Armance/Chapitre II

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Calmann Lévy (p. 18-26).


II


Melancholy mark’d him for her own, whose ambitions heart overrates the happiness he cannot enjoy.
Marlow.


Le lendemain, dès huit heures du matin, il se fit un grand changement dans la maison de madame de Malivert. Toutes les sonnettes se trouvèrent tout à coup en mouvement. Bientôt le vieux marquis se fit annoncer chez sa femme qui était encore au lit ; lui-même ne s’était pas donné le temps de s’habiller. Il vint l’embrasser les larmes aux yeux : Ma chère amie, lui dit-il, nous verrons nos petits-enfants avant que de mourir, et le bon vieillard pleurait à chaudes larmes. Dieu sait, ajouta-t-il, que ce n’est pas l’idée de cesser d’être un gueux qui me met en cet état… La loi d’indemnité est certaine et vous aurez deux millions. À ce moment Octave, que le marquis avait fait appeler, fit demander la permission d’entrer ; son père se leva pour aller se jeter dans ses bras. Octave vit des larmes et peut-être se méprit sur leur cause ; car une rougeur presque imperceptible parut sur ses joues si pâles. « Ouvrez les rideaux tout à fait ; grand jour ! dit sa mère avec vivacité. Approche-toi, regarde-moi », ajouta-t-elle du même ton, et, sans répondre à son mari, elle examinait la rougeur imperceptible qui était venue se placer sur le haut des joues d’Octave. Elle savait, par ses conversations avec les médecins, que la couleur rouge cernée sur les joues est un signe des maladies de poitrine ; elle tremblait pour la santé de son fils, et ne songeait plus aux deux millions d’indemnité.

Quand madame de Malivert fut rassurée, oui, mon fils, dit enfin le marquis, un peu impatienté de tout ce tracas, je viens d’obtenir la certitude que la loi d’indemnité sera proposée, et nous avons 319 voix sûres sur 420. Ta mère a perdu un bien que j’estime à plus de six millions, et quels que soient les sacrifices que la crainte des jacobins impose à la justice du roi, nous pouvons compter largement sur deux millions. Ainsi je ne suis plus un gueux, c’est-à-dire tu n’es plus un gueux, ta fortune va se trouver de nouveau en rapport avec ta naissance, et je puis maintenant te chercher et non plus te mendier une épouse. — Mais, mon cher ami, dit madame de Malivert, prenez garde que votre empressement à croire ces grandes nouvelles ne vous expose aux petites remarques de notre parente madame la duchesse d’Ancre et de sa société. Elle jouit réellement, elle, de tous ces millions que vous nous promettez ; n’allez pas vendre la peau de l’ours. — Il y a déjà vingt-cinq minutes, dit le vieux marquis en tirant sa montre, que je suis sûr, mais ce qu’on appelle sûr, que la loi d’indemnité passera.

Il fallait bien que le marquis eût raison, car le soir lorsque l’impassible Octave parut chez madame de Bonnivet, il trouva une nuance d’empressement dans l’accueil qu’il reçut de tout le monde. Il y eut aussi une nuance de hauteur dans sa manière de répondre à cet intérêt subit ; au moins la vieille duchesse d’Ancre en fit-elle la remarque. L’impression d’Octave fut tout à la fois de déplaisance et de mépris. Il se voyait mieux accueilli, à cause de l’espérance de deux millions, dans la société de Paris et du monde où il était reçu avec le plus d’intimité. Cette âme ardente, aussi juste et presque aussi sévère envers les autres que pour elle-même, finit par tirer une profonde impression de mélancolie de cette triste vérité. Ce n’est pas que la hauteur d’Octave s’abaissât jusqu’à en vouloir aux êtres que le hasard avait réunis dans ce salon ; il avait pitié de son sort et de celui de tous les hommes. Je suis donc si peu aimé, se dit-il, que deux millions changent tous les sentiments qu’on avait pour moi ; au lieu de chercher à mériter d’être aimé, j’aurais dû chercher à m’enrichir par quelque commerce. En faisant ces tristes réflexions, Octave se trouvait placé sur un divan, vis-à-vis une petite chaise qu’occupait Armance de Zohiloff, sa cousine, et par hasard ses yeux s’arrêtèrent sur elle. Il remarqua qu’elle ne lui avait pas adressé la parole de toute la soirée. Armance était une nièce assez pauvre de mesdames de Bonnivet et de Malivert, à peu près de l’âge d’Octave, et comme ces deux êtres n’avaient que de l’indifférence l’un pour l’autre, ils se parlaient avec toute franchise. Depuis trois quarts d’heure le cœur d’Octave était abreuvé d’amertume, il fut saisi de cette idée : Armance ne me fait pas de compliment, elle seule ici est étrangère à ce redoublement d’intérêt que je dois à de l’argent, elle seule ici a quelque noblesse d’âme. Et ce fut pour lui une consolation que de regarder Armance. Voilà donc un être estimable, se dit-il, et comme la soirée s’avançait, il vit avec un plaisir égal au chagrin qui d’abord avait inondé son cœur qu’elle continuait à ne point lui parler.

Une seule fois, comme un provincial, membre de la Chambre des députés, faisait à Octave un compliment gauche sur les deux millions qu’il allait lui voter (ce furent les mots de cet homme), Octave surprit un regard d’Armance qui arrivait jusqu’à lui. L’expression de ce regard était impossible à méconnaître ; du moins la raison d’Octave, plus sévère qu’on ne peut se l’imaginer, en décida ainsi ; ce regard était destiné à l’observer, et ce qui lui fit un plaisir sensible, ce regard s’attendait à être obligé de mépriser. Le député qui se préparait à voter des millions fut la victime d’Octave ; le mépris du jeune vicomte fut trop évident même pour un provincial. Voilà comme ils sont tous, dit le député du département d*** au commandeur de Soubirane qu’il joignit un instant après. Ah ! messieurs de la noblesse de cour, si nous pouvions nous voter nos indemnités sans passer les vôtres, vous n’en tâteriez, morbleu, qu’après nous avoir donné des garanties. Nous ne voulons plus, comme autrefois, vous voir colonels à vingt-trois ans et nous capitaines à quarante. Sur les 319 députés pensant bien, nous sommes 212 de cette noblesse de province sacrifiée jadis… Le commandeur, très-flatté de se voir adresser une telle plainte, se mit à justifier les gens de qualité. Cette conversation, que l’importance de M. de Soubirane appelait politique, dura toute la soirée, et malgré le vent de nord le plus perçant, elle s’établit dans l’embrasure d’une croisée, position de rigueur pour parler politique.

Le commandeur ne la quitta qu’une minute, en suppliant le député de l’excuser et de l’attendre. — Il faut que je demande à mon neveu ce qu’il a fait de ma voiture, et il vint dire à l’oreille d’Octave : Parlez, on remarque votre silence ; ce n’est point par de la hauteur que cette nouvelle fortune doit marquer chez vous. Songez que ces deux millions sont une restitution et rien de plus. Où en seriez-vous donc si le roi vous avait fait cordon bleu ? Et le commandeur regagna l’embrasure de sa fenêtre en courant comme un jeune homme, et répétant à demi-haut : Ah ! les chevaux à onze heures et demie.

Octave parla, et s’il n’atteignit pas à l’aisance et à l’enjouement qui font les succès parfaits, sa beauté remarquable et le sérieux profond de ses manières donnèrent aux yeux de bien des femmes un prix singulier aux mots qu’il leur adressait. Ses idées étaient vives, claires, et de celles qui grandissent à mesure qu’on les regarde. Il est vrai que la simplicité pleine de noblesse avec laquelle il s’énonçait lui faisait perdre l’effet de quelques traits piquants ; on ne s’en étonnait qu’une seconde après. La hauteur de son caractère ne lui permit jamais de dire d’un ton marqué ce qui lui semblait joli. C’était un de ces esprits que leur fierté met dans la position d’une jeune femme qui arrive sans rouge dans un salon où l’usage du rouge est général ; pendant quelques instants sa pâleur la fait paraître triste. Si Octave eut des succès, c’est que le mouvement d’esprit et l’excitation qui lui manquaient souvent étaient suppléés ce soir-là par le sentiment de l’ironie la plus amère.

Cette apparence de méchanceté engagea les femmes d’un certain âge à lui pardonner la simplicité de ses manières, et les sots auxquels il fit peur se hâtèrent de l’applaudir. Octave, exprimant finement tout le mépris dont il était dévoré, trouvait dans la société le seul bonheur qu’elle pût lui donner, lorsque la duchesse d’Ancre s’approcha du divan sur lequel il était assis, et dit, non à lui, mais pour lui, et à voix très basse, à madame de la Ronze son amie intime : Voyez cette petite sotte d’Armance, ne s’avise-t-elle pas d’être jalouse de la fortune qui tombe des nues à M. de Malivert ? Dieu ! que l’envie sied mal à une femme ! L’amie devina la duchesse et saisit le regard fixe d’Octave qui, tout en ayant l’air de ne voir que la figure vénérable de M. l’évêque de *** qui lui parlait en cet instant, avait tout entendu. En moins de trois minutes, le silence de mademoiselle Zohiloff se trouva expliqué, et elle convaincue, dans l’esprit d’Octave, de tous les sentiments bas dont on venait de l’accuser. Grand Dieu, se dit-il, il n’y a donc plus d’exception à la bassesse de sentiments de toute cette société ! Et sous quel prétexte m’imaginerais-je que les autres sociétés sont différentes de celle-ci ? Si l’on ose afficher une telle adoration pour l’argent dans l’un des salons les mieux composés de France, et où chacun ne peut ouvrir l’histoire sans retrouver un héros de son nom, que sera-ce parmi de malheureux marchands millionnaires aujourd’hui, mais dont hier encore le père portait la balle ? Dieu ! que les hommes sont vils !

Octave s’enfuit du salon de madame de Bonnivet ; le monde lui faisait horreur. Il laissa la voiture de famille à son oncle le commandeur et revint à pied chez lui. Il pleuvait à verse ; la pluie lui faisait plaisir. Bientôt il ne s’aperçut plus de l’espèce de tempête qui inondait Paris en cet instant. La seule ressource contre cet avilissement général, pensait-il, serait de trouver une belle âme, non encore avilie par la prétendue sagesse des duchesses d’Ancre, de s’y attacher pour jamais, de ne voir qu’elle, de vivre avec elle et uniquement pour elle et pour son bonheur. Je l’aimerais avec passion… Je l’aimerais ! moi, malheureux !… En ce moment, une voiture, qui débouchait au galop de la rue de Poitiers dans la rue de Bourbon, faillit écraser Octave. La roue de derrière serra fortement sa poitrine et déchira son gilet : il resta immobile ; la vue de la mort lui avait rafraîchi le sang.

Dieu ! que n’ai-je été anéanti ! dit-il en regardant le ciel. Et la pluie qui tombait par torrents ne lui fit point baisser la tête ; cette pluie froide lui faisait du bien. Ce ne fut qu’au bout de quelques minutes qu’il se remit à marcher. Il monta chez lui en courant, changea d’habits, et demanda si sa mère était visible. Comme elle ne l’attendait pas, elle s’était couchée de bonne heure. Seul avec lui-même, tout lui devint importun, même le sombre Alfieri, dont il essaya de lire une tragédie. Il se promena longtemps dans sa chambre si vaste et si basse. Pourquoi ne pas en finir ? se dit-il enfin ; pourquoi cette obstination à lutter contre le destin qui m’accable ? J’ai beau faire les plans de conduite les plus raisonnables en apparence, ma vie n’est qu’une suite de malheurs et de sensations amères. Ce mois-ci ne vaut pas mieux que le mois passé ; cette année-ci ne vaut pas mieux que l’autre année. D’où vient cette obstination à vivre ? Manquerais-je de fermeté ? Qu’est-ce que la mort ? se dit-il en ouvrant la caisse de ses pistolets et les considérant. Bien peu de chose en vérité ; il faut être fou pour s’en passer. Ma mère, ma pauvre mère se meurt de la poitrine ; encore un peu de temps, et je devrai la suivre. Je puis aussi partir avant elle si la vie est pour moi une douleur trop amère. Si une telle permission pouvait se demander, elle me l’accorderait… Le commandeur, mon père lui-même, ils ne m’aiment pas ; ils aiment le nom que je porte ; ils chérissent en moi un prétexte d’ambition. C’est un bien petit devoir qui m’attache à eux… Ce mot devoir fut comme un coup de foudre pour Octave. Un petit devoir ! s’écria-t-il en s’arrêtant, un devoir de peu d’importance !… Est-il de peu d’importance, si c’est le seul qui me reste ? Si je ne surmonte pas les difficultés que le hasard me présente dans ma position actuelle, de quel droit osé-je me croire si sûr de vaincre toutes celles qui pourront s’offrir par la suite ? Quoi ! j’ai l’orgueil de me croire supérieur à tous les dangers, à toutes les sortes de maux qui peuvent attaquer un homme, et cependant je prie la douleur qui se présente de prendre une nouvelle forme, de choisir une figure qui puisse me convenir, c’est-à-dire de se diminuer de moitié. Quelle petitesse ! et je me croyais si ferme ! je n’étais qu’un présomptueux.

Avoir ce nouvel aperçu et se faire le serment de surmonter la douleur de vivre ne fut qu’un instant. Bientôt le dégoût qu’Octave éprouvait pour toutes choses fut moins violent ; et il se parut à lui-même un être moins misérable. Cette âme, affaissée et désorganisée en quelque sorte par l’absence si longue de tout bonheur, reprit un peu de vie et de courage avec l’estime pour elle-même. Des idées d’un autre genre se présentèrent à Octave. Le plafond si écrasé de sa chambre lui déplaisait mortellement ; il envia le magnifique salon de l’hôtel de Bonnivet. « Il a au moins vingt pieds de haut, se dit-il ; comme j’y respirerais à l’aise ! Ah ! s’écria-t-il avec la surprise gaie d’un enfant, voilà un emploi pour ces millions. J’aurai un salon magnifique comme celui de l’hôtel de Bonnivet ; et moi seul j’y entrerai. Tous les mois, à peine, oui, le 1er du mois, un domestique pour épousseter, mais sous mes yeux ; qu’il n’aille pas chercher à deviner mes pensées par le choix de mes livres, et surprendre ce que j’écris pour guider mon âme dans ses moments de folie… J’en porterai toujours la clé à ma chaîne de montre, une petite clé d’acier imperceptible, plus petite que celle d’un portefeuille. J’y ferai placer trois glaces de sept pieds de haut chacune. J’ai toujours aimé cet ornement sombre et magnifique. Quelle est la dimension des plus grandes glaces que l’on fabrique à Saint-Gobain ? » Et l’homme qui pendant trois quarts d’heure venait de songer à terminer sa vie, à l’instant même montait sur une chaise pour chercher dans sa bibliothèque le tarif des glaces de Saint-Gobain. Il passa une heure à écrire le devis de la dépense de son salon. Il sentait qu’il faisait l’enfant ; mais n’en écrivait qu’avec plus de rapidité et de sérieux. Cette besogne terminée et l’addition vérifiée, qui portait à 57,350 fr. la dépense de la salle à établir en élevant le toit de sa chambre à coucher, — si ce n’est pas là vendre la peau de l’ours, se dit Octave en riant, jamais on n’eut ce ridicule… Eh bien ! je suis malheureux ! reprit-il en se promenant à grands pas ; oui, je suis malheureux ; mais je serai plus fort que mon malheur. — Je me mesurerai avec lui, et je serai plus grand. Brutus sacrifia ses enfants ; c’était la difficulté qui se présentait à lui ; moi, je vivrai. — Il écrivit sur un petit mémento caché dans le secret de son bureau : 14 décembre 182.. Agréable effet de deux m. — Redoublement d’amitié. — Envie chez Ar. — Finir. — Je serai plus grand que lui. — Glaces de Saint-Gobain.

Cette amère réflexion était notée en caractères grecs. Ensuite il déchiffra sur son piano tout un acte de Don Juan, et les accords si sombres de Mozart lui rendirent la paix de l’âme.