Aphrodite. Mœurs Antiques/Livre I/Chapitre IV

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Mercure de France (p. 47-50).


IV

LA PASSANTE


Elle venait lentement, en penchant la tête à l’épaule, sur la jetée déserte où tombait le clair de lune. Une petite ombre mobile palpitait en avant de ses pas.


Démétrios la regardait s’avancer.

Des plis diagonaux sillonnaient le peu qu’on voyait de son corps à travers le tissu léger ; un de ses coudes saillait sous la tunique serrée, et l’autre bras, qu’elle avait laissé nu, portait relevée la longue queue, afin d’éviter qu’elle traînât dans la poussière.

Il reconnut à ses bijoux qu’elle était une courtisane ; pour s’épargner un salut d’elle il traversa vivement.

Il ne voulait pas la regarder. Volontairement il occupa sa pensée à la grande ébauche de Zagreus. Et cependant ses yeux de retournèrent vers la passante.


Alors il vit qu’elle ne s’arrêtait point, qu’elle ne s’inquiétait pas de lui, qu’elle n’affectait pas même de regarder la mer, ni de relever son voile par devant, ni de s’absorber dans ses réflexions ; mais que simplement elle se promenait seule et ne cherchait rien là que la fraîcheur du vent, la solitude, l’abandon, le frémissement léger du silence.


Sans bouger, Démétrios ne la quitta pas du regard et se perdit dans un étonnement singulier.

Elle continuait de marcher comme une ombre jaune dans le lointain, nonchalante et précédée de la petite ombre noire.

Il entendait à chaque pas le faible cri de sa chaussure dans la poussière de la voie.

Elle marcha jusqu’à l’île du Phare et monta dans les rochers.

Tout à coup, et comme si de longue date il eût aimé l’inconnue, Démétrios courut à sa suite, puis s’arrêta, revint sur ses pas, trembla, s’indigna contre lui-même, essaya de quitter la jetée ; mais il n’avait jamais employé sa volonté que pour servir son propre plaisir, et quand il fut temps de la faire agir pour le salut de son caractère et l’ordonnance de sa vie, il se sentit envahi d’impuissance et cloué sur la place où pesaient ses pieds.

Comme il ne pouvait plus cesser de songer à cette femme, il tenta de s’excuser lui-même de la préoccupation qui venait le distraire si violemment. Il crut admirer son gracieux passage par un sentiment tout esthétique et se dit qu’elle serait un modèle rêvé pour la Charité à l’éventail qu’il se projetait d’ébaucher le lendemain…

Puis, soudain, toutes ses pensées se bouleversèrent et une foule de questions anxieuses affluèrent dans son esprit autour de cette femme en jaune.

Que faisait-elle dans l’île à cette heure de la nuit ? Pourquoi, pour qui sortait-elle si tard ? Pourquoi ne l’avait-elle pas abordé ? Elle l’avait vu, certainement elle l’avait vu pendant qu’il traversait la jetée. Pourquoi, sans un mot de salut, avait-elle poursuivi sa route ? Le bruit courait que certaines femmes choisissaient parfois les heures fraîches d’avant l’aube pour se baigner dans la mer. Mais on ne se baignait pas au Phare. La mer était là trop profonde. D’ailleurs, quelle invraisemblance qu’une femme se fût ainsi couverte de bijoux pour n’aller qu’au bain ?… Alors, qui l’attirait si loin de Rhacotis ? Un rendez-vous, peut-être ? Quelque jeune viveur, curieux de variété, qui prenait pour lit un instant les grandes roches polies par les vagues ?

Démétrios voulut s’en assurer. Mais déjà la jeune femme revenait, du même pas tranquille et mou, éclairée en plein visage par la lente clarté lunaire et balayant du bout de l’éventail la poussière du parapet.