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Au Pays de Rabelais/02

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Au Pays de Rabelais
Revue des Deux Mondes7e période, tome 6 (p. 660-685).
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l’activité des citoyens de ce pays : là comme ailleurs, et quelles que soient les formes de l’action politique exercée, « le commerce suit le drapeau. » Il doit le faire d’autant plus naturellement que, sous la domination ottomane elle-même, non seulement nos écoles l’emportaient de loin en Syrie sur toutes leurs concurrentes, mais encore les grandes entreprises étaient françaises : chemins de fer, construction des routes, ports, ainsi que l’usine à gaz de Beyrouth, etc. Il est normal que cette liste s’allonge sous le régime du mandat : de nouvelles affaires sont en constitution qui associeront Syriens, Libanais et Français : minoteries, utilisation des forces hydrauliques, en attendant les grands travaux d’irrigation dont le plan a déjà été fait en ce qui concerne la plaine d’Antioche. Le développement du pays avec l’aide des Français est d’autant plus normal que si la Syrie fournit dès maintenant, comme elle l’a fait de tout temps, des commerçants de première force, — elle est pour une bonne part fille de la Phénicie, — elle ne possède guère à l’heure actuelle les hommes ayant le caractère et la formation voulus pour fournir des capitaines d’industrie.

Ce serait sortir de notre cadre que de nous étendre sur les possibilités économiques de la Syrie et les avantages que leur réalisation peut valoir à la France. Il suffit des quelques indications qui viennent d’être données pour prouver, du moins, que les pays sous mandat seront bientôt capables de payer tout leur gouvernement et toute leur administration.

Rien ne nous empêchera donc matériellement de demander à la Syrie de se charger des dépenses propres du mandat. Sans doute ne faut-il pas songer à le faire avant quelques années. N’oublions pas que nous avons réussi à comprimer les dépenses et à augmenter les recettes des États de manière à pouvoir, de 1921 à 1922, les amener à se passer de 40 millions de subventions françaises. C’est un effort considérable dans un pays dont toutes les recettes n’atteignent pas 200 millions. Il laisse de gros besoins à satisfaire par les recettes douanières sur lesquelles nous pourrions le plus facilement prélever les frais de la tutelle. Cette année, les douanes ont ajouté, pour permettre aux budgets des États de « boucler, » 32 millions aux 40 millions de subventions allouées par le Haut-Commissariat. C’est un secours qui, malgré tout ce que pourra réaliser le mandat français, doit rester nécessaire pendant quelque temps encore aux États les moins riches comme le Liban et les Alaouites. Puis cette recette en totalité des recettes douanières deviendra disponible. Nous pourrons fort bien alors dire aux États sous mandat qu’avant de répartir entre eux l’excédent de ces recettes nous prélèverons sur la caisse des douanes une certaine somme fixée à forfait pour décharger la Puissance mandataire des frais de la tutelle.


* * *

Si la chose doit être dans un avenir prochain rendue possible matériellement, est-elle moralement désirable? C’est une question qu’il faudra examiner très soigneusement avant de la trancher. Sans doute, une somme fixée une fois pour toutes et perçue sur une caisse dont le Haut-Commissariat doit avoir longtemps la gestion, serait beaucoup moins discutée qu’une contribution, consentie chaque année par les États pour le personnel français du mandat placé à côté de son Gouvernement. Mais cette contribution elle-même sera, sans aucun doute, discutée : le tempérament d’un pays dont l’esprit est très agile et très subtil, s’il ne se montre guère encore discipliné et constructeur, nous le promet. La politique libérale voulue par le Gouvernement, pour appliquer le mandat, et appliquée dans l’esprit le plus large par le général Gouraud, a déjà donné à la Syrie et au Liban les organes de cette discussion. Les Conseils élus seront, à cet égard, d’une activité que permet de présager le zèle avec lequel des Conseils nommés, comme par exemple le Conseil du Gouvernement d’Alep, et la Commission administrative du Liban passent au crible, le premier, le budget de l’État et le second toutes les mesures du Gouvernement. Il faudra donc, lorsque, dans peu d’années, l’état financier du pays permettra de demander à forfait la somme voulue pour couvrir les frais du mandat, bien faire, avant de décider, la balance entre l’intérêt financier de l’économie de quelques millions et l’intérêt moral, de maintenir à l’abri de certaines discussions du pupille l’autorité du tuteur.


* * *

Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur les critiques qui viennent de Syrie et qui trouvent souvent en France des oreilles facilement complaisantes. Malgré les formes qu’elles savent revêtir, et qui sont celles de l’esprit le plus pur de démocratie et de progrès, elles ne peuvent guère être prises pour l’expression d’une opinion nationale qui reste encore entièrement à former, comme d’ailleurs la nation elle-même. Dans ce pays, où des siècles de gouvernement arbitraire ont empêché le développement de tout esprit civique, où la masse de la population est indifférente aux affaires publiques et complètement illettrée, on ne se trouve encore en présence que de l’expression définie de l’opinion de quelques individus et de quelques groupes. Encore ceux-ci, en dehors de quelques chefs religieux, et de très rares féodaux, ne constituent-ils pas des autorités sociales comme nous en avons trouvées, par exemple, dans les pays de l’Afrique du Nord. Le Turc, qui n’a jamais su administrer, mais qui gouvernait vigoureusement, a pendant longtemps pesé sur la société syrienne. Il l’a nivelée, l’a habituée à ne voir d’autorité que celle qui était conférée par le Gouvernement. Après sa longue action, on trouve en Syrie des riches, mais, parmi eux, très peu de dirigeants. En dehors des revendications d’un certain nombre d’émigrés, qui sont souvent des déracinés depuis longtemps sans contact avec le pays et qui, dans le milieu occidental, ont perdu la notion de ce qui lui est immédiatement applicable, les expressions de l’opinion syrienne ne sont guère jusqu’ici que celles de la classe possédante, de petits groupes de notables qui sont superposés à une masse encore complètement passive. Que ces milieux restreints soient les tuteurs de cette masse et non la Puissance mandataire, c’est une opinion des plus discutables en elle-même. Elle est, de plus, infirmée par les tendances qui règnent dans les petits groupes qui constituent jusqu’ici ce que l’on peut appeler le « pays politique » syrien. On y est profondément individualiste et opportuniste, selon les traditions inculquées par la longue soumission à un régime où chacun s’accommodait le mieux qu’il pouvait de l’arbitraire subi par tous. Ceux qui se croient en droit d’être traités en amis du pouvoir le considèrent comme tenu de plier les règles au profit de leur intérêt individuel. Et ce pouvoir parait faible, voire un peu malveillant et ingrat, s’il invoque la légalité pour refuser une faveur : l’idée de la loi n’est pas dans la tradition d’un pays où l’on a si longtemps subi l’arbitraire et où on a été habitué à considérer comme la fin de toute politique de savoir, à l’orientale, trouver avec le pouvoir des accommodements dans l’esprit de ceux que nous racontent si délicieusement les Mille et Une Nuits.

Tout cela peut changer. La mentalité d’un peuple bien doué doit s’adapter à un régime nouveau, s’attachant à apporter dans le pays l’atmosphère de l’Occident. Mais cette réforme suppose une aide de l’extérieur. On a parlé d’une Constituante syrienne. Mais que serait-elle, si elle n’était une simple comédie à laquelle la France mandataire ne saurait se prêter ? Que représenterait-elle ? La petite classe des notables qui en ferait un Parlement de censitaires ? La masse de la population, dont une bonne partie vit sur les latifundia qui couvrent une forte proportion du sol syrien ? Dans quelles aventures le pays serait-il alors lancé ? L’héritage du long passé turc en Syrie appelle une évolution dirigée, une émancipation progressive. C’est ce qui a été reconnu, en ce qui concerne les autres pays d’Asie détachés de l’Empire ottoman, aussi bien que la Syrie elle-même, par l’article 22 du Pacte de la Société des Nations qui dispose : « Certaines communautés qui appartenaient autrefois à l’Empire ottoman ont atteint un degré de développement tel que leur existence comme nations indépendantes peut être reconnue provisoirement à la condition que les conseils et l’aide d’un mandataire guident leur administration jusqu’au moment où elles seront capables de se conduire seules. »

C’est exactement ce que tend à réaliser, en ce qui concerne la Syrie, le statut organique adopté sur la proposition du général Gouraud. Il prête à tous les développements du pays sous mandat, mais a un développement graduel conseillé et guidé. C’est le seul reproche que l’on puisse honnêtement lui faire et ceux qui le font rejettent en réalité le mandat lui-même, c’est-à-dire la condition dont la nécessité pour l’indépendance des pays détachés de l’Empire ottoman est non seulement reconnue par tous ceux qui ont examiné l’état présent de ces pays, mais encore proclamée par le texte même, qui a été rédigé sous l’inspiration des principes wilsoniens, pour assurer leur émancipation.


***
AU PAYS DE RABELAIS




II [1]




III. — LA GUERRE PICROCHOLINE

Le jeune Gargantua achevait ses études à Paris, lorsqu’il reçut un jour un laquais de son père, « le Basque. » Ce laquais, — apparemment quelque domestique d’Antoine Rabelais, peut-être celui-là dont Maître François tenait les phrases basques qu’il met dans la bouche de Panurge [2], — c’est lui sans doute qui, sous la Saullaie, le jour de la naissance de Gargantua, réclamait à boire dans la langue de son pays : Lagona edatera!— et c’est peut-être ce Miquel qui figure au chapitre XXXVII, parmi les serviteurs de Grandgousier. Quoi qu’il en soit, le Basque apportait à Gargantua une lettre de son père, où ce dernier mandait au jeune homme de revenir au plus vite pour le défendre contre les entreprises d’un de ses anciens amis et confédérés, nommé Picrochole.

Depuis longtemps, on sait qui « est » ce Picrochole. Un certain Bouchereau, probablement un magistrat de Chinon, qui vivait à la fin du XVIe siècle ou au début du XVIIe, nous a appris qu’il se nommait « Scevole ou Gaucher, ayeul de Gaucher ou Scevole, grand-père de MM. de Sainte-Marthe, » et qu’il demeurait à Lerné, « beau vilaige, despendant de Fontevraulx, lequel vilaige Madame [l’abbesse de Fontevrault, dont il était le médecin] luy avoit donné sa vie durant, comme elle avoit fait à deulx precedans, cause qu’il [Rabelais] l’appela tiers de ce nom. » Enfin Ménage [3]et Huet [4]déclarent tenir de MM. de Sainte-Marthe, eux-mêmes, que Picrochole était leur grand-oncle, médecin à Fontevrault.

Vérification faite [5], il apparaît en effet que le seigneur de Lerné était, à l’époque qui nous intéresse, Gaucher de Sainte-Marthe, écuyer, seigneur de Villedan, de la Rivière, de la Baste-en-Cursai, du Chapeau et d’Esnandes-en-Aunis, conseiller et médecin ordinaire du roi, médecin de l’abbesse de Fontevrault depuis 1506, ancien médecin du connétable de Bourbon. Son père, Louis de Sainte-Marthe, servit en Italie sous Charles VIII, Louis XII et François Ier, mourut en 1535, âgé de 90 ans, dans sa terre du Chapeau, près de Saumur, et fut inhumé dans l’église paroissiale de Saint-Lambert-des-Levées. Son grand-père, Pierre de Sainte-Marthe, commis du trésorier de France Jean Hardouin, avait reçu en 1460 des lettres de naturalité, en sorte que Gaucher était bien le troisième de son nom en France. Marie, fille de Michel Marquet, receveur général de Touraine, lui donna douze enfants, entre lesquels le poète Charles de Sainte-Marthe. Il mourut en 1551 et fut enterré dans le chœur de Fontevrault. Ajoutons qu’il était apparemment fort chicanier, comme le fait paraître le long procès dont je parlerai tout à l’heure, et cet autre qu’il soutint après la mort de sa femme. Si l’on en croit ce que Rabelais nous dit de Picrochole, c’était un homme présomptueux et colérique. Et voilà ce que l’on sait sur Gaucher de Sainte-Marthe, tiers du nom en France, et, si l’on en croit Bouchereau, troisième seigneur de Lerné.

Mais pourquoi Rabelais aurait-il songé à lui? Ce que nous connaissons déjà des habitudes d’esprit de maître François, comme tout ce que nous en saurons par la suite, doit nous donner à penser que, si cette identification est exacte, il y a quelque chose de « vécu » dans la guerre picrocholine, une sorte de canevas réel sur lequel l’auteur a brodé sa fantaisie. Que s’est-il passé entre Picrochole, — Gaucher de Sainte-Marthe, — et Grandgousier, — Antoine Rabelais? En juillet 1907, dans une étude sur la fameuse lettre « A Monsieur le Baillif du baillif des baillifs, » M. Henri Clouzot rappelait un procès qu’eut à soutenir la communauté des marchands de la Loire contre Gaucher de Sainte-Marthe : « Il s’agissait des pêcheries qui gênaient la navigation de la Loire sur le petit bras de la rive droite, en face de Saumur, et qui appartenaient à Gaucher comme seigneur du Chapeau. » Ayant lu cette phrase de notre collaborateur, M. Abel Lefranc entrevit la vérité; mon cher maître, qui s’en irait au bout du monde s’il espérait y trouver du nouveau sur Rabelais, n’eut cette fois qu’à se rendre aux Archives d’Orléans et d’Angers, et voici ce qu’il y découvrit.

Le fief du Chapeau, domaine préféré des Sainte-Marthe, où Louis avait fait construire un château en 1510, occupait une longue étendue sur la rive droite de la Loire, en face de Saumur. En amont, sur la même rive, en face de Montsoreau, Antoine Rabelais avait hérité de sa mère, Andrée Pavin, la seigneurie de Chavigny-en-Vallée, comprenant notamment des terres au bord du fleuve et des pêcheries. Les deux domaines, que séparait un seul village, Villebernier, n’étaient éloignés que d’une dizaine de kilomètres, et Sainte-Marthe se trouvait encore voisin des Rabelais à Lerné, qu’une lieue et demie à peine sépare de La Devinière. Enfin les documents nous montrent Antoine Rabelais remplaçant Gaucher en qualité de sénéchal de Lerné de 1507 à 1527 environ. Il est donc certain que le seigneur du Chapeau et celui de Chavigny se connaissaient et qu’ils furent en bons termes pendant une vingtaine d’années. Se querellèrent-ils? Et pourquoi?

Bouchereau, déjà cité, qui a recueilli la tradition locale à la fin du XVIe siècle ou au début du XVIIe, conte que maître François a romancé un procès de certains habitants de Lerné contre l’abbaye de Seuilly : les premiers auraient fait saisir la vendange, à quoi se serait opposé « frère Jean, » le procureur du couvent. Il est possible; et en ce cas, Antoine Rabelais, voisin des moines à La Devinière, les aurait sans doute aidés de ses lumières : inde irae. Malheureusement, on n’a retrouvé jusqu’ici aucune trace de ces procédures. Ce n’est point une raison qui nous permette d’affirmer qu’elles n’ont jamais eu lieu, et il est possible que Rabelais ait voulu joyeusement et fantaisistement représenter ce procès, tout au moins dans le premier épisode de la guerre picrocholine. Mais, parmi les entreprises du colérique et processif Gaucher, il semble bien que ce soit surtout celle qu’on va voir et qui ameuta contre lui toute la région, qui ait donné à maître François l’idée de la lutte de Picrochole contre Grandgousier.

Avant janvier 1528, Gaucher avait fait établir sur la Loire, en effet, « ung duict et bastitz de paux à double renc, » autrement dit une double rangée de pieux, avec une pêcherie, « près, joignant et au-dessus des pontz de la ville de Saumur, » de telle façon que ces barrages, et qu’un moulin, en outre, qui se trouvait là, obstruaient à peu près complètement le cours du fleuve, qui était pourtant d’une « grande estendue. » Gaucher n’avait laissé aux bateliers qu’une petite voie navigable le long de la maison du Chapeau, tellement étroite qu’on la pouvait mesurer avec une simple corde et où l’eau était « merveilleusement impétueuse et dangereuse, » si bien que les « marchans et voicturiers montans et avallans » risquaient à tout moment de s’aborder et que la navigation se trouvait extrêmement gênée.

Le cas était grave. Les rivières ont eu durant des siècles un rôle d’une importance que nous n’imaginons pas : c’est par leur moyen que se faisait presque tout le trafic de la France. Les voyageurs préféraient souvent la commodité et la lenteur des transports par eau à l’insécurité des voyages à cheval; mais les marchandises, au prix de quelles peines les roulait-on sur les routes défoncées ! Par les fleuves, au contraire, — ces « chemins qui cheminent, » selon l’expression de Rabelais et de Pascal [6]— les denrées, l’argent, et encore les nouvelles, circulaient aisément à travers le royaume. Ainsi les rivières navigables étaient-elles vraiment les veines et les artères de la France : c’est par elles que la vie matérielle et morale arrivait dans tout le pays.

A l’époque romaine, les marchandises remontaient le Rhône, puis la Saône, d’où elles gagnaient en chariots ou sur le dos des bêtes de somme la Seine ou la Loire. Et il y avait sur chaque fleuve une confédération des marchands, très importante, fort riche, assimilée aux fonctionnaires les plus élevés. On ignore ce que ces sociétés devinrent durant les premiers siècles du moyen âge : sans doute eurent-elles beaucoup à souffrir des invasions normandes et des exactions féodales. Mais, à partir du XIVe siècle, on retrouve sur la Loire la trace des anciens Naatae Ligerici : tous les marchands trafiquant des denrées et marchandises transportées sur le fleuve et ses affluents, tous les nautoniers et « voituriers par eau » font partie d’une grande association, où ils sont engagés par cela même qu’ils ont entrepris le commerce nautique, de même que par le seul fait de leur habitation ou de leur indigénat, les habitants d’une commune aujourd’hui en deviennent membres; — c’est la Communauté des marchans frequentans et marchandons sur la rivière de Loire et autres fleuves navigables descendans en icelle, depuis le commencement que les dites rivières sont navigables jusques à la mer; ainsi la nomme-t-on au temps de Rabelais.

Dans chaque ville, les marchands et nautoniers forment une corporation qui envoie des députés à l’assemblée générale de l’association qui se tient à Orléans. Tous les deux ou trois ans, vers la fin d’avril, on voit ceux-ci arriver à cheval ou sur leurs mules, accompagnés d’un homme de suite ; leur assemblée écoute les rapports de ses fonctionnaires élus et de son procureur général, puis les consultations sur les procès en instance, que lui donnent des avocats et des gens de loi qu’on fait venir de Paris au besoin; elle approuve les comptes, nomme les mandataires qui la représenteront jusqu’à sa prochaine séance, puis les délégués des villes se séparent... Telle était la puissante organisation à laquelle se heurtait Gaucher de Sainte-Marthe.

Il fallait qu’il fût puissant lui-même, et riche, et aussi confiant que Picrochole, merveilleusement obstiné enfin, pour soutenir comme il fit une cause aussi manifestement injuste que la sienne. Apparemment était-il aidé par l’abbesse de Fontevrault, dont il était le médecin et qui l’appréciait fort, puisqu’elle lui permettait de loger souvent à l’abbaye avec sa famille; puisqu’elle lui avait alloué Lerné, sa vie durant; et que, mort, le corps de Gaucher fut enseveli dans le chœur de l’église... Quoi qu’il en soit, l’instance, engagée en janvier 1528, durait encore près de dix ans plus tard.

Pourtant, ce n’était pas que les adversaires de Sainte-Marthe missent de la mollesse à le poursuivre. En 1529, le Parlement envoie un de ses conseillers pour mener une enquête : « Mons Maistre Christhofe Hennequin, » qu’aussitôt assiègent les deux parties. Les délégués de la Communauté essayent de faire toiser le chenal navigable en présence de Gaucher : ils arrivent au Chapeau avec un sergent et jettent une corde, qu’on mesurera ensuite, « au travers de ladicte* voie et d’une part desdicts paux [pieux] à aultre; » mais, dès qu’il a eu connaissance de leur intention, Gaucher s’est éloigné sous prétexte que le commissaire a seulement « mandé faire veue des choses sus-diètes et non de les toiser. » A la fin, M. Maître Christophe Hennequin monte héroïquement à cheval, et, insoucieux des fatigues d’une longue route, comme il ne manque pas de le consigner dans son rapport, se transporte de sa personne à Fontevrault pour appréhender le seigneur du Chapeau. Hélas! Gaucher vient justement de partir pour aller voir M. de La Trémoille en son château, et l’infortuné conseiller doit se borner à faire placarder sur la grande porte de l’abbaye une assignation à comparaître devant le portail de l’église Saint-Pierre, à Saumur... En 1533, les Grands Jours s’occupèrent de l’affaire. Pourtant il semble qu’elle n’était point terminée en 1536.

Toute la région dut s’entretenir de ce procès, qui intéressait au premier chef les commerçants, et notamment ceux de Chinon, ville importante de la Communauté des marchands; si donc nous supposions que maître Antoine Rabelais, personnage fort notoire dans le pays, dont il fut en 1527 le premier magistrat, — et juriste, qui plus est, — y eût pris un rôle de premier plan, il n’y aurait rien là que de vraisemblable. Mais nous savons qu’il avait des raisons particulières de s’intéresser à l’affaire : il était voisin sur la Loire du seigneur du Chapeau, et, en amont des barrages de Gaucher, il possédait lui-même des pêcheries; il était donc personnellement lésé. Évidemment, Antoine Rabelais avait d’excellents motifs pour se ranger parmi les adversaires de Picrochole.

D’ailleurs, ceux qui mènent l’affaire pour la Communauté des marchands contre Gaucher sont des amis des Rabelais, voire de leurs parents. Voici Me Antoine Hullot, d’Orléans, qui est de 1534 à 1537 avocat pensionnaire de la Communauté des marchands, et suit à ce titre l’affaire Sainte-Marthe. Or on a découvert que c’est à lui que l’auteur de Gargantua écrivait en 1542 sa fameuse lettre « au bailli du bailli des baillis. » Il était donc l’ami intime de maître François ; et qui sait si leurs relations ne s’étaient pas nouées à l’occasion du procès contre Gaucher? — Voici Mathieu Gallet et Jean Gallet, l’un clerc du greffe civil du Parlement, l’autre avocat à Chinon (comme Antoine Rabelais), qui tous deux s’occupent de l’affaire au nom de la Communauté et en reçoivent des gratifications : tous deux sont parents de l’auteur de Gargantua.

Mieux encore Les documents nous apprennent que Jean Gallet fut envoyé auprès du Parlement de Paris, de 1532 à 1536, pour défendre les intérêts des marchands contre Gaucher. Ouvrons maintenant le Gargantua au chapitre XXX, nous y verrons comment Ulrich Gallet, maître des requêtes de Grandgousier, « homme sage et discret, » fut envoyé vers Picrochole pour négocier la remise de La Roche-Clermault.

Et comment s’appelle dans le roman le « grand bâtonnier » des fouaciers de Lerné, l’un des principaux sujets de Picrochole, et par la faute duquel se déchaîne la guerre? Marquet. Eh bien ! nous savons que Gaucher de Sainte-Marthe avait épousé Marie Marquet, fille de Michel Marquet, écuyer, seigneur de la Bedouère, secrétaire du Roi en 1489 et receveur général de la Touraine.

Autre chose : au chapitre XLVII, l’auteur de Gargantua nous montre « ceux de Bessé, du Marché Vieux, du bourg Saint-Jacques, » etc. (inutile de reproduire ici cette liste de noms de lieux), envoyant « devers Grandgousier ambassades pour luy dire qu’ilz estoient advertis des tordz que luy faisoit Picrochole, » et que, en raison de « leur ancienne confédération, » ils sont tout prêts à le secourir, tant de gens que d’argent et munitions de guerre. Or, si l’on identifie ces localités, on voit que ce sont autant de villages et bourgades du Chinonais et du Saumurois; cette « confédération » représenterait-elle les amis et alliés de la famille Rabelais? Mais on peut pousser davantage. Examinons la carte : ces localités ennemies de Picrochole et qui proposent à Grandgousier leur aide sont en partie situées sur les bords de la Loire et de la Vienne; elles devaient donc fournir des affiliés à la Communauté des marchands et c’est cela, peut-être, qui justifie leur alliance avec Grandgousier.

Evidemment, beaucoup d’allusions nous échappent encore, mais tout porte à croire que c’est faute de documents plus circonstanciés sur le procès. Pourquoi Rabelais nomme-t-il le maitre des requêtes de Grandgousier Ulrich au lieu de Jean Gallet? Que fut le rôle de Michel Marquet dans l’affaire? Est-ce plutôt de quelqu’un de ses fils qu’il s’agit? Par la « confederation » dont nous venons de parler, maître François a-t-il voulu désigner les amis et alliés de sa famille ou bien les marchands syndiqués? Les documents officiels ne nous offrent que des noms, des dates, des faits sans couleur, et leur sécheresse ne permet malheureusement pas de se faire une image véritablement vivante de ce procès même, ni de ceux qui s’y sont trouvés mêlés. Pourtant, il est clair que nous touchons là à la réalité que Rabelais a si joyeusement transposée, et les contemporains ne s’y sont pas trompés. Nous avons cité les témoignages de Bouchereau et de Ménage qui ont recueilli la tradition du pays ; en voici un, plus indirect, mais au moins aussi intéressant, puisqu’il vient du fils même de Picrochole.

Parmi les nombreux enfants de Gaucher, l’un d’eux, en effet, Charles de Sainte-Marthe, vécut à la cour de Marguerite de Navarre. Ce fut un esprit élégant et orné, écrivain excellent, poète, humaniste, philosophe, — platonicien, naturellement, — fort incliné vers la Réforme, bref tout à la dernière mode intellectuelle du temps. Or, en 1549, paraissait le Theotimus, sive de tollendis et expungmdis malis libris, ouvrage d’un moine de Fontevrault, Gabriel de Puy-Herbault (Putherbeus en latin), œuvre la plus réactionnaire, la plus ennemie de la Renaissance, la plus acharnée contre toutes les idées libérales dont Sainte-Marthe était le champion. Néanmoins, à la fin d’un volume publié par celui-ci en 1550, In psalmum nonagesimum pia admodum et christiana meditatio, on trouve une belle épitre, Ca. Sanctomarthamus F. Gab. Putherbeo sodali Fontebraldensi, où le fils de Gaucher adresse au « très docte et très humain » Puy-IIerbault les éloges les mieux sentis. — Pourquoi? C’est bien simple. Ouvrons le Theotimus aux pages 180-183 :

« Plaise à Dieu que Rabelais soit auprès d’eux [les théologiens de Genève]! — y lit-on. — Quel Timon a médit davantage de l’humanité? Faiseur de bons mots, vivant de sa langue, parasite, on le supporte à la rigueur. Mais se damner en même temps, chaque jour ne faire que se soûler, s’empiffrer, vivre à la grecque, flairer les odeurs de la cuisine, imiter le singe à longue queue, comme on le dit partout, et de plus souiller de misérables papiers par des écrits infâmes, vomir un poison qui se répand de long en large dans tous les pays, lancer la calomnie et l’injure sur tous les ordres indistinctement, attaquer les honnêtes gens, les pieuses études, les droits de l’honneur, en railleur sans vergogne et sans ombre d’honnêteté, comment supporte-t-on cela? »

Etc. (car les hommes de la Renaissance avaient du souffle à l’invective, comme on sait assez.)

Rabelais répondit à cette attaque, la plus ardente peut-être qu’il ait subie de son vivant : chacun connaît le passage du Quart Livre [7]où il qualifie de la manière qu’il faut, d’une part les « demoniacles Calvins de Genève, » de l’autre « les enraigés Putherbes, Briffaulx, Caphars, Chattemites, Canibales et aultres monstres difformes et contrefaictz en despit de la nature. » — Mais sent-on maintenant pourquoi le fils de Picrochole goûtait si fort le Theotimus? Si l’on doutait que ce fût à cause de ces pages virulentes contre maître François, il n’y aurait qu’à citer une phrase de sa lettre. L’enragé Putherbe ne nomme dans son livre aucun de ses contemporains, sauf Rabelais; eh bien ! Sainte-Marthe écrit : « Que tes labeurs paraissent inutiles et ridicules à ces athées et épicuriens, dont tu désignes les uns par leur nom... » — Ainsi les enfants de Picrochole n’avaient point pardonné à l’auteur de Gargantua : quinze ans après l’apparition du livre, à Fontevrault, — où une sœur de Charles, au reste, était religieuse, — on s’occupait encore à se venger de maître François.

En résumé, il n’est pas douteux que Picrochole ne « soit » Gaucher de Sainte-Marthe, et que l’idée de la guerre de Picrochole contre Grandgousier et ses confédérés n’ait été inspirée par les différends de Gaucher et d’Antoine Rabelais, à l’occasion de certains procès, et surtout de celui du seigneur du Chapeau contre la Communauté des marchands de la Loire. C’est ainsi qu’une fois de plus nous voyons l’imagination de maître François s’appuyer sur la réalité.

Il reste à suivre sur les lieux les péripéties de la guerre. On le fera sans peine, puisque tant de marches, de contre-marches, de ruses, de sièges et de massacres, tout cela tient dans le creux d’un vallon.


* * *

Une année, au temps des vendanges, peu avant le 20 septembre (c’est la date que porte la lettre de Grandgousier à Gargantua), les bergers de Seuilly étaient occupés à garder les vignes et à empêcher que les étourneaux ne mangeassent le raisin, lorsque des fouaciers de Lerné vinrent à passer au « grand carroy » (carrefour), menant à la ville dix ou douze charges de fouaces.

Il est évident que le chemin suivi par les fouaciers, dont Rabelais dira un peu plus loin qu’il traverse Parilly, c’était celui de Lerné à Chinon, longeant la croix de La Devinière, le clos Rabelais et franchissant le Négron au Moulin du Pont, qui n’existe plus, mais qu’un plan cadastral de la fin du XVIIe siècle, découvert par M. Henri Clouzot, nous indique. Quant aux fouaces, ce sont des galettes de fine fleur de froment, faites « avec beau beurre, beaulx moyeux d’œufs, beau safran, » qui, au total, ne diffèrent du pain que par les jaunes d’œufs, le beurre et le safran qu’on mélange à leur pâte. J’en ai mangé; cela ne m’a point semblé très bon, je l’avoue. Mais, au XVIe siècle, les marchands de Lerné en vendaient à dix lieues à la ronde, et même à Loudun. Ils venaient si nombreux qu’une rue leur était réservée. D’ailleurs Rabelais assure que « c’est viande céleste manger à desjeuner raisins avec fouace fraische, » et il s’y connaissait.

Comme les gens de Lerné arrivaient aux environs de la croix de La Devinière, vraisemblablement à la montée du sentier qu’on voit qui donnait accès au domaine des Rabelais, les bergers les prièrent poliment de leur vendre de leurs galettes. Mais les fouaciers accueillirent leur requête par une bordée d’injures, ajoutant qu’il ne leur appartenait point de goûter à ces belles fouaces, et qu’ils devaient se contenter de gros pain balle et de tourte. Ce qu’entendant, un des bergers, nommé Frogier, — peut-être Jacques Frogier, tenancier de Seuilly, dont le nom est cité par un document, — leur dit :

« Depuis quand avez-vous pris des cornes pour être devenus si arrogants? Dea ! vous nous en bailliez volontiers naguère, et maintenant nous en refusez. Ce n’est pas le fait de bons voisins, et nous n’en usons pas de la sorte quand vous venez acheter ici notre beau froment, duquel vous faites vos gâteaux et fouaces. Nous vous aurions donné de nos raisins par-dessus le marché; mais, par la mère de Dieu ! vous pourrez vous en repentir, et aurez quelque jour affaire à nous; nous vous rendrons la pareille. Et vous en souvienne ! » A quoi Marquet, le « grand bâtonnier » des fouaciers, celui qui portait aux processions le bâton de la confrérie, répondit :

« Vraiment, tu es bien acrété, ce matin ! Tu as mangé hier soir trop de millet ! Viens ça, je te baillerai de ma fouace! »

Et comme Frogier s’approchait en toute simplicité, tirant déjà un onzain de sa ceinture, il lui donne de son fouet sur les jambes si rudement que les nœuds y apparaissaient; puis veut s’enfuir; mais Frogier, criant : Au meurtre ! lui jette une grosse trique qu’il avait sous le bras, et l’atteint avec tant de force que Marquet tombe de sa jument plus mort que vif.

Cependant des métayers qui écalaient des noix auprès de là accourent, munis de leurs longues gaules, et se mettent à battre les fouaciers comme seigle vert. Et les autres bergers et bergères, venus au cri de Frogier, de les cribler à leur tour de pierres avec leurs frondes. Finalement on s’empare de quatre ou cinq douzaines de fouaces, qu’on paye d’ailleurs au prix convenu, à quoi l’on ajoute un cent de noix et trois panerées de raisins. Les fouaciers aident Marquet, qui était vilainement blessé, à remonter sur sa bête, et s’en retournent à Lerné, non sans menacer ferme ceux de Cinais et de Seuilly. — Cela fait, les bergers et bergères firent chère lie avec ces fouaces et de beaux raisins, et se rigolèrent ensemble au son de la belle bouzine, ou cornemuse, se moquant de ces beaux fouaciers glorieux qui avaient trouvé male encontre par faute de s’être signés de bonne main le matin; et, avec gros raisins chenins, étuvèrent les jambes de Forgier mignonnement, si bien qu’il fut vivement guéri.

C’est par cette scène « vécue, » par ce tableau d’une rixe qui a peut-être eu réellement lieu, comme on va voir, que débute dans Gargantua la guerre picrocholine, et elle continue par des péripéties qui sont tout à fait vraisemblables. Certes, on a moins accoutumé de chercher de la vraisemblance dans ce joyeux récit que des propos de haute gresse et des plaisanteries horrifiques; il suffit pourtant d’écarter celle riche floraison pour découvrir, non seulement des souvenirs personnels de l’auteur, mais une intrigue fort bien ordonnée et toute une trame extrêmement réaliste. C’est ce que la plus brève analyse suffira à faire apparaître.

La paroisse de Lerné comprenait des terres acensées à des paysans et dix à quinze fiefs, dont le plus important était celui de Maulevrier qui attenait au fief de Chavigny, appartenant aux Rabelais. Mais le seigneur du village, celui qui avait le fief du château, M. de Lerné, enfin, — les documents nous apprennent que c’était Gaucher de Sainte-Marthe. A vrai dire, la terre ne lui appartenait pas; l’abbesse de Fontevrault la lui avait seulement allouée, peut-être en récompense des soins médicaux qu’il lui avait donnés; et le domaine n’était pas non plus bien grand ni bien riche, mais il devait avoir des droits de justice assez importants. Le château, — le Capitoly de Picrochole, — domine légèrement le village. C’est là que les fouaciers se transportèrent aussitôt arrivés.

Ils firent leurs doléances à leur seigneur qui entra en un furieux courroux et, sans plus d’enquête, rassembla son armée. Voilà donc les soldats de Picrochole en campagne. Ils sa répandent dans les champs, dévastent tout selon l’usage, envahissent et pillent Seuilly en dépit de la poste qui y règne, — les épidémies étaient fréquentes alors: peut-être est-ce encore un fait véritable que Rabelais rapporte là, — et arrivent devant l’abbaye; mais, la trouvant bien verrouillée et fermée, l’armée continue sa roule, sauf deux enseignes et deux cents lances qui rompent les murailles du clos et commencent à cueillir le raisin et ravager la vendange.

C’est à ce moment qu’apparaît dans l’histoire frère Jean des Entomeures, « jeune, guallant, frisque, de hayt, bien dextre, hardy, adventureux, délibéré, hault, maigre, bien fendu de gueule, bien advantagé en nez, beau despecheur d’heures, beau desbrideur de messes, beau descrotteur de vigiles, pour tout dire sommairement vray moyne si oncques en feut depuys que le monde moynant moyna de moynerie, au reste clerc jusques ès dents en matière de bréviaire. » Chacun sait comment, ayant harangué le prieur et les moines à sa façon, il fit une sortie dans le clos et choqua si roidement les ennemis qu’il les mit en déroule sans autre secours que l’indignation qu’il sentait à les voir gâter sur pied le piot de l’abbaye, sans autre arme que le bâton de la croix, « qui estoyt de cueur de cormier, long comme une lance, rond a plein poing et quelque pou semé de fleurs de lys, toutes presque effacées, » — et que Rabelais avait dû bien souvent voir aux processions.

Hélas ! les vignes que le vaillant et joyeux frère sauva par ce non pareil exploit n’ont pas été épargnées par le phylloxéra. Et de son couvent il ne demeure que des ruines encloses à cette heure dans une propriété privée. A gauche dans la cour, l’aumônerie à tourelles, où logeaient sans doute les hôtes; au fond des granges immenses, des celliers, et derrière eux un mur de l’ancienne église ; des voûtes encore, quelques décombres envahis par le lierre, c’est tout ce qui reste du couvent; mais le clos a gardé ses vieux murs, et l’ombre de frère Jean semble y pantagruéliser encore.

Nous avons dit que Bouchereau, écrivant dans le pays à la fin du XVIe siècle ou au commencement du XVIIe, assure que Rabelais aurait romancé dans ces épisodes un procès de certains vassaux de Sainte-Marthe contre l’abbaye de Seuilly :

« Il y eut procès entre aulcuns de Lerné et les moynes de Seuillé ; leur temporel fut saisi, entre aultres le clos de l’abbaye, qui fut baillé à ferme peu avant les vendanges. Les fermiers s’ingénièrent de jouir; à quoy s’opposa frère Jehan des Entommeures, qui estoit leur procureur. C’est la deffense du clos-Marquelt [Marquet] estoit beau-père de Picrochole, qui fut blessé d’un coup de tribart lès la teste. »

Tout cela est possible. Peut-être, au cours de ce procès, quelque rixe aura éclaté entre des paysans appartenant à l’abbaye et des marchands de fouaces de Lerné, où le beau-père de Sainte-Marthe aura été blessé à la tête. Mais, comme Bouchereau donne dans le contexte d’autres renseignements qui sont, ceux-là, manifestement faux, nous ne pouvons être certains de rien. — Et sur le prototype de frère Jean lui-même, nous ne sommes pas plus sûrement renseignés. Bouchereau nous dit que c’était « le procureur » de l’abbaye. Une allusion de 1560 fait conjecturer qu’il s’appelait Buinard et qu’il fut par la suite prieur de Sermaise. Un troisième document, de 1654 seulement, affirme qu’il avait nom Jean de Belpuy et qu’il devint prieur de Vindelles en Charente. Chacun sent bien que frère Jean est surtout fait des souvenirs que maître François gardait des moines qu’il avait connus au temps de son « moniage. » Quant au personnage réel qui a inspiré ce type incomparable, s’il a jamais existé, il faut avouer que nous n’en savons rien.

Quoi qu’il en soit, pendant que le brave frère escarbouillait les cervelles, rompait les jambes, disloquait les spondiles, démoulait les reins, avalait le nez, pochait les yeux, fendait les mandibules, enfonçait les dents en la gueule, défonçait les omoplates, débezillait les fauciles, et que les moinillons du couvent achevaient la destruction des envahisseurs du clos en égorgetant avec leurs petits couteaux ceux que le moine avait portés à terre, la plus grosse partie de l’armée de Picrochole, continuant sa route, parvenait au « gué de Vede. »

Jusqu’à ces dernières années, on plaçait ce gué à cinq kilomètres au-dessus de Chinon, sur la Veude, c’est-à-dire à près de trois lieues du théâtre de la guerre, ce qui rendait incompréhensibles la marche de Picrochole et les autres opérations; aussi bien ne songeait-on guère qu’elles fussent vraisemblables... Mais voyons la carte. Sortant de Seuilly, Picrochole se dirige vers La Roche Clermaut : il suit donc, soit la route de Lerné à Chinon, soit un chemin qui, partant du clos, s’étendait au-dessus de celui-là; dans les deux cas, il doit rencontrer bientôt un petit cours d’eau : c’est là évidemment qu’il faut chercher le gué de Vede. Or, aujourd’hui, ce ruisseau aux rives hérissées de roseaux et de joncs, s’appelle le Négron; mais autrefois il n’avait pas de dénomination bien arrêtée : on le nommait tantôt la Beuxe (ou Busse), tantôt la Veude du Négron, tantôt la Veude (ou Vede) tout court; par conséquent, le gué de Vede peut être un gué du Négron. Et ce qui prouve qu’il l’est, c’est ceci. Nous voyons dans Gargantua que tout à côté du gué de Vede logeait un meunier, et que le gué était doublé d’un pont, ou plutôt d’un simple passage en planches. Eh bien! aujourd’hui encore, un moulin se dresse sur le Négron, précisément à l’endroit où passaient le chemin de Lerné à Chinon et l’autre chemin de Seuilly après s’être rejoints, et, devant ce moulin, un pont s’étend encore, non plus de bois, mais de pierre, à cette heure. Le gué de Vede de Rabelais se trouvait là, cela ne fait point de doute, touchant à la Saullaye, non loin de deux arpents de terre qui dépendaient de la Devinière, juste au-dessus du moulin du Pont.

Ayant donc passé ce gué, Picrochole assaille La Roche-Clermaut et s’en empare sans éprouver la moindre résistance. Gravissons derrière lui le chemin escarpé qui conduit sur le plateau. Le château où le roi de Lerné rêvait avec ses capitaines de conquérir l’Europe et l’Asie sans négliger l’Afrique, et dont il existait encore des morceaux importants en 1699, a été remplacé par une grande bâtisse du XVIIe siècle : on n’en trouve plus que quelques décombres. Mais de là on embrasse sans peine tout le théâtre de la guerre.

D’abord le village de six cents âmes dont Rabelais a fait la ville de La Roche-Clermaut, avec son église où le moine enferma ses prisonniers. Au pied de la colline, la Veude ou Negron coule entre ses roseaux, large de quelques mètres, flanquée du minuscule moulin du Pont. De l’autre côté de sa petite vallée, s’élève la capitale de Grandgousier, la ferme de La Devinière. Vers le Nord, on aperçoit Cinais, mais l’église qu’y avait connue Rabelais n’existe plus. Plus au Sud, voici Seuilly, et enfin, au loin, on distingue Lerné, royaume de Picrochole et demeure de Gaucher de Sainte-Marthe. Tout cela tient en quelques kilomètres... Mais reprenons le « récit des opérations. »

Tandis que Picrochole se rempare à La Roche-Clermaut, Grandgousier apprend l’agression de son ancien ami et confédéré, et s’en désole. D’abord il envoie son laquais, le Basque, quérir Gargantua à Paris en toute diligence; puis son maître des requêtes, le sage et discret Ulrich Gallet, proposer la paix à Picrochole. Suivons le bonhomme Gallet dans ses deux vaines ambassades : il passe le long de la Saullaye (ch. XXXII), traverse le gué, s’arrête au moulin (ch. XXX); c’est bien le chemin qu’il fallait suivre pour aller de La Devinière à La Roche-Clermaut; toutes nos conclusions se contrôlent et se vérifient à merveille.

Cependant, Gargantua est parti de Paris en toute hâte. Il atteint Chinon, traverse la ville, franchit le pont de la Nonnain, ainsi nommé parce que le péage on appartenait aux religieuses de Fontevrault, qui s’étendait, long de 1 650 mètres, au-dessus de prairies marécageuses (et dont on voit encore, à l’Est de la route actuelle, des restes de piles), et parvient à Parilly. De l’église romane où Rabelais entendit un jour prêcher frère En-gain nant et qui sert à présent de grange, il ne reste que les murailles. Mais on y voit encore la chapelle de la famille La Vauguyon, où repose probablement le bon sire allié de Grandgousier et ami des Rabelais.

A Parilly, le métayer d’un certain Gouguet, — parent sans doute de cet Hilaire Goguet dont le nom nous est resté comme celui d’un ami de maître François, — apprend à Gargantua que Picrochole s’est emparé de La Roche-Clermaut, et que le capitaine Tripet s’avance avec un fort détachement vers le bois de Vede et Vaugaudry : ses hommes ont même couru la poule jusqu’au pressoir Billard. Ponocrates ouvre un sage avis : celui de se rendre près du soigneur de La Vauguyon, — René Le Petit en 1644. — De là, Gymnaste et Prelingand, l’écuyer de La Vauguyon, iront aux nouvelles... Revenus, ils renseignent Gargantua, qui se remet en route avec ses compagnons et, en passant, détruit le château de Vedo en quelques coups; c’est à peu près le seul épisode de toute la guerre picrocholine où il nous apparaisse comme un géant.

Faute de bonnes cartes anciennes, il est difficile de savoir exactement où Rabelais situe ce château et le bois du même nom. Essayons. Tripet et sa troupe, venant de La Roche-Clermaut, doivent atteindre successivement le bois de Vede, Vaugaudry (commune de Chinon) et le pressoir Billard (aujourd’hui confondu avec le hameau de Saint-Lazare), dit notre texte. Au contraire, nous verrons Gargantua, parti de Parilly, démolir le château de Vede, puis passer le gué et parvenir à La Devinière. Approximativement, Rabelais doit donc placer le château de Vede dans un petit bois où les cartes modernes indiquent la ferme de Rigaud ou Rigod, sur la hauteur, et en ce cas la pente des coteaux expliquerait assez que le « déluge urinal » de la gigantesque jument, coulant jusqu’au Négron, vienne noyer au gué les fuyards de la troupe de Tripet (ch. XXXVI). — Mais on peut tout aussi bien admettre qu’il n’a jamais existé en réalité le moindre lieu-dit de ce nom, — du moins à cet endroit, car Gaucher de Sainte-Marthe possédait un domaine appelé le Bois de Vede à dix kilomètres de là, dans la commune d’Anché : il est possible que Rabelais ait transporté en imagination la propriété de son ennemi sur le théâtre de la guerre pour se donner le plaisir de le faire ruiner par Gargantua.

Quoi qu’il en soit, la forteresse démolie, le héros continue son chemin, passe le gué de Vede, arrive au château de Grandgousier qui l’attendait en grand désir et le reçoit avec grande joie. Et, tandis qu’on prépare le repas, il sort dans le jardin pour cueillir lui-même des salades : c’est ici que se place l’épisode des pèlerins.

De même que nous nous rendons pieusement aux cliniques des médecins réputés pour en obtenir quelque soulagement à nos maux, de même nos pères, munis du grand bâton et coiffés du chapeau à coquilles, allaient implorer dans leurs sanctuaires les saints habiles à guérir, et comme chaque illustre docteur passe pour particulièrement propre à remédier à l’une de nos incommodités, de même chaque saint avait, au moyen âge, sa spécialité. Tel bienheureux qui s’entendait à faire passer la poste, comme saint Sébastien, n’était pas aussi puissant que saint Job pour guérir les ulcères, par exemple. A vrai dire, d’aucuns se trouvaient nettement voués par leurs noms mêmes à secourir certaines catégories de malades, et c’est à bien juste titre que les aveugles demandaient à sainte Claire de sortir de l’obscurité, tandis que saint Cloud, pour peu qu’on l’en priât, faisait miracle contre les furoncles, que saint Mammès s’entendait à donner du lait aux nourrices, et que saint Ignace se montrait sans rival pour les maladies de la « tignasse » ou du cuir chevelu. En revanche, le nombre des saints aliénistes devait plonger les fous dans la perplexité : comment choisir entre Saint-Nazaire, dont l’église était près d’Arras ; saint Gildas, qui logeait en Bretagne; saint Menoux, établi en Bourbonnais; saint Dizier, qui opérait dans le Haut-Rhin, et sainte Dymphne, qui travaillait à Gheel en Belgique? Encore fallait-il prendre garde de n’offenser point ces bienheureux, car beaucoup passaient pour aussi capables d’infliger des maladies qu’ils l’étaient de les guérir.

C’est pourquoi les six pèlerins berrichons que nous présente Rabelais s’étaient rendus à Saint-Sébastien d’Aigne, près de Nantes, afin de supplier le saint de faire cesser la peste, — cette même peste qui avait ravagé Seuilly, apparemment. — A cette heure, ils en reviennent, et traversant le Chinonais, de crainte des soldats qui courent le pays, ils se sont décidés à passer la nuit dans le jardin de La Devinière, « dessus les poizars, entre les choulx et les lectues » (les poizars ou tiges de pois sont à terre en septembre, à l’époque où se passe la guerre picrocholine, après la cueillette des dernières gousses; Rabelais n’était pas homme à se tromper là-dessus). Gargantua manque de les dévorer par mégarde avec sa salade ; par bonheur, ils échappent à la mort et s’enfuient à travers la vigne du grand cormier, d’où Antoine Rabelais tirait son bon vin blanc de La Devinière et dont nous connaissons l’emplacement au-delà du noyer grollier. Après diverses mésaventures, ils couchent dans une cabane de bergers près du Couldray. C’est là qu’ils seront surpris et arrêtés comme espions par les gens de Picrochole, puis délivrés par le moine, conduits devant Grandgousier et renvoyés par lui avec une magnifique aumône et un meilleur sermon.

Car, si la croyance aux saints qui infligent des maladies prêtait fort à rire à Calvin et à Henri Estienne, elle indignait beaucoup le bon Grandgousier qui, lui, était très bon catholique. Il souhaitait de tout son cœur que le roi punît ceux qui prêchaient de telles sottises dans son royaume, comme il avait puni lui-même, au risque d’être appelé hérétique, ce « caphart » de Cinais qui affirmait en chaire que saint Eutrope faisait les hydropiques, saint Gildas les fols et saint Genou les goutteux. Ce « caphart, » maître François avait dû entendre ses étranges sermons. L’église Saint-Clouand de Cinais était plus proche que Seuilly de La Devinière, et les Rabelais y allaient sans doute écouter la messe. Malheureusement, elle n’existe plus depuis une cinquantaine d’années : on l’a détruite avec la statue de saint Cloud où les pèlerins venaient encore en si grand nombre...

Nous avons laissé Gargantua en bon train de se restaurer pantagruéliquement avec son père et ses compagnons, servis par Janot, Micquel et Verrenet, — peut-être trois domestiques des Rabelais; et Micquel est apparemment ce laquais basque que nous avons déjà vu apparaître ; quant à Verrenet ou « Verre net, » celui qui portait ce surnom devait aimer le piot. La table est bien munie de venaison : l’abbé de Turpenay, M. de Grandmont et M. des Essarts, bien connus de maître François apparemment, en ont fait un bel envoi. Gargantua se fait amener frère Jean pour le féliciter de ses prouesses à la défense du clos. Le moine s’attable, mais refuse de quitter son froc, car, par Dieu ! il n’en boit que mieux : « Si je le laisse, dit-il, Messieurs les pages en feront des jarretières comme il me feut faict une foys à Coulaines ! » Est-ce à l’auteur de Pantagruel lui-même qu’arriva une semblable mésaventure dans ce beau château qui, du haut de son coteau, au bord de la Vienne, domine toute la contrée, et que posséda de 1526 à 1544 René de Garguesalle, gentilhomme de la maison du Roi et enseigne de la compagnie de La Roche du Maine ? On ne sait... Mais voici passer dans les joyeux propos du moine bien d’autres souvenirs de la contrée : voici le prieur de Seuilly qui aimait si fort le blanc de chapon, et l’infirmier de l’abbaye avec ses yeux rouges comme une jatte d’aune ; « M. de La Bellonnière, » un Du Puy, sans doute parent de ce seigneur de Basché sur qui le Quart Livre nous en apprendra de bonnes; « M. de Maulovrier, » l’avare, le boiteux Michel de Dallan dont le fief touchait à celui de Chavigny . Il est impossible de rappeler dans ce sec résumé tous les détails pleins de vie du récit.

Le souper achevé, on tient conseil et l’on arrête que Gargantua sortira vers minuit avec une petite troupe d’éclaireurs. En attendant, nos compagnons vont se reposer quelque peu. Mais Gargantua ne peut sommeiller, de quelque côté qu’il se tourne. Heureusement, le moine connaît un bon remède à l’insomnie: il commence de lire les sept psaumes de la pénitence, et, sur le Beati quorum, les voilà tous deux endormis. D’ailleurs, frère Jean, habitué aux matines, ne manque point de s’éveiller avant minuit, et d’entonner la chanson :

Ho Regnault, réveille-toi, veille
O Regnault, réveille-toi !

Tout le monde se lève, et l’on prépare de belles grillades et « soupes de primes, » c’est-à-dire des tranches de pain trempées dans le bouillon et mangées à prime, de bon matin. Fera-t-on quelque buverie ? Gargantua et les gens raisonnables s’en abstiendront, car « boyre si tost après le dormir, ce n’est vescu en diète de medicine ; il se fault premier escurer l’estomach des superfluitez et excremens. » Frère Jean, lui, se moque de la médecine, et finalement chacun en use à sa guise. Après quoi, l’on arme le moine de pied en cap, encore qu’il proteste que son froc et son bâton de croix lui suffiraient à faire bonne besogne. Le voilà sur un bon coursier du royaume de Naples, le braquernart au côté, accompagné de Gargantua, Ponocrates, Gymnaste, Eudemon et de vingt-cinq des plus aventureux de la maison de Grandgousier, portant chacun un arquebusier en croupe, tous armés à l’avantage, la lance au poing, montés comme saint Georges: la petite troupe sort en se défilant par le chemin de la Saullaye, qui était en contre-bas du « grand carroy» » et abrité par des noyers. Bientôt frère Jean va s’accrocher par la visière en passant sous l’un des arbres, à la grande joie de ses compagnons qui, avant de le remettre sur pieds, ne manqueront point de s’extasier malicieusement sur la bonne grâce qu’il a en pendillant...

Pendant que ces événements se déroulent à La Devinière, Picrochole est toujours à La Roche-Clermaut. La nouvelle de la défaite de Tripet l’a mis une fois de plus dans un grand courroux, et il a envoyé en reconnaissance une forte troupe de cavalerie légère sous la conduite du comte Tyravant ou Tire-avant. Celui-ci a couru jusqu’à La Vauguyon et à la Muladrerie; mais, n’y trouvant personne, il est revenu par le plateau vers le Couldray, où il a fait prisonniers les pèlerins; présentement, il descend vers Seuilly. C’est à ce moment que Gargantua et ses gens, qui sont encore dans le chemin de la Saullaye, sous les noyers, l’entendent chevaucher.

Ils chargent à l’improviste la troupe picrocholine qui s’enfuit. Malheureusement, le moine, trop emporté à la poursuite, est pris par les ennemis qui se reforment, et qui, ne voyant que lui, s’imaginent que Gargantua s’est enfui. Aussi, après avoir baillé frère Jean en garde a deux archers, repartent-ils à toute allure vers les Noirettes [8]. Ils rejoignent Gargantua et ses gens sur le grand chemin de Lerné, qui les reçoivent de pied ferme et les mettent en déroute, puis qui rentrent à La Devinière, où Grandgousier commande qu’on apprête à déjeuner pour les rafraîchir. Mais Gargantua, tout attristé de ne pas voir revenir le moine et le croyant prisonnier, ne veut ni boire ni manger... Soudain, une voix joyeuse se fait entendre à la porte de la basse-cour :

— Vin frais, vin frais, Gymnaste, mon ami !

C’est frère Jean. Il a tué ses deux gardes par surprise, puis, survenant sur les derrières de l’ennemi, il a rencontré les fuyards dans le chemin de Lerné, dont il a fait grand carnage, monté sur une roche. Il arrive, avec les pèlerins qu’il a délivrés et un prisonnier nommé Toucquedillon...

Mais il faut nous borner à suivre sur le terrain, si l’on peut dire, les opérations de guerre. Grandgousier, sans refuser ni accepter du tout le secours de ses confédérés du Chinonais, a réuni ses forces, y compris les garnisons de ses places, et il en a confié le commandement à son fils. Celui-ci passe le gué de Vede, arrive à La Roche-Clermaut et décide, conformément à la nature et complexion des Français qui sont « pires que diables » à la première pointe et « moins que femmes » quand ils séjournent (on l’a cru, du moins, jusqu’à la guerre de 1914) de donner l’assaut sans tarder. Il déploie donc son armée en pleins champs, plus ou moins parallèlement au Midi, et envoie frère Jean faire un mouvement tournant vers l’Est et le Sud : le moine se glisse par les marais, le long du Négron, puis obliquant à gauche s’avance, au-dessus de la ferme du Peux-Girard (ou Puits Girard, comme on l’appelle à présent, car elle existe encore), jusqu’au grand chemin de Loudun.

Cependant l’assaut a commencé. Picrochole, en brave chevalier, fait une sortie « avec quelques bandes d’hommes d’armes de sa maison ; » mais il est « festoyé à grands coups de canon : » « pour mieulx donner lieu à l’artillerie, » les troupes gargantuines ont même redescendu les coteaux. Les canons de la ville répondent, mais leurs coups sont trop longs et passent au-dessus de l’objectif. A la fin, un certain nombre de chevaliers de Picrochole chargent en désespérés sur la pente : ils sont reçus entre les carrés, et à peu près tous détruits. Ce qui reste s’efforce de se retirer en bon ordre vers l’Est; mais frère Jean qui a occupé le passage entre la ville et le Négron disperse ce détachement; après quoi, il empêche sagement ses hommes de donner la chasse aux fuyards. De la position qu’il occupe, il domine tout le champ de bataille et il est bien placé pour juger de la tactique à suivre : il envoie donc un de ses officiers pour engager Gargantua à faire passer quelques forces sur les coteaux de gauche, de manière à couper toute retraite à l’ennemi du côté de Chinon. Aussitôt le fils de Grandgousier envoie ses troupes de ce côté, lesquelles rencontrent la plus grande partie de la gendarmerie picrocholine, commandée par son roi, qui avait fait retraite par-là sous la protection des canons de la ville : les Gargantuistes attaquent, mais non sans souffrir beaucoup de la garnison qui, des murs, tire sur eux. Ce que voyant, leur général leur envoie des renforts et un duel d’artillerie s’engage de ce côté, qui attire tous les défenseurs de La Roche-Clermaut sur la muraille de l’Est.

Alors frère Jean, qui s’est aperçu que personne ne garde plus le rempart en face de lui, avance sans bruit et escalade la muraille Sud avec son infanterie, laissant au dehors ses gens d’armes « pour les hasards. » Ses fantassins surprennent les gardes de la porte, font entrer les cavaliers, et tous ensemble courent vers la porte de l’Occident. Prise à revers, la garnison se rend à merci. Le moine la fait désarmer et enfermer dans les églises, « saisissant tous les bastons des croix » ; puis il sort au secours de Gargantua. Picrochole s’imagine d’abord que ce sont les siens qui viennent à son aide; mais bientôt, pris entre deux feux, ses gens s’enfuient. Gargantua les poursuit jusqu’aux environs de Vaugaudry, puis fait sonner la retraite. La guerre est finie.

Picrochole a pu s’échapper par l’Est : c’était le seul côté qui ne fût pas gardé par les troupes gargantuines. Il galope en désespéré vers l’Ile-Bouchard, mais, dans le chemin de Rivière, son cheval tombe à demi fourbu, et, toujours coléreux, il le tue d’un coup d’épée. Le village de Rivière, où nous savons que la belle-mère d’Antoine Rabelais possédait des rentes, comprenait un moulin, ce qui explique comment Picrochole, ayant voulu s’emparer d’un âne, les meuniers le battent comme plâtre, le détroussent de ses vêtements et lui baillent pour se couvrir une méchante souquenille, un sarrau à pèlerine comme en portent les paysans. Renonçant alors à gagner l’Ile-Bouchard, le pauvre colérique prend le chemin de Tours (où l’abbesse de Fontevrault, son alliée, avait un fief). La Guide des chemins de France nous apprend que la route de Chinon à Tours traversait le Port-Huault (commune d’Azay-le-Rideau) : ne nous étonnons donc point de retrouver là Picrochole. Il y passe l’Indre; après quoi l’on perd ses traces. L’auteur croit savoir qu’il est devenu pauvre gagne-denier à Lyon. Et voilà pour lui.

Retournons à Gargantua. Nous le trouvons occupé comme un bon général à faire rafraîchir ses troupes, à payer leur solde, à les haranguer, à régler la régence du royaume picrocholin, à faire inhumer les morts et à récompenser ses fidèles serviteurs en leur distribuant ses domaines, qui sont ceux de la famille Rabelais comme nous l’avons dit. Le moine obtient le droit d’instituer une abbaye à sa mode : c’est Thélème.


JACQUES BOULENGER.

  1. Voyez la Revue du 15 novembre.
  2. Livre II, ch. IX.
  3. Menagiana, II, p. 226.
  4. Baudement, les Rabelais de Huet, p. 60.
  5. Sur Gaucher, son identification à Picrochole et le procès de la communauté des marchands de la Loire, voir Revue des études rabelaisiennes; Dreux du Radier, Bibliothèque historique et critique du Poitou, V, p. 84-96 ; P. Mantellier, Histoire de la communauté des marchands fréquentant la rivière de Loire et fleuves descendants en icelle (Orléans, 1867, in-8).
  6. Pensées. « Les rivières sont des chemins qui marchent et qui portent où l’on veut aller. »
  7. Chap. XXXII.
  8. On n’a pas retrouvé l’emplacement précis de ce lieu dit. Noirettes signifie jeunes noyers.