Astronomie populaire (Arago)/XXXIII/43

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

GIDE et J. BAUDRY (Tome 4pp. 724-727).

CHAPITRE XLIII

grande année


Je réunirai dans ce chapitre les notions éparses dans divers auteurs, concernant la longue suite de siècles que les anciens avaient décorée du titre de grande année.

Je m’aiderai surtout ici des recherches de l’académicien La Nauze.

Il a été très-sérieusement question dans l’antiquité, comme Platon, Cicéron, Plutarque, etc., nous l’apprennent, d’une période à laquelle on donnait le nom de grande année, d’année parfaite, d’année du monde.

Cicéron (De la nature des Dieux) dit que la grande année est le temps que les astres doués d’un mouvement propre, le Soleil, la Lune et les cinq autres planètes, emploient à revenir aux mêmes positions relatives. Telle était déjà aussi, dans le siècle de Platon (voirie le Timée), la signification de ces deux mots : grande année.

Bérose, comme cela résulte d’un passage dont Sénèque a donné la traduction, ajoutait une condition à celle que renferme la définition précédente. Pour l’astronome chaldéen, la grande année commençait lorsque les disques des sept planètes se trouvaient situés sur une seule ligne droite ; elle finissait au moment où cette même disposition en enfilade se reproduisant, la ligne droite joignant toutes les planètes aboutissait de plus à l’étoile qui, à l’origine, était aussi sur ce prolongement.

À une époque où tant de philosophes se persuadaient que les destinées des hommes et même celles de la Terre, considérée en masse, étaient réglées par le cours des astres, il n’y avait rien d’outré à supposer que chaque grande année ramènerait la même suite, le même ordre de phénomènes moraux et physiques ; le même cours d’événements politiques ou militaires ; la même succession de personnages célèbres par leurs vertus, par leurs vices ou par leurs crimes. Dans ce système, l’histoire d’une seule grande année aurait été celle des suivantes.

Censorin, citant un écrit d’Aristote actuellement perdu, dit que l’hiver de la grande année est un cataclysme, un déluge, et l’été une conflagration.

Dans le passage déjà cité, conservé par Sénèque, Bérose le Chaldéen nous assure : « Que la Terre sera réduite en cendres, quand les astres qui suivent des routes diverses correspondront à la première étoile du Cancer, en telle sorte qu’une seule ligne droite puisse traverser tous leurs centres, et qu’il y aura une inondation universelle lorsque ces mêmes astres correspondront ensemble au Capricorne. »

L’alternat de cataclysmes et de conflagrations n’était pas admis généralement. Certains philosophes ne croyaient qu’à des déluges ; d’autres qu’à des incendies. Il en existait enfin qui, assimilant les âges du monde à ceux de l’homme, voyaient la nature croître en force et en vigueur pendant la première moitié de la grande année, et marcher ensuite, durant la seconde moitié, vers la décrépitude. Quant à Platon, il s’était rangé à l’opinion que le monde, au premier jour du grand cycle, possède le maximum de force, et qu’à partir de là, tout décroît, tout s’affaiblit graduellement. La tradition sur les quatre âges caractérisés par quatre métaux, est la traduction vulgaire de l’idée de Platon.

Ces restes des opinions antiques concernant la grande année ont donné lieu, depuis l’ère chrétienne, à l’invention de diverses théories contre lesquelles l’Église a souvent lancé ses anathèmes, la théorie, par exemple, professée dans l’Université de Paris : « Que dans le temps employé par les corps célestes à revenir aux mêmes points, on voit se reproduire sans cesse la même série d’événements. »

Les anciens tombèrent encore moins d’accord sur la longueur de la grande année que sur sa signification. Les uns portèrent cette longueur jusqu’à 6 570 000 ans, d’autres la réduisirent à quelques centaines d’années. Cicéron, dans le Songe de Scipion, dit qu’il n’ose pas décider de combien de siècles l’année parfaite se compose.

Hésiode avait déjà montré la même réserve. Dans des vers rapportés par Pline, par Plutarque, et traduits en latin par Ausone, cet auteur n’hésite pas à décider :

Que la vie de l’homme, quand elle est bien pleine, va à 96 ans ;

Qu’une corneille vit 9 fois plus que l’homme, ou 864 ans ;

Le cerf, 4 fois plus que la corneille, ou 3 456 ans ; Le corbeau, trois fois plus que le cerf, ou 10 368 ans ; Le phénix, 9 fois plus que le corbeau, ou 93 312 ans ; Les hamadryades, 10 fois plus que le phénix, ou 933 120 ans.

Hésiode, après toutes ces hardiesses, déclare cependant qu’il ignore absolument quelle est la durée de la grande année, et que Dieu seul peut la connaître.

Parmi les modernes, je ne vois que Pingré qui se soit exercé sur un problème dont la solution, suivant Hésiode, était réservée à Dieu. L’auteur de la Cométographie évaluait à plus de 25 millions d’années la période qui ramènerait les planètes à une conjonction générale ; et cependant, du vivant de Pingré, Cérès, Pallas, Junon, Vesta, et les autres planètes plus récemment découvertes, n’étaient pas connues.

Les grands noms de Platon, de Cicéron, de Sénèque, de Plutarque, ne doivent pas nous empêcher de ranger les opinions des anciens sur les relations de la grande année avec les événements de toute nature observables sur la Terre, au nombre des conceptions les plus creuses que l’antiquité nous ait léguées.