Arlequin au Parnasse, ou la Folie de Melpomène
Comédie critique de la tragédie de Zaïre
du Roy, au mois de Decembre 1732.
| Chez | |
| C. L. Thiboust, Place de Cambray. | |
| Jean Pepingué, Quay des Augustins, au S. Esprit. | |
| Gregoire-Antoine Du Puis, Grande Salle du Palais, au S. Esprit. |
PRÉFACE.
ON peut dire que la petite Comedie, qu’on offre ici au Public, est son Ouvrage : Elle est composée de ce qu’on a recueilli de ses discours & de ses jugemens.
Certainement la diversité des Génies, des Goûts, des Caracteres est très grande, & cependant, de tous ceux qui ont vû la Tragedie de Zaïre, il n’y en a pas un qui éclairé ou par ses propres lumieres, ou par celles d’autruy, n’ait reconnu tous les défauts, qui sont reprochez à cette Tragedie dans la Folie de Melpomene.
Il est vrai que ces défauts frappans & reconnus, n’ont pas empêché que Zaïre n’ait eu toujours jusqu’ici le même cours & le même éclat de succès, mais il est vrai aussi que ce succès apparent n’a pas empêché que tout le monde n’ait toujours dit les mêmes choses à son desavantage ; contradiction qui paroît inconcevable & difficile à expliquer, mais, qui au fonds est très ordinaire parmi les hommes, & qui ne peut jamais être regardée que comme un signe fâcheux pour le prétendu merite qui est ainsi tout ensemble applaudi & reprouvé.
Rien de moins rare que des succès, des prosperitez, des triomphes en tous genres, qui en même temps qu’ils flattent & qu’ils éblouissent, ont encore plus dequoy confondre & humilier.
On ne voit que trop souvent triompher ainsi, au préjudice des femmes les plus aimables, une femme qui leur est infiniment inferieure en tout, excepté en coqueterie & en audace. Tout à coup cette coquette parvient au sort, à l’empire d’une Venus ; elle semble seule posseder tous les dons diffèrents de plaire & de charmer : tout ce qu’il y a de galant s’empresse de grossir sa Cour & de porter ses fers : Tout le reste de son sexe est ou abandonné ou dans la crainte de l’être ; Enfin la mode de l’adorer est une mode universelle. Voila dequoy s’extasier de sa gloire, & elle n’y manque pas, mais voici un revers bien mortifiant, c’est que du même fonds que partent les acclamations qui l’enchantent, de ce même fonds s’élevent mille voix redoutables, qui luy reprochent, qu’elle n’a rien en effet dequoy triompher, qu’elle n’est rien moins qu’adorable & belle ; que tous ses prétendus charmes sont postiches ou imaginaires. Ceux mêmes qui paroissent le plus prévenus en sa faveur avouent naïvement qu’ils sont étonnez eux-mêmes de leur prévention, & qu’elle n’a presque aucun fondement : ils avoüent sans qu’on les presse, les uns que sa taille au lieu d’être simplement majestueuse, est gigantesque, que son teint n’est brillant que parce qu’il est fardé, les autres, que aucun de ses traits ne sont faits les uns pour les autres, qu’on n’y trouve aucune simetrie, aucune regularité, qu’on y cherche en vain une vraye noblesse, une delicatesse touchante, une grace naïve ; tous, qu’elle n’a ny mœurs, ny jugement, ny pudeur, ny décence, ny conduite, & qu’une fausse vivacité, une bizarerie libertine, un jargon singulier & beaucoup d’effronterie font les trois quarts de son merite & de sa vogue.
Il est visible, que malgré les apparences qui éblouissent cette Coquette, elle n’a pas au fond dequoy beaucoup se feliciter & s’enorgueillir, & telle est l’avanture de Zaïre. Le Public en a decidé ainsi.
C’est sur cette décision qu’on a travaillé & on a travaillé dans la vûë de son objet naturel & du fruit qu’on en peut tirer, qui est de maintenir les idées établies & invariables du beau, du bon, du grand, & de ce qui est opposé à ces caracteres toujours & seuls dignes de nos respects, de notre admiration, de nos louanges.
Tel est l’usage important de la Critique, sans elle le Goût, l’Esprit, les Arts ny les Mœurs ne seroient point sortis du désordre & y retomberoient sans espoir d’en sortir, sans elle nous n’aurions point eu de Racines ny de Corneilles, & nous courrions risque sans elle de n’en voir plus paroître, si le succès de Zaïre étoit moins équivoque & moins combattu, il est trop de conséquence que ces grands & dignes Modeles en Dramatique ne soient ny supplantez ny mis en parallele avec des Genies qui ne leur ressemblent en rien.
CETTE Piece avoit esté envoyée à Fontainebleau, trois semaines avant le retour des Italiens ; mais comme ils travailloient apparemment dès-lors à leurs Enfans-Trouvez, ils ne se sont pas mis en peine de faire valoir cette Critique ; Ils ont au contraire fait tout ce qu’il falloit pour la dégrader. Ces Messieurs ont esté très-lents à la donner, l’ont très-mal accompagnée, & l’ont quittée très-brusquement. Le Public, cependant, avoit fait un accueil très-favorable à cette petite Comedie, & sur la comparaison avantageuse qu’il veut bien encore en faire aujourd’huy avec les Enfans-Trouvez, l’Autheur a cru pouvoir la donner à l’impression : Les Augmentations qu’il y a jointes sur les remarques des Spectateurs, l’y ont encore plus déterminé. Il met sa principale gloire à écouter & à suivre les avis du Public.
MELPOMENE, Muse de la Tragedie.
THALIE, Muse de la Comédie.
DOMINIQUE.
ARLEQUIN.
MORPHÉE, Dieu des Songes.
TROUPE de Songes.
TERPSICHORE, Déesse de la Danse.
TROUPE de Danseurs & de Danseuses.
SCENE PREMIERE.
entrent tous éssoufflés.
REtirés-vous, vous autres, & allés prendre haleine dans ce bois, j’iray vous avertir quand j’auray besoin de vous. (à Dominique.) As-tu perdu l’esprit toy, de m’avoir amené par un chemin comme celui-cy ?
Ai-je eu moins de peine que toy, à ton avis ?
Va-t’en au Diable, avec ton Parnasse ! Comment morbleu, j’ay gravy comme un chat pour grimper jusqu’ici, & je vois que nous ne sommes encore qu’à moitié chemin.
Je t’ay donc accusé juste, quand je t’ay dit qu’on n’y montoit pas si facilement que tu te l’étois imaginé.
Ah ventrebleu ! le Mont Cénis n’est qu’une petite butte en comparaison, & il faut que ces Messieurs les Autheurs soient de grands Gascons quand ils parlent du Parnasse comme de leurs galleries.
Bon ! les trois quarts & plus ne sont pas seulement parvenus jusqu’où nous voilà ; & je commence à bien augurer de notre voyage, puis qu’on nous y a laissés arriver.
Oh, oh ! tu te flattes déja ! allons, tu ne déments point tes deux qualités, Poëte & Comédien.
Tu as tort, je ne m’attribuë rien : C’est toy, au contraire qui, comme favory de Thalie, m’as sans doute facilité cet accès.
En ce cas-là, tu ne me louës pas infiniment ; & je me regarderay comme un favory très disgracié, si je n’obtiens pas d’autres faveurs.
En effet, tu as eu ton idée, quand tu m’as proposé de t’amener sur le Parnasse.
Ecoute ; je ne sçais pas trop comment cela m’est venu en tête ; j’ay vû que nous n’avions point de Nouveautés pour reparoître à Paris, que les Auteurs du dehors ne nous présentoient rien ; que vous autres, quoy que de la Troupe, n’aviés rien fait à Fontainebleau, j’ay imaginé de venir en cérémonie faire une visite à Thalie, & de tâcher d’en acrocher quelque chose pour r’ouvrir boutique.
C’est bien fait ; & cela est d’un bon Camarade.
Je t’ay amené, toy, comme devant sçavoir le chemin, & point du tout tu me fais prendre par des brossailles diaboliques.
C’est que tu te rebuttes facilement ; cependant nous ne sommes pas ici dans un si mauvais endroit, & les Muses viennent quelquefois s’y promener.
Par ma foy, tu me diras tout ce que tu voudras ; mais elles ont là une vilaine promenade ; cecy me semble un desert ; il y regne un silence morne qui m’attriste ; on n’y entend pas le plus petit concert, pas même celui de quelques oyseaux ; & j’ay beau prêter l’oreile, il n’y a d’autre simphonie que celle de ces Messieurs de là-bas.
Croy-moy, encore une fois, nous ne sommes pas si mal, & nous ne serons pas long-temps sans voir venir quelqu’un.
Attendons ; puisque tu le veux : mais voyons en attendant si tu as tout ton équipage.
Comment, & que veux-tu dire ?
Je veux sçavoir si tu as du papier, de l’ancre, des plumes.
Ah ! sans doute : en sorte donc, que me voilà ton garçon Poëte.
Apparemment : tu dois même me sçavoir gré de la preference, allons prépare toy.
Comment, est-ce que tu sens déja quelque inspiration ?
Attend… je pense qu’ouy…
Hé bien ?
Oh ! que diable, tu es bien pressé ! est-ce qu’on travaille si vîte, animal ? ne crois-tu pas que je vais te donner en trois minuttes de ces pieces qui se font en trois semaines.
Ma foy je le voudrois !
Fy donc ! oh ! je ne travaille que pour la gloire, moy.
Vâ, vâ, contente toy du profit.
Paix, tay-toy ; il m’arrive un surcroît d’idées… fort bien… je le tiens… j’ay trouvé le titre…
Diantre ! la piece vaut faite : dy viste.
Arlequin au Parnasse.
He bien ; oüy, t’y voila ; aprés ?
Comment, après ?
Vrayement oüy : quel incident, quelle action, en un mot dequoy rempliras-tu ton titre ?
Ah, ah ! voilà qui est plaisant ! est-ce que tu ne vois pas d’abord ce que ce titre là promet ?
Jusqu’à present je ne vois qu’un titre.
Hé bien, n’est-ce pas le plus fort fait ? & puisque nous avons icy trouvé le titre, nous n’avons qu’à monter plus haut nous trouverons la piece.
Oüy : cela se trouve comme cela.
Allons, allons, dans l’enthousiasme où je suis je ne veux pas me refroidir ; marche à moy.
Me voila.
Qu’est-ce que vous faites donc ?
Je te fais Pégase, mon enfant.
Attend donc, si tu veux ;
Ohé, ohé, ohé ; haut le pied, Malier.
sur le cul en se regardant.
Ecris voilà ma premiere Scene.
Je refuse le rôle ; va t’en au diable !
Eh vrayement tu avois raison ; je vois Thalie qui vient à nous d’elle-même.
SCENE DEUXIÉME.
QUe vois-je ? c’est je crois Arlequin.
Eh oüy ! Muse badine, Muse gentille, Muse mes amours, c’est moy-même : donnés-moy votre gentille petite menotte à baiser… Hom ché gustò ! ché satisfattione’, la voila donc cette main secourable qui va nous tirer de peine……… Il la baise encore.
Nous avons grand besoin, Déesse, que vous veüilliés vous employer pour nous.
Par ma foy, nous sommes, ce qui s’appelle, aux abois.
Ce n’est pas tout-à-fait ma faute ; Vous prenez des pieces, & vous en faites, le tout sans ma participation.
C’est ce que je me tuë de leur dire ; Ils font plus, ils ne me donnent plus de rôles, à moy ; parce qu’ils prétendent que je n’ay point de mémoire : aussi, j’ay pris mon parti de venir icy moy-même reclamer ma bonne Souveraine, & luy demander quelque morceau de son goût…… quelque chose là… qui leur fasse voir leur bec-jaune.
Vous vous y prenez sur le tard, & même dans un moment où cela ne m’est pas possible.
En est-il où Thalie ne puisse pas produire ?
Bon ! vous voulez bien dire cela ; mais je ne suis pas assés Balourd pour le croire.
C’est que vous ignorez ce qui se passe.
Quoy, vous ne nous donnerez pas seulement deux ou trois Scenes ?
Pas la plus petite parodie ?
Ouy vraiement une parodie ! ma sœur Melpomene est bien en état d’estre parodiée ?
Comment donc, & que lui est il arrivé ?
Les Auteurs Tragiques, qui ne sont pas plus soigneux de la consulter que vous l’êtes à mon égard, & les applaudissemens que le grand nombre vient de donner, malgré cela, à une Tragedie de contrebande qu’on represente encore, lui ont absolument fait tourner la tête.
C’est prendre les choses bien vivement ; & le petit nombre qui n’a pas été la dupe de cette Piece, devroit avoir empêché ce facheux accident.
Vous ne connoissez pas Melpomene ; son caractere est outré ; Elle porte les choses à l’extrême : Enfin, tout ce que je puis vous dire, c’est qu’elle est folle, & que sa folie me paroît sans reméde ; Elle court le le double-mont avec je ne sçai quelle suitte qu’elle s’est faite depuis peu, & qui est toute aussi folle qu’elle ; mais nous allons tenir un conseil sur cet évenement, & je me rends à ce sujet au sommet du Parnasse où l’assemblée est convoquée.
Eh bien ! Voilà justement notre affaire ; sa folie est un sujet propre à notre Theatre ; & je sçavois bien, moy, que je ferois ma piece.
On pouroit se faire un scrupule de l’attaquer dans la situation où elle est ; car certainement elle est bien malade ; Jusqu’icy, quand je l’ay combatuë, ç’a été presque à armes égales ; mais à present elle ne mérite plus que de la compassion.
Oh ! Thalie est bien compatissante ! C’est son naturel.
Sa compassion en nous mettant en œuvre, pouroit opérer quelque heureux changement dans la Malade.
Et dans ses Partisans, dont quelques-uns méritent qu’on tâche de les guérir.
Oüi-dà ; l’idée me touche, & j’y donne les mains ; vous n’avez qu’à rester icy ; Melpomene, dans l’agitation qui la proméne ne tardera pas à y paroître : examinez-la, & vous verrez ce que nous en pourons faire ; l’heure de l’Assemblée m’appelle, je vous laisse ; Je reviendrai vous trouver.
Nous vous recommandons ses interests.
Je les prendray comme les miens propres.
SCENE TROISIÉME.
MA foy cecy va le mieux du monde, & tu ne peux pas douter à present que je n’en vienne à mon honneur.
Ne chante pas encore victoire.
Pourquoy ?
C’est que tu ne tiens encore rien.
Vâ, vâ, la folie de Melpomene remplira le titre d’Arlequin au Parnasse.
Oüi ; mais si tu parois devant elle, elle te reconnoîtra, & ce sera assez pour la faire fuir.
Tu m’y fais penser, tu as raison : demeure toy, & songe à bien retenir ce que tu verras & ce que tu entendras ; je vais moy me tenir à l’écart avec nos Danseurs, & concerter avec eux quelque petit divertissement en l’honneur de Thalie ; vive l’esprit ! au sortir d’icy, je veux être en état de présider à un Caffé.
SCENE QUATRIÉME.
JE commence à croire en effet, qu’Arlequin n’a pas été si mal inspiré… Mais qu’entends-je ?… Ce sont des tons tragiques… oüy… je vois Melpomene… elle s’avance seule… retirons-nous dans quelque coin, & épions le moment de nous montrer à propos.
SCENE CINQUIÉME.
SEjour de Melpomene, azile solitaire,
Des peines de mon cœur soyés dépositaire,
Et dédommagés moy de l’outrageant oubly
Où mon culte à present demeure ensevely.
Ce debut n’anonce pas, ce me semble, une alienation d’esprit si complette que l’a voulu dire Thalie… écoutons.
Cachés vous desormais, Racines & Corneilles,
Il vous sied bien encor d’étaler pour merveilles
Des ouvrages sans feu, sans grace, & sans raison :
Tisiphone, accourés, & de votre tison,
Brûlés, mettés en feu ces vieilles rapsodies,
Dignes si justement des traits des parodies ;
Et ne laissés briller au Theâtre François
Que les sectateurs nés de mes nouvelles loix.
Oh pour le coup la pauvre Muse en tient ; & Thalie n’en a pas dit assés… Continuons d’entendre.
O vous, chers favoris, de qui l’esprit solide
Est depuis peu ma force & mon unique guide,
Dont l’art a sçû si bien étaler ma beauté ;
Brillés, & triomphés, vous l’avés merité.
L’invitation est admirable !
Et vous, bons spectateurs, dégoutés de l’antique,
Que charme ma nouvelle, & grande Poëtique,
Venés toujours en foule admirer ses attraits,
Vous la reconnoîtrez toujours aux mêmes traits ;
Toujours le même éclat, toujours la meme grace,
Ordre, dessein, essor, inconnus au Parnasse,
Le haut avec le bas, le non avec le oüi ;
Peut-on d’un si beau neuf n’être pas ébloui ?
Mais quel nuage épais vient obscurir ma vûë ?
Quelle douce langueur saisit mon âme émeuë ?
Je sens que le sommeil vient assoupir mes sens,
Que je vais en dormant former d’heureux accens ;
Jamais je ne suis mieux par Phœbus inspirée,
Que lorsqu’au doux sommeil je suis ainsi livrée ;
Je m’éveille, je dicte, & le chef-d’œuvre est fait.
Songes qui forment des danses.
Dormés, dormés, sçavante Melpomene,
Reposés-vous sur nous du soin de votre Scene,
Nous y brillerons plus qu’au nouvel Opera :
Si nous sommes usés dans le chant, dans la danse ;
Lors qu’en grands vers on nous verra,
Nous charmerons toute la France.
On entend une simphonie bizare sur laquelle les Songes forment des pas singuliers en attitudes Tragiques, avec quelques exclamations Comiques, Ah ! Dieux ! Ciel ! Seigneur ! mon Pere ! Soutiens-moy dans les differentes Césures de l’air.
Travaillés d’après nous, vous ne sauriés mieux faire,
Nous seuls pouvons fournir à present du nouveau ;
Qu’importe qu’il ne soit pas beau,
Pourvû qu’il n’ait rien d’ordinaire.
battant des mains & en s’aplaudissant.
Oh parbleu en voilà en effet de l’extraordinaire ? C’est-là sans doute cette suite nouvelle que Melpomene s’est formée depuis peu, elle est tout-à-fait bien entenduë & bien choisie, il y aura bien du malheur si d’orénavant avec de tels secours le Theatre François ne regorge pas de grandes Tragedies ; mais la voilà déja qui s’éveille, vous verrez que ce ne sera qu’une Tragedie en un Acte.
Quel tissu de beautés ! Quelle foule d’idées !
O situations, vous serés bien fondées !
Je viens d’imaginer le plus divin morceau
Qui se soit enfanté sur le double côteau.
Bon ! présentons-nous : voicy le moment : mais donnons-nous pour Comedien François ; Ce qu’elle vient de produire me paroît de leur ressort.
Quel est l’audacieux qui d’un pas téméraire
Ose ainsi pénétrer jusqu’en mon Sanctuaire ?
Gardes, qu’on le saisisse…
Ah ! Madame suspendés un ordre dont je ne suis pas digne : Je suis un député malencontreux de la grande Troupe de Paris, qui viens implorer votre assistance, pour vos fideles sujets que j’ay laissés dans le plus grand de tous les embarras.
Levés-vous, levés-vous,
Et n’aprehendés rien, je n’ay plus de couroux :
Vous venés, dites-vous, me demander mon aide ;
De vos maux, il est vrai, seule j’ay le reméde ;
Et dans le moment même il vient de m’arriver
Le seul qui vous soit propre, & qui va vous sauver.
Imprimés des billets ; préparés votre Caisse :
Jamais de feu Boyer la plus heureuse piece
N’aura d’un tel concours vû les flots assemblés,
Ni vû de plus d’argent vos coffres-forts comblés.
Ah ! les agréables promesses ! qu’il me tarde, divine Muse, de les voir accomplies ! Mais, oserois-je vous demander le titre de ce chef-d’œuvre ?
Le titre ? est-ce donc là qu’on s’embarrasse ?
C’est, quand l’ouvrage est fait, que le ttire prend place.
Ah ! Vous avés raison, & c’est au plan qu’il faut s’attacher.
Autre sotise encor ! C’est bien à Melpomene
À s’imposer d’une plan la nécessité vaine ?
Ou je le prends tout fait, ou bien s’il ne l’est pas,
Il se forme tout seul, ce n’est point l’embarras ;
D’ailleurs, j’ay tant de Vers fondus dans la mémoire,
Que je ne dois jamais douter de ma victoire ;
Et si-tôt qu’en dormant un sujet m’est venu,
Je n’ay qu’à le donner, d’abord il est couru :
Voulés-vous à l’instant en faire icy l’épreuve ?
Cinq Actes paroissés, & donnés en la preuve.
SCENE SIXIÉME.
Effectivement, les voilà tous cinq ? J’avouë que cela me paroît admirable !
Attendés, attendés, vous n’étes pas au bout ;
Mais mettés-vous en place, & pesés bien le tout.
Ce sont les Songes eux-mêmes mis en Tragique.
Ouvrés, beau premier Acte.
Le PREMIER ACTE s’avance & bien tendrement dit,
Ah ! d’une part j’expose
Un Soudan doucereux, Un Tartare à l’eau rose,
Et qui plus Celadon qu’un Heros de Roman
Habille à la Françoise, un Amour Muzulman ;
De l’autre je fais voir une jeune Princess,
Qui ne connoît de foy, de loy, que sa tendresse,
Ou qui ne reconnoît d’autre religion,
Que celle qu’on reçoit de l’éducation.
Le DEUXIÉME ACTE aproche, & d’un ton soutenu,
Alors, moy qui du nœud dois assembler la trame,
Je viens jetter le trouble & l’effroy dans son ame,
Et luy representant ses devoirs oubliés,
Je luy reproche en vain qu’elle les foule aux pieds.
Le QUAT. ACTE accourt & d’un ton très-empoulé,
Aussi-tôt je parois……
Le DEUXIÉME ACTE.
Et pourquoy donc paroître ?
Le QUATRIÉME ACTE.
Vous ne voyés donc pas que c’est un coup de Maître.
MELPOMENE au quatrieme Acte.
Laissés, laissés le dire, il ignore notre art.
Le QUAT. ACTE reprend sur son premier ton,
Je parois, & j’amene un débile Vieillard,
Qui courbé sous les ans, ne se soutient qu’à peine ;
De la reconnoissance alors je fais la Scene ;
Le bon homme attendry de voir sous d’autres noms
Et sa fille, & son fils… leur fait de beaux sermons ;
Mais on a beau prêcher qui n’a cure d’entendre,
Sa fille, malgré luy veut luy donner un gendre,
Et quel gendre ! grands Dieux ! Aussi notre Barbon
Meurt, créve de douleur, autant que du sermon.
Le DEUXIÉME ACTE.
He bien, vous voyez donc que là piece est finie ?
Le TROIS. ACTE s’avance & d’un ton doucereux dit,
Attendez ; doucement ; j’ay la péripetie :
Notre sage Princesse oublie en un moment
Qu’elle a perdu son Pere, & court à son Amant :
Mais quel sera le fruit de cette frenesie ?
Le voicy ; Cet Amant prend une jalousie,
Qui jusqu’au dernier Acte alongeant l’action
Porte la Tragedie à sa perfection.
Fort bien : En sorte que le second & le quatriéme Actes ne font qu’un, & que le troisiéme fait aussi pour deux.
Le CINQUIÉME ACTE avance & d’un ton furieux,
Alors, venant crier mainte & mainte Apostrophe,
Sans rien examiner je fais la Catastrophe ?
J’amene mon Heros, mais entre chien & loup,
Et comme un scelérat pour faire un mauvais coup ;
Là le poignard en main il perce ce qu’il aime,
Puis dans son repentir il se perce luy-même……
Peut-on jamais finir par un plus grand morceau.
Ah ! Muse vous pleurés !
MELPOMENE essuyant ses yeux
très-beau ! très-beau très-beau !
Vous avez tous suivi l’esprit de Melpomene,
Soyez donc à jamais les Maîtres de la Scene ;
De conduite & de mœurs donnés-y des leçons,
Les regles d’autrefois ne sont que des chansons.
Suivez-moy, je pretends vous dicter cette Piece,
Qui bien-tôt fera voir par son brillant succès,
Que Melpomene étoit dans un heureux accès.
SCENE SEPTIÉME.
THALIE les arrestant.
Arrestez, arrestez, je viens icy moy-même
Aux cinq Actes nouveaux ajouter un sixiéme.
Les CINQ ACTES tous ensemble.
Six Actes… !
THALIE.
Pourquoy non ? Vous allez convenir
Qu’il faloit celui-cy pour pouvoir bien finir :
C’est du grand Apollon, (à Melpomene) un decret qui vous touche,
Decret qu’il vous prescrit d’entendre par ma bouche,
Et le Parnasse en Corps veut unanimement
Que vous vous conformiés à ce commandement ;
C’est qu’attendu l’état où vous estes réduite,
Vous soyez enfermée, & vous, & votre suite,
Pour vous faire dabord prendre des alimens,
Ensuite vous donner de bons médicamens :
On doit à cet effet construire une Retraite,
Où méthodiquement ce Dieu veut qu’on vous traite ;
Voulant sur le Parnasse, & pour bonnes raisons
Avoir d’orénavant des Petites-Maisons.
Le TROISIEME ACTE.
C’est vous, Acte Second ?
Le DEUXIEME ACTE.
C’est plûtôt, vous Troisiéme,
Qui nous faites couvrir de cette honte extrême.
ACTE TROISIEME.
Qui moi ? qui par mon art & mes suspensions,
Mes exclamations sur exclamations,
Mes dits, mes contredits, mes départs, mes rentrées,
Ay vû de mes transports les ames pénetrées.
ACTE QUATRIEME.
Ah ! tout ce remplissage & toutes ces rumeurs
Estoient trop au-dessous de mes nobles clameurs !
Je vous avois tracé la route la plus belle,
Un bracelet l’avoit rendu si naturelle
Vous n’aviez qu’à la suvire, elle eût eu son effet,
Zaïre n’auroit pas commis un grand forfait ;
Le bon Sultan luy-même eût eu l’ame attendrie,
Et Lusignan ne fut pas mort de maladie.
ACTE CINQUIEME.
Ah ! quelle est votre erreur ? Ne vous en flatez pas ;
Le Soudan de son rôle étoit déja si las,
Que dès le troisiéme Acte, au milieu de la lice,
Les mains luy demangeoient de se faire justice ;
Mais, sur un Vous Pleurez, ne l’ayant pas voulu,
Sur un billet en l’air enfin il l’a fallu,
Et voilà le grand coup de la Peripetie.
ACTE PREMIER.
Et moy, J’avois si-bien engagé la partie.
ACTE CINQ au Premier.
Oüy, c’est Vous…
ACTE PREMIER à l’Acte Cinq.
Ah ! c’est Vous !
ACTE DEUXIEME au Quatrieme Acte.
Ah ! c’est Vous !
ACTE QUATRIEME au Troisieme.
Ah ! c’est Vous !
THALIE aux Cinq Actes.
Allez, Vous n’avez rien à vous reprocher tous.
MELPOMENE.
O rage ! ô desespoir ! ô Sœur, mon ennemie,
Ne m’a-t-on aplaudy que pour cette infamie ?
Et n’aurai-je charmé Nobles & Roturiers,
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?
Pleurés, pleurés mes yeux, fondés en Cataractes ?
Et noyés dans vos pleurs mes malheureux cinq Actes.
THALIE.
O le beau desespoir ! ô les nobles clameurs !
Voila certainement d’héroïques vapeurs !
Mais marchés ; & gardés de faire résistance.
Ils s’en vont tous en pleurant Comiquement.
THALIE à Dominique.
Pour vous, qui demandiés tantôt mon assistance,
Vous pouvés au Parterre aller presentement
Donner pour nouveauté le present Jugement ;
Et, pour que le succès à notre espoir réponde,
Luy dire qu’Apollon pretend qu’ils nous seconde.
On prélude.
SCENE HUITIÉME
& derniere.
Avec les Danseurs.
Qu’entends-je ? D’où part cette Simphonie ?
C’est Arlequin, sans doute, qui vient vous donner une fête.
Oüi, divine Muse ; Terpsicore nous a conté ce qui vient d’arriver, & elle s’est mise à la tête de nos Danseurs pour venir avec nous vous faire compliment.
DIVERTISSEMENT.
TERPSICORE amene les Danseurs & Danseuses.
LE CHANTEUR.
Triomphés, divine Thalie,
Que de vos jeux badins notre Scene remplie
Ait à son tour les honneurs du succès !
Que Melpomene & ses accès
Nous tiennent lieu de parodie !
Que le grand nombre enfin vienne abjurer l’excès
Des aplaudissemens qu’au Theatre François
Il a donnés à la Folie.
Triomphés, divine Thalie
Que de vos jeux badins notre Scene remplie
Ait à son tour les honneurs du succès.
On danse.
TERPSICORE danse seule.
THALIE chante.
Que vos pas joints à mes jeux
Réjoüissent notre Scene,
Le public en sera mieux
De n’y plus voir Melpomene.
TERPSICORE, & THALIE,
dansent.
VAUDEVILLE.
LE CHANTEUR.
Jadis on voyoit en France,
Des Ouvrages excellens,
À présent les faux brillants,
Sont reçeus par préférence :
Quoy ? le Public aujourd’huy
N’est-il plus semblable à luy ?
IDEM.
Bon Sens, Moralle, Justesse,
Jadis étoient en crédit,
À présent on n’aplaudit,
Qu’à la verve qui les blesse.
Quoy ? le Public aujourd’huy
N’est-il plus semblable à luy ?
THALIE.
Non, sur son premier suffrage,
On auroit tort de compter,
On le voit se rétracter,
Si-tôt qu’il a lû l’Ouvrage,
Et le Public aujourd’huy
Est toûjours semblable à luy.
APPROBATION.
J’AY lû par ordre de Monseigneur le Garde des Sceaux Arlequin au Parnasse, ou la Folie de Melpomene, Comédie pour le Theatre Italien, & n’y ay rien trouvé qui puisse en empêcher l’impression. Fait à Paris le 12 Decembre 1732. Gallyot.
PRIVILEGE DU ROY.
LOUIS, par la grace de Dieu, Roy de France et de Navarre : À nos amez & feaux Conseillers les Gens tenans nos Cours de Parlement, Maîtres des Requestes ordinaires de Notre Hôtel, Grand Conseil, Prevoît de Paris, Baillifs, Senechaux, leurs Lieutenants Civils & autres nos Justiciers qu’il appartiendra, Salut ; Notre bien amé le Sieur *** Nous ayant fait supplier de lui accorder Nos Lettres de Persmission pour l’impression d’un Manuscrit qui a pour titre Arlequin au Parnasse, ou la folie de Melpomene, offrant pour cet effet de le faire imprimer en bon Papier & beaux Caracteres, suivant la feuille imprimée attachée pour modele sous le Contrescel des Présentes, Nous luy avons permis & permettons par ces Présentes de faire imprimer ledit Ouvrage cy-dessus spécifié, conjointement ou separément, & autant de fois que bon luy semblera, & de le faire vendre & debiter par tout Notre Royaume pendant le temps de trois années consecutives, à compter du jour de la datte desdites Présentes ; Faisons défenses à tous Libraires Imprimeurs & autres Personnes de quelque qualité & condition qu’elles soient d’en introduire d’impression étrangere dans aucun lieu de Notre obéissance : À la charge que ces Présentes seront enregistrées tout au long sur le Registre de la Communauté des Libraires & Imprimeurs de Paris, dans trois mois de la datte d’icelles ; Que l’impression dudit Ouvrage sera faite dans Notre Royaume & non ailleurs : Et que l’Impétrant se conformera en tout aux Reglemens de la Librairie, & notament à celuy du dixiéme Avril mil sept cent vingt-cinq ; Et qu’avant que de l’exposer en vente, le Manuscrit ou Imprimé qui aura servy de Copie à l’impression dudit Livre, sera remis dans le même estat, où l’Approbation y aura esté donnée, ès mains de Notre très-cher & féal Chevalier, Garde des Sceaux de France, le Sieur Chauvelin ; Et qu’il en sera ensuite remis deux Exemplaires dans Notre Bibliotheque Publique, un dans celle de Notre Château du Louvre, & un dans celle de Notre très-cher & féal Chevalier, Garde des Sceaux de France, le Sieur Chauvelin ; Le tout à peine de nullité des Présentes : Du contenu desquelles Vous mandons & enjoignons de faire jouir l’Exposant ou ses ayans cause pleinement & paisiblement, sans souffrir qu’il leur soit fait aucun trouble ou empêchement : Voulons qu’à la Copie desdites Présentes qui sera imprimée tout au long au commencement ou à la fin dudit Ouvrage, foy soit ajoutée comme à l’Original : Commandons au premier Notre Huissier ou Sergent, de faire pour l’exécution d’Icelles tous Actes requis & nécessaires, sans demander autre permission ; Et nonobstant Clameur de Haro, Chartre Normande, & Lettres à ce contraires : Car, tel est notre plaisir. Donné à Paris le trente-uniéme jour du mois de Janvier, l’an de grace mil sept cent trente-trois ; Et de Notre Regne le dix-huitiéme.
Par le Roy en son Conseil,
Registré sur le Registre viii de la Chambre Royale & Syndicale de la Librairie & Imprimerie de Paris, Nº. 492. fol. 471, conformément au Reglement de 1723 ; Qui fait défenses art. iv. à toutes Personnes de quelque qualité qu’elles soient, autres que les Libraires & Imprimeurs, de vendre, debiter & faire afficher aucuns Livres pour les vendre en leurs noms, soit qu’ils s’en disent les Auteurs, ou autrement ; Et à la charge de fournir les Exemplaires prescrits par l’art. cviii du même Reglement. À Paris le premier Fevrier 1733.