Arsène Lupin (pièce de théâtre)/Acte II

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L’Illustration théâtrale (p. 14-22).

Leblanc - Arsène Lupin, nouvelles aventures d'après les romans, 1909 (page 18 crop).jpg
Scène V — Sonia : « Oui, j’ai là mon argent, mon mouchoir… »

ACTE II

Un grand salon dévasté dans un hôtel ancien. À gauche, premier plan, une porte par laquelle entreront les gens qui viennent du dehors ; au fond, à gauche, en pan coupé, grande baie vitrée donnant sur un autre salon dévasté Au milieu de la pièce, une échelle double qui a servi aux cambrioleurs. Au fond, face au public, une fenêtre grande ouverte dont les volets sont brisés. L’un des volets est à moitié arraché et pend. Sur le rebord de la fenêtre, les montants supérieurs d’une échelle apparaissent. Un guéridon enjambe la fenêtre. La fenêtre donne sur les jardins de l’hôtel et sur une maison en construction. Au fond, à droite, en pan coupé, une grande cheminée en bois sculpté que masque un écran de tapisserie et des chaises renversées. À droite, deux portes : l’une au deuxième plan, condamnée, et devant laquelle est posé le coffre-fort : l’autre porte praticable, au premier plan. Aux murs, à gauche et à droite, galerie de tableaux, mais avec des vides. Dans chaque vide le nom d’Arsène Lupin est inscrit à la craie bleue.


Scène I

LE COMMISSAIRE, LE DUC, LE JUGE, LE SERRURIER

La scène est vide.

Le Commissaire, entrant vivement. — Oui, vous avez raison, monsieur le duc, c’est dans cette pièce que les cambrioleurs ont le mieux travaillé.

Le Duc. — Ce n’est pas étonnant, monsieur le commissaire, c’est ici que M. Gournay-Martin avait réuni ses plus précieuses collections. Puis il y avait aux portes des tapisseries flamandes du quinzième siècle, des merveilles, une composition charmante, de vieilles teintes fondues et colorées à la fois.

Le Commissaire, respectueux et empressé. — On voit que vous les aimez, monsieur le duc.

Le Duc. — Fichtre… d’autant plus que je les considérais déjà comme à moi. C’était le cadeau de noces personnel que m’offrait mon beau-père.

Le Commissaire. — Nous les retrouverons : soyez persuadé qu’un jour ou l’autre… Oh ! je vous en prie, monsieur le duc, ne touchez à rien. Il est nécessaire que le juge d’instruction se rende compte par lui-même… Le moindre objet dérangé peut le dérouter.

Le Duc, remonte au fond. — Vous avez raison. Ce qui m’inquiète, c’est la disparition de Victoire, la femme de charge.

Le Commissaire. — Moi aussi.

Le Duc, tirant sa montre. — Neuf heures et demie. Le juge d’instruction ne peut plus tarder.

Le Commissaire. — Non, il sera ici dans quelques minutes. Dès votre arrivée au commissariat, j’ai envoyé un exprès au parquet, avec un rapport sommaire, la lettre d’Arsène Lupin ou du soi-disant tel, l’escroquerie des automobiles, bref le résumé de vos déclarations et de vos premières découvertes. À l’heure qu’il est, le juge d’instruction en sait presque autant que nous. Évidemment, j’ai téléphoné aussi à la préfecture de police.

Le Duc. — Et à la Sûreté ?

Le Commissaire, souriant. — La Sûreté est un des services de la Préfecture.

Le Duc. — Ah ! je ne savais pas… Vous ne voyez pas d’inconvénients à ce que de mon côté je téléphone à Guerchard ?

Le Commissaire. — L’inspecteur principal ?

Le Duc. — Oui, mon futur beau-père m’en avait prié. (Cherchant dans l’annuaire.) Guerchard… Guerchard…

Le Commissaire. — 673-45.

Le Duc. — Merci. (Téléphonant.) Allô, 673-45. Alors, vous né croyez pas que Lupin soit l’auteur du vol ?

Le Commissaire. — Non… et d’ailleurs j’espère bien que non.

Le Duc. — Pourquoi ?

Le Commissaire. — Parce que si, par malheur, c’était Lupin, je craindrais fort qu’on ne retrouve pas la piste de ce gaillard-là.

Le Duc, au téléphone. — Pas libre ? Veuillez me resonner, mademoiselle. Et qui est-ce qui vous fait croire que ce n’est pas Lupin ?

Le Commissaire. — Lupin ne laisse pas de traces et ces traces-là sont très grossières.

Le Duc. — Mais la lettre qu’a reçue hier soir mon futur beau-père ? Et ces signatures à la craie bleue ? À la craie bleue, car c’est de la craie de savon.

Le Commissaire. — Oh ! monsieur le duc, ça peut être imité. Un moyen pour dépister les soupçons. Voilà trois fois qu’on nous fait le coup.

L’Agent, entrant avec le serrurier. — C’est fini, monsieur le commissaire, nous avons ouvert toutes les portes.

Le Commissaire, au serrurier. — Et vous les avez refermées ?

Le Serrurier. — Voici les clefs.

Le Duc. — Les serrures des portes qui étaient fermées à clef vous ont-elles paru intactes ?

Le Serrurier. — À moins qu’on ait eu des clefs de rechange, je réponds qu’on n’y a pas touché.

Le Duc. — Donc il n’y a rien de fracturé !

Le Serrurier. — Rien.

Le Duc. — Bizarre ! En tout cas les cambrioleurs connaissaient la place. Ils semblent n’avoir pénétré que dans les parties de l’hôtel où ils étaient sûrs de trouver des objets de prix.

Le Commissaire, congédiant le serrurier. — Bon !

L’agent et le serrurier se retirent.

Le Duc. — Je vous demande pardon… quel est encore le numéro de Guerchard ?

Le Commissaire. — 673-45.

Le Duc, prenant l’appareil. — Merci… 673-45. Guerchard va être stupéfait quand il saura… Allô ! Je suis chez M. Guerchard ? M. Guerchard lui-même ? Le duc de Charmerace. On a cambriolé l’hôtel de mon futur beau-père. Hein ! Comment ?… Vous saviez déjà… ? Vous vous prépariez à venir ? Ah ! mais… parfait… Oui… le nom de Lupin, mais le commissaire a des doutes… Je vous en prie, n’est-ce pas ?

Il remet le récepteur.

L’Agent, annonçant. — M. le juge d’instruction va monter.

Le Commissaire. — Le juge d’instruction, c’est M. Formery.

Le Duc. — Oui, c’est un juge d’instruction remarquable, paraît-il.

Le Commissaire, étonné. — On vous a dit qu’il était remarquable ?

Le Duc. — Il ne l’est pas ?

Le Commissaire. — Si… si… Seulement, jusqu’ici, il n’a pas eu beaucoup de veine ; chacune de ses instructions s’est transformée en erreur judiciaire ; tenez, le voici.

Le juge entre très important et très affairé.

Le Commissaire, présentant. — Monsieur le duc de Charmerace.

Le Juge. — Monsieur le duc, je suis désolé, je suis tout à fait désolé. Fichtre, le volet brisé ! Ah ! ah ! (Comme s’il faisait une découverte imprévue.) On est entré et sorti par là.

Le Duc. — Oui, c’est certain.

Le Juge, regardant autour de lui. — Hein, on vous a bien dévalisé, monsieur le duc… Tst… Tst… Oui, c’est bien ce que vous m’avez écrit, commissaire. Arsène Lupin, pss… (À part, au commissaire.) Ça va recommencer alors, cette plaisanterie.

Le Commissaire. — Je crois que cette fois, monsieur le juge, plaisanterie est le mot, car c’est un cambriolage pur et simple… escalade… effraction…

Le Juge, allant vers la fenêtre puis vers le coffre-fort. — Souhaitons-le… Oui, en effet, les traces sont trop grossières. On n’a pas touché au coffre-fort, à ce que je vois.

Le Duc. — Non, heureusement. C’est là, je crois, du moins ma fiancée le croit, que mon beau-père enferme la pièce la plus précieuse de sa collection… un diadème.

Le Juge. — Son fameux diadème de la princesse de Lamballe ?

Le Duc. — En effet.

Le Juge. — Mais d’après votre rapport, commissaire, la lettre signée Lupin annonçait pourtant ce vol-là ?

Le Duc. — Formellement.

Le Commissaire. — C’est une preuve de plus, monsieur le juge, que nous n’avons pas affaire à Lupin. Ce bandit-là aurait mis sa menace à exécution.

Le Juge, au duc. — Qui donc gardait la maison ?

Le Duc. — Les deux concierges et une femme de charge.

Le Juge. — Oui, pour les deux concierges, je sais, je les ai interrogés tout à l’heure. Vous les avez trouvés ficelés et bâillonnés dans leur loge ?

Le Commissaire. — Oui, monsieur le juge, et toujours l’imitation de Lupin… bâillon jaune, corde bleue et, sur un bout de carton, cette devise : « Je prends, donc je suis. »

Le Juge, à part, au commissaire. — On va encore se payer notre tête dans les journaux. Ah ! je voudrais bien voir la femme de charge… où est-elle ?

Le Commissaire. — C’est que, monsieur le juge…

Le Juge. — Quoi ?

Le Duc — Nous ne savons pas où elle est.

Le Juge. — Comment vous ne savez pas ?

Le Duc — Non, nous ne l’avons trouvée nulle part.

Le Juge, vivement. — Mais, c’est excellent, ça, c’est excellent !… Nous tenons un complice.

Le Duc — Oh ! je ne crois pas… Tout au moins mon futur beau-père et ma fiancée avaient en elle la plus grande confiance… Hier encore, Victoire nous téléphonait au château, elle avait la garde de tous les bijoux.

Le Juge. — Eh bien, ces bijoux, ils ont été volés, cambriolés ?

Le Duc — On n’y a pas touché. On n’a cambriolé que les deux salons et cette pièce-ci.

Le Juge, au duc. — Ça, c’est très embêtant.

Le Duc. — Je ne trouve pas.

Le Juge. — Oui, enfin je me plaçais à un point de vue professionnel… On n’a pas bien cherché. Elle doit être quelque part, la femme de charge ! A-t-on regardé dans toutes les pièces ?

Le Commissaire. — Oh ! dans toutes les pièces, monsieur le juge.

Le Juge. — Diable ! Diable ! Pas de lambeaux de vêtements ? pas de traces de sang ? pas de crime ? Rien d’intéressant ?

Le Commissaire. — Rien, monsieur le juge.

Le Juge, entre ses dents. — Regrettable !… Où couchait-elle ?… Son lit est défait ?

Le Commissaire. — Elle couchait en haut, au dessus de la lingerie. Le lit est défait et il semble qu’elle n’ait pas emporté de vêtements.

Le Juge, grave. — Extraordinaire !… Cette affaire là m’a l’air compliqué.

Le Duc. — Aussi, ai-je téléphoné à Guerchard, il va venir.

Le Juge, vexé. — Oui, oh ! oui… oh ! vous avez bien fait ! M. Guerchard est un bon collaborateur… un peu énervant, un peu fantaisiste, un peu visionnaire, bref, un toqué. Mais quoi, c’est Guerchard… Seulement, comme Lupin est sa bête noire, il trouvera encore moyen de nous embêter avec cet animal-là. Vous allez voir encore mêler Lupin à tout cela.

Le Duc. — Dame ! (Regardant les signatures.) On l’y mêlerait à moins.

Le Commissaire. — Monsieur le juge, croyez-moi. C’est surtout en matière criminelle qu’il faut se défier des apparences… Oh ! non, je vous en prie, ne touchez à rien.

Le Duc, qui s’est baissé. — Oh ! ce n’est qu’un livre. (Le remettant.) Tiens !

Le Juge. — Quoi donc ?

Le Duc. — Ça n’a peut-être pas d’importance, mais c’est certainement un livre que les voleurs ont fait choir de cette table.

Le Juge. — Eh bien ?

Le Duc. — Eh bien, il y a une trace de pas sous ce livre.

Le Juge, incrédule. — Une trace de pas sur un tapis ?

Le Duc. — Oui, le plâtre se voit sur un tapis.

Le Juge, se baisse. Le commissaire reste accroupi près de lui. — Du plâtre… pour quelles raisons ?

Le Duc. — Supposez que les voleurs venaient du jardin ?

Le Juge, se relevant. — Je le suppose.

Le Duc. — Eh bien, au bout du jardin il y a une maison en construction.

Le Juge. — C’est vrai… Dites toute notre pensée, continuez.

Le Duc. — Si les cambrioleurs ont essayé d’effacer les traces de pas sur le tapis, ils ont oublié de les effacer là où se trouvaient les objets que dans leur hâte ils avaient fait tomber.

Le Juge. — Oui.

Le Duc. — Et si, en effet, les cambrioleurs sont entrés par la fenêtre, ou sortis par là… je ne serais pas étonné que… sous ce coussin…

Le Juge, vivement et reprenant la direction de l’enquête. — Vous ne seriez pas étonné de trouver une trace de pas ?

Le Duc. — Non.

Le Juge. — Vous ne seriez pas étonné, mais moi je suis sûr !

Le Duc. — Oh !

Le Juge. — J’en suis sûr. Et la preuve. (Il se baisse et soulève lentement le coussin.) Regardez… (Un silence. Il regarde le duc et d’un ton convaincu.) Vous vous êtes trompé, monsieur le duc, il n’y a rien.

Le Duc. — Enfin, il y a toujours un guéridon qui enjambe cette fenêtre.

Le Juge. — Et une échelle, monsieur ! Et cette échelle vient de la maison en construction ! Je poursuivrai l’enquête de ce côté.

L’Agent, entrant. — Monsieur le juge, ce sont les domestiques qui arrivent de Bretagne.

Le Juge. — Qu’ils attendent dans la cuisine et dans les offices. (L’agent sort. Le juge à qui le greffier a remis des papiers qu’il consulte, au duc.) Ah ! j’ai quelques petites questions à vous poser, monsieur le duc… (Les yeux sur le rapport.) J’ai vu qu’hier soir, au château, avant même l’escroquerie des automobiles, vous aviez déjà surpris un vol, tout au moins une tentative de vol… Un des escrocs avait voulu prendre un pendentif.

Le Duc. — Oui, mais le malheureux suppliait. Alors, ma foi… Je le regrette maintenant.

Le Commissaire. — Est-ce que vous ne pensez pas, monsieur le juge, que cette escroquerie ait un rapport avec le cambriolage de cette nuit ?

Le Juge, convaincu. — Oh ! du tout, aucun. (Regardant le rapport.) Vous êtes arrivé à six heures et demie… et, naturellement, personne ne vous a ouvert quand vous avez sonné à l’hôtel ?

Le Duc. — Naturellement… Aussitôt, j’ai réveillé un serrurier. J’ai été chercher le commissaire et c’est avec eux que j’ai pénétré dans la maison. Je crois avoir bien fait, n’est-ce pas ?

Le Juge, sérieux. — Vous avez agi de la façon la plus correcte. Je vous en félicite. — Eh bien, maintenant, nous n’allons pas attendre Guerchard. Nous allons interroger les concierges.


Scène II

LE JUGE, LE COMMISSAIRE, LE DUC, LA CONCIERGE, LE CONCIERGE

« Le Juge. — Entrez, ne vous troublez pas, asseyez-vous. Voyons, vous êtes remis ? (Ils s’assoient tous les deux.) Vous êtes en état de répondre ?

» Le Concierge. — Oh ! oui… On nous a un peu bousculés, mais on ne nous a pas fait de mal.

» La Concierge. — On a même pris son café au lait !

» Le Concierge. — Oh ! oui !

» Le Juge. — Allons, tant mieux… Voyons, vous dites qu’on vous a surpris pendant votre sommeil, mais que vous n’avez rien vu ni rien entendu ?

» Le Concierge. — Dame ! on n’a pas eu le temps, ça a été fait… on n’aurait pas pu dire ouf !

» Le Juge. — Vous n’avez pas entendu des bruits de pas dans le jardin ?

» Le Concierge. — Oh ! monsieur le juge, de notre loge, on n’entend rien du jardin !

» La Concierge. — Même la nuit, quand monsieur avait son chien, le cabot réveillait toute la maison, il n’y avait que nous qui dormions bien.

» Le Juge, à lui-même. — S’ils dormaient aussi bien, je me demande pourquoi on les a bâillonnés. (Aux concierges.) Voyons, vous n’avez pas entendu de bruit à la porte ?

» Le Concierge. — À la porte… ? Rien !

» Le Juge. — Alors, de toute la nuit, vous n’auriez rien entendu du tout ?

» Le Concierge. — Ah ! Si… dès que nous avons été bâillonnés, spa.

» Le Juge. — Oh ! mais c’est important, ça… Et d’où venait le bruit ?

» Le Concierge. — Eh bien, d’ici, la loge est juste au-dessous.

» Le Juge. — Quel genre de bruit ?

» Le Concierge. — Des bruits sourds, des bruits de pas et comme si on cassait des meubles.

» Le Juge. — Vous n’avez pas entendu des bruits de lutte, des cris comme si on entraînait quelqu’un ?

» Les deux Concierges, se regardant. — Non.

» Le Juge. — Vous en êtes bien sûrs ?

» Les deux Concierges. — Oui.

» Le Juge. — Hum ! Il y a combien de temps que vous êtes au service de M. Gournay-Martin ?

» Les deux Concierges. — Il y a un an.

» Le Juge. — C’est bien, je vous reverrai tout à l’heure. (Les deux concierges se lèvent à ce moment. L’agent entre et remet une liasse de papiers au juge.) Attendez !… (D’un ton plus sévère, au concierge.) Ah ! mais, mais, dites donc, je vois que vous avez été condamné deux fois…

» Le Concierge. — Monsieur le juge, mais…

» La Concierge, vivement. — Mon mari est un honnête homme, monsieur, vous n’avez qu’à demander à monsieur le duc !

» Le Juge. — Je vous en prie ! (Au concierge.) Vous avez eu une première condamnation à un jour de prison avec sursis et une deuxième condamnation où vous avez fait trois jours de prison. (Au commissaire.) Oui, regardez…

» Le Concierge. — Dame ! monsieur le juge, je ne peux pas nier, mais c’est de la prison honorable.

» Le Juge. — Comment ?

» Le Concierge. — Oui, monsieur le juge, la première fois, j’étais alors valet de chambre, c’est pour avoir crié, le premier mai : « Vive la grève ! »

» Le Juge. — Vous étiez valet de chambre chez qui ?

» Le Concierge. — Chez M. Jaurès.

» Le Juge. — Ah ! bon, et votre deuxième condamnation ?

» Le Concierge. — C’est pour avoir crié sur le seuil de Sainte-Clotilde : « Mort aux vaches ! »

» Le Juge. — Hein ! Et vous serviez alors chez M. Jaurès ?

» Le Concierge. — Non, chez M. Baudry d’Asson.

» Le Juge. — Vous n’avez pas de convictions politiques bien arrêtées.

» Le Concierge. — Si ! Je suis dévoué à mes maîtres.

» Le Juge. — C’est bien, vous pouvez vous retirer. (Ils sortent.) Ces imbéciles-là disent l’absolue vérité ou je ne m’y connais plus.

» Le Duc. — Oh ! je crois que ce sont de braves gens. »

Le Juge, au commissaire. — Sur ce, commissaire, nous allons visiter la chambre de Victoire… (Au duc.) Ce lit défait ne m’inspire qu’une médiocre confiance. « Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille. »

Le Duc. — Je vous accompagne ? Je ne suis pas indiscret ?

Le Juge. — Vous plaisantez ! Tout ceci vous touche d’assez près.

Ils sortent. La scène reste vide un moment.


Scène III

GUERCHARD, UN AGENT

L’Agent, empressé. — Je vais prévenir M. le juge de l’arrivée de monsieur Guerchard.

Guerchard. — Non, ce n’est pas la peine, ne dérangez personne pour moi… Je n’ai aucune importance.

L’Agent, protestant. — Oh !

Guerchard, inspectant des yeux. — Aucune… Pour l’instant, c’est le juge d’instruction qui est tout… Je ne suis qu’un auxiliaire.

L’Agent. — Le juge d’instruction et le commissaire visitent la chambre de la femme de charge. C’est tout là-haut, on prend l’escalier de service, on tourne par le corridor. Monsieur l’inspecteur veut-il que je l’y mène ?

Guerchard, sortant son mouchoir. — Non, je sais où c’est.

L’Agent. — Ah !

Guerchard. — Oui, (Il se mouche.) j’en viens.

L’Agent, avec admiration. — Ah ! monsieur Guerchard est plus malin à lui tout seul que tous les juges d’instruction réunis.

Guerchard, se levant. — Il ne faut pas dire ça, mon ami. Je ne puis vous empêcher de le penser, mais il ne faut pas le dire.

Il se dirige vers la fenêtre.

L’Agent, montrant l’échelle. — Monsieur l’inspecteur a remarqué. Il est possible que c’est par cette échelle que sont arrivés et repartis les cambrioleurs.

Guerchard, patiemment. — Merci, mon ami.

L’Agent. — Ils ont même laissé un guéridon sur le rebord de la fenêtre.

Guerchard, agacé, mais poli, souriant. — Oui, merci.

L’Agent. — Et on ne croit pas que ce soit Lupin. On croit que c’est un truc.

Guerchard. — Je vous remercie.

L’Agent. — Monsieur Guerchard n’a plus besoin de moi ?

Guerchard, souriant. — Non, au contraire.

Sort l’agent. Guerchard, resté seul, allume une cigarette, va vers le coffre, puis ramasse un bouton qu’il examine, tout en restant accroupi. Il se dirige jusqu’à la cheminée, jette un regard sous le paravent, se relève en souriant, comme s’il comprenait, va vers le livre, le soulève, voit des traces de plâtre, calcule la distance vers la fenêtre à l’aide de pas égaux, examine les traces de plâtre qui sont sur la fenêtre, pareilles à celles qui sont sous le livre, aperçoit la maison en construction, enjambe et disparait aux premiers mots du juge qui revient.


Scène IV

LE DUC, L’AGENT, puis GOURNAY-MARTIN, GERMAINE, puis GUERCHARD

Le Juge, toujours très important. — C’est certain, le désordre de la chambre et du lit est voulu… Nous tenons un complice. Nous aurons au moins cette bonne nouvelle à annoncer à M. Gournay-Martin. À propos, à quelle heure arrive-t-il ?

Le Duc. — Je ne sais pas, il devait prendre le train de huit heures douze.

Le Juge. — Ils arriveront toujours assez tôt.

L’Agent, entrant, solennel. — Messieurs, c’est la famille.

Gournay-Martin arrivant par la porte de gauche avec Germaine.

Gournay-Martin, d’une voix étranglée. — Misérables ! (Il va vers le petit salon.) Bandits ! (Il revient, voit le reste de la pièce.) Canailles !

Il s’effondre.

Germaine. — Papa, ne crie plus, tu es enroué !

Gournay-Martin. — Oui ! oui ! ça ne sert à rien. (criant de nouveau.) Mon mobilier Louis XIV !… tous mes tableaux… mes merveilleux tableaux !…

Le Juge. — Monsieur Gournay-Martin… je suis désolé… je suis tout à fait désolé ! (Gournay-Martin le regarde en hochant la tête. Il se présente.) Monsieur Formery, juge d’instruction.

Gournay-Martin. — C’est une tragédie, monsieur le juge, c’est une tragédie.

Le Juge. — Ne vous désolez pas. Nous les retrouverons vos chefs-d’œuvre. Et puis, quoi, ils auraient pu faire pis. Votre diadème n’a pas été enlevé.

Le Duc, près du coffre. — Non. On n’a pas touché à ce coffre-fort. Voyez… il est intact.

Gournay-Martin. — C’est ça qui m’est égal… il était vide.

Le Duc. — Vide… mais votre diadème ?…

Gournay-Martin, se retournant vers le juge, la voix sourde et terrifiée. — Ah ! mon Dieu… On me l’a pris ?

Le Duc, se rapprochant. — Mais non, mais non… puisque ce coffre-fort…

Gournay-Martin. — Mais le diadème n’a jamais été dans ce coffre-fort-là… Il était… (Bas au juge.) A-t-on cambriolé ma chambre ?

Le Juge. — Non.

Le Duc. — On n’a pénétré dans aucun des appartements du premier.

Gournay-Martin. — Ah !… Alors, je suis tranquille… le coffre-fort, dans ma chambre, n’avait que deux clefs… En voici une et l’autre est dans ce coffre-fort-là !

Le Juge, important, comme s’il avait sauvé le diadème. — Vous voyez !

Gournay-Martin. — Je vois, je vois… (Éclatant.) je vois qu’on m’a dévalisé ! pillé !… Où est Guerchard ? Avez-vous une piste, un indice ?

Le Juge, d’un air entendu. — Oui, Victoire, la femme de charge.

Germaine. — Victoire ?

Gournay-Martin. — Où est-elle ?

Le Juge. — Elle a disparu.

Gournay-Martin. — Disparu ! mais il n’y a plus une seconde à perdre… il faut…

Le Juge. — Voyons ! calmez-vous, calmez-vous. Je suis là.

Le Duc. — Oui, calmez-vous, voyons !

Gournay-Martin. — Vous avez raison, je suis calme.

Le Juge. — Nous avons tout lieu de croire qu’il y a d’autres complices, que ce cambriolage a été préparé de longue main et à coup sûr par des gens qui, non seulement, connaissent votre maison, mais encore sont au courant de vos habitudes.

Gournay-Martin. — Oui !…

Le Juge. — Je désirerais savoir si, auparavant, il n’y a jamais eu de vol commis chez vous ? Vous a-t-on déjà volé ?

Gournay-Martin. — Il y a trois ans…

Le Juge. — Je sais…

Gournay-Martin. — Mais depuis, ma fille, elle, a été volée.

Le Juge. — Ah !

Germaine. — Oui, depuis trois ans.

Le Juge. — Ah ! par exemple… mais il eût fallu nous prévenir ! C’est très intéressant, voyons, c’est capital ! Et c’est Victoire que vous soupçonnez ?

Germaine. — Oh ! non, les deux derniers vols ont été commis au château et Victoire se trouvait à Paris.

Le Juge, après un silence. — Tant mieux… tant mieux. Voici qui confirme notre hypothèse…

Gournay-Martin. — Laquelle ?

Le Juge, pensif. — Laissez ! Eh bien, voyons, mademoiselle, ces vols ont commencé chez vous, il y a trois ans ?

Germaine. — Vers le mois d’octobre ?

Le Juge. — Et c’est au mois d’octobre 1905 que monsieur Gournay-Martin, après une première lettre de menaces était, comme aujourd’hui, victime d’un cambriolage.

Gournay-Martin. — Ah ! Oui ! Les canailles !

Le Juge. — Il serait donc intéressant de savoir quel est celui de vos domestiques qui est entré à votre service il y a trois ans ?

Gournay-Martin. — Victoire n’est chez nous que depuis un an.

Le Juge, dérouté, après un temps. — Précisément. (À Germaine.) Mademoiselle, quel est le dernier vol dont vous avez été victime ?

Germaine. — Il remonte à deux mois. On m’a volé une broche avec des perles et pouvant former pendentif… un peu comme le pendentif que vous m’avez donné, Jacques.

Le Juge, à Germaine. — Ah ! Pourrais-je voir ce pendentif ?

Germaine. — Oui. (Au duc.) Vous l’avez, n’est-ce pas ?

Le Duc. — Je l’ai… j’ai l’écrin.

Germaine. — Comment l’écrin ?

Le Duc. — Oui, l’écrin était vide.

Germaine. — Vide ? Non, c’est impossible.

Le Duc. — À peine étiez-vous sortie… j’ai ouvert l’écrin sur le chiffonnier et il était vide ?

Le Juge. — Ce pendentif, ne l’aviez-vous pas déjà surpris aux mains du jeune Charolais ?

Le Duc. — Oui… Trois quarts d’heure auparavant, il pouvait être six heures.

Germaine. — Je réponds qu’à sept heures et demie, quand je suis montée m’habiller, dix minutes avant de partir, le pendentif était dans l’écrin, sur le chiffonnier.

Gournay-Martin. — Un vol ! On l’a volé !

Le Duc. — Mais non… C’est Irma, certainement, qui l’aura emporté pour vous, ou bien Mlle Kritchnoff.

Germaine. — Pas {Mlle|Kritchnoff}}, toujours… puisqu’elle m’a dit dans le train : « Pourvu que le duc n’ait pas oublié d’emporter votre pendentif ! »

Le Duc. — Alors, c’est Irma.

Germaine, appelant. — Irma ! Irma !

Irma, entrant à gauche. — Mademoiselle…

Germaine. — Ah ! justement, Irma…

Le Juge. — Non, pardon. (À Irma.) Mademoiselle, approchez… ne vous troublez pas… Avez-vous emporté le pendentif pour votre maîtresse ?

Irma. — Moi… non, monsieur.

Le Juge. — Vous en êtes sûre ?

Irma. — Dame !… oui ! monsieur. D’ailleurs, est-ce que mademoiselle ne l’avait pas laissé sur le chiffonnier ?

Le Juge. — Comment savez-vous ça ?

Irma. — Parce que mademoiselle, en partant, a crié à monsieur le duc d’emporter l’écrin. Même que j’ai fait la réflexion que c’était peut-être Mlle Kritchnoff qui aurait pu le mettre dans son sac.

Le Duc, vivement.Mlle Kritchnoff !… Dans quel but ?

Irma. — Dans le but de le rapporter pour mademoiselle.

Le Juge. — Et pourquoi aviez-vous pensé cela ?

Irma. — Parce que j’avais vu Mlle Kritchnoff devant le chiffonnier.

Le Juge. — Ah ! et c’est sur le chiffonnier qu’était le pendentif ?

Irma. — Oui, monsieur.

Un silence.

Le Juge. — Vous êtes au service de mademoiselle depuis longtemps ?

Irma. — Depuis six mois, monsieur.

Le Juge. — C’est bien, vous pouvez vous retirer… Non, par ici, j’aurai peut-être besoin de vous tout à l’heure. (Sort Irma à droite. Au commissaire.) Nous allons interroger Mlle Kritchnoff.

Le Duc, vivement.Mlle Kritchnoff est au-dessus de tout soupçon.

Germaine. — Oui, c’est mon avis.

Le Juge.Mlle Kritchnoff est entrée chez vous depuis combien de temps, mademoiselle ?

Germaine, réfléchissant. — Tiens.

Le Juge. — Quoi donc ?

Germaine. — Il y a précisément trois ans.

Le Juge. — Précisément au moment où les vols ont commencé ?

Germaine. — Oui.

Sensation.

Le Juge, à l’agent. — Priez Mlle Kritchnoff de venir.

L’Agent. — Bien, monsieur.

Le Duc. — Non, je sais où elle est, je vais la chercher. Il va pour sortir.

Guerchard, apparaissant au haut de l’échelle. — Ah !… mais non !…

Tous, se retournant. — Hein ?

Guerchard, à l’agent. — Agent, allez-y !

Sort l’agent.

Le Duc. — Pardon, mais…

Guerchard, descendant de l’échelle. — Ne vous froissez pas, monsieur le duc… mais monsieur le juge est de mon avis ; ce serait tout à fait irrégulier.

Il va vers le juge et lui donne la main.

Le Duc, se rapprochant. — Mais, monsieur…

Guerchard. — Monsieur Guerchard, inspecteur principal de la Sûreté.

Le Duc. — Ah ! enchanté. Nous vous attendions avec impatience.

Ils se donnent la main.

Le Juge. — Que faisiez-vous donc sur cette échelle ?

Guerchard. — J’écoutais… Et je vous félicite. Vous avez mené l’enquête d’une façon remarquable. Nous différons d’avis sur deux ou trois petits points… mais c’est remarquable. (Saluant.) Monsieur Gournay-Martin, mon cher commissaire…

Ils s’installent autour de la table. L’agent de police entre et vient dire quelques mots au juge.

Le Juge, surpris, bas. — Elle sortait donc ?

L’Agent. — Elle demandait à sortir.

Le Juge, bas. — Montez dans sa chambre et fouillez sa malle.

Guerchard, qui a entendu. — Ce n’est pas la peine.

Le Juge. — Ah ! (Il répète à l’agent d’un ton vexé.) Ce n’est pas la peine.


Scène V

Les mêmes, SONIA

Sonia est entrée. Elle a gardé son costume de voyage et son manteau sur le bras. Elle s’arrête, étonnée.

Le Juge. — Approchez, mademoiselle. (Commençant l’interrogatoire.) Mademoiselle…

Guerchard, doucement, avec tant de déférence que le juge ne peut refuser. — Voulez-vous me permettre ? (Le juge, furieux, s’efface et tourne le dos. Guerchard, à Sonia, avec bonhomie.) Mademoiselle, il se passe un fait sur lequel monsieur le juge a besoin de quelques renseignements. On a volé le pendentif que monsieur le duc a donné à mademoiselle Gournay-Martin.

Sonia. — On a volé !… vous êtes sûr ?

Guerchard. — Absolument. Le vol s’est produit dans des conditions très déterminées. Mais nous avons tout lieu de supposer que le coupable, pour n’être pas pris sur le fait, a caché le bijou dans le sac ou la valise d’une autre personne, de sorte que…

Sonia, vivement. — Ma valise est dans ma chambre, monsieur, voici la clef.

Pour prendre la clef dans son sac elle dépose son vêtement sur le canapé. Il glisse à terre. Le duc, qui ne l’a pas quittée des yeux, s’approche, ramasse le vêtement, fouille dans les poches, en retire un papier de soie, le déplie, trouve le pendentif, remet le papier, pose le vêtement et s’éloigne.

Guerchard. — C’est absolument inutile. Vous n’avez pas d’autres bagages ?

Sonia. — Si, ma malle… elle est là-haut, ouverte.

Guerchard. — Mais vous alliez sortir, je crois ?

Sonia. — Je demandais la permission… deux ou trois courses à faire.

Guerchard. — Monsieur le juge, vous ne voyez aucun inconvénient à laisser sortir mademoiselle ?

Le Juge. — Aucun.

Guerchard, à la jeune fille qui s’éloigne. — Vous n’emportez que ce sac ?

Sonia, le lui tendant. — Oui… j’ai là mon argent… mon mouchoir.

Guerchard, plongeant son regard dans le sac. — Inutile. Je ne suppose pas qu’on ait eu l’audace… (Sonia va pour sortir. Elle fait un pas, hésite, puis revient et prend son vêtement. Guerchard, vivement.) Voulez-vous me permettre ?

Sonia. — Merci, je ne le mets pas.

Guerchard, doucereux et tout en insistant. — Oui… mais on a pu… avez-vous bien regardé dans les poches ?… Tenez, on dirait que celle-ci…

Sonia, effrayée, mettant sa main crispée sur la poche. — Mais, monsieur, c’est abominable… Quoi !… vous avez l’air…

Guerchard. — Je vous en prie, mademoiselle, nous sommes parfois obligés…

Le Duc, sans bouger, la voix nette. — Mademoiselle Sonia, je ne vois pas en quoi cette petite formalité peut vous déplaire.

Sonia. — Mais…

Le Duc, la regardant fixement. — Vous n’avez aucune inquiétude à avoir.

Sonia regarde le duc et cesse de résister. Guerchard fouille dans la poche désignée. Il y trouve le papier et le déplie.

Guerchard, entre ses dents. — Plus rien. (Tout haut.) Je vous adresse toutes mes excuses, mademoiselle.

Sonia va pour sortir et chancelle.

Le Duc, se précipitant. — Vous vous trouvez mal ?

Sonia, bas. — Merci, merci, vous m’avez sauvée.

Guerchard. — Je suis sincèrement désolé !

Sonia. — Non, ça ne fait rien.

Elle sort.

Germaine, à son père. — Cette pauvre Sonia !… Je vais lui parler !

Ils sortent tous trois.

Le Juge, à part. — Vous vous êtes lourdement trompé, Guerchard.

Guerchard, qui n’a cessé de tenir le papier entre ses mains et de l’examiner. — Je voudrais que personne ne sorte sans un mot de moi.

Le Juge, souriant. — Personne, excepté Mlle Sonia ?

Guerchard. — Elle moins que tout autre.

Le Juge. — Comprends pas.

L’Agent, entrant vivement. — Monsieur le juge ?

Le Juge, se retournant. — Quoi ?

L’Agent. — Dans le jardin… on a trouvé ce lambeau d’étoffe au bord du puits. Les concierges ont reconnu que c’était un morceau d’une robe à Victoire.

Le Juge. — Sacrebleu !

Il prend le morceau d’étoffe.

Gournay-Martin. — Voilà l’explication !… Un assassinat…

Le Juge, vivement. — Il faut y aller… c’est possible après tout. D’autant plus qu’à propos du jardin il y a des traces de plâtre là sous ce livre. Je les ai découvertes. Oui, il faut y aller.

Guerchard, calmement, sans bouger. — Non, tout au moins il ne faut pas y aller pour chercher Victoire.

Le Juge. — Pardon, mon cher ! mais ce lambeau d’étoffe…

Guerchard, à Gournay-Martin. — Ce lambeau d’étoffe ?… Avez-vous un chien ou, plutôt, un chat dans la maison ?

Le Juge, indigné. — Guerchard.

Guerchard. — Pardon, c’est très important.

Gournay-Martin. — Oui, je crois, il y a une chatte, celle du concierge.

Guerchard. — Eh bien, voilà, ce lambeau d’étoffe a été apporté ici par la chatte… tenez, regardez les griffes.

Le Juge. — Voyons ! c’est fou ! Ça ne tient pas debout. Il s’agit d’un assassinat, peut-être de l’assassinat de Victoire.

Guerchard. — Victoire n’a jamais été assassinée.

Le Juge. — Mon cher, personne n’en sait rien.

Guerchard, dialogue très rapide. — Si… moi…

Le Juge. — Vous ?

Guerchard. — Oui.

Le Juge. — Alors, comment expliquez-vous qu’elle ait disparu ?

Guerchard. — Si elle avait disparu, je ne l’expliquerais pas.

Le Juge, furieux. — Mais puisqu’elle a disparu.

Guerchard. — Non.

Le Juge. — Vous n’en savez rien.

Guerchard. — Si.

Le Juge. — Hein ? Vous savez où elle est ?

Guerchard. — Oui.

Le Juge. — Mais dites-nous tout de suite que vous l’avez vue ?

Guerchard. — Oui, je l’ai vue !

Le Juge. — Vous l’avez vue ! Quand ?

Guerchard. — Il y a deux minutes.

Le Juge. — Mais, sacrebleu, vous n’êtes pas sorti de cette pièce !

Guerchard. — Non.

Le Juge. — Et vous l’avez vue ?

Guerchard. — Oui.

Le Juge. — Mais, sacré nom d’un chien, dites nous alors où elle est, dites-nous-le.

Guerchard. — Mais vous ne me laissez pas parler.

Le Juge, hors de lui. — Alors, parlez.

Guerchard. — Eh bien, voilà, elle est ici.

Le Juge. — Comment ici. Comment serait-elle arrivée ici ?

Guerchard. — Sur un matelas.

Le Juge. — Ah çà ! Guerchard, vous vous foutez du monde !

Guerchard. — Tenez. (Il va vers la cheminée, écarte les chaises et le paravent. On aperçoit Victoire, bâillonnée, ligotée sur un matelas. Stupéfaction.) Hé là ! elle dort bien… Il y a encore par terre le masque de chloroforme. (À l’agent.) Emportez-la.

Le Juge, sévèrement, au commissaire. — Vous n’aviez donc pas fouillé la cheminée, monsieur le commissaire ?

Le Commissaire. — Mais non !

Le Juge. — C’est une faute, monsieur le commissaire, une faute impardonnable… Allons, vite, qu’on l’emporte… Mais, sapristi, vous avouerez qu’il était matériellement impossible… L’agent et le commissaire emportent Victoire.

Guerchard. — À quatre pattes, c’est possible. Quand on est à quatre pattes on voit deux talons qui dépassent. Alors, n’est-ce pas ?…

Le Juge, à Guerchard. — Ça bouleverse tout. Dans ces conditions, je n’y comprends plus rien. Je suis complètement dérouté. Et vous ?

Guerchard, bonhomme. — Heu, heu !…

Le Juge. — Vous n’êtes pas dérouté, vous ?

Guerchard. — Non. Est-ce que vous avez commencé votre enquête du côté du jardin ?

Le Juge, sursautant. — J’allais la faire, naturellement ! D’autant que j’ai vu des choses intéressantes, une maison en construction.

Ils sortent.


Scène VI

LE DUC, puis SONIA, puis GUERCHARD

Le duc jette un coup d’œil sur la pièce à côté pour regarder si on ne le voit pas, puis il tire le pendentif de sa poche et le regarde.

Le Duc, seul. — Une voleuse !

Sonia, entrant, affolée. — Pardon ! Pardon !

Le Duc. — Une voleuse, vous !

Sonia. — Oh !

Le Duc. — Prenez garde, ne restez pas là.

Sonia, même jeu. — Vous ne voulez plus me parler ?

Le Duc. — Guerchard se doute de tout !… Il est dangereux que nous causions là.

Sonia. — Quelle opinion avez-vous de moi, maintenant ? Ah ! mon Dieu ! Mon Dieu !

Le Duc. — Parlez plus bas.

Sonia. — Ah ! que m’importe ! J’ai perdu l’estime du seul être à qui je tenais, peu m’importe tout le reste.

Le Duc, regardant autour de lui. — Nous nous retrouverons… cela vaut mieux.

Sonia, assise. — Non, non, tout de suite… Il faut que vous sachiez… il faut que je vous parle… Ah ! mon Dieu… je ne sais plus quoi vous dire. Et puis, c’est trop injuste après tout. Elle, Germaine, elle a tout. Hier, devant moi, vous lui avez remis ce pendentif… elle a souri… elle était orgueilleuse… j’ai vu sa joie. Alors, oui, je l’ai pris, je l’ai pris, je l’ai pris, et si je pouvais lui prendre sa fortune… je la hais.

Le Duc, s’approchant. — Quoi ?

Sonia. — Eh bien, oui… je la hais.

Le Duc. — Comment ?

Sonia. — Ah ! c’est une chose que je ne vous aurais pas dite… mais maintenant j’ose… j’ose parler… Eh bien… oui… je… je vous… je vous… (Elle n’achève pas l’aveu, désespérée.) Je la hais.

Le Duc, s’inclinant un peu sur elle. — Sonia !

Sonia, continuant. — Oh ! je sais, ça n’excuse rien, vous pensez : « C’est bien trouvé, mais elle n’en est pas à son premier vol. » Oui, c’est vrai, c’est le dixième, le vingtième peut-être. Oui, c’est vrai, je suis une voleuse, mais il y a une chose qu’il faut croire : depuis que vous êtes revenu, depuis que je vous ai connu, du premier jour où vous m’avez regardée, eh bien, je n’ai plus volé.

Le Duc. — Je vous crois.

Sonia. — Et puis, si vous saviez. Si vous saviez comment cela a commencé… l’horreur de ça…

Le Duc. — Je vous plains…

Sonia. — Oui, vous me plaignez, en me méprisant, avec dégoût ! Ah ! il ne faut pas ! Je ne veux pas !

Le Duc. — Calmez-vous, voyons.

Sonia. — Écoutez… Avez-vous jamais été seul, seul au monde ?… Avez-vous jamais eu faim ?… Pourtant dans la grande ville où j’agonisais, aux étalages, quand on n’a qu’à tendre la main… les pains… les pains d’un sou, c’est banal… c’est banal, n’est-ce pas ?

Le Duc. — Continuez.

Sonia. — Eh bien, non, je ne l’ai pas fait. Mais ce jour-là je mourais, vous entendez, je mourais… Une heure après, je frappais à la porte d’un homme que je connaissais un peu. C’était ma dernière ressource… Je fus contente d’abord… il me donna à manger… à boire… du champagne… et puis, il me parla, il m’offrit de l’argent…

Le Duc. — Quoi ?

Sonia. — Non, je n’ai pas pu… Alors, je l’ai volé… j’aimais mieux ça ! C’était plus propre ! Ah ! j’avais des excuses alors. J’ai commencé à voler pour rester une honnête femme… J’ai continué pour avoir l’air d’une femme honnête. Vous voyez… je plaisante. Ah ! mon Dieu ! Ah ! mon Dieu !

Elle pleure.

Le Duc. — Pauvre petite !

Sonia. — Oh ! vous avez pitié… vous êtes ému.

Le Duc, levant la tête. — Ma pauvre petite Sonia.

Sonia, se levant. — Ah ! (Ils se regardent un instant, très près l’un de l’autre.) Adieu ! Adieu…

Il hésite, comme s’il allait parler, mais il entend du bruit et s’éloigne d’elle. Elle va pour sortir. Entre Guerchard.

Guerchard. — Ah ! mademoiselle… je vous cherchais… (Sonia s’arrête.) Le juge a changé d’avis. Il est impossible que vous sortiez… C’est une mesure générale.

Sonia. — Ah !

Guerchard. — Nous vous serions même très obligés de monter dans votre chambre. On vous servira votre repas là-haut.

Sonia. — Comment !… mais, monsieur !… (Après un temps elle regarde le duc, il fait signe qu’elle peut obéir.) Bien… je vais monter dans ma chambre !

Elle sort.


Scène VII

LE DUC, GUERCHARD, LE JUGE, LE COMMISSAIRE

Le Duc. — Monsieur Guerchard… une pareille mesure…

Guerchard. — Ah ! monsieur le duc, je suis désolé, mais c’est mon métier… ou si vous préférez mon… devoir… D’autant qu’il se passe des choses que je suis encore seul à savoir et qui ne sont pas claires. Votre futur beau-père vient de se mettre au lit, ayant reçu ce télégramme.

Il lui tend un télégramme.

Le Duc, jetant un rapide coup d’œil et haussant les épaules. — Oh !… et vous avez coupé là dedans… quelle fumisterie !

Guerchard. — Euh ! Euh !…

Le Duc, au juge et au commissaire qui entrent. — Voyons, messieurs, je vous fais juges. Mon futur beau-père a reçu ce télégramme et monsieur que voici le prend au sérieux.

Le Juge. — Ah ! Donnez… (Il lit.) « Mille excuses de n’avoir pu tenir promesse pour diadème, avais rendez-vous aux Acacias. Prière préparer ce soir diadème dans votre chambre. Viendrai sans faute le prendre entre minuit moins un quart et minuit. Votre affectueusement dévoué, Arsène Lupin. » C’est idiot !… Comment, vous, Guerchard, un homme… Eh bien, où est-il passé ?

Le Commissaire. — Il a dû sortir.

Le Juge. — Tant mieux, nous pourrons dire deux mots librement. Messieurs, il faut nous défier de Guerchard. Quand il croit avoir affaire à Lupin, il perd la boule. Ah çà ! messieurs, si Lupin était venu cette nuit, si Lupin avait convoité le diadème, il aurait cambriolé, tout au moins essayé de cambrioler, soit le coffre-fort de la chambre de Gournay-Martin dans lequel se trouve le diadème, soit ce coffre-fort (Allant au coffre-fort.) qui est ici et dans lequel se trouve la seconde clef.

Le Commissaire. — Évidemment.

Le Juge. — S’il n’a rien essayé cette nuit, quand il avait la partie belle, que l’hôtel était vide, il n’essayera pas maintenant que nous sommes prévenus, que la police est sur pied, et que l’hôtel est cerné !… Messieurs, cette dernière supposition est enfantine et inquiétante pour la mentalité de Guerchard !

Il s’est appuyé sur le coffre-fort. À ce moment, il chancelle, la porte s’est ouverte brusquement. Guerchard sort du coffre-fort.

Tous. — Hein ?

Guerchard. — Vous savez qu’on entend très bien d’ici.

Le Juge. — Nom de nom ! Comment êtes-vous entré là dedans ?

Guerchard. — Entrer n’est rien… c’est sortir qui est dangereux. On avait laissé une cartouche sourde. J’ai failli sauter avec la porte.

Le Juge. — Comment êtes-vous entré, sacrebleu ?

Guerchard. — Par le cabinet noir ; il n’y a plus rien derrière…

Tous. — Quoi ? Allons donc. (Guerchard rentre dans le coffre et disparait.) Ah ! (Guerchard réapparait par la porte de droite, au premier plan.) Ah !

Guerchard. — On a fait sauter la plaque de tôle… Ah ! c’est de la belle ouvrage !…

Le Juge. — Et la clef ? la clef du coffre-fort de là-haut, lequel contient le diadème. Cette clef y est, n’est-ce pas ?

Guerchard. — Ah ! non… mais j’ai trouvé mieux.

Tous. — Quoi ?

Guerchard. — Je vous le donne en mille !

Le Juge. — Voulez-vous parler !

Guerchard. — Votre langue au chat ?

Le Juge, furieux. — Guerchard !

Guerchard, élevant un carton entre ses doigts. — La carte d’Arsène Lupin !

Le Juge. — Nom de nom !

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Leblanc - Arsène Lupin, nouvelles aventures d'après les romans, 1909 (page 26 crop).jpg
Scène VI. — Sonia : « Eh bien, oui… je la hais. »