Atar-Gull/13

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Atar-Gull (p. 18-19).


CHAPITRE IV.

Opium.


Rien n’est vrai, rien n’est faux ; Tout est songe et mensonge.

De Lamartine. — Harmonies.


Écoutez, mes enfants, cette effrayante histoire, Comme d’un saint avis gardez-en la mémoire ; Un jour vous la direz à vos petits neveux Quand la neige des ans blanchira vos cheveux.

Delphine Gay. — La Tour du prodige.


Ô douce et ravissante ivresse de l’opium, ivresse pure et suave, ivresse toute morale, élevée, poétique !

À côté de la vie réelle, triste, déçue, douloureuse, tu improvises une vie fantastique, brillante et colorée !

Là, jamais un chagrin ; mollement bercé de rêve en rêve, on jouit sans regret… c’est un long jour de fête sans lendemain, un amour sans larmes… un printemps sans hiver.

Tantôt c’est un gai voyage sur ce beau lac, dominé par l’antique habitation de vos aïeux et encadré d’un gazon vert que foulent en dansant de jeunes filles aux robes flottantes.

C’est une séduisante causerie sous un ombrage séculaire où l’on se parle si bas, si près, que les lèvres se touchent et frémissent.

Ou bien encore, c’est la demoiselle au corselet d’émeraude, aux ailes de nacre et de moire, que l’on poursuit en chantant la vieille chanson qu’une mère vous a apprise autrefois.

Et puis souvent, pour contraster avec ces tableaux si frais, si jeunes, si parfumés, surgit une bizarre vision, quelque chose d’horrible et d’étrange… qui vous terrifie et vous glace un moment…

Alors c’est comme la peur qu’on éprouve au milieu d’une paisible vallée d’automne, quand l’aïeul raconte quelque lugubre et sanglante chronique.

Mais aussi que cette folle terreur d’un instant donne un charme plus vif aux voluptueuses caresses de ces femmes pâles, douces, aériennes, qui réalisent tous les songes de votre ardente jeunesse ; vous savez ! quand, le regard sec, haletant sur votre couche solitaire, vous appeliez en vain l’être mystérieux et inconnu que l’on rêve toujours à quinze ans.

Oh ! qu’alors elle semble vulgaire cette ivresse du punch, malgré ses mille flammes bleuâtres et nacrées, ses étincelantes aigrettes d’opale et de feu qui frissonnent, pétillent en courant sur les bords d’une large coupe !

Oubliez le Champagne au milieu des glaçons : laissez bouillonner sa mousse ; laissez-la déborder et couler à longs flots sur le cou brun des bouteilles.

— Après tout, que serait cette ivresse ? Quelque lourde et grossière orgie, des idées sans suite, une tête pesante, une raison éteinte ou hébétée.

Au lieu que l’opium ! tenez… voyez ce Brulart ! si vous saviez ce qu’il rêve !

C’est un homme étrange que cet homme ! Féroce et crapuleux, c’est à force de vices et de crimes qu’il a pris un impérieux et irrésistible ascendant sur une tourbe d’êtres dégradés et infâmes : jamais une pensée noble et consolante ; on dirait que c’est en riant, d’un rire satanique, qu’il creuse dans la fange pour voir jusqu’à quel point d’ignominie peut aller la dégradation humaine.

Cette vie, c’est sa vie apparente de chaque jour, sa vie physique, sa vie de brigand, de négrier, de pirate, d’assassin… sa vie qui le fera pendre.

Maintenant il rêve : l’esprit, l’âme a quitté son ignoble enveloppe… c’est son autre existence qui commence… son existence aussi à lui, belle, riante, parée, avec des fleurs et des femmes, des palais somptueux, des chants de gloire et d’amour, son existence à vous désespérer tous, oui, cent fois oui, car l’ivresse de l’opium l’élève à un degré de puissance inouïe. Les trésors du monde, le pouvoir des rois ne pourraient jamais, dans votre vie réelle, vous donner la millième partie des jouissances ineffables que goûte ce brigand en guenilles.

— Et ce n’est pas une heure, un jour, une année… mais la moitié de sa vie qu’il passe dans cette sphère divine, où il est presque dieu. Quant à sa vie réelle, ce n’est pour lui, je l’ai dit, qu’un cauchemar qu’il pousse à l’horrible autant qu’il le peut, car, vus d’aussi haut, en présence de tels souvenirs… que sont les hommes ! mon Dieu !… de la matière à contrastes, de la boue qu’on jette à côté d’un diamant pour en faire briller plus vives les étincelantes facettes…

Ainsi du moins pensait Brulart…

Tenez, suivez d’ailleurs le rêve qui répand sur ses traits cette incroyable expression, de plaisir et d’extase.

SONGE.

C’était une merveilleuse villa qui se mirait aux flots bleus de l’Adriatique, avec ses arbres verts, ses majestueuses colonnades et ses escaliers de marbre blanc, baignés par une mer indolente…

— Une foule de gondoles aux riches dorures, recouvertes de tentes et de rideaux de pourpre, se balançaient amarrées aux dalles, et impatientes battaient l’eau de leurs deux grandes ailes satinées qui tenaient lieu de rames et de voiles.

— On entendit une musique délicieuse… des sons vibrants et sonores comme ceux de l’harmonica… aériens comme ceux des harpes éoliennes

Et puis de belles filles pâles, avec des yeux noirs, des cheveux noirs et un ineffable sourire sur leurs lèvres rosés, se placèrent dans les barques en jouant d’une lyre d’ébène.

Et cette harmonie suave et mélancolique remplissait les yeux de larmes… de larmes douces comme celles qu’on répand à la vue d’un ami retrouvé.

Alors les gondoles s’animèrent, tendirent leurs ailes argentées à une brise… odorante, qui, traversant de vastes bois d’orangers et de jasmins, apportait une senteur délicieuse, et la petite flotte s’éloigna doucement.

À l’arrière de chaque gondole une place était réservée, et les jeunes filles y jetaient incessamment des fleurs qu’elles effeuillaient en chantant à voix basse je ne sais quelles mystérieuses paroles dont la mélodie faisait pourtant battre le cœur.

Mais les gondoles frémirent de joie, agitèrent tout à coup leurs grandes ailes, et, formant un demi-cercle, volèrent avec rapidité au-devant d’un petit esquif aux voiles blanches manœuvré par un seul homme. Cet homme, c’était Brulart… mais beau, mais noble, mais paré…

D’un bond il fit disparaître son canot, sauta dans une des gondoles et regagna le palais de marbre escorté par les filles pâles aux yeux noirs qui continuaient leurs chants d’une harmonie ravissante :

Et, s’étendant avec délices sur les fleurs qu’elles avaient effeuillées, il attira une des jeunes femmes sur ses genoux :

— « Oh ! viens ; que j’aime la douceur de ta voix, que j’aime ton sourire… Dénoue les cheveux au vent… que je les sente caresser mon front… donne… Oh ! donne un baiser de ta bouche amoureuse… j’en ai besoin, j’ai tant souffert ! Oui, au lieu de vous, mes sœurs, j’ai vu en songe des êtres noirs et difformes ! au lieu de notre beau lac limpide, de ses rivages fleuris… une mer triste et brumeuse, un ciel gris et sombre ! puis un vaisseau sans pourpre, sans dorure et sans femmes… un homme qui se tordait sur des cadavres en poussant des cris horribles… Au lieu de cette mélodie, de ce langage pur et doux, j’ai entendu je ne sais quels éclats rauques et discordants !…

» Et puis, horreur… je me voyais, moi, couvert de haillons, me jetant ça et là au milieu de cette bizarre et étrange tourbe d’hommes affreux, parlant leur langue, riant de leur rire, tuant avec leur poignard… moi, moi, si noble et si fier…

« Oh ! quel rêve, quel rêve !… oublions-le… oui… ces souvenirs déjà lointains s’effacent tout à fait… À moi, mes femmes ! à moi, mes sœurs ! franchissons ces degrés ; entrons sous cette coupole étincelante de lumière.. mettons-nous à cette table couverte de vermeil, de cristaux et de fleurs… »

Tout disparaît. Et il se trouvait au milieu d’un immense jardin rempli d’arbres courbant sous le poids de leurs fruits.

Il avait bien soif… sa langue était sèche et rude, son gosier brûlant.

— Il prit une orange couverte d’une peau vermeille et fine, et tenta de la lui ôter.

Mais à chaque morceau d’écorce qu’il enlevait, l’orange saignait comme une blessure fraîche…

C’était du vrai sang, du sang noir, épais et chaud.

— Il continua… ses mains étaient tout ensanglantées…

— Il arracha le dernier lambeau…

— Mais, à l’instant, il se senti mordu au doigt, mordu avec rage, comme par une bouche humaine, comme par des dents aiguës, convulsivement serrées.

— Et il se prit à fuir.

— Et il secouait sa main toujours mordue par l’orange, qui, s’étant attachée à son doigt, le mâchait… le mâchait…

— Et il sentait les dents froides, arrivant jusqu’à l’os, glisser et crier sur sa membrane luisante.

— Et les dents firent rouler cet os entre elles comme entre deux lames de scie.

L’os se divisa…

Alors le contact des dents glaciales avec la moelle fit circuler un horrible frisson dans tous les membres de Brulart…

Et la moelle fut aussi divisée… comme l’os…

— Alors il sentit l’impression fraîche et humide d’une bouche de femme effleurer ses lèvres brûlantes… et une voix bien connue murmurait à son oreille : — « Ne crains rien, je veille sur toi… attends moi.

Et tout disparut encore.

Alors il était dans une vaste chambre, toute tapissée de soie amarante brochée d’or, éclairée par l’invisible foyer d’une lumière égale et pure.

Au fond se dressait un lit de bois de sandal, magnifiquement incrusté de nacre et d’ivoire, couvert d’une riche dentelle et entouré d’élégants rideaux rouges qui laissaient pénétrer dans l’alcôve une lueur faible, rose et mystérieuse.

Puis, de légers tourbillons d’une vapeur embaumée, s’échappant de mille cassolettes de bronze, adoucissaient le vif et brillant éclat de délicieuses peintures qu’ils semblaient voiler.

Et ces tableaux voluptueux faisaient battre les artères et porter le sang au visage…

Ou entendit marcher… et lui se cacha dans un petit réduit, proche de l’alcôve. Mais de là il pouvait tout voir… Elle entra suivie de ses femmes… C’était peut-être une reine, car elle portait un éblouissant diadème sur son beau et noble front.

Et apercevant un lis qu’il avait posé sur sa toilette, elle sourit…

Mais bientôt, impatiente, emportée, elle gronda ses femmes, car chaque fleur, chaque diamant, chaque bijou, tombaient avec une lenteur bien cruelle !…

Enfin sa lourde robe bleue, toute roide d’or et de pierreries, glissant à ses pieds, laissa nues ses épaules d’albâtre, larges et rondes, avec une petite fossette au milieu.

Et l’on vit son cou gracieux et cet endroit si blanc, si doux, où naît une chevelure brune, lisse et épaisse, élégamment relevée, peignée, lustrée…

Elle se retourna…

Sa figure, d’un parfait ovale, avait une expression rayonnante… ses grands yeux bleus étincelaient humides et brillants, sous des sourcils châtains, étroits et bien arqués, que ses désirs haletants fronçaient un peu…

Sa gorge bondissait d’une façon étrange et faisait craquer son corset.

Elle croisa sa jolie jambe sur son genou, et dénoua, ou plutôt rompit avec violence les longs cordons de soie qui attachaient un petit soulier de salin.

Et puis enfin elle renvoya ses femmes ; elle voulut, quel caprice ! les suivre jusqu’au bout d’une galerie qui communiquait à son appartement.

Après avoir soigneusement fermé la porte de cette galerie, rapide comme un oiseau elle vola dans sa chambre.

« Oh ! mon amour, mon seul amour, » murmura-t-elle en tombant dans ses bras, à lui qui, debout, la soutenait en sentant avec ivresse le contact électrique de ce corps, d’admirables proportions.

« Tiens, — disait-elle tout bas… — aujourd’hui… partout tes louanges, partout on disait ton nom, mon adoré ; partout on disait ton courage, ton noble caractère, ta beauté… et heureuse, fière, je me disais : Ce courage, ce noble cœur, cette beauté, tout est à moi… mon Arthur ! — Oh ! Marie… quel doux réveil !… n’ai-je pas rêvé, mon ange… que tu m’avais trahi… tué… que sais-je, moi ! me pardonnes-tu, dis ? — Non, non… tu mourras palpitant sous mes baisers, » dit-elle en bondissant comme une jeune panthère, et lui mordant les lèvres avec une amoureuse frénésie…

« Oh ! viens, viens, » dit-il, et l’on entendit crier les anneaux d’or des rideaux soyeux de l’alcôve…


« Mais, mille millions de tonnerres de diable, — hurlait le Malais à la porte de la dunette, qu’il ébranlait de toutes ses forces, — il est donc mort… capitaine… c’esl la goëlette qui est à poupe, et maître le Borgne qui dit que nous sommes chassés… capitaine… capitaine ! »

Cet infernal bruil tira Brulart de son sommeil fantastique. « Déjà… » s’écria-t-il douloureusement (je le crois) en regardant à travers les joints de ses persiennes.

Et tout avait fui avec le réveil ; il ne restait qu’un vague et confus souvenir qui ne faisait que l’accabler davantage.

Le dieu retombait brigand.

Et, sans se donner la peine d’ouvrir sa porte verrouillée et fermée, d’un effroyable coup de tête il la défonça au moment où le Malais frappait encore ; celui-ci fut rouler à vingt pieds…

Fort heureusement, car Brulart l’eût tué.

Mais que devint le capitaine, lorsqu’il vit la goélette en panne, et qu’il entendit le Borgne lui crier :

« Ah ça, vous êtes donc sourd, capitaine, voilà une heure que je m’égosille à vous héler ; nous sommes chassés, et par une frégate, je crois ; il n’y a pas à lanterner… je vais aller vous trouver, et nous causerons… vite… car elle a bonne brise, et c’est un vilain jeu à jouer… Tenez… voyez-vous ce signal qu’elle vient de faire encore ! — F… lit Brulart. »