Armistice à Bordeaux

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Éditions du Rocher.

Jean GIRAUDOUX
Jean GIRAUDOUX





Ils vont le signer. Dans une heure les délégués français vont le signer. Il va falloir une signature bien nette. Il ne faut pas qu’au-dessous de l’acte qui du plus libre pays de ce monde va faire le plus esclave, il y ait des signatures illisibles. C’est là que serait l’esclavage. Ou même des croix… Ils sont résolus à signer nettement, mais ils se demandent ce qui arrivera si soudain ils oublient leur nom, ou ne savent plus écrire… Ils pensent à Foch, à Clemenceau… Pourvu qu’ils ne signent pas Foch, Clemenceau… Angoisse vaine… On les a choisis à cause d’une lucidité qui ne leur permet pas en ce moment d’oublier un seul nom de l’histoire et du sol français, de Saint-Louis à Berthelot, de Rennes à Wissembourg… Leur mémoire est pleine de leur propre nom, du nom de leur père, de leur grand-père, du nom de leurs fils : ils vont signer.

Dans une heure l’armistice sera signé… Désormais le miracle même sera inutile. S’il s’ouvre dans une heure une, entre Allemagne et France, un fossé large de cent lieues d’eau bouillante, avec des geysers aimantés qui attirent bombardiers et chasseurs, ce sera trop tard. Si le fusil modèle 1876 modifié 89 se change au bras de nos soldats en mitraillette, les ponts de bateaux tirés par des chevaux fourbus en tapis volants, si nos pièces d’avion éparses aux quatre coins du pays décident enfin de désobéir aux firmes, de s’assembler d’elles-mêmes au milieu des airs, si toutes ces vierges fondues avec les canons de Sébastopol ou de Wagram se muent à nouveau en canons, si c’est dans cinquante-cinq minutes, ce sera trop tard. L’engagement des saints, des saintes, des archanges est forclos lui aussi. Rayons le miracle de nos espoirs, comme nous en avons rayé peu à peu, dans leur ordre de préséance, la force, la justice, le génie. Du recrutement refoule congédiée la cohorte des engagés du matin, jeunes gens et jeunes filles, qui croyaient être, qui étaient tout cela… Rayée Jeanne d’Arc… Trop tard aussi pour les fléaux de Dieu… Rayée la peste !

Dans trois-quarts d’heure la guerre sera retirée des mains des Français. C’est dommage. Il manquera toujours une espèce d’honneur à la guerre dans laquelle la France n’est pas partie. Désormais la vigie française dans ses hunes veillera pour son propre compte ; la sentinelle française, au pont ou à la poudrière, si elle regarde devant soi ce sera uniquement pour n’avoir pas à regarder derrière. Derrière, des femmes filles de vainqueurs pleurent, des enfants petits-fils de vainqueurs questionnent sur ces uniformes verts dans des camions, des camelots crient le dernier journal, le dernier d’un âge, la dernière heure… Autant regarder devant soi, dans le vide, et sans voir. La vue est alors pleinement satisfaite. Alors on voit exactement ce que tout Français en ce moment veut voir. Et si la nuit vient c’est plus parfait encore !… Que tout ce qui a été l’œil, l’oreille, le toucher de notre nation devienne soudain aveugle et sourd et insensible, c’est l’habitude à prendre. C’est provisoirement le remède. Des projecteurs sans faisceau, des lunettes obturées, des tambours de repérage en marbre, voilà ce qui doit désormais alerter et assurer sa marche. Le rayonnement, l’écho, le frisson, elle peut en faire son deuil, un de ses deuils. Voilà pourquoi soudain à chacun de nous elle s’agrippe. Ce que j’ai au bras, qui me tire, est une patrie aveugle et sourde, qui me suit en tâtonnant, et tous semblent être comme moi dans la rue, atteints chacun par un tout petit coup d’hémiplégie, absorbés, marchant d’un pas qui n’est point le leur, d’un pas de couple, occupés à diriger à leur bras dans la bousculade une patrie aveugle et sourde. Ils lui évitent du moins ainsi les petits accidents : ici un arrêt, ma patrie, c’est le passage clouté. Elle attend, si sage… Ici un grand pas… : c’est la Gironde : elle enjambe, elle se laisse emmener là où on ne l’emmenait amais. À la pharmacie, prendre de l’aspirine… à la poste jeter les messages les plus urgents qu’on ait jamais jetés, pour celui, pour celle qu’on reconnaît siens dans cette seconde fulgurante, messages d’ailleurs qui n’arriveront jamais, ou quand la lueur sera éteinte… Ici, on peut s’asseoir, ma patrie : c’est la boutique où se vendent les manteaux de pluie. Pourquoi ce sursaut ? Ces messieurs en jaquette qui t’accueillent en riant, ces jeunes filles joyeuses, ces premiers communiants rayonnants, ce joueur de tennis délirant de joie, ne t’en inquiète pas… Ce sont les mannequins… Tout ce qui reste du bonheur en France, c’est cette crèche grandeur nature que sera désormais chaque grand magasin. Plus de manteaux de pluie ? Tant mieux. Les mannequins sont vraiment trop lents à comprendre ! Il pleut justement, sortons vite… Il nous reste encore des droits. J’ai le droit d’être mouillé quand il pleut. J’ai le droit d’enlever même mon chapeau quand il pleut… Je l’aurai éternellement.

Ici, c’est la terrasse du café. Reposons-nous… Pour moi, ce sera de l’eau pure… Devant nous quelle ronde ! autour de la place, tous ceux qui dans Paris formaient le chœur des figurants du bonheur, du bien-être, du bon sens, de la folie, figurent la défaite, Tous ceux qui réclamaient un billet aux premières et qu’on appelait les hirondelles, réclament leur billet de défaite. Tous ceux et celles qu’on a vus pour la dernière fois au concert, — quand il y avait encore Berlioz au monde, — au Salon, quand il y avait Vuillard, — il est mort justement hier, paraît-il, — au pesage, aux Tuileries, au Louvre, quand il y avait des chevaux, des chiens, des épées de Charlemagne et des reliquaires de la reine Blanche, — ils défilent, hâtifs sans hâte, alignés sans souche, connue s’ils étaient plantés sur un trottoir roulant, le trottoir roulant de la vie, comme s’ils étaient des morts, nous faisant de la tête sans s’arrêter ce signe que nous ont fait des morts… Mais le Styx n’est pas libre. Le Massilia ne passe pas le Styx… Ils reviennent… Un rire ! Tous sursautent, comme des morts près desquels on rit, et se retournent… C’est un marin du Sirocco… Ils respirent… Ils repartent… C’est vraiment un peu amer, l’eau pure !… Qu’est-ce que ce sera pour toi, ma patrie ? Où en es-tu ? Où en sommes-nous ? Comme m’a demandé de loin une de ces mortes sans attendre ma réponse, car son chien, son seul moteur, la tirait… Où en est aujourd’hui la France ?… Ah ! je voulais pourtant éviter de prononcer ce mot en cette journée… Cela est sorti malgré moi !


Consolons-nous. Et profitons-en pour dire le mot patrie, et le mot joie, et le mot sérénité, et le mot audace, et le mot intransigeance. Je suis trop jeune encore pour qu’un jour ne fût pas venu où j’aurais eu à les dire. Maintenant du moins, c’est fait. Où en es-tu ? Où en sommes-nous ? Que dira-t-on d’aujourd’hui dans l’histoire ? Dans celle de la France, — voyez comme je prononce bien, — si nous survivons ? Dans celle du monde si nous succombons ? Quelle est cette défaite ? Que fait cette nation de combat qui d’un coup, dans un coup d’amnésie, ne comprend plus la guerre ? Que font ces signataires en signant ? Quelle est l’énigme posée au monde par la dérobade du peuple qui ne se dérobe pas. Son salut ? L’univers, lui, voyait ailleurs ce salut. Il eût aimé qu’elle se sauvât par l’anéantissement… à cause de la haute idée qu’il avait d’elle, à cause aussi de cette certitude que lui serait capable, la France disparue, de la recréer par ses hommages, sa foi, par une étreinte avec le siècle souffrant et héroïque si puissante qu’une France en fût née, bébé nouveau… Toute une France qui résistait et succombait, à Lausanne, à Boston, à Bogota, surgissait depuis le 10 mai autour de la France qui cédait et vivait. Pour celle-là, la meilleure façon de conserver au monde ses villes, ses cathédrales, c’était de les laisser détruire ; promener l’incendie sur Paris et

Paris survivait ; la seule recette pour garder intact dans ses fonctions ce peuple français, c’était qu’il s’anéantit jusqu’au dernier homme. Il n’y avait qu’à suivre une habitude, on avait commencé voilà vingt-six ans… Cela avait si bien marché… Les cimetières étaient si beaux !… Plus de pays, plus d’habitants, et la France était sauvée ! Et en effet, si l’on croit que l’idée de la France est la France, peut-être que l’univers avait raison. Et si la France est un symbole, quelle vigueur, quelle nacre en effet lui aurait valu cette mort : la Grèce n’avait qu’à bien se tenir après ces Thermopyles totales ! Jamais anéantissement n’eût donné à une nation pareille hégémonie dans le passé ! Pour la France morte, on eût illuminé la mort. Toutes les nations mortes devenaient ses vassales. Elle régnait sur la Chaldée, sur Byzance, sur Rome, sur l’Empire d’Alexandre. Mais c’était tout… Mais croire que nous aurions pu subsister en tout état de cause sans visage et sans race, croire que l’univers, par le respect de son serment ou par le besoin qu’il en aurait, pourrait secréter, susciter lui-même une France vivante, quelle erreur !… On peut renaître du mépris par la pitié. Sans compter qu’ils sont nombreux les peuples et les hommes auxquels suffit pleinement le passé de la France. Le dernier essai du monde pour secréter la France, on l’a vu : il avait soudoyé pour l’aider nos chefs mêmes. Ce que nous payons aujourd’hui ce n’est pas autre chose que cette renonciation de la France à se créer chaque jour, et seule. C’est qu’au lieu de conduire France comme une vivante qui a faim, qui a soif, qui dort, qui veille, qui se trompe toujours, qui a toujours raison, qui s’indigne toujours, qui est toujours sereine, ses maîtres ont accepté qu’on lui substitue son symbole. Ils l’ont habillée et promenée en vierge noire. Ils l’ont surchargée de devoirs, de symboles avec des habitudes de symbole, l’automatisme, l’hypocrisie, avec des nourritures de symbole, la génuflexion, la phrase. Elle n’a plus été muette ou bavarde, elle a parlé par banderoles. Elle n’a plus eu ses volontés, ses faiblesses. Remontée comme un robot, elle délitait guindée et conséquente dans les consignes du monde et dans les siens ; elle était sa parodie, sa négation. Toute la vieillesse des âges avait chu en trente ans sur ce décalogue qu’aucun Dieu ne dictait plus… La Liberté ? On resserrait un peu l’écrou des esclaves, et l’on saluait… Et la liberté n’était plus ce doux esclavage au climat, aux préjugés, au talent : c’était l’esclavage. La Fraternité ? À soi-même ennemi, l’on saluait, et la fraternité n’était plus ce voyage frémissant, cette concurrence discutante, cette haine des frères de convention, c’était la haine… Le récitant d’ailleurs pouvait ânonner, se tromper sur les mots, l’auditeur n’y prenait pas garde : l’Égoïsme, et l’on saluait… Le Pétrole, et l’on saluait… C’était le crime, cette vie de vieille idole donnée au pays de la réalité… au pays où l’âme humaine avait été centrée à son vrai modèle, le langage humain branché sur ses vraies ondes… Je pense, donc je suis, donc je parle… et l’on saluait… Je suis la robe, je suis la reliure, et l’on saluait… C’est pour cela qu’elle peut encore rester la même. Parce que sa tâche en ce monde est la même. Parce qu’il n’est pas de pays du réel, à part elle-même, parce que, dans le dosage des autres, le pourcentage ne sera jamais à ce point infaillible entre le simple et le pittoresque, la raison et l’extravagance, l’inspiré et l’humain. Sa carnation, son souffle ne lui venaient d’aucun miracle, mais de ces réalités qui ont fait les saints, l’assiduité à la vie, l’amour de l’achevé, la joie du cri, et le style. Elle gagnait par le mérite. Elle perdait par le démérite humain. Quelle folie donc de croire, si ce jour de démérite devenait un jour de mort, que la France réelle puisse être recréée par un monde au sommet de sa divagation, et où les hommes ont ravi aux divinités leurs jeux : la fatalité et ses inconséquences. De la France engloutie, de ses villes évanouies, de sa race morte, toutes les couronnes, tous les poumons d’acier, tous les agenouillements ne pourraient faire surgir qu’un prisme ou sa statue, alors que la vie va nous être assurée par cette réalité a son comble : la défaite et l’humiliation.

Voilà pourquoi je t’aime, jeune voisin à cette terrasse. Parce que ce rayon de soleil qui illumine ton visage, au lieu d’y découvrir la défaite, y vient illuminer l’orgueil. Parce que, dans le spectacle de cette foule qui piétine la honte avec autant de conscience qu’un raisin sacré, tes yeux savourent cette victoire du réel, — tiens, voilà le mot victoire lui aussi prononcé ! — sur deux décades d’apparences. Parce que tu te lèves comme pour recevoir un message, à la vue de cet étalon et de cette jument en laisse qui se cabre devant nous. Qu’ils sont vrais et réels, et purs ! On dirait qu’on débarque l’Arche !… Parce que au passage de ces étrangers méprisants, je sens monter en toi la vraie faim, celle des injures, la vraie soif, celle du fiel. Parce que tu les suis des yeux en sifflotant et que tu te dis : « Oui, c’est par la que nous nous vengerons du blâme et du déshonneur, par l’irritation où nous pousserons un jour l’univers à voir que nous, qui avons fui, nous personnifions à nouveau l’audace, que nous, qui avons renié, nous personnifions à nouveau la foi et que de cette horrible fadeur dans nos bouches et nos têtes, nous ferons à nouveau le sel du monde. » Parce que ce n’est pas toi enfin qui battra ta coulpe dans cette catastrophe comme moi d’ailleurs. Cet aveu de fautes qu’on nous réclame, je ne sais pourquoi, de toutes parts, ce désaveu de notre vie, comme moi, comme tous nos égaux, tu le refuses. C’est maintenant au contraire me je vois lumineusement que moi je n’ai pas péché, que je ne suis pour rien dans ce désastre. Moi, j’ai aimé ma maison, mes arbres, mes livres, mes frontières, comme ils devaient l’être. J’ai caressé les Français à leurs âmes sensibles. Je les ai sondés à leurs points douloureux. Toi non plus, on le voit, tu n’as pas péché. Tu as joué enfant dans les carrières et les buissons, pris des nids, volé des pommes, sans pécher, comme moi. Tu as chéri ton bon professeur, tu as tendu des ficelles à l’entrée de l’étude pour faire choir le mauvais, sans pécher, comme moi. Tu as été de Cannes à Toulon, de Quimper à Draguignan, par des descentes qui t’amenaient aux aisselles et au ventre de la France, par des montées qui t’amenaient au point d’où un autre qu’un Français se fût détaché d’elle, ou à ces grands plateaux sur lesquels elle est étale, sur lesquels notre cœur se sent étale, en suivant ta convoitise bonne ou trompeuse, ta distraction juste ou injuste, sans pécher comme moi. Tu as menti, travaillé, aimé, péché par omission, péché par désir, péché par dégoût, comme tous les humains que Dieu suit et pardonne… sans pécher. Ils sont des millions comme nous sur lesquels le repentir ne peut prendre, l’espoir s’avive. Aussi, c’est le seul reproche que je te fais, ne compte pas trop sur la défaite. Pas plus que sur le repentir, ne compte sur l’oubli, qui seul rend la force. Vainqueur ou vaincu en sont au même point s’ils ne savent oublier. Évidemment c’est le suprême avantage d’être vaincu. Le vaincu peut tout oser, tout penser, tout voir. Il est au-dessus de la joie, du respect, du chagrin. Évidemment, quand j’étais vainqueur, voilà vingt-deux ans, j’ai frémi parfois de rage à l’idée de cette pureté qui m’échappait et dont les vaincus ruisselaient. J’ai envié leurs mains ouvertes, leur face vide, et leur départ du souci quotidien et éternel. J’ai envié leur congé de la vertu, de l’obéissance, de la beauté, seules vraies vacances. J’étais obligé pour jouir de ma victoire de m’isoler de mes camarades vainqueurs, de me laver d’eux, de l’offrir comme un bijou humain et minuscule à des paysages ignorés, à des nuits de tempête. Je fus très malade ; alors j’étais satisfait, j’étais un vainqueur qui allait mourir… Et il est vrai aussi que notre histoire est écrite autant avec les défaites qu’avec les victoires. Faire de notre patrie et de nos villes, des vierges, c’est leur enlever leur honneur, notre honneur n’est pas de laurier ni de sycomore, il est d’avoir été roulés, châtiés, étrillés, ou pour nos vices ou pour nos vertus, mais de n’avoir jamais confondu, même quand il était pour nous, le jugement des sabres avec le jugement dernier. Et il est vrai que tout s’est passé comme si nos chefs, voyant dans la défaite le sauvetage, avec leur adresse et leur sûreté de grands, l’avaient annoncée, préparée, rendue présente. On ne peut expliquer que par là cette faculté, cette confiance : ils voulaient que la France redevint une, grave, efficace, pour elle et pour le monde, ils refusaient les usines de tanks, ils refusaient de payer l’Amérique, d’appeler le Rhin, le Rhin, ils voulaient la défaite… Et en multipliant cette défaite nationale pour toutes nos défaites particulières, par nos mensonges d’un jour, nos égoïsmes d’un mois, nos désespoirs d’une seconde, nous touchions en effet au but… Mais Dieu seul a le droit de rendre par l’absurde leurs vertus et leurs sens aux nations et aux hommes. Et c’est ce que je te propose dès ce jour d’armistice, dans cet armistice d’été où tu peux leur offrir au lieu de chrysanthèmes, l’herbe fraîche et les cerises, de voir dans les milliers d’entre nous qu’a tués cette guerre, dans les dizaines qui vont mourir, car il y a encore dix minutes, — et ils ne protesteront pas, car eux seuls ne s’avouent pas des vaincus, — les vainqueurs du seul combat qui finalement comptera, celui que nous nous sommes livré à nous-mêmes.

Voilà pourquoi il ne peut s’agir de plaintes, ni d’un espoir minime. La France prend tout sur soi de ce mois atroce et pour l’année qui vient passe la main aux Français. Il ne s’agit de refaire ni une vieille nation égoïste, pédante et omnipotente, ni un pays discret et secret, évidemment, demain matin j’aurai à changer mon testament. J’avais un grand héritage à laisser à mon fils ; un pays qui était l’un des plus beaux et des plus commodes d’Europe ; des villes aux quatre coins du monde, des terres dans toutes les mers, le plus beau bateau, le plus beau château, une patrie luisante de gloire, d’avenir réalisé, de passé présent. Qui avait la surface du royaume, qui était à la taille de l’homme pour la chasse, la pensée d’homme, le pèlerinage. Rien, quand l’homme y touchait, n’y devenait essence, carbone, tungstène, elle avait, la plus petite mine d’or et le plus aride puits de pétrole de l’univers ; tout y devenait aisance, sève et suc, talent… Ce soir, avant de m’endormir — car ce soir aussi on se couche, on éteint, on s’endort, — il va falloir mettre des clauses. À l’Est un dur mortier qui va mordre sur mes grés et mes schistes, à mon orient, on va ovaliser sur une dure roue la première fange de la neige et de l’aube. Je tâcherai de garder le bateau, mais des montagnes vont couler à pic sur lesquelles j’ai encore mon havresac et mes traces. Je tâcherai de garder au moins un de mes noirs, un de mes jaunes, un de mes rouges, mais sur un radeau immobile accolé à la France même, mes frères vont dériver et disparaître. L’héritage de mon fis est écorché, morcelé… Cependant pas une ambition que je ne puisse lui laisser intacte. Pas une demande de mon bonheur que je ne puisse léguer à sa souffrance… Je lui lègue, dans cette meurtrissure, le soin d’écarter du monde l’ennui de vivre. Je lui lègue, dans ce trouble, la clarté même. Je lui lègue, dans cette hémiplégie, l’agilité. Dans l’autre guerre, un jour d’attaque, aux Dardanelles, nous nous passions de main en main vers l’arrière, des trésors grecs qui s’éboulaient de nos tranchées. Je lui passe la journée où il pourra être Français vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je lui passe la nuit pour qu’il soit Français, quand l’Angelus l’éveille, quand la lune l’éveille, quand la France endormie erre sur les chemins et les haies, et l’éveille. Je lui passe le chagrin, pour qu’il oublie la France, et la retrouve. Je lui passe l’indignation contre ses aînés, ses chefs, pour qu’il devienne un aîné, un chef. Je lui lègue le Lundi matin, d’où le Français embrasse la tâche de la semaine, flâne une heure, voit soudain la couleur de son velours, le motif de sa symphonie, le plan de sa cathédrale, l’écart de son sillon, et fonce. Je lui lègue ce sarcophage debout, dans le Cher, à la Celle-Bruère, dans lequel enfant, je me cachais debout, et qui marque toujours le centre de la France, par un miracle, qu’elle soit ou non mutilée. Je lui lègue le Jeudi soir, où la balance du travail français commence à pencher doucement vers des forêts ou des ruisseaux, où l’écrivain sent son corps lui revenir, l’ouvrier son esprit. Je lui lègue une guerre perdue, une gloire entachée, mais de quoi rougirait-il ? J’ai toute qualité pour lui léguer aussi, douaires inaliénables, et je les tiens moi-même de Français qui ont été vaincus, qui ont douté, qui ont failli, dans cette faiblesse la justice immanente, dans ce désarroi la croisade. De quoi se plaindrait-il ? Je lui lègue une patrie évanouie qui ne s’animera que de son souffle…

Voilà, la radio l’annonce, ils ont signé… L’un d’eux, parce que c’est son nom sans doute, a signé Noël… Quel nom vais-je me choisir, pour signer moi aussi, dans le calendrier de la naissance ou du combat ? La foule écoute, s’arrête, pour la première fois s’arrête, car cette ronde sans fin sur cette place était encore la fuite, le mime de la fuite. Ils s’arrêtent ceux qui continuaient ici à pied leur étrange voyage, ce vieillard, venu de Lisieux dans une brouette, ce bossu, venu de Vincennes sur un cheval de trot, ces bonnes sœurs, venues d’Amiens sur un corbillard… Pour la première fois l’exode s’arrête… Pour la première fois, inconsciemment, chaque Français se desserre des autres, reprend à leur flot son corps et sa pensée, son espace. On ne tient plus sur la chaussée, mais ce n’est pas que la France encore s’amasse, c’est qu’elle se dilate… Chacun voit que c’est moins la peur de l’invasion qui l’avait mené là, qu’une abdication de chaque Français en faveur d’un autre Français, de chaque province en faveur d’une autre province, qu’un désir de se plonger, pour parer au désastre, dans plus Français que soi… Parce que la Picardie se vidait dans le Parisis qui se vidait dans la Beauce qui se vidait dans le Rouergue, chacun croyait que le secret était de faire pénétrer chaque Français dans un autre jusqu’à ce qu’il n’en restât qu’un seul, inaccessible, invincible, par lequel tous seraient sauvés. Et ils n’avaient pas tout à fait tort. Celui-là existe, chacun le connaît. Celui-là déjà s’ouvrait la poitrine. Mais puisqu’ils ont signé, c’est inutile. Et déjà sous nos yeux mêmes, ces groupes qui se décrochent, ces adieux qui se font, c’est le Lillois qui sort du Tourangeau, l’Ardennais du Gascon, pour le premier pas vers l’ancien travail et vers l’ancien foyer, vers ce colza ou vers ce sorbier, moins fidèles ou plus forts, qui eux, ont refusé de se plonger dans le tamaris et dans l’if… Et ce voisin dans lequel j’allais me fondre, le voilà lui aussi qui se lève de sa table, qui me quitte, qui part… Partons donc, nous aussi… Partons seuls, car cette patrie aveugle et sourde que chacun avait à son côté, il la cherche, je la cherche en vain. Elle s’est évanouie de nos cœurs, elle a disparu de nos bras, nous ne la verrons plus… À moins que ce ne soit là-bas, sur le parvis du théâtre, ces deux grandes filles dont les yeux ardents ne perdent aucun détail des dix mille visages tournés pour la première fois depuis Mai vers la lumière du Nord, et dont les oreilles perçoivent en orgue et en tonnerre chaque syllabe de l’hymne que récitent mes lèvres immobiles.


21 juin 1940.