Brunel y fit un voyage, me vint voir, et m’amena M. de Fontenelle. Ils étaient intimes amis dès leur jeunesse, qu’ils avaient passée à Rouen, dont ils étaient l’un et l’autre. La convenance de leur esprit et de leur caractère les avait unis parfaitement. M. Brunel allait de temps en temps à Paris pour le voir, et lui avait souvent parlé de moi. Je le connaissais par ses ouvrages, et principalement par l’Histoire de l’Académie royale des sciences, qu’il envoyait chaque année à son ami, qui ne manquait pas de m’en faire part : et, grâce à la lumière que M. de Fontenelle répand sur tout ce qu’il manie, j’en entendais une grande partie, quoique je dusse n’en rien entendre du tout. J’avais donc d’avance la haute opinion qu’on doit avoir de lui. Je fus charmée de le connaître, et d’être connue d’un homme si célèbre, qui pouvait du moins me rendre dans l’occasion un témoignage d’un grand poids.

J’étais encore dans mon hôtel garni, où je ne fus que quatre ou cinq jours, quand je reçus une lettre du marquis de Silly. Il m’avait écrit, deux mois auparavant, un compliment fort simple sur la perte que je venais de faire. Celle-ci était remplie de sages conseils.

lettre

« On m’a dit que vous êtes à Paris, Mademoiselle. L’intérêt que je prends à ce qui vous regarde m’a fait apprendre avec plaisir le parti que vous avez pris.

« Vous serez peut-être surprise de trouver une lettre de moi, toute remplie de préceptes : ce n’est pas trop mon usage d’en donner, encore moins d’en écrire ; mais vous êtes de mes amies, et il m’a semblé que je devais vous parler sur ce pied-là.

« Ma morale vous paraîtra sévère ; mais il me semble qu’à votre place je ne voudrais aucun ajustement. Votre âge peut vous faire tort, et vous avez intérêt de le cacher. Je voudrais, par la même raison, que vous fussiez un peu circonspecte sur le choix de vos amis et de vos amies. Je voudrais aussi que vous fussiez plus occupée de la réputation de votre jugement que de celle de votre esprit. Servez-vous, je vous prie, des expressions les plus simples ; et surtout ne faites aucun usage de celles qui sont propres aux sciences : quoiqu’elles expriment beaucoup mieux, ne succombez point, je vous prie, à la tentation de vous en servir. Enfin, je voudrais que vous fussiez occupée uniquement de vous établir d’abord une réputation solide, sans chercher à plaire par les agréments. Mais je crains que ma dernière maxime ne soit opposée à la nature ; l’envie de plaire pourrait bien être naturelle à votre sexe. Sans renverser l’ordre des choses, n’employez que le simple pour plaire, et qu’il n’y ait rien de recherché dans vos manières.

« En voilà assez, et peut-être trop. Adieu, Mademoiselle. Je vous prie d’être persuadée que vous pouvez compter véritablement sur moi. »

Cette lettre fait connaître parfaitement l’espèce de sentiment que M. de Silly avait pour moi. Je fus fort touchée d’y trouver beaucoup d’amitié et de véritable intérêt à ma conduite ; mais je fus blessée d’y voir qu’il me soupçonnait de songer à plaire. Je fis réponse, piquée. Il pensa que ses avis m’avaient déplu.

Madame de Grieu arriva à Paris avec sa nièce quelques jours après moi. Elles rencontrèrent en chemin la marquise de Silly, qui venait s’y établir, et se mit à la communauté de Miramion. Je fus avec Madame de Grieu chez un de ses frères. Il avait une maison au Marais, où nous demeurâmes jusqu’à ce que nous eussions trouvé un couvent.

J’avais une sœur qui était chez la duchesse de la Ferté. Elle me vint voir dans cette maison. Quelques années auparavant, elle avait fait un voyage à Rouen pour faire connaissance avec moi ; car avant cela nous ne nous étions jamais vues. Elle avait alors été blessée de la différence de nos situations. La considération dont je jouissais, l’espèce de respect qu’on me rendait dans un lieu où les maîtres m’étaient soumis, lui déplurent ; même les attentions qu’on avait pour elle ne lui rendant témoignage que de la complaisance qu’on avait pour moi, augmentaient son dépit. Elle avait un esprit naturel, l’air du monde, et une assez jolie figure. Je la trouvai aimable : elle, du point de vue dont elle m’envisagea, ne put avoir que de l’éloignement pour moi. Mais lorsqu’elle me vit déchue de ma gloire, elle se rapprocha, me témoigna beaucoup d’amitié, et me donna des nippes, dont je commençais à être fort dépourvue.

Nous trouvâmes enfin un couvent ; c’était la Présentation, où l’on voulut bien nous recevoir avec de médiocres pensions, madame, mademoiselle de Grieu et moi. Il me restait précisément de quoi y payer un quartier, au bout duquel je ne voyais nulle ressource. Un peu avant qu’il finît, je tombai assez malade pour espérer de mourir. Je fus trompée dans mon attente.

Lorsque j’étais dans la convalescence, et presque dans le désespoir, ma sœur vint me voir et m’annonça avec de grands transports de joie la fortune qu’elle croyait que j’allais faire. Elle me dit qu’allant à Versailles avec madame la duchesse de la Ferté, elle lui avait conté le long du chemin qu’elle avait une sœur cadette qui avait été élevée singulièrement bien dans un couvent de province : elle lui dit que je savais tout ce qui se peut savoir, et lui fit une énumération des sciences qu’elle prétendait que je possédais, dont elle estropiait les noms. Ma sœur, qui ne savait rien, n’avait pas de peine à croire que je savais beaucoup. La duchesse, qui n’en savait pas plus qu’elle, adopta tout, et me crut un prodige. C’était la personne du monde qui s’engouait le plus violemment. Elle arriva à Versailles, l’esprit frappé de cette prétendue merveille, qu’elle débita partout où elle fut, principalement chez madame de Ventadour, sa sœur, où était le cardinal de Rohan. Elle s’échauffait l’imagination en parlant, et en disait cent fois plus qu’on ne lui en avait dit. On crut qu’il fallait s’assurer d’un si grand trésor. On décida qu’il fallait me mettre à Jouarre, auprès de mesdemoiselles de Rohan, qui y étaient toutes trois, pour en faire autant de chefs-d’œuvre.

Ma sœur, après m’avoir fait ce récit, me dit qu’il était absolument nécessaire que j’allasse faire mes remerciements et me montrer à sa maîtresse ; qu’elle devait retourner ce jour-là à Versailles ; qu’après lui avoir fait ma révérence, je reviendrais sur-le-champ. Je n’avais point d’habit honnête pour me présenter, j’en empruntai un d’une pensionnaire du couvent pour deux ou trois heures ; et, après que ma sœur m’eut un peu ajustée, je m’en allai avec elle. Nous arrivâmes chez la duchesse à son réveil. Elle fut ravie de me voir, me trouva charmante. Elle n’avait garde, au fort de sa prévention, d’en juger autrement. Après quelques mots qu’elle me dit, quelques réponses fort simples, et peut-être assez plates que je lui fis : « Vraiment, dit-elle, elle parle à ravir ; la voilà tout à propos pour m’écrire une lettre à M. Desmarets, que je veux qu’il ait tout à l’heure. Tenez, mademoiselle, on va vous donner du papier, vous n’avez qu’à écrire. — Eh ! quoi, madame ? » lui répondis-je fort embarrassée. — Vous tournerez cela comme vous voudrez, reprit-elle ; il faut que cela soit bien : je veux qu’il m’accorde ce que je lui demande. — Mais, madame, repris-je encore, il faudrait savoir ce que vous lui voulez dire. — Eh non ! vous entendez. » Je n’entendais rien du tout ; j’avais beau insister, je ne pouvais la faire expliquer. Enfin, rejoignant les propos décousus qu’elle lâcha, je compris à peu près de quoi il s’agissait. Je n’en étais guère plus avancée, car je ne savais point les usages et le cérémonial des gens titrés, et je voyais bien qu’elle ne distinguerait pas une faute d’ignorance d’une faute de bon sens. Je pris pourtant ce papier qu’on me présenta, et je me mis à écrire, pendant qu’elle se levait, sans savoir comment je m’y prendrais ; et, écrivant toujours au hasard, je finis cette lettre que je lui fus présenter, fort incertaine du succès. « Eh bien ! s’écria-t-elle, voilà justement tout ce que je lui voulais mander. Mais cela est admirable, qu’elle ait si bien pris ma pensée. Henriette, votre sœur, est étonnante. Oh ! puisqu’elle écrit si bien, il faut qu’elle écrive encore une lettre pour mon homme d’affaires ; cela sera fait pendant que je m’habille. » Il ne fallut point la questionner cette fois-là sur ce qu’elle voulait mander. Elle répondit un torrent de paroles, que toute l’attention que j’y donnais ne pouvait suivre ; et je me trouvai encore plus embarrassée à cette seconde épreuve. Elle avait nommé son procureur et son avocat, qui entraient pour beaucoup dans cette lettre ; ils m’étaient tout à fait inconnus, et malheureusement je pris leurs noms l’un pour l’autre. « L’affaire est bien expliquée, me dit-elle après avoir lu la lettre ; mais je ne comprends pas qu’une fille qui a autant d’esprit que vous en avez puisse donner à mon avocat le nom de mon procureur. » Elle découvrit par là les bornes de mon génie. Heureusement que je n’en perdis pas totalement son estime.

Pendant que j’avais fait toutes ces dépêches, elle avait fini sa toilette, et ne songeait plus qu’à partir pour Versailles. Je la suivis jusqu’à son carrosse : et lorsqu’elle y fut montée, et que ma sœur qu’elle menait eut pris sa place, au moment qu’on allait fermer la portière, et que je commençais à respirer : « Je pense, dit-elle à ma sœur, que je ferais bien de la mener tout à l’heure avec moi. Montez, montez, Mademoiselle, je veux vous faire voir à madame de Ventadour. » Je demeurai pétrifiée à cette proposition ; mais surtout ce qui me glaça le cœur fut cet habit emprunté pour deux heures, avec lequel je craignis de faire le tour du monde ; et il ne s’en fallut guère. Mais, malgré ces considérations, il n’y avait pas moyen de reculer ; je n’étais plus au temps d’avoir une volonté, ni de résister à celle des autres. Je montai donc, le cœur serré ; elle ne s’en aperçut pas, et parla tout le long du chemin. Elle disait cent choses à la fois, qui n’avaient nul rapport l’une à l’autre : cependant il y avait tant de vivacité, de naturel et de grâce dans sa conversation, qu’on l’écoutait avec un extrême plaisir. Après m’avoir fait plusieurs questions, dont elle n’avait pas attendu la réponse : « Sans doute, me dit-elle, puisque vous savez tant de choses, vous savez faire des points pour tirer l’horoscope ; c’est tout ce que j’aime au monde. » Je lui dis que je n’avais pas la moindre idée de cette science. « Mais à quoi bon, reprit-elle, en avoir appris tant d’autres qui ne servent à rien ? » Je l’assurai que je n’en avais appris aucune ; mais elle m’écoutait déjà plus, et se mit à faire l’éloge de la géomancie, chiromancie, etc., me dit toutes les prédictions qu’on lui avait faites, dont elle attendait encore l’événement ; me raconta à ce sujet plusieurs histoires mémorables, enfin son rêve de la nuit précédente, quantité d’autres aussi remarquables qui devaient avoir tôt ou tard leur effet. J’écoutai le tout avec beaucoup de soumission et peu de foi. Enfin nous arrivâmes ; elle nous dit, à ma sœur et à moi, d’aller à son appartement et qu’ensuite nous irions la trouver chez madame de Ventadour, où elle descendit. Elle logeait à Versailles, dans les combles du château ; il me fut impossible d’arriver au haut des degrés ; et si quelqu’un de ses gens qui nous suivait ne m’avait portée pour achever les dernières marches, j’y serais restée. Cette fatigue de corps et d’esprit me jeta dans un accablement où l’on ne sent plus rien, et où l’on pense encore moins. Je n’avais pas bien compris ce que la duchesse nous avait dit sur ma présentation à madame de Ventadour ; ma sœur ne l’avait pas mieux entendu ; et je crus qu’il n’y avait qu’à attendre qu’elle m’envoyât chercher. Nous restâmes ainsi jusqu’au soir dans son appartement, où elle rentra furieuse de ce que nous n’avions pas exécuté ses ordres. Ils avaient été mal expliqués, mais ce n’était pas une représentation à lui faire : elle avait prétendu qu’on la vînt trouver ; on ne l’avait pas fait, c’était ma fortune manquée. J’écoulai dans un silence respectueux ses regrets, ses reproches, et tout ce que des sentiments impétueux, non retenus, font dire. Tout étant dit, elle se calma, et ne songea plus qu’au lendemain. Elle dit qu’elle me mènerait elle-même chez sa sœur, et m’y mena. Je trouvai une personne d’un caractère tout différent du sien. La douceur et la sérénité peintes sur son visage annonçaient le calme de son esprit et l’égalité de son âme. Elle me reçut avec toute sorte de bonté et de politesse, me parla de ma mère, qui avait été gouvernante de sa fille, de l’estime qu’elle avait pour elle, du bien qu’elle avait ouï dire de moi ; enfin du désir de me placer convenablement. Ensuite on me fit voir M. le duc de Bretagne, qui vivait encore, et le roi, qui ne faisait presque que de naître. On dit qu’il fallait aussi me faire voir les beautés de Versailles ; et l’on me traîna partout. Je pensai expirer de lassitude.

Madame la duchesse de la Ferté avait déjà tant parlé de moi, qu’on m’observait comme un objet de curiosité, et mille gens venaient me regarder, m’examiner, m’interroger. Elle voulut encore, pour achever ma journée, que je fusse au souper du roi ; et, après m’avoir démêlée dans la foule, elle me fit remarquer à M. le duc le Bourgogne, qu’elle entretint, pendant une partie du souper, de mes talents et de mon savoir prétendu. Elle ne s’en tint pas là. Le lendemain, étant allée chez la duchesse de Noailles, elle me manda d’y venir : j’arrive. « Voilà, dit-elle, Madame, cette personne dont je vous ai entretenue, qui a un si grand esprit, qui sait tant de choses. Allons, Mademoiselle, parlez. Madame, vous allez voir comme elle parle. » Elle vit que j’hésitais à répondre, et pensa qu’il fallait m’aider comme une chanteuse qui prélude, à qui l’on indique l’air qu’on désire d’entendre. « Parlez un peu de religion, me dit-elle ; vous direz ensuite d’autre chose. » Je fus si confondue, que cela ne se peut représenter, et que je ne puis même me souvenir comment je m’en tirai. Ce fut sans doute en niant les talents qu’elle me supposait, et, à ce qu’il me semble, pas tout à fait si mal que je l’aurais dû.

Cette scène ridicule fut à peu près répétée dans d’autres maisons où l’on me mena. Je vis donc que j’allais être promenée comme un singe, ou quelque autre animal qui fait des tours à la foire. J’aurais voulu que la terre m’engloutît, plutôt que de continuer à jouer un pareil personnage. J’ai peut-être à me reprocher d’avoir été si choquée des scènes où je me voyais exposée, que j’en ai moins senti ce que je devais au motif de tant de bizarres démarches, qui n’était autre qu’un désir immodéré de me faire valoir.

Il y avait déjà trois ou quatre jours que j’étais dans cet état violent, lorsque la duchesse rentra le soir, fulminant contre madame de Ventadour, et contre le cardinal de Rohan, de ce qu’ils ne concluaient rien sur ce qui me regardait ; parce qu’il fallait, pour me mettre à Jouarre, donner une pension que personne ne voulait payer. « Eh bien ! dit-elle, s’adressant à ma sœur, puisqu’ils font tant de façon, il n’y a qu’à les laisser là. Je suis une assez grande dame pour faire sa fortune, sans avoir besoin d’eux. Je la prendrai chez moi ; elle y sera mieux que partout ailleurs. » C’était tout ce que je craignais. Aussi je restai sans mouvement, sans parole, ne pouvant me résoudre de donner le moindre acquiescement à cette proposition. Sa grande agitation l’empêcha de remarquer mon immobilité. Ma sœur m’en fit de justes reproches quand nous fûmes seules. Je lui avouai que l’éloignement que j’avais pour cette situation, et la crainte de rien dire qui m’engageât, avaient suspendu toutes mes paroles.

Le dépit de madame de la Ferté contre sa sœur la détermina à partir le lendemain, et je me flattai que j’allais me retrouver dans mon couvent, où j’avais tant d’impatience de me revoir : mais je n’étais pas encore au bout de mes voyages. La duchesse m’annonça qu’elle allait à Sceaux, et qu’elle voulait m’y mener, pour me faire voir à M. de Malezieu, très capable de juger de ce que je valais. Ce me fut un surcroît de désolation d’aller encore me produire sur un nouveau théâtre.

Avant qu’elle partît, l’abbé de Vertot, son parent et son ami, qui se trouva à Versailles, lui vint rendre visite. Elle lui fit donner un fauteuil, et me laissa debout, comme elle faisait volontiers lorsqu’il y avait compagnie. Je ne pus me voir d’un air si soumis devant quelqu’un qui m’avait toujours rendu les plus profonds hommages. Je passai dans un cabinet, où je répandis quelques larmes que m’arracha l’humiliation de mon état.

Nous fûmes l’après-dînée à Sceaux, où madame la duchesse de la Ferté, toujours remplie de son objet, ne manqua pas de parler de moi avec excès. Madame la duchesse du Maine, accoutumée à ses exagérations, et rarement attentive à ce qui ne l’intéresse pas, l’écouta peu ou point. Cependant elle voulut à toute force me montrer à elle, et l’y fit consentir par complaisance. Mais madame la duchesse du Maine ne s’arrêta guère à me considérer. Madame de la Ferté, voyant que cette tentative n’avait rien rendu, pria M. de Malezieu de me venir voir chez elle, et de m’entretenir. Il y vint, fut longtemps avec moi, traita diverses matières, sur lesquelles il me trouva assez passablement instruite. L’envie d’obliger la duchesse de la Ferté, la pente qu’il avait aussi bien qu’elle à l’exagération, et peut-être la volonté de me servir, lui firent confirmer toutes les merveilles qu’elle débitait de moi. Ce suffrage me mit en honneur dans une cour où les décisions de M. de Malezieu avaient la même infaillibilité que celle de Pythagore parmi ses disciples. Les disputes les plus échauffées s’y terminaient au moment que quelqu’un prononçait : Il l’a dit. Il dit donc que j’étais une personne rare ; on le crut. On me venait voir, on m’écoutait, on ne cessait de m’admirer. Baron, fameux comédien, qui avait quitté le théâtre de Paris depuis près de trente ans, jouait alors la comédie à Sceaux. Il se piquait d’esprit : il vint aussi examiner le mien ; et, dans quelqu’une de ses visites, il me dit, d’un air ironique, qu’on jouerait le lendemain les Femmes savantes, et que sans doute j’y serais. Je lui répondis de manière à lui faire connaître qu’il ne me jouerait pas.

Quoique je fusse assez considérée à Sceaux, et qu’il y eût des spectacles et des divertissements chaque jour, ce genre de vie, si inaccoutumé à mon corps et à mon esprit, m’était insoutenable. La duchesse de la Ferté ne s’en apercevait pas, car elle me louait continuellement de ce que j’avais pris tout d’un coup le train du monde ; que je veillais, que j’étais toujours prête à tout, que rien ne m’incommodait. Il s’en fallait bien que je fusse à cet égard ce que je m’efforçais de paraître ; j’étais née avec une santé délicate, qui l’était devenue encore plus par le trop grand soin qu’on avait pris de la ménager : c’était un défaut de prévoyance dans les personnes qui m’avaient élevée d’une manière si peu conforme à ma fortune ; et c’est aussi par où j’en ai plus senti le changement, et ce qui a fait le malheur le plus réel de ma vie.

Madame la duchesse de la Ferté retourna enfin à Paris, et me ramena dans mon couvent, à ma grande satisfaction. Elle me fit mille caresses en me quittant ; m’assura que, si l’on ne finissait pas incessamment mon affaire, elle prendrait d’autres mesures ; et que, de quelque façon que les choses tournassent, je ne serais pas longtemps sans la revoir. Je fus ravie de me retrouver avec madame de Grieu et sa nièce, et de leur raconter mes aventures. Mademoiselle de Grieu devenait une personne assez raisonnable pour s’attacher à elle. Je la regardais comme ma fille. Elle avait été mise dans le couvent en sortant de nourrice, sur le pied d’être mon élève pour satisfaire le goût dominant que j’avais, dès mon enfance, d’instruire et de documenter quelqu’un. Je n’ai pas été en cela plus heureuse que Platon, qui ne put trouver une bicoque pour établir ses lois. Personne ne voulut écouter mes préceptes, pas même la jeune nièce, qui ne me pardonna l’amitié de ses tantes que lorsqu’elle fut en état de connaître que je n’en étais pas indigne. Nous nous unîmes par la suite plus intimement que je ne l’ai été avec personne.

Mon couvent n’était pas loin de Miramion : j’y allais voir quelquefois la marquise de Silly. J’y trouvai un jour son fils, qui ne faisait que passer à Paris. J’eus une joie bien sensible de cette rencontre inopinée. Tout ce qui avait agité mon esprit depuis que je l’avais vu, ne l’en avait pas écarté. Cette idée dominante s’y maintint si constamment, qu’elle a garanti de toute autre séduction le temps de ma vie qui en était le plus susceptible. L’entrevue fut courte et unique, la mère présente ; ce que nous dîmes est effacé.

Peu de jours après mon retour, madame la duchesse de la Ferté, qui ne me perdait pas de vue, m’envoya des chansons qu’avait faites M. de Malezieu, me manda de la charger d’une lettre pour lui sur ce sujet, qu’elle lui porterait. J’écrivis donc je ne sais plus quoi, beaucoup de louanges apparemment. J’en reçus la magnifique réponse que voici :

lettre

« Madame la duchesse de la Ferté étant partie ce matin, Mademoiselle, sans que j’en fusse averti, j’ai manqué l’occasion de lui remettre entre les mains le remerciement que je vous dois pour l’excellente lettre dont vous m’avez honoré. J’avais sans doute grand besoin de son entremise pour faire valoir ma reconnaissance ; et, au lieu que ce qu’elle m’a rendu de votre part a un prix infini par lui-même, et n’avait que faire de passer par des mains capables de faire valoir les choses médiocres, j’avoue, Mademoiselle, que je me suis privé d’un grand secours, en perdant l’occasion de supplier madame la duchesse de la Ferté de vous témoigner, plus vivement que je ne puis faire, combien je suis sensible à l’honneur que vous m’avez fait. Je ne savais pas qu’elle vous eût envoyé les chansonnettes de Sceaux. Je les estimais, je vous jure, assez médiocrement ; mais s’il est bien vrai, Mademoiselle, qu’elles vous aient paru, sur le papier, telles que vous dites, je les tiens d’un ordre supérieur, et ne suis pas assez ennemi de moi-même pour combattre un jugement si sûr et si décisif.

« Vous m’avez si bien persuadé de la précision et de l’infaillibilité de votre jugement, qu’il ne m’est pas possible de m’en écarter. Ainsi, Mademoiselle, par la connaissance que vous devez avoir de vous-même, répondez, s’il vous plaît, de ce que je dois penser de votre mérite. Les génies supérieurs, comme le vôtre, ne peuvent se méconnaître. Ils se doivent la justice qu’ils savent rendre aux autres. Rien ne leur est si intime que leur propre pénétration ; et le plus grand effort de leur modestie ne doit aller qu’à remercier la première cause, cet auteur éternel des esprits, de les avoir si bien partagés. Vous lui devez, Mademoiselle, plus de reconnaissance que personne. Pour moi, j’en dois une infinie à madame la duchesse de la Ferté, d’avoir bien voulu me découvrir un si rare trésor. Je m’estimerais bien heureux s’il m’était permis d’en approcher quelquefois, et si je pouvais, une fois en ma vie, vous marquer, par mes services, l’estime et le respect sincère avec lequel je suis, Mademoiselle, votre, etc.

« Malezieu.
« À Sceaux, le 30 mai 1710. »

Madame la duchesse de la Ferté vint bientôt après me chercher, pour me ramener à Sceaux voir quelque nouvelle fête. Comme elle ne m’avait pas prévenue, elle trouva bon d’attendre à la porte du couvent le temps qu’il fallut pour mon ajustement, et ne s’impatienta pas, malgré la facilité qu’elle y avait, tant l’affection qu’elle me portait était à toute épreuve. Elle m’accabla d’amitiés quand elle me revit. Je sentais qu’elle en avait véritablement pour moi. J’aurais bien voulu pouvoir m’attacher à elle ; mais son genre de vie était trop opposé à ma façon de penser. Il y avait d’ailleurs des inconvénients qui m’auraient fait préférer toute autre maison à la sienne : une certaine Louison, anciennement sa femme de chambre, qui s’y était rendue maîtresse, et n’aurait pu supporter les distinctions qu’on me destinait ; ma propre sœur, qui par la suite ne les eût pas vues sans envie ; je voyais dans tout cela une source inépuisable de tracasseries si contraires à mon humeur, qu’il n’y avait rien qui ne me parût plus supportable. Je pris donc une ferme résolution, quelque chose qui pût arriver, de ne pas donner dans cet écueil ; et j’eus grande attention de ne rien mêler aux témoignages de ma reconnaissance, qui portât de ce côté-là.

Cependant, comme je n’étais pas alors sans espérance de faire quelque chose, je me déterminai à emprunter un peu d’argent pour continuer à payer ma pension dans le couvent. Je le pris de M. Brunel, mon plus ancien ami, en attendant le dénoûment qu’on me faisait espérer.

J’ai laissé le voyage de Sceaux, qui n’eut rien de remarquable que beaucoup de fêtes et de plaisirs, où je n’étais guère en état de prendre part. La duchesse de la Ferté m’y menait presque toutes les fois qu’elle y allait. J’y voyais toujours M. de Malezieu, qui continuait de me marquer une grande estime.

La duchesse se fortifiait dans le dessein de me prendre chez elle, et n’osait m’y retenir, de peur de déplaire à cette Louison, à qui elle n’avait point encore avoué son intention. J’y couchai une nuit, je ne sais à quelle occasion. Plus je vis la tournure de la maison, plus je craignis d’y être embarquée, et plus je me félicitai de l’obstacle qui m’en défendait l’entrée.

L’abbé de Vertot était alors à Paris, et me venait voir de temps en temps à mon couvent. Un jour que nous étions à un parloir où il y avait plusieurs grilles séparées, je vis qu’il saluait un homme qui était à une autre de ces grilles. Je lui demandai qui c’était. Il me dit : « C’est M. Duvernay, ce fameux anatomiste. » J’avais lu de ces ouvrages, et je témoignai à l’abbé le cas que je faisais de lui. Il lui fit signe d’avancer, et nous fit faire connaissance. Duverney, l’homme du monde le plus vif, flatté de l’estime dont il me trouva prévenue pour lui, s’engoua extrêmement de moi. Il était intime ami de madame de Vauvray, logée à côté du Jardin Royal, où il demeurait ; il la voyait continuellement, et ne manqua pas de lui dire la découverte qu’il avait faite dans son voisinage, et de lui inspirer d’en faire usage. Elle y consentit d’autant plus aisément, qu’elle avait peu de ressource dans un quartier si éloigné. Il vint donc me prier de sa part d’aller dîner chez elle, et me dit qu’elle enverrait le lendemain son carrosse me chercher. Je savais bien que ce n’était pas l’usage de se présenter de la sorte ; mais je n’étais pas en situation d’y regarder de s’y près. Il me fallait des connaissances, et même des amis, si j’en pouvais faire ; cela était pressé, et je n’y pouvais mettre la lenteur de toutes ces petites formalités.

Je fus donc dîner chez madame de Vauvray, et j’y fus fort bien traitée. J’y trouvai une femme d’une physionomie singulière, mais de beaucoup d’esprit ; une belle maison qu’elle avait fait bâtir, un gros domestique, bien des équipages, une table délicatement servie, d’agréables promenades, tant de son jardin que de celui des Simples, dont elle avait des clefs, et qui communiquait avec le sien. Tout cela me plut assez pour être bien aise qu’elle m’invitât de venir souvent chez elle, et d’y faire même de temps en temps quelque séjour. Elle ne tarda pas en effet à me renvoyer chercher, et me retint plusieurs jours. Ma duchesse était, je crois, à Fontainebleau, et moi libre. Madame de Vauvray voyait peu de monde, à cause de l’éloignement de sa maison ; mais ce qu’elle voyait était de très bonne compagnie. Ferran, son neveu, qui avait bien de l’esprit, y était souvent ; Duverney, tant qu’il en avait le loisir : enfin je m’y amusais fort, et j’y réussissais assez. M. de Vauvray, quoique peu complaisant pour sa femme, m’y voyait volontiers. Cependant, un jour qu’il avait invité beaucoup de monde à dîner, entre autre les ducs de la Feuillade et de Rohan, l’abbé de Bussy, madame de Vauvray, doutant qu’il convînt de produire une personne inconnue dans cette compagnie, dit à son mari que, comme je faisais maigre, et que la table serait servie en gras, je mangerai dans sa chambre, où elle resterait avec moi. C’était me sauver le dégoût autant qu’il était possible : je ne laissai pas de le sentir, sans en faire semblant. Je l’exhortai d’aller dîner, et l’assurai que je savais manger seule : elle ne le voulut pas. Mais quand on se mit à table, on demanda où elle était : M. de Vauvray dit qu’elle avait chez elle une personne qui n’était pas encore assez accoutumée au monde, avec qui elle dînerait. On l’envoya prier de venir avec sa compagnie. Le dîner prit un air de gaieté, et un tour de conversation fort agréable. Je dis quelques mots qui réussirent si bien, que toute l’attention se tourna de mon côté. Je ne la laissai pas échapper ; et ce petit triomphe me fut d’autant plus sensible, qu’il justifiait le parti qu’on avait pris de me produire, et me vengeait du dessein contraire. On n’y hésita plus par la suite ; et l’on s’en fit, sinon un honneur, du moins un plaisir. J’étais apparemment de bonne compagnie dans ce temps-là ; et quoique je n’en retrouve plus de vestiges, je comprends que cela peut avoir été. J’avais trente ans de moins ; et mon esprit, quoique toujours médiocre, était alors soutenu et mis en action par les motifs les plus pressants, tels que le désir de regagner la considération, et même la subsistance, dont je me voyais dépourvue.

J’ai eu l’obligation à madame de Vauvray de m’avoir fait connaître d’un assez grand nombre de gens du monde, et de gens d’esprit. Elle me menait dans plusieurs maisons, ce que bien d’autres qu’elles n’auraient peut-être pas voulu hasarder, pour quelqu’un d’aussi dénué que je l’étais de tout ce qui fait valoir dans le monde ; et la manière dont elle me présentait m’attirait toutes sortes d’agréments et de bonne volonté de la part des personnes chez qui elle me menait. Un jour que l’abbé de Saint-Pierre dînait chez elle avec M. de Fontenelle, et que j’y étais, ils raisonnèrent sur ma situation, et sur les moyens de m’en procurer une plus avantageuse. Cet abbé, protecteur du genre humain, imagina qu’il fallait me proposer à madame la princesse pour me mettre auprès de mademoiselle de Clermont, qu’elle avait prise avec elle, et à qui il paraissait qu’elle voulait donner une éducation meilleure que ne l’ont ordinairement les princesses. Il nous dit que l’abbé Couture était déjà chargé de l’instruire de l’histoire et de plusieurs choses convenables à son sexe et à son rang ; que je pourrais être proposée comme capable de suivre de telles vues, et de l’avancer dans les connaissances qu’on voulait lui faire acquérir, qu’il fallait m’adresser à M. de Malezieu, que je voyais souvent à Sceaux ; le prier d’en faire l’ouverture à madame la princesse, et de lui rendre bon témoignage de moi.

Les petits séjours que je faisais chez madame de Vauvray ne m’empêchaient pas d’être toujours aux ordres de madame la duchesse de la Ferté. Je suivais assez exactement sa marche, pour me retrouver dans mon couvent quand elle me venait chercher. Il n’était pas à propos qu’elle sût que j’en sortisse pour d’autres que pour elle.

Bientôt, après le plan que nous avions fait, elle me mena à Sceaux. M. de Malezieu me vint voir comme à l’ordinaire. Je lui parlai du besoin que j’avais d’une place qui pût convenir à la façon dont j’avais vécu jusqu’alors, et lui dis mes vues au sujet de mademoiselle de Clermont, dans lesquelles il entra parfaitement, et me promit de me servir de son mieux, et le plus promptement qu’il lui serait possible.

Une heure après cette conversation, il vint me retrouver, et me dit qu’en travaillant à mon affaire, il en avait fait une autre, qu’il croyait meilleure ; qu’il avait voulu m’appuyer auprès de madame la princesse, de la recommandation de madame la duchesse du Maine ; et que, lorsqu’il la lui avait demandée, elle lui avait dit : « Mais, Monsieur, si cette fille a tant de mérite, pourquoi la donner à ma nièce ? Ne vaudrait-il pas mieux la prendre pour moi ? » qu’il avait répondu qu’elle ne pouvait jamais mieux faire ; que j’étais propre à tout, et que je serais fort utile à madame de Malezieu, sa femme, gouvernante de mademoiselle du Maine, pour l’aider dans les soins qu’elle prenait de son éducation. Que madame la duchesse du Maine avait répliqué : « Il faudra faire agréer cela à M. le duc du Maine, et que vous le fassiez consentir à cette augmentation de dépense. » Il n’était donc pas question alors de la place qu’on me fit remplir depuis.

Cette proposition répondait tout à fait à mes vues, et j’en fus charmée, je fis mille remerciements à M. de Malezieu. Il me dit qu’il n’était plus question que d’en faire part à madame la duchesse de la Ferté, à qui je n’avais encore rien dit. Il ajouta que madame la duchesse du Maine lui en parlerait elle-même, et que ce serait une affaire finie. Elle le fit en effet ; mais la duchesse devint furieuse à cette proposition ; dit qu’elle ne souffrirait pas qu’on lui ôtât une personne qu’elle s’était destinée pour faire la douceur de sa vie. Madame la duchesse du Maine lui répondit qu’elle avait cru, sur ce qu’on lui en avait dit, qu’on cherchait à me placer ; d’où elle avait jugé qu’elle ne songeait pas à me garder auprès d’elle. Madame la duchesse de la Ferté, après avoir répandu toutes ses plaintes, finit en disant qu’elle ne me voulait pas malgré moi ; mais qu’il fallait me faire expliquer.

Voilà ce que M. de Malezieu, qui me vint parler pour la troisième fois dans cette journée, m’apprit, dont je demeurai consternée. Il me dit : « Vous aurez une explication ce soir ; voyez ce que vous direz. — Dictez vous-même ma réponse, Monsieur, lui répondis-je : vous avez conduit toute cette affaire, je n’y veux suivre que vos conseils. » Il fut d’avis que je disse à madame la duchesse de la Ferté que je lui devais tout, et la rendais maîtresse absolue de mon sort. J’aurais mieux fait de lui avouer les raisons qui m’empêchaient d’être à elle, et de la prier de consentir à ce qui se présentait pour moi. Cela eût été plus franc, plus conforme à mon inclination, et j’aurais évité les grands inconvénients dans lesquels ce ménagement me fit tomber ; mais je crus devoir me laisser conduire.

Madame de la Ferté vint enfin le soir dans son appartement. Je l’attendais avec frayeur, prévoyant l’orage que j’allais essuyer, et plus peinée que de tout le reste, de me voir chargée de torts envers une personne qui m’avait comblée d’amitié. Elle entra dans sa chambre, non point avec ces éclats qui lui étaient ordinaires, mais avec une froideur haute. Elle s’assit tranquillement, et me dit : « J’ai appris avec surprise, Mademoiselle, que vous cherchiez avons placer : je croyais que vous comptiez sur moi. Si vous préférez d’être à une grande princesse, cela ne devait pas se négocier sans ma participation. Mais il faut savoir ce que vous pensez, et ce que vous voulez faire. — Tout ce qu’il vous plaira, Madame, lui répondis-je ; je suis dans vos mains, je vous doit tout : vous disposerez de moi à votre gré. — Eh bien ! Mademoiselle, reprit-elle, puisque j’en suis la maîtresse, je ne vous céderai à personne ; et j’aurai soin que vous soyez assez bien avec moi pour ne rien regretter. » Elle me dit ensuite qu’elle allait me faire accommoder un joli appartement dans sa maison ; que j’y vivrais aussi maîtresse qu’elle ; que je lui tiendrais compagnie quand elle y serait ; et que, lorsqu’elle irait à la cour, elle me laisserait un équipage à Paris, pour faire tout ce qu’il me plairait.

J’aurais trouvé ce plan de vie agréable, si je n’en avais pas considéré le revers ; si je n’avais pas su que ma sœur, prise d’abord sur le pied d’une favorite, était devenue femme de chambre ; si je n’avais pas jugé que plus l’entêtement pour moi était violent, moins il serait durable, et plus il exciterait la jalousie de cette troupe de femmes dont sa maison était remplie. Car outre la Louison, qui était à la tête, ma sœur, et en sous-ordre d’autres femmes de chambre, elle élevait une jeune fille, qu’elle avait nommée Sylvine, belle comme le jour, ramassée dans les champs, à la Loupe, l’une de ses terres. Elle idolâtrait cette nymphe, et n’épargnait rien pour la décorer et pour cultiver ses talents, et entre autres, sa voix admirable. Cette vive affection n’empêcha pas que, dans la suite, elle n’ait fini par la servir comme les autres. Qu’aurais-je fait au milieu de tout cela ? mais quels moyens de m’en tirer ? Je revis M. de Malezieu. Il me dit que l’affaire était sans ressource ; que madame la duchesse du Maine ne se brouillerait pas pour moi avec la duchesse de la Ferté, son ancienne amie ; et qu’à moins je ne pusse par moi-même me dégager d’avec elle, il n’y avait plus rien à espérer.

Dans ce dessein, je pris l’étrange résolution de m’étudier à déplaire à cette personne enchantée de moi, que j’aimais ; car tant de marques d’amitié que j’avais reçues d’elle m’avaient touchée sensiblement ; d’ailleurs, quoiqu’elle eût de grands défauts, je la trouvais extrêmement aimable.

Pour comprendre ce qu’il en coûte à l’amour-propre et à la bonté du cœur de se contrefaire en mal, il faudrait l’avoir éprouvé ; et c’est une expérience qui n’est pas commune.

J’eus occasion d’exécuter ce projet singulier dans le voyage qu’elle me fit faire à la Ferté. Elle ne négligea rien pour le rendre agréable. Elle savait que j’aimais extrêmement mademoiselle de Grieu, qui était avec moi à la Présentation ; elle l’engagea à cette partie de campagne, et nous mena l’une et l’autre avec elle. Je fus incommodée en chemin, et ne dissimulai plus, comme j’avais coutume de faire. Je me laissai aller à mes différentes humeurs, qui devaient lui paraître d’autant plus choquantes, qu’elle n’en avait rien aperçu jusqu’alors. Je contrariais ce qui n’était pas de mon goût ; je disais ma pensée, sans la mettre d’accord avec les siennes ; enfin je me donnais toute liberté, mais avec plus d’effort que ne m’eût fait la contrainte. Elle en fut blessée, sans prendre le dégoût que je voulais lui inspirer ; entreprise d’autant plus difficile à suivre, que jamais je ne l’avais vue ni plus aimable ni de meilleure compagnie. Elle déposait à la campagne un air de hauteur qu’elle maintenait à la cour et aux environs. On y vivait avec elle dans la plus grande familiarité. Elle la portait si loin, qu’elle assemblait non seulement ses domestiques, mais tous les gens qui fournissaient sa maison, comme boucher, boulanger, etc., les mettait au tour d’une grande table, et jouait avec eux une espèce de lansquenet. Elle me disait à l’oreille : « Je les triche ; mais c’est qu’ils me volent. »

Nous fûmes une quinzaine de jours à la Ferté : c’est un très beau lieu. J’y avais mon intime amie, nous y faisions de belles promenades et bonne chère, quoique la duchesse n’eût pas amené son cuisinier, contre qui elle s’était piquée, parce qu’il lui avait demandé des lardoires. « Voilà, lui dit-elle, comment les grandes maisons se ruinent : toujours des lardoires ! Il en a coûté au maréchal de la Ferté douze cent mille francs pour des lardoires. J’aime mieux que mon concierge me fasse à manger. » Ainsi fut fait. Au retour de notre voyage, elle me dit : « Votre logement chez moi n’est pas encore prêt, j’y vais faire travailler ; vous passerez ce temps-là dans votre couvent : j’y payerai votre pension. » J’y retournai avec joie, et quelque espérance que, de délai en délai, il pourrait arriver un dénoûment favorable. En effet, la crainte d’aliéner Louison, et quelque autre embarras qu’elle avait actuellement, lui firent en core différer mon entrée chez elle, que je croyais devoir être vers la fin de l’année. Mais dans ce temps-là elle m’écrivit, et me demanda des projets de lettres pour le roi et la reine d’Espagne, M. de Vendôme et madame des Ursins, sur le gain d’une bataille, dont elle voulait leur faire compliment. Elle me marquait à la fin de la sienne, de payer à mon abbesse pour le mois de janvier ; qu’il fallait qu’elle lut encore privée de moi ce temps-là, mais qu’elle ne m’en aimait pas moins… Le renouvellement de l’année me donna occasion d’écrire à M. de Malezieu. Je ne l’avais pas vu depuis mon affaire échouée, la duchesse n’ayant plus voulu me ramener à Sceaux. Ma lettre n’était que des compliments usités dans cette saison. M. de Malezieu y répondit :

lettre
« À Versailles, le 10 janvier 1711

« Je veux mal de mort à la poste, Mademoiselle, de m’avoir retardé de quinze jours le précieux témoignage de votre souvenir. Je reçois dans le moment la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le premier jour de cette année. La diligence n’est pas bien grande par rapport au chemin ; mais ce qui me fâche encore plus, Mademoiselle, en lisant votre lettre, c’est d’apprendre que vous êtes encore dans votre couvent ; j’aurais cru, sur cela, madame la duchesse de la Ferté partie pour quelque voyage de long cours, si je n’avais eu l’honneur de la voir ici dans les premiers jours de ce mois. Je ne sais donc quelle interprétation donner à la continuation de votre clôture. Madame la duchesse de la Ferté me fit l’honneur, à Sceaux, de me parler de vous avec tant d’estime, et un si grand désir de vous attacher à elle, sur la proposition que je lui fis de la part de madame la duchesse du Maine ; elle me témoigna avec des termes si obligeants à quel point elle vous jugeait nécessaire à la conduite de ses affaires et à sa propre satisfaction, que je vous avoue, Mademoiselle, que je lui conseillai de suivre son inclination, et de garder pour elle-même une personne dont elle connaissait si bien les rares qualités. Je n’avais donc garde d’ima giner aujourd’hui que vos conditions ne fussent pas encore faites avec cette dame, qui, certainement, a un goût excellent pour le mérite, et qui m’a paru en effet si prévenue pour le vôtre. Quand j’aurai l’honneur de la voir, je tâcherai d’avoir l’explication de cette énigme. J’ai l’honneur d’être, Mademoiselle, très respectueusement, votre, etc. »

Sur cette lettre de M. de Malezieu, je lui mandai que j’avais sujet de croire que madame la duchesse de la Ferté ne songeait plus à m’attacher à elle ; que je pouvais me regarder comme libre à cet égard, et profiter des bontés de madame la duchesse du Maine, s’il y avait encore lieu d’y prétendre. Il montra cette Lettre à la duchesse de la Ferlé, qui, outrée, me fit mander dans le moment par ma sœur qu’elle ne voulait pas entendre parler de moi. Je fus au désespoir qu’il la lui eût fait voir, et m’eût attiré par là toute son indignation, que j’avais en effet méritée. C’est, à ce qu’il me semble, l’endroit le plus défectueux de ma vie ; car quoique ma sœur, qui vraisemblablement ne me voulait pas avec elle, m’eût exagéré les irrésolutions de la duchesse, et fait entendre qu’elle ne se déterminerait point à me mettre dans sa maison et me laisserait toujours en l’air, je n’en devais pas être assez persuadée pour l’assurer si positivement à M. de Malezieu. Cependant je lui récrivis, pour lui apprendre cette entière rupture. Voici la réponse qu’il me fit :

lettre
« À Versailles, le 24 janvier 1711.

« J’ai lu à madame la duchesse du Maine la dernière lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. S. A. S. n’a pas été peu surprise d’y apprendre que madame la duchesse de la Ferté vous a renvoyé votre parole par mademoiselle votre sœur. Elle m’ordonne, Mademoiselle, de vous mander qu’au printemps prochain, c’est-à-dire, vers le temps qu’elle ira s’établir à Sceaux, elle exécutera le projet qu’elle avait formé ci-devant. Elle aura cependant loisir d’en reparler à madame la duchesse de la Ferté, de la bouche de laquelle vous voyez bien qu’elle ne peut se dispenser d’apprendre qu’on vous rend la liberté de songer à un nouvel engagement. C’est un devoir d’honnêteté, auquel madame la duchesse du Maine se croit engagée. Je serai ravi, Mademoiselle, quand l’affaire sera conclue selon vos souhaits. Deux ou trois mois de retard ne la feront pas manquer. Je suis, Mademoiselle, au delà de toute expression, votre, etc. »

Cette lettre me donna assurance de mon sort, que je ne voyais pas alors être tel qu’il le fut. Je restai cependant encore huit mois à la Présentation. J’en sortais peu, craignant de recevoir des ordres qui ne m’y trouvassent pas, ou de rendre ma conduite suspecte. Je n’entendis parler de rien que quatre ou cinq mois après.

Il ne m’est resté qu’un souvenir confus de ce qui remplit ce temps-là. Je sais seulement que M. de Silly, informé par sa mère de ce qui me regardait, m’écrivit, de l’armée où il était alors :

lettre
« Au camp du Folleu, ce 17 août.

« Je croyais que vous me connaissiez mieux que vous ne faites. Où avez-vous donc pris que les situations servent de règle à mon estime et à mon amitié ? Je sais trop bien que la fortune dépend plus du hasard, ou des conjonctures, que du mérite. Je suis fort aise des espérances que vous avez. Je le serai encore bien davantage quand vous serez placée comme je le désire.

« C’est un acheminement à tout que de la considération ; tâchez, je vous prie, d’en faire un prompt usage : l’envie la suit de près, dans un temps où peu de gens s’en attirent. Je vous prie aussi de chercher à plaire, d’être complaisante, et de ne faire voir de votre esprit que ce qui conviendra à ceux à qui vous parlerez ; surtout qu’on ne puisse pas vous imaginer capable de gouverner. Contentez-vous de montrer un caractère sage, avec des talents agréables. L’on aime bien mieux cela que l’esprit : le premier plaît, et le dernier se fait craindre. Je suis sûr que vous avez pensé à tout ce que je vous mande, et je ne vous le répète que pour vous faire voir que je pense comme vous.

« Mandez-moi plus particulièrement de vos nouvelles, et comptez sur l’intérêt que je prends à ce qui vous regarde. Adieu, Mademoiselle. »

Je commençais à m’inquiéter de n’entendre parler de rien, lorsque ma sœur m’apporta une lettre de madame la duchesse de la Ferté, et celle-ci de M. de Malezieu :

lettre

« Enfin, Mademoiselle, le temps est arrivé. Madame la duchesse du Maine m’ordonne de vous mander, de sa part, que vous pouvez venir dans trois ou quatre jours. Madame la duchesse de la Ferté lui parla dernièrement si bien de vous, qu’elle l’a déterminée à ne pas différer plus longtemps. Je me fais un grand plaisir, Mademoiselle, d’être bientôt à portée de vous rendre quelques petits offices, et de vous témoigner en effet que je suis, au delà de toute expression, votre très humble, etc.

« À Sceaux, le 11 septembre 1711. »

Je ne mets pas ici la lettre foudroyante que m’écrivit madame de la Ferté, quoique je l’aie encore, parce qu’elle ne m’a paru digne ni d’elle ni de moi. Elle me marquait de me rendre le lendemain matin à Sceaux, pour qu’elle me présentât elle-même à Leurs Altesses Sérénissimes. Ma sœur m’apprit, après m’avoir remis ces deux lettres, qu’une femme de chambre de madame la duchesse du Maine s’était retirée ; qu’on avait jugé que cette place serait assez bonne pour moi, dont l’éclat était passé ; que la duchesse de la Ferté, y trouvant l’occasion de se venger, avait appuyé la proposition, et se faisait un régal de me présenter sur ce pied-là.

Je vis ma perte dans cet événement, et je sentis que le caractère indélébile de femme de chambre ne laissait plus de retour à ma fortune. Cependant il n’y avait pas moyen de reculer. Je ne pouvais ni démentir les démarches que j’avais faites pour être à madame la duchesse du Maine, ni insister sur les conditions avec une personne comme elle. Je me voyais haïe de la duchesse de la Ferté autant que j’en avais été aimée, sans appui, sans ressource. Il fallut subir le joug.

Je me rendis donc à Sceaux, aux ordres de la duchesse. Elle me mena comme en triomphe, et me présenta à la princesse, qui à peine jeta un regard sur moi. Elle continua de me traîner, attachée à son char, chez toutes les personnes à qui je devais être présentée. Je la suivais avec la contenance d’un captif vaincu. Ce cérémonial achevé, elle me dit que je n’avais plus besoin d’elle, et qu’elle ne voulait avoir à l’avenir aucune relation avec moi. Je ressentais encore plus la perte de son amitié que les effets de son ressentiment.

Je passai ce premier jour dans un égarement d’esprit qui ne m’en a laissé aucun souvenir distinct. Je sais seulement que je fus étrangement surprise en voyant la demeure qui m’était destinée. C’était un entresol si bas et si sombre, que j’y marchais pliée et à tâtons; on ne pouvait y respirer, faute d’air, ni s’y chauffer, faute de cheminée. Ce logement me parut si insoutenable, que j’en voulus faire quelque représentation à M. de Malezieu. Il ne m’écouta pas. À toutes les prévenances qu’il m’avait faites, à toute l’estime qu’il m’avait témoignée, succédèrent les dédains qu’on a pour la valetaille. Je ne m’y exposai plus. Tous ceux qui m’avaient recherchée dans la maison m’abandonnèrent de même, dès que j’y fus mise à si bas prix.

J’entrai en fonctions. On me donna pour mon partage ce qui s’appelle, en termes de l’art, les chemises à bâtir. Je me trouvai fort embarrassée. Je n’avais jamais fait que les petits ouvrages dont on s’amuse dans les couvents, et je n’entendais rien aux autres. Je passai la journée, tant à prendre les mesures qu’à exécuter cette grande entreprise ; et quand madame la duchesse du Maine eut mis sa chemise, elle trouva dans le bras ce qui devait être au coude. Elle demanda qui avait fait cette belle opération : on répondit que c’était moi. Elle dit, sans s’émouvoir, que je ne savais pas travailler, et qu’il fallait laisser ce soin à une autre. Je me consolai du mauvais succès par ses suites. Il est pourtant vrai que, de la meilleure foi du monde, j’avais fait tout le mieux qu’il m’avait été possible ; mais, avec cette bonne volonté, je remplissais mal mon ministère. J’ai cent fois admiré la patience avec laquelle cette princesse, quoique peu endurante, supportait mes balourdises.

La première fois que je lui donnai à boire, je versai l’eau sur elle, au lieu de la mettre dans le verre. Le défaut de ma vue, extrêmement basse, joint au trouble où j’étais toujours en l’approchant, me faisait paraître dépourvue de toute compréhension pour les choses les plus simples. Elle me dit un jour de lui apporter du rouge et une petite tasse avec de l’eau qui était sur sa toilette ; j’entrai dans sa chambre, où je demeurai éperdue, sans savoir de quel côté tourner. La princesse de Guise y passa par hasard ; et, surprise de me trouver dans cet égarement : « Que faites-vous donc là ? me dit-elle. — Eh ! Madame, lui dis-je, du rouge, une tasse, une toilette, je ne vois rien de tout cela. » Touchée de ma désolation, elle me mit en mains ce que sans son secours j’aurai inutilement cherché.

Je dirai encore quelques-unes de mes bévues plus singulières, et qui semblaient tenir de l’imbécillité. Madame la duchesse du Maine, étant à sa toilette, me demanda de la poudre ; je pris la boîte par le couvercle : elle tomba, comme de raison, et toute la poudre se répandit sur la toilette et sur la princesse, qui me dit fort doucement : « Quand vous prenez quelque chose, il faut que ce soit par en bas. » Je retins si bien cette leçon qu’à quelques jours de là m’ayant demandé sa bourse, je la pris par le fond, et je fus fort étonnée de voir une centaine de louis, qui étaient dedans, couvrir le parquet : je ne savais plus par où rien prendre.

Je jetai encore aussi sottement un paquet de pierreries que je pris tout au beau milieu. On peut juger avec quel mépris mes compagnes, adroites et stylées, regardaient mes inepties.

Je fis ce que je pus pour gagner leurs bonnes grâces. La bienséance me portait à vivre avec elles ; la nécessité m’y contraignit. Le froid commençait à se faire sentir ; il n’y avait qu’une garde-robe commune pour se chauffer ; je passais donc une partie du jour dans leur entretien. J’y conformai le mien. Je leur disais ce que je croyais leur convenir ; mais, soit que je ne rencontrasse pas heureusement, soit que je ne prisse pas assez naturellement leur ton, j’encourus leur aversion. Je n’en avais point pour elles, mais un peu de dégoût ; et j’aimai mieux me réduire à supporter le froid que l’inconvénient de leur humeur et l’ennui de leur conversation. Je me renfermai donc dans ma spélonque, et trouvai ma consolation dans la lecture.

Je n’avais pas l’entière jouissance de ce réduit. La première femme de chambre, qui couchait toutes les nuits chez madame la duchesse du Maine, le partageait le jour avec moi : elle avait ses heures pour dormir, des temps qu’elle voulait passer avec son mari ; alors j’élisais mon domicile dans un bosquet. Le froid ou la pluie ne me laissait d’autre asile que les galeries. Mon habitation à Versailles, où nous passions l’hiver, était encore plus insoutenable. Le moindre rayon de lumière n’y avait jamais pénétré ; une compagne, plus insociable que celle que j’avais à Sceaux l’été, y restait jour et nuit ; le défaut d’espace obligeait sans cesse à disputer le terrain, et la fumée contraignait de l’abandonner.

Les deux femmes de chambre avec lesquelles je logeais alternativement étaient mal ensemble : on ne pouvait se concilier l’une sans aliéner l’autre. Pour éviter la guerre civile, je m’exposais à la guerre étrangère, et je changeais mes traités avec une inconstance réglée sur le cours des saisons. J’aurais voulu tout accorder ; mais le plus habile politique y eût échoué. On peut prendre quelque ascendant sur des gens qui ont des vues saines, des intérêts connus, des passions ordinaires : il n’en est pas de même de ces sortes d’esprits dont les idées sont à l’envers, les mouvements à contresens, et les bas intérêts cachés dans la poussière.

Cependant ma sœur, affligée que je n’eusse pas une entière approbation dans le corps des femmes de chambre, me donna avis qu’elles me trouvaient froide et peu prévenante ; que cela passait pour fierté et mépris ; qu’il fallait faire cesser ces bruits désavantageux. J’étais devenue si docile, que je lui dis : « Eh bien ! que faut-il faire ? — Il faut, me dit-elle, rendre quelques visites aux femmes étrangères qui sont dans la maison, et leur faire beaucoup de politesses. — Allons, lui dis-je, quand vous voudrez. » Elle, charmée de me trouver de si heureuses dispositions, me mena sur-le-champ dans une nombreuse assemblée de ces personnes. Les unes jouaient, les autres regardaient jouer. Je m’assis auprès des désœuvrées, et choisis celle que je trouvais sous ma main pour lui adresser mon bien-dire. Je me confondis en compliments, en louanges, en airs affectueux ; enfin j’y mis, non pas tout ce qui était en moi, mais ce que j’avais été chercher bien loin. Cela réussit mal ; il se trouva que cette personne, dont j’avais fait mon pilier de manège, était dans la dernière classe des esprits de cet ordre. Mon peu de discernement devint un sujet de risée. Il est vrai que ces physionomies-là me paraissaient aussi semblables que toutes celles d’un troupeau de moutons. Ma sœur me traîna encore à Versailles chez les femmes du duc d’Anjou, que je croyais un peu plus huppées. Elle me demandèrent si j’avais bien des profits, combien de ceci, de cela ; toutes choses dont je ne savais rien, et dont l’ignorance me faisait paraître stupide. Mais c’est assez et trop parler de mon métier.

Il n’y avait pas quinze jours que j’avais pris possession de ma place, lorsque le marquis de Silly, qui la croyait meilleure, m’écrivit cette lettre pour m’en faire compliment.

lettre

« Quoiqu’il y ait longtemps que je n’aie entendu parler de vous, Mademoiselle, je m’intéresse toujours véritablement à ce qui vous regarde. Je suis ravi que vous soyez pour toujours avec madame la duchesse du Maine. Je vous ai désiré la place que vous alliez occuper, dès que l’on m’a mandé qu’il en était question. Je suis seulement fâché de penser que vous ne pourrez plus venir passer quelque temps dans les lieux où j’habite assez souvent. Je n’ai point oublié le plaisir qu’il y a d’être avec vous ; et je sais par expérience que l’on trouve difficilement… Mais je m’aperçois que je vous loue trop, et je ne veux pas vous gâter. Je crois cependant que cette précaution est inutile. Vous savez bien présentement tout ce que vous valez. Adieu, Mademoiselle. J’ai beaucoup d’envie de vous voir. »

Ce signe d’un souvenir qui m’était toujours également cher me donna toute la satisfaction dont mon âme était alors capable. Cependant une vie si dure, si dégoûtante, si différente de celle que j’avais menée me jeta dans une tristesse qui fut remarquée sur mon visage. Il n’y avait que lui qui pût me trahir ; je ne parlais à personne. Madame la duchesse du Maine s’en plaignit ; et M. de Malezieu dit à Duverney de m’en avertir. Il venait quelquefois à Sceaux, et m’y avait vanté singulièrement. Sa passion pour l’anatomie lui persuadant que cette science fondait le vrai mérite, pour exagérer le mien il avait dit que j’étais la fille de France qui connaissait mieux le corps humain. La duchesse de la Ferté, aussi attentive à me donner des ridicules qu’elle avait été soigneuse de me faire valoir, ne laissa pas échapper ce trait de mon éloge. Duverney, pour remplir sa mission, m’exhorta à supporter le mal présent, dans l’espérance d’un plus heureux avenir. Il me prédit que je serais connue, estimée et considérée ; que je gagnerais la confiance de la princesse, et que ses bontés en seraient des suites infaillibles. Je n’y crus pas plus qu’aux almanachs. Je n’étais a portée de rien, pas même de dire une parole. Madame la duchesse du Maine ne m’en adressa aucune, et ne semblait pas se douter que je fusse capable ni d’entendre ni de répondre. J’eus occasion de sentir combien j’étais ignorée, par une badinerie que je hasardai.

Cette princesse, quelques années après qu’elle eut fait l’acquisition de Sceaux, avait institué un ordre de la Mouche à miel, qui avait ses lois, ses statuts, un nombre fixe de chevaliers et de chevalières, qui s’élisaient en chapitre, avec grande cérémonie. Dès qu’il y avait quelque place vacante, toutes les personnes de sa cour briguaient pour l’obtenir. Le cas arriva six ou sept mois après que je fus dans sa maison. Grand nombre de prétendants se présentèrent, entre autres les comtesses de Brassac et d’Uzès, et le président de Romanet. Celui-ci l’emporta, au préjudice des dames, qui affectèrent un grand ressentiment, et se plaignirent que l’élection n’avait pas été juridique. Cela me fit imaginer de dresser, en leur nom, une protestation en termes de palais, et d’une écriture de chicane, que j’envoyai par une voie inconnue au président. Je ne confiai ce petit secret à personne ; et j’eus le divertissement de voir l’inquiétude où l’on était pour découvrir d’où venait cette pièce. On l’attribua d’abord à M. de Malezieu ou à l’abbé Genest, ensuite aux personnes intéressées : on sut qu’elles n’y avaient aucune part. Enfin les soupçons descendirent jusqu’aux plus ineptes de la maison, sans arriver jusqu’à moi, qui me contentai de jouir de l’embarras où l’on était, et d’en entendre parler sans cesse, pendant plus de quinze jours que cette inutile recherche occupa. Elle me donna lieu de faire ces vers, que l’incertitude du succès m’empêcha de produire :

N’accusez ni Genest, ni le grand Malezieux,
D’avoir part à l’écrit qui vous met en cervelle,
L’auteur que vous cherchez n’habite point les cieux.
Quittez le télescope, allumez la chandelle,
Et fixez à vos pieds vos regards curieux ;
Alors à la clarté d’une faible lumière.
Vous le découvrirez gisant dans la poussière.

L’humiliation de mon état teignait de sa couleur jusqu’aux louanges qu’on me donnait. J’en reçus une de M. de Lassay, dont je fus outragée. Madame la duchesse du Maine, en se déshabillant, laissa tomber quelques louis de sa poche. Je les ramassai, et les remis sur sa toilette. « Votre Altesse a des femmes bien fidèles, » dit Lassay en me regardant. Je baissai les yeux avec confusion, disant en moi-même : « Dois-je être louée ainsi ? puis-je en être contente ? » Ce n’était là que les petits chagrins attachés à ma condition, qui naissaient chaque jour sous mes pas. J’en éprouvai un tout autrement sensible, dans la perte que je fis d’un intime ami.

Je reçus cette lettre de l’abbé de Vertot, au moment que j’attendais le moins une si triste nouvelle :

lettre

« Je suis bien fâché d’être obligé de vous annoncer la perte que nous venons de faire de feu M. Brunel, votre ami et le mien. Vous perdez, Mademoiselle, plus qu’un autre, parce qu’il vous estimait plus que personne du monde. Si des sentiments respectueux pouvaient remplacer ce que vous perdez du côté du mérite, je prendrais la liberté de vous offrir un attachement inviolable. M. de Fontenelle est inconsolable. Il n’est point question de philosophie : la nature, le bon cœur, tout a rentré dans ses droits. Il est véritablement à plaindre ; vous ne l’êtes pas moins. Je souhaite que cette austère raison dont je me plains quelquefois ne vous abandonne pas dans une si triste occasion. J’ai l’honneur d’être, etc… M. Brunel est mort à Rouen, d’une pleurésie.

« 1er décembre. »

Ma douleur fut vive, autant qu’elle était juste : je perdais un ancien ami, respectable par son mérite, digne de mes sentiments par les siens ; et j’avais eu le malheur d’offenser son amitié par le refroidissement qu’il avait remarqué dans la mienne. La distraction que me causaient tant de nouveaux objets, avait apporté un grand changement dans mon âme. Il s’en était aperçu dans un voyage qu’il fit à Paris depuis que j’y demeurais, et en avait été justement blessé. Je n’en vis rien, et ne songeai pas à le ramener à moi : mais une lettre qu’il m’écrivit peu de temps avant sa mort m’apprit tous mes torts, et augmenta mes regrets de la perte que je faisais ; d’autant plus grande qu’il allait s’établir à Paris, et qu’à mesure que la raison me serait revenue, j’aurais repris mes anciens sentiments. Je fus sensiblement affligée, et je le suis encore de me voir privée pour jamais d’un tel ami.

Il m’avait prêté de l’argent sans billet, lorsque j’avais cru en pouvoir prendre avec sûreté de m’acquitter. Je n’avais songé qu’à remplir ce devoir, depuis que j’avais quelque chose ; et heureusement je me trouvais cette petite somme. J’allai chez M. de Fontenelle, pour le prier de la faire tenir aux héritiers. Je le trouvai dans une affliction qui me fit plaisir, parce qu’elle honorait notre ami. Il m’a dit, longtemps après, qu’il n’avait jamais pu réparer cette perte ; et, non plus que lui, je n’ai trouvé personne d’un mérite si complet.

La vie triste et pénible que je menais occupait sans cesse mon esprit des moyens de m’en tirer. Je passais les jours et les nuits dans ces réflexions. Le peu de gens qui s’intéressaient à moi cherchaient aussi quelque dénoûment à m’offrir. On me proposa une place de gouvernante chez une princesse d’Allemagne, à des conditions utiles et honorables. Je fus extrêmement tentée de l’accepter. Cependant, ne voulant pas m’en fier à moi, j’en écrivis à l’abbé de Vertot, le seul ami qui me restât. Sa sage réponse, l’incertitude des promesses, les inconvénients qu’il me fit envisager, me déterminèrent à refuser cette proposition.

Une autre proposition me fut faite par un des plus grands seigneurs du royaume. La princesse sa femme, très familière aussi bien que lui dans notre cour, me témoigna le désir qu’il avait de me voir, et me pria de recevoir ses visites. Le canal par où passait cette demande m’obligea de l’agréer. Je le vis ; il plaignit ma situation, m’offrit de m’en tirer, me proposa un établissement chez lui avec toutes sortes d’agréments, et quelques soins pour l’éducation de ses filles. Je fus tentée de nouveau, et consultai encore mon abbé, il me fit une réponse aussi sensée que la première ; elle tendait au refus.

Ces ouvertures pour ma retraite, toujours renfermées par les barrières que j’avais posées autour de moi, ne servaient qu’à me faire sentir l’impossibilité d’échapper à mes malheurs.

Une aventure à laquelle je ne devais prendre aucun intérêt me fit sortir inopinément de la profonde obscurité dans laquelle je vivais. Une jeune fille, nommée mademoiselle Tetar, excita la curiosité du public par un prétendu prodige qui se passait chez elle. Tout le monde y alla. M. de Fontenelle, engagé par M. le duc d’Orléans, fut aussi voir la merveille. On en murmura ; et madame la duchesse du Maine, qui ne s’avisait guère de m’adresser la parole, me dit : « Vous devriez bien mander à M. de Fontenelle tout ce qu’on dit sur mademoiselle Tetar. » Je lui écrivis en effet, sans songer à autre chose qu’à m’attirer une réponse qui pût servir à son apologie. Il se trouva le même jour chez le marquis de Lassay, où les gens qui y étaient lui firent plusieurs plaisanteries sur ce sujet : ne les trouvant pas bonnes, il leur dit : « En voici de meilleures ; » et leur montra ma lettre. Elle réussit : c’était l’affaire du jour, on en prit des copies, et elle courut tout Paris. Je ne m’en doutais pas ; et je fus fort étonnée, quelques jours après, qu’étant venu beaucoup de monde à Sceaux pour voir jouer une comédie, chacun parla à madame la duchesse du Maine de cette lettre. Elle ne se souvenait plus de ce qu’elle m’avait dit, et ne savait de quoi il était question. Elle me demanda si c’était moi qui l’avais écrite : je lui dis que oui. Aussitôt qu’elle m’eut parlé, tout ce qui composait la compagnie vint à moi, et, pour lui faire sa cour, m’accabla de louanges ; puis, retournant à elle, on la félicitait d’avoir quelqu’un dont elle pouvait faire un usage si agréable. Jusque-là pourtant elle n’y avait pas songé. Elle voulut voir la lettre, et me la demanda. Je n’en avais pas de copie ; mais tous ceux qui étaient chez elle l’avaient dans leur poche. Elle la lut, l’approuva, et connut qu’elle pouvait me mettre en œuvre plus qu’elle ne faisait. Je voulus comme les autres avoir ma lettre, et par l’événement j’en fis cas. On y voit que c’est moins l’importance des choses qui en fait le mérite que l’à propos.

lettre
De mademoiselle Delaunay à M. de Fontenelle.

« L’aventure de mademoiselle Tetar fait moins de bruit, Monsieur, que le témoignage que vous en avez rendu. La diversité des jugements qu’on en porte m’oblige à vous en parler. On s’étonne, et peut-être avec quelque raison, que le destructeur des oracles, que celui qui a renversé le trépied des sibylles, se soit incliné devant mademoiselle Tetar. Aussi chacun en cause. Quoi ! disent les critiques, cet homme qui a mis dans un si beau jour des supercheries faites à mille lieues loin, et plus de deux mille ans avant lui, n’a pu découvrir une ruse tramée sous ses yeux ! Les partisans de l’antiquité, animés d’un vieux ressentiment, viennent à la charge : Vous verrez, disent-ils, qu’il veut encore mettre les prodiges nouveaux au-dessus des anciens. Enfin les plus raffinés prétendent qu’en bon pyrrhonien, trouvant tout incertain, vous croyez tout possible. Les femmes aussi vous savent bon gré du peu de défiance que vous avez montré contre les artifices du sexe. Pour moi, Monsieur, je suspens mon jugement jusqu’à ce que je sois mieux éclaircie. Je remarque seulement que l’attention singulière que l’on donne à vos moindres actions est une preuve incontestable de l’estime que le public a pour vous ; et je trouve même dans sa censure quelque chose d’assez flatteur pour ne pas craindre que ce soit une indiscrétion de vous en rendre compte. Si vous voulez payer ma confiance de la vôtre, je vous promets d’en faire un bon usage.

« J’ai l’honneur d’être, etc. »

J’avoue que je sentis une satisfaction fort douce de recueillir, d’une chose faite sans dessein, et qui ne m’avait rien coûté, ce que par un véritable travail je n’aurais peut-être jamais acquis ; car je n’eus pas seulement le premier applaudissement : la curiosité qu’on eut de me connaître me procura des sociétés et des amis de distinction. Mais rien ne me fit un plaisir si sensible que cette lettre que je reçus de M. de Silly :

lettre
« Fribourg, ce 20 décembre 1713.

« Votre lettre à M. de Fontenelle fait autant de bruit que l’aventure de mademoiselle Tetar. C’est un monument qui en assure le souvenir. Il va s’étendre parmi les nations les plus barbares. Tous les Allemands qui sont ici veulent en avoir des copies. Il est assez mal à vous de me laisser apprendre par le public une chose qui vous intéresse, et qui vous attire l’approbation de tous ceux dont on la désire. Traitez-moi désormais avec plus de confiance, et ne me laissez point apprendre par d’autres ce qui me sera sensible. Ceci vous y doit engager, puisque la décision du public confirme ce que je vous ai dit bien des fois. Adieu, Mademoiselle. Souvenez-vous que je suis ici. »

Ce succès que j’eus dans le monde ayant réveillé son attention, il renoua commerce avec moi, d’autant plus volontiers qu’étant retenu dans une ville d’Allemagne où il commandait, et où il fut trois ans, il souhaitait d’être instruit par plusieurs voies de ce qui se passait en France. Il me témoigna le plaisir que je lui faisais de lui mander régulièrement toutes les nouvelles que je pourrais apprendre. J’y devins attentive, et je lui écrivis avec autant d’assiduité que de circonspection. Je tâchais cependant de rendre mes lettres agréables. Les siennes devinrent à peu près comme celles qu’on écrit à ses gens d’affaires : J’ai reçu la vôtre d’un tel quantième ; continuez de m’apprendre ce qui se passe ; vous avez manqué de m’instruire sur telle chose : rien de plus. J’attendais avec la plus vive impatience le jour, l’heure de les recevoir ; et je me souviens d’une dispute que j’eus à Versailles avec le facteur qui m’apportait une de ses lettres, et qui ne voulait ni prendre mon argent, ni me la donner, parce que, non plus que moi, il n’avait pas de monnaie. J’avais beau lui dire que je ne me souciais pas qu’il me rendît rien, il voulait s’en aller, et me disait froidement : « Je reviendrai tantôt. » C’était le matin. « Hé quoi ! dit ma compagne en s’éveillant au bruit que nous faisions, une lettre n’est-elle pas aussi bonne à une heure qu’à l’autre ? » Elle lâcha généreusement quelques sous pour nous faire taire, et se rendormit.

Cette réputation subite attira, comme j’ai dit, les curieux autour de moi ; entre autres, l’abbé de Chaulieu, qui venait quelquefois à Sceaux, et ne se serait jamais avisé de me parler, voulut m’entretenir. La même fortune qui m’avait fait valoir tout à coup me soutint à l’examen. Je ne me décréditai, à ce qu’il me semble, dans l’esprit de personne. J’acquis par la même occasion un ami solide qui ne s’est jamais démenti à mon égard : c’était M. de Valincourt, attaché au comte de Toulouse, connu par son esprit, son mérite, et ses liaisons avec les gens illustres du siècle passé. Il souhaitait de me connaître, et me chercha à Fontainebleau, où nous allâmes ; mais il n’était pas aisé de me découvrir sous le degré où je faisais ma résidence. Enfin, étant venu un jour à Sceaux, il se trouva auprès de moi à la comédie, et nous liâmes quelques conversations, où il me parut prendre plaisir. Il revint à la comédie, et j’eus soin de lui garder la même place. Il fut touché de mon attention ; et quelque temps après, me trouvant à Versailles, il m’écrivit pour me demander la permission de me venir voir. J’y consentis de très bonne grâce.

Dans le même temps, madame la duchesse du Maine engagea M. le cardinal de Polignac, avec qui elle était en grande liaison, de lui expliquer en français son Anti-Lucrèce, composé en vers latins. Elle rassemblait tous les soirs dans son cabinet un nombre de personnes choisies, pour l’entendre. M. de Valincourt en était, et venait attendre chez moi l’heure de ce docte rendez-vous. Les raisons de m’y admettre n’avaient pu encore prévaloir sur celles qui m’excluaient de tout. J’avais demandé, quelque temps auparavant, d’assister à la lecture qui se fit à Sceaux du premier livre de cet ouvrage, traduit par M. le duc du Maine ; et j’eus le dégoût d’en obtenir consentement à condition que je ne paraîtrais point. Je ne m’avisai pas depuis de faire des propositions indiscrètes. L’estime des gens qui commençaient à me connaître me consolait de l’invincible dédain qu’ont les grands pour ceux dont la condition leur est si inférieure. Cette réflexion ne regarde pas madame la duchesse du Maine, qui a toujours eu plus de considération pour le mérite que n’en ont les autres personnes de son rang.

La petite époque que j’ai marquée fut pour moi le commencement d’une vie plus agréable à tous égards. L’Altesse Sérénissime s’abaissa à me parler, et s’y accoutuma. Elle fut contente de mes réponses, compta mon suffrage : je m’aperçus même qu’elle le cherchait, et que souvent, quand elle parlait, ses yeux se tournaient vers moi, et observaient mon attention. Je la lui donnais tout entière, et sans effort ; car personne n’a jamais parlé avec plus de justesse, de netteté et de rapidité, ni d’une manière plus noble et plus naturelle. Son esprit n’emploie ni tours ni figures, ni rien de tout ce qui s’appelle invention. Frappé vivement des objets, il les rend comme la glace d’un miroir les réfléchit, sans ajouter, sans omettre, sans rien changer. J’avais donc beaucoup de plaisir à l’entendre ; et depuis qu’elle y prit garde, elle m’en sut gré.

L’élévation de sa famille était alors au plus haut point où elle avait pu la porter. Toujours occupée, depuis qu’elle avait épousé M. le duc du Maine, à lui procurer, et à ses enfants, un rang égal au sien, de degrés en degrés ils étaient parvenus à tous les honneurs des princes du sang ; et ils obtinrent, à la faveur des conjonctures, ce fameux édit qui les appelait, eux et leur postérité, à la succession à la couronne. La perte précipitée de tant de princes de la famille royale avait motivé et facilité ce projet, qui s’exécuta, alors sans contradiction, et qui en fit tant naître par la suite. Mais cette prospérité présente, qui ne laissait pas apercevoir la chute qu’elle préparait, répandait la joie dans sa cour.

Le goût de la princesse pour les plaisirs était en plein essor. On jouait des comédies, ou l’on en répétait tous les jours. On songea aussi à mettre les nuits en œuvre, par des divertissements qui leur fussent appropriés. C’est ce qu’on appela les grandes nuits. Leur commencement, comme de toutes choses, fut très simple. Madame la duchesse du Maine, qui aimait à veiller, passait souvent toute la nuit à faire différentes parties de jeu. L’abbé de Vaubrun, un de ses courtisans les plus empressés à lui plaire, imagina qu’il fallait, pendant une des nuits destinées à la veille, faire paraître quelqu’un sous la forme de la Nuit enveloppée de ses crêpes, qui ferait un remerciement à la princesse de la préférence qu’elle lui accordait sur le jour ; que la déesse aurait un suivant, qui chanterait un bel air sur le même sujet. L’abbé me confia ce secret, et m’engagea à composer et à prononcer la harangue, représentant la divinité nocturne. La surprise fit tout le mérite de ce petit divertissement. Il fut mal exécuté de ma part. La frayeur de parler en public me saisit ; et je me souvins très peu de ce que j’avais à dire. Cependant l’idée en fut applaudie ; et de là vinrent les fêtes magnifiques données la nuit, par différentes personnes, à madame la duchesse du Maine. Je fis de mauvais vers pour quelques-unes, les plans de plusieurs autres, et fus consultée pour toutes. J’y représentai, j’y chantai ; mais ma peur gâtait tout : et l’on jugea plus à propos de ne m’employer que pour le conseil, à quoi je réussis si heureusement, que j’en acquis un grand relief.

La dernière de ces fêtes fut toute de moi, et donnée sous mon nom, quoique je n’en fisse pas les frais. C’était le bon Goût réfugié à Sceaux, et présidant aux diverses occupations de la princesse. D’abord il amenait les Grâces, qui en dansant préparaient une toilette. D’autres chantaient des airs dont les paroles convenaient au sujet. Cela faisait le premier intermède. Le second, c’étaient les Jeux personnifiés qui apportaient des tables à jouer, et disposaient tout ce qu’il fallait pour le jeu ; le tout mêlé de danses et de chants par les meilleurs acteurs de l’Opéra. Enfin le dernier intermède, après les reprises achevées, était les Ris qui venaient dresser un théâtre, sur lequel fut représentée une comédie en un acte qu’on m’obligea de faire, faute de trouver aucun poète (car on la voulut en vers) qui acceptât un pareil sujet. C’était la découverte que madame la duchesse du Maine prétendait faire du carré magique, auquel elle s’appliquait depuis quelque temps avec une ardeur incroyable. La pièce fut jouée par elle, chacun représentant son propre personnage : ce qui la fit valoir malgré la sécheresse du sujet, et m’aurait fait valoir moi-même, si des événements sérieux n’avaient tout à coup interrompu les divertissements, et effacé jusqu’à leur souvenir.

Cependant ce que j’avais gagné dans le monde m’attira quelques retours de bonnes grâces de la duchesse de la Ferté. Mes premiers succès la piquèrent ; mais enfin le suffrage public ramena le sien, et c’est par où j’y fus plus sensible. Le chagrin d’être mal avec elle avait tellement frappé mon imagination, que, tant que dura son ressentiment, je rêvais toutes les nuits ou de nouveaux mécontentements de sa part, ou mon raccommodement avec elle. Il est vrai que je ne regagnai pas sa tendresse ; mais je la voyais, et elle me traitait avec bonté et familièrement. Ce fut depuis le retour de ses bonnes grâces qu’elle me dit un jour : « Tiens, mon enfant, je ne vois que moi qui aie toujours raison. » Cette parole a servi, plus qu’aucun précepte, à m’apprendre la défiance de soi-même ; et je me la rappelle toutes les fois que je suis tentée de croire que j’ai raison.


UNE CONSPIRATION DE SALON


L’après-dînée du 9 décembre 1718, le chevalier de Gavaudun, un des premiers gentilshommes de notre maison, entra dans ma chambre, M. de Valincourt était avec moi. Il nous dit : « Voici une grande nouvelle. L’hôtel de l’ambassadeur d’Espagne est investi, et son quartier est rempli de troupes. On ne sait encore de quoi il s’agit. » Je fus saisie d’effroi. Je tâchai pourtant de ne montrer que de la surprise de cet événement devant M. de Valincourt, qui ignorait la part que nous y prenions. Gavaudun était au fait ; il nous quitta, ne voulant que m’apprendre ce qui était arrivé. M. de Valincourt resta longtemps avec moi à raisonner sur cette aventure, dont il était fort étonné. Je ne sais comment il ne s’aperçut pas de mon trouble, que j’avais grand’peine à cacher. J’essuyai ensuite une visite de l’abbé de Chaulieu, qui me tint dans la même contrainte. L’ambassadeur arrêté et les conjectures à tort et à travers sur ce sujet firent encore toute la conversation.

Madame la duchesse du Maine, de son côté, n’avait pas moins de peine à faire bonne contenance au milieu du monde qui était chez elle. Tout ce qui arrivait débitait la nouvelle, ajoutait quelques circonstances, et ne parlait d’autre chose. Elle n’osait se soustraire à ce monde importun, de peur qu’on ne lui trouvât l’air affairé. Elle me fit pourtant appeler un moment dans sa garde-robe, et me demanda si je n’avais rien appris de particulier. Je lui dis que je ne savais que le bruit public, dont j’étais très alarmée. Elle l’était grandement aussi, quoiqu’elle ne vît pas encore où cela tendait. Elle m’envoya faire quelques perquisitions, dont je ne rapportai aucun éclaircissement.

Enfin nous apprîmes que les papiers que portait l’abbé Portocarrero avaient été pris, et que ceux de l’ambassadeur, arrêté à cette occasion, étaient pareillement saisis. C’est alors que nous nous vîmes plongés dans l’abîme, dont il n’y avait pas moyen de se tirer. Le lendemain, on sut que les marquis de Pompadour et de Saint-Geniès étaient à la Bastille. Deux jours après, madame la duchesse du Maine jouant au biribi, comme à son ordinaire (elle n’avait garde de rien changer dans sa façon de vivre), un M. de Châtillon, qui tenait la banque, homme froid qui ne s’avisait jamais de parler, dit : « Vraiment, il y a une nouvelle fort plaisante. On a arrêté et mis à la Bastille, pour cette affaire de l’ambassadeur d’Espagne, un certain abbé Bri… Bri… » Il ne pouvait retrouver son nom ; ceux qui le savaient n’avaient pas envie de l’aider. Enfin il acheva, et ajouta : « Ce qui en fait le plaisant, c’est qu’il a tout dit ; et voilà bien des gens fort embarrassés. » Alors il éclate de rire pour la première fois de sa vie.

Madame la duchesse du Maine, qui n’en avait pas la moindre envie, dit : « Oui, cela est fort plaisant. — Oh ! cela est à faire mourir de rire, reprit-il. Figurez-vous ces gens qui croyaient leur affaire bien secrète, en voilà un qui dit plus qu’on ne lui en demande, et nomme chacun par son nom. » Ce dernier trait jeta notre princesse dans la plus cruelle inquiétude, et la moins attendue ; car le comte de Laval lui avait fait dire que l’abbé était évadé, et les mesures si bien prises à cet égard, qu’il n’y avait rien à craindre. Elle soutint jusqu’au bout la pénible conversation de M. de Châtillon, sans donner aucun signe des divers mouvements dont elle fut agitée. Elle m’en fit le récit la nuit, quand je me retrouvai avec elle, et me montra ses frayeurs, que je ne pus dissiper, trop persuadée moi-même du triste sort qu’elle allait subir. On arrêtait tous les jours quelqu’un, et nous ne faisions qu’attendre notre tour.

Le chevalier de Menil fut mis aussi à la Bastille. L’abbé Brigaut, comme je l’ai dit, l’avait chargé de sa cassette et de ses papiers. Le chevalier ne se doutait de rien alors. Mais quand il apprit qu’on avait arrêté le prince de Cellamare pour affaires d’État : comme il savait que l’abbé était en relation avec lui, il jugea, par son départ précipité, qu’il pouvait être entré dans la même affaire, et se trouva fort embarrassé de ce qu’il avait reçu de cet abbé. Il n’ignorait pas la rigueur des ordonnances à ce sujet, mais il aima mieux s’y exposer que de manquer à quelqu’un qui, sans être son intime ami, s’était fié à lui. Il crut cependant devoir s’éclaircir de la nature du dépôt dont on l’avait chargé. Il ouvrit adroitement la cassette, et n’y trouva, comme l’abbé lui avait dit, que son testament et des papiers aussi indifférents. Il la referma sans qu’il y parût, et ensuite décacheta le rouleau de papiers, où étaient tous les projets, mémoires, et tout ce qui s’était écrit sur cette affaire d’Espagne, dont il n’avait eu aucune connaissance jusqu’à ce moment. Il n’eut pas le loisir de lire tant de pièces diverses ; mais il en vit assez en les parcourant, pour juger qu’il n’y avait rien ni contre le roi, ni contre l’État : et voyant les noms de beaucoup de gens de distinction qui allaient être impliqués dans cette affaire, si ce témoignage contre eux n’était soustrait, il prit le parti de jeter tous les papiers au feu.

Il y avait plusieurs intrigues distinctes de la nôtre, qui, sans se communiquer entre elles, aboutissaient toutes à l’Espagne, et traitaient séparément avec l’ambassadeur. Le comte d’Aydie et Magni, qui, au premier bruit, s’enfuirent en Espagne, avaient leur cabale particulière. Le duc de Richelieu, mis longtemps après les autres à la Bastille, avait la sienne. D’autres grands du royaume furent aussi soupçonnés d’avoir fait des partis.

Le lendemain de l’incendie qu’avait fait le chevalier de Menil, l’abbé Dubois, dont il était fort connu, et qui savait ses liaisons avec l’abbé Brigaut, l’envoya chercher, et s’informa de ce qu’il aurait pu en apprendre sur l’affaire en question. Le chevalier de Menil l’assura qu’il ne lui en avait jamais parlé, et lui avoua qu’il avait mis entre ses mains une cassette fermée, laquelle ne contenait, à ce qu’il lui avait dit, que des papiers concernant ses propres affaires. On envoya vite chercher la cassette, où tout se trouva selon l’exposé.

Cependant l’abbé Brigaut, que l’ambassadeur avait pressé de partir, cheminait lentement sur un cheval de louage, vêtu en cavalier. Il atteignit en trois jours Montargis, où des gens que le duc d’Orléans avait envoyés de tous côtés pour l’arrêter se saisirent de lui, le trouvant très ressemblant à la description qu’ils avaient de sa figure. Il se défendit d’abord d’être celui qu’on cherchait ; mais plusieurs lettres qu’on trouva sur lui, adressées à l’abbé Brigaut, dont il n’avait pas eu soin de se défaire, furent une conviction à laquelle il ne put rien opposer. On le ramena par le même chemin à la Bastille, plus promptement qu’il n’avait été à Montargis.

La frayeur le saisit en y entrant, et il se montra disposé à dire tout ce qu’on voudrait savoir de lui.

Messieurs d’Argenson et Leblanc, commis à l’examen de toute cette affaire, vinrent bientôt l’interroger ; et, pour entamer la conversation, ils lui dirent que sa servante était à la Bastille, et que le chevalier de Menil leur avait remis ce qu’il lui avait confié. « Eh bien ! dit-il, puisque vous avez ces papiers-là, vous savez tout ; car il n’y a rien qui n’y soit. » Cet aveu, qui se rapportait si peu à ce qu’ils avaient trouvé dans la cassette, leur fit voir que le chevalier n’avait fait qu’une confession tronquée. M. Leblanc l’envoya chercher, et lui dit la déclaration de l’abbé Brigaut. M. de Menil l’assura hardiment qu’il n’avait aucun autre papier de l’abbé, et dit que, pour s’en convaincre, on n’avait qu’à envoyer sur-le-champ visiter sa maison. Après avoir persisté quelque temps sur cette négative, se voyant seul avec M. Leblanc (les gens qui l’accompagnaient s’étaient retirés) : « Je vais Monsieur, lui dit-il, vous parler, non comme à un ministre d’État et à mon juge, mais comme à un galant homme qui fait cas des sentiments d’honneur. » Ce petit avant-propos achevé, il conta naïvement, sans rien déguiser, ce qu’il avait fait, et les raisons qui l’y avaient déterminé. M. Leblanc, touché de sa confiance, lui dit qu’il ne pouvait pas, sans trahir son ministère, garder le secret qu’il venait de lui confier ; mais qu’il ferait valoir sa franchise, et tâcherait d’excuser sa conduite auprès du régent.

M. Leblanc le retint chez lui, fut sur-le-champ au Palais-Royal, fit en effet tout ce qu’il put pour pallier l’action du chevalier de Menil, et serait parvenu à apaiser le duc d’Orléans sur son compte, si l’abbé Dubois, piqué personnellement d’avoir été trompé, n’avait jeté feu et flamme pour le faire mettre à la Bastille. Il y fut conduit le même jour, nonobstant les bons offices de M. Leblanc, et les sollicitations de Nocé son ami, un des favoris du régent, qui offrit de le garder chez lui.

Un marquis de Menil, d’une autre famille, alla trouver le duc d’Orléans pour l’assurer qu’il n’était ni parent ni ami du chevalier. « Tant pis pour vous, Monsieur, répondit le régent : le chevalier de Menil est un très galant homme. »

Je n’avais jamais ouï parler du chevalier de Menil, quand j’appris son aventure et sa prison. On donnait de grands éloges à son procédé généreux. J’entendis dire tant de bien de lui à cette occasion, que cela me prévint extrêmement en sa faveur.

Le régent, pour autoriser et justifier sa conduite violente, avait fait imprimer et répandre deux lettres du prince de Cellemare au cardinal Alberoni, prises dans le paquet que portait l’abbé Portocarrero, avec les autres écrits envoyés à cette Éminence par l’ambassadeur.

Ce soin d’envenimer l’affaire et de la rendre odieuse, la rigueur déjà exercée sur la plupart des prétendus coupables, annonçaient le traitement qu’on préparait aux personnes principales qui y étaient entrées. On en avait d’ailleurs plusieurs notions. Madame la duchesse du Maine fut positivement avertie, par plus d’une voie, qu’on songeait à l’arrêter. Elle m’entretenait souvent les nuits, et me disait qu’en quelque lieu qu’on la conduisît, elle demanderait que j’allasse avec elle. Je le souhaitais passionnément. Nous croyions alors qu’eu égard à son rang on la mettrait dans quelque maison royale, avec une suite convenable. Il n’était pas possible d’imaginer la dureté du traitement quelle essuya. Cette idée de prison ne l’effrayait pas trop ; et même elle en plaisantait avec moi, faisant des projets pour rendre sa retraite, sinon agréable, du moins facile à supporter.

J’étais dans cette triste attente, lorsqu’un soir, plus fatiguée qu’à l’ordinaire, je me jetai sur un lit de repos dans ma chambre, et m’endormis. Au fort de mon sommeil, je me sentis tirée par le bras ; j’ouvris les yeux à moitié, et, au travers de l’obscurité, j’entrevis une femme mal mise, que je ne reconnus point. Elle médit que sa maîtresse m’envoyait donner avis que madame la duchesse du Maine allait être arrêtée cette nuit ; qu’elle le savait par une voie si sûre qu’on n’en pouvait douter. Ce discours me réveilla tout à fait ; je lui fis plusieurs questions sur des particularités qu’elle ignorait. Je n’en tirai rien de plus : je sus seulement qu’elle était envoyée par la marquise de Lambert, à qui j’étais fort attachée, et qui l’était aux intérêts de madame la duchesse du Maine, quoiqu’elle ne fût pas dans sa confidence sur cette affaire.

Je fus aussitôt trouver la princesse, et lui dit l’avis que j’avais reçu. Il ne faisait que confirmer avec plus de précision ceux qui lui étaient venus d’ailleurs. Elle en fit part aux gens les plus familiers auprès d’elle et les plus initiés à ses mystères, et les retint pour passer la nuit dans sa chambre, en attendant le moment de cette catastrophe, dont elle était si peu troublée, qu’elle fit beaucoup de plaisanteries tirées du sujet, où chacun se prêta ; et cette nuit d’alarmes se passa très gaiement. Je pris un livre que je trouvai sous ma main, pour lui insinuer de dormir. C’était les Décades de Machiavel, marquées au chapitre des Conjurations. Je le lui montrai. Elle me dit en éclatant de rire : « Ôtez vite cet indice contre nous ; ce serait un des plus forts. »

L’attente fut vaine pour ce moment. Le jour vint et s’avança sans qu’on entendît parler de rien. Des mesures qu’il fallut encore prendre obligèrent le régent à remettre, de quelques jours, l’exécution de son dessein. Cependant madame la duchesse du Maine, persuadée qu’il y persistait, songeait à faire un mémoire qu’elle voulait laisser à madame la princesse sa mère, pour l’engager à demander, aussitôt qu’elle serait arrêtée, qu’on lui fît son procès, sachant bien qu’il n’y avait rien eu de criminel dans sa conduite, et que l’examen juridique qu’on en ferait obligerait le régent à la remettre en liberté. Quatre ou cinq jours s’étaient écoulés assez tranquillement, lorsque, après avoir passé une partie de la nuit à faire cet écrit et à m’en entretenir, elle s’endormit sur les six heures du matin, et je me retirai. Je commençais à m’assoupir, quand j’entendis ouvrir ma porte, où je laissais la clef. Je crus que ma dame la duchesse du Maine me renvoyait chercher. Je dis à moitié éveillée : « Qui est-ce ? » Une voix inconnue me répondit : « C’est de la part du roi. » Je me doutai d’abord de ce qu’il me voulait. On me dit tout de suite assez incivilement de me lever : j’obéis sans réplique. C’était le 29 décembre ; le jour ne paraissait pas encore. Les gens qui étaient entrés dans ma chambre y étaient venus sans lumière : ils en allèrent chercher ; et je vis un officier des gardes et deux mousquetaires. L’officier me lut un ordre qu’il avait de me garder à vue. Cependant je continuai de me lever. Je demandai ma femme de chambre, qui logeait un peu plus loin ; on ne voulut pas la laisser venir. Toute la maison était pleine de gardes et de mousquetaires ; et l’on ne pouvait aborder d’aucun côté. Elle tenta inutilement le passage, et fut toujours repoussée.

J’étais dans une horrible inquiétude de ce qui se passait chez madame la duchesse du Maine, que je ne doutais pas qu’on n’arrêtât en même temps ; mais je jugeais bien qu’on ne m’en voudrait dire aucune nouvelle. Je sus depuis que le duc de Béthune, capitaine des gardes de quartier, accompagné de M. de la Billarderie, lieutenant des gardes du corps, lui avaient porté l’ordre du roi pour la conduire en prison, auquel elle se soumit sans résistance avec une grande tranquillité. La Billarderie demanda à la femme qui était couchée dans la chambre de madame la duchesse du Maine si elle n’était pas la demoiselle Delaunay. Elle dit bien fort que non, n’enviant pas pour lors le traitement qu’on me destinait.

Je restai seule avec mes trois gardes, depuis sept heures du matin jusqu’à onze, sans rien savoir de ce qui se passait. Je demandai à l’un d’eux, avec qui je ne laissai pas de m’entretenir assez légèrement, si je ne suivrais pas madame, en cas qu’on la transférât en quelque lieu. Il m’assura qu’on ne lui refuserait rien de ce quelle demanderait. Cette espérance me tranquillisa, mais je n’en jouis pas longtemps ; car un autre garde vint dire au mien que la princesse était partie, et qu’ils pouvaient me laisser avec un seul mousquetaire ; ce qu’ils firent.

La nouvelle de ce départ, dont je ne me défiais pas, me serra le cœur. Ce fut la première émotion que j’éprouvai. J’étais si préparée à tout le reste, que je n’en avais senti aucun trouble. Je ne pus sa voir où l’on conduisait madame la duchesse du Maine. On me dit seulement qu’elle coucherait ce jour-là à Essonne, d’où je jugeai faussement qu’elle serait gardée à Fontainebleau. J’aurais été bien plus affligée si j’avais su alors qu’on la menait en Bourgogne, gouvernement de M. le duc, pour la mettre dans la citadelle de Dijon ; qu’elle allait dans des carrosses de louage, et n’avait pour toute suite que deux femmes de chambre. On lui envoya peu après, à la sollicitation de madame la princesse, mademoiselle Desforges, parente de M. de Malezieu, attachée depuis longtemps à elle sans aucun titre. C’était se voir étrangement réduite, pour une princesse, toujours environnée de monde, et qui se croit seule quand elle n’est pas dans la presse.

Le capitaine des gardes la quitta à Essonne, et M. de la Billarderie, avec les détachements des gardes du corps et des mousquetaires, l’amena à Dijon, où il resta quelque temps auprès d’elle. Il fut extrêmement touché du malheur de cette princesse, et ne songea qu’à adoucir, par ses soins et par ses services, les horreurs de sa captivité.

M. le duc du Maine fut arrêté à Sceaux, où il était resté pendant le séjour que madame la duchesse du Maine avait fait à Paris. On le conduisit dans la citadelle de Dourlens en Picardie, où il fut gardé par un officier nommé Favencour, qui le traita avec toute l’impolitesse et la dureté d’un véritable geôlier. M. de Malezieu, resté à Sceaux avec M. le duc du Maine, y fut pris : on saisit ses papiers en sa présence ; et l’on trouva dans son écritoire, sous le repli du contrat de mariage de son fils, l’original de cette lettre du roi d’Espagne au roi de France, dont il avait fait tant de perquisition et tant déploré la perte. Aussitôt qu’il l’aperçut, il se jeta dessus et la déchira ; mais M. Trudaine, qui faisait la visite de ses papiers, en reprit les morceaux, qui furent bien conservés, et on le mena à la Bastille.

Le fils de M. de Malezieu, lieutenant général d’artillerie, et le chevalier de Gavaudun, furent pris à Paris chez madame la duchesse du Maine, en même temps qu’elle. Sa fille d’honneur, mademoiselle de Montauban, quoiqu’elle n’eût pas grande part à sa confiance, eut le même sort. Deux valets de chambre de la princesse, quatre de ses valets de pied, deux trotteuses de son appartement, toutes ces personnes, prises d’un coup de filet, furent amenées le même jour à la Bastille. On fit l’honneur à l’abbé Lecamus et à cette comtesse ruinée, de les y mettre aussi, mais je crois un peu plus tard. On y fit venir peu après, du fond de sa province, le vieux marquis de Boisdavis, gentilhomme de Poitou, pour une lettre qu’il avait écrite au duc du Maine, remplie d’offres de services et d’assurances de dévouement à ses intérêts, qu’on trouva dans les papiers de ce prince.

Le cardinal de Polignac fut exilé à Anchin, une de ses abbayes en Flandre ; le prince de Dombes et le comte d’Eu son frère, envoyés à la ville d’Eu en Normandie, terre de M. le duc du Maine. La princesse sa fille fut mise, par madame la Princesse, au couvent de la Visitation de Chaillot. Toute cette maison fut ainsi dispersée.