Antonia (Sand)/7

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Antonia (1863)
Calmann Lévy (p. 250-293).



VII.


Par caractère comme par état, Marcel était un homme prévoyant. On peut être positif et généreux. C’est sous cette double inspiration qu’il jugea la situation des deux amants et qu’il parla à Julie.

— Madame, lui dit-il en lui prenant les mains avec une bonhomie affectueuse qui n’avait rien de blessant, commencez par ne me compter pour rien dans tout ceci. Si Julien et sa mère sont à la hauteur de votre courage et de votre dévouement, loin de les dissuader, j’admirerai le sacrifice. Et d’abord ne vous exagérez pas les conséquences de l’avenir. M. Antoine est homme de parole, cela est certain ; dans le bien comme dans le mal, il tient ce qu’il promet. Pourtant son testament est un grand problème, par la raison que le voilà sur la pente du mariage, t’est un fait bien étrange, à coup sûr, de voir ce vieux garçon, ennemi des femmes et de l’amour, se jeter dans la fantaisie conjugale au déclin de sa vie ; comme cela porte le caractère de la monomanie, aucune promesse, aucune résolution de sa part ne peut l’en préserver. Il trouvera ce qu’il cherche, n’en doutez pas ; une femme titrée quelconque, jeune ou vieille, honnête ou non, belle ou laide, se laissera tenter par ses écus et accaparera tous ses biens. Voici donc la question simplifiée, et vous devez écarter la préoccupation de notre héritage à tous. Il n’y a de certain que les faits présents, et vous voyez que je suis hors de cause. Parlons donc de ces faits immédiats qu’on livre à notre examen. Ils sont fort sérieux. Je connais l’oncle Antoine : ce qu’il veut faire, il le fait en vingt-quatre heures, ou jamais. Demain, il sera ici avec des actes tout préparés, rédigés par lui-même en style plus ou moins barbare, mais où il ne manquera pas un iota pour qu’ils soient bons et valables, incontestables devant la loi, qu’il connaît mieux que moi-même. Ces actes ne pourront en aucune façon énoncer la clause bizarre, imprévue dans la législation, de votre formelle rupture avec telle ou telle personne ; mais ils pourront fort bien vous imposer la condition de ne pas vous remarier sans l’aveu de M. Antoine, et, en cas de rébellion, être purement et simplement révocables. N’espérons donc pas éluder l’engagement qu’on vous demande ; votre caractère m’est, d’ailleurs, une garantie que vous n’y songez point.

— Et vous avez raison, mon ami, répondit Julie en soupirant, je ne promettrai jamais sans tenir.

— Nous voici donc, reprit Marcel, en présence d’un fait inouï, mais très-réel, très-prochain, et concluant pour l’existence de deux personnes qui vous sont chères, ma tante et Julien, puisque mon raisonnement me place en dehors de la question. Vous avez de graves réflexions à faire. Voulez-vous rester seule pour vous y livrer, ou me permettez-vous de vous dire tout de suite ce que je vous eusse dit il y a une heure, si vous m’eussiez pris pour confident avant l’apparition de M. Antoine ?

— Dites, Marcel : il faut tout me dire.

— Eh bien, madame, admettons que, malgré son dépit, M. Antoine enchérisse sur la marquise ; voyez combien votre sort est désormais médiocre : deux ou trois mille livres de rente ! Vous épousez Julien, qui ne possède au monde que ses bras, et vous voilà bientôt mère, avec madame Thierry à soutenir et à soigner, une servante pour elle, et pour vous une nourrice, puis un homme de peine, à moins que Julien ne quitte ses pinceaux quand il faudra faire les grosses corvées d’un ménage, si modeste qu’il soit. Vous vivrez certainement avec honneur, car il travaillera ; madame Thierry tricotera tous les bas de la famille, et vous serez économe. Vous aurez une seule robe de soie et vous porterez des robes d’indienne. Vous ne sortirez qu’à pied et vous ne vous permettrez pas un bout de ruban sans avoir bien compté sur vos doigts si vos petites épargnes y suffisent. C’est ainsi que ma femme a commencé la vie quand j’ai acheté une étude.

Eh bien, je vous déclare, madame, que nous n’étions pas fort heureux alors, et pourtant nous nous aimions beaucoup ; ma femme n’était pas vaine, nous n’avions jamais vécu dans l’aisance, et nous ne connaissions pas le luxe. Nous savions nous priver ; mais nous étions inquiets, ma femme, de me voir travailler la moitié des nuits, et trotter, fatigué et enrhumé, à toutes les heures et par tous les temps ; moi, de la voir privée de bon air et de bonne nourriture, attelée sans répit aux soins du ménage et aux labeurs de la maternité. C’était un souci cuisant et continuel que nous avions l’un pour l’autre. Je vous jure que plus nous nous aimions, plus nous étions tourmentés et privés de bonheur véritable. Nous avons perdu deux enfants, l’un qu’il a fallu mettre en nourrice à la campagne et qui a été mal soigné, l’autre que nous avons voulu garder à la maison et que le mauvais air de Paris, joint à la débile santé qu’il tenait de sa mère, a empêché de se développer. Si nous avons réussi à élever le troisième, c’est qu’il nous était venu un peu d’aisance à force d’épargne et d’activité. Nous voilà aujourd’hui fort contents et assez tranquilles ; mais nous avons quarante ans, et nous avons beaucoup souffert ! Notre jeunesse a été un combat et souvent un martyre. Telle est la vie du petit bourgeois de Paris, madame la comtesse ; celle du pauvre artiste est encore pire, car sa profession est moins assurée que la mienne. On a toujours des intérêts à débattre qui font recourir au procureur, on n’a pas toujours besoin de tableaux, et la plupart des gens n’en ont jamais besoin. C’est affaire de superflu. Julien ne fera pas, comme a fait son père, une petite fortune. On estime peut-être davantage son talent et son caractère ; mais il n’a pas l’aimable frivolité, le goût du monde et les dehors brillants qui font que certaines coteries s’engouent d’un artiste, le produisent, le prônent et le font resplendir. Sachez bien que le talent de mon oncle André, quelque réel qu’il fût, ne l’eût jamais tiré de la misère, s’il n’eût été beau chanteur à table, grand diseur de bons mots et d’anecdotes piquantes, et enfin si certaines dames influentes et d’humeur légère ne l’eussent de temps en temps rendu infidèle à sa femme, qu’il adorait pourtant, mais dont il disait tout bas, ingénument, que, dans son intérêt, il fallait bien la tromper un peu… Vous pâlissez !… Julien ne suivra point cet exemple d’un temps qui n’est plus ; mais Julien aura beau faire des chefs-d’œuvre, il restera pauvre. Le monde ne se passionne pas pour le mérite modeste, et il ne se met point en quête de la vertu ignorée. Son mariage avec vous fera pourtant un certain bruit, un petit scandale qui le mettra en vue. Celui de son père eut autrefois ce résultat ; mais, encore une fois, les temps sont changés : on est plus austère ou plus hypocrite aujourd’hui que du temps de la Pompadour. Et puis les mêmes aventures ne réussissent pas deux fois. On dira que ce jeune gars est bien osé de vouloir singer son père, et vous lui ferez plus d’ennemis que de protecteurs. On criera beaucoup contre vous. Je ne suppose pas que la marquise veuille vous faire jeter, vous dans un couvent, lui à la Bastille, pour délit de mésalliance : elle n’a pas de droits sur vous : mais elle vous fera beaucoup plus de mal en vous décriant, et vous n’aurez pas pour vous rendre intéressante les rigueurs de la persécution. On vous connaît, on vous sait austère ; la réaction sera d’autant plus violente et implacable contre vous, et les vieilles prudes iront partout disant que, de telles unions menaçant de se réitérer dans le monde, cela ne se peut souffrir et doit être vilipendé. Les beaux esprits eux-mêmes — quelques-uns d’entre eux protègent Julien — n’oseront pas vous défendre. Eux aussi appartiennent au monde aujourd’hui. On ne les persécute plus, on les caresse, on les encense, et Paris frémit encore du triomphe décerné à M. de Voltaire après son long exil. On se moque de Jean-Jacques Rousseau, qui se croyait encore en butte aux machinations des bigots, et qui eût pu, dit-on, vivre tranquille et honoré, s’il n’avait pas eu le cœur aigri et l’âme malade. Les philosophes d’aujourd’hui tiennent le haut du pavé ; ils n’ont plus grande envie de se battre contre le préjugé, et ce qui reste aujourd’hui de la grande croisade des libres penseurs ne taillera pas sa plume et n’affilera pas sa langue pour soutenir votre cause contre le cri des salons. Toutes ces lâchetés, toutes ces insultes retomberont sur le cœur de Julien. Il vivra dans une inquiétude et sur un qui-vive continuels ; il se brouillera avec tous ses amis ; il se battra peut-être avec quelques-uns…

— Assez, assez, Marcel, dit Julie en pleurant. Je vois bien que j’ai été folle, que je me suis laissé conseiller par une passion égoïste ou plutôt par l’ignorance absolue où je suis des nécessités sociales. Je vois qu’un blâme pèserait sur la vie de Julien, que cette vie serait un danger et une amertume de tous les moments… Ah ! Marcel, vous m’avez brisé le cœur ; mais vous avez fait votre devoir, et je vous en estime davantage. Allons dire à Julien que je veux rompre…. Comment lui dirai-je cela, mon Dieu !

— Julien ne vous croira point ! Il sourira de votre feinte généreuse ; il vous dira qu’il veut souffrir pour vous. Il a de la bravoure et de la force, et, je n’en doute pas, il vous adore. Si vous le consultez, son premier cri sera : « Amour à tout prix, amour et persécution, amour et misère. » Il ne doute pas de lui, et sa mère, qui est à sa hauteur en fait de courage et de désintéressement, l’aidera à tout sacrifier ; mais figurez-vous Julien dans un an ou deux, quand il verra souffrir sa mère ! C’est avec des peines inouïes qu’à l’heure qu’il est il la préserve des horreurs de la pauvreté, et, malgré lui, malgré elle-même, malgré tout, elle en souffre, n’en doutez pas. Madame Thierry est une enthousiaste, nullement une stoïque. Elle avait été élevée à ne rien faire, et elle ne sait que tricoter et lire, bien assise sur son fauteuil. Elle est d’ailleurs d’une santé frêle. Ce n’est pas elle qui, comme ma femme, veillerait debout jusqu’à minuit pour repasser les chemises de son fils ; ses belles mains ne connaissent pas plus la fatigue que les vôtres. Que sera-ce donc quand Julien aura femme et enfants ! Il se reprochera vos maux, et, si le remords entre un jour dans cette âme si fière, adieu le courage et peut-être le talent !

— Assez, vous dis-je, mon cher Marcel. Conseillez-moi, dirigez-moi ; ordonnez, je me rends. Il ne faut pas que je le voie, que je lui parle ?

— Non, certes, ma chère comtesse, il ne le faut pas. Il faut qu’il ignore tout ce qui vient de se passer, et que les dons de M. Antoine tombent sur lui sans qu’il soupçonne à quelles conditions l’oncle est redevenu traitable. Autrement, il serait capable de les refuser.

— Écoutez, Marcel, dit la comtesse en se levant et en sonnant, il faut que je sorte d’ici sur l’heure pour n’y jamais rentrer !

Le domestique parut.

— Faites avancer un fiacre, dit-elle, et envoyez-moi Camille.

— Je n’emporte rien, dit-elle à Marcel. Vous vous chargerez de payer mes gens, de recueillir mes effets les plus nécessaires et de me les envoyer.

— Mais où allez-vous ?

— Dans un couvent, hors Paris, n’importe où, pourvu que vous seul sachiez où je suis.

Camille entra. Julie se fit mettre son mantelet et continua dès qu’elle fut sortie :

— Voyez-vous, mon ami, si je restais ici une minute de plus, madame Thierry, inquiète de ce qui s’est passé chez elle, viendrait s’informer, et, quand même je dissimulerais devant elle,… le soir,… oh ! oui, le soir, Julien m’attendrait dans le jardin, et, ne me voyant pas venir, il ne pourrait s’empêcher d’approcher de ma fenêtre, d’y frapper… Je n’aurais pas la force de le laisser en proie à des inquiétudes mortelles, et je ne pourrais pas mentir avec lui. Non, non, partons ! voici le fiacre qui roule dans la cour. Venez, ne me laissez pas perdre le peu de courage que j’ai !

Marcel sentit qu’elle avait raison ; il lui offrit son bras.

— Allons, madame, dit-il, Dieu vous inspire, il vous soutiendra !

Ils roulèrent au hasard d’abord, la comtesse ayant donné au cocher l’adresse d’un couvent, puis d’un autre, sans savoir réellement où elle voulait aller. Enfin Marcel la décida à se rendre aux Ursulines de Chaillot, où il avait une cousine religieuse, et où il veilla à son installation, faisant lui-même le prix de son logement et de sa pension pour une huitaine, sauf à prolonger les arrangements, si la personne se trouvait convenablement traitée. Julie prit en entrant là le nom de madame d’Erlange, et la cousine de Marcel, chargée par lui de la bien recommander, ne fut pas mise dans la confidence. Comme Julie se réfugiait dans ce couvent en qualité de dame en chambre, elle put garder Marcel dans son appartement pour lui donner ses instructions.

— En aucune façon, lui dit-elle, je ne veux accepter les bienfaits de M. Antoine ; ils me sont odieux, et je n’ai même plus besoin de ses ménagements. Qu’il se paye entièrement, puisqu’il est désormais mon unique créancier, qu’il dispose de tout ce qui est à moi. Je n’ai plus rien que ma rente de douze cents livres, et, devant vivre seule à jamais, je n’ai pas besoin d’autre chose. Qu’il ne me laisse pas mon mobilier, qu’il ne me renvoie pas mes diamants, je ne les recevrais pas. Qu’il rédige lui-même l’engagement que je prends de ne jamais me marier. Je le signerai en échange de la donation qu’il fera à madame Thierry de la maison de Sèvres et d’une rente que vous débattrez en mon nom. Vous exigerez aussi que ni madame Thierry ni son fils ne soient informés de la vérité en ce qui me concerne. Vous leur direz que je suis partie, que je ne peux pas, que je ne veux pas les recevoir, parce que… Ah ! mon Dieu ! que leur direz-vous ?… Je n’en sais rien ! Dites-leur ce que vous imaginerez de moins cruel, mais de plus irrévocable, car il ne faut pas laisser de ces espérances qui font languir et qui rendent le réveil plus amer. Dites-leur… ne leur dites rien… Hélas ! hélas ! je n’ai plus la force de penser, de vouloir ; je n’ai plus la force de rien !

— J’aviserai, dit Marcel, j’y penserai en courant. Je vous laisse désespérée ; mais il faut que j’aille chercher vos effets, que j’empêche Julien de s’effrayer au point de perdre la tête dans le premier moment, que je rassure aussi vos gens, qui vous attendraient et qui, ne vous voyant pas rentrer, feraient des recherches ou des commentaires compromettants. Allons, madame, soyez héroïque ! Calmez-vous, je reviendrai ce soir, plus tôt si je peux. Je tâcherai de vous rapporter quelque nouvelle tranquillisante du pavillon ; il faut que je réussisse à tromper Julien, bien que je ne sache pas plus que vous comment j’y parviendrai. Au revoir, attendez-moi, n’écrivez à personne ! Il ne faut pas nous contredire l’un l’autre. Vous allez pleurer amèrement ! Je vous ai fait bien du mal, pauvre femme ! et il me faut vous laisser seule : c’est affreux ! En parlant ainsi, Marcel pleurait sans y prendre garde. En voyant son affliction et son dévouement, Julie le pressa de partir, et s’efforça de lui montrer une énergie qu’elle n’avait pas. Dès qu’elle fut seule, elle s’enferma, se jeta sur le triste et pauvre lit qu’on lui avait préparé, et s’y cacha la figure, étouffant ses sanglots, tordant ses mains et s’abandonnant elle-même jusqu’à perdre la notion du lieu où elle se trouvait et le souvenir des événements qui l’y avaient si brusquement amenée.

Marcel, remonté dans son fiacre, essuya ses yeux humides, se reprocha sa faiblesse et raisonna les faits.

— Ce qu’on veut, dit-il, il faut le vouloir.

Il avait bien une dernière espérance dont il n’avait pas voulu faire part à Julie, et qui était de fléchir M. Antoine. C’est chez lui qu’il se fit conduire d’abord ; mais il y usa toute l’éloquence de son cœur et de sa raison. L’égoïste était heureux, triomphant ; il savourait sa vengeance et n’en voulait pas laisser une goutte au fond du vase. Tout ce que Marcel put obtenir après avoir échangé avec lui beaucoup de reproches et d’invectives, ce fut que Julien et sa mère ignoreraient le cruel marché qui les enrichissait.

— Vous voulez une chose très-difficile, lui dit-il : ne la rendez pas impossible. Madame d’Estreile est jusqu’ici seule à se soumettre. Julien résisterait ; trompez-le, si vous voulez ne pas rendre inutile à votre vengeance la soumission de Julie.

— Tu m’ennuies avec ta Julie ! s’écriait M. Antoine. Ne voilà-t-il pas une femme bien à plaindre, à qui je rends tout, fortune, considération et liberté !

— Oui, la liberté de mourir de chagrin !

— Est-ce qu’on meurt de ça ! Belle sottise dans la bouche d’un procureur ! Qu’elle fasse un bon mariage selon son rang, je ne m’y opposerai pas, le mariage qu’elle voudra. Je ne lui interdis que le barbouilleur. Avant quinze jours, elle ouvrira les yeux et me remerciera. Elle reconnaîtra ma grandeur d’âme et m’appellera son bienfaiteur. En vérité, vous êtes tous timbrés ! Je tire des centaines de mille livres de ma poche, je les jette à poignées à des ingrats, à des fous, et on m’appellera mauvais parent, mauvais cœur, vieux chien, vieux avare, que sais-je ? Le monde est sens dessus dessous à présent, ma parole d’honneur !

— On ne vous appellera pas de tous ces noms-là, mon oncle, on ne vous appellera d’aucun nom. Il n’y en a pas pour définir la bizarrerie de votre caractère, et il n’y a que vous au monde pour avoir trouvé le secret de faire maudire la main qui enrichit !

— Allons, tu dis des phrases, tu te crois au barreau ! Va-t’en, tu m’assommes. Dis à ton Julien ce que-tu voudras ; je ne veux voir ni lui, ni toi, ni personne. Je m’en retourne à la campagne.

— C’est-à-dire que vous vous enfermez ici et que vous vous y barricadez contre toutes les bonnes raisons que je pourrais vous donner.

— Possible ! tu sais à présent que tes bonnes raisons auront beau faire, elles resteront à la porte. Marcel se garda bien de dire à son oncle qu’il avait un moyen beaucoup plus simple et moins coûteux d’empêcher le mariage : c’était d’abandonner madame d’Estrelle à sa ruine et de se fier aux sages et généreuses réflexions qu’elle avait admises. Il ne crut pas non plus devoir lui dire qu’elle refusait ses dons.

— Après tout, pensait-il, qui sait la durée de cette passion ? Dans quelque temps, Julie aura peut-être pris le dessus, et alors il lui sera fort agréable de se savoir libérée et riche encore.

Il rédigea avec M. Antoine une simple quittance conditionnelle de toute la dette, et il réussit à y faire insérer cette modification importante, qu’à l’exception d’une personne non titrée, madame d’Estrelle restait libre de convoler en secondes noces avec qui bon lui semblerait. Il fit signer et parafer cette pièce par M. Antoine et la mit dans sa poche, se réservant de la remettre en temps opportun à madame d’Estrelle, c’est-à-dire quand elle serait plus calme.

La donation de la maison de Sèvres avec une rente de cinq mille livres sur le grand-livre était déjà prête. Marcel eut un assaut terrible à livrer pour empêcher qu’on n’y mît une restriction analogue à celle que devait subir Julie. Il remontra que, Julie engagée à ne pas épouser Julien, il était fort inutile que Julien s’engageât à ne pas épouser Julie.

— Mais ta Julie, disait M. Antoine, peut fort bien renoncer à sa fortune, et, quand l’autre aura de quoi vivre, j’aurai fait un beau chef-d’œuvre ! je les aurai mariés ! Non pas, non pas ! je veux une lettre de cette dame comme quoi elle s’engage sur l’honneur et sur la religion à ne revoir de sa vie ce personnage, nommé en toutes lettres. Les femmes sont plus engagées par ces poulets dorés sur tranche que par tous vos parchemins. Elles craignent le scandale plus que la chicane. Je veux ce billet doux à mon adresse, ou je ne lâche rien.

— Vous l’aurez, dit Marcel.

Et il courut chez Julien.

Julien était fort agité ; il n’avait osé s’informer de rien à l’hôtel. Il avait envoyé rôder sa mère, qui avait vu tous les appartements fermés du côté du jardin. Il ignorait si la douairière était encore là, il ne savait rien de la visite de M. Antoine et du départ de Julie ? il s’étonnait qu’après la confidence à madame Thierry elle ne pût trouver le temps d’envoyer à celle-ci trois lignes pour la rassurer sur les suites de l’esclandre faite par la douairière. Il attendait le soir avec anxiété. Il lui venait des idées noires.

— Qui sait si la douairière et M. Antoine ne s’entendaient pas pour faire enlever Julie et la mettre dans un couvent sous prétexte d’inconduite ?

On n’obtenait plus très-aisément alors les lettres de cachet ; mais avec des formalités, un jugement rendu après coup, on pouvait encore faire légaliser une incarcération arbitraire, d’autant plus qu’une liaison avec un roturier pouvait encore être considérée dans le monde officiel comme un scandale qu’une famille avait le droit de réprimer.

Julien devenait fou lorsque Marcel arriva. Madame Thierry était abattue et fort triste. Marcel vit bien que ce n’était pas le moment d’être sincère.

— Il y a du nouveau, leur dit-il en prenant sur lui de montrer un visage tranquille et même réjoui. Nous allions signer, quand l’oncle Antoine est apparu comme le dieu des nuages de l’Opéra. Il s’est fâché, brouillé avec la douairière, qui, jusque-là, s’entendait avec lui contre madame d’Estrelle ; mais il s’est repenti de sa folie, il vous donne une indemnité magnifique ; c’est pour lui l’occasion de réparer tous ses torts, et il s’exécute largement, je dois le dire ; sachez-lui-en gré, ainsi que de l’intention où il est de faire grandement les choses avec madame d’Estrelle. Il lui laissera probablement le double de ce que lui laissait la douairière ; elle a donc cru devoir le remercier et céder sur l’heure à une fantaisie qu’il a eue de lui faire quitter son hôtel…

— Elle est partie ! s’écria Julien en pâlissant.

— Partie, partie ! elle va passer quelques jours à la campagne ; qu’y a-t-il là de surprenant ?

— Ah ! Marcel, dit madame Thierry, c’est que tu ne sais pas…

— Je ne veux rien savoir en dehors des affaires sérieuses qui réclament tous mes soins, répondit Marcel avec fermeté. J’ai entendu aujourd’hui beaucoup de sottises, d’insinuations blessantes et de commentaires impertinents. Je n’en veux rien croire et rien retenir. Le nom de madame Julie d’Estrelle reste sacré pour moi ; mais je lui ai conseillé de disparaître pour quelques jours.

— Disparaître ?… répéta Julien toujours effrayé.

— Ah ! parbleu ! ne croirait-on pas que nous sommes à Madrid, et qu’on l’a descendue dans un in pace ? Où prends-tu cette humeur tragique ? Je l’ai tout simplement engagée à faire la morte durant une semaine ou deux, le temps de liquider et de régulariser sa position. Tenons-nous tranquilles, ne marquons ni déplaisir ni inquiétude de son absence. Ne réveillons pas les mauvais desseins de la marquise, un peu matés pour le moment par l’intervention de M. Antoine. Assurons surtout à Julie la protection et les égards du vieux riche. Il ne s’agit pas d’expliquer la singulière logique de cet homme-là ; le diable y échouerait. Il s’agit d’en tirer parti, et aucun de nous ici ne doit songer à lui-même, mais bien à l’avenir de madame d’Estrelle.

Marcel entra dans des détails de chiffres qui forcèrent l’attention de Julien. Il y allait pour Julie d’une modeste aisance à sauver par un peu de prudence, ou à perdre par un excès de fierté. Sa réputation n’était pas encore compromise dans le monde, et il était fort inutile qu’elle le fût. Jusque-là, le complot formé contre elle par la marquise et M. Antoine n’avait point éclaté. On avait attendu qu’elle en provoquât l’explosion par un essai de résistance aux prétentions de la douairière. Il appartenait maintenant à M. Antoine de protéger Julie contre les accusations dont il était l’auteur. Lui seul le pouvait, ayant en poche des armes contre l’ennemi commun. Il y était disposé, il se repentait à sa manière, il haïssait la marquise, il exigeait qu’on lui laissât tout régler : il fallait absolument courber la tête et attendre en silence.

Une inquiétude restait à Julien. M. Antoine voulait-il donc s’emparer de la destinée et des volontés de madame d’Estrelle pour la ramener à l’extravagante idée d’un mariage avec lui ? Marcel put le rassurer complètement sur ce point et lui donner sa parole que cette fantaisie avait délogé de la cervelle du vieux sphinx. Enfin Julien demanda à Marcel s’il lui donnait aussi sa parole d’avoir conseillé à Julie de s’éloigner à l’heure même, si elle était libre de revenir quand elle le jugerait à propos, et si elle était bien convaincue de l’utilité de cette absence pour elle-même, pour elle seule. Marcel put jurer encore que tout cela était.

— Tu sais sans doute où elle est ? ajouta Julien.

— Je le sais, répondit Marcel ; mais je ne dois le dire à personne, elle me l’a fait promettre. Si elle veut en faire confidence à quelque autre, elle écrira ; mais, comme elle désire que M. Antoine et la douairière l’ignorent, je pense que le mieux pour elle sera de n’avoir pas d’autre confident que moi. À présent que tout est éclairci, laissez-moi vous dire en quoi consiste l’indemnité de bail que vous alloue M. Antoine.

— Un instant encore ! dit Julien ; cette indemnité a-t-elle été demandée, débattue par madame d’Estrelle ? N’est-ce pas le prix de quelque nouvelle torture imposée à sa fierté, d’un sacrifice quelconque de sa part ?

— Il n’y a pas eu, dit Marcel, le moindre objet à discuter. M. Antoine a déclaré lui-même ses intentions sans qu’il lui ait été fait aucune demande ni soumission quelconque. Il vous destinait probablement de longue main le cadeau qu’il vous fait, car il est propriétaire de la maison de Sèvres, et il vous la donne. Voici vos titres.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria madame Thierry en regardant les pièces, avec une rente ? Je crois rêver, je suis heureuse, et j’ai peur !

— Oui. dit Julien encore méfiant, il y a quelque chose là-dessous, un piège peut-être !

Marcel eut grand’peine à leur faire accepter le perfide bienfait de M. Antoine. Il dut leur dire, leur jurer encore que c’était le désir et la volonté de madame d’Estrelle. Il les laissa aussi tranquilles que possible, Julien s’efforçant de ne pas troubler par ses appréhensions la joie que sa mère devait éprouver de rentrer sous le toit où elle avait vécu si longtemps heureuse. Marcel courut alors à l’hôtel, et ordonna à Camille de faire un paquet des effets nécessaires à sa maîtresse pour un court séjour à la campagne.

— Ah ! mon Dieu ! dit Camille étonnée, madame la comtesse ne me mande pas auprès d’elle ?

— C’est inutile pour si peu de temps.

— Mais madame ne sait ni se coiffer ni s’habiller seule !… Songez donc ! une personne qui a toujours été servie selon son rang !

— Elle trouvera des gens de service dans la maison où elle est.

— C’est donc chez des pauvres, puisque madame craint d’y faire nourrir ses gens ? Peut-être que madame est tout à fait ruinée elle-même ?.… Hélas ! hélas ! une si bonne et si généreuse maîtresse ! Camille se mit à pleurer, et, tout en pleurant des larmes sincères, elle ajouta :

— Et mes gages, monsieur le procureur, qui me les payera ?

— Demain, je paye tout, répondit Marcel, habitué à ce mélange de sensibilité et de positivisme qui se produit toujours dans les désastres ; faites préparer tous les comptes de la maison, et, jusque-là, prenez les clefs. Vous répondez de toutes choses jusqu’à demain.

— Soit, monsieur, j’en réponds, dit la suivante, qui recommença à sangloter ; mais nous quittons donc le service de madame ? madame ne reviendra plus ?

— Je n’ai pas dit cela, et je n’ai pas reçu l’ordre de vous congédier.

Marcel écrivit à sa femme qu’il n’avait le temps ni de dîner ni de souper, et qu’elle ne l’attendît pas avant dix ou onze heures du soir. Il retourna au couvent. Julie avait comme épuisé toute sa vie dans les pleurs. Elle s’était relevée, elle avait baigné dans l’eau froide son visage pâle, marbré du feu des larmes. Elle était calme, abattue, et ressemblait à une morte qui marche. Elle se ranima un peu en apprenant que Marcel avait réussi à tromper Julien et à lui faire accepter, sans trop de soupçons, l’existence que M. Antoine assurait à sa mère et à lui. Elle écrivit le billet que lui dictait Marcel pour M. Antoine, s’engageant à ne revoir Julien de sa vie, à la condition que Julien ne serait jamais dépossédé ni de la maison de Sèvres ni de la rente. Elle ne voulut jamais stipuler cette condition pour sa propre fortune, et Marcel n’osa pas lui parler encore d’accepter la quittance de M. Antoine. Elle ne proféra plus, du reste, aucune plainte ; elle pliait sous la fatigue, et Marcel, en lui serrant la main, sentit qu’elle avait la fièvre. Il la décida à recevoir la sœur Sainte-Juste, sa cousine, et il engagea celle-ci à faire coucher quelqu’un dans la chambre voisine. Il ne s’en alla qu’après avoir paternellement veillé à tout.

Julie passa une nuit calme ; elle n’était pas de ces natures tenaces qui luttent longtemps. Elle avait la conscience d’avoir accompli son devoir, et sa première souffrance avait été si brusque et si violente, qu’elle céda bientôt à l’épuisement et dormit. Le lendemain, elle remercia la personne qui l’avait veillée en demandant à rester seule. Elle s’habilla et se coiffa elle-même, et, se reconnaissant très-maladroite et très-inhabile à se servir, elle voulut vaincre ses habitudes, faire elle-même sa chambre et son lit, ranger ses hardes, et s’installer dans la pauvreté de cette cellule comme si elle eût dû y passer sa vie. Elle fit tout cela assez machinalement, sans effort et sans réflexion. Quand ce fut fini, elle s’assit sur une chaise, les mains jointes sur son genou, regardant par la fenêtre ouverte sans rien voir, écoutant les cloches du couvent sans rien entendre, ne pensant pas du tout à manger, bien qu’elle n’eût rien pris depuis vingt-quatre heures. La foudre éclatant au milieu de sa chambre ne l’eût pas fait tressaillir.

Vers midi, la sœur Sainte-Juste la trouva dans cet état de contemplation morne, qu’elle prit pour un recueillement de béatitude. Certaines âmes brisées restent si douces, que l’on ne soupçonne plus leur souffrance ; mais la sœur avait remarqué, en traversant la pièce qui servait d’antichambre et de salle à manger, qu’un déjeuner apporté par la femme de service s’était refroidi sans qu’on y eût touché.

— Vous avez donc oublié de manger ? dit-elle à Julie.

— Non, ma sœur, répondit la pauvre désolée, qui ne voulait pas se laisser plaindre, j’attendais que l’appétit me vînt.

La religieuse l’engagea à se mettre à table, la servit avec obligeance, et crut la distraire par son babil bonasse et insignifiant. Julie l’écouta avec une complaisance inépuisable, et poussa la soumission d’esprit jusqu’à paraître s’intéresser à toutes les minuties de la vie de cette recluse, à tous les détails du règlement, à tous les petits événements stupides qui défrayaient les loisirs de la communauté. Que lui importait d’entendre cela ou autre chose ? Il n’était plus au pouvoir de personne de la contrarier ou de l’ennuyer. Elle était comme une âme entièrement vide que tout traverse et où rien ne demeure.

Quand Marcel arriva dans l’après-midi, sa cousine lui dit :

— Que me disiez-vous donc que cette dame était malade et avait des sujets de chagrin ? Elle a bien dormi sans souffler mot, elle a déjeuné raisonnablement, quoique un peu tard, et elle a pris grand plaisir à causer avec moi. C’est une personne très-aimable, et qui n’a point de chagrin sérieux. Je vous en réponds, je m’y connais !

Marcel s’effraya de cette douleur sans réaction. Il venait pour raconter ce qui s’était passé le matin à l’hôtel d’Estrelle. Julie se borna à lui demander des nouvelles de Julien et de sa mère. Quand elle su qu’ils faisaient leur déménagement et qu’ils devaient aller coucher à Sèvres, elle ne voulut pas entendre autre chose.

— Je ne veux plus haïr personne, dit-elle ; cela me ferait plus de mal et ne servirait à rien. Ne me parlez donc plus de M. Antoine d’ici à quelques jours. Je vous en supplie, mon ami, laissez-moi m’habituer à mon sort comme je pourrai. Vous voyez que je ne me révolte pas : c’est tout ce qu’il faut.

Les jours suivants, Marcel la trouva de plus en plus calme. Elle était fort pâle ; mais la religieuse assurait qu’elle dormait et mangeait autant qu’il était nécessaire, et cela était vrai. Elle ne faisait rien de la journée et ne désirait voir personne, assurant qu’elle ne s’ennuyait pas. Cela était encore vrai. Elle était absorbée et parfois souriante. Marcel n’y comprenait rien ; il l’engagea à recevoir le médecin du couvent, qui lui trouva le pouls un peu faible, le teint un peu flegmatique, comme on disait alors pour désigner une certaine prédominance de la lymphe dans l’économie. Il ordonna des prises de quinquina et dit à Marcel que ce ne serait rien.

Ce n’était rien en effet, sinon que l’âme s’éteignait et que la vie s’en allait avec elle. Julie, obéissante, prit le quinquina, se promena dans le jardin du couvent, consentit à recevoir la visite de quelques religieuses, leur parut très-bonne personne, promit de lire quelques livres nouveaux que Marcel lui apporta et qu’elle n’ouvrit pas, prépara un ouvrage de broderie qu’elle ne commença point, vécut à peu près inaperçue dans le cloître, grâce à la tranquillité de ses manières, et continua à dépérir, lentement, sans crise, mais sans relâche.

Marcel fut trompé par les apparences. Voyant le moral si paisible et prenant cette subite destruction de la volonté pour une immense force de volonté aux prises avec la nature, il chercha le remède où il n’était pas. Il se préoccupa des conditions de la santé physique. Il loua une petite maison de campagne à Nanterre, et, faisant croire à Julie qu’il venait de l’acquérir pour son compte, il l’y transporta ; puis, s’étant assuré de la discrétion et du dévouement de Camille, il l’y fit conduire. Il remit à cette fille assez d’argent pour qu’elle pût prendre à gages une paysanne sachant faire la cuisine, et il veilla à ce que l’ordinaire de la comtesse fût plus choisi et plus substantiel que celui du couvent, La maisonnette était située en bon air, avec un assez grand jardin bien clos de murs et pas assez ombragé pour que le soleil ne l’assainît pas pleinement. Il fit porter dans le salon les livres, les petits objets de travail et d’amusement, enfin la harpe de Julie (toute femme de cette époque jouait peu ou prou de cet instrument gracieux). Camille, à qui Marcel avait fait la leçon, trompa sa maîtresse sur ce qui s’était passé à l’hôtel d’Estrelle et sur les ressources dont elle disposait. Elle lui fit croire que tout était à Nanterre d’un bon marché extrême, et qu’elle pouvait se permettre un certain bien-être sans dépasser le chiffre de sa petite rente. Julie voulait être pauvre et ne rien devoir à M. Antoine. C’était le seul point où Marcel eût trouvé sa résistance invincible. Il avait dû mentir et lui laisser croire que M. Antoine avait pris possession de son hôtel, de ses diamants et de tout ce qui lui appartenait.

Les diamants étaient en dépôt chez Marcel, l’hôtel d’Estrelle était maintenu en bon état de réparation. Les chevaux, bien pansés, étaient à l’écurie et les voitures sous la remise. Les gens étaient payés et congédiés, avec l’ordre, moyennant profit, de reparaître dès que madame d’Estrelle elle-même reparaîtrait. Le suisse gardait la maison, soignait et promenait les chevaux. Sa femme époussetait, ouvrait et fermait les appartements. Le jardinier en chef de M. Antoine surveillait l’entretien des fleurs et des gazons. M. Antoine en personne venait faire sa ronde tous les matins. Le pavillon abandonné par madame Thierry était fermé et silencieux. Du reste, rien de changé dans la demeure de Julie. Chaque meuble était à sa place, et le soleil brillait au seuil de son salon désert.

Deux mois s’étaient écoulés déjà depuis le jour où Julie avait quitté l’hôtel. L’oncle Antoine n’en était plus que le gardien et le gérant scrupuleux. Il s’y était conservé ses entrées jusqu’au jour où il plairait à Julie de reprendre le gouvernement de sa chose. Il voulait la lui remettre intacte, lui rendre même ceux de ses gens qu’elle voudrait rappeler. Le suisse avait ordre de dire aux visiteurs que madame restait provisoirement propriétaire de sa maison, et qu’elle avait été voir ses terres du Beauvoisis pour aviser à des arrangements définitifs, c’est-à-dire que pour le qu’en dira-t-on, de concert avec Marcel, M. Antoine faisait présenter la situation de madame d’Estrelle comme la continuation d’une trêve conclue avec ses créanciers, et, comme cet état de choses durait déjà depuis deux ans, c’était là réellement l’explication la plus convenable. On aviserait à en trouver une concluante quand Julie consentirait à revenir.

Il n’en est pas moins vrai que les amis de Julie, le vieux duc de Quesnoy, la présidente, madame des Morges, l’abbé de Nivières, etc., commençaient à s’étonner beaucoup de ne point recevoir de ses nouvelles. Son brusque départ avait été motivé tant bien que mal, grâce aux renseignements semés adroitement par le procureur ; mais pourquoi n’écrivait-elle point ? Elle était donc bien paresseuse, malade peut-être ? Était-elle réellement en Beauvoisis ? Mais le vieux duc fut forcé d’aller aux eaux de Vichy, la présidente fut absorbée par le mariage de sa fille, l’abbé était un peu le chat de la maison, oublieux quand le foyer s’éteignait. Madame des Morges était l’indolence en personne. La marquise d’Estrelle eût été la seule à s’enquérir sérieusement, si sa malice n’eût été soudainement paralysée par une verte menace de M. Antoine de divulguer sa conduite, et de réclamer son argent, si elle se permettait la plus légère enquête et le plus mince commentaire désobligeant sur le compte de Julie.

On le voit, M. Antoine, en tout ce qui touchait à la réputation, à la sécurité et aux intérêts pécuniaires de sa victime, se conduisait avec une loyauté, une prudence et un dévouement extraordinaires. Il prenait les conseils de Marcel, les discutait comme s’il se fût agi de tout faire pour le mieux pour sa propre fille, et, les suivait avec une parfaite exactitude. Sur le fond de la question que Marcel s’efforçait de lui faire admettre, l’union des deux amants, il était inflexible, et comme, lorsque Marcel le pressait trop à cet égard, il prenait de l’humeur, le boudait et lui fermait la porte au nez, Marcel était obligé, dans l’intérêt de sa cliente, à des atermoiements dont il ne voyait pas la fin.

Madame Thierry et Julien étaient luxueusement installés dans leur jolie maisonnette, car la meilleure partie du mobilier y était restée, ainsi que certains objets d’art d’un assez grand prix que l’oncle avait dédaignés faute d’en connaître la valeur. Julien n’avait pas confiance dans cette générosité inattendue dont il lui avait été défendu de remercier M. Antoine, et qui s’entourait de circonstances inexplicables. Il en était si inquiet, que, sans le devoir de sacrifier sa propre fierté au repos de sa mère, il eût tout refusé. Leur position matérielle était devenue excellente. La rente de cinq mille livres permettait de vivre modestement sans attendre avec effroi, à la fin de chaque semaine, le produit d’un travail fiévreux. Madame Thierry ne pouvait se défendre de retrouver avec une joie extrême sa maison, ses plus chers souvenirs, ses habitudes et ses anciennes relations. Elles étaient moins nombreuses qu’au temps où elle tenait table ouverte, mais elles étaient plus sûres. Les seuls vrais amis avaient reparu ; sachant qu’elle n’avait plus que le nécessaire, ils s’occupaient de faire vendre avantageusement les tableaux de Julien. C’est quand on n’est plus dans la détresse qu’on peut tirer parti de son talent. Julien n’avait donc plus besoin de se presser, la clientèle arrivait d’elle-même par l’intermédiaire d’un entourage éclairé et bienveillant. Il consolait sa mère du secret déplaisir qu’elle éprouvait encore d’être l’obligée de M. Antoine, en lui disant :

— Sois tranquille, je t’acquitterai envers lui et malgré lui, s’il le faut ; c’est une question de temps. Sois heureuse ; tu vois que je ne m’inquiète pas du silence de Julie, et que j’attends avec confiance et fermeté.

Julien n’avait changé ni d’attitude, ni de manières, ni de visage depuis le jour fatal où Julie avait disparu. Il avait cru d’abord à la parole de Marcel ; mais, ne voyant arriver aucune lettre de sa maîtresse, et sachant fort bien, grâce à des informations prises en secret, qu’elle n’était point en Beauvoisis, il avait peu à peu entrevu une partie de l’effrayante vérité. Julie était libre, puisque Marcel l’avait juré sur son honneur à différentes reprises ; mais sur d’autres points il ne jurait pas, il n’affirmait pas, il ne faisait que présumer. Il se refusait avec une adroite obstination à écouter aucune confidence, ce qui lui rendait plus facile la tâche d’éluder beaucoup de questions. Le plan machiavélique de M. Antoine était trop bizarre pour être accessible à la loyale pensée de Julien. Il ne supposait pas la jalousie possible sans amour, et il eût cru profaner l’image de Julie en admettant que le vieillard fût amoureux d’elle. Le vieillard n’était point amoureux, la chose est certaine ; mais il était jaloux de Julien comme un tigre, et la jalousie sans amour est la plus implacable. Julien le croyait fou. Peut-on deviner les combinaisons d’un fou ?

Mais ces combinaisons, quelles qu’elles fussent, pouvaient-elles agir sur la raison de Julie ?

— Non ! se disait Julien, aucune considération d’argent n’a pu toucher ce noble cœur. Julie veut rompre avec moi, elle accomplit en silence cette rupture qui lui coûte, mais qu’elle croit nécessaire. Elle a tremblé pour sa réputation ; la marquise l’a menacée de la perdre, et ses amis ont dû réussir à lui prouver qu’on ne se réhabilite jamais en épousant un plébéien. Telle est l’opinion du monde. Julie s’est crue un instant au-dessus de ces préjugés ; son amour pour moi lui a trop fait présumer de la force de sa raison. Son caractère est grand, mais l’esprit était peut-être faible, et à présent la force du caractère s’emploie à faire triompher en elle le préjugé qui tue l’amour. Pauvre chère Julie ! elle doit souffrir parce qu’elle est bonne, parce qu’elle se rend compte de ma souffrance ; pour elle-même, je crois être certain qu’elle aspire à m’oublier.

Marcel augurait mieux de la guérison morale de Julien que de celle de Julie. Il le voyait le moins souvent et le moins longtemps possible, afin d’échapper à ses questions. Un jour qu’il était forcé de venir rendre compte à sa tante d’une affaire de détail dont elle l’avait chargé, il la trouva seule.

— Où est Julien ? lui dit-il ; dans son atelier ?

— Non, il s’occupe de jardinage. Depuis qu’il a retrouvé ce coin de terre pour semer et planter, il se console de tout plus aisément. Il a eu du chagrin, Marcel ! beaucoup de chagrin que tu ne sais pas. Il aimait madame d’Estrelle, je ne m’étais pas trompé, et même…

— Bon, bon ! dit Marcel, qui ne voulait pas d’épanchement ; c’est passé, n’est-ce pas ? c’est fini ?

— Oui, répondit la veuve, je crois que c’est fini. S’il me trompait… Non ! après les espérances qu’il a eues, ce n’est pas possible, mon enfant, n’est-il pas vrai ? On ne peut pas tromper l’œil d’une mère qui vous adore ?

— Non, sans doute. Dormez tranquille, ma tante ! Je vais dire bonjour à Julien. — S’il trompe sa mère en effet après le désastre de ses espérances, pensait Marcel en cherchant Julien dans le bosquet, il faut qu’il soit un homme diablement fort !

Julien creusait une petite fosse pour y transplanter un arbuste. Il avait un sarrau de toile et la tête nue. Debout dans la terre fouillée, les mains appuyées sur le manche de sa bêche comme un ouvrier qui reprend haleine, il rêvait si profondément, qu’il n’entendit pas venir Marcel, et celui-ci, qui l’apercevait de profil, fut frappé de l’expression de son visage. Ce visage mâle ne portait point encore les traces de douleur qui altéraient déjà la beauté de Julie ; mais il avait cette tension et cette fixité de morne désespérance que Marcel avait pu étudier chez elle.

Julien vit son cousin, ne tressaillit pas et sourit. C’était précisément ce sourire de complaisance glacée avec lequel Julie accueillait Marcel, sourire doux et terrible comme celui qu’on voit quelquefois errer sur les lèvres des mourants.

— Ça va mal ! pensa Marcel. Il est diablement fort en effet, mais il est peut-être encore le plus malade des deux.

Marcel, navré, n’eut pas la force de cacher son émotion. Il aimait tendrement Julien ; sa prudence l’abandonna.

— Voyons, dit-il, tu as quelque chose, tu souffres ?

— Oui, mon ami, tu le sais bien, que je souffre, répondit l’artiste en quittant sa bêche et en marchant avec son cousin sous les arbres. Comment cela serait-il possible autrement ? Tu sais bien que j’aimais une femme, ma mère te l’avait dit. Cette femme est partie. Ne me dis pas qu’elle reviendra, je sais fort bien qu’il faut qu’elle revienne ; mais je sais aussi que mon devoir est de ne plus rechercher sa présence, et de me dire qu’elle est morte pour moi !

— Et… as-tu le courage d’accepter cette conclusion ? dit Marcel.

— Ah ! si c’est mon devoir ! Tu comprends, mon ami, on accepte toujours son devoir.

— On s’y soumet avec plus ou moins de fermeté : un homme !…

— Oui, un homme est un homme. Je souffre bien, Marcel ! Je veux supporter cela. Je le supporterais seul, n’en doute pas ; mais tu peux m’aider un peu, toi. Pourquoi t’y refuses-tu ? C’est bien dur, ce que tu fais là depuis deux mois.

— Comment puis-je t’aider ? dit Marcel, qui redoutait quelque ruse de la passion pour découvrir la retraite de Julie,

— Mon Dieu ! répondit Julien, qui lisait dans la pensée de son ami, c’est bien simple : tu peux me dire qu’elle est plus heureuse que moi, voilà tout.

— Comment saurais-je ?…

— Tu la vois deux ou trois fois par semaine ! Allons, tu as fait ton devoir, ami ! Tu as supporté mon inquiétude avec un terrible courage. C’est un grand dévouement pour elle, et pour moi aussi peut-être, que tu as eu là ; mais j’ai découvert plusieurs choses ; je sais où elle est : je le sais depuis hier par ton fils.

— Juliot ne sait ce qu’il dit ; Juliot ne la connaît pas !

— Juliot l’a vue un jour à la comédie ; il ne l’a point oubliée. Il ne sait pas son nom, il l’appelle la cliente de campagne. Il m’a souvent parlé d’elle : sa grâce et sa douceur l’ont frappé.

— Eh bien, après ?

— Après ? L’enfant a été dimanche dernier à la fête de Nanterre avec un camarade de son âge, aux parents duquel tu l’avais confié pour cette partie de plaisir ?

— C’est vrai !

— Les deux enfants ont échappé quelques instants à la surveillance des parents, pour courir autour du village. Un arbre chargé de fruits, qui dépassait un mur peu élevé, a tenté leur espièglerie. Juliot a grimpé sur les épaules de son camarade, il s’est fourré dans l’arbre, et, pendant qu’il remplissait ses poches, il a vu passer à ses pieds une femme qu’il a reconnue. Je sais la rue, je me suis fait décrire la maison. J’ai été à Nanterre, je me suis informé dans le voisinage : j’ai su qu’une madame d’Erlange (c’est Julie, qui a pris un nom supposé) demeurait là avec sa fille de chambre, qu’elle ne sortait jamais, mais que personne ne la surveillait, et qu’elle vivait seule par goût ; qu’elle ne passait point pour malade, bien que ton fils l’ait trouvée changée. Enfin je sais qu’elle est prisonnière sur parole, ou qu’elle craint mes importunités. Marcel, dis-moi la véritable raison. Si c’est la dernière, dis-lui de revenir, de rentrer chez elle ; dis-lui qu’elle ne craigne rien ; dis-lui que je lui jure sur tout ce que j’ai de plus sacré qu’elle ne m’apercevra plus jamais. M’entends-tu, Marcel ? Réponds-moi et ôte-moi le supplice de l’incertitude.

— Eh bien, tout cela eût vrai, dit Marcel après un peu d’hésitation. Madame d’Estrelle est prisonnière sur parole ; mais c’est une parole qu’elle s’est donnée à elle-même, et que personne ne la contraint à observer. Elle est libre de revenir, mais elle ne peut plus te voir.

— Elle ne peut plus, ou elle ne veut plus ?

— Elle ne peut ni ne veut.

— C’est bien, Marcel, en voilà assez ! Porte-lui mon serment de soumission et ramène-la chez elle. Elle est assez tristement logée là-bas, et cette solitude doit être affreuse. Qu’elle retrouve ses amis, ses aises, sa liberté. Pars tout de suite, va, cours donc ! Je ne veux pas qu’elle souffre pour moi un moment de plus !

— Bien, bien, j’irai, dit Marcel. J’y vais ; mais toi ?

— Il s’agit bien de moi ! s’écria Julien. Comment ! tu n’es pas parti ?

Et il mit Marcel à la porte par les épaules, tout en l’embrassant.

Dès qu’il l’eut perdu de vue, il rentra près de sa mère.

— Eh bien, lui dit-il avec un visage riant, tout va mieux que je ne l’espérais : madame d’Estrelle n’est pas captive ! Elle reviendra bientôt.

En parlant ainsi, il examinait sa mère. Elle fit une exclamation de joie, mais en même temps un nuage passa sur son front. Julien s’assit près d’elle et lui prit les deux mains.

— Avoue-moi la vérité, lui dit-il : ce projet de mariage t’inquiète un peu ?

— Comment veux-tu que je ne désire pas ardemment ce qui doit te rendre heureux ? Seulement, je croyais que tu n’espérais plus…

— J’étais très-résigné, et tu disais comme moi : « Ne nous décourageons pas, attendons. N’y pensons pas trop ; peut-être oubliera-t-elle, et alors peut-être ferais-tu bien d’oublier aussi. »

— Et tu me répondais : « J’oublierai s’il le faut. » À présent, je vois que tu comptes sur elle plus que jamais.

— Et ne penses-tu pas que j’ai sujet de me réjouir ? Dis-moi franchement si je me fais illusion, tu dois chercher à m’en préserver.

— Ah ! mon enfant, que te dirai-je ? C’est une adorable personne, et je l’adorerai avec toi ; mais sera-t-elle heureuse avec nous ?

— Tu sais que M. Antoine se propose d’agir avec elle presque aussi bien qu’avec nous, qu’il lui laissera de l’aisance. La misère, qui t’effrayait pour nous, n’est donc plus à redouter. Quelle chose te tourmente à présent ?

— Rien, si elle t’aime !

— Tu soupires en disant cela. Tu en doutes donc ?

— J’en ai douté jusqu’ici, mon enfant. Que veux-tu ! si je lui fais injure, c’est votre faute à tous deux. Vous n’avez pas eu de confiance en moi, je n’ai pas vu clairement poindre votre amour, je n’ai pas suivi ses phases, et, quand vous m’avez dit un matin : a Nous nous aimons à la folie, » j’ai trouvé cela trop brusque pour être bien sérieux. Il me semblait que vous vous connaissiez à peine !… Quand j’ai dit à ton père que je l’aimais, il y avait trois ans qu’il travaillait à décorer notre maison et que je le voyais tous les jours. On m’avait proposé de bons partis, j’étais bien sûre de n’aimer que lui. Julie s’est trouvée vis-à-vis de toi dans une position différente. Aucun mariage assorti à sa condition et à ses idées sur l’amour ne se présentait encore. Elle était dévorée du besoin d’aimer, et elle s’ennuyait mortellement sans en convenir. Elle t’a vu, elle t’a estimé, tu le méritais. Tu lui as plu, cela devait être. Des circonstances particulières vous ont rapprochés, elle a cru t’aimer passionnément. S’est-elle trompée ? L’avenir nous le dira ; mais elle s’est enfuie au moment où elle disait vouloir se prononcer, elle t’a laissé souffrir et attendre sans t’envoyer un mot de consolation. Si j’ai douté d’elle, conviens que les apparences sont contre elle !

— Alors tu crois que le préjugé est plus fort sur elle que l’amour ? tu crois qu’elle mentait quand elle me parlait avec enthousiasme de la vie modeste qu’elle voulait embrasser, et du peu de cas qu’elle faisait des honneurs et des titres ?

— Je ne dis pas cela, je dis qu’elle a pu se tromper sur la force de son attachement pour toi et su ? la réalité de son dégoût du monde.

— De sorte que, si l’on venait te dire : « Vous avez deviné juste, » tu ne serais pas surprise ?

— Pas trop !

— Et pas trop affligée non plus ?

— Si tu dois la regretter beaucoup, mon affliction est aussi grande que tes regrets, mon pauvre enfant. Si, au contraire, tu en prends bravement ton parti, je dirai que c’est mieux ainsi, et que tu peux retrouver l’amour d’une femme plus prudente et plus forte.

— Pauvre Julie ! se dit Julien intérieurement, son amour pour moi était donc, même aux yeux de ma mère, une erreur et une faiblesse ! — Allons, dit-il tout haut, rassure-toi. Elle renonce au rêve que nous avions fait ensemble ; elle n’y croit plus, elle craint que je ne le lui rappelle. Tout ce que tu prévoyais se réalise, Marcel vient de me le dire. Je lui ai donné ma parole que je ne la reverrai jamais,

— Ah ! mon Dieu ! dit madame Thierry effrayée, comme tu me dis cela tranquillement ! Est-ce vrai que tu es tranquille à ce point-là ?

— Tu le vois bien. J’ai été bouleversé les premiers jours, je ne te l’ai pas beaucoup caché ; mais, à mesure que le temps a marché, j’ai compris parfaitement le silence de madame d’Estrelle. La tranquillité que je t’apporte est le fruit de deux mois de réflexion. Ne t’en étonne donc pas, et crois-moi assez lier et assez sage pour surmonter le chagrin que j’ai pu avoir.

La fermeté de Julien n’était pas feinte, il y allait de bonne foi. Seulement, il souffrait trop pour avouer à demi sa souffrance. Le mieux était d’en supprimer absolument l’aveu.

Dans la soirée, comme il faisait très-chaud, Julien sortit pour aller prendre un bain dans la rivière. Ordinairement, il se joignait à quelques jeunes artistes employés à la manufacture de porcelaine, auxquels il donnait des conseils et des leçons. Ce jour-là, éprouvant le besoin d’être seul, il les évita et s’en fut dans un endroit désert, à la lisière d’une prairie ombragée. Le temps était lourd et sombre, Julien se jeta à l’eau très-machinalement, et tout d’un coup cette pensée lui vint à l’esprit pendant qu’il nageait :

— Voilà une douleur atroce dont je ne sens pas pouvoir jamais guérir. Si je cessais pendant quelques instants de fendre cette nappe d’eau, elle engloutirait ma douleur et garderait le secret de mon découragement.

En songeant ainsi, Julien cessa de nager et enfonça rapidement. Il pensa au désespoir de sa mère, et, quand il toucha le fond, il frappa du pied et revint sur l’eau. Il était bon nageur et pouvait jouer ainsi avec la mort sans aucun risque ; mais la tentation était forte, et la pensée du suicide a des vertiges terribles. Trois fois il s’abandonna avec plus d’entraînement, et trois fois il se reprit avec moins de résolution. Un quatrième accès, plus violent que les autres, devenait imminent. Julien se jeta à la rive, épouvanté de lui-même, et, se couchant sur le sable, il s’écria :

— Ma pauvre mère, pardonne-moi !

Et il pleura amèrement pour la première fois depuis la mort de son père.

Les larmes ne le soulagèrent pas. Les larmes des êtres forts sont des cris et des étouffements atroces. Il rougit de se sentir faible et dut s’avouer qu’il l’était pour longtemps, pour toujours peut-être ! Il rentra mécontent de lui et maudissant presque les jours de bonheur qu’il avait goûtés. Des sentiments de rage lui vinrent au cœur, et, pendant que sa mère dormait, seul dans le jardin, à la lueur des éclairs qui embrasaient à chaque instant l’horizon, il reprocha à sa mère de trop l’aimer et de lui retirer la liberté de disposer de lui-même.

— Eh quoi ! se disait-il, vivre toujours pour un autre que soi, c’est un esclavage ! Je n’ai pas le droit de mourir ! Pourquoi ai-je une mère ? Ceux qui n’appartiennent à personne sont plus heureux ; ils peuvent, s’ils aiment encore une vie brisée, se jeter dans le désordre qui étourdit, dans la débauche qui enivre. Je n’aurais même pas ce droit-là, moi ! Je n’ai pas davantage celui d’être triste et malade. Il faut que je meure à petit feu et en souriant ; une larme est un crime. Je ne peux pas respirer avec effort, faire un rêve, jeter un cri dans la nuit sans que ma mère ne soit debout, alarmée et malade elle-même. Je ne peux pas sortir de mes habitudes, entreprendre un voyage, chercher l’oubli ou la distraction dans le mouvement et la fatigue ; tout cela l’inquiéterait. Vivre sans moi la tuerait. Il faut que je sois un héros ou un saint pour que ma mère vive ! Heureux les orphelins et les enfants abandonnés ! ils ne sont pas condamnés à porter un fardeau au-dessus de leurs forces !

Julien n’eut pas plutôt donné accès à cette révolte contre la destinée, que d’autres blasphèmes lui entrèrent dans l’âme. Pourquoi Julie était-elle venue troubler son rêve de dévouement et de vertu ? N’avait-il pas accepté tous les devoirs de sa position ? ne les remplissait-il pas d’une manière complète ? De quel droit cette femme, ennuyée de la solitude, s’était-elle emparée de la sienne ? N’était-elle pas lâche et coupable de lui avoir montré les joies du ciel, à lui qui n’espérait et ne demandait rien, pour le laisser ensuite à l’humiliation d’avoir cru en elle ?

— Tu as fait de moi un misérable ! lui criait-il du fond de son cœur ravagé de colère ; tu es cause que je ne m’estime plus, que je n’aime plus mon art, que je maudis l’amour de ma mère, que je ne crois plus à ma force et que j’ai ressenti la stupide et honteuse soif du suicide. Tu mérites que je me venge, que j’aille au milieu des tiens te reprocher la perte de mes croyances, de mon repos et de ma dignité. Je le ferai, je te dirai cela, je te foulerai aux pieds !

Et puis il pensa à l’avenir que voulait apparemment se réserver Julie, et toutes les horreurs de la jalousie se dressèrent devant lui. Il la vit dans les bras d’un autre, et il rêva sous toutes les formes le meurtre de son rival.

Il sortit dans la campagne et marcha au hasard ; il se retrouva au bord de l’eau. L’orage éclata et brisa non loin de lui un grand arbre. Il s’élança sous la foudre, espérant qu’elle tomberait encore et l’atteindrait. Il reçut des torrents de pluie sans y songer et ne rentra qu’au jour, honteux d’être aperçu dans cet état de démence. Il dormit deux heures et se réveilla brisé, effrayé de ce qui s’était passé en lui, et résolu à ne plus se laisser envahir ainsi par la violence d’une passion dont il avait jusque-là ignoré les périls extrêmes. Il eut beaucoup de peine à se lever, il déjeuna avec sa mère.

— J’ai toujours cru, lui dit-il, que l’amour, étant le bien suprême, devait nous grandir et nous sanctifier. Je vois que l’amour est l’exaltation de l’égoïsme, et qu’il peut nous rendre féroces ou imbéciles. Il faut vaincre l’amour ; mais l’amour ne se brise pas comme une chaîne matérielle : il ne peut que s’éteindre peu à peu.

Julien eut un violent accès de fièvre et de délire, sa mère devina ses tortures et maudit aussi la pauvre Julie dans son cœur.

Cependant Marcel avait été rejoindre Julie.

— Madame, lui dit-il, il faut revenir chez vous.

— Jamais, mon ami, répondit-elle avec sa désolante douceur. Je suis bien ici, j’y vis de ma petite rente, je ne manque de rien, je ne m’y déplais pas, et, à moins que vous ne vouliez habiter voire maison…

— Cette maison n’est pas à moi, je vous ai trompée ; mais vous y pouvez rester, à moins que, par amitié pour Julien, vous ne consentiez à ce que je vous demande.

— Pour Julien, vous dites ? Parlez.

— Julien sait où vous êtes. Il sait que vous ne voulez pas le revoir. Il jure qu’il ne cherchera pas à vous désobéir. Il se soumet entièrement à une décision dont il ignore les motifs. Vous n’en avez donc plus pour vous cacher.

— Ah ! fort bien, dit Julie d’un air égaré ; mais alors… où irai-je ?

— À Paris, chez vous.

— Je n’ai plus de chez moi.

— C’est possible ; mais vous êtes censée posséder provisoirement votre hôtel. On vous croit occupée à liquider avec M. Antoine. Il faut qu’on vous voie, et qu’une absence mystérieuse prolongée ne donne pas lieu à des soupçons calomnieux.

— Que voulez-vous qu’on dise ?

— Tout ce que l’on dit d’une femme qui a quelque chose à cacher.

— Que m’importe ?

— À cause de Julien, vous devez tenir à votre réputation, que, jusqu’à présent, nous avons réussi à ne pas laisser ternir.

— Julien sait bien que je n’ai rien à me reprocher.

— C’est parce qu’il le sait qu’il se coupera la gorge avec le premier qui se permettra un mot contre vous.

— Alors partons, répondit Julie en sonnant Camille. Je ferai ce que vous voudrez, mon ami, pourvu que je ne revoie jamais M. Antoine !

— Ne dites pas cela, madame ; un seul espoir me reste…

— Ah ! il vous reste un espoir, à vous ? dit Julie avec son effrayant sourire.

— Je mentirais si je le disais très-fondé, répondit tristement Marcel ; mais je ne dois l’abandonner qu’à la dernière extrémité. Ne m’ôtez pas les moyens de faire fléchir l’obstination de M. Antoine.

— À quoi bon ? reprit Julie. Ne m’avez-vous pas dit que le mariage d’une femme titrée avec un roturier était pour le roturier un malheur, une persécution, une lutte effroyable ?

— Ah ! madame, si ce roturier était très-riche, le plus grand nombre vous pardonnerait.

— Alors il faut que je demande à votre oncle d’enrichir l’homme que j’aime ? Il faut que je me déshonore à mes propres yeux, à ceux de Julien peut-être, pour mériter le pardon d’un monde sans honneur et sans cœur ? Vous m’en demandez trop, Marcel ; vous abusez de l’anéantissement où je suis. Que Dieu me donne une seule force, celle de vous résister ; car, après cette honte, je sentirais que j’ai trop tardé à mourir.

Le pauvre Marcel était accablé de fatigue et de chagrin. Il s’épuisait en démarches, en paroles, en efforts de tout genre, et il ne réussissait qu’à écarter la pauvreté, à sauver la vie matérielle de ses amis ; il ne pouvait rien sur leur état moral, et il disait chaque soir à sa femme :

— Ma bonne amie, il n’y a rien de plus faux que le réel ! Je m’évertue à leur procurer les moyens de vivre, et je ne réussis qu’à les faire mourir.