Armand Durand ou la promesse accomplie/15

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Traduction par J. A. Genand.
Plinguet & Laplante (p. 227-242).

XV


On ne peut pas convenir que notre héros était aussi studieux et aussi capable qu’avant son malencontreux mariage : il ne l’était certainement pas. Qui pourrait dire les rêves brillants qu’il avait caressés pour s’encourager lui-même au travail ? Tout cela s’était changé en une simple lutte pour le pain quotidien, sans une lueur d’espérance pour l’avenir, sans un rayon de joie pour le présent. Plus d’une fois M. Lahaise était inopinément entré dans le bureau et avait trouvé son clerc plongé dans une sombre rêverie, tandis que sur son pupître des liasses de documents qu’on y avait mises pour être assorties ou copiées étaient encore intactes. Cependant l’avocat avait entendu parler des déboires domestiques d’Armand, et cela l’avait rendu indulgent à son égard, sachant que les rares aptitudes du jeune homme lui permettraient de suppléer plus tard au temps qu’il perdait actuellement.

Le long et ennuyeux hiver, avec ses jours courts et ses longues veillées, s’écoula lentement et tristement pour Durand : pas une seule fête sociale, pas une seule petite réunion paisible au coin du feu pour en égayer la monotonie. Dans le cercle domestique les choses allèrent de mal en pis au lieu de s’améliorer : la manie de gronder de madame Martel et la maussade humeur de Délima ne firent qu’augmenter en proportion de l’invincible patience de leur victime qui, cependant, en dépit de tout, tint fermement la résolution qu’il avait prise de ne pas demander d’argent a ses parents ou à ses amis.

Il est certain, toutefois, que l’on ne peut trop bander un arc, ni remplir un vase outre mesure. Madame Martel était destinée à apprendre cela à ses dépens.

Après un dîner qu’Armand venait de prendre à la hâte, comme il se préparait à partir pour le bureau, Délima l’informa d’un air boudeur qu’elle avait un grand besoin d’argent. Il tira aussitôt de sa poche sa bourse maigrement remplie et la lui donna.

— Délima, c’est tout ce que j’aurai d’ici au mois prochain, dit-il, mais je le donne de bon cœur.

La jeune femme prit la bourse, l’ouvrit et en versa le peu qu’elle contenait sur la table.

— Cela ne peut servir à rien ! dit-elle dédaigneusement.

— Mais de quoi as-tu plus spécialement besoin dans le moment ?

— D’abord un capot neuf pour toi : celui que tu portes actuellement est affreusement usé…

— Oh ! est-ce tout ? interrompit-il. Dieu merci, le mien me passera bien l’hiver !

— Eh ! bien, si ton capot peut faire pour l’hiver, ma vieille pelleterie ne fera pas : elle est tout-à-fait disgracieuse à côté de mon manteau neuf.

— Oui, c’est vrai, intervint madame Martel. C’est encore plus laid pour une nouvelle mariée.

— J’en suis bien fâché, mais je crains que tu sois obligée de la porter tout cet hiver.

— Ah ! ça, non, elle ne le fera pas, M. Durand, interrompit la terrible femme. Pourquoi avez-vous pris une épouse si vous ne pouvez pas l’habiller décemment ?

— Vous oubliez, madame, que vous m’y avez forcé malgré moi, répliqua Durand qui était en ce moment dans une disposition d’esprit très-irritée.

— Oui, je puis témoigner que c’est vrai, ajouta M. Martel solto voce… Absolument comme on a fait pour moi-même !

Sa femme se tourna brusquement vers lui les yeux étincelants de colère, mais il avait prudemment battu en retraite.

— Tout cela ne répond pas à ma demande, reprit la jeune femme.

— J’y ai déjà répondu ; je n’ai pas plus d’argent à te donner pour le présent.

— Mais vous en auriez beaucoup si votre orgueil vous permettait de vous adresser à quelques-uns de vos parents qui sont si riches ; plutôt que de faire cela, vous préférez vivre du charité.

Les joues d’Armand devinrent écarlates.

— Comment cela, madame Martel ? dit-il ; est-ce que je ne vous paie pas régulièrement la somme que vous avez vous même fixée pour la pension de ma femme et la mienne ?

— Bah ! une somme qui ne paie seulement pas la moitié des dépenses ! C’est pourquoi si vous n’écrivez pas, j’écrirai moi-même et je dirai à votre tante Françoise à votre frère Paul et peut-être aussi à la fière dame de vos anciennes amours, mademoiselle de Beauvoir, oui je leur dirai comme votre malheureuse femme est pauvre et misérable.

— Vous feriez mieux de vous en abstenir, madame Martel ! répliqua Armand avec un regard inaccoutumé qui aurait dû avertir cette matrone rusée qu’elle allait trop loin.

Elle n’en fit pas de cas, et s’approchant plus près de lui et le regardant d’un air de défi, elle répéta :

— Mais je vais le faire. Je ne permettrai pas que moi ou les miens connaissent le besoin lorsque le griffonnage d’une plume peut amener l’abondance. Un pauvre gueux plein d’orgueil ne nous en imposera pas, ou, si nous avons à nous conformer à ses volontés, du moins le monde le saura.

Armand, cédant tout-à-coup à un de ces accès de colère qui s’emparaient de lui de temps en temps malgré la douceur de son caractère, se retourna du côté de celle qui le poussait ainsi à bout, et, la saisissant par l’épaule, il la lança dans la porte ouverte avec une force qui l’envoya culbuter parmi les pots de géranium qui tombèrent avec elle pêle-mêle.

— Maintenant, Délima, tu vas de suite empaqueter tes effets et te préparer à laisser cette maison dans une heure.

— Mais elle ne s’en ira pas avec vous, monstre ! cria madame Martel en se relevant de parmi les débris de pots cassés, de plantes et de terre. Vous la tueriez comme vous venez presque de me tuer.

— Tu m’entends, Délima ? dit notre héros avec un calme sévère.

— Non, je n’irai pas avec toi, sanglota la jeune femme.

— Comme tu voudras, répliqua-t-il avec indifférence.

Et en laissant la chambre pour se rendre dans la sienne, il ajouta :

— Je n’ai pas l’intention d’insister sur mes droits.

Il se mit aussitôt en frais d’empaqueter ses effets, ce qui, pour lui, était une affaire bien simple : elle consistait à jeter dans des coffres ses hardes, ses livres, ses brosses, dans l’ordre qu’ils lui tombaient sous la main. Au bout d’une demi-heure il avait terminé sa tâche. Il se rappela alors qu’au commencement de la dernière orageuse entrevue il avait donné sa bourse à Délima. Qu’allait-il faire ? Heureusement qu’il possédait quelques piastres qu’ils avait mises de côté pour payer un compte de livres de lois récemment achetés, et sachant que le libraire l’attendrait, il résolut de s’en servir pour les besoins du moment.

Il regarda à sa montre : trois quarts d’heure s’étaient déjà écoulés. Comme il avait dit à sa femme qu’il attendrait une heure, il résolut de ne partir qu’à l’expiration de ce temps. Si elle préférait l’accompagner, il serait satisfait ; si elle se décidait à rester, il ne dirait pas un mot pour l’en dissuader. Il regarda encore à sa montre : quatre, trois, deux minutes ; enfin l’heure était écoulée. Il prenait donc son chapeau, lorsque la porte s’ouvrit lentement et sa femme entra, la figure ronge et les larmes aux yeux.

— Viens-tu avec moi, Délima ? lui dit-il.

— Oui !

— Alors habille-toi vitement, car nous n’avons pas de temps à perdre. Je vais aller chercher une carriole.

— Où irons nous ? soupira-t elle, complètement subjuguée en s’affaissant sur une chaise.

— Ne sois donc pas inquiète. Nous pouvons aisément trouver une bonne pension pour le prix que nous payons ici. J’ai en vue une maison paisible et respectable ; je vais de suite essayer d’y prendre des arrangements et je reviendrai te chercher. Pendant ce temps-là tu pourras faire ta malle.

En sortant il ne vit point madame Martel, mais il rencontra le bonhomme qui avait reçu instruction de guetter Armand et d’essayer, si c’était possible, de l’amener à des sentiments plus doux.

— Quoi ! qu’est-ce que ceci, Armand ? Vraîment, vous ne pensez pas à nous laisser ?

— Oui, M. Martel, et je regrette sensiblement que ce soit dans d’aussi désagréables circonstances.

— Prenez, Armand, quelque temps pour vous décider : ne partez pas immédiatement.

— Rien au monde me ferait rester seulement une nuit de plus.

— Allons, allons ! qu’est-ce que veulent dire, plus ou moins, quelques mots un peu vifs ? Ma femme est déjà désolée de ce qui s’est passé et consent à faire la paix si vous le voulez bien.

— Je n’ai pas d’objection à cette dernière proposition, car je suis extrêmement fâché de la violence que j’ai déployée pendant la dispute ; mais ma résolution est irrévocablement prise : nous partons.

— Et je n’en suis pas non plus surpris, dit Martel en passant traitreusement à l’ennemi. Vous avez beaucoup souffert, et maintenant que vous avez secoué vos chaînes, je ne m’étonne pas que vous n’ayez plus le désir de les reprendre. Vous avez terriblement épouvanté la bonne femme ; mais comme, heureusement, vous ne lui avez pas fait de mal, je ne vous en veux pas. Elle dit qu’elle pensait que vous aviez le cœur d’une souris, mais elle trouve maintenant que vous avez celui d’un lion.

— Je décline le compliment si c’en est un qu’on me fait ; je me sens honteux d’avoir montré ces exploits de cœur de lion… Mais le temps presse, il faut que je parte. Cependant, avant de vous laisser, je dois vous remercier, M. Martel, bien sincèrement et de tout mon cœur, pour toutes les bontés que vous m’avez témoignées durant le temps que j’ai passé sous votre toit.

André toussa.

— Que le bon Dieu vous bénisse, Armand, répondit-il avec une émotion visible dans la voix. Depuis le commencement jusqu’à la fin, vous avez agi comme un vrai gentilhomme. J’espère que la petite Délima se montrera digne de vous !

En moins d’une heure Durand revint chercher sa femme qui, tout éplorée, embarqua dans le sleigh sans proférer une seule parole, car elle avait déjà fait ses adieux à la famille.

Arrivés à leur nouvelle résidence, laquelle paraissait rangée et confortable, Armand procéda à prendre possession de leur petit mais propre appartement en dépaquetant et en pendant ses hardes, en mettant ses livres et ses papiers à leurs places respectives. Pendant ce temps-là, Délima était-assise sur un coffre, inconsolable, éclatant de temps en temps en de nouveaux sanglots.

Lorsqu’on sonna la cloche pour le thé, elle refusa avec indignation de prendre de ce rafraîchissement, en sorte qu’Armand descendit seul. Le repas était certainement une amélioration sur ceux très-mesquins qu’on lui avait servis dans ces derniers temps, et il fit l’agréable réflexion que dorénavant il pourrait les prendre en paix sans avoir à essuyer un feu roulant de reproches et de récriminations. Il n’y avait que quatre autres pensionnaires : deux vieilles filles qui étaient sœurs, unies dans leur toilette et affectées dans leur parler, et un couple tranquille d’un certain âge avec lequel, cependant, l’hôtesse babillarde et souriante tenait une conversation assez vive. Lorsqu’Armand retourna à sa chambre il la trouva en quelque sorte triste, le feu s’était éteint. À force de pleurer Délima s’était endormie dans un fauteuil, et comme les rayons de la bougie frappaient en plein sa pâle figure sur laquelle on voyait les traces des larmes, son cœur s’attendrit en dépit des constantes provocations qu’il avait reçues d’elle. Elle paraissait si jeune, si fragile, et maintenant elle dépendait entièrement de lui !

Il fit du feu, chercha l’hôtesse pour lui demander si elle aurait la bonté de faire monter une tasse de thé à madame Durand qui était malade, ce à quoi on consentit volontiers ; puis il monta réveiller sa femme. Après qu’on lui eût apporté la tasse de thé, elle la refusa de nouveau et recommença ses pleurs entremêlés d’accès de chagrin sur son triste sort et sa malheureuse condition.

Après avoir essayé infructueusement de la consoler, voyant qu’elle redoublait ses lamentations, il lui dit d’un air grave :

— Puisque tu te trouves si misérable, je ne vois, Délima, qu’un seul parti à prendre : tu vas retourner chez madame Martel, car selon les apparences, il n’y a que là que tu puisses être heureuse. Je donnerai tant que je pourrai pour ton entretien et j’augmenterai la somme aussitôt que j’en serai capable. Il est trop tard ce soir, mais tu pourras partir demain matin.

— Je ne ferai rien de la sorte, interrompit vivement la jeune femme, quoique je pense que tu en serais bien content : tu trouverais peut-être que c’est un bon débarras.

Piquée au vif par cette pensée, elle se leva brusquement et commença à arranger sa toilette en désordre et à placer les quelques effets qu’elle avait apportés avec elle, madame Martel lui ayant promis que le reste serait prêt quand elle l’enverrait chercher.

Lorsqu’Armand revint du bureau, le lendemain, il fut agréablement surpris de trouver sa chère moitié assise dans le salon avec sa couture et causant avec une des pensionnaires. Il fut de plus très-content d’apprendre de sa bouche qu’elle se trouvait plus heureuse et mieux que chez madame Martel.

Maintenant, si Armand eût eu un caractère plus déterminé, s’il eût été capable de poursuivre par une certaine fermeté dans ses manières et ses résolutions la victoire domestique qu’il venait de remporter, tout aurait pu aller passablement bien ; mais, malheureusement, tel ne fut pas le cas. Madame Martel venait fréquemment, quelque temps après, à leur nouvelle résidence ; Délima passait une grande partie du temps à lui remettre ses visites, et Armand n’intervint nullement. Des conséquences morales de ces relations furent très-perceptibles dans le caractère de sa jeune femme qui devint plus indépendant et plus exigeant. Elle paraissait croire que le seul but de la vie était de s’habiller avec le plus de soin et avec autant d’extravagance que possible.

De son côté, Armand poursuivait avec persévérance ses obligations de bureau, quoique parfois il ne pouvait se défendre d’un sentiment de triste découragement. Depuis qu’il avait reçu la lettre de Paul lui offrant de l’argent, il n’avait pas eu d’autres relations avec lui. Au jour de l’an il reçut un petit billet de sa tante Ratelle, contenant un présent de cinquante louis. On ne lui parlait pas de sa femme dans cette missive, et on ne lui exprimait aucun désir de faire sa connaissance. Madame Ratelle avait, malheureusement, reçu d’une bonne autorité une connaissance exacte de son caractère et avait appris de cette manière que l’acquisition qu’avait faite son infortuné neveu en était une pitoyable, sans valeur et sans mérite.

Délima cajola si bien son mari qu’elle obtint bientôt les cinquante louis, et au lieu de les employer, du moins en partie, à payer quelques dettes que le jeune ménage avait contractées, elle s’acheta une garniture neuve de pelleterie et un costume dont l’élégance rivalisait avec les toilettes de mademoiselle de Beauvoir elle-même. Madame Martel ne fut pas oubliée dans cet inégal partage des étrennes de la tante Ratelle : elle eut pour sa part un joli manteau neuf.

Au bout de quelques mois la jeune femme qui, dans le principe, avait été si enchantée de la vie de pension, en fut entièrement dégoûtée. Les pensionnaires étaient si peu complaisants pour elle, la bourgeoise si grossière et désagréable qu’elle n’osait seulement pas lui demander un verre d’eau entre les repas, elle-même était si fatiguée de toujours manger, s’asseoir et de vivre sous la constante surveillance d’étrangers, qu’elle en était venue à la conclusion qu’elle aimerait mieux mourir de faim dans un petit logement à elle, — ne fût-ce qu’un grenier — plutôt que de rester dans cette situation.

Comme de raison, madame Martel était au fond de tout ce murmure et ce mécontentement. Ce rusé brandon de discorde trouvait que dans ses visites à la jeune femme elle n’avait pas assez de liberté et n’était pas reçue comme elle l’aurait aimé. Impossible de se passer le luxe d’une délicieuse tasse de thé et d’une de ces longues veillées terminées par un souper chaud. En un mot, il valait autant que Délima fût à Saint-Laurent pour le profit et le plaisir que sa compagnie lui rapportait. Aiguillonnée par des conseils si intéressés, la jeune madame Durand se rendit bientôt désagréable et haïssable aux autres pensionnaires ; son affectation et ses airs de supériorité servirent de risée. Tous les soirs, lorsque notre héros arrivait du bureau, elle avait un nouveau grief à conter, une nouvelle histoire de dureté et d’oppression à lui communiquer ; si bien, qu’insensiblement, il finit par redouter son arrivée à la maison de pension autant qu’autrefois au domicile de madame Martel. De temps à autre elle changeait son histoire et insistait sur le bonheur qu’ils goûteraient dans un chez-soi, quelque humble qu’il fût, sur l’économie et l’habileté qu’elle déploierait dans la direction de son ménage. Le tableau était engageant, et Armand se surprit souvent à se demander comment il pourrait le réaliser et si son orgueil et son indépendance lui permettraient jamais de solliciter de la tante Ratelle de l’aide pour mettre son projet en pratique.

Le sort vint à son secours et arrangea l’affaire en lui ménageant une rencontre avec sa tante Françoise qui était venue à la ville pour la première fois depuis la mort de son frère Paul Durand. Armand ayant sa jeune femme à son bras se rencontra face à face avec elle au moment où elle sortait d’un de ces magasins sombres et bas, comme alors il en existait encore quelques-uns à Montréal. Le jeune homme qui se rappelait toutes ses bontés pour lui, était charmé de la rencontre et il démontrait clairement par ses manières et ses paroles tout le plaisir qu’il en éprouvait. La froideur que madame Ratelle avait d’abord montrée se fondit bientôt sous le charme enchanteur de son accueil affectionné et sous les pressantes sollicitations du jeune couple de vouloir bien les suivre et partager l’hospitalité de leur pension. Elle refusa en les remerciant ; mais comme compensation à son refus, elle les invita à aller prendre le dîner avec elle à l’hôtel paisible et respectable où elle était descendue.

L’invitation fut de suite acceptée, et tout se passa d’une manière satisfaisante. Inutile d’ajouter que madame Ratelle vit avec infiniment de déplaisir les coûteuses fourrures et l’élégant manteau qui accoutraient la femme d’un pauvre étudiant en Droit, mais Délima paraissait si jeune, était si belle et se rendait si charmante, — pour atteindre ce but elle avait repris les manières entraînantes qui la caractérisaient avant son mariage — que la tante Françoise sentit se dissiper promptement les préjugés qu’elle avait conçus contre elle. Avec une naïveté que la vieille dame sut apprécier, la nièce parla de l’ardent désir qui l’animait d’avoir une demeure à elle, n’oubliant, pas en même temps de faire valoir les rêves brillants qu’elle faisait sur la perfection avec laquelle elle tiendrait le ménage.

— Mais, observa sèchement la tante Ratelle en répondant à cette rapsodie, je ne puis pas me représenter une dame aussi richement habillée que vous l’êtes se débattant parmi les pots et les chaudrons, et confectionnant les cornichons et les confitures. Vous seriez bien mieux dans un salon !

— Ah ! tante Françoise, reprit Délima en adoptant de suite le titre avec lequel Armand parlait à sa tante, je m’habille si richement parce que je n’ai pas autre chose à faire. Combien ce serait différent si j’avais un petit logement à moi : je pourrais alors m’occuper d’autres choses que de parures et de toilettes.

Madame Ratelle n’ajouta rien, et lorsque les jeunes gens partirent elle demanda à son neveu de revenir le soir afin d’avoir une conversation avec lui.

Comme de raison, il se rendit volontiers à cette invitation, et la nuit était passablement avancée lorsque se termina leur entrevue. Ils avaient eu beaucoup à se dire, mais le jeune homme s’était montré dans le cours de cette longue conversation d’une étonnante discrétion au sujet de ses embarras domestiques aussi bien que de toutes les machinations qu’on avait mises en œuvre pour le faire marier.

En lui donnant des nouvelles d’Alonville elle lui dit que Paul demeurait toujours dans la maison paternelle, mais était devenu extraordinairement sombre et taciturne, et que sa prospérité en agriculture avait considérablement diminué. Il ne paraissait pas penser au mariage, quoique, s’il en eût eu quelque disposition, il aurait pu choisir parmi les plus jolies filles de la paroisse. Il n’avait jamais fait allusion à Armand, non plus qu’aux événements qui étaient survenus à la mort de leur père, quoique cela lui donnât à penser, à elle, que son esprit en était plus absorbé et que c’était probablement pour cette raison qu’il cherchait des consolations dans les stimulants, avec une fréquence qui la remplissait d’inquiétude et d’appréhensions.

Madame Ratelle lui parla ensuite de ses propres affaires et lui demanda s’il désirait aussi vivement que sa femme d’avoir un logement à eux. La pensée des plaintes ennuyeuses et des incessantes tirades que Délima lui faisait subir tous les soirs, lui fit répondre dans l’affirmative. La tante Françoise accueillit évidemment sa réponse avec faveur, car en elle-même elle craignait que la vie indolente que menait la jeune mariée pourrait lui communiquer des idées d’oisiveté et de dépenses qui la rendraient plus tard incapable de prendre la conduite d’un ménage.

La conclusion de tout ceci fut qu’Armand serait immédiatement mis en possession du legs que son père avait laissé à sa tante. Une partie de ce legs, sagement placée, rapporterait un intérêt raisonnable, tandis qu’on en déduirait une somme suffisante pour monter une maison, quoique sur la plus petite échelle possible.

— J’espère, mon neveu, que notre décision a été très-prudente, dit gravement la tante Ratelle au moment où ils se séparèrent. On pourrait peut-être dire qu’il aurait été plus sage de laisser les affaires telles qu’elles étaient, mais tu es à présent un homme marié à qui l’on peut certainement confier la direction de ses propres affaires. Dans tous les cas, deux qualités te sont éminemment nécessaires : l’économie et la fermeté ; aies soin que ni l’une ni l’autre ne te manquent.