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Au Seuil du siècle/5

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Au seuil du siècleÉditions du Capitole (p. 65-74).

LOUIS MÉNARD

M. Rioux de Maillou publie une nouvelle édition, complète et définitive, des Rêveries d’un païen mystique. Déjà, voilà sept ou huit ans, M. Philippe Berthelot nous avait donné un volume fort bien composé de pages choisies de Louis Ménard. En même temps, — c’était à la mort du singulier poète-philosophe — M. Edouard Champion, selon la mode des humanistes, avait élevé à sa mémoire un « Tombeau » auquel l’élite des lettres françaises avait pieusement collaboré. M. Maurice Barrès avait écrit une série de beaux articles pour révéler Ménard au public. M. Paul Bourget disait : « La pénombre où est demeuré ce grand poète fera quelque jour la surprise des écrivains littéraires. » Le « soleil des morts » va-t-il se lever pour Louis Ménard ? Ces publications qui se succèdent ont bien l’air du prélude de la gloire, forcée par l’admiration des grands lettrés.

Je n’entreprendrai pas, à propos du volume que publie M. Rioux de Maillou, de refaire un portrait de Louis Ménard. Portrait difficile d’ailleurs, que celui de cet homme aux aspects divers, de cette intelligence universelle, de ce poète qui fut chimiste, de ce peintre qui fut communard. Ménard avait inventé le collodion, réformé l’orthographe, restauré le culte des morts. Et il a laissé les Rêveries d’un païen mystique qui sont un des livres les plus originaux que le dix-neuvième siècle ait produits.

Les idées de Louis Ménard étaient une forêt. On risque de s’y égarer un peu. Ses écrits, quelquefois si singuliers, nous sont un témoin du tohu-bohu de notions diverses qui composait, au milieu du dernier siècle, l’esprit républicain. Ménard fait songer à Edgar Quinet quelquefois, et quelquefois à Proudhon. « La Justice est le ciel où les cœurs endoloris se retrouvent », a écrit ce dernier. Ces dispositions sentimentales et religieuses se retrouvent dans les conceptions de Louis Ménard sur le vrai, sur le juste, le beau et le bien. Conceptions qu’il serait malaisé de serrer de près, d’exposer en un corps de doctrine. Mais cette indécision même n’a pas été, en son temps, sans donner du charme, une puissance de séduction, aux idées républicaines. Tout y entrait : la Grèce et Rome, le polythéisme et le panthéisme, l’art et la vertu. Ménard a chanté la liberté et la conscience.

Cet infaillible Dieu que chacun porte en soi

Et il a donné son expression historique au grand découragement, au profond dégoût qui saisit les républicains — et je pense aussi quelques Français qui ne croyaient pas à la République — au lendemain du coup d’État. C’est un petit poème grave, fort et douloureux qui fait honte aux désarticulations, aux acrobaties et aux pitreries dont les Châtiments sont encombrés :

Les peuples vieillis ont besoin d’un maître ;
Ce n’est plus en eux qu’ils cherchent la loi.
Dans un autre siècle il m’eût fallu naître :
Il n’est point ici de place pour moi.

L’idéal qu’avait rêvé ma jeunesse,
L’étoile où montaient mes espoirs perdus,
Ce n’était pas l’art, l’amour, la richesse,
C’était la justice ; et je n’y crois plus.

Mais je suis bien las de ces tyrannies
Qu’adore en tremblant le monde à genoux :
Peuples énervés, races accroupies,
Nous léchons les pieds qui marchent sur nous.

Le présent est plein d’odieuses choses,
L’avenir est morne et désespéré :
Si l’on peut choisir ses métempsycoses,
Ce n’est pas ici que je renaîtrai.

Quand la mort, brisant la dernière fibre,
Au limon natal viendra m’arracher,
S’il est quelque part un astre encor libre,
Là-haut, dans l’éther, je l’irai chercher.

Ce ne sont pas des vers de très grand poète. Cela est nu et parfois un peu pauvre. Mais quel cri ! Quelle cadence ! Quelle fermeté et quelle sincérité ! Il n’y a rien d’aussi franc dans toute l’œuvre de Louis Ménard. Car on parle beaucoup de l’influence qu’il a exercée sur ses contemporains, notamment sur le Parnasse. Il semble bien que Ménard, avec son intelligence si réceptive, la plasticité de son imagination, ait plutôt bu tour à tour à toutes les coupes. Il a toujours flotté d’impression en impression et de formule en formule. Il traversa le stoïcisme, le bouddhisme bien des choses encore, et l’on aime mieux lire ses morceaux les mieux venus que de perdre son temps à son casse-tête philosophique :

C’est une pauvre vieille, humble, le dos voûté.
Autrefois on t’aimait, on s’est tué pour elle.
Qui sait, peut-être un jour tu seras regretté
De celle qui dit non, maintenant qu’elle est belle.

Elle aussi vieillira. Puis l’ombre universelle
La noîra, comme toi, dans son immensité.
Il faut que les grands Dieux, pour leur œuvre éternelle,
Reprennent le bonheur qu’ils nous avaient prêté.

Nous sommes trop petits dans l’ensemble des choses ;
La nature mûrit ses blés, fleurit ses roses
Et dédaigne nos vœux, nos regrets, nos efforts.

Attendons, résignés, la fin des heures lentes ;
Les étoiles, là-haut, roulent indifférentes ;
Qu’elles versent l’oubli sur nous ; heureux les morts !

C’est le même homme qui a reproché si amèrement à Israël d’avoir ignoré la vie future. « … Le silence des livres juifs est aussi triste qu’une négation ; c’est une boule noire dans l’urne : Tu es poussière et tu retourneras en poussière. N’avez-vous rien de plus à nous dire ? Pas un mot, pas une promesse, pas une vague espérance. Alors nous pèserons les suffrages au lieu de les compter, et la voix des peuples initiateurs couvrira celle des races infécondes. Dans la longue nuit de l’histoire, la Grèce rayonne comme un phare. C’est elle qu’il faut interroger, etc… » Cette page curieuse se trouve dans le recueil de M. Philippe Berthelot. Elle est tirée d’une méditation sur le culte des morts, à propos de l’anniversaire de la Commune. Et l’on voit par là combien la pensée de Louis Ménard était mobile.

Mobilité un peu fatigante. On trouve dans le même petit livre des Rêveries, à côté du Commentaire d’un républicain sur l’oraison dominicale, qui est bien connu et qui est rempli de l’anarchisme sentimental de 1848, des pages dignes de Renan — je parle de Renan mûri — un conte qui fait songer à M. Anatole France et ce curieux dialogue de Socrate et de Minos où Louis Ménard se montre si sagement conservateur. Lorsque Socrate, après avoir bu la ciguë, descend aux enfers, Minos lui dévoile l’avenir, lui apprend quel sera le fruit de son enseignement, les responsabilités qu’il a encourues en ébranlant la religion ancienne de sa patrie…

« Ton disciple chéri, Alkibiade, donnant l’exemple de toutes les trahisons et de toutes les débauches, les trente tyrans sortis presque tous de ton école, et parmi eux Critias, le plus cruel de tous et le plus impie, celui qui a écrit dans ses vers que la religion avait été inventée par les chefs des peuples pour dompter la multitude. Ils te montreront Xénophon servant comme mercenaire un prince étranger, puis combattant à Sparte contre les Athéniens, et, dans ses écrits, préférant la monarchie asiatique au gouvernement populaire. Ils te montreront enfin Platon, le plus illustre philosophe formé par tes leçons, proposant pour modèle, dans sa République, un État où règne la communauté des femmes.

Socrate. — Il me semble, Minos, que, si tu avais siégé parmi les Héliastes, tu m’aurais condamné comme eux à boire de la ciguë… »

La page, d’ailleurs magnifique, se termine par l’invocation que Socrate adresse aux Erinnyes, les vengeresses qu’on appelle aussi les Bienveillantes parce qu’elles redressent les erreurs de l’intelligence…

Vous voyez qu’il serait difficile d’ériger en système toutes les « Rêveries » de Louis Ménard. On raconte que dans le cours qu’il professait à l’Hôtel de Ville et qu’une municipalité radicale lui avait confié, « il célébrait à la fois Lourdes et la Commune de 71 qu’il confondait avec l’hellénisme ». Sa tête était un véritable Panthéon, comme celui de son poème qui se termine par l’évocation de la Vierge et, peut-être, ses quatre plus beaux vers :

Le temple idéal où vont mes prières
Renferme tous les Dieux que le monde a connus.

Évoqués à la fois de tous les sanctuaires,
Anciens et nouveaux, tous ils sont venus.

Fleur du Paradis, Vierge immaculée,
Puisque ton chaste sein conçut le dernier Dieu,
Règne auprès de ton fils, rayonnante, étoilée,
Les pieds sur la lune, au fond du ciel bleu.

Cependant, sur le tard, Louis Ménard, ayant pris femme, alla demander pour son mariage la bénédiction d’un pasteur protestant. Et c’était bien, si l’on veut me passer ce mot, le comble du panthéonisme.

11 juin 1911.