Arsène Lupin (pièce de théâtre)/Avis

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L’Illustration théâtrale (p. --41).

Arsène Lupin au théâtre de l’Athénée


Arsène Lupin a obtenu à l’Athénée un succès que la presse avait prévu, proclamé, dès le premier soir et qui s’est longtemps renouvelé. Il n’en pouvait être autrement.

La collaboration du poète de Chérubin et du Paon, de l’auteur de Le je ne sais quoi et de Le Bonheur Mesdames, avec le nouvelliste et le romancier des Couples, de l’Œuvre de mort, de Voici des ailes et de l’Enthousiasme, devait produire, quelque fût le genre choisi par eux, une œuvre adroite, agréable, brillante, et solidement construite.

De nombreux articles d’ « avant-premières » nous ont renseigné sur la genèse de cette collaboration. M. Francis de Croisset, séduit, charmé par la verve, l’imagination, la variété de ressources du héros que M. Maurice Le blanc avait rendu fameux par ses deux derniers romans : Arsène Lupin gentleman-cambrioleur et Arsène Lupin contre Herlock Sholmès, avait proposé à leur auteur d’en tirer, avec lui, une pièce. D’avance M. Deval, directeur de l’Athénée, acceptait ces trois ou ces quatre actes. MM. de Croisset et Leblanc se mirent donc à l’ouvrage et bâtirent vite un scénario, — qui ne leur plut pas absolument. Ils partirent alors en voyage ; le premier, au Maroc, le second, à Venise, — et se retrouvèrent au mois d’août dans les Alpes, à Saint-Gervais, où ils se remirent au travail. Cette fois les scènes, les actes de ce nouvel Arsène Lupin se déroulèrent à merveille avec toute l’ingéniosité désirable de leurs péripéties, avec l’esprit perpétuellement renouvelé de leurs répliques ; les deux collaborateurs rentrèrent à Paris et donnèrent aussitôt lecture de leur œuvre à M. Deval qui la reçut, en effet, d’emblée, et la mit bientôt en répétitions en lui assurant des interprètes de choix.

Comme nous l’avons dit plus haut, la presse fut unanime, au lendemain de la répétition générale, à proclamer le plaisir qu’elle avait pris à ce spectacle.

Ainsi M. Gustave Guiches écrivait dans Comœdia :

« Il faut le constater tout de suite, c’est un très gros succès. Et pas un succès gros comme il risquait d’être, mais un succès charmant, remporté par ces délicieux Lupin à coups de fantaisie, de verve, d’inattendues trouvailles et, dans cette soirée de cambriolages si joliment réussis, le succès est la seule chose dont on peut dire qu’il ne l’a pas volé.

» Certes, M. Maurice Leblanc avait facilité la tâche à M. de Croisset. Il lui apportait un personnage auquel son cerveau de romancier et son talent d’écrivain avaient déjà donné une vie toute frémissante d’aventures et de joyeux frissons. Or, les deux livres que M. Maurice Leblanc consacre à Arsène Lupin ne sont-ils pas du théâtre ? Ne trouve-t-on pas, à chaque chapitre, une action condensée et cependant complète avec de l’émotion, du rire et toujours de l’imprévu dans les péripéties ?

» Mais, évidemment, cela ne suffit pas. Aussi impressionnante que fût cette série de récits, il lui eût manqué, pour la scène, le fil, le fameux fil conducteur, car s’il existe une télégraphie sans fil, il n’existe pas de théâtre sans fil. C’est M. de Croisset qui apporta ce fil. Il a enchaîné les événements comme pour une farandole, et il les a lancés dans une folle galopade.

» Je sais tout ce que l’on peut dire : que c’est du cinéma, du Guignol exaspéré ou du Sherlock en délire ; qu’il est arbitraire de créer un type qui se joue ainsi de tout le monde et qu’il est dangereux de présenter le métier de voleur comme une carrière à la mode et celui de policier comme un art ridicule. Qu’importe ! Cela n’empêche qu’Arsène Lupin est une pièce supérieurement faite, qui contient des scènes délicieusement comiques et poignantes et que le gentleman cambrioleur a reçu hier, pour son agilité, sa grâce et sa maîtrise, les bravos enthousiastes, récompense ordinaire des victimes du devoir et des honnêtes gens !… »

M. Adolphe Brisson reconnaissait aussi, dans le Temps, qu’Arsène Lupin est un voleur charmant :

« L’imagination du romancier Maurice Leblanc avait paré de mille grâces cette figure ; la spirituelle ingéniosité du dramaturge Francis de Croisset lui a imprimé le relief scénique ; la distinction souple et fine, l’élégance sportive d’André Brulé ont achevé de la rendre vivante. Elle a plu. Le public s’est diverti à la voir évoluer. »

M. Henri de Régnier expliquait même, ingénieusement, dans le Journal des Débats, pour quelles causes d’ordre historique, philosophique, psychologique, ce gentleman cambrioleur pouvait et devait nous plaire :

« Aimable et sympathique, Arsène Lupin est un artiste en sa partie, et c’est avec un intérêt que lui mérite une remarquable ingéniosité que nous assistons à ses « nouvelles créations ».

» Le mot d’ingéniosité vient de lui-même à l’esprit pour caractériser la qualité d’intelligence dont font preuve un Arsène Lupin et ses congénères, qu’ils sortent d’un roman de Conan Doyle ou de Balzac, d’Eugène Sue, de Gaboriau, de Capendu ou de Victor Hugo, ou qu’ils aient porté les noms authentiques de Mandrin ou de Cartouche. Ce qui nous plaît le mieux, dans leurs personnages réels ou imaginaires, c’est moins la position qu’ils ont prise en face de la société et la manière dont ils ont envisagé la vie que la façon dont, une fois adoptée la carrière où ils se sont rendus fameux, ils ont résolu, pendant plus ou moins longtemps, les difficultés qu’elle leur suscitait. Ce qui nous frappe en eux, c’est la merveilleuse ingéniosité qu’ils déploient pour arriver à leurs fins, qui ne sont autres que de s’approprier le bien d’autrui, mais sur lesquelles les moyens qu’ils inventent pour y parvenir nous font passer jusqu’à un certain point. Cela est si vrai que nous arrivons presque à ne plus nous apercevoir que le vol est en lui-même un acte répréhensible et que nous en venons presque à oublier que le voleur est un voleur pour ne voir en lui qu’une sorte de prestidigitateur et d’acrobate et un virtuose, dévoyé certes, mais bien séduisant de l’ingéniosité humaine. »

Ce sentiment d’indulgence et de curiosité que nous ressentons malgré nous pour un Arsène Lupin (prenons cet exemple puisque la pièce de MM. de Croisset et Leblanc nous le fournit) n’est pas entièrement dû aux mérites particuliers et personnels de cet ingénieux praticien ; il a une origine plus générale et plus ancienne. Il est même, si je puis dire, de tradition. Il remonte au prestige qu’a toujours exercé sur ses semblables — surtout quand ils ne lui ressemblent pas — l’homme industrieux. Aussi bien qu’il y a des hommes à bonnes fortunes, il y a des hommes à stratagèmes et ils ont toujours joui d’une considération spéciale. Nous n’admirons pas seulement les héros nés sous le signe de Mars ou de Vénus, mais aussi ceux que domine celui de Mercure. Le courage ou la grâce nous semblent des dons merveilleux, mais la ruse, l’astuce et l’adresse ne nous en paraissent pas de méprisables. À côté d’Achille, il y a Ulysse. Il est le patron des héros subtils, ingénieux, détrousseurs et débrouillards, dont l’odyssée fertile en stratagèmes, en roueries, en bons tours et en mauvaises actions, n’a pas cessé de nous divertir de siècle en siècle et aboutit, selon les époques, à Ithaque ou à la maison centrale. »

M. Catulle Mendès commentait lui aussi dans le Journal, mais à sa façon et avec sa verve de vingt ans les triomphes heureux du jeune Lupin :

« À quoi rêvent les jeunes filles ? à Arsène Lupin ; plus d’une, éveillée, la nuit, par quelque grincement de « rossignol » dans la serrure (ah ! non, ce n’est pas l’alouette !) ne sait si elle redoute ou espère que son rêve s’achève en la réalité d’un jeune voleur, duc à ses moments perdus, qui, tout en rompant et en vidant les tiroirs, ne néglige pas de cambrioler la pudeur des alcôves. Les vieilles dames aussi, et les hommes affairés, et les belles des thés de cinq heures, tous, toutes, songent à Arsène Lupin avec une sorte d’affection rieuse, d’admiration tendrement effrayée. Mais ce sentiment-là n’est pas le moins du monde nouveau. Que Scaramouche escroque Pantalon, que Scapin berne Géronte, que Guignol bafoue les gendarmes, pende le commissaire, que Robert Macaire ruine Gogo et s’évade au balcon, que l’illustre Dupin triomphe du préfet de police, ce sont plaisirs de tous les temps, à cause de la satisfaction qu’on a de la ruse, l’adresse, la petite finesse, vaincre l’imbécillité énorme et robuste ; Arsène Lupin est une manière de David-gavroche, gamin révolutionnaire, qui vise au front et ne manque pas, non sans un pied de nez, la société-Goliath. De là sa popularité universelle. »


M. Robert de Flers soulignait, dans le Figaro, une des particularités curieuses de cette brillante réussite succédant à celles de Raffles et de Sherlock Holmès :

« Nous assistons, depuis quelques années, à un fait très curieux : la réhabilitation du voleur. La morale en souffre peut-être, mais n’est-t-elle pas habitué à souffrir ? Cherchons un peu la raison de cet état d’esprit du spectateur.

« Nous avons cessé de considérer le vol comme un crime, ou même comme un délit. Nous préférons le tenir pour un tour d’adresse auquel, lorsqu’il est prestement exécuté, il est de bon goût d’applaudir. De cette façon, la carrière de voleur devient une carrière d’artiste, une carrière presque honorable, puisqu’elle est libérale et indépendante, que la protection ne vous y aide point, et qu’on ne vous y demande pas de manifester vos opinions politiques. Thomas de Quincey traita « de l’assassinat considéré comme un des beaux-arts ». Pourquoi donc le cambriolage n’en serait-il pas un autre ? Il y faut de l’invention, de l’exécution, de la maîtrise, une absence de préjugés à laquelle ne saurait parvenir un esprit ordinaire, toutes qualités fort difficiles à conquérir e très flatteuses à posséder. À une époque où les énergies ne trouvent plus à s’employer, où les guerres héroïques sont impossibles et où le scepticisme a vite fait e décourager les moindres tentatives de croisades de toutes sortes, les chevaliers d’aventure deviennent un peu forcément des chevaliers d’industrie, mais, dans l’esprit du public, ce sont quand même des chevaliers. Et, ceci n’est nullement exagéré. Nous le constatons non seulement au théâtre, mais dans la réalité : il y a peu de mois encore, le « capitaine » de Koepenfk en Allemagne et Lemoine à Paris étaient accompagnés de notre sympathie amusée. Arsène Lupin bénéficiera pendant de longs soirs de ces bienveillantes dispositions. »


M. Camille Le Senne, dans le Siècle, écrivait aussi :

« Arsène Lupin comptera parmi les grands succès de l’Athénée. C’est une pièce amusante à l’extrême, débordante de fantaisie, plus fertile en péripéties que dix volumes de Gaboriau et, en même temps plus farcie de trucs qu’un manuel de Robert Houdin, — bref une délicieuse féérie policière. Or, il faut aimer la féerie, car elle est bonne, elle est reposante, elle arrache le spectateur au voisinage des bassesses et des tristesses humaines, et elle mérite toute notre reconnaissance quand elle vient rajeunir un genre théâtral usagé par les mélodramaturges du boulevard en l’enveloppant d’élégance et en le pailletant de fantaisie… Il est évident que toute cette histoire serait affreusement immorale et tomberait sous le coup des lois qui défendent l’excitation aux « faits qualifiés crimes ou délits » s’il y avait dans ces quatre tableaux autre chose qu’une fantaisie débridée. Mais, c’est du Guignol féérique, un Raffles plus dégagé de complication dramatiques, un Sherlock Holmès moins encombré d’accessoires de l’ancien romantisme boulevardier. On a donc pu goûter sans honte la platée de péripéties extraordinaires tirées par M. Francis de Croisset du roman de M. Maurice Leblanc, et le public l’applaudira sans remords au cours de nombreuses soirées. »


Tandis que M. Paul Sonday semblait au contraire s’alarmer, dans l’Éclair, de cet agréable divertissement !

« Dans mon enfance, nous rêvions d’être explorateurs et coureurs des bois, comme les personnages de Jules Verne et de Fenimore Cooper. Il n’y avait pas de mal. Mais que deviendrait une jeunesse qui, séduite par ces histoires enchanteresses de gentlemen cambrioleurs, aspirerait à imiter les exploits d’un Arsène Lupin ? »

À quoi M. J. Ernest-Charles semblait directement — et à peine paradoxalement — répliquer, dans l’Opinion :

« Pour moi, je crois bien que Francis de Croisset et Maurice Leblanc ont fait une œuvre morale. Systématiquement, ils ont transformé leur Arsène Lupin en un être imaginaire. Personne, en effet, n’admettra qu’il serait un homme comme les autres hommes, cet Arsène Lupin qui vole, pour le plaisir, des richesses immenses dont son mariage le rendrait propriétaire le lendemain. C’est un être d’exception, avouez-le. Et tous les moyens dont il use sont des moyens exceptionnels aussi. Le moindre de ses actes est mystérieux. Et il accomplit chacun d’eux par des procédés également mystérieux… Si quelqu’un se sent la moindre envie de devenir voleur, afin de s’enrichir, il n’a qu’à aller à l’Athénée, il observera les faits et gestes d’Arsène Lupin. Il se rendra compte tout de suite que la profession de voleur, pour être rémunératrice, exige des facultés auxquelles les commun des mortels ne peut prétendre. Le sentiment de son infériorité le condamnera à l’honnêteté, et, plutôt que de se faire voleur, il se fera notaire ou banquier. »


Les titres de Raffles et de Sherlock Holmès ont été déjà prononcés deux ou trois fois au cours de cette revue de la presse. M. Nozère estime pourtant, dans Gil Blas, que cette œuvre « adroite, attachante, spirituelle », se distingue des deux pièces anglo-américaines plus haut citées parce qu’elle est précisément « très française » :

« Sans doute MM. Francis de Croisset et Maurice Leblanc ont un peu sacrifié au goût du gros public en imaginant l’amour qui unit Lupin à *Sonia. Mais ils ont souvent souri eux-mêmes de cette histoire sentimentale. Ils ont soigneusement écarté de leur œuvre tout ce qui pourrait blesser de chastes oreilles. Ils ont songé aux jeunes filles qui viendront les applaudir. MM. de Croisset et Maurice Leblanc ont fait preuve d’ingéniosité et de délicatesse. Ils ont été acclamés. »

Enfin, M. François de Nion se félicite également, dans l’Écho de Paris, de ce que ces quatre actes aient entre autres agréments celui d’être « parfaitement convenables et de pouvoir être entendus par de chastes oreilles ».


M. André Brulé, dans le rôle d’Arsène Lupin, duc de Charmerace, s’est montré égal à lui-même, et c’est dire qu’il a été supérieur, — au point même qu’on ne saurait choisir entre l’élégance impertinente, la désinvolture adroite dont il a d’abord fait preuve en duc de Charmerace, et le souple cynisme, la violence habile, qu’il a soudainement déployés en Arsène Lupin. Son partenaire M. Escoffier, venu de l’Odéon, lui a opposé, en Guerchard policier, un digne adversaire, énergique sous son air bonhomme et laissant éclater sous sa douceur voulue, sous sa politesse presque exagérée, de brusques rudesses. MM. André Lefaur et Bullier, le premier en juge d’instruction important, solennel, convaincu, le second en propriétaire affolé, furieux, ahuri, ont été deux parfaits grotesques.

Mlle Laurence Duluc a bien exprimé tout ce qu’a de charmant, de souriant, de résigné et d’ému, la petite personne de Sonia Kritchnoff ; tandis que Mlle Jeanne Rosny étalait, en Germaine, une distinction bruyante de parvenue et que Mlle Germaine Ety nous montrait, en Victoire, une bonne nourrice affectueuse, un peu grondeuse, jeune encore, sous ses cheveux blancs. Enfin, n’oublions pas le couple typique de concierges qu’ont réalisé Mme Ael et M. Cousin.


Gaston Sorbets.